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Full text of "Revue de Paris"

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REVUE 


DE  PARIS 


XLIII. 


IMPIUMFRIK  DE  H.  FOURNI  FR   ET  Ci», 

RIE    DE    SEINE,     1 4    BIS. 


REVUE 


DE  PARIS 


<9ïûouveue  t/en'e.    —   tS&nne'e  S83~. 


TOME  QUARANTE-TROISIEME. 


PARIS. 

AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DE  PARIS, 

RUE  DES  FILLES -SAINT -THOMAS,    17. 

1837. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/revuedeparis4344vr 


■■(•■•M MHMMM  *n— *—»»•—•*— *»•*•»*»* ««M*» MMMMMMMMMMMMMMMMMMMMMM MMM 


LE 


ROI  DE  CARREAU. 


C'était  dans  un  bal  superbe,  et  elles  causaient  toutes  deux  près 
de  la  cheminée!...  Causer  au  lieu  de  danser!!  A  quinze  ou  seize 
ans!...  Il  fallait  que  la  conversation  fût  bien  intéressante,  et  cette 
idée  seule  me  donnait  grand  désir  de  l'entendre;  c'était  mal!  Mais 
à  qui  la  curiosité  serait-elle  permise,  si  ce  n'est  à  un  auteur  dra- 
matique? Ce  qui  est  défaut  chez  les  autres  est  pour  lui  un  devoir; 
ildoitécouter...  ne  fût-ce  que  par  état!. ..Et  puis  ces  deux  jeunes  Qlles 
étaient  si  jolies,  si  élégantes!!  Dans  leur  pose,  dans  leurs  regards,  il 
y  avait  tant  de  charme  et  de  naïveté,  elles  étaient  si  rieuses,  si  in- 
souciantes de  l'avenir,  qu'on  ne  pouvait  s'empêcher  d'y  penser 
pour  elles.  L'une,  qui  était  blonde,  parlait  vivement  et  à  voix 
basse;  l'autre,  aux  beaux  cheveux  noirs,  écoutait  les  yeux  bais- 
sés et  en  effeuillant  le  bouquet  de  camélias  blancs  qu'elle  tenait  à 
la  main!...  11  était  évident  qu'on  l'interrogeait...  qu'elle  ne  voulait 
pas  répondre,  et  un  instant  après,  elle  leva  sur  sa  compagne  des 
yeux  bleus  d'une  expression  ravissante,  qui,  à  coup  sûr,  voulaient 
dire  :  Je  te  jure,  ma  chère,  que  je  ne  comprend*  pas!  Et  l'autre  ré- 
pondit par  un  éclat  de  rire,  que  je  traduisis  ainsi  :  Laisse  donc!.. 
Je  n'en  crois  pat  un  mot.  Il  m'était  prouvé  que  je  comprenais,  que 


C  REVUE    DE   PAHIS. 

j'étais  à  la  conversation...  Mais  malgré  cela,  j'aurais  voulu  pour 
beaucoup  l'entendre  de  plus  prés.  La  maîtresse  de  la  maison  m'en 
offrit  l'occasion  en  me  présentant  une  carte  de  whist.  Je  ne  suis 
pas  bien  avec  le  whist;  je  le  joue  fort  mal  ;  il  me  traite  de  même, 
ce  qui  fait  que  je  l'aime  beaucoup.  C'est  une  passion  malheureuse; 
il  n'y  a  que  celles-là  qui  durent!...  Cette  fois  cependant,  je  fus  fa- 
vorisé; la  table  de  whist  était  près  de  la  cheminée,  et  par  la  place 
que  me  donna  le  sort,  mon  fauteuil  se  trouva  contre  celui  de  mes 
deux  jolies  causeuses,  qui  ne  firent  même  pas  attention  à  nousl 
Pour  elles  et  à  leur  Age,  un  bal  se  compose  de  jeuues  filles,  de 
parures,  de  toilettes,  de  danseurs,  de  cavaliers...  les  joueurs 
de  whist  ne  comptent  pour  rien...  Ils  n'existent  pas;  ce  sontquatre 
fauteuils  de  plus  dans  un  salon. 

—  Quoi!  ma  chère,  tu  n'y  as  jamais  pensé? 

—  Jamais. 

—  liéme  en  rêveï 

—  Est-ce  «lue  j'ai  le  temps?  Je  dors  si  bien. 

—  Et  ta  mère  ne  t'en  a  pas  parlé  ! 

—  l'as  encore. 

—  Moi,  j'ai  déjà  refusé  deux  partis. 

—  I.t  pourquoi? 

—  Ils  n'avaient  pas  assez  de  fortune.  Moi,  je  veux  qu'il  soit 
riche...  Et  toi? 

—  Moi,  je  voudrais  qu'il  fût  jeune  et  qu'il  eût  de  l'esprit. 

—  MM  de  l 'esprit,  tout  le  monde  en  a...  Moi,  je  voudrais  qu'il 
eût  une  Mk  place  à  la  cour...  pour  être  présentée... 

—  C'est  là  tout  M  que  tu  désires? 

—  Certainement...  J'aurais  ce  jour-là  une  si  belle  toilette. 

—  Quoi,  en  te  mariant  tu  penses  à  ta  toilette? 

—  Toujours. 

—  Et  à  ton  mari?... 

—  Monsieur,  s'écria  vi\ émeut  mon  partner,  vous  n'avez  donc 
pas  de  trèOee  ' 

—  Si ,  monsieur. 

—  Alors,  on  m  douât. 

—  .levons  demande  pardon...  J'écoutais...  Je  veux  dire...  je 
combinais...  je  comptais  i,.s  cartes  déjà  passi 

El  pendant  <  e  temps,  j'avais  perdu  quelques  phrases  de  la  con- 


REVUE   DE   PARIS.  T 

versation  qui  se  faisait  derrière  mon  oreille  et  qui  continuait  tou- 
jours. 

—  L'aimer...  certainement...  si  cela  se  trouve...  si  cela  se  ren- 
contre... 

—  Oh!  cela  avant  tout. 

—  En  vérité  ! 

—  Pour  cela,  je  veux  qu'il  soit  à  peu  près  de  mon  âge,  qu'il  ait 
à  peu  près  les  mêmes  goûts,  à  peu  près  les  mêmes  défauts...  cela 
le  rendra  indulgent  pour  les  miens...  Quant  à  ceux  qu'il  aura...  je 
les  lui  pardonne  tous  d'avance...  pourvu  qu'il  m'aime  bien  et  qu'il 
n'aime  que  moi. 

—  Ma  tante  dit  que  c'est  impossible. 

—  Pourquoi  donc?...  Moi,  je  l'aimerai  tant! 

—  Es-tu  folle? 

—  C'est  mon  devoir,  et  ce  devoir-là  me  semble  si  doux... 

—  Et  si  lui  cessait  de  t'aimer? 

—  Qu'importe?...  Je  l'aimerais  toujours...  C'est  mon  devoir. 

—  Et  s'il  te  trahissait? 

—  Ah!  j'en  mourrais!...  Mais,  c'est  égal,  je  l'aimerais  tou- 
jours. 

—  Trois  levées  que  nous  perdons  !  s'écria  mon  partner.  Com- 
ment, monsieur,  je  renonce  à  cœur...  je  l'indique  clairement,  et 
vous  ne  rentrez  pas  une  seule  fois  dans  mon  invite? 

—  Qu'importe,  monsieur? 

—  Ce  qu'il  importe...  J'avais  la  main  pleine  de  petits  atouts  que 
vous  avez  fait  tomber  en  jouant  vos  supérieurs. 

—  Et  qu'est-ce  que  ça  fait? 

—  Cela  fait  que  ces  messieurs  gagnent  dix  fiches  ! 

—  Excusez-moi,  monsieur,  je  ne  suis  qu'un  écolier...  Je  vous 
ai  fait  perdre...  Et  je  pensais  en  moi-même  que  lui  m'avait  fait 
perdre  bien  plus  encore,  en  m'empêchant  d'entendre  la  fin  de  la 
conversation;  car  les  deux  jeunes  filles  venaient  de  se  lever...  Il  y 
en  avait  une  que  je  suivais  des  yeux...  et  qui  déjà  m'intéressait 
vivement...  Je  voulais  et  je  n'osais  demander  son  nom. 

—  Cécile,  lui  dit  une  grande  femme  au  regard  allier,  aux  for- 
mes sèches  et  anguleuses,  Cécile,  mettez  votre  schall  et  partons. 

—  Volontiers,  maman!  L'on  venait  pourtant  de  m'inviter,  je 
vais  me  dégager. 


8  REVUE    DE    PARIS. 

—  Je  ne  le  souffrirai  pas!  s'écria  la  maîtresse  de  la  maison. 
M.t  lame  d'Orlhès  nous  accordera  bien  encore  un  quart  d'heure... 
Puis,  m'aperceront,  et  me  prenant  par  la  main  :  Madame  la  vi- 
comtesse, me  dit-elle,  désirait  vous  connaître  et  m'avait  priée  de 
vous  présenter  à  elle. 

C'est  une  des  plus  ennuyeuses  choses  du  monde  qu'une  présen- 
tation... Mais  je  Mutais  que  celle-ci  donnerait  à  Cécile  le  temps  de 
danser  sa  contredanse,  et  j'étais  heureux  de  commencer  notre  con- 
naissant' par  un  sacrifice.  C'en  était  un.  Mmc  la  vicomtesse  d'Or- 
ihés  était  une  femme  d'une  grande  famille,  de  grande  naissance 
et  de  grandes  prétentions.  Elle  faisait  des  livres  qui  trouvaient 
plus  d'admirateurs  que  de  lecteurs.  Il  était  si  bien  établi  et  con- 
venu dans  le  monde  que  tous  ses  ouvrages  devaient  être  religieux, 
monarchiques  et  sublimes,  que  chacun,  sans  les  connaître,  lui  en 
faisait  compliment  d'avance  et  de  confiance,  dés  qu'ils  étaient  an- 
noncés par  le  libraii 

Celui  de  ses  livres  qui  a  eu  le  plus  de  succès  et  qui,  sans  contre- 
dit, a  le  plus  contribué  à  sa  réputation,  est  son  roman  de  "*,  qui 
n'a  jamais  paru. 

Il  est  inutile  d'ajouter  que,  vu  sa  dévotion,  ses  principes  et  sur- 
tout s,,n  grand  nom,  IIM<  la  vicomtesse  ne  mettait  jamais  le  sien  à 
ses  ouvrages  ;  c'est  encore  un  moyen  de  vogue. 

Elle  lit  beaucoup  de  frais  et  parla  presque  seule,  ce  qui  me  con- 
vient infiniment.  J'aime  les  femmes  d'esprit,  quand  il  n'en  faut  pas 
faire  arec  elles  et  qu'au  plaisir  de  les  entendre  je  puis  joindre  ce- 
lui de  me  taire;  car  je  suis  un  peu  comme  ce  monsieur  qui  disait  : 
Je  rais  nie  dépécher  de  faire  un  gros  livre  bien  Spirituel,  pour 
avoir  après  le  droit  d'être  béte  pendant  toute  ma  vie. — Je  ne  sais 
pas  si  j'ai  acquis  le  droit  :  mais  je  le  prends. 

Mm  la  ricomtesse  me  parla  de  mes  ouvrages I  moi,  des  >iens;  de 
sa  Bile]  C'était  le  meilleur,  sans  contredit,  et  (était  cependant  ce- 
lui dont  elle  me  semblait  le  moins  lière.  Il  en  est  toujours  ainsi  :  les 
auteurs  sont  d'ordinaire  les  plus  mauvaisjuges  de  Leurs  oeni  1 1  s. 

I  a  conversation  dura  si  long-temps,  qu'au  lieu  d'une  contre- 
danse ,  Cécile  en  avait  dansé  deu\.    I.a  pauvre   enfant   ne   savait 

comment  me  remercier,  et  sans  qu'elle  s'en  doutât,  déjà  nous 
étions  quittes...  l'Ile  venait  de  m'adresser  le  sourire  le  plus  aima- 
ble et  le  plus  gracieux,  et  me  rappelant  tes  paroles  que  j'avais  en- 


REVUE  DE    PARIS.  9 

tendues ,  je  me  dis  en  la  voyant  s'éloigner  :  Heureux  le  jeune 
homme  qui  pourra  lui  plaire!  heureux  le  mari  qu'elle  choisira! 

Pendant  cette  année  et  pendant  l'hiver  suivant,  je  ne  rencontrai 
plus  Cécile;  je  ne  vais  presque  jamais  au  bal. 

Au  printemps  de  1833,  j'avais  beaucoup  de  chagrin.  Pourquoi? 
Cela  intéresse  peu  le  lecteur  et  je  lui  demande  la  permission  de  ne 
pas  lui  en  parler.  Je  pris  alors  ce  que  je  regarde,  moi,  comme  le 
remède  à  tous  les  maux,  je  pris  la  poste,  et  tout  en  cherchant  quel- 
que sujet  de  comédie  pour  m'égayer  et  me  distraire,  je  visitai 
l'Auvergne  et  les  Pyrénées. 

Bien  peu  de  gens  connaissent  ces  deux  pays. 

II  n'y  a  pas  de  négociant  ou  d'employé  en  retraite,  pas  d'avoué 
ou  d'avocat  en  vacances,  qui  ne  se  croient  obligés  de  faire  un 
voyage  en  Suisse,  afin  de  pouvoir  dire  à  sa  femme  et  à  ses  enfans  : 
J'ai  vu  la  vallée  de  Lauterbrun,  le  lac  de  Brientz  et  le  Grindel- 
vald,  chemins  battus  et  parcourus  par  tout  le  monde,  itinéraire 
aussi  banal  maintenant  que  celui  de  Paris  à  Saint-Cloud. 

Et  personne  ne  pense  à  aller  en  Auvergne  et  dans  les  Pyrénées!  !  ! 
0  voyageurs  parisiens,  voyageurs  à  la  suite,  vous  ne  savez  donc 
pas  que  sans  sortir  de  France,  vous  trouverez  des  cascades  ,  des 
avalanches  et  des  pics  terribles  !  vous  ne  savez  donc  pas  que  ces 
Pyrénées,  qui  sont  chez  vous,  qui  vous  appartiennent,  vous  of- 
frent des  vues  aussi  gracieuses,  des  scènes  aussi  sublimes,  des 
spectacles  aussi  terribles  que  les  Alpes  elles-mêmes.  Oui ,  j'en  ap- 
pelle à  tous  ceux  qui  ont  voyagé  par  eux-mêmes,  et  non  pas  dans 
des  livres,  le  cirque  de  Gavarnie,  les  tours  de  Marboré,  la  ro- 
che de  Roland,  ne  sont-ils  pas,  dans  leur  genre,  aussi  admira- 
bles, aussi  incompréhensibles,  aussi  étourdissans,  que  l'éternel 
Mont-Blanc,  la  chute  du  Rhin  et  la  chute  de  l'Aar?....  Et  dans 
aucun  pays  trouverez-vous,  au  haut  d'une  montagne,  un  lac 
dans  le  cratère  d'un  volcan?...  Oui,  messieurs,  oui,  abonnés  du 
café  Tortoni  et  de  l'Opéra...  oui,  un  véritable  lac...  et  un  véritable 
volcan...  car  voici  encore  le  cratère  avec  sa  forme  évasée,  et  of- 
frant une  ouverture  circulaire  d'une  demi-lieue;  voici  les  couches 
de  lave,  et  à  l'endroit  où  bouillonnaient  le  soufre  et  le  salpêtre, 
vous  voyez  maintenant  un  lac  limpide  et  pur,  qui  s'élève  jusqu'à 
la  moitié  de  ce  vaste  entonnoir,  tandis  que  la  partie  supérieure, 
couverte  d'arbres  et  de  gazon,  muraille  verdoyante  de  cent  cin- 


10  REVUE    LE    PARIS. 

quante  pied*  de  haut,  descend  presque  à  pic  jusqu'aux  bords  du 
lac,  de  ce  lac  dont  m  n'a  ]>u  tnuner  le  Mad,  de  ce  lac  mystérieux 
«•t  magique,  sur  lequel  personne  n'oserait  s'aventurer,  car  à  l'in- 
stant ses  eaux  tournoyantes  auraient  fait  chavirer  la  barque...,  et  le 
hardi  nautonnier,  précipité  jusqu'au  fond  de  l'abîme,  dans  des 
Lux  souterrains,  aurait  commence  comme  Lapeyrouse,  et  fini 
comme  Kmpédocle. 

Eh  bien  !  eue  merveilles...  qui  ressemblent  à  un  conte  des  Mille 
,t  u)u  .V/m/v...  ce  lac  qui  a  pris  la  place  du  volcan  ;  n  volcan  qui 
menace  de  reprendre  sa  place...  où  pensez-vous  que  tout  MU  m 
trome  .'  Dans  les  Alpes,  dans  les  Coidillières...  Non  vraiment... 
En  Auvergne...  à  deux  ou  trois  lieues  du  .Wont-d '(  >r...   et  ce  lu 
rsi  |..  l;u  l'a\in...  où  vous  arriverez.  après  deux  ou  trois  heures  de 
marche...  en  prenant  pour  conducteur  M.  Michel  damier,  mon 
guide,  qui  ne  vous  demandera  pour  cela  que  quarante  sous,  et  qui 
vous  prendra  pour  un  prince  étranger,  si  voua  allez  jusqu'à  t; 
francs. 

J'étais  donc  avec  mon  guide  près  du  lac  l'avin...  couché  sur  le 
on,  au  bord  du  cratère  et  regardant,  au-dessous  de  moi  . 
eaux  transparentes  et  para  que  je  croyais  à  chaque  instant  voil 
en  ébullition,  ce  qui  m'aurait  grandement  M—flé  et  effrayé,  lors- 
<|ue  j "entendis  marcher  auprès  de  moi  :  c'étaient  d'autres  voya- 
geurs. IH  vieillard  appuyé  sur  le  bras  d'une  jeune  lille  s'écriait 
d'un  air  de  mauvaise  humeur  :  N'allez  don.   pas  si  \\iv...  on  ne 
peut  pas  vous  suivre.  —  Je  levai  lea  \  eui  et  je  ci  us  i  enonnaitre  . 
dans  la  jeune  personne,  la  tournure  élégante   et  gracieuse,  la 
physionomie  enchanteresse  de  ma  jolie  danseuse,  de  M"'  Cécile 
d'Orthès  :  mes  doutes  se  changèrent  en  certitude  lorsque  j'apei 
I  quelques  pas  derrière  elle  ,   une  femme  qui,  tenant  un  album  cl 
un  crayon  ,  éCTM  ait  en  marchant.. .  C'était  .Mm    la  \  icomtesse  .  qui 
composait .  sur  le  lac  l'avin .  une  description  .  à  coup  sûr  meilleure 
que  la  mienne  al  que  j'aurais  bien  fait  de  lui  emprunter.  (ïranëts 
e\< -lamations  «le  surprise  et  part  et  d'autre...  phrases  admirai 
et  obligées  sur  le  tableau  sublime  qui  se  déroulait  dauaal  KM 
«an  ,  ei  puis,  les  de VOil  l  de  politesse  une  l<>i>  remplis,  je  son 
à  mon  plaisir  et  je  demandai  a  être  présenté  à  M"r  Cécile. 

—  Mademoiselle!...  s'écria  la  vicomtesse  d'un  air  étonné 

mais  Cécile  est  mariée  1 


REVUE   DE   PARIS.  11 

—  En  vérité!  et  regardant  autour  de  moi,  je  cherchais  le  jeune 
mari,  m'étonnant  de  ce  qu'il  n'avait  pas  accompagné  sa  femme. 

—  Voici  mon  gendre ,  me  dit  Mme  d'Orthès  en  me  présentant 
au  vieillard,  et  avec  emphase  elle  prononça  son  nom  que  je  ne  vous 
dirai  pas.  C'était  un  homme  de  haute  noblesse,  général  sous 
l'empire,  duc  et  pair  sous  la  restauration,  ayant  dans  ce  moment 
encore  un  commandement  militaire  important,  une  immense  for- 
tune et  beaucoup  de  bonnes  qualités...  Mais  ces  bonnes  qualités, 
il  y  avait,  par  malheur,  bien  long-temps  qu'il  les  possédait...  car 
il  avait  soixante-sept  ans!...  de  plus,  des  blessures,  des  rhuma- 
tismes et  même  de  temps'  en  temps  la  goutte  avec  toutes  ses  pré- 
rogatives, c'est-à-dire,  l'impatience,  la  brusquerie  et  la  mau- 
vaise humeur;  du  reste  fort  aimable  quand  il  se  portait  bien,  et  il 
souffrait  pendant  dix  mois  de  l'année. 

C'était  là  l'époux  de  Cécile. 

Je  me  rappelai  sa  conversation  du  bal,  le  jeune  mari  qu'elle 
avait  rêvé,  ses  projets  de  bonheur  pour  l'avenir;  et  malgré  moi 
je  regardai  la  pauvre  fille  avec  un  air  d'intérêt  et  de  compassion 
qu'elle  devina  peut-être,  ou  dont  elle  me  sut  gré  sans  le  savoir, 
car  au  bout  de  quelques  minutes  nous  étions  les  meilleurs  amis  du 
monde. 

Son  vieux  mari  venait  de  s'asseoir  et  se  reposait;  sa  mère  écri- 
vait toujours  et  nous  causions.  Tout  ce  qu'elle  disait  était  simple  et 
sans  affectation ,  mais  empreint  d'une  douceur  et  d'une  mélancolie 
touchantes.  J'amenai  la  conversation  sur  son  mari  ;  elle  m'en  fît  le 
plus  grand  éloge;  elle  me  parla  avec  reconnaissance  des  titres,  de 
la  considération,  de  la  fortune  qu'il  lui  avait  donnés,  et  ne  dit  pas 
un  mot  de  son  bonheur  qu'il  lui  avait  enlevé...  Ame  noble  et  ver- 
tueuse où  tout  était  résignation,  dévouement,  et  sentiment  de  ses 
devoirs.  Mais  à  ce  parler  si  grave  et  si  solennel,  qui  aurait  re- 
connu la  jeune  fille  que  j'avais  vue,  il  y  a  deux  ans,  si  étourdie,  s 
naïve  et  si  rieuse...  Que  de  jugement  maintenant!  que  de  tact!  que 
de  raison  !  Pour  avoir  acquis  si  vite ,  me  dis-je  en  moi-même  ,  elle 
a  donc  été  bien  malheureuse! 

Nous  étions  au  bord  du  lac  si  pur,  si  limpide,  si  transparent... 
image  de  soname...  Je  le  lui  dis;  elle  nie  regarda  en  souriant  de 
ce  sourire  triste  qui  l'ait  venir  des  larmes,  et  elle  me  dit  :  Oui,  le 
calme  à  la  surface... 


j2  REVUE    DE    PARIS. 

—  Et  au  fond  peut-être,  lui  dis-jc  en  montrant  le  lac...  Je  n'a- 
chevai pas  ma  phrase  ;  mais  elle  la  devina,  car  elle  s'écria  vive- 
ment :  Non,  monsieur,  non,  jamais,  et  elle  leva  les  yeux  au  ciel!... 
Était-ce  pour  le  prendre  à  témoin,  ou  pour  lui  demander  du  se- 
cours?... 

En  ce  moment,  une  \<>i\  aigre  se  fit  entendre;  c'était  celle  de  sa 
mère.  Le  général  avait  froid  ,  la  fraîcheur  du  lac  ne  lui  valait  1  i<  n. 
Il  fallut  partir  :  j'aurais  bien  voulu  prendre  le  bras  de  CécQe,  elle 
l'avait  déjà  donné  à  son  mari.  Sa  mère  restait  ;  ce  n'était  point  un 
dédommagement,  au  contraire;  car  il  fallut  parler  littérature: 
elle  composait  un  nouveau  roman  qu'elle  voulait  me  lire  quand  il 
serait  acheté...  à  moi,  qui  voyageais  pour  mon  plaisir  1 

—  le  crains,  madame  ,  de  ne  pouvoir  jouir  de  ce  bonheur,  je 
pars  pour  les  Pyrénées. 

—  Nous  aussi!  on  a  commandé  an  général  les  eanx  de  Baréges, 

qui  sont  souveraines  pour  les  blessures. 

—  .le croyais  que  le  général  s'était  arrêté  au  Mont-d'Or. 

—  Par  hasard,  et  en  passant,  il  a  voulu  essayer  de  ces  eaui  . 
qui,  l'an  dernier,  avaient    réussi  au  maréchal  Soult;  mais  ap 
quelques  bains,  qui  ne  lui  ont  rien  fait,  il  y  a  renoncé;  et  nous 
partons,  dans  quelques  jours,  pour  les  Pyrénées...  J'espère  que 
nous  ferons  route  ensemble? 

Je  m'inclinai  respectueusement. 

—  Où  demeurez- vous , an  Mont-d'Or? 

—  A  l'hôtel  Chabaury,  madame. 

—  Cet!  le  nôtre;  et   je  eompte  bien  qu'aujourd'hui  nous  no 

feras  le  plaisir  de  dîner  avec  nous. 

Je  m'inclinai  encore.  Me  roWdonC,  décidément ,  le  commensal , 

1«>  compagnon  «le  voyage,  l'ami  de  la  famille. 
L'amitié  va  vite  en  voyage,  et  surtout  aux  eau  :  je  profitai  de 

mon  nouveau  titre  et  des|  droits  qu'il  me  donnait  pour  parler  de 

Cécile.  Je  donnai  à  entendre  à  .M"  d'Ortnés  que  ce  mariage,  n  avais 
lageui  du  reste,  m'inspirai!  quelque!  i  raintes  pour  le  bonhev  à 

venir  de  BOD  I  niant. 

—  Voua  ne  connaisses  pas  ma  fille,  monsieur...  si  n  m>  laviei 
quelle  éducation  elle  i  reçue  1...  elle  ;i  été  élevée  an  Sa*  ré-Cœur, 

«  omme  toutes  les  demoiselles  nobles  de  ma  connaissance  !  elle  a  lu 


REVTE   DE   PARIS.  13 

tous  mes  ouvrages...  elle  les  lit  tous  les  jours  ;  et  les  principes 
qu'ils  renferment... 

—  Sont  excellens ,  madame  ;  mais  enfin  votre  fille  est  bien  jeune, 
et  si  son  cœur  venait  à  parler... 

—  Il  ne  parlera  pas,  monsieur  !  ils  ne  parlent  jamais  dans  notre 
famille. 

—  Je  le  conçois,  lui  dis-je  en  la  regardant,  pour  le  passé...  mais 
pour  l'avenir... 

—  Monsieur!...  et  elle  me  toisa  des  pieds  à  la  tête,  dans  quelque 
position  que  l'on  se  trouve,  on  ne  manque  jamais  à  ses  devoirs..» 
quand  on  a  de  la  religion  et  des  principes  !  Avec  la  religion  et  les 
principes,  monsieur,  il  n'y  a  jamais  de  mariages  disproportionnés... 
jamais  de  dangers...  entendez-vous  bien! 

—  Je  suis  de  votre  avis ,  madame. 
Nous  arrivâmes  à  l'hôtel. 

Le  général  était  mal  disposé,  et  sa  mauvaise  humeur  redoubla 
en  trouvant  des  lettres  auxquelles  il  fallait  répondre,  et  des  ordres 
à  expédier. 

—  Si  Henri  était  là,  dit-il  à  sa  femme,  il  m'aiderait,  il  se  char- 
gerait de  ce  soin  ;  mais  vous  n'avez  pas  voulu  qu'il  vînt  avec  nous. 

—  Nous  étions  déjà  trois  dans  la  voiture...  et  ma  femme  de 
chambre  m'était  indispensable. 

—  Voilà  bien  un  raisonnement  de  femme!  c'est  pour  un  motif 
pareil  que  vous  me  privez  d'un  neveu  que  j'aime,  et  d'un  aide-de- 
camp  dont  je  ne  puis  me  passer. 

—  Vous  oubliez  que  ma  mère  et  moi  sommes  là  pour  vous  soi- 
gner, et  que  d'ailleurs  11.  Henri  de  Castelnau,  votre  neveu,  doit 
rester  à  Paris  pour  vos  intérêts. 

—  Dites  plutôt  pour  vos  caprices...  parce  que  ce  pauvre  Henri 
vous  déplaît,  parce  que  vous  ne  pouvez  le  souffrir. 

—  Moi,  monsieur! 

—  ("est  assez  visible  !  à  peine  si  vous  le  regardez  ou  si  vous  lui 
parlez;  et  il  faut  qu'il  ait  bien  du  courage  pour  revenir  encore 
chez  moi  aj-:ôs  l'accueil  que  vous  lui  faites  habituellement. 

—  Vous  m'accusez  à  tort,  monsieur  :  le  neveu  de  mon  mari  aura 
toujours  droit  à  mes  égards. 

—  C'esl  bien  heureux  !...  et  je  voudrais  bien  voir,  morbleu! 
qu'on  y  manquât.  Si  quelqu'un  de  vous  deux  a  raison  d'en  vouloir 


IV  REVCE    DE    PARIS. 

ù  l'autre,  à  coup  sûr  c'est  lui...  lui,  mou  seul  héritier,  à  qui  ce 
mariage  enlève  toute  sa  fortune. 

—  J'essère  bien  que  non,  vivement  Cécile. 

—  Une  partie,  du  moins...  Eh  bien!  loin  de  se  plaindre  de  sa 
taille,  il  n'en  dit  jamais  que  du  bien.  Il  est  rempli  poui  vous  et 
votre  mère  de  soins  et  d'attentions,  il  courrait  tout  Paris  pour 

-,  être  a;;réable,  il  crèverai  ses  chevaux  pour  vous  avoir  un 
billet  de  bal  ou  une  loge  à  l'Opéra. 

—  i  '.'est  vrai ,  dit  la  vicomtesse  ,  et,  ne  fût-ce  que  pour  ton  mari, 
tu  di  vrais,  Cécile,  être  mieux  pour  Henri. 

—  le  l.ii>  ce  <pie  je  dois,  ma  mère,  répondit  Cécile  d'un  ton 
froid  et  dt  •  ide. 

—  Allez  au  diable!  s'écria  le  général  avec  colère,  on  n'a  pas 
idée  d'une  tète  pareille  !  11  y  a  des  momens  où  elle  est  douce  i  omme 
un  ange,  et  d'autres  où  rien  ne  la  ferait  céder!...  A  dix-sept  ans! 
cela  promet!  Je  ne  sais  pas,  madame  la  vicomtesse,  comment  vous 
I  a\i  /.  élevée.,  main  cela  n'a  pas  le  sens  commun. 

—  Monsieur!...  elle  a  lu  mes  ouvrages. 

—  C'est  ce  que  je  voulais  dire. 

—  Générai.»  vous  vous  oublie/.  ! 

—  VOOJ  ave/,  raison...  j'oublie  ipie  le  dîner  est  seni...  Pardon  , 
monsieur,  dit-il  en  se  tournant  vers  moi,  de  vous  rendre  témoin 
d'une  scène  de  famille  ;  {.'espère  'pi.    \ousne  nous  trahir./,  pas,  et 

non* mettrez  pas  dans  quelque  comédie.  Il  pi  it  mon  bras ,  me 
plaça  à  table  à  côté  de  lui ,  et ,  pendant  tout  le  MMM  .  fut  maussade 
pour  tout  le  monde  ,  excepté  pour  moi.  Je  dois  dire  .  cependant , 
que,  dans  ses  bsuaquei  ies ,  il  y  avait  toujours  une  préférence  bien 
marquée...  pour  sa  belle-mère. 

Au  dessert,  arriva  encore  une  lettre,  et  le  général  I  <•.  i  ia  en 
frappant  sur  la  table,  de  m.uiiere  a  tout  bn- 

—  Là...  il  ne  manquait  plus  que  cela...  Henri  e>t  1 

la  pâlit  à  l'instant.  s  lèvres  devinrent  toutes  trem- 

blantes. 

—  n»>.  I  ■•  il  I  refB  un  («.iip  «i  epee,  le  maladroit...  Has- 
Bures-voua,  dit-il  a  sa  bellonière ,  qui  savourait  tranquillement 
une  tasse  de  |  aie...  il  n'y  a  pas  de  dan;;er,  il  y  a  huit  jours  «le  | 

..  il  \.i  mieux  :  m.ih nie.lei  in  lui  a  conseillé  les  eaux  delta- 

es,  et  demain  il  sera  i(  i. 


REVUE   DE   PARIS.  15 

—  Demain  !  reprit  la  vicomtesse  avec  joie. 

—  Demain  !  dit  froidement  Cécile ,  et  sa  physionomie  avait  re- 
pris son  calme  ordinaire. 

J'attendis  le  lendemain  avec  impatience. 

Une  voiture  de  poste  est  toujours  un  événement  dans  toutes  les 
petites  villes  du  monde,  mais  à  plus  forte  raison  au  Mont-d'Or,  où 
l'unique  plaisir  réservé  à  la  population  locale  est  de  voir  arriver 
ou  partir  les  voyageurs.  Aussi  toutes  les  têtes  se  mirent  aux  fe- 
nêtres ,  lorsqu'à  dix  heures  du  matin  l'on  entendit  rouler  une 
calèche. 

M.  de  Castelnau  entra  dans  le  salon,  embrassa  affectueusement 
son  oncle,  et  salua  les  deux  dames  avec  respect. 

ïï  avait  vingt-cinq  ans  à  peu  près.  Grand,  bien  fait,  une  tour- 
nure distinguée,  en  un  mot,  un  fort  beau  garçon,  et,  ce  qui  vaut 
mieux  encore,  il  n'avait  pas  l'air  de  s'en  douter,  car  il  ne  s'occu- 
pait que  des  autres  et  jamais  de  lui-même.  Sa  physionomie  franche 
et  ouverte  portait  les  traces  de  la  souffrance.  La  fatigue  de  la 
route,  ou  d'autres  causes  peut-être,  venaient  de  rendre  sa  bles- 
sure plus  vive. 

J'observai  Cécile  :  pas  la  moindre  émotion  ne  parut  sur  ses 
traits;  elle  reçut  Henri  avec  une  politesse  affectueuse  et  s'informa 

de  sa  santé  avec  un  intérêt  fort  aimable mais  qui  n'était  pas 

celui  auquel  je  m'attendais! 

Quant  à  Henri,  il  était  visiblement  ému Il  pouvait  à  peine 

s'exprimer...  et  il  me  sembla  que  je  lui  rendais  service  en  lui  par- 
lant de  la  route  et  du  temps,  qui  était  affreux.  En  effet,  l'ennui 
de  cette  conversation  le  remit  peu  à  peu,  et  il  respira  plus  à  l'aise. 
Il  y  a  des  momens  où  les  indifférens  et  les  ennuyeux  sont  bons  à 
quelque  chose. 

Dans  la  journée  on  se  promena  à  la  cascade  de  Ceureuil  et  à  cette 
de  la  Venière.  Henri  s'approcha  plusieurs  fois  de  Cécile,  mais  elle 
donnait  toujours  le  bras  à  son  mari  ou  à  sa  mère,  et  quand  elle 
causait,  c'était  avec  moi. 

Le  soir  il  fit  la  partie  «lu  général,  il  lui  lut  les  journaux,  il  ex- 
pédia ses  dépêches,  et  il  écouta  avec  une  attention  digne  d'un  meil- 
leur sort  deux  grandes  disseï  talions  de  la  vicomtesse.  Seulement, 
de  temps  en  temps  et  à  la  dérobée,  ses  grands  ycu\  noirs  se  tour- 
naient comme  malgré  lui  du  côté  de  Cécile,  qui  travaillait  sans  le 


i(J  REVCE    DE    PARIS. 

regarder,  et  ne  faisait  pas  plus  d'attention  à  lui  qu'à  toute  autre 

personne. 

Décidément  je  m'étais  trompé;  mes  conjectures  étaient  fauss* 
Le  pauvre  jeune  homme  pouvait  aimer  Cécile,  mais  Cécile  ne  pen- 
sait pas  à  lui. 

Le  lendemain,  veille  de  notre  départ,  pendant  que  sa  mère  écri- 
rait près  d'elle,  Cécile  était  au  piano,  et  l'air  qu'elle  jouait  était  ■ 
rifet  si  joyeux  que  tous  mes  doutes  furent  dissipée.  Il  est  impos- 
sible, me  disais-je,  d'avoir  une  passion  dans  le  cœur  quand  on 
joue  des  variations  pareilles,  et  surtout  quand  on  les  joue  M 
bien. 

Entra  en  ce  moment  dans  le  salon  un  jeune  médeein  de  ma  con- 
naissance; il  venait  de  Paris  avec  un  grand  seigneur  qu'il  soignait 
et  qu'il  avait  accompagné  aux  eaux  du  Mont-d'Or.  Lea  mflUairefl 
parlent  de  leurs  campagnes,  les  auteurs  de  leurs  ourrages,  i i  les 
médecins  de  leurs  malades;  c'est  de  droit,  aussi  mon  jeune  doc- 
teur, au  risque  d'ennuyer  ces  «lames,  §e  mit  à  nous  raconta 

cures  merveilleuses  ou  bizarres  qu'A  a\ait  faites,  le  tOUl  ISA 
m  .nue  d'anecdotes  plus  ou  moins  piquantes,  auxquelles  noi  senl 
prêtai  quelque  attention,  parce  que,  ainsi  que  je  vous  l'ai  déjà 
dit ,  par  état  j'écoute  toujoui  -. 

(1  nous  raconta,  entre  autres  choses,  qu'il  ax..it  été  appelé  .!, 
nièrement  prés  d'un  jeune  homme  qui  axait  ie«,u  un  COUp  d'é| 
cl  (pie  la  blessure,  quoique  assez,  grave,  lui  axait  paru  des  plus 
Singulières.  Elle  n'était  pas  droite,  ni  mitfl  de  bas  en  haut;  c'était 
tout  le  contraire;  et  comme  le  malade  était  lui-même  fort  grand  , 
il  fallait,  pour  l'avoir  ainsi  Frappé  à  la  poitiine  du  haut  en  bas,  que 

son  adversaire  fût  immensémeni  plus  grand  que  lui,  c'est-à-dire 

eût  huit  à  dix  pieds ,  et  qu'enfin ,  pressé  |  ai  ses  i  aisonnemens  et 
par  ses  questions,  le  blessé  axait  fini  par  lui  axouer  que  (était  un 
Coup  d'épée  qu'il  s'était  donné  à  lui-même —  Bl  pourquoi  '  je 

vous  le  demandai  Vous  ne  devineriez  jamais  une  extraragaace 

pareille Parce  qu'il  voulait  avoir  un  prétexte  pour  aller  aux 

(aux  de  Haréges,  et  il  me  sii|>|>li.iit  ,1e  les  lui  ordonner...  M  que  je 
Us  à  l'instant  même!  l'auxie  jeune  homme!!  ordonnance  qu'il  DM 

paya généreusement  en  me  recommandant  le  secret!... 

—  Et  vous  tenez  bien  parole,  lui  di>-je  en  souriant. 

—  Avec  vous,  c'est  sans  danger. 


REVUE   DE   PARIS.  17 

La  porte  s'ouvrit;  parut  le  général,  appuyé  sur  le  bras  de  son 
aide-de-camp.  Henri,  en  apercevant  le  jeune  médecin,  courut  à 
lui  :  —  Vous  ici,  docteur,  s'écria-t-il  en  lui  prenant  la  main.  Puis, 
nous  le  présentant  :  Mesdames  et  messieurs,  c'est  mon  Esculape... 
celui  qui  m'a  guéri  de  ma  blessure  et  m'a  ordonné  les  eaux  de  Ba- 
régesî...  N'est-il  pas  vrai? 

Le  docteur  balbutia  quelques  mots  et  prit  congé  de  nous....  car 
son  malade  l'attendait.  Le  général  s'assit  tranquillement  dans  son 
grand  fauteuil  ;  Henri,  le  sourire  sur  les  lèvres,  resta  debout  près 
de  la  cheminée;  la  vicomtesse,  frappée  de  surprise  et  d'indigna- 
tion, voulait  et  n'osait  parler.  Cécile,  pâle,  la  tête  appuyée  sur  sa 
main,  réfléchissait  en  silence;  et  moi,  je  les  regardais  tous,  trou- 
vant la  scène  fort  bien  posée,  et  attendant  avec  inquiétude  le  dé- 
veloppement qu'elle  allait  prendre,  et  surtout  le  dénouement 
qu'elle  aurait. 

Le  général  fut  le  premier  qui  rompit  le  silence,  en  fredonnant 
un  petit  air  qu'il  affectionnait  beaucoup.  C'était  un  air  nouveau  , 
que  le  compositeur  lui-même  n'aurait  pas  pu  réclamer,  tant  le 
général  se  l'était  approprié  et  l'avait  fait  sien  par  la  manière  ori- 
ginale dont  il  le  chantait. 

—  Eh  bien!  mesdames,  s'écria-t-il  après  cette  espèce  de  ritour- 
nelle, c'est  donc  demain  que  nous  partons  pour  les  Pyrénées,  et 
que  nous  allons  pour  un  mois  nous  établir  à  Baréges. 

Point  de  réponse;  chacun  garda  le  silence;  mais  un  rayon  de  joie 
brilla  dans  les  yeux  de  Henri. 

—  Ma  belle-mère  et  ma  femme,  vous  êtes-vous  occupées  des 
bagages...  avez-vous  emballé  vos  bonnets  et  vos  chapeaux?. ..Tout 
est-il  prêt  pour  le  départ? 

—  Oui,  monsieur,  pour  le  vôtre,  dit  Cécile  en  cherchant  à  se 
donner  du  courage. 

—  Comment  le  mien Est-ce  que  nous  ne  partons  pas  tous 

ensemble? 

—  Xon,  monsieur. 

—  Et  pourquoi  cela,  s'il  vous  plaît? 

—  Ma  mère  et  moi  voulions  d'abord  vous  conduire  jusqu'à  Pau , 
où  vous  avez  une  terre  et  un  château  magnifique  que  nous  ne  con- 
naissons pas;  notre  intention  était  de  nous  y  installer  jusqu'à  votre 
retour. 

TOME  ÏLIII.       JUILLET.  2 


18  BEVUE    DE    PARIS. 

—  Et  de  me  laisser  aller  seul  à  BarégM...  C'était  bien. 

—  Non,  monsieur,  c'eût  été  mal,  et  la  preuve,  c'est  que  nous 
étions  décidées  à  VOUS  M  eompa;;in  r,  .1  M  DUS  TOUS  «initier  ;  mais 
maintenant  que  VOUS  avez  M.  Henri,  votre  neveu,  nos  soins  ne 
vous  sont  plus  nécessaires. 

—  Qu'est-4  e  a  dire? 

—  là  je  vous  avoue  qu'un  séjour  d'un  mois  dans  ces  horribles 
montagne*  me  paratt  la  chose  du  monde  la  plus  triste,  la  plus 

Bible,  la  plus  ennuyeuse,  Bi  j'en  juge  seulement  par  les  trois  jours 
(pie  je  viens  de  passer  ici. 

l'endant  ce  temps  le  général  s'agitait  sur  son  fauteuil,  froissait 
sa  tabatière  entre  ses  doigts,  et  je  prévoyais  l'orage  qui  allait 
éd. lier...  Mais  ce  que  je  ne  pu-  roir  sans  être  touche  de  pitié,  c'é- 
tait la  figure  de  Henri,  qui,  pâle  et  se  soutenant  à  peine,  venait 
de  s'appuyer  sur  la  cheminée.  Le  désespoir  était  empreint  sur  ions 
ses  traits,  et  je  devinai  ce  qui  se  passail  dans  l'ami'  du  malheuieii\ 
jeune  homme i  S'être  blessé  pour  elle...  pour  passer  un  mois  au- 
près d'elle...  et  -e  voir  enlever  ce  bonheur...  par  un  caprice  II 

—  Gorbleul  s'écria  le  général  en  -e  levant  avec  colère  et  eu  re- 
poussant du  pied  .son  fauteuil  qu'il  renversa  au  milieu  de  la  cham- 
bre, me  prend-on  pour  un  conscrit  7...  Croit-on  que  je  me  laiv>ci  BJ 
mener  par  une  femme,  par  un  enfant?  Nous  viendrez.,  madame. 
Sai   je  l'ai  dit...  VOUS  viendrez! 

1  é(  île  -e  leva,  et  toute  tremblante,  elle  répondit  froidement  : 

—  Je  n'irai  pas. 

—  Et  pourquoi?  morbleu  ! 

—  POnrqUOiî....  Cécile  ne  tremblait  plus  ;  elle  avait  pu-  M  1 
.solution;  et  résignée  à  tout,  n'écoutant  (pie  son  devoir....  elle  ré- 
pondit   à  demi- VOix,  mais  avec  fermeté  :  — Parce  .pie  je  1, 
veux  DSjsl 

Le  général  furieux  allait  s'élancer  vers  elle;  mai-  un 

ment  SOUrd  -e  lit  entendre (.'était  Henri  qui  -e  trouvait  mal  et 

allait  tomber  -111  le  parquet le  le  soutins  dans  nie-  bras...  et  la 

colère  du  général,  changeant  à  l'instant  d'objet,  se  tourna  rera 

son  neveu:  l'imprudent,  rimbecille,  qui  depuis  une  heure  1 
là  debout....  Il  n'y  a  rien  de  plu-  mauvais...    Sa  blessure  se 
rouverte...  je  le  lui  dis  toujours...  mais  personne  ici  ne  ni'écouU 


REVUE   DE   PARIS.  19 

personne  ne  m'obéit...  Allez  tous  au  diable...  Eh  bien!...  eh  bien! 
revient-il  à  lui? 

—  Oui,  monsieur,  répondit  Cécile,  qui  s'était  élancée  près  de 
Henri,  lui  avait  fait  respirer  des  sels  et  lui  prodiguait  les  soins  les 
plus  touchans. 

—  Ah!  dit  le  général,  le  voilà  qui  ouvre  les  yeux. 

Cécile  s'éloigna  vivement,  rentra  dans  sa  chambre  suivie  de  sa 
mère,  et  quelques  instans  après  le  général  alla  les  rejoindre; 
mais  il  paraît  que  ses  prières  et  ses  menaces  furent  inutiles,  car 
il  nous  dit  le  soir  :  Cette  petite  Glle-là  a  une  tête  de  fer. 

—  Elle  n'ira  donc  pas  à  Baréges,  s'écria  Henri. 

—  Non,  mon  ami...  nous  irons  tous  les  deux,  et  elle,  pendant 
ce  temps ,  nous  attendra  dans  mon  château  de  Lescar ,  aux  envi- 
rons de  Pau. 

—  Quoi,  général,  vous  avez  cédé!  dit  Henri  d'un  ton  de  re- 
proche. 

—  Et  comment  faire?...  à  moins  de  la  tuer  !  Il  n'y  avait  que  ce 
moyen...  je  le  lui  ai  parbleu  proposé  !  ! 

—  Et  qu'a-t-elle  répondu? 

—  Elle  a  répondu  :  Si  vous  me  tuez...  tant  mieux...  je  n'irai  pas 
à  Baréges...  —  Le  raisonnement  était  juste!...  Une  obstinée...  je 
vous  dis!...  une  tête  de  fer...  Du  reste  la  meilleure  petite  femme 
du  monde. 

Le  lendemain,  de  grand  matin,  lesdeux  voitures  étaient  prêtes... 
tous  les  paquets  étaient  faits,  par  madame  elle-même,  me  dit  la 
femme  de  chambre;  elle  n'a  pas  dormi  de  la  nuit.  Les  chevaux 
étaient  attelés  ;  Cécile  s'élança  vivement  dans  la  berline,  et  au  mo- 
ment où  j'offrais  ma  main  à  la  vicomtesse  pour  l'aider  à  monter 
en  voiture  :  Eh  bien  !  monsieur,  me  dit-elle ,  vous  voyez  qu'avec 
de  la  religion  et  des  principes...  il  n'y  a  jamais  de  mariages  dispro- 
portionnés, jamais  de  danger. 

Il  y  a  au  moins  combats  et  souffrances,  me  dis-je  en  moi-même, 
en  voyant  la  figure  pale  de  Cécile,  et  en  voyant  dans  ses  yeux  de 
grosses  larmes  qu'elle  voulait  sans  doute  cacher  à  tout  le  monde, 
car  apercevant  dfl  loin  son  mari  qui  s'avan<;ait  vers  elle,  appuyé 
sur  le  bras  de  son  neveu...  elle  s'écria  vivement  :  Partez...  parte/  . 

: illon Le  fouet  se  fit  entendre,  les  che\au\  B*ébrarièi«tf,  1 1 

la  voiture  disparut  à  nos  yeux,  pendant  que  le  vieillard  >7m  riait  : 

2. 


20  REVCE    DE   PARIS. 

Kh  bien!...  eh  bien!...  voyez  la  folle...  partir  sans  nous  dire 
adieu...  sans  nous  embrasser. 

—  Ma  foi,  monsieur,  vous  qui  cherchiez  un  sujet  de  comédie,  en 
voilà  une!!  —  ou  plutôt  un  drame,  me  dis-je  en  moi-même,  en 
contemplant  la  figure  de  Henri,  qui,  incapable  de  voir,  d'enten- 
dre ou  de  répondre,  se  laissa  mettre  par  moi  en  chaise  de  poste 
à  côté  du  général.  11  ne  pensa  même  pas  à  me  remercier...  ni  à  me 
dire  adieu.  Pauvre  jeune  homme!  il  en  mourra,  me  disais-je. 

Quelques  heures  après,  je  partis  aussi  pour  les  Pyrénées!  Ras- 
surez-vous, lecteur,  et  ne  frémissez  pas!  Je  ne  vous  mènerai  pas 
sur  les  pics  du  Mont-Perdu,  aussi  curieux  peut-être  et  plus  acces- 
sible que  le  Mont-Blanc:  je  ne  vous  conduirai  pas  à  Luz,  à  Saint- 
Sauveur,  dont  l'aspect  est  si  riant  et  si  pittoresque  :  je  me  hâterai 
devons  faire  traverser  le  Cftoot,  cette  pluie  d'énormes  rochers 
tombés  du  ciel  ou  vomis  par  l'enfer.  Je  ne  vous  ferai  pas  entrer 
dans  l'enceinte  de  Gavarnic  :  confondu  à  l'aspect  de  tant  de  ma- 
gnificence, ébloui  par  tant  de  merveilles,  vous  ne  vos  liiez  pas 
BU  sortir.  Je  vous  montrerai  seulement  les  tours  du  Marboré, 
immenses  rochers  découpés  en  créneaux  ,  citadelle  magique  dont 
les  neiges  éternelles  reluisent  au  soleil  comme  de-  rempart!  <le 
diamant.  Je  vous  montrerai  de  loin  la  brèche  de  Roland,  ce  mur 
de  granit  qui  séparai!  la  Trame  de  l'Espagne,  et  que  Roland  dé- 
coupa d'un  coup  de  sa bonne épée...  Venez,  approchez I  II  j  fu 

j>our  vous  une  ouverture  de  deux  OU  trois  cents  pieds,  par  la- 
quelle roui  pouTei  aperceroir  l'Aragon  et  le  parcourir  tout  en- 
tier. C'e>t  la  ,  (  'es!  BU  pied  de  ces  sublimes  tout  s  que  combattirent 
intrefoia  àgraananl  et  Ferragus  contre  les  preui  de  Caarleaaagae 

Vous  n'êtes  point  seul  dans  OBS  déserts,  \"iis  \  êtes  entouré  de 
tous  les  héros  de  l'Arioste,  et  avec  lui  \ous  rOUI  éléreriei  dans 
les  unes,  ri  ce  n'était  le  froid  qui  nous  laûn!  et  vous  fort  I  re- 
descendre sur  terre;  \ene/  alors,  \eiie/.  VOUS  réchauffer  au  feu 

du  bon  montagnard,  regagnons  le  village  de  Gédres,  moitié 
Français,  moitié  espagnol,  ou  nous  déjeunerons  sans  doute  avec 
quelque  contrebandier;  puis,  traversant  le  Bastan  et  franchissant 
le  Tourmalet,  nous  descendrons  «'.ans  la  delicieu.se  vallée  de  Cam- 
pan,  ce  paradis  tei  rostre  qui  nous  conduira  à  Bagnéres  ;  et  si  roua 
éie.s  fatigué,  m  roua  roulai  trouver  le  «aime  et  le  bonheur,  i 
là  qu'il  faut  vous  h  êtei  et  \<>us  rep  iser, 


REVUE  DE   PARIS.  21 

C'est  ce  que  je  fis. 

Chemin  faisant  et  tout  en  gravissant  les  montagnes,  j'avais  trouvé 
dans  une  fable  de  La  Fontaine,  l'idée  d'une  comédie  en  cinq  actes 
que  nos  derniers  évènemens  politiques  pouvaient  rendre  assez  pi- 
quante. Je  m'arrêtai  à  Bagnères  pour  l'écrire.  Je  louai  dans  un 
endroit  charmant,  à  côté  de  la  belle  maison  de  M.  Lugo,  une  pe- 
tite maisonnette  qui  donnait  sur  les  allées  de  Maintenon. 

Je  passai  là  les  quinze  jours  les  plus  tranquilles  et  les  plus  heu- 
reux de  ma  vie,  travaillant  matin  et  soir,  et  parcourant  dans  la 
journée  le  pays  enchanteur  qui  m'environnait,  les  vallées  de  Cam- 
pan  et  de  l'Esponne,  le  couvent  de  Medoux  et  l'Elisée  Saint-Paul! 
Un  jour,  je  gravissais  le  camp  de  César  ou  la  pêne  de  l'Heyris;  un 
autre  jour,  je  tentais  des  excursions  au  Pic  du  Midi,  d'où  l'on  dé- 
couvre les  plaines  du  Bigorre  et  du  Béarn!  Que  l'air  pur  des  mon- 
tagnes, que  ces  riantes  vallées,  que  ce  beau  soleil,  vous  donnent 
de  joie  et  de  santé  !  ils  vous  rendent  la  jeunesse  et  le  bonheur;  car 
là,  au  sommet  de  ces  montagnes,  tout  est  oublié,  la  souffrance  du 
corps  et  les  chagrins  de  l'ame.  Par  malheur,  en  descendant,  on  les 
retrouve  dans  la  plaine  et  à  la  ville  où  ils  vous  attendent! 

Mes  cinq  actes  terminés,  il  fallut  partir  et  quitter  ce  beau  pays. 
Je  traversai  le  riant  vallon  d'Argèles,  la  ville  de  Lourdes  ;  j'admi- 
rai la  jolie  chapelle  de  IS'otre-Dame-de-Bétharram ,  et  je  me  diri- 
geai sur  Pau,  où  plusieurs  motifs  m'appelaient.  D'abord,  j'avais 
un  ami,  un  aimable  et  excellent  jeune  homme,  ancien  chef  d'esca- 
dron de  la  garde,  qui  habitait  avec  sa  jolie  famille  le  château 
royal  de  Pau,  et  je  ne  voulais  pas  quitter  le  midi  sans  l'embras- 
ser; et  puis,  aux  environs  de  cette  ville  était  le  domaine  de  Les- 
car,  où  la  vicomtesse  d'Orthès  et  le  général  m'avaient  engagé  à 
m'arrèter  quelques  jours.  J'avais  grande  envie  de  revoir  Cécile,  et 
j'arrivai  au  château. 

C'était  un  fort  bel  édifice,  admirablement  bien  situé;  le  parc  s'é- 
tendait jusqu'aux  bords  du  Gave,  et,  des  fenêtres  du  salon,  on 
découvrait  les  coteaux  de  Jurançon,  et  à  l'horizon,  à  quinze  lieues, 
les  montagnes  bleuâtres,  les  cimes  blanches  des  Pyrénées. 

En  descendant  de  voiture,  je  fus  reçu  par  la  vicomtesse  et  sa 
fille,  qui  me  firent  l'accueil  le  plus  aimable.  Le  général,  que  l'on 
attendait,  était  encore  à  Baréges;  mais  quel  fut  mon  élonnemenl. 


22  REVUE   DE   PARIS. 

lorsqu'en  entrant  dans  le  salon,  j'aperçus  M.  Henri  de  Castelnau, 
assis  sur  un  canapé  et  lisant  le  journal! 

—  Le  général  l'a  envoyé  en  avant,  me  dit  à  demi-voix  la  vicom- 
tesse, pour  porter  des  dépêches  au  gouverneur  de  Pau  et  pour 
savoir  des  nouvelles  de  Cécile,  qui  a  été  très  malade. 

—  Lu  vérité!  m'écriai-je  avec  inquiétude. 

—  Ce  n'est  rien,  elle  va  beaucoup  mieux,  et  en  attendant  le  gé- 
néral, Henri  ne  pouvait  pas  demeurer  ailleurs  que  dans  le  château 
de  son  oncle;  c'est,  du  reste,  l'intention  formelle  de  mon  gendre, 
qui ,  depuis  une  semaine ,  nous  annonce  chaque  jour  son  ar- 
ri\' 

—  Voilà  donc  une  semaine  que  M.  de  Castelnau  est  ici,  dis-je  à 
li  \icomtesse,  qui,  devinant  l'idée  qui  nie  préoccupait,  se  hâta  de 
me  répondre  : 

—  Rassurez-vous,  monsieur;  d'abord,  vous  connaissez  ma 
fille,  et  ensuite  je  puis  voib  tttoalei  que  pendant  tout  ce  temps, 
je  in-  l'ai  pas  quittée  une  minute  de  la  journée. 

Mlle  disait  Mai.  Cécile  restait  au  salon  à  travailler  près  de  sa 
unie,  et  dans  les  promenades  mêmes  du  pare  jamais  Henri  ne  se 
trouvait  seul  avec  elle.  11  faut  dire  aussi  qu'il  n'en  cherchait  pas 
I  M  occasion^. 

Sa  tenue  et  ses  manières  étaient  admirables.  Tout  respirait  en 
lui  l'affection  l.i  plus  tendre,  les  soins  les  plus  empressés;  mais 
pis  un  mot,  pas  un  regard  n'aurait  pu  trahir  au\  yeux  d'un  étran- 
ke  lecrel  de  son  .une.  Il  a\ait  même  repris  de  la  gaieté,  de 
l'enjouement  ,  il  était  moins  distrait,  il  prenait  part  à  la  conversa- 
tion, ci  seulement  alors,  je  m'aperçus  qu'il  était  fort  aimable,  fort 
instruit  ,  et  qu'à  une  modestie  nés  grande  il  joignait  l'esprit  le 
plus  lin  et  le  plus  délicat,  un  noble  caractère  .  di  >  pensées  élevées 
et  généreuses...  enfin,  une  foule  de  bonnes  qualités  cachées  jus- 
qu'alors, ei  qui  maintenant  Initiaient  dans  tout  leur  érlat. 

La  \icumiesM'  nous  lut  un  ai  lit  le  du  journal  qui  parlait  d'un 
suicide. 

—  Le  malheureux  1..  s'<  i  naCéule  d'un  air  qui  semblait  presque 
une  approbation. 

—  L'insensé!  sYrria  Henri  a\ee  mépris. 

—  Cela  ne  fOVl  arr.viail  donc  pa-  \1  lui  <lis-jc  vivement. 


REVUE   DE   PARIS.  23 

—  Jamais,  monsieur,  jamais!  Mourir  pour  soi,  c'est  se  priver 
d'un  si  grand  bonheur! 

—  Et  lequel  ! 

—  Celui  de  mourir  pour  ceux  qu'on  aime  ! 

Allons,  me  dis-je,  il  l'aime  toujours,  mais  il  a  pris  son  parti  avec 
courage  et  résignation.  Il  aura  la  force  de  combattre  et  de 
vaincre  ! 

La  vicomtesse  me  proposa  d'entendre  la  lecture  de  son  dernier 
roman.  J'acceptai,  et  j'entrai  avec  elle  dans  son  cabinet  d'étude, 
en  pensant  que  dans  ce  moment  son  amour-propre  d'auteur  l'em- 
portait sur  sa  surveillance  de  mère,  et  qu'elle  allait  ainsi  laisser  à 
Henri  quelques  instans  de  tête-à-tête. 

Je  me  trompais;  il  n'en  profita  même  pas  !  La  lecture  que  je  sou- 
tins avec  un  courage  héroïque,  fut  longue,  je  m'en  vante...  Pen- 
dant ce  temps  j'entendis  Cécile  jouer  sur  son  piano  des  airs  tris- 
tes et  mélancoliques;  mais  elle  était  seule,  car  j'avais  aperçu  de 
loin  Henri,  se  promenant  dans  une  des  allées  du  parc,  et  quand  je 
rentrai  dans  le  salon,  elle  était  seule  encore ,  assise  dans  un  grand 
fauteuil,  la  tête  appuyée  sur  sa  main  et  les  yeux  rouges!  Elle  se 
leva  vivement  et  vint  à  moi  le  sourire  sur  les  lèvres.  Dans  le  mou- 
vement qu'elle  fit,  son  mouchoir  tomba...  Je  me  hâtai  de  le  ra- 
masser... Il  était  mouillé...  Elle  s'en  aperçut  et  me  dit  en  me  mon- 
trant un  livre  qui  était  sur  la  cheminée  :  Je  suis  bien  ridicule 
n'est-ce  pas?...  C'est  ce  roman  qui  m'a  fait  pleurer.  Je  regardai... 
c'était  un  ouvrage  de  sa  mère!  Je  n'avais  pas  besoin  de  cette 
preuve  pour  être  persuadé  qu'elle  me  trompait  ! 

Le  soir  il  y  eut  beaucoup  de  monde  au  château...  Toute  la  so- 
ciété de  Pau  et  des  environs  vint  rendre  visite.  Cécile  faisait  les 
honneurs  de  son  salon  avec  une  grâce  et  une  aisance  qui  ne  pa- 
raissaient rien  lui  coûter  ;  elle  s'occupait  de  tout  le  monde ,  ex- 
cepté de  Henri,  à  qui,  de  temps  en  temps  seulement,  elle  donnait 
quelques  ordres  pour  l'arrangement  des  tables  de  yu. 

On  me  mit  au  whist  avec  trois  dignitaires  du  département;  de 
vieux  messieurs  furent  placés  au  piquet ,  de  vieilles  dames  au  bos- 
ton,  sous  la  présidencec  de  la  vicomtesse.  Le  receveur  des  con- 
tributions jouait  avec  M.  le  maire  au  billard,  et  Cécile,  prenant 
autour  d'elle  les  jeunes  personnes  et  les  jeunes  gens,  leur  proposa, 
pour  les  occuper,  des  jeux  innocens  qui  furent  acceptés  MK 


jV  rente  de  paris. 

enthousiasme.  Les  jeux  innocens  sont  encore  en  honneur  en  pro- 
vince, surtout  clans  le  département  des  Hasses-Pyrénées. 

Pendant  ce  temps,  je  faisais  des  fautes  qui  durent  donner  à 
à  mon  partner  une  bien  mauvaise  idée  des  joueurs  de  la  capitale; 
mais  il  était  dit  que  Cécile  me  ferait  toujours  perdre  au  whist ,  car 
cette  fois  encore,  je  pensai  à  elle  bien  plus  qu'à  mon  jeu...  Et  mes 
yeux  se  dirigeaient  constamment  sur  le  cercle  joyeux  qu'elle  pié- 
sidait  ! 

Henri  s'en  était  éloigné  et  regardait  jouer  au  billard;  des  jeu- 
nes personnes  rappelèrent  le  bel  aide-de-camp,  et  bon  gré  mal 
gré,  il  fallut  bien  qu'il  prît  une  place.  Celle  qu'il  choisit  était  loin 
de  Cécile,  et  dans  les  pénitence*  qu'il  ordonna,  il  évita  toutes  les 
occasions  qui  auraient  pu  le  rapprocher  d'elle.  Une  fois  cependant 
et  d'après  les  règles  rigoureuses  du  jeu,  il  fut  ordonné  à  Cécile 
daller  embrasser  le  jeune  aide-de-camp...  Elle  se  leva...  En  ce 
moment  je  coupai  à  mon  partner  un  huit  de  cœur  qui  était  roi!.,. 
Il  lit  un  mouvement  d'impatience,  peu  m'importait!  Mon  attention 
se  portait  toute  entière  sur  la  jeune  femme  qui  s'approcha  tran- 
quillement de  Henri  et  lui  présenta  ses  deux  joues  fraîches  et 
rosées. 

Henri  les  effleura  du  bout  des  lèvres.  Il  ne  rougit  point,  il  ne 
pâlit  point,  il  ne  perdit  pas  connaissance,  comme  je  m'y  attendais, 
il  resta  (aime  et  do  sang-froid.  Décidément,  me  dis-je,  c'est  un 
héros  I  Et  je  l'admirais,  et  je  le  plaignais,  et  sans  le  vouloir,  je  me 
surpris  faisant  des  vœux  pour  lui  et  pour  cet  amour  sans  espoir! 

Tous  les  gages  étaient  touchés;  les  jeunes  demoiselles  et  quel- 
ques jeunes  gens  s'assirent  autour  d'une  grande  table  ronde  qui 
tenait  le  milieu  du  salon  ,  et  l'on  se  mil  à  feuilleter  îles  albums,  des 
revues  et  des  gravures.  Ces  uns  prirent  le  crayon  et  dessinèrent, 
d'autres  peignaient  à  la  cépia  quelques  points  de  \  ne  des  environs, 
et  Henri,  par  complaisance  pour  une  petite  fille  platée  à  côté  de 

lui,  sculptait,  avec  un  canif  anglais,  un  morceau  de  bois  auquel  il 

donnait  la  figure  d'un  ermite;  genre  de  travail  auquel  se  livrent 
|?ec  succès  les  bergers  des  Alpes  ou  des  Pyrénées.  —  Ce  bois  était 
dur,  le  canif  coupait    très  bien,   et   dans  un  mouvement  un  peu 

brusque,  le  fer  :;lï^s.i  de  la  main  droite,  et  lit  à  Henri  une  cou- 
pure asses  forte  à  un  doigt  de  la  main  gauche.  Cécile  poussa  on 
et  deyint  toute  pale!  Un  instant  après,  elle  se  mil  à  rie.  La 


REVUE  DE   PARIS.  25 

blessure  n'était  rien,  mais  saignait  beaucoup.  Tous  les  mouchoirs 
de  ces  dames  furent  à  l'instant  offerts  au  blessé  ,  tous  les  néces- 
saires s'ouvrirent,  on  chercha  du  taffetas  d'Angleterre,  on  le  dé- 
coupa, et  vingt  petites  mains  bien  blanches  et  bien  adroites  s'of- 
frirent à  panser  sa  blessure.  On  riait  beaucoup  et  on  avançait 
peu;  c'était  très  difficile.  La  coupure  avait  porté  sur  la  seconde 
phalange  du  doigt  et  l'appareil  ne  pouvait  jamais  tenir.  L'on  avait 
beau  recommencer  et  chercher  à  l'assujettir  de  nouveau,  au  moin- 
dre mouvement  il  se  dérangeait. 

— Mais,  monsieur,  restez  donc  tranquille  et  surtout  ne  ployez 
pas  votre  doigt. 

—  Eh!  mesdames,  c'est  aisé  à  dire...  Mais  je  n'y  pense  jamais. 

—  Monsieur  a  raison,  m'écriai-je,  et  il  faudrait,  pour  tenir  son 
doigt  immobile,  ce  que  l'on  appelle  en  chirurgie  des...  des... 

—  Des  éclisses,  s'écria  Henri,  comme  pour  un  bras  ou  une 
jambe  cassée. 

—  Précisément!... 

—  Et  où  en  trouver?  s'écria  tout  le  monde  en  riant. 

—  En  voici!  Et  sur  la  table  où  notre  whist  venait  de  Gnir,  je 
pris  une  carte...  C'était,  je  crois,  un  roi  de  carreau;  je  le  roulai 
autour  du  doigt  blessé...  Ces  dames  l'assujettirent  avec  une  soie, 
et  ainsi  retenu  désormais  par  cet  appareil  de  carton ,  il  n'y  avait 
plus  à  craindre  que  le  doigt  se  ployât  et  que  la  blessure  se  rou- 
vrît. Le  pansement  s'acheva  aux  cris  de  joie  et  aux  applaudisse- 
mens  de  toute  l'assemblée,  qui  me  félicita  sur  mes  talens  en  chi- 
rurgie. Henri  me  pria  de  lui  présenter  mon  mémoire  pour  mes 
frais  et  honoraires,  et  Cécile  me  promit  sa  clientèle  pour  toutes 
les  piqûres  d'épingles  ou  d'aiguilles  qu'elle  se  ferait. 

Onze  heures  venaient  de  sonner,  chacun  prit  son  bougeoir,  et  je 
rentrai  dans  ma  chambre,  d'où  j'entendais  encore,  dans  les  corri- 
dors, les  courses  joyeuses  et  les  éclats  de  rire  de  cette  folle  jeu- 
nesse. 

Le  lendemain  à  dix  heures,  je  descendis  dans  le  salon  et  je  cau- 
sais avec  la  vicomtesse,  lorsqu'à  notre  grande  surprise,  nous 
voyons  entrer  le  général  qui  nous  crie  gaiement  : 

—  Bonjour,  mes  chers  amis. 

—  Eh!  mon  Dieu!  mon  gendre,  d'où  venez-vous?  Comment  ar- 
rivez-vous.' On  n'a  pas  entendu  de  voiture  entrer  dan-,  la  cour. 


26  REVCE    DE    PARIS. 

—  C'est  que  je  suis  arrivé  ce  matin  à  cinq  heures,  pendant  que 
vous  dormiez  tous. 

—  En  vérité  ! 

—  Je  n'ai  voulu  réveiller  personne,  et  je  suis  monté  tout  droit  à 
la  chambre  de  ma  femme,  qui  ne  voulait  d  abord  pas  m'ouvrir.... 
tant  elle  avait  peur. 

—  Je  le  crois  bien...  Quand  on  est  réveillée  en  sursaut. 

—  Elle  croyait  que  les  Espagnols  ou  les  contrebandiers  s'empa- 
raient du  château!  Cette  pauvre  petite  femme...  Heureusement  je 
l'ai  bien  vite  rassurée...  Sa  santé,  la  vôtre,  comment  tout  cela 
va-t-il? 

—  A  merveille! 

—  \e  vous  étes-vous  pas  trop  ennuyées  en  mon  absence? 
Qu'est ■€!  que  vous  avez  fait  ' 

—  \ous  avons  eu  hier  du  monde.  On  a  joué  au  whist,  au  boston, 

—  Justement!  Et  c'est  à  ce  propos-là,  ma  bellc-mére,  qu'il  faut 
que  je  vous  gronde.  Vous  allez  rendre  votre  fille  joueuse. 

—  Moi!! 

—  Joueuse  comme  les  cartes!  Il  paraît  qu'elle  ne  pense  qu'à  cela 
le  jour  et  la  nuit...  car  voici,  continua-t-il  en  riant  aux  éclats,  une 
carte,  un  roi  de  carreau,  que  j'ai  trouvé  tout  roulé  dans  son  lit... 
C'est  drôle,  n'est-ce  pas? 

Je  n'efforçai  de  rire,  ne  fût-ce  que  pour  cacher  au  généra]  le 

trouble  de  la  \icomtesse,  qui  semblait  frappée  de  la  foudi 

—  Voyez .  VOjea ,  l'écria  le  général  en  donnant  un  li!  : 

sa  gaieté....  elle  ne  rit  pas....  elle  Bel  déconcertée  parût  qu'elle  se 
sent  coupable. 

—  Oui.  bien  coupable!  me  dis-je  en  moi-même. 

En  i  e  moment  descendirent  Henri,  puis  Cécile.  «  Mi  >e  mit  à  table, 
on  déjeuna  en  famille,  nous  n'étions  que  non  imine  la  veille 

c'était  la  même  ré  1 1  nn'nn'  indifférence;  mais,  mieux  instruit 

maintenant,  combien  je  trouvai  d'amour  dans  ces  yeux  qui  s'évi- 
taient  continuellement,  dans  cette  froideur  apparente ,  dans 
accord  rilencieux  de  tous  les  montons  et  de  toutes  les  pensée- 

On  M  lésa  de  table,  el  an  moment  où  l'on  entrait  dans  le  parc, 
me  trou\  ani  dei  riéi  e  le*  entres  arei  II  n  m  aaataana,  je  lui  dis  :  \'A\ 
bien!  madame,  ci  »ous  encore  que  malgré  la  religion,  mal- 


REVUE  DE  PARIS.  27 

gré  les  meilleurs  principes,  il  n'y  ait  pas  de  dangers  dans  une 
union  disproportionnée?... 

—  Taisez-vous,  me  dit-elle,  voici  le  général. 

En  effet  il  s'approchait  de  nous  et  me  dit  en  riant  :  Eh  bien! 
monsieur,  avez-vous  trouvé  dans  les  Pyrénées  quelque  sujet  de 
pièce? 

—  Mais  oui!...  un  entre  autres  assez  piquant. 

—  Et  vous  en  ferez  une  comédie? 

—  Non,  général  ;  j'en  ferai  une  nouvelle! 

Eugène  Scribe. 


DE 


LA  PEINTURE  EN  ECOSSE. 


Exhibition  d'*:<liiiil»oiirx. 


Les  salons  de  l'exposition  du  Louvre  viennent  de  se  fermer;  les  mil- 
liers de  tableaux  qui  couvraient  de  leur  bizarre  bigarrure  les  murailles 
de  ces  longues  galeries  retournent,  la  plupart ,  dans  les  ateliers  d'oii  ils 
sont  sortis.  Les  bannières  des  cbefs  d'école  sont  repliées;  la  muette  et 
symbolique  éloquence  des  novateurs  ne  parle  plus  au\  feu  de  la  foule; 
l'armée  des  artistes  est  licenciée. 

Dans  un  pareil   moment ,  lorsque  le  public  e->t  encore  tout  vibrant  de 

la  secousse  artistique  qui  rient  de  loi  être  donnée,  El  nous  permettra  sans 

doute  «le  l'entretenir  on  moment  d'objets  analogues  à  ceux  qui  viennent 
d'occuper  son  attention  et  de  reporter  ses  re_-.ii  dl  sur  le.  OSUTres  dea  pein- 
tres d'une  ville  qui  se  rente ,  avant  tout,  d'être  douée  du  sentiment  do 

grand  et  du  beau,  et  qui,  à  tout  autre  titre,  préfère   celui  de  ville  dOS 

arts,  de  Modem,  iihines.  On  comprend  que  c'e-t  de  l'exposition  des  ar- 
tistes d'Kdiinbourg  que  nous  voulons  parler. 

En  moins  de qneiqnc  semaines  nous  avons  pu  assister  à  cette  exposition 
et  à  celle  qui  vient  d'aroir  lieu  I  l'aris.  (foui  avons  pu  étudier  les  ma- 
nières, les  écoles,  et  comparer  les  productions  des  irtistes  des  deux  p 
m, us  cocaïne  nom  craindrions  oYennuyer,  par  d'inutiles  redites,  un  public 

déjà  fatigué,  c'est  moins  le  résultat  de  là  Comparaison  des  dci,\  exposi- 
tions,  qu'une  appréciation  toute  spéciale  des  ouvrages  des  artistes  écossais, 


REVCE   DE   PARIS.  29 

qu'une  analyse  toute  nouvelle  des  diverses  manières  et  des  talens  divers 
de  ces  artistes,  que  nous  nous  proposons  d'offrir  ici  aux  le  cteurs  français. 
Cette  appréciation  n'est  pas  dépourvue  d'intérêt.  Depuis  un  demi- 
siècle  l'Ecosse  est  en  travail.  Elle  a  produit  deux  ou  trois  écrivains  de 
génie;  elle  veut  maintenant  avoir  de  grands  artistes.  Long-temps  en  ar- 
rière du  reste  de  l'Europe,  et  par  sa  position  septentrionale,  et  par  les 
mœurs  sauvages  et  belliqueuses  de  ses  habitans,  elle  aspire  aujourd'hui 
à  se  placer  à  la  tête  de  la  civilisation.  Sous  les  rapports  du  bien-être ,  des 
institutions  libérales ,  des  fondations  industrielles  et  raisonnables,  le  rang 
qu'elle  occupe  entre  les  peuples  de  l'Europe,  est  certainement  bien  voisin 
du  premier.  Sous  les  rapports  intellectuels,  quelques-uns  de  ses  écrivains 
ont  une  supériorité  incontestée,  ses  philosophes  font  école,  ses  critiques 
ont  été  long-temps  sans  rivaux;  mais  ses  artistes,  peintres,  architectes, 
sculpteurs,  quels  qu'aient  été  leurs  efforts,  n'ont  pu  encore  se  placer  au 
même  niveau. 

Laissons  de  côté  la  raison  du  climat,  que,  d'ailleurs,  d'autres  peuples, 
les  Hollandais,  par  exemple,  ont  fait  mentir,  et  nous  aurons  peine  à  trou- 
ver les  motifs  de  cette  infériorité. 

En  effet ,  les  encouragemens ,  et  surtout  le  travail,  le  plus  puissant  des 
stimulans  dans  les  arts,  n'ont  jamais  manqué  à  ces  artistes.  Les  archi- 
tectes écossais  ont  eu  depuis  un  tiers  de  siècle  deux  grandes  villes  à  bâ- 
tir, Glascow ,  Edimbourg,  deux  villes  ornées  de  je  ne  sais  combien  de 
palais,  d'églises  et  d'édifices  publics;  les  sculpteurs  ont  décoré  ces  édi- 
fices de  bas-reliefs  et  de  statues;  si  les  temples  leur  sont  fermés,  une 
opulente  aristocratie  paie  à  grand  prix  les  tableaux  des  peintres  de  quel- 
que talent.  Il  y  a  plus,  si  une  académie  peut  aider  en  rien  au  développe- 
ment du  talent,  Edimbourg  a  son  académie  de  sculpture  et  de  peinture, 
etee  qui  n'existe  pas  dans  d'autres  villes  plus  importantes  ,  un  palais  des 
beaux-arts ,  construit  depuis  peu  ,  est  spécialement  consacré  aux  exhibi- 
tions annuelles  des  artistes  écossais.  Ces  encouragemens  n'ont  pas  été  sans 
résultat,  l'Ecosse  ne  manque  pas  d'hommes  de  talent;  mais  elle  en  est  en- 
coreàattendre  un  grand  architecte,  un  grand  sculpteur,  un  grand  peintre. 
L'imitation,  qui  perd  tout,  en  est  peut-être  la  cause.  La  plupart  des  édi- 
fices d'Edimbourg  ne  sont  en  effet  que  des  copies.  Les  architectes  de 
cette  ville  refont ,  les  uns  le  Parlhénon,  les  autres  Holy-Rood  et  Melrose- 
Abbey.  La  ville  elle-même,  dans  son  ensemble,  n'aspire  qu'à  être  la  co- 
pie d'Athènes;  M  soyons  donc  pas  surpris  de  voir  les  peintres  et  lefl 
sculpteurs  voués  aussi  à  l'imitation.  Cette  tendance  à  l'imitation  et  l'ab- 
sence d'originalité  qui  en  résulte,  nous  donneront  peut-être  la  clé  de  la 
médiocrité  de  la  plupart  des  artistes  d'un  pays  où  d'ailleurs  l'intelligence 
est  si  développée. 


30  REVUE   DE   PARIS. 

L'ensemble  matériel  de  l'exhibition  écossaise  de  cette  année  est  à  peu 
près  le  même  que  celui  d'une  exposition  du  Louvre ,  mais  sur  une  échelle 
infiniment  plus  petite ,  et  avec  une  apparence  de  comforl  inconnue  de 
l'autre  côté  de  la  Manche.  Ce  comfort  se  fait  ressentir  jusque  dans  les  moin- 
dres détails.  A  la  porte,  un  bon  Ecossais,  affublé  d'une  sorte  de  costume  de 
bedeao,  rouge  et  bleu,  avec  tricorne,  reçoit  votre  canne  ou  votre  para- 
pluie, sans  exiger  l'ignoble  rétribution  des  dix  centimes.  Dans  l'intérieur, 
d'invisibles  calorifères  répandent  une  chaleur  douce  et  égale.  Vous  foulez 
aux  pieds  de  moelleux  tapis.  De  larges  sophas  sont  placés  au  centre  de  la 
salle;  et  de  là,  assis  du  moins,  vous  pouvez  voir  encore  les  tableaux,  au 
lieu  de  leur  tourner  le  dos  comme  ailleurs.  Il  y  a  plus,  on  a  placé  aux  deux 
bouts  du  salon  principal  de  grandes  tables  revêtues  de  tapis  rouges,  aux- 
quelles on  peut  se  placer  si  on  a  une  note  à  prendre  ou  un  souvenir  à  fixer. 

Le  palais  des  arts  est  petit,  mais  d'une  heureuse  distribution  :  il  se 
compose  d'une  salle  octogone,  éclairée  d'en  haut  par  un  vitrage,  et  d'une 
grande  salle  longitudinale  et  carrée,  éclairée  aussi  d'en  haut  (tardes  glaces 
dépolies,  qui  assourdissent  peut-être  un  peu  trop  la  lumière.  Ces  salles 
peuvent  contenir  quatre  à  cinq  cents  tableaux,  ce  qui  serait  plus  que  suf- 
fisant pour  une  ville  comme  Edimbourg  (quelque  féconds  que  soient  les 
Apelles  de  ect<>  moderne  Athènes),  si  une  justice  rigoureuse  présidait  aux 
admissions  ou  aux  refus;  mais  ici,  comme  ailleurs,  comme  partout,  on 
accuse  les  juges  de  partialité.  Près  de  cim|  senti  tableaux,  laissés  à  la  porte, 
s'insurgent,  réclament  de  leur  qualité  de  chefs-d'œuvre  pour  forcer  la 
consigne;  et  comme  les  juges  tiennent  bon,  un  meetituj  d'artistes  (  tout  se 
fait  ici  par  meetings  est  annoncé  dans  les  divers  journaux  d'Edimbourg. 
Là,  les  Hubens  et  les  Van  Dyck  désappointés  se  proposent  d'exhaler  leur 
bile  dans  un  certain  nombre  de  discours  anti-académiques,  et  de  choisir 
ensuite  un  local  voisin  du  lieu  de  l'exhibition  pour  y  exposer  leurs  chefs- 
d'u-uvre,  et  Eure  pièce  aux  quatre  cents  admis.  Je  ne  sais,  mais  certaine- 
ment la  moitié  de  CCI  quatre  cents  m'a  paru  peu  digne  de  l'honneur  qu'on 
leur  a  fait,  et  nie  l'ait  mal  augurer  de  l'insurrection  des  absens,  ne  fùt-il 
pat  vrai  d'ailleurs  que  les  absens  aient  toujours  tort. 

En  entrant  dan-  ces  salons,  et  en  jetant  un  premier  coup  d'oeil  autour 
de  moi ,  je  pus  me  croire  un  moment  transporte  dans  l'une  des  sali  ■ 
nos  expositions  parisiennes;  car  sous  les  rapports,  non  plus  du  comfort, 
niais  de  l'art,  le  premier  aspect  est  le  même. 

Des  tmle- di-  toutes  le>  .candeurs,  tableaux  historiques,  tableaux  de 
genre,  pav-.i.e-,  portraits,  intérieur-,  tapissent  rigoureusement  le-  mu- 
railles de  la  -,  il!.- ,  et  -ont,  comme  aux  salles  du  Louvre,  couronnés  par 
une  guirlande  de  portraits  en  bustes,  aux  phj  sionomies  plus  ou  moins  di- 
IWliintCI  (  i  -"lit  les  notabilités  bourgeoises  de  la  capitale  et  des  bour- 


REVUE   DE   PARIS.  3Î 

gades  du  Mid-Lothian.  Comme  au  Louvre,  vous  voyez  réunies  toutes  les 
expressions ,  toutes  les  variétés,  toutes  les  dimensions  de  la  face  humaine, 
toutes  les  nuances  de  laideur  ou  de  beauté,  de  distinction  ou  de  ridicule; 
tous  les  états ,  depuis  la  jeune  lady  écossaise,  aristocratique ,  grimaçante, 
minaudière,  toute  diaprée  de  papillons,  de  bleuets,  toute  couverte  d'her- 
mine, de  dentelles,  empanachée  comme  un  coursier  de  bataille,  jusqu'à 
l'épaisse  face  de  son  grocer  ou  de  son  baker,  endimanché  et  mollement 
accoudé  dans  un  grand  fauteuil  avec  son  livre  de  comptes  devant  lui; 
tous  les  âges,  depuis  l'enfant  à  la  mamelle  avec  sa  nourrice  nubienne 
(l'idée m'a  paru  neuve),  jusqu'au  vieillard  décrépit,  consommé  dans  les 
affaires  ou  dans  la  politique;  toutes  les  corpulences,  depuis  Y  incroyable 
d'Edimbourg,  pincé  dans  une  redingote  qui  s'arrête  à  un  pied  du  ge- 
nou ,  et  dont  le  pantalon,  à  immenses  carreaux,  sculpte  chaque  muscle  ou 
plutôt  chaque  os,  jusqu'au  robuste  et  colossal  highlandcr,  dont  les  dents 
longues  et  blanches,  la  face  enluminée,  et  les  cheveux  d'un  blond  ardent, 
décèlent  l'origine  montagnarde  :  tout  cela ,  comme  à  Paris,  est  entremêlé 
de  figures  de  femmes  plus  ou  moins  laides,  plus  ou  moins  grotesquement 
parées,  en  écharpes,  en  bonnets,  en  chapeaux  de  formes  bizarres,  qui  ne 
peuvent,  je  crois,  se  trouver  que  de  ce  côté  de  la  Manche ,  au  milieu  des- 
quelles brille,  de  temps  à  autre,  il  est  vrai,  quelqu'une  de  ces  jolies  figures 
aux  doux  yeux,  au  cou  de  cygne,  à  la  sveltc,  élégante  et  gracieuse  tour- 
nure; beauté  tout  immatérielle,  toute  nationale,  qu'on  ne  rencontre  guère 
aussi  que  lorsqu'on  a  franchi  le  détroit.  Après  les  femmes  ,  les  jeunes  gens 
font  nombre,  et  sont  à  peu  près  aussi  préteutieux,  et  nécessairement  aussi 
ridicules.  Celui-ci,  à  l'air  sombre  et  byronien,  s'appuie  sur  une  tête  de 
mort  ;  celui-là  a  un  gros  livre  ouvert  devant  lui ,  ses  yeux  sont  attachés  au 
ciel,  il  est  en  extase ,  il  médite  ;  un  autre,  la  main  sur  la  hanche  gauche,  la 
jambe  droite  en  avant,  vous  regarde  fixement  comme  s'il  allait  vous  dé- 
fier. Plusieurs  ont  le  lorgnon  ancré  à  l'œil  pour  se  donner  un  air  imperti- 
nent ,  un  plus  grand  nombre  des  lunettes  sur  le  nez  pour  se  donner  un  air 
grave;  trois  ou  quatre  enfin  caressent  leur  terrier,  leur  greg  hound  ou  leur 
sjKiiiiel  favori.  Tout  cela  est  entremêlé  de  fléflM— iwt  im  grand  costume 
(\ehiijhl<nulcr  remplace  ici  le  garde  national  de  Paris,  et  avec  avantage, 
j'en  conviens,  quoiqu'à  la  longue  il  devienne  aussi  fatigant  );  de  lairds  au 
repos  de  chasse,  avec  fusil,  chiens  et  gibier  ;  de  révérends  en  rabbats  à  la 
mine  puritaine  ctalongéc;  de  sieurs  entrelacées  dans  àw  trHMpiltH  d'hor- 
ia  en  guirlandes,  jouant  avec  leur  adorable /a/>  dog,  ou  présentant  le 
serpolet  ou  le  thym  à  leur  lapin,  blanc  comme  la  neige;  de  grands  tableaux 
de  familles,  mais  de  familles  anglaises,  e'esl-à-lii  c  composées  de  je  ne  sais 
combien  de  lils  et  de  (illes,  avec  Anes,  poneys,  etc.;  d'enlans,  de  quatre  ans 
au  plus,  armés  jusqu'aux  dents,  le  pistolet  et  le  poignard  au  cote,  et  le  sabre 
au  poing.  Le  tout  est  garni ,  dans  les  interstices ,  de  portraits  de  chevaux, 


32  REVUE   DE   PARIS. 

pics,  baies,  isabelles;  d'un  certain  nombre  de  tètes  de  chiens  soigneuse- 
ment étudiées,  qui,  par  leur  air  de  vivacité  et  d'intelligence,  font  honte 
aux  humains,  leurs  voisins-  Cesont  des  portraits  d'êtres  bien  chers  à  leurs 
maîtresses,  des  portraits  qui,  pour  elles,  à  un  certain  âge,  tiennent  lieu  du 
portrait  du  mari  ou  de  l'amant,  que  l'original  a  remplacé  dans  leurs  affec- 
tions. Par  tout  ce  qui  précède,  on  voit  que  je  n'ai  pas  eu  tort  de  dire  qu'en 
masse  l'exposition  d'Edimbourg  ressemblait  à  celle  de  Paris. 

Venons  maintenant  au  détail  de  l'exhibition.  Elle  se  compose  de  quatre 
cents  tableaux  à  l'huile  ou  dessins  à  l'aquarelle,  et  de  vingt-quatre  mor- 
ceaux de  sculpture,  dont  nous  ne  nous  occuperons  pas  aujourd'hui.  Ces 
ouvrages  sont  fournis  par  cent  cinquante-cinq  artistes,  académiciens, 
amateurs,  parmi  lesquels  on  compte  quelques  peintres  de  Londres,  mais 
en  fort  petit  nombre. 

Ce  qui  frappe  d'abord,  en  entrant  dans  les  salles  de  l'exhibition 
écossaise,  c'est,  comme  nous  l'avons  dit  tout  à  l'heure  ,  l'absence  d'origi- 
nalité; c'est  ce  besoin  qu'ont  tant  d'artistes,  gens  de  talent  la  plupart,  de 
suivre  la  mode,  de  se  plier  à  un  courent/,  de  s'enrôler  sous  l'une  des  trois 
ou  quatre  btnnièrea  plantées  à  chaque  coin  de  l'Europe. 

Ce  besoin  d'imiter  le  voiii»  est  une  des  plus  grandes  misères  de  cette 
époque,  qui  prône  tant  sa  hardiesse  intellectuelle.  On  l'imite  en  tout , 
dans  ses  lois,  dans  ses  usages,  dans  ses  habits,  dans  ses  livres.  A  peine 
ose-t-on  sentir  à  sa  manière,  encore  moins  vivre  et  penser.  Vivre  et 
penser  à  sa  manière!  pousser  son  char  hors  des  rail-inu/*  qui  empor- 
tent les  autres!  n'est-ce  pas  une  impardonnable  audace,  un  crime  de 
lèsc-conveiuible,  un  manque  d'usage.  Le  convenable  est  un  uniforme  qu'il 
faut  prendre,  bon  gré  mal  gré,  pour  plaire  à  la  foule;  uniforme  truie, 
où  brillent  quelques  fausses  paillettes  et  que  n'a  point  orné  la  main  splen- 
dide  et  capricieuse  du  génie.  Mais  la  foule  le  veut  ainsi ,  et  la  foule  Corme 
l'opinion,  l'opinion  reine  du  moqde! 

C'est  une  reine  fort  sotte,  à  mon  avis,  qui  n'a  que  des  sujets,  ou  plutôt 
des  esclaves,  plus  sots  qu'elle,  et  que,  cependant,  soit  humaine  infirmité, 

soit  vice  de  nature,  les  plus  beaux  génies,  les  esractèrea  les  pins  énergi- 
ques, lésâmes  les  plus  grandes,  n'ont  que  trop  la  faiblesse  d'adorer.  On 

s'attèle  à  son  char,  on  prend  la  mode  pour  plaire,  et  un  beau  jour  l'opi- 
nion, qui  est  plus  lemme  encore  qu'elle  n'est  reine,  a  un  caprice,  et  \ eus 
sacrilie;  la  mode  change  et  vous  laisse  là.  Ce  que  VOUS  BT01  fait  poOT 
captiver  les  uns,  ne  pl.iit  pas  aux  autres,  que  gouverne  nue  autre  opinion 

el  que  règle  une  autre  mode;  le  talent  que  l'on  s  prodigué  pour  plaire 

un  moment,  les  riches  limités  qu'on  a  follement  dépensées,  ne  s,-  retrou- 
vent plus;  connue  un  courtisan   disgracié,   on   est   cflïave  de  se  trouver 

dans  la  solitode  el  l'isolement,  avec  un  passé  il»  1 1 1  et  un  avenu-  perdu. 
C'estsurcet  aTonir  cependant  qu'iMauteompter  avant  tontj  c'est  pour  loi 


REVUE   DE   PARIS.  33 

que  tout  noble  cœur  doit  battre,  que  toute  grande  et  belle  intelligence  doit 
travailler;  car  cet  avenir  est  impérissable.  Mais  pour  conquérir  l'avenir, 
il  faut  s'inquiéter  peu  du  présent,  prendre  en  pitié  l'opinion  d'un  jour,  et 
n'avoir  surtout,  pour  ce  qu'on  est  convenu  d'appeler  la  mode,  qu'un  dé- 
dain égal  à  son  néant. 

Dans  les  arts  comme  dans  les  lettres,  comme  dans  toutes  les  routes  ou- 
vertes à  l'intelligence  ,  avant  de  plaire  aux  autres,  il  faut  être  soi,  plaire 
à  son  cœur,  et  se  satisfaire  soi-même.  Si  la  foule  s'émerveille  devant  un 
à  peu  près,  et  qu'on  sente  qu'on  peut  faire  mieux  que  cet  à  peu  près,  il 
faut  faire  mieux.  Ces  demi-triompbes  ont  perdu  plus  de  beaux  génies 
qu'un  complet  insuccès.  On  fait  halte  à  mi-chemin  de  la  perfection,  et 
un  beau  jour,  on  est  effrayé  du  temps  et  du  terrain  que  l'on  a  perdu.  Mais 
alors  il  est  trop  tard.  Cette  perfection  qu'on  a  dédaignée  nous  dédaigne. 

Le  plus  facile  des  moyens  de  plaire  vite,  de  plaire  sur-le-champ,  c'est 
de  faire  comme  celui  qui  plait  déjà,  c'est-à-dire  d'imiter.  Je  ne  crois 
pas  certainement  qu'on  doive  condamner  absolument  l'imitation.  Il  y 
a  plus,  je  la  crois  nécessaire  quelquefois,  mais  je  veux  qu'on  imite  avec 
l'idée  de  faire  mieux,  comme  Vélasquez,  Murillo  et  les  maîtres  de  l'é- 
cole espagnole  ont  imité  les  Italiens  et  Van  Dyck,  et  non  pas  qu'on  fasse 
comme  celui  qui  plait,  pour  plaire  comme  lui. 

Malheureusement,  telle  est  la  faiblesse  dominante  de  l'époque.  A  Edim- 
bourg comme  à  Paris,  à  Londres  comme  à  Rome,  à  Munich  comme  à 
Saint-Pétersbourg,  si  vous  visitez  une  exposition  moderne,  vous  retrou- 
verez inévitablement  la  présence  d'un  certain  nombre  d'écoles,  c'est-à- 
dire  de  façons  de  sentir  et  d'exprimer  la  nature,  toujours  à  peu  près  les 
mêmes. 

Qui  dit  êrole,  dit  les  trois  quarts  du  temps  parti  pris,  imitation,  con- 
vention, médiocrité. 

Cependant,  comme  en  tout  l'absolu  mène  à  l'absurde,  nous  reconnaî- 
trons que  certaines  traditions  doivent  être  suivies,  certains  procédés  et 
certaines  leçons  admis,  certains  préceptes  écoutés;  mais  seulement  pour 
ce  qui  est  relatif  à  la  partie  matérielle  de  l'art,  c'est-à-dire  à  la  cou- 
leur (1,.  C'est  là  seulement  que  l'école  est  permise.  Loin  d'.trrèter  l'essor 
du  génie,  elle  l'aide,  en  le  débarrassant  de  l'ennui  des  talonncmcns  et  de 
la  recherche  des  moyens.  C'est  en  se  conformant  à  ce  système,  que  les 
Vénitiens,  tous  coloristes,  et  presque  tous  d'après  le  même  procédé,  ont 
tant  produit,  et  ont  produit  chacun  des  «envies  si  diverses,  si  originales. 
Flamaa  se  sont  soumis  à  un  procédé  uniforme  quant  à  la  cou- 

leur, procédé  employé  certainement  avec  plus  ou  moins  de  Bneste  selon 

i)  Ce  mot  pris  dans  son  acception  toute  matérielle,  bien  entendu. 

TOME  xi.ni.     mu  i  .  3 


3V  REVUE    DE   PARIS. 

l'artiste,  mais  qui  donne  un  air  de  famille  aux  compositions  les  plus  diver- 
ses, aux  nMières  les  plus  opposées. 

Cette  concession  au  parti  prié  et  à  l'école  quant  à  la  couleur,  est  la 
seule  que  nous  croyons  raisonnable.  Les  autres  parties  constitutives  de 
l'art,  la  composition,  le  dessin,  la  forme,  sont  en  dehors  de  l'école.  Cha- 
cun doit  sentir  un  sujet  à  sa  manière  et  l'exprimer  à  sa  manière.  A  quel 
procédé,  en  effet,  soumettre  la  H<i»r,  si  fugitive,  si  capricieuse,  si  diffi- 
cile à  saisir;  la  forme,  toujours  mobile  et  toujours  nouvelle?  L'homme 
irai  se  permettrai!  de  dire:  Vous  dessinerez ,  tous  modèlerez  de  telle 
manière,  serait  aussi  ridicule  que  celui  qui  TOUS  dirait  :  Vous  verrez 
de  telle  manière,  au  lieu  île  vous  dire:  VOUS  verrez  ce  qui  est.  On 
s'est  assez  diverti  de  ces  bonnes  gens  qui  Braient  décidé  que  chaque 
Bgure,  pour  être  dans  les  belles  et  correctes  proportions,  renfermerait 
sept  (êtes  de  la  racinr  des  cheveui  à  la  plante  des  pieds,  Sept  Ii  les  ni  plus 

ni  moins,  pour  qu'il  ne  soit  pins  question  aujourd'hui  de  ce  corred  con- 
pmti.  Les  proportions  sent  telles  que  la  nature  les  a  fuites,  et  si  elles  ne 

sont  pas  toujours  belles,  elles  sont  toujours  rigoureusement  correctes. 
fondez-les  dune  telles  qu'elles  sont,  et  vous  serez  vrais,  et  vous  serez 
corrects.  Chois  -  belles  (car  nous  ne  sommes  pas  de  ceux  qui 

proscrivent  le  choix:,  et  rendez-les  telles,  et  vous  serez  vrais  et  VOUS 
serez   beaux. 

Dans  nos  expositions  françaises,  pendant  vingt  ans,  on  a  fait  du  RM 
d'après  David,  du  nu  nmet  ,  comme  on  l'entendait  alors,  c'est-à-dire 

soumis  a  certaines  règles  mathématiques,  comme  celle  des  sept  u  tes.  Ou 

était  correctement  faVJX,  correctement  ennuyeux,  correctement  absurde; 

tous  les  tableaux  du  temps  se  ressemblaient  :  c'était  de  la  statuaire  peinte. 
Dans  les  expositions  anglaises,  il  se  passe  aujourd'hui  quelque  cb 

d'analogue.  Chaque  peintre  de  genre  veut  peindre  comme  Wilkie;  cha- 
que peintre  de  portrait  veut  peindre  comme  Lawrence.  Wilkie  est  le 
peintre  de  l'ezpressloa  et  du  mouvement ,  on  exagère  donc  l'expression  et 
le  mouvement  Lawrence  a  peint  les  habitudes  du  corps,  le  regard,  et 
presque  la  parole;  mais,  dédaigneux  delà  forme  rigoureuse ,  il  s'est  ra- 
rement Inquiété  de  mettre  une  tète  parfaitement  sur  les  épaules,  ou  de 
faire  lentir  un  bras  d:\ns  la  manche  d'un  habit.  Roua  aVOUODS  que  mes- 
sieurs les  peintres  qui  marcbenl  à  s;i  suite,  qui  sont  de  SOU  école  en  un  mot, 
font  de  louables  efforts  pour  peindre  Id  Di»;  mais  nous  leur  demanderons 
si  l'exemple  de  Lawrence  peut  les  autoriser  à  tordre  le  cou  à  tous  leurs 
modèles  ,  et  à  ne  peindre  que  des  manchots,  comme  ils  font  trop  Souvent. 
Voilà  cependant  OU  conduisent  l'école  et  le  parti  pris  sur  la  forme.  D'une 
pari,  on  se  condamne  à  ne  peindre  que  des  bas-reliefs;  de  l'autre,  on 
arrive  I  conlorataeaai  M  S  estropier  se*  personnages.  Soyez  donc  \rais, 


REVCE   DE   PARIS.  35 

soyez  donc  naturels  avant  tout;  car  hors  le  uaturel  et  la  vérité,  point  de 
salut.' 

Les  hommes  qui  s'occupent  de  l'art  de  la  peinture  ont  pu  se  diviser  de 
tout  temps  en  maniéristes  et  en  naturalistes. 

Les  maniéristes,  ceux  qui  ont  un  parti  pris  sur  la  couleur  et  sur  la 
forme,  qui  sacrifient  à  la  convention,  et  qui  mettent  dans  leurs  composi- 
tions plus  d'imagination  que  de  vérité; 

Les  naturalistes  ,  qui  n'ont  guère  de  parti  pris  ,  qui  ont  horreur  de  la 
convention,  et  qui  mettent  daus  leurs  ouvrages  plus  de  vérité  que  d'ima- 
gination. 

Toutes  les  écoles,  toutes  les  coteries,  toutes  les  sectes  et  toutes  les  sub- 
divisions de  secte» ,  viennent  inévitablement  se  ranger  sous  l'une  ou  l'au- 
tre de  ces  divisions. 

Il  faudrait  ne  pas  être  encore  à  l'a  ,  6 ,  c  de  l'art  et  de  la  critique  pour 
s'étonner  de  retrouver  toujours  en  présence  les  adeptes  de  l'un  ou  l'autre 
système  ,  ces  systèmes  étant  les  seuls  possibles;  mais  ce  qui  nous  émer- 
veille et  ce  qui  nous  afllige  ,  c'est  de  les  rencontrer  à  Euimbourg  avec  les 
mêmes  uniformes,  agitant  les  mêmes  bannières,  poussant  le  même  cri  de 
ralliement  qu'à  Paris  et  daus  le  reste  de  l'Europe. 

Du  coté  des  maniéristes,  en  effet,  vous  retrouvez  une  école  qui  en  est 
encore  à  copier  l'antique;  une  autre  qui  est  folle  du  moyen-àge,  une  autre 
qui  fait  de  la  poésie  avec  des  costumes,  s'inquiétant  peu  de  l'expression; 
une  autre  pour  laquelle  l'expression  est  tout  ;  une  autre  qui ,  en  désespoir 
d'arriver  à  l'originalité  et  à  la  nouveauté  avec  des  procédés  ordinaires  et 
avec  la  nature  vivante,  s'égare  dans  les  régions  du  fantastique,  et  qui  peint 
des  rêves.  A  ce  compte  ,  les  peintres  chinois  sont  les  premiers  maniéristes 
du  monde,  eux  qui  s'appliquent,  avant  tout,  à  ressembler  le  moins  qu'ils 
peuvent  à  la  nature.  A  Pékin ,  plus  on  s'éloigne  du  vrai ,  plus  on  approche 
de  la  perfection.  Bien  des  peintres  de  Paris  feraient  fortune  à  Pékin. 

Dans  la  famille  des  naturalistes ,  nous  rencontrons  d'aussi  nombreuses 
v arictés;  ceux-ci  copient  Cimabuë,  ceux-là  les  fresques  du  Campo-Santo. 
En  voici  qui  ont  pris  la  loupe  d'Albert  Durer,  et  qui  n'oublient  ni  un  pli 
delà  peau,  ni  une  verrue  imperceptible,  ni  un  cheveu  de  la  tête  de  leur 
modèle.  D'autres  se  proclament  hautement  iijî:"s,  et  dans  leur  naïveté  ils 
s'inquiètent  moii-s  l'être  vrais  que  d'être  neufs;  ils  cherchent  l'inculte, 
Comme  si  la  nature  n'avait  rien  achevé,  et  ils  arrivent  au  bizarre  et  au 
prétentieux  par  l'affectation  de  la  simplicité.  Vous  qui  vooa  proclamai  na- 
turalistes, peintres  de  la  nature,  si  vous  voulez  être  vraiment  dignes  de 
ce  nom,  imitez  la  nature,  mais  avec  soin  et   i  emei.t.  Sojei  vrais 

sans  servilit-  .         -  sans  impu  .  retenus  ai  sans 

séch  calculateurs,  mais  sans  convention ,  et  alors  ménterez-vous 

3. 


3G  REVUE  DE  PARIS. 

peut-être  ce  titre  de  naturalistes  qu'usurpe  trop  souveul  la  froide  et 
minutieuse  médiocrité. 

Dans  l'eihibition  des  peintres  d'Edimbourg,  et,  en  général,  dans 
toutes  les  exhibitions  anglaises,  les  marûérisies  dominent,  et  il  ne  peut 
guère  en  Cire  autrement  sur  le  sol  classique  de  la  vignette.  Les  toiles  les 
plus  r  marquables  sont  de  puissantes  vignettes,  admirables  de  manière  et 
d'effet.  On  caresse  les  moindres  accessoires,  on  pose  plus  ou  moins  bizar- 
rement -.  s  personnages,  on  leur  donne  un  à  peu  près  d'expression  plus 
ou  moins  vraie;  et,  si  on  termine  à  ravir  les  étoffes,  les  vêtement,  les 
broderies,  on  oégli§  '  s  chairs  et  on  oublie  presque  totalement  les  pieds 
et  les  mains.  Cette  manière  plaît  à  la  foule,  qu'elle  n'étonne  pas,  et  de 
laquelle  elle  se  fait  comprendre  sans  grands  efforts  d'intelligence.  A  l'a- 
ris,  elle  a   ait  la  fortune  «le  plus  d'un  artiste  à  la  mode. 

M3f.  George  Harvey,  Alexandre  Fraser  et  Thomas  Duncan  sont  ici  les 
ebefs  de  ligne  de  l'école  maniérisle,  et  forment  une  sorte  de  triumvirat 
qui  doit  primer  sans  contradiction. 

L'effet  piquant,  comme  on  dit,  la  vérité  et  le  précieux  d  ils, 

quelque  chose  d'achevé,  mai-;  d'un  peu  restreint  même  dans  la  dimension 
de  leurs  toiles,  qui  ne  dépassent  £uère  la  dimension  des  tableaux  de  che- 
valet; l'absence  totale  de  ce  style  large  qui  distingue  les  lt  iliens  et  les 
Es|  dans  le  choix  du  sujet,  dans  l'ensemble  de  l'exécution  et  de 

l'effet;  le  joli  à  la  place  du  beau,  le  neuf  et  le  curieux  à  la  place  du  mi, 

telles  sont  les  qualités  et  tels  sut  les  défauts  qui  distinguent  ces  trois 
artiste 

M,  George  Harvey  est  celui  des  trois  qui  parait  avoir  le  moins  de  parti 

pris,  par  conséquent  la  moins  grande  somme  de  défauts,  ou  plutôt  les 

uts  les  moins  irrémédiables;  aussi,  quoiqu'il  tienne  déjà  beaucoup, 

me  semble-t-il  promettre  plus  encore .  Cl  promettre  surtout  plus  cpie  les 
autres.  Son  tableau  de  Skaktptare     Bt  l    rlainenient  l'ouvre  capital 

l'exposition 

Vers  l'an  1586  ou  1587,  à  peine  âgé  de  dix-huit  ans  et  déjà  marié  à 
Anne  Hathaway,  s  ,  eai  \  l'entreprenant  et  joyeux  jeune  homme,  pris 
en  Hagrant  délit  de  braconnage,  fut  amené  devant  sir  Thomas  Lucy,  et, 
à  la  suite  du  châtiment  qu'il  encourut  de  la  justice  seigneuriale,  quitta 
Stratford  pour  aller  vivre  à  Londres,  où  de  braconnier  il  devint  grand 
poète,  grand  philosophe  même,  comme  chacun  sait 

H .  Harvey  a  choisi  pour  sujet  de  son  tableau  le  moment  où  Shaki 

amené  devant  sir  Thomas  Lucy,  entend  prononcer  S00  arrêt.   Il  y  a  dans 

M  'l  i  jeune  braconnier  et  sur  sa  figure  un  dédain  tout-à*fail  poéti- 
que, et  c  ition  (1ère  d'un  phi I  Vous  pla 
.M.  Harvey  au  nombre  des  maniéristes,  et  cependant 


REVUE    DE   PARIS.  3" 

manquent  pas  d'une  certaine  vérité  qui  attache;  mais  ce  n'est  pas  la  vérité 
large,  la  vérité  grande,  la  vérité  d'ensemble  qui  distingue  les  grands 
maîtres;  c'est  la  vérité  locale,  qui  ne  consiste  guère  que  dans  une  étude 
ou  un  rendu  plus  ou  moins  consciencieux  des  accessoires.  Ainsi,  par  exem- 
ple, M.  Harvey  a  fait,  l'automne  dernier,  un  voyage  dans  le  Warwick- 
shire,  dans  le  but ,  louable  sans  doute,  mais  peut-être  un  peu  minutieux, 
de  peindre  sur  la  nature  la  salle  que  la  tradition  a  donnée  pour  théâtre 
au  jugement  et  à  la  condamnation  du  poète;  ainsi  les  chiens  ,  les  armes, 
les  costumes  sont  rendus  avec  un  relief  qui  nuit  peut-être  à  l'effet  d'en- 
semble. Quoi  qu'il  en  soit,  le  groupe  des  gardes  qui  a  saisi  le  jeune  bra- 
connier, qui  le  pousse  devant  le  juge,  et  que  domine  fièrement  la  tète  de 
Shakspeare,  rajeunie,  poétisée,  tête  où  on  lit  tout  un  avenir  de  poète;  ce 
groupe,  disons-nous,  est  parfaitement  entendu  de  composition,  d'effet  et 
d'exécution.  Thomas  Lucy,  que  Sliakspeare  a  immortalisé  sous  la  gro- 
tesque représentation  de  Justice  Shalloïc,  a  bien  toute  la  raideur  et  la 
ridicule  gravité  d'un  hobereau  qui  punit  et  qui  se  venge.  Les  femmes  sont 
curieuses  ou  craintives,  selon  le  rôle  qu'elles  jouent  dans  la  composition 
de  M.  Harvey.  Malheureusement,  ni  leurs  figures,  ni  leur  cou,  ni  leur 
sein,  ni  leurs  mains,  ni  la  tête  du  juge,  ni  la  belle  et  dédaigneuse  tête  de 
Shak-peare,  ne  sont  de  la  chair.  Tous  vivent  par  le  mouvement,  l'expres- 
sion, aucun  par  le  battement  du  cœur  et  la  circulation  du  sang.  Les  mains 
et  les  têtes  manquent  du  moelleux  et  du  velouté  de  la  chair.  L'huile  du 
peintre  circule  seule  dans  ces  veines,  d'où  ne  jaillirait  pas  une  goutte  de 
sang.  Ces  tètes  sont  peintes  avec  soin  sans  doute,  mais  peintes  comme  les 
vétemens,  dont  elles  ne  se  distinguent  ni  par  ia  morbidesse,  ni  même  par 
l'éclat. —  H.  Harvey,  il  y  a  un  certain  Van  Dyek  qui  a  peint,  beaucoup 
peint,  autrefois,  en  Angleterre  ;  regardez  de  temps  à  autre  un  de  ces  por- 
traits dont  vos  galeries  fourmillent.  Il  y  a  un  vieux  peintre  écossais  qui  a 
nom  Jameson;  voyez  comme  il  a  habilement  volé  le  secret  de  Van  Dyek. 
Et  Murillo,  qu'admirent  tant  vos  compatriotes  !  il  a  peint,  lui,  à  Séville, 
il  y  a  plus  d'un  siècle  et  demi ,  un  Retour  de  l'Enfant  prodigue,  qui  d'Es- 
pagne a  fait  un  voyage  à  Paris,  et  de  Paris  a  passé  sous  le  ciel  brumeux 
de  l'Ecosse;  vous  pouvez  le  voir  dam  la  galerie  du  duc  de  Sutherland.  Si 
le  duc  de  Sutherland  achète  de  si  magnifiques  choses,  il  doit  aimer  les 
gens  de  talent,  il  tous  laissera  jouir  de  son  tre*  r.  Agenouillez-vous  de- 
vant ce  tableau  ,  priez  saint  Murillo  de  vous  dire  comment ,  tout  en  don- 
nant tant  de  réalité  aux  an  •  >,  tant  de  solidité  aux  vétemeos,  il  a  sa 
faire  des  chairs  si  pleines,  si  palpitantes,  si  lumineuses,  des  chairs  d'où 
la  vie  ra  .  et,  comme  dans  une  ici-Ac.  où  les  personna  tient 

aiûii    - .       :-lIe  tout  d'abord  V  eil  sur  !>••;  mains,  les  jambes,  le  visage  de 
er sonna ges  peints.  Si  Murillo  vous  d:  er<  t,  et  que  vous  éten- 


:g$  REVUE    DE    PARI?. 

diez  quelque  peu  le  champ  de  vos  compositions,  M.  Harvey,  vous  serez 
un  grand  peintre! 

Aujourd'hui  M.  Harvey  est  un  peintre  de  mérite,  d'un  mérite  rare,  et 
qui,  aux  bords  de  la  Seine,  aurait  certainement  sou  petit  triomphe;  mais 
il  n'est  pas  ce  qu'il  peut  être;  le  peintre  desH  vtmamlmrm,  du  Combat  de 
Dnunrhxi  et  de  Skakspewn,  doit  viser  haut  et  loin.  Ajoutons  encore  qu'il 
v  |  de  la  parenté  entre  M.  Ilarvey  et  cet  inimitable  Bonington  que  les  arts 
ont  perdu  si  jeune,  Bonington,  ce  grand  peintre  mort  dans  son  germe, 
Bonington,  le  sublime  faiseur  d'esquisses.  M.  Ilarvey  rappelle  sa  manière, 
si  savamment,  si  tiuenient,  si  admirablement  heurtée,  mais  sa  manière 
plus  étudiée,  peut-être  un  peu  étei 

■M  à  IL  Alexandre  Fraser,  lui,  c'est  bien  certainement  l'arrièrc- 
pctit-nevi -!i  de  Rembrandt,  le  cousin  de  notre  Granet.  Il  procè.le  de  l'ua 
et  de  l'autre  avec  des  façons  tant  soit  peu  anglaises,  mais  qui  laissent  clai- 
nt  percer  ses  sentimens  de  prédileelion  ,  son  adoration  même,  pour 
ces  deux  grands  apôtres  de  l'effet.  C'est  par  l'effet  surtout  que  sa  peinture 
brille;  l'effet  mystérieux,  caverneux,  aux  grandes  masses  d'ombre,  aux 
demi-teintes  crépusculaires,  aux  lumières  vives,  saisissantes,  subite- 
ment répandues,  aux  jours  restreints,  perçant  instantanément  d'épaisses 
nies,  Caressant  le  contour  de  certaines  ligures,  éclairant  en  plein  les 
autres,  et  poussant  l'illusion  jusqu'aux  dernières  limites  du  possible. 

Alexandre  Fraser  a  long-temps,  a  même  jusojef* à  ce  jour  sacrifié  I'«a> 

mou  à  l'effet;  «'est  la  le  défaut  de  ses  qualités.  Son  Antii/unirc ,  son 
Hrwhniwlt  tltins  son  ulrlicr,  n'étaient  et  ne  pouvaient  être  que  de  fort 
belles  études  de  détails,  d'à  'Imites  et  savantes  combinaisons  d'effets,  de 
surpreuaaa  tours  de  force  de  clair-obscur  et  de  lumière.  Dans  Rostnassi, 
I  m  ouvre  capitale  de  celle  année,  il  a  fait  un  pas  de  plus.  Il  -  M  -sayé 
à  faire  vivre  et  peu-  :  ei sonna gea,  et  il  n'a  pas  mal  rénssi.  Le  pauvre 

Robinsoa,  occupé  i  lire  et  1  expliquer  la  Bible  à  Vendredi,  a  bien  l'air 
tranquille  .  •  é  d'un  nomme  qui  a  pris  SOU  pai  ti  sur  sa  solitude  in- 

définie; l'air  réfléchi,  serein  même,  d'un  prisonnier  à  perpétuité  qui  a 
un  ami,  et  dont  la  prison, du  i  t  supportable.  Il  perce  cependant 

denssa  pose  quelque  chose  de  l'ennui  d'un  ermite  malgré  lui  «qui  m'a  para 
une  idée  1res  fine  el  finement  exprimée;  c'est  plutôt  la  nonchalante  f 
avec  laquelle  Robinsou  s'appuie  *<ur  le  coude,  que  son  oeil  ou  -  m  i  ii 
qui  dit  .  long.    Vendredi,  COUChé   aux  pieds  du   maître,  l'e- 

coir  l'air  d'étonnemeat .  d'admiration  el  de  respecl  nn  peu  sauvage 

qui  coni  ient  à  un  pauvre  Indien ,  seul ,  en  prés  mes  d'un  être  suasi  supé- 

r  qu'un  blanc,  et  qui  entend  raconter  à  cet  être  mystérieux  des  choses 
si  pi  ises  que  celles  que  renferme  le  saint  livre  que  feuillette  Ro» 

>n.  l.e  perroquet,  le  chien  el  le  chat  sont  aussi  rivans  tonales  trois. 


REVUE   DE   PARIS.  39 

L'air  d'enjouement  un  peu  hypocrite  du  chat  est  surtout  très  gracieuse- 
ment exprimé.  Le  tout  est  enveloppé  d'une  atmosphère  jaune  et  rembra- 
nesque  qui  plaît  à  l'œil  par  sa  lumineuse  transparence,  et  qui  convient 
d'ailleurs  merveilleusement  à  la  caverne  du  pauvre  Robinson,  le  plus 
vraiment  sage  et  le  plus  philosophe  des  hommes,  peut-être  parce  qu'il 
en  était  le  plus  solitaire,  et  partant  le  plus  obligé  à  l'être. 

M.  Thomas  Dnncan  n'arrive  qu'après  MM.  Harvey  et  Fraser.  S'il  des- 
sinait, il  pourrait  prendre  hardiment  la  tête  de  fde  à  Londres  comme  à 
Edimbourg ,  car  c'est  un  drôle  d'esprit ,  plein  de  verve,  do  gaieté ,  d'en- 
treprise, et  coloriste  de  par  Titien  et  Rubens.  Il  sait,  lui,  peindre  les  joues 
fraîches  et  rosées  d'une  jeune  fdle,  les  contours  suaves,  les  chairs  pleines 
de  morbidesse  d'un  bras  de  femme,  les  moelleuses  ondulations  d'une 
gorge  naissante.  Anne  Page  invitant  Slender  à  diner  est  son  principal  ou- 
vrage cette  fois.  Siceet  Anne  Page,  du  vieux  Shakspearc,  est  bien  là, 
fleurissante  et  rougissante  devant  nous  ;  voilà  bien  Slender,  avec  sa  petite 
face  (ivec  face)  et  sa  petite  barbe  couleur  de  canne  de  jonc,  comme 
Shakspeare  nous  la  dépeint.  De  plus,  M.  Duncan  lui  a  trouvé  des  yeux 
bleuâtres  en  coulisses,  dont  il  est  impossible  d'oublier  la  malicieuse  et  ga- 
lante expression,  et  qui  disent  mieux  encore  que  sa  bouche  à  Siceet  Anne  : 
«  Whg  do  your  dogs  barh  so,  be  the  bears  in  the  loirn.  »  Malheureusement 
Slender  n'a  que  des  yeux  ;  le  reste  de  son  corps ,  ses  jambes  grêles  comme 
celles  d'un  squelette  aux  rotules  extra-saillantes,  ses  bras  tors,  son  épine 
dorsale  contournée  comme  un  ceps  de  vigne  et  étranglée  à  la  taille  comme 
celle  d'une  merveilleux  delà  rue  Saint-Denis;  tous  ses  membres  r-nfia  pa- 
raissent appartenir  plutôt  à  un  singe  qu'à  un  homme.  Les  deux  crosses 
faces  ricanantes  du  fond  sont  excellentes.  H.  Duncan  est  coloriste,  très  co- 
oriste  ,  d'autres  tableaux  de  lui  le  prouvent;  mais  il  commet  plus  que 
personne  au  monde  le  crime  de  lèse-dessin.  Qu'il  soit ,  lui ,  condamné  à 
regarder  une  heure  par  jour  la  Transfiguration  de  Raphaël,  et  puisse  le 
châtiment  lui  profiter! 

Un  homme  qui  a  quelque  chose  de  cette  largeur  de  composition  <•[ 
d'effet,  qui  manque  à  la  plupart  des  peintres  écossais,  c'est  M.  William 
Dyce.  M.  I)ycecst,de  plus,  vraiment  naturaliste,  et  pour  se  placerai! 
premier  rang,  en  avant  des  trois  artistes  dont  nous  venons  d'analyser  le 
genre  de  talent,  il  ne  lui  manque  qu'un  peu  plus  d'énergie  et  surtout  un 
coloris  plus  éclatant.  Son  tableau  de  Franceecû  de  Rinsini  tient  certaaae- 
ment  à  l'école  naturaliste  par  la  simplicité  de  la  composition,  le  naturel 
et  la  naïveté  despote*,  par  je  Desai6<qucl  ensemble  mélancolique  qui 
vient  du  coeur  et  que  l'art  ne  donne  pas.  Oi  y  trouve  la  nature  poc 
par  L'expression  ;  mais  pourquoi  la  Booienr  en  est-elle  si  faible  î  Pour 
cette  teinte  froide,  bleuâtre,  blafarde,  qui  ne  peut  rappeler,  en  aucune 


40  REVUE   DE    PARIS. 

i,  la  couleur  cbaude  et  embrasée  de  l'atlimosphère  d'Italie,  môme 
:  ir.  Ce  ciel  riolâtre,  c'est  plutôt  un  ciel  d'Ecosse  dans  l'un  des  longs 
crépuscules  du  mois  de  juin,  quand ,  à  onze  heures  de  la  nuit ,  on  peut 
lire  courament  une  lettre;  mais  ce  n'est  pas  là  le  ciel  de  Rimini.  Ifran- 
i  D'est  peut-être  pus  non  plus  uses  jeune ,  et  le  baiser  la  pâlit  trop, 
bien  qu'en  pareille  occasion  un  peu  de  pâleur  soit  vraie  et  aille  à  ravir. 
Gianconitto  sent  peut-être  aussi  par  trop  le  mélodrame,  quoiqu'il  y  ait 
une  énergie  vraie  dans  la  façon  dont  il  s'appuie  sur  la  rampe,  maîtrisant 
sa  furie,  et  avant  de  frapper...  attendant...  pour  être  bien  sur  de  son 
fait ,  comme  les  jaloux  aiment  toujours  à  l'être.  Du  reste  ,  belle  et  grande 
simplicité  dans  l'ensemble  de  cette  composition  ,  dont  les  personnages  ont 
le  mérite  assez  rare  dans  ce  pays  de  n'être  pas  de  race  lilliputienne. 

Quoique  le  ciel  y  invite  peu  ,  comme  nous  l'avons  dit ,  Paolo  ne  manque 
pas  d'ardeur,  il  a  déjà  pris  un  baiser,  il  en  veut  un  second,  il  l'aura, 
mais  avec  la  mort,  carie  poignard  du  jaloux  n'est  qu'à  quelques  pieds  de 
son  cœur.  Francesca  est  bien  palpitante,  bien  pleine  de  ce  divin  trem- 
blement d'amour  et  de  cet  abandon  que  Dante  a  pris  d'un  seul  trait. 

La  boci  iciàlutto  (remanie. 

Galeolto  fit  il  libro... 

Le  livre  B'écbappe  admirablement  de  ses  mains  qui  l'oublient,  car  ses 
lèvres  et  boo  cœur  rirent  seuls;  peut-être,  cependant,  a-i-elle  un  peu 
trop  cette  conscience  de  la  faute  (pie  le  poète  lui  refus  bésitatioo  le 

laisserait  croire  ,  et  quelle  que  soit  son  émotion  et  le  1  m u  -aller  de  sa 
pose, ses  lèvres  ne  semblent  pas  assez  impatiente-  aller  aux  lèvres 

de  Paolo,  comme  elles  le  furent .  j'en  jurerais  par  Dante  ' 

MM.  Christie  et  Charles  Leea  tiennent  tous  deux  aussi  à  l'école  natu- 
raliste; ils  cherchent  la  naïveté,  mais  ils  ne  l'ont  pas  encore  trouvée.  Ba 

effet,  M.  Chrislie  dans  Sun  tableau  de  la  Iclurr  du  tli/i  tic  rit  Audrew 

Ai/inrh  i  ir  nuit)  a  poussé  la  naïveté  jusqu'à  la  ma- 

re; ses  héros  sont  tourmentés  a  force  d'être  simples;  du  reste , 

de  l.i  vérité  anglaise  au  superlatif,  car  ses  IL'ures  n'ont  pu  être  [irises 
qu'à  Londres  ou  à  Edimbourg.  Shylock  d  4tUifûu  même  artiste, 

décèle  plus  de  science.  J'ai  rencontre  certainement  dans  la  Cité  le  rieu  s 

,  iiu  d'usurier  qui  a  servi  de  modèle  à  M.  Christie.  M.  Charles  Lei 
faible,  bien  faible, après  MM.  Harvey,  Fraser,  Dvce  et  autres  Ses  l 
la  pose  de  ses  personna  it  cherché;  mail  rers 

\<  -  chairs  diaphane  t  puis  rien  n'est  peint  dans  m  ta- 

bleaux. A  peine  ose-t-il  frottai  sa  toile.  Aussi  quelle  fadeur!  Du  i 
types  sont  bien  an  et  il  ressemble  en  cela  a  tous  les  naturalistes 

qui  ii'  inenl  Copient  la  nature  qu'ils  voient. 


REVCE    DE   PARIS.  if 

Edimbourg  a  aussi  quelques  représentai  de  cette  petite  église  ro- 
maine, que  je  ne  saurais  trop  dans  quelle  classe  ranger,  et  qui  chaque 
année  expédient,  de  la  vieille  capitale  des  arts,  dans  la  moderne  Athènes 
des  capucins,  des  bandits,  des  pâtres  vêtus  de  peaux  de  brebis,  des piferari, 
et  de  ces  fortes  Italiennes,  aux  robustes  appas,  aux  yeux  de  feu    aux 
joues  de  brique ,  au  sein  et  aux  bras  couleur  de  cuivre ,  inquiétantes  pour 
leurs  adorateurs,  qui  ont,  certes,  besoin  d'un  mâle  courage;  car  si  de 
beaux  yeux  sont  beaucoup,  à  mon  avis,  ce  n'est  pas  tout.  M.  Schnetz 
H.  Robert,  M.  Bodinier,  ou  vous  vole;  ce  sont  vos  modèles  que  l'on  copie, 
ce  sont  vos  tableaux  qu'on  envoie.  J'avais  vu  l'an  dernier,  à  Paris,  un 
Ave  Maria,  dans  la  campagne  de  Piome,  de  M.  Bodinier,  je  crois:  je  le 
retrouve  ici:  chien,  moutons,  buffles  et  pâtre  agenouillé,  tout  y  est 
seulement  le  ciel  est  moins  enflammé,  l'horizon  moins  bleu.  C'est  à 
H.  William  Simson,  l'apôtre  le  plus  zélé  de  l'école  italico-écossaisse,  que 
nous  devons  ce  chef-d-ceuvre  et  une  dizaine  d'autres  du  même  genre 
car  cette  école  est  féconde  comme  toutes  celles  qui  s'inquiètent  peu  de 
l'originalité,  qui  imitent  et  qui  copient.  Se  dispenser  d'avoir  de  L'imagi- 
nation, c'est  un  grand  travail  de  moins.  M.  Lauder  a  peint  les  piferari 
M.  John  Ballantyne  des  enfans  italiens,  etc.,  etc.  M.  Lauder  du  reste,  est 
un  homme  de  talent,  il  a  su,  lui,  rester  Anglais,  en  peignant  à  Rome  sa 
Pcnserosa.  Cette  femme,  moitié  Romaine,  moitié  Anglaise,  mélange 
charmant  de  deux  natures,  de  deux  beautés  si  diverses,  est  ravissante; 
elle  rêve  et  fait  rêver.  Ses  yeux  sont  de  ceux  qu'on  n'oublie  pas. 

L'école  de  la  vieille  Allemagne,  dite  résurrectioniste,  a,  comme  l'école 
italique  moderne,  son  disciple  fanatique,  procédant,  comme  Ingres 
il'Aibert  Durer  et  de  Raphaël;  dessinant  sèchement  pour  être  précis, 
pauvrement  pour  être  vrai;  peignant  platement  comme  peignaient  les 
Grecs  échappés  de  Constantinople  au  xve  siècle;  comme  peignirent  de- 
puis les  décorateurs  du  Campo-Santo,  Lucas  de  Leyde,  Albert  Durer, 
Raphaël  lui-même,  dans  les  premiers  temps.  Cet  Allemand,  c'est  M.  Da- 
vid Scott,  qui,  bien  que  de  l'académie  écossaise,  pourra  long-temps  sui- 
vre la  route  qu'il  a  prise  avant  de  devenir  un  Albert  Durer  ou  un  Ra- 
phaël. Son  Abbé  de  Mitrule  n'est  qu'un  pastiche,  qui,  faisant  abstraction 
de  la  fraîcheur  des  couleurs,  parait  plutôt  dater  de  1437  que  de  1837. 
I  la  folie  la  plus  amusante  que  j'aie  encore  vue  dans  ce  genre,  où  ce- 
pendant on  en  a  fait  de  bonnes.  Il  y  a  du  même  M.  Scott  un  Juins  trnhis- 
.saut  lr  Christ,  qui  semble  un  morceau  d'un  tableau  d'Ingres,  volé  à  Home. 

delà  peinture  à  l'emporte-pié       I.  aa§  s  de  cette  scène 

semblent  autant  de  découpures  enluminées  et  collées  sur  la  toile.  Quant 
à  la  chair,  à  la  vie,  il  n'en  faut  pas  parler:  l'air  manqua  ah-  !,  et 

c'etl  >.ms  doute  sa  rareté  qui  a  rendu  ce  pauvre  Judas  et  ce  nu    liant  saint 

Pierre,  l'un  si  violet,  l'autre  si  blafard. 


',0  REVÏTE   DE   PARIS. 

Avouons  maintenant  que  M.  David  Scott  est  sans  nul  doute  un  anti- 
quaire d'un  prodigieux  savoir.  Si  son  tableau  de  VAkki  de  Misrulc  n'est 
pas  (i  livre  de  peintre,  un  érudit  consommé  peut  seul  en  être  l'auteur, 
et  il  décèle  une  étude  et  une  connaissance  approfondies  du  moyen-âge.  En 
I    considérant  à  ce  point  de  vue,  ce  tableau  plait,  amuse  même,  comme 

curieuse  collection  de  meubles  et  de  c  -.  ]Nous  aurions  tort,  du 

reste,  de  juger  M.  Scott  sur  ses  œuvres  de  cette  année,  qui  ont,  à  ce 
que  l'on  nous  a  assuré,  prodigieusement  désappointé  ses  amis,  et  qui  ne 
sont  peut-être  que  le  résultat  d'un  système.  Il  n  revenu  (pie  M.  Scott 

èttit  mieux  qu'érudit  ;  que  même  eu  plus  d'une  occasion,  il  avait  fait 
preuve  d'imagination  et  de  talent,  et  qu'il  avait  su  être  vrai  sans  être 
absurde  ou  ridicule.  Il  est  tel  de  ses  tableaux  îles  précédentes  exhibitions, 
qui  pourrait  faire  pardonner  ses  peccadilles  de  cette  année.  Ne  serait-ce, 
par  exemple,  que  sa  charmante  composition  d'Ohcron  et  de  l'uek  écoulant 

■•unis  de  la  sijrène  ;  composition  singulière  encore,  mais  d'un.'  singu- 
larité qui  plait  parce  que  notre  ianagination  peut  la  concevoir  et  la  com- 
prendre. Il  s'agiasait  cependant  d'exprimer  les  Bentimens  et  les  passions 

es  différent  de  nous,  d'êtres  iaaaginaires  en  un  mot.  et  de  donner 

un  corps  et  de  la  réalité  a  l'exquise  et  fantastique  poésie  du  vieux  Shak- 
speare.  H.   Scott   l'a   fait  avec   une   délicatesse  et   on  bonheur  infinis» 

te  année  M.  Scott  s'est  donc  seulement  trompé;  s'il  peut  le  voir  et  le 

re,  il  est  sauvé. 
tigré  les  brouillards  qui   l'enveloppent ,  peut-être  même  à  cause  de 

brouillards  qui  donnent  de  la  latitude  à  l'effet,  le  sol  de  l'Ecosse, 

une  celui  de  l'Angleterre,  est  favorable  au  paj  kussi  les  paya» 

cistes  font-ils  nombre  à  Edimbourg.  En  première  ligne  nous  p| 
ions  II.  NichotSOn,  auteur  des  vues  du  Fifcshire.  Ce  peintre  est  natu- 
raliste à  la  façon  de  Constable,  c'est-à-dire  qu'il  rend  la  nature  vue 
au  premier  aspect;  il  choisit  de  préférence  les  sites  ouverts,  les  pla- 
ges lointain  .  et  dans  ses  cadres  nains  il  y  a  tout  uu  pays. 
M.  NiCttolseu  sait  peindre  l'air,  la  lumière  et  l'espace;  qu'il  se  déve- 
loppa dans  DU  champ  plus  vaste,  et  de  rares  succès  l'attendent.  M.  Ni- 
eholson  réunit  en  effet  tontes  les  qualités  qui,  a  notre  avis,  peuvent  faire 
un  grand  paysagiste  :  aimer  la  nature  ,  voir  juste,  sentir  la  COulear, 
vrai  sans  minutie  et  plaire  sans  trop  mentir.  II.  André  Wilson  procède 
de  l'imitation  de  la  nature;  niais  il  la  serre  de  moins  près  dans  l'en- 
semble de  ses  tableaux,  el  l'oublie  tout-a  fait  dans  ses  premiers  p 

.  prise  de  la  batterie  de  la  Ca\a ,  étincelle  d'une  lumière  un 
jaunâtre  ,  sans  doute,  mais  i  IÛS1   l.mte.  Il  \  S  du  Claude  Lorrain  dans 

Jeil,  et  l'ensemble  du  tableau  nous  rappelle  i  ^\c>  aquarelles 

i  ieldtngS,  imitateurs  aussi  de  Claude  Lorrain. 
Viennent  ensuite  M-  I  bosnien  (John),  qui  peint  l'Ecose  de  prédilection, 


REVUE   DE   PARIS.  43 

mais  qui  la  voit  avec  l'œil  du  Gtiaspre  et  qui  perd  en  vérité  ce  qu'il  ga- 
gne eu  ce  qu'on  appelle  style.  La  Vue  du  Ben  Blaffen  ,  dans  l'île  de  Skye, 
ne  manque  pas  de  grandeur,  et  les  eaux  sombres  de  ces  baies  solitaires  qui 
s'enfoncent  entre  les  montagnes,  sont  belles  et  sauvages.  Il  y  a  de  l'ana- 
logie entre  le  talent  de  M.  Mac-Culloch  et  celui  de  M.  Jobn  Thomson; 
M.  Mac-Culloch  se  résigne  cependaut  quelquefois  à  copier  la  nature  telle 
qu'elle  est;  mais,  soit  qu'il  fasse  du  style,  soit  qu'il  peigne  un  portrait, 
il  perd  presque  toujours  la  vérité  en  outrant  l'harmonie.  MM.  John  Wil- 
son,  Macneil  Macleay,  J.  Williams,  O'hill,  John  Lewis,  peignent  tous 
la  nature  écossaise,  qu'ils  rendent  plus  ou  moins  heureusement.  M.  Ja- 
mes Stevenson  est  poète  à  sa  manière,  et  sa  vue  fantastique  et  violâtre 
d'Edimbourg  au  soleil  couchant  rappelle  avec  une  vérité  un  peu  outrée 
l'un  des  bizarres  effets  de  la  brumeuse  atmosphère  d'Ecosse.  N'ou- 
blions pas  la  trinité  féminine  des  ÎN'asmyth,  Anne,  Charlotte  et  Jane, 
toutes  trois  tilles  de  peintre,  toutes  trois  peintres,  et  toutes  trois  d'un 
certain  mérite;  mentionnons  en  passant  !M.  P.  W.  Makensie,  qui  s'inspire 
des  méthamorphoses  d'Ovide,  et  qui  copie  Claude  Lorrain;  M.  Donaldson, 
qui  parait  exceller  dans  l'aquarelle  ,  à  en  juger  par  sa  Vue  du  Snowdoit, 
et  arrivons  aux  peintres  de  portrait. 

C'est  parla  peinture  de  portrait  qu'en  Ecosse,  comme  probablement 
partout,  l'art  du  dessin  a  débuté.  Jameson  Alexandre  et  le  vieux  Scou- 
gal  furent  les  premiers  qui  la  cultivèrent  sur  une  terre  ingrate  jusqu'a- 
lors. Aujourd'hui  cette  terre  est  singulièrement  féconde,  et  ces  riet  i 
peintres  ont  laissé  une  succession  disputée  entre  bien  dos  héritiers,  à  en 
juger  par  la  cohorte  compacte  des  portraitistes,  qui  a  fait  iuvasion  dans 
les  salles  de  l'exhibition  d'Edimbourg.  Lawrence  les  a  presque  t<  is 
enrôlés  sous  sa  bannière,  Lawrence,  ce  Van  Dyck  en  néglige,  ce 
grand  peintre  de  L'expression  et  du  modelé,  ce  poète  de  la  physio- 
nomie humaine,  qui ,  avec  des  portraits  placés  à  coté  les  uns  des  au- 
tres, dans  l'une  des  vastes  salles  du  vieux  palais  de  Windsor,  a  su  faire 
un  monument,  un  monument  impérissable  comme  l'esprit  de  nationalité 
otoonrae l'orgueil  britannique.  Lesportraitistesd'Edimbourg,  sesélèv» ■-. 
même  ceux  que  l'opinion  place  au  premier  rang,  sont  encore  loin  du 
maître;  soi  portrait  de  Canning  ,  que  le  comte  d'Uaddimrton  a  lai 
mauvais  tour  à  ces  messieurs  d'envoyer  à  l'exhibition  d'Ecosse,  est  là 
comme  une  leçon  et  un  repr<  I  cepsstfsjri  est  un  des  plus  mé- 

diocres ouvrages  de  Lawrence. 

MM.  William  bsaasr,  Smellie  Wstsooet  Jnhi  Wilsoa  fleuron  sont 
ceux  des  portraitiste  lis,  dont  les  ouvrages  nous  mil  paru  les  pins 

remarquables  et  qui  se  dlSpateol  la  première  place.  M.  William  Boaoar 
a  peint  l'aventureux  et  spirituel  capitaine  Basil  Hall  et  le  néférend  Ralph 


\\  RE  VIE   DE    PARIS. 

Wardlaw.  M.  SmellieWalson  est  l'auteur  du  portrait  de  M.  James  Spittal, 
lord  prévost  d'Edimbourg,  et  M.  John  Watson  Gordon  a  peint,  en  pied 
et  en  costume  d'apparat,  sir  Alexandre  Hope.  Après  eux  viennent 
MM.  William  Simson,J.  Tlionison  ,  John  Graliam,  auteurs  d'ouvrages  plus 
OU  moins  recomman  tables;  puis  vient  le  corps  d'année  dont  nous  avons 
déjà  fait  la  critique  dans  notre  coup  d'œil  général  de  l'exposition,  et  en 
arrière,  avec  les  menus  bagages,  arrivent  enfin  les  portraitistes  de  chiens 
et  <!e  chevaux  ,  genfl  de  talent  la  plupart,  dans  un  pays  où  on  tient  sou- 
vent plus  à  son  chien  qu'à  son  ami,  [dus  à  son  cheval  qu'à  sa  femme.  Il  y 
a  de  ces  nobles  animaux  reproduits  en  pied  et  en  buste,  lancés  de  toute 
leur  vitesse  ou  au  repos,  peints  à  l'huile,  à  l'aquarelle  ou  dessinés  au  crayon 
et  au  pastel.  Les  chiens,  de  leur  coté,  sont  caressans  ou  furieux,  mor- 
dent, aboient ,  rient,  écument  ou  sommeillent;  au  milieu  de  la  meute 
qui  nous  entoure,  nous  avons  remarqué  surtout  deux  épagneuls  de 
M.  Forbes,  qui  semblent  volés  à  M""  Dalton,  et  une  télede  boni 
de  je  ne  sais  quel  artiste,  qui  m'a  fait  reculer  de  trois  pas,  tant  il  sem- 
blait vivant  et  prêt  à  mordre. 
Parlerons-noui  maintenant  île  ces  petits  pastels,  rosés,  azurés,  viola- 
.  qui  ne  sont  ni  du  dessin  ,  ni  de  la  peinture,  et  qui  ne  se  maintiennent 
au-dessus  de  rien  qu'à  un  imperceptible  degré.  La  foule  de  CCS  bagatelles 
ne  doll  cependant  p;is  DOUS  re.idre  injustes,  et  nous  le  serions  Si  nous  ou- 
bliions d'extrairedn  milieu  de  cette  masse  de  pitoyables  ouvrages  qui  dans 
toute  exposition  sont  l'abomination  de  la  désolation  ,  quelques  chai  mantes 
petites  perles  qui  5*J  trouvent  ennuies  et  qui  n'en  brillent  pas  moins  de 
tOUl  leur  éclat...  Nous  voulons  parler  de  surprenantes  miniatures  de 
M.  Keunet  Macleay.  Il  est  impossible  de  rien  voir  dans  ce  genre  de  plus 
largement  exécuté  et  de  plus  fini  en  même  temps,  deux  qualités  qui  sem- 
blent s'exclure,  li  y  B  surtout  un  portrait  de  femme  .  vêtue  de  blanc,  avec 

les  cheveux  en  bandeaux,  qui  nous  s  semble  un  délicieux  petit  chef- 

idrin  re.  I.a  suavité  'les  teintes  p  l'iuu  munie  des  fonds ,  et  le  brillant  d'un 
petit  nombre  de  détails  choisis  qui  font  valoir  tout  le  reste  ,  telles  I  >nl 
les  qualités  qui  distinguent  II.  Maeleav  comme  peintre  de  miniature.  Il 
I  DSSèdeen  OUtre  une  faculté  plus  rare  encore  que  tout  cela,  celle  de  sentir 

la  beauté  et  de  pouvoir  l'exprimer.  Il  sait  peindre  les  femmes  sans  men- 
songe et  -ans  mignardise. 

En  terminant  cette  revue  un  peu  détaillée,  un  peu  longue  peut-être , 
mais  que  aoui  tenions  à  faire  exacte,  et  en  résumant  l'ensemble  de  n<>- 
observations,  DOUS  verronsque  l'Ecosse,  qui,  dans  la  poésie  et  les  lettr 

produit  depuis  un  demi-siècle  deux  hommes  de  génie,  Burns  1 1  Scott, 
ne  manque  pas  d'étoffe  pour  faire  un  grand  peintre,  .^i  les  ai  tisics  de  mé- 
rite dont  nous  BVOOJ  consciencieusement  apprécié  le  talent  et  analysé  les 


REVUE   DE    PARIS.  45 

ouvrages  voulaient  oublier  qu'il  y  a  une  France,  une  Italie,  une  Alle- 
magne, et  être  Écossais  comme  Burns  et  Scott  l'ont  été,  nous  leur  prédi- 
rions un  bel  avenir.  Que  manque-t-il  en  effet  à  ces  hommes  d'un  vrai 
talent,  MM.  Harvey,  Fraser,  Duncan,  Dyee,  pour  arriver  aux  points 
culminans  de  l'art?  une  seule  chose:  l'originalité,  la  volonté  d'être 
eux,  d'être  nationaux  comme  le  furent  les  Italiens,  les  Espagnols  et  les 
Flamands  même.  Au  lieu  de  chercher  à  être  Italiens,  Espagnols  ou  Fla- 
mands, pourquoi,  eux,  Ecossais,  ne  formeraient-ils  pas  une  école  écos- 
saise? Qu'ils  se  méfient  donc  de  l'esprit  d'imitation  qui  règne  d'un  bout 
de  l'Europe  à  l'autre.  L'imitation  semble  d'abord  légère  à  l'artiste,  elle 
l'aide  à  ses  premiers  pas  et  finit  par  l'éreintcr  à  la  longue. 

Le  peuple  d'Ecosse  a  gardé  jusqu'à  nos  jours  les  couleurs  et  le  costume 
de  ses  ancêtres,  qu'il  garde  aussi  le  tour  d'esprit  vif  et  original  qui  les 
distinguait  et  que  ses  peintres  l'appliquent  à  leurs  compositions.  J'aime  à 
voir  encore  aujourd'hui  ces  femmes,  ces  filles,  ces  enfans d'Ecosse,  tout 
bariolés  de  tartans  et  d'étoffes  à  carreaux,  ces  hommes  portant  le  plaid 
ou  la  toque  nationale  comme  au  temps  de  Bruce  et  de  Douglas-le-Noir. 
Que  ses  artistes  méprisent  aussi  les  modes  artistiques  des  autres  nations, 
qu'ils  soient  eux  dans  leurs  arts,  comme  leurs  compatriotes  le  sont  dans 
leurs  vêtemens.  Leur  sol  est  brumeux  et  rude,  mais  il  est  fort  et  pittores- 
que; l'arbre  de  la  peinture  peut  y  croître,  y  déployer  ses  rameaux  et  s'y 
couvrir  des  fleurs  les  plus  magnifiques.  Alimenté  par  ce  sol  où  il  aura  pris 
racine,  ses  fruits  seront  plus  savoureux  que  des  fruits  cueillis  verts  sur  une 
terre  étrangère,  apportés  à  grand'pcine ,  et  mûris  à  l'ombre.  Ils  auront 
le  goût  du  terroir  que  ceux-là  n'ont  pas.  Mais  si  le  démon  de  l'imitation 
possède  plus  long-temps  ces  hommes  de  talent,  ils  sont  perdus!  Ils  plai- 
ront au  vulgaire  à  qui  la  médiocrité  facile  plait  toujours;  les  vrais  juges, 
ceux  qui  voient  de  haut,  ceux  que  l'imitation  ne  satisfait  pas  et  que  dé- 
goûte l'à-peu-près,  ceux-là  les  répudieront.  Leurs  revues,  leurs  journaux, 
leurs  petite-;  coteries  nationales  les  exalteront  comme  autant  de  Raphaël, 
d    Van  Dyck,  <.!e  Ilubens;  ils  ue  seront  que  les  parodistes  de  ces  maîtres! 

FitLDÉMC  Msecbi  . 


Critique  fitterairc. 


Mémoires  de  Lafayette  (1).   —  Origines  du  Droit  Français,  Histoire  de 

France  ,  par  1W.  Michelet. 

Itoiimii*  lomeMi  : 

Les  Romans  et  le  Mariage,  Virginité,  Emmerick  de  Mauroger,   etc. 

Lt;  plus  perfide  ennemi  de  Lal'ayeite,  qui  1  compté  pour  ennemis,  à  ne 
prendre  que  les  pioi  notables,  et  Marie-Antoinette  el  Mirabeau,  et  la 

cour  et  le  club  des  jacobins,  et  l'empereur  des  Français  el   l'empereur 

d'  \utricbe  avec  ses  alliés,  c'est-à-dii  e  la  révolution  ,  la  contre-ré\olul 

l'usurpation  et  la  coalition;  le  plus  perfide  el  le  plna  mortel  ennemi  de 

Lafayctlc  a  été  la  IgUTO  de  rhétoiupie.   La  Bgnre  de  rhétorique,  cette 
Bile  prodigue  ani  dispose  à  son  gré  de  toute  la  création ,  l  trouvé  beau  de 

naettre  déni  mondM  dana  ses  baaago  -  de  I.  Bavette,  nn  monde  de  pins 
(pic  pour  Alexandre,  pour  Charlcaaeajneet  ponr  Napoléon,  qu'elle  avait 

cependant  généreusement  traités  *  Kilo  l'a  poaé,  nn  pied  par  ici,  un  pied 
par-delà  l'Atlantique  ,  connue  aat  un  piédestal,  au  1  isque  «le  l'éearti  1er 
ou  de  le  laisser  tomber  dans  l'eau;  elle  a  tait  de  aouombre,  qui  se  proje- 
tait sur  les  deux  rivages,  un  soleil  vivifiant  de  liberté,  un  cercle  de  1 
bus  infrancbissable  au  despotisme  et  I  la  tyi  .uinie.  Elle  a  l'ait  de  son  nom 
un  drapeau  pour  les  uns  ,  un  épouvantai!  pour  les  and.-.  ;  elle  en  a  enivré 
Il  |  peuples;  Bile  lui  B  l'ail  des  ovations,  lui  B  décerné  des  couronnes  ,  lui 
a  donné  son  couplet  dans  des  chansons  triomphales  «pie  dea  millions  «le 
voi\  répétaient  ;  elle  >'. M  tondue  pour  lui  en  or,  en  ai  gOUt  ,  eu  brODZe  , 
en  acier  ;  elle  s'est  taillée  en  marbre  ,  nuancée  en  couleurs ,  eadenc 
vers  et  en  prose;  «die  a  pris  toutes  les  formes,  parlé  tous  l( 

pour  enfler  la  renommée  de  son  héros  el  loi  taire,  jusqu'au!  derniers 

jouis,  un  plus  somptueux  COrtége  «b1  nations;  puis  elle  l'a  laissé  mourir 

comme  un  simple  honnête  homme ,  «'t  n'a  pas  même  suivi  son  convoi. 

i    «lu/  II.  Kournier  aine,  HM  «le  Seine,  lu. 


REVUE   DE    PARIS.  47 

On  ue  s'appelle  pas  impunément  la  Liberté  des  deux  mondes  :  il  n'y  a 
pas  de  nom  qu'il  soit  sûr  de  changer  contre  celui-là,  parce  qu'il  vous 
grève  d'une  trop  lourde  responsabilité,  parce  qu'il  n'y  en  a  pas  qui  puisse 
plus  facilement  être  compromis  et  compromettre  celui  qui  le  porte.  Or, 
c'est  ce  qui  est  arrivé  à  Lafayette.  Il  était  trop  simple  pour  pouvoir  sou- 
tenir tant  d'emphase,  surtout  en  présence  des  contrastes  qu'y  opposait 
le  plus  souvent  la  réalité  des  faits.  Il  a  été  écrasé  par  son  nom  et  par  sa 
popularité.  Ses  ennemis  l'ont  ruiné,  banni ,  incarcéré;  la  figure  de  rhé- 
torique l'a  tué.  Au  reste ,  elle  eut  tué  de  plus  forts  que  lui. 

Dans  le  prodigieux  développement  d'activité  qu'a  suscité  la  révolution 
française,  dans  cette  brusque  éruption  des  capacités  et  des  incapacités  de 
tout  genre  qui  se  faisaient  jour  par  tous  les  points,  toutes  les  facultés  hu- 
maines ont  eu  à  se  personnifier  en  quelque  sorte  dans  un  homme  qui  en  a 
été  le  représentant  par  excellence.  Chacune  de  ces  facultés  portée  à  la 
plus  haute  puissance  a  produit  son  grand  homme,  son  héros.  Lafayette  a 
été  le  héros,  le  grand  homme  de  la  bonne  intention.  C'est  là  la  gloire  qui 
lui  reste;  c'est  là  son  titre  incontestable,  encore  que  contesté;  c'est  là  ce 
qui  a  fait  sa  force  et  sa  faiblesse,  ce  qui  l'a  élevé  et  ce  qui  l'a  renversé; 
c'est  là  ce  qui  fait  irrévocablement  de  lui,  à  défaut  d'un  grand  homme, 
une  grande  probité  historique.  Lafayette,  ce  marquis  de  vieille  souche 
qui  a  tant  aimé  les  révolutions,  et  qui  a  eu  le  bonheur  d'eu  tant  voir, 
était  l'homme  du  monde  le  moins  fait  pour  les  révolutions.  Aussi,  toutes 
celles  qu'il  veut  manier  lui  éclatent  ou  lui  fondent  dans  les  mains.  C'est 
qu'avec  des  principes  et  peu  d'idées,  il  a  eu  le  malheur  d'être  poussé  par 
la  destinée  aux  premiers  rôles  où  il  faut  beaucoup  d'idées  et  moins  de 
principes.  Tant  que  les  choses  sont  dans  son  principe  à  lui,  tout  va  bien 
pour  lui;  mais  quand  leur  progrès  irrésistible  ou  de  violentes  secousses 
les  eu  ont  fait  sortir,  il  ne  sait  plus  ni  les  ramener  ni  les  suivre.  Il  est 
l'homme  d'une  situation  unique,  ce  qui  peut  avoir  son  prix  dans  un  pays 
et  dans  un  temps  où  tout  est  fixe  et  solidement  assis,  mais  ce  qui  est 
l'antipode  d'un  révolutionnaire.  De  plus,  Lafayette  avait  l'enthousiasme 
de  tête  et  l'enthousiasme  du  cœur,  choses  avec  lesquelles  on  peut  bien 
soulever  des  masses,  mais  non  les  gouverner  et  les  dompter  à  ses  desseins 
Pour  se  rendre  maître  des  autres,  il  faut  d'abord  être  maître  de  soi- 
même  La  première  condition  pour  s'élever  à  l.i  puissance  politique  et  s'y 
maintenir,  c'est  une  tête  froide  et  un  cœur  froid.  L'enthousiasme  est  la 
veiti.  itent,  le  calme  et  le  sang-froid  la  vertu  de  ceux 

qui  dirigent.  I  ne  autre  cause  d'impuissance  i  chez  Lafayette 

était  le  dévouement  et  l'abnégation ,  autres  vertus  de  subalternes.  Quand 
.iipte  pour  lien,  on  peut  arriver  à  se  fi  rieuwoeeett, 

mais  non  à  souder  indissolublement  dej  millions  de  volontés  à  la  sic 


48  REVUE    DE   PARIS. 

à  entraincr,  d'une  manière  irrésistible  et  à  travers  tous  les  obstacles,  des 
millions  d'existences  dans  l'orbite  qu'on  s'est  tracé.  Aussi  Lafayette  n'est 
nullement  l'artisan  de  sa  fortune  politique.  Elle  s'est  faite  sans  lui  et  pen- 
dant qu'il  s'occupait  d'autre  ebose.  Ce  sont  les  circonstances  qui  le  pren- 
nent, qui  le  poussent,  sans  le  coucours  d'une  volonté  active,  arrêtée  chez 
lui  d'avance,  et  tournée  obstinément  vers  le  but  auquel  il  atteint.  Il  ne 
voulait  rien  pour  lui,  tout  lui  vient.  .Mais  pour  ce  qui  est  de  la  fortune  'le 
ses  principes,  la  seule  chose  qu'il  eut  à  cœur,  tout  lui  fait  défaut.  C'est  le 
plus  malheureux  des  hommes-  heureux.  Or,  son  malheur,  je  le  reflète,  a 
été  d'être  toujours  élevé  trop  haut,  soit  par  sa  position  qu'il  ne  pouvait 
gouverner,  soit  par  sa  renommée  qu'il  ne  pouvait  remplir. 

Or,  afin  que  tous  ces  caractères  <!e  la  fortune  et  de  la  personne  de  La- 
fayette rossent  bien  marqués  des  le  premier  jour,  son  début  dans  la  car- 
rière est  une  sorte  d'escapade  d'écolier.  Il  part  à  dix-neuf  ans  pour  l'Amé- 
rique, non  pas  Comme  u;i  libérateur  de  peuples  et  comme  un  homme  qui 
va  être  clic/  lui  dans  tout  l'espace  compris  entre  la  Seine  et  le  Mississipi, 
mais  comme  il  eût  pu  faire  un  an  ou  deux  auparavant  en  sautant  par- 
dessus les  murs  du  collège  pour  éviter  la  férule  ou  faire  l'école  buissmi- 

uiei  e.  il  s'évade.  Une  servante  d'auberge  qui  le  i  econnalt  est  sur  le  point 
ih'  tout  faire  manquer.  L'avenir  entier  d'une  peu née  unique  dais  l'his- 
toire est  un  moment  sur  le  bout  de  la  langue  de  cette  Bile.  Heureusement 
elle  est  discrète.  Vous  Bgurez-VOlIS  Lafayette  sans  l'.V  mérique  ,  balayette 
n'ayant  plus  qu'un  monde.'  mais,  que  dis-je,  un  monde!  il  serait  i. 
capitaine  dans  le  régiment  qu'il  désertait  !  On  autre  trait  de  son  caractère 
se  révèle  très  bien  aussi  dansée  départ.  Avant  (le  quitter  la  France  pour 
l'Amérique,  il  avait  passé  un  moment  en  Angleterre  ou  il  lui  avait  été 
fait  accueil.  Comme  on  s'empi  essait  de  lui  montrer  tout  ce  qui  po 
exciter  sa  curiosité  dans  la  riche  et  puissante  Albion  ,  il  refusa  de  voir  les 
ports  de  mer,  les  cuibarqucincns  contre  les  i  ebelles,  <  1  tout  ce  qui  lui  /  -;- 
ru!  un  abus  de  confiance.  Quel  rare  bonheur  pour  des  mémoires  d'avoir 

à  débuter  ainsi  I  Quels  traits!  et  comme  voilà  un  homme  peint  d'entrée 
de  jeu  en  quelques  pages! 

I'-n  Angleterre,  c'est  une  loyauté  chevaleresque  que  déploie  Lafayette; 
en  Amérique,  l'esprit  chevaleresque  se  montre  en  lui  par  un  autre  côté 

dans  un  trait  qui   n'esl  pal  moins  précieux  et  moins  remarquable  que  le 

premier.  Des  commissaires  conciliateurs  avaient  été  envoyés  d'Angleterre 
aux  Étals-I  nis  pour  négocier  un  accommodement.  Dans  un  mémoire 
adressé  au  congrès,  ils  se  servirent  de  termes         tans  pour  la  France 
Lafayette,  en  véritable  pala    n  des  vie  i       s,  prit  pour  lui  la  cb 

moment  de  se  constituer  île  SOU  autorité  privée  le  représentante!  le  cham- 
pion de  la  France,  il  écrivit  à  \\  ashington  : 


REVUE   DE   PARIS.  49 

«  Mon  cher  général  , 

u  Je  viens  consulter  Votre  Excellence  sur  une  démarche  pour  laquelle 
j'ai  besoin,  non-seulement  de  l'aveu  et  de  l'opinion  du  commandant  en 
chef ,  mais  du  conseil  plein  de  franchise  de  celui  dont  j'ai  le  bonheur  d'être 
l'ami.  Dans  une  adresse  des  commissaires  anglais  au  congrès,  il  est  parlé 
de  mon  pays  dans  les  ternies  les  plus  ofTensans.  Cette  pièce  est  signée  par 
tous  les  commissaires,  et  plus  particulièrement  par  le  président,  lord 
Carlisle.  Je  suis  l'officier  français  le  plus  élevé  en  grade  dans  l'armée 
américaine;  je  ne  suis  pas  inconnu  aux  Anglais;  et  si  quelqu'un  doit  rele- 
ver de  telles  expressions ,  je  crois  que  cet  avantage  m'appartient.  A'c  pen- 
sez-vous pas,  mon  cher  général ,  que  je  ferais  bien  d'écrire  à  lord  Car- 
lisle pour  lui  en  demander  compte  d'une  manière  peu  amicale?  J'ai  dit 
quelque  chose  de  ce  projet  au  comte  d'Estaing;  mais  il  me  faut  votre  opi- 
nion avant  de  fixer  la  mienne,  et  je  vous  la  demande  avec  instance.  » 

Toutefois ,  il  parait  nue  son  opinion  se  fixa  avant  que  celle  de  Washing- 
ton lui  fût  arrivée,  car  il  envoya  à  lord  Carlisle  le  cartel  suivant  : 

«  J'avais  cru  jusqu'à  ce  jour,  milord ,  n'avoir  jamais  affaire  qu'avec  vos 
généraux ,  et  je  n'espérais  les  voir  qu'à  la  tête  des  troupes  qui  nous  sont 
respectivement  confiées;  votre  lettre  au  congrès  des  Etats-Unis,  la  phrase 
insultante  pour  ma  patrie  que  vous  avez  signée,  pouvaient  seules  me  don- 
ner quelque  chose  ù  démêler  avec  vous.  Je  ne  daigne  pas  la  réfuter,  mi- 
lord, mais  je  désire  la  punir.  C'est  vous,  comme  chef  de  la  commission, 
que  je  somme  de  m'en  donner  une  réparation  aussi  publique  que  l'a  été 
l'offense,  et  que  le  sera  le  démenti  qui  la  suit  ;  il  n'aurait  pas  tant  tan 
la  lettre  me  lut  parvenue  plus  tôt.  Obligé  de  m'absenter  quelques  jours, 
j'espère,  en  revenant,  trouver  votre  réponse.  M.  deGimat,  officier  fran- 
çais, prendra  pour  moi  tous  les  arrangemens  qui  vous  conviendront;  je 
ne  doute  pas  que,  pour  l'honneur  de  son  compatriote,  le  général  Clinton 
ne  veuille  bien  s'y  prêter.  Quant  à  moi,  milord,  tous  me  sont  bons,  pourvu 
qu'à  l'avantage  glorieux  d'être  Français,  je  joigne  celui  de  prouver  à  un 
homme  de  vutre  nation  qu'on  n'attaque  jamais  impunément  la  mienne. 

«  Lu  11  BTTB.  » 

\'  ce  des  hommes  comme  celui  qui  se  montre  dans  cette  lettre  de  La- 
fayette,  il  n'y  aurait  plus  besoin  d'armées  permanentes,  et  tous  les  d< 
lèf  nationaux  pourraient  se  7ider,  comme  parfois  dans  le  hou  vieux  temps, 
par  un  combat  singulier,  en  champ  clos  et  par-devant  parrains  [1  y  a  bien 

du  -  marquis  de  vieille  date  dans  ce  cartel  du  jeune  général  des 

armées  de  la  jeune  Amérique,  qui  opposée  de  la  diplomatie  «les  coups 
me  uom  ■    I.    lyclle  t  >ut  court ,  c'est  en 

L    M. III.        JUlLttT.  5 


50  RENTE   DE   PARIS. 

que  vous  faites  disparaître  do  votre  nom  les  traces  de  votre  origine,  nous 
les  retrouvons  dans  vos  façons  de  faire. 

On  a  [m  remarquer  dans  sa  lettre  à  Washington  un  ton  de  confiance 
naïve  et  mfavien  filiale.  C'est  relui  qui  donâl  !  ton  dations 

avec  ce  grand  homme.  Washington  ,  de  son  t  bien  entré  dans  le 

Caractère  du  rôle  correspondant.  C'est  quelque  chose  de  grave  et  de 
tendre  ,  parfois  un  sourire  induisent ,  comme  on  peut  le  voir  par  sa  ré- 
ponse à  la  demande  que  nous  avoua  vue.  Elle  est  parfaite  de  ton  et  de 
liment.  C'est  touehé  avec  une  précision  el  une  délicatesse  exquises. 

«  N]o>   CBBB  UàMQ\  i-  . 

■  J'ai  eu  le  plaisir  de  r,  par  M.  de  La  Colombe,  votre  lettre  du 

js  septembre  et  celle  du  1\ ,  qu'on  lui  a  r  r  sa  route.  Je  suis  aussi 

intél  rder  la  demandée  dans  la  première  qu'à  refu- 

ser mon  approbation  au  cartel  dont  vous  parlez  dans  la  seconde.  Le  gé- 
néreux esprit  de  chevalerie,  ehas^c  du  reste  du  monde,  a  trouve  un 
refuge,  mon  cher  ami ,  dans  libilité  de  votre  nation  seulement.  Mais 

eu  vain  que  vous  lâcherez  de  le  coi  .us  ne  trouvez  pas  d'an- 

;    :  quoique  CCtte  Susceptibilité  pût  être  bien  adaptée  aux  temps 
où  elle  rxi-iait ,  île  nos  JOUI  ut  à  craindre  que  votre  advers.m 

couvrant  dos  opinion.-,  moderoei  et  de  sou  i  e  public,  ne  tournât  un 

peu  en  ridicule  une  vertu  de  si  ancienne  date.  D'ailleurs,  en  supposant 
qui  teurie  acceptât  votre  défi  ,  l'eipérience  a  prouvé  «pie  souvent 

le  hasard  décide,  dans  ces  sortes  d'affaires,  autant  que  la  bravoure,  et  tou- 
jours plus  que  la  justice  de  la  cause;  je  ne  voudrais  d  I  >tre 
vie  courut  le  moindre  danger  lorsqu'elle  doit  ettf  e  pour  tant  de 
plus  graves  occasions.  » 

Il  y  a  dan- cette  lettre  un  charme  in  léfinissable  produit  par  un  nu - 
e  de  simplicité  p.iti  iarc.de  qui  s'apprécie  et   S'aStiSM,  de   bon    sens 
d'homme  pratique  et  mur  opposé  à  une  fougue  aventureuse,  de  cou 

:  uice  affectueuse,  00  perce  un  peu  de  bonhomie  narquoise,  enfin  de 
bonté,  de  grandeur,  de  sollicilude  presque  paternelle,  qu'on  trouverait 
difficilement  réunies  avec  le  même  relief  el  la  même  harmonie  dans  un 
autre  exemple  aussi  court.  On  j  sent  dans  la  sobriété  des  paroles  la  supé- 

rand  homme  et  du  chef  lompu  au  commandement,  teni|< 

parlai.  tentive  et  préveaa  t1    l<  l'aaai.  La  jeune  kmérique  répu- 

bl  caine  n'est  pas  l.icliee  de  taire,  en  passant,  sa   petite  leçon  ,i   l.i  v'\ 

Eut  le  cher  VVai    ngton  l'entoure  de 

ouani  possibles  pour  la  faire  y  i  le. 

:       i     i] ette ,  rentré  d     •  m  femme,  qu'il 

avait  laissée  enceinte  en  partant,  y  trouva  un  moins  el  un  en- 


REVUE    DE   PARIS.  51 

fant  de  plus.  Sa  fille  aînée  était  morte  pendant  sa  traversée  de  retour.  Le 
vent  de  la  politique  avait  tourné  pendant  son  absence.  La  plus  grande 
faveur  accueillit  le  fugitif  qui  avait  dû  s'échapper  ayant  à  ses  trousses 
toutes  les  maréchaussées  de  France  et  de  Navarre.  Il  en  profita  pour  ob- 
tenir des  secours  d'hommes  et  d'argent,  qui  le  suivirent  de  près  dans 
son  second  voyage.  Washington  le  reçut  avec  des  larmes,  Nous  le  lais- 
serons jouir  de  son  triomphe  et  en  mériter  de  nouveaux.  Nous  le  laisse- 
rons passeret  repasser  encore  une  fois  l'Atlantique  pour  revenir  enfin  tout 
de  bon  dans  cette  France,  d'où  il  devra  s'échapper  encore  en  fugitif, 
mais  avec  des  dangers  plus  sérieux  cette  fois  que  la  première,  et  avec  de 
bien  différentes  destinées  à  subir.  C'est  à  cette  fuite,  au  mois  d'août  1792, 
que  s'arrête  le  dernier  des  trois  volumes  actuellement  publiés. 

Ces  Mémoires  de  Laf'njellc  ne  sont  pas  des  mémoires  tout  faits  et  rédi- 
gés, mais  les  matériaux  d'une  rédaction  que  le  général  n'a  pas  crue  né- 
cessaire. Ceci  ne  leur  ôte  pas  de  leur  prix,  au  contraire.  S'il  va  un  peu 
plus  de  décousu  dans  des  mémoires  ainsi  présentés,  il  y  a  aussi  beaucoup 
plus  de  sincérité  et  de  bonne  foi.  Recueillir  sur  sa  vie  tous  les  témoignages 
qui  se  sont  empreints  quelque  part,  et  les  livrer  tels  qu'on  les  a  recueillis, 
c'est  se  mettre  dans  une  maison  de  verre.  Un  homme  qui  se  raconte  lui- 
même  ,  qui  fait  son  portrait,  si  désintéressé  qu'on  le  suppose,  ne  peut  que 
se  montrer  tel  qu'il  se  voit  :  il  met  en  saillie  tel  trait  que  nous  aurions 
à  peine  aperçu  et  indiqué ,  il  indique  à  peine  tel  autre  qui  nous  aurait  paru 
capital.  Il  se  bâtit  bien  une  maison  de  verre  aussi;  mais  les  verres  sous 
lesquels  il  se  montre  sont,  à  son  insu  ,  îles  verres  grossissans  ou  amoin- 
drissans  :  on  le  voit  tel  qu'ils  le  font,  non  tel  qu'il  est. 

Pour  ce  qui  tient  à  Lafayette  en  particulier,  ces  Mémoires  ne  laissent 
rien  à  désirer  :  ils  nous  le  livrent  tout  entier.  A  la  base  de  ce  caractère  , 
une  invariable  probité;  puis,  là-dessus,  pour  élémens  actifs,  un  cœur 
chaud,  une  tête  exaltée,  engendrant,  à  dix-neuf  ans,  un  long  roman  po- 
litique, qui  n'a  qu'une  page,  qui  n'a  qu'une  ligne,  et  qui  n'est  encore 
ni  fini,  ni  abandonné  à  quatre-vingts  ans;  une  maturité  de  passions  pré- 
coce, une  verdeur  d'illusions  qui  survit  à  l'expérience  et  aux  années; 
un  enfant  qui  est  déjà  un  homme,  un  homme  qui  est  encore  et  qui  sera 
toujours  un  enfant;  un  génie  et  des  vertus  d'ancienne  dote  combinés  avec 
les  engouemens  du  jour,  et  formant  un  alliage  indissoluble  qui  traver- 
sera tous  les  milieux,  subira  toutes  les  ('preuves,  et  reparaîtra,  an  dernier 
jour,  aOSSi  intact,  aussi  neuf,  aussi  net  qu'au  premier  :  voilà  ,  si  je  ncmi' 
tir  Qpe  ,  le  Lafayette  de  ces  Mémoires  .  et  aOSSi  le  balayette  de  la  réalité. 
Quant  à  Washington,  nous  aVOOS  ici  de  quoi  le  caractériser  égt dénient  : 
un  grand  homme  qui  se  dépense  dans  un  petit  ménage. 

A  pic;...-,  de  ménage  est-il  rien  de  plus  scandaleux  «pie  nos  mœurs 

'.. 


52  REVCE    DE    PARIS. 

littéraires  depuis  longues  années?  C'est  un  déluge  effroyable  de  romans 
historiques,  fantastiques,  philosophiques,  intimes,  pittoresques,  et  mille 
autres  variétés  de  romans,  c'est-à-dire  de  l'adultère  pittoresque,  intime, 
philosophique,  et  tontes  les  variétés  imaginables  d'adultère.  Le  roman 
avait  ourdi  contre  le  bonnet  de  coton  conjugal,  et  généralement  contre 
tontes  les  coiffures  conjugales ,  une  vaste  conspiration  qui  grossissait  sans 
cesse.  Pour  arrêter  ce  débordement  et  rassurer  les  tendresses  légitimes 
justement  alarmées  de  ces  attaques  qui  se  multipliaient  sous  tant  de  noms 
et  sous  tant  de  formes,  il  ne  fallait  rien  inoins  qu'un  auxiliaire,  sort: 
rangs  de  la  ligue  bostile,  qui  en  connût  toutes  les  machinations  diaboli- 
ques,  et  qui  eut  le  courage  de  lui  rompre  en  visière;  un  roman  calme, 
ran^é,  de  bonne  vie  et  mœurs,enun  mot,  un  roman  qui  lut  tout  ce  qu'il 
v  a  de  plus  anti-roman,  dans  le  sens  actuel   du  mot.  C'est  une  variété 

toute  nouvelle  à  ajouter  à  la  nomenclature.  C'est  le  roman comment 

l'appeler?  le  roman  pot-au-feu!  Dieu  soit  loué!  ÏNous  voilà  sauvés;  ce 
roman ,  nous  l'avons. 

Lisez  donc  les  Romans  cl  l  Mariage,  de  M.  Théophile  de  Fenière. 
Vous  y  trouverez  beaucoup  de  mariages  et  beaucoup  de  romans  dans  uu 
seul.  Les  mariages  n'y  sont  pas  absolument  heureux,  ni  les  romans  abso- 
lument parfaits,  mais  enfin  les  mariages  y  ont  un  dénouement  peu  roma- 
nesque, et  les  r<  mans  un  dénouement  tout-à-fait  conjugal.  Le  ( .  I  civil 
lui-même  ne  s'en  fût  pas  mieux  tiré,  et  c'était  là  le  point.  Malheureusc- 
nient  le  Code  civil  n'a  pas  toujours  la  chance  si  bonne.  Il  n'arrive  pas  tous 
les  jours  qu'une  femme  dont  la  vertu  chancelle  apprenne  tout  d'un  coup 
que  le  héros  de  ses  rêves  poétiques,  l'homme  en  qui  elle  trouve  son  idéal 
accompli ,  n'est  autre  chose  qu'un  aliéné  en  traitement.  Si  les  conclus 
de  M.  de  l'en  ière  nous  fournissent  une  chance  contre  l'adultère,  elles  ne 

nous  en  ouvrent  qu'une,  savoir,  que  tous  les  individus  du  sexe  masculin 

soient  des  pensionnaires  du  docleur  Bsquirol.Ce  n'est  pas  bien  rassurant. 

Et  d'ailleurs,  si  nous  en  venions  la,  je  ne  voudrais  pas  que  les 

femmes  de  leur  cote  n'en  viendraient  pas  à  aimer  la  folie;  elles  sont  I 

héroïques  pour  cela. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  si  M.  Théophile  de  Fenière  n'.  >i  pal  marié,  il  a  en- 
core une  page  m  lispensablc  à  ajouter  à  100  livre  :  c'est  M  lettre  île  faire 
;  ,11 1    II  faut  espérer  que  nous  la  recevrons  avec  la  seconde  édition. 

—  Luire  le  mariage  et  la  virginité,  il  n'y  a  qu'un  pal,  el  encore  M.Del- 
ricu  nous  l'a-t-il  abrégé  de  moitié,  car  il  n'y  a  de  virginité  dans  son  li- 
vre (pie  sur  le  titre,  .le  suis  bien  embarrassé  de  dire  comment  il  se  fait 

(pie  cette  vierge  n'e-t  plus  vierge,  el  bien  moins  encore  une  femme  ma- 
riée. Quand  on  a  deux  volumes  devant  soi  pour  exprimer  sa  pensée,  on 
a  le  temps  de  la  voiler,  de  la  parer,  de  la  poser  de  manière  à  la  rendre 


REVEE    DE    PARIS.  53 

présentable.  Mais  quand  on  n'a  de  place  que  pour  la  rendre  eu  deux  mots 
et  que  ces  deux  mots  sont  de  ceux  qu'on  ne  peut  pas  dire,  figurez-vous 
l'embarras.  Au  moins  les  femmes  de  M.  de  Ferrière  n'étaient  que  des 
femmes  adultères  et  encore  pas  tout-à-fait,  tandis  que  cette  vierge....  où 
diable  la  virginité  va-t-ellese  nicher?  En  vérité,  pour  sortir  d'embarras, 
j'aime  mieux  vous  raconter  l'histoire  d'OEdipe  et  de  sa  mère  Jocaste. 

Il  y  avait  une  fois,  à  Anvers,  un  banquier  qui  se  nommait  OEdipe,  et 
qui  était  père  d'une  fille  nommée  Jocaste.  Dès  le  berc-au,  cette  fille 
avait  été  l'idole  de  son  père,  homme  intègre,  riche  et  dévot  comme  un 
bon  Flaman  1  qu'il  était;  avec  l'àre  et  à  l'aide  d'une  éducation  telle  qu'on 
pouvait  l'attendre  de  l'aisance  et  de  la  religion  de  ses  parens,  elle  crut  en 
grâce,  en  innocence  et  aussi  en  taille.  Si  bien  qu'à  dix-huit  ans,  elle  était 
haute  de  cinq  pie  !s  six  pouces.  L'amour  du  père  crut  en  proportion  de 
la  taille  de  la  fille,  et  même  au-delà. 

Mais  où  donc  ai-je  l'esprit?  Je  veux  vous  répéter  une  vieille  fable  grec- 
que, et  c'est  cel'.c  de  H.  Delrieu  qui  me  revient  sous  la  plume,  je  ne  sais 
comment.  Or,  celle-ci,  je  ne  voudrais  pas  me  hasarder  à  vous  la  coûter, 
même  en  grec.  M.  Delrieu,  lui ,  n'a  pas  craint  de  la  raconter  en  français, 
et  même  parfois  en  bon  français.  Ce  n'est  pas  que  j'y  veuille  tout  louer, 
même  comme  style  :  il  y  a  des  parties  fermes,  d'une  bonne  couleur,  d'une 
touche  solide,  et  qui  montrent  ce  que  l'auteur  peut  faire;  mais  il  y  en  a 
d'autres  où  la  pensée  s'embarrasse  dans  un  langage  obscur  et  bouffi. 
Il  est  vrai  que  c'était  un  problème  presque  insoluble,  que  d'être  tou- 
jours parfaitement  clair  et  parfaitement  convenable.  Voilà  l'inconvé- 
nient d'un  sujet  pareil.  On  dépense,  à  gazer  et  à  dissimuler  ces  vilaines 
choses,  dix  fois  plus  d'esprit  qu'il  n'en  faudrait  pour  donner  du  relief  à  de 
jolies  choses,  et  c'est  un  esprit  dont  on  ne  vous  sait  pas  gré,  parce  qu'il 
n'éclate  pas,  parce  que  sonsuprême  résultat  est  de  prévenir  une  impression 
mauvaise  et  non  d'ei\  produire  une  agréable ,  parce  que  c'est  un  esprit  qui 
cache  et  non  un  esprit  qui  montre.  C'est  comme  la  parure  d'une  laide. 

Puisque  M.  Delrieu  était  en  train  de  cacher,  il  eût  bien  fait  de  ne  pas 
nous  montrer  du  tout  la  ligure  du  trappiste  Christophe;  non  qu'elle  soit 
désagréable,  mais  elle  est  inutile,  et  ne  se  rattache  nullement  au  sujet. 
Je  m'explique  d'autant  moins  celte  faute,  que  l'auteur,  au  milieu  des  dif- 
ficultés qui  surgissaient  à  chaque  pas  dans  le  sujet  qu'il  s'est  choisi ,  a 
lait  preuve  d'une  habileté  et  d'une  sûreté  de  main,  qui  annoncent  plus 
d'habitude  et  d'expérience  qu'on  n'en  supposerait  dans  un  écrivain  qui 
en  esta  son  ouvrage  de  début.  Voilà  le  bon  côté,  et  nous  le  signalons  avec 
plaisir,  parce  que  c'est  là  seulement  qu'il  y  a  place  à  l'éloge.  Certes,  nous 
ne  nous  targuons  pas  d'une  pruderie  bien  chatouilleuse;  mais  nous  de- 
Tons  dire,  à  parler  sérieusement,  que  nous  ne  trouvons  dans  la  concep- 


">V  REVUE    DE    PARIS. 

tion  de  M.  Delrieu  qu'une  immoralité  outrageusc  et  gratuite.  Le  père 
incestueux  a  beau  se  réfugier  à  la  Trappe,  ou  plutôt  s'y  laisser  enfermer 
par  son  valet,  ses  remords  et  sa  pénitence  mutinés  me  sou!  ('vent  ût  à  - 
goût  autant  que  son  crime  même.  Ceci  est  réellement  trop  fort,  et  à  de 
pareilles  choses  il  n'y  a  pas  de  conclusion  pratique.  Pourquoi  donc  les 
exposer? 

—  Eh!  mon  Dieu,  pourquoi  ne  pas  nous  en  tenir  aux  choses  les  plussim- 
ples?  Pourquoi  aller  chercher  le  beau ,  le  pathétique,  aux  confina  extrêmes 
du  possible,  tandis  que  nous  l'avons  là,  tout  prés  de  nous ,  dans  les  ;       - 
densles  plus  ordinaires  de  la  vie?  Nous  marchons  au  milieu  de  moisi 
abondantes,  et  nous  allons  bien  loin,  cherchant  dans  les  coins  recul. 
dans  les  terres  en  friche  un  épi  que  nous  risquons  de  perdre  «m  d'égrai- 
ner  en  route.  J'en  veux  venir  à  féliciter  fauteur  dfftnmmra  de  Ifavroyn 
du  choix  de  son  sujet  et  de  la  manière  dont  il  l'a  traité.  Mais  quoique  Cette 
lecture  m'ait  procuré  un  plaisir  sans  restriction,  j'en  veux  mettre 
mes  éloges,  ou  du  moins  je  veux  les  entourer  de  précautions  et  de 
serves  qui  eu  précisent  la  portée,  et  par  là  même  en  BSSUreul  rigoureuse- 
ment la  justesse  et  l'effet.  1. 'auteur  lui-même  a  a 
position  embarrassante  en  allant  délibérément  au-devant  de  rapproebe- 
mens  périlleux  pour  son  livre,  et  d'autant  plus  périlleux  que  le  livre  était 
meilleur.  Il  a  fait  la  contre-partie  de  la  Nouvelle  II  !■■     .  ni  plus  ni  moins 
que  cela.  Nous  savons  toute  la  différence  qu'il  faut  faire  entre  un  homme 
de  génie  et  un  écrivain  de  talent ,  entre  un  ouvrage  qui  restera  comme 
un  ehef-d'ceuvre  de  passion  et  de  sentiment  dans  une  partie,  comme  un 
ehef-d'uiivic  de  langage  dans  sa  totalité,  et  un  roman  qui  se  fait  lire 
avec  agrément  d'un  bout  à  l'autre;  mais  une  l'ois  toute  idée  deconfui 
écartée,  nous  ne  voulons  pal  DOOS  retirer  le  droit  de  louer  celui-ci,  même 

en  regard  de  celui-là.  A  part  l'intention  renfermée  dans  ridée-mère  de 
l'outrage  et  la  forme  épistolafre  qui  y  est  conserrée,  rien,  dans  Emmt- 
riek  >ir  Mowrogtr,  ne  rappelle  le  roman  de  Jean-Jacques,  l. 'auteur  s  érité 

avec  soin  tout  ce  qui  eut  pu  faire  soupçonner  qu'il  voulut  jouter  avec  cr 
rude  maître.  L'intention  ambitieuse  qui  a  donné  naissance  à  la  COIK 

lion  preinei  o  >Y|ïace  modestement  dans  les  dévcloppeniens  et  les  détails, 

•  n  sorte  que  le  récit,  libre  de  tente  contention  et  d'arrière-pensée,  coule 

avec  abondance  et  facilité,  dans  toute  la  grâce  de  la  simplicité  et  du  na- 
turel. I  ne  fois  la  première  exclamation  poussée,  eu  reconnaissant  dai 

maison  Amclot  un  autre  Saint-Preux  qui  y  est  admis  au  même  titre 

son  devancier  ehea  H,  de  Volmar,  on  se  laisse  aller  an  courant  d'one 
tion  qui  prend  une  direction  toutoppot  qui  n'a  même  pas  l'air  d'af- 

fecter cette  apposition,  quoiqu'elle  soit  réellement  préméditée     S 

n'avons  pas  lu  depuis  longtemps  un  roman  aussi  attachant  qu'Emmeridl 


REVUE   DE   PARIS.  55 

de  Mauroger.  Les  mères  pourront  le  lire  comme  nous  et  les  filles  comme 
leurs  mères. 

On  me  dit  que  l'auteur  est  une  femme.  Comme  il  ne  se  désigne  que  par 
ses  titres  littéraires  antérieurs,  et  que  ces  titres  m'étaient  jusqu'ici  de- 
meurés aussi  complètement  inconnus  que  la  personne  elle-même,  je  ne 
suis  nullement  à  même  de  soulever  le  voile  dont  elle  se  tient  enveloppée. 
Cependant,  à  juger  de  l'écrivain  par  l'écrit,  je  ne  serais  pas  éloigné  de 
croire  qu'on  ne  m'a  pas  trompé. 

—  Il  y  a  moins  de  sagesse,  d'expérience  et  de  sûreté  dans  la  main  qui  a 
écrit  le  Roi  de  Vérone.  L'auteur,  M.  L.  Cœuret,  en  est  à  sou  début,  et 
s'il  a  les  bonnes  qualités  de  la  jeunesse,  nous  lui  devrons  plus  d'encoura- 
gemens  que  de  sévérités.  L'équilibre  entre  les  facultés  qui  produisent  et 
les  facultés  qui  règlent  et  qui  distribuent  ne  parait  pas  s'être  encore  établi 
parfaitement  chez  lui.  Ceci  est  un  bon  vice,  tant  que  l'excès  vient  des  fa- 
cultés qui  produisent,  et  c'est  là  le  cas  de  H.  Cœuret.  Ce  que  nous  lui 
reprochons  surtout,  c'est  une  sorte  d'intempérance  d'imagination  et  une 
exagération  de  ses  propres  qualités;  c'est  de  manquer  parfois  le  but  en  le 
dépassant,  de  manquer  l'harmonie  par  l'éclat  trop  soutenu  des  tons,  en 
un  mot,  d'échapper  à  l'ordre  par  la  trop  grande  impétuosité  du  mouve- 
ment. Le  sujet  y  prétait.  C'est  l'Italie  du  xiiip  siècle  avec  toutes  ces  pas- 
sions que  nous  connaissons  si  bien,  grâce  à  nos  faiseurs  de  vers,  de  ro- 
mans, de  poèmes,  et  de  plus  avec  Eccelin  ,  ce  farouche  roi  de  Vérone  que 
nous  connaissons  si  peu.  H.  Cœuret  s'est  bien  donné  de  garde  de  tomber 
dans  les  lieux  communs  sur  l'Italie.  Il  a  pris  le  sujet  à  sa  manière,  et  il 
nous  semble  que  s'il  n'a  pas  toujours  frappé  juste,  il  a  toujours  frappé 
hardiment.  La  ligure  héroïque  et  sauvage  d'Eccelin  est  dessinée  à  grands 
traits.  Le  poète  Luigi  avec  sa  fée  est  moins  heureux.  Ce  sont  deux  per- 
sonnages trop  poétiques,  si  poétiques  qu'ils  frisent  presque  la  vision  et  le 
fantôme.  Il  faut  que  les  acteurs  d'un  roman  historique  aient  plus  de  corps. 

—  O  femmes  adultères!  que  vous  avons-nous  fait  et  que  voulez-vous  de 
nous?  Ou  fuir  pour  ne  plus  vous  rencontrer?  Vous  n'avez  pas  cessé,  je 
vous  l'accorde,  d'être  bien  coupables  et  bien  malheureuses,  mais  vous 
commencez  à  devenir  lamentablement  monotones;  prenez  garde  à  cela 
par  coquetterie ,  sinon  par  remords  de  conscience.  Grâce,  mesdames, 
grâce  pour  nous  du  moins  qui  ne  sommes  pas  des  maris,  mais  des  lecteurs 
complaisans  et  célibataires.  Pour  Dieu!  souffrez  que  nous  puissions  tour- 
ner un  feuillet  île  roman  saus  craindre  de  toalerer  quelque  rideau  d'al- 
Cove  conjugale  qui  abrite  des  mystères  Coupables.  L'adulleic  se  lait  vieux, 
et  il  vous  vieillit.  L'adultère  est  usé  jusqu'à  la  corde,  li  est  temps  de 
l'abandonner  à  vos  portières,  avec  vos  vieilles  robes  à  manches  larges  et 
vos  vieux  chapeaux.  Ah!  forcez  vos  ^biographes,  qui  tirent]  si  bon  parti 


.,1,  REVUE   DE    PARIS. 

de  vos  vices,  à  se  jeter  au  moins  sur  quelque  vice  nouveau.  La  vanité,  par 
exemple,  puisque  M.  Henri  Spiegel  m'y  fait  songer  (1),  quel  beau  vice,  et 
que  u'en  peut-on  pas  faire!  M.  Spiegel  en  a  fait  de  l'adultère,  mais  n'en 
pouvait-on  pas  faire  autre  chose?  Où  cela  ne  mène-t-il  pas,  la  vanité? 
Trouvez-moi  une  calamité,  grande  ou  petite,  depuis  la  chute  du  premier 
homme  et  la  chute  de  Troie  jusqu'à  la  moindre  des  infortunes  de  Gil  Blas, 
qu'on  ne  puisse  rattacher  à  la  vanité.  Vous  êtes  bien  bon  de  n'en  tirer  que 
l'adultère.  <  ta  a  de  l'adultère  à  bien  moins  que  cela  en  vérité  !  C'est  pren- 
dre trop  de  vent  pour  une  trop  petite  mouture.  Pa-se  encore  pour  l'Iliade 
et  la  Genèse  ou  le  Paradis  Perdu;  ici  /Asie,  là  le  genre  humain  entraînés 
dans  l'abune;  voilà  des  effets  dignes  de  la  cause.  Mais  un  pauvre  petit 
roman  qui  ahoutit  tout  simplement  à  la  mort  d'un  mari  trompé!  dépen- 
ser tant  d'esprit  pour  faire  mourir  si  bêtement  ce  pauvre  homme!  Ah! 
c'est  abuser  de  l'esprit  et  de  la  mort. 

—  Où  donc  <si  le  capitaine  Fracasse?  O  Call<>i  !  n  ods-le-nous  tel  que 
tu  l'as  vu,  le  jarret  tendu  en  avant,  le  buste  renversé  sur  les  reins,  le 
poing  sur  la  hanche,  le  nez  au  vent ,  la  bouche  pleine  de  bruit  et  d'em- 
phase. C'est  pour  des  lecteurs  comme  lui  (pie  sont  écrits  <U-^  romans 
comme  Marie  Ange,  par  M.  Alfred  Vanauld.  C'est  bien  là  du  style  Fro- 
asee,  et  il  n'y  a  qu'an  seul  ton  et  qu'un  seul  geste  qui  puisse  convenir  ù 
de  pareilles  phrases.  Mon  Dieu  !  que  M.  Vanauld  a  <!ù  sed  mner  de  peine 
pour  arriver  à  un  pareil  étalage  de  clinquant  et  de  pauvreté!  C  imme  il 
B  dû   rompre   BeS   pers   m  agi  s  à  toutes  les  articulations  pou:  ulre 

aptes  aux  attitudes  qu'impliquent  leurs  paroles  !  Que  de  fatigue  j 
ter  quelques  scènes  dramatiques  vivement  posées,  et  qui  méritaient  d*é- 
choir  à  de  moins  grotesques  acteurs!  Et  le  lecteur,  Faut-il  le  plaindre 
aussi?  Figurez-VOUS  que  VOUS  êtes  lancé  au   galop,  dans  un  char  non 
Suspendu,  au  beau  milieu  i'es  pavés  d'une  rue  de  Taris  qu'on  viendrait 

de  déchausser.  Voilà  au  physique  l'analogue  de  l'effet  produit  par  un 
entassement  incohérent  de  métaphores,  de  tours,  sur  lesquels  la  [  entée 
bondit  et  rebondit  par  cabota  l>ru>  [nés  et  Bacca  as,  qui  la  brisent,  la  dis- 
loquent, et  ue  lui  laissent  jamais  le  temps,  ni  A  lur  quelque 
chose,  ni  de  prendre  une  allure  réglée.  M.  Vanauld  prend  re  la 
profusion  des  0  pires  pour  de  la  ricin  couleur  et  de  lumière;  mais 
ce  n'est  pas  là  éclairer  -.-s  tabl  bus  ,  c\  il  faire  écl  il              darda 

les  veux  .1.  !  «u  i  s . 

Après  nous  être  enfoncés  dans  l  \t  n    i  ns,  comme  nous  venons  défaire, 
il  semble  que  ce  s  irait  le<  in  les 


(!)  \aniW  ou  f Amour  dOM  un  salon,  par  Henri  B  I  cur,  pU 

lu  Bourse. 


REVUE  DE  PARIS.  57 

Et  pourtant  je  ne  voudrais  pas  différer  de  vous  parler  du  nouvel  ouvrage 
que  vient  de  publier  M.  Hichelet:  Les  Origines  du  droit  français  cher- 
chées dans  les  symboles  el  formules  du  droit  universel;  il  est  vrai  que  ce 
n'est  pas  là  sortir  du  domaine  de  la  poésie,  c'est  même  y  entrer  réelle- 
ment et  tout  de  bon.  C'est  là  en  effet  une  poésie  plus  instructive  et  plus 
solide  que  bien  des  histoires,  en  même  temps  qu'une  histoire  plus  poétique 
que  bien  des  romans  et  môme  que  tous  les  romans  ensemble.  C'est  le 
génie  poétique,  l'ame  vivante  de  tous  les  peuples  recueillie  dans  les  mo- 
numens  symboliques  de  leur  vie  civile  ou  politique,  arrachée  en  quelque 
sorte  de  leurs  entrailles.  C'est  la  véritable  épopée  humanitaire ,  univer- 
selle, cherchée  par  d'autres  en  d'autres  élucubrations,  mais  prise  ici  sur 
le  fait,  toute  préparée,  authentique,  irrécusable.  Où  trouver  en  effet  un 
symbolisme  plus  parfait  et  plus  complet  de  l'histoire  humaine  que  dans 
cette  collection  des  symboles  où  la  vie  de  tous  les  groupes  humains  s'est 
naïvement  et  spontanément  révélée?  M.  Michelet  prend  l'homme  à  son 
berceau  chez  toutes  les  nations,  dans  l'Inde,  en  Grèce,  à  Rome,  en  Ju- 
dée, chez  les  peuples  modernes,  idolâtres  et  chrétiens;  puis,  le  livre  sui- 
vant le  développement  de  la  vie  humaine,  nous  passons  au  mariage; 
puis,  avec  l'homme  fait,  nous  entrons  dans  tout  le  contentieux  de  la  vie; 
les  symboles  qui  consacrent  et  protègent  le  droit  de  propriété;  puis  les 
symboles  politiques  qui  sanctifient  le  pouvoir,  l'autorité;  puis  la  guerre, 
dans  toutes  ses  manifestations,  depuis  la  guerre  de  la  parole,  dans  les 
contestations  portées  devant  le  juge,  jusqu'à  la  guerre  de  l'épée  dans  la 
lutte  du  champ  de  bataille.  Puis  enfin  ,  cet  homme  de  tous  les  lieux  et  de 
tous  les  temps,  s'élant  révélé  dans  les  symboles  qui  reproduisent  toutes 
les  modifications  de  son  existence,  nous  assistons  à  son  lit  de  mort,  et  le 
livre  se  ferme  sur  son  tombeau. 

Il  y  a  dans  cette  disposition  et  cet  arrangement  une  simplicité  gran- 
diose, qui  est  vraiment  épique.  C'est  là  ce  qui  est  de  M.  Michelet.  Pour 
le  reste,  c'est-à-dire  pour  les  détails  qui  ne  sont  pas  moins  beaux,  ce 
I  ni  de  M.  Michelet  ni  de  personne,  ce  sont  des  textes  et  des  symboles 
fidèlement  recueillis  dans  lesmonumeus  qui  les  ont  conservés. 

Il  y  a  donc  deux  parties  très  distinctes  et  néanmoins  étroitement  con- 
fondues dansée  volume  :  la  partie  poétique  et  la  partie  d'érudition.  Nous 
laissons  à  de  plus  dignes  le  soin  d'apprécier  celle-ci  et  de  marquer  an  livre 
sa  place  dans  li  g  domaines  de  la  science.  Quant  à  nons,  nuis  ne  l'avons 
eorisagé  que  connue  poème;  et  sous  ret  aspect,  il  nous  a  semblé  être  la 

nception  la  plus  large  el  la  [>lu^  élevée  du  temps. 

Le  troisième  volume  de  l'histoire  de  France  a  paru  avec  les  Origine». 

A.  R. 


BULLETIN. 


La  longue,  l'interminable  session  de  1837  est  terminée.  Depuis  plu- 
sieurs jours,  les  législateurs  les  plus  liarassés  avaient  pris  le  parti  de  de- 
vancer le  terme  légal  de  leurs  fatigues.  Les  malles-postes  étaient  encom- 
brées de  députés  qui  n'avaient  pas  eu  le  Cf  orage  d'attendre  l'ordonnance 
royale  de  séparation  et  la  fin  de  la  discussion  du  budget  des  reœtl 
Pour  tenir  la  chambre  eu  nombre  suffisant,  le  ministère  avait  été  forcé 
de  défendre  aux  courriers  des  malles-postes  de  recevoir  des  irs, 

et  c'était  un  curieux  spectacle  que  le  défilé  de  ces  voitures,  partant  h 
renient  pour  leur  destination.  Maintenant  la  consigne  est  levée .  el  dans 
peu  de  jours  les  députés  de  tous  les  dépaitemens  se  retrouveront  dans 
leurs  familles,  vieux  soldats  de  trois  ans  déjà,  et  rapporteront  les  elievrons 
d'une  nouvelle  campagne,  ( 1 1 1 ï  pourrait  bien  être  la  dernière.  I  es  per- 
sonnes ordinairement  bien  informées  ne  croient  cependant  pas  à  la  di- 
lution de  la  ebambre. 

Cette  semaine  a  été  signalée  par  on  surcroît  de  faux  bruit--  et  de  nou- 
velles controuvéi  H .  Guizot  aurait  eu  une  longue  audience  royale, 
d'où  il  aurait  rapporté  l'assurance  d'être  prochainement  rappelé  an  mi- 
nistère, BÎ  le  cabinet  actuel  (qui  n*S  DBS  encore  souillé  un  mot  à  ce  Sujet ) 

persistait  à  vouloir  la  dissolution  de  la  ebambre.  —  Le  maréchal  Clause! 
te  disposerait,  sur  l'invitation  do  gouvernement  espagnol,  à  se  rendre 
en  Espagne  pour  prendre  le  commandement  des  troupes  de  la  reine 
Christine,  qui  manque  plus  d'argent  que  de  généraux.  —  La  reine  d'An- 
gleterre aurait  offert  à  lord  Durban)  le  portefeuille  des  affaires  étran- 
gères, avant  la  formation  da  nouveau  parlement,  et  l'ambassade  de 
Saint-Pétersbourg  serait  offerte  an  vicomte  Palmerston  pour  le  dédom- 
mager, etc. 

On  n'en  finirait  pas  des  nouvelles  de  la  semaine,  s'il  fallait  tonte-;  les 
emmurer.  Le  aeul  bruit  qui  mérite  quclqae  créance,  c'est  l'annonce  de 
l'expédition  de  Constantioe,  que  le  ministère  a  décidée  pour  le  n 
d'août.  Si  le  traité  du  général  Bugeand  et  d'Abd-el-Kader,  modifié  al 
amendé,  se  trouve  ratifié  en  Afrique,  comme  on  le  peu-.',  l'expédition  de 
Constantine  montrera  aux  Arabes  que  la   France  a  plusieurs  manier.  - 


REVUE   DE   PARIS.  59 

d'assurer  sa  domination,  et  répondra  aux  reproches  de  faiblesse  qu'on  a 
adressés  à  ce  sujet  au  ministère,  qui  a  dû  se  conformer  aux  iutentions  de 
la  chambre  et  aux  nécessités  de  son  budget.  De  grandes  mesures  ont  été 
prises  pour  l'expédition  de  Constantine,  avec  tout  le  soin,  l'expérience 
et  l'habileté  qui  distinguent  M.  Mole;  des  ordres  minutieux  ont  été 
adressés  dans  nos  ports,  toutes  les  forces  nécessaires  ont  été  mises  à  la 
disposition  des  ofûciers  chargés  de  préparer  l'expédition ,  et  tout  fait  pré- 
sumer que,  cette  fois,  elle  aura  une  issue  heureuse. 

Parmi  les  nouvelles  qui  nous  ont  paru  controuvées,  il  faut  ranger,  ce 
nous  semble,  les  promenades  diplomatiques  que  plusieurs  journaux  font 
faire  à  M.  Mortier,  qu'on  envoie  à  Berne  comme  ambassadeur,  à  M.  le 
duc  de  Montebello,  qu'on  expédie  à  Saint-Pétersbourg,  et  à  M.  de  Ba- 
rante,  qu'on  place  à  Rome.  Quanta  ce  dernier  point,  il  est  vrai  que  l'am- 
bassade de  Rome  est  vacante;  mais  il  parait  que  rien  n'a  encore  été  dé- 
cidé à  ce  sujet,  bien  qu'une  offre  ait,  dit-on,  été  adressée  à  M.  de  Ba- 
rante.  Le  Messager  publiait  hier  une  lettre  de  Saint-Pétersbourg,  extraite 
du  Morning-Post ,  et  relative  à  cet  ambassadeur.  Cette  épltre  malveil- 
lante, due  à  un  journal  tory,  ne  saurait  diminuer  la  considération  dont 
jouit  M.  de  Barante  à  Saint-Pétersbourg ,  et  que  tout  le  monde  se  plaît  à 
reconnaître.  En  général,  il  faut  se  délier  des  correspondais  légitimistes 
des  journaux  tories,  surtout  en  ce  qui  concerne  les  agens  du  gouverne- 
ment de  juillet.  Les  faits  allégués  par  le  Morning-Poal  nous  paraissent 
encore  plus  controuvés  que  toutes  les  nouvelles  véridiques  dont  nous  par- 
lions tout  à  l'heure. 

En  fait  de  ministère,  la  reine  d'Angleterre  n'a  encore  choisi  que  des 
dames  d'atour.  La  belle  duchesse  de  Suudcrland  ,  dont  on  a  tant  admiré 
les  magnifiques  diamans  ,  est  nommée  grande  maîtresse  de  la  garde-robe. 
Il  faut  convenir  qu'elle  a  bien  gagné  les  éperons  de  cette  charge  daus  les 
bals  de  Paris  de  cet  hiver,  où  elle  a  déployé  tant  d'élégance  et  de  goût. 
La  duchesse  de  Norlhumbcrland  a  été  l'aile  gouvernante  de  la  reine.  La 
cour  d'Angleterre  sera  donc  formée  sur  un  pied  libéral.  C'est  le  haut 
whigism  qui  la  compose,  et  les  dames  tories  prennent  leur  retraite. 
Quant  à  l'époux  futur  de  la  reine,  personne  n'a  encore  percé  le  mystère 
qui  couvre  le  nom  des  candidats. 

Le  roi ,  qui  a  assisté  hier  à  une  représentation  de  l'Opéra,  a  été  salué 

par  les  acclamations  les  plus  mes.  Toute  la  famille  royale  était  en  grand 

(leoil,  vins  lequel  élineelaient  les  diamans  de  la  reine  et  de  .M""  la  du- 

l'OrléanS.  Le  deuil  fini,  de  nouvelles  ietes  auront  lieu,  dit-on,  au 

chiteaa  des  Tuileries  el  an  Louvre,  pour  l'ouverture  «lu  .Musée  espa- 
gnol. On  parte  aussi  d'éclairer  le  jardin  des  Tuileries  au  _;.i/. ,  ei  de  l'ou- 
-,  m  chaque  soir  jusqu'à  onze  heures  a  la  population  de  l'ai  it,  I  ant  d 
veurs  royales,  tant  de  fêles  et  de  gracieuses  démonstrations,  ne  sentent 


GO  REVUE   DE    PARIS. 

nullement  le  retour  du  système  «l'intimidation  et  le  ministère  doclrinaire. 

—  On  parle,  dans  les  sal  >ns  de  Paris, do  mariage  de  M. Dochâtel avec 

]\llle  P....  belle-fille  da  général  Jaequeminot,  et  l'une  des  plus  riches  hé- 
ritières de  la  France.  Ce  mariage  aura  lieu  au  retour  d'un  i  que 
M.  Dncbâtel  entreprend  en  ce  moment.  Le  jeune  ex-ministre  du  com- 
merce et  des  finances  se  dispose  à  visiter  quelques  grandes  cités  indus- 
trielles ,  telles  que  Lyon  et  Bordeaux.  Les  doctrinaires  espèrent  beaucoup 
de  ce  voyage  pour  leur  avenir,  ainsi  que  du  mariage  de  M.  Durhâlcl, 
dont  la  maison  sera  l'hiver  prochain  le  centre  de  toutes  les  réunions  po- 
litique do  parti. 

—  Les  débats  politiques  n'ont  pas  été  bien  vifs  ers  jours  derniers,  it 
tout  le  monde  semblait  d'accord  pour  les  restn  indre  à  de  simples  et 
courtes  explications  sur  les  détails  qui  pouvaient  avoir  besoin  de  quelque 
lumière,  lorsque  il.  Jaubert  est  venu  encore  une  Fois  tenter  ir  la 
scène  et  de  passionner  le  budget.  On  a  tant  dit  à  M.  Jaubert  qu'il  était 
un  homme  de  vigueur  et  de  courage,  ses  amis  lui  ont  tant  répété  que 
c'était  à  son  tjrancl  cœur  que  la  monarchie  et  la  s  ciété  devaient ,  en  |  ar- 
tie,  leur  salut,  qu'ils  ont  fini  par  faire  perdre  à  un  homme  de  ta! 
qui  souvent  en  mainte  occasion  avait  montré  beaucoup  de  i  dis- 
Crétion  et  le  bon  goût.  On  voit  que  la  tranquillité  dont  nous  joi 

est  une  cause  de  malaise  pour  M.  Jaubert;  ce  repos  lui    it  sut      ;,  il 
l'accuserai!  presque  de  trahison ,  et  il  Botte  entre  rabattement  et  la 
,   parce  qu'il  sent  que  tout  e>t   calme  autour  de  lui,  et  que 
hommes  et  les  circonstance  se  rerusent  à  partager,  aujourd'fa   i,  ses 

lions    QO   peu  surannées.  Que   M.  Jaubert  y  |  renne  garde;  il  est  sur 

la  pente  d'une  monomanie  qui  rerail  d'un  homme  méritant  un  per- 

ridicule.  M.  de  Montalivel  a  profité  habilement  de  i<<>:s  les  avantag    - 
lui  faisait  l'aveugle  impél  ur;  il  a  répondu  à  la 

re  par  le  calme  ,  à  des  plaintes  injustes  par  des  expl  i  convain- 

cantes, et  plus  M.  Jaubert  semblait  mettre  d'empressement  à  d> 
d'une  position  honorable  et  grave  au  rôle  d'enfant  perdu  du  parti 

trtiiiiir.  pins  M.  de  Monlalivet  a  porté  dans  tes  paroles  et  -  ic  la 

modération  pleine  de  Fermeté  d'un  homme  d'étal  qui  connaît  les 

leur  esprit  et  leur  1 

—  Il  parait  que  l'élection  de  M.  de  Salvandy  à  \  t-le-R(  I 

iltal  achève  de  fixer  la  position  ministérielle  d'un 
membi  •  oinel  qui  y  sont  le  mieux  à  lenr  place,  et  qui  se  foi 

de  l'opinion  par  le  plus  de  bon  vouloir  et  d'intentions  conciliant 

—  La  question  des  subventions  théâtrales  a  pris  sa  pi.  utumée 
dans  l'une  des  cellules  infinies  du  budgt  i-  m  kug  lis  m  i'<  il  p  s  l'ait  atten- 
dre. Ce  sont  deux  choses,  M.  tuguisel  la  subvention ,  qui  s'appellent  et 

t  absolument  comme  le  tocs  a  et  Fin  en  I  e.  M    Luguis  nom- 


REVUE   DE   PARIS.  Ci 

pile  au  mot  de  subvention  théâtrale.  Il  en  veut  surtout  à  l'Académie 
royale  et  à  l'Opéra-Comique.  Haine  fort  originale!  Celle  de  M.  Auguis 
ne  veut  pas  même  connaître  ses  ennemis.  Anathème  sur  l'Opéra-Comi- 
que! s'écrie-t-il.  Il  ajoute  :  Pourriez-vous  me  faire  l'amitié  de  me  dire 
s'il  existe  un  théâtre  de  l'Opéra-Comique?  Est-il  au  Gros-Caillou  ou  à 
la  Râpée?  Et  n'est-il  pas  honteux,  dit  encore  l'honorable  orateur,  celui 
qui  s'éleva  avec  tant  d'éloquence  contre  le  palais  des  singes,  que  sir  Jack 
en  mourut,  n'est-il  pas  honteux  de  subventionner  la  musique  italienne, 
quand  la  musique  française  est  si  bonne,  non  pas  la  musique  d'aujour- 
d'hui ,  mais  la  musique  de  Zcmire  et  Azor,  de  Rose  et  Colas?  Voilà  de  la 
musique  française,  nationale,  sublime  !  —  Pourriez-vous  à  votre  tour  nous 
faire  le  plaisir  de  nous  dire  où  est  situé  le  théâtre,  a  demandé  un  hono- 
rable interrupteur,  où  l'on  irait  entendre  cette  musique  si  on  la  jouait? 
Cette  interpellation  n'a  pas  découragé  M.  Auguis,  qui  a  encore  reproché 
à  l'Opéra-Comique  de  n'être  qu'une  succursale  de  l'Académie  royale, 
trouvant  la  mariée  trop  belle.  Au  reste,  c'est  un  parti  pris;  M.  Auguis 
a  juré  à  ses  commeltans,  il  a  promis  à  sa  famille,  de  poursuivre  à  mort 
tout  ce  qui  aurait  pour  but  d'améliorer,  en  France,  les  conditions  des 
singes,  des  perroquets,  et  d'altérer  les  traditions  de  la  musique  française. 
Honnête  homme  au  fond,  M.  Auguis  chantait  dans  les  couloirs  de  sortie 
avec  une  voix  fort  éclatante,  le  jour  même  de  la  discussion,  le  fameux 
morceau  d'I  Purilani.  On  sait,  au  surplus,  que  M.  Auguis  est  un  excel- 
lent compositeur,  et  qu'où  lui  doit  la  musique  de  plusieurs  opéras  en 
portefeuille. 

—  L'Opéra-Comique  a  donné  cette  semaine  une  opérette  tout-à-fait  du 
goût  de  M.  Auguis,  et  nous  ne  doutons  pas  que  l'éloquent  député  n'accorde 
son  haut  suffrage  à  l'An  Mil  de  M.  Grisar. 

L'n  verset  de  l'Apocalypse  annonçait  la  lin  du  monde  pour  l'an  1000. 
Ce  fut  une  terreur  générale  et  bien  plus  grande  encore  que  l'épouvante 
causée  par  la  comète  de  1S3Ô.  Le  comte  de  Tancarville  se  moque  de  ces 
prédictions  et  s'apprête  à  épouser  sa  pupille  Isaure.  Isaore  aime  tendre- 
ment le  sire  Raoul  qui  est  eu  Palestine ,  mais  un  ordre  paternel  l'engage 
à  donner  sa  main  au  farouche  châtelain  de  Tancarville,  Godefroyle- 
Tricheur.  Un  moine  est  mandé  pour  les  marier,  et  ce  moine  est  Rai  ul; 
le  Chevalier  a  pris  une  longue  barbe  blanche,  une  robe  blanche,  et  s'cs( 
substitué,  on  ne  sait  comment,  au  frère  attendu  par  le  comte.  Raoul 
effraie  nobles  et  vilains  en  les  menaçant  de  leur  lin  prochaine;  c'est  un 
fait,  la  lumière  va  leur  être  ravie,  et  sur-le-champ  une  éclipse  voile  le 
disque  du  soleil.  Raoul  avait  eu  connaissance  de  cette  éclipse  clic/  les 
\ralies;    il    arrive  à   point   nomme    pour   abattre   le   COUrage    brutal   de 

Tancarville,  et  lui  arracher  une  donation  de  tons  ses  biens  en  laveur  du 
é.  Cel  acte  esl  ensuite  échangé  contre  la  main  d'Isaure,  lorsque  le 

Soleil  a  brillé  d'un  nouvel  éclat.   Raoul  se   montre  alors  en  tunique  blan- 
Che  de  Chevalier  et  BU  pantalons  blancs  de  la  dernière  mode. 


62  REVUS   DE   PARIS. 

La  donnée  de  celte  pièce  manque  d'originalité,  l'intrigue  en  est  lan- 
guissante, sans  intérêt,  et  le-  détails  ne  sauvent  jiuint  l'invraiseuiblaocc 
des  situations  principales.  La  musique  est  au-dessous  du  médiocre.  Après 
Saralt ,  l'aire  pire  me  parait  un  lourde  force. 

Que  les  auteurs  fabriquent  de  semblables  pièces,  cela  se  conçoit;  les 
plus  habiles  sont  sujets  a  des  infirmités.  Mais  peut-on  imaginer  qu'il  y  ait 
un  comité  pour  admettra  ces  ébauches,  et  des  directeurs  pour  les  faire 
représenter.' 

—  On  parlera  long-temps  di  g  fêtes  de  Fontainebleau,  même  après  celles 
de  Versailles,  qui  les,  ont  i  .  si  «'lies  ne  les  ont  pas  »m  j  Les 

faiseurs  de  mémoires  diront  tout  ce  qui  dans  les  antichambre*-, 

les  hôtelleries  et  dans  les  pas  perdus  de  cet  événement.  lis  inventeront 
peut-être,  el  Us  auront  tort,  car  l'invention  ne  vaut  jamais  le  lait.  En 
une  preuve  sur  mille.  La  finance  parisienne,  ayant  ouï  dire  qu'on 
avait  appelé  à  la  cérémonie  l'armée,  le  barreau,  et  un  peu  les  lettres, 
voulut  aussi  se  faire  inviter,  ne  comprenant  p;is  pourquoi  elle  serait  ex- 
clue, elle  qui  a  la  clé  d'or  avec  laquelle  on  ouvre  tout ,  selon  le  proverbe. 
Fort  du  proverbe,  un  banquier,  très  connu  pour  avoir  acheté  la  maison 

de  campagne  d'un  tragédien  encore  un  peu  plus  connu  «pie  lui ,  M.  L , 

eut  la  promesse  qu'il  serait  de  la  i V- 1 < ■  le  Fontainebleau.  Dn  agent  de 
change  avait  appuyé  sa  demande  Buprès  d'un  haut  employé  du  Trésor, 
lequel  avait  élevé  le  désir  du  financier  jusqu'à  la  troisième  puissance  de 
quelque  chef  M  ministère.  C'étaient  des  protections  d'or  empilées  les 
unes  sur  les  autres.  Notre  financier  quitte  donc  sa  maison  des  champs, 
vient  à  Paris ,  et  il  achète  des  meubles  pour  son  séjour  provis  lire  a  Fon- 
tainebleau ,  des  chevaux  presque  arabes  pour  se  promener  dans  la  forêt 
pendant  sa  résidence,  et  un  costume  complet  de  cour  pour  figurerait 
château  où  il  serait  invité.  En  outre  il  acheta  à  sa  femme  ,  pour  laquelle  il 
avait  également  promesse  d'invitation,  un  diadème,  un  collier  ei  dfg 
bracelets  en   diainans,  et  de  la  dentelle  à  rendre   jalouse   une  dflchi 

Enfin  il  part  avec  sa  femme ,  disant  adieu  ans  s  .  congédiant 

commis  pour  dix  jours.  Arrivé  à  Fontainebleau,  il  se  loge  dans  l'appar- 
tement qu'il  a  retenu  depuis  deux  mois,  pour  la  légère  SOm  me  de  trois 
mille  francs;   et  une  lois  au  milieu   de  ses   pendule-,  lie  ses  tapis,  il, 

diamaas,  il  attend  l'invitation  demandée,  proni  antie 

sur  deux  ou   ti  |  d'employés.    Les  [ours  S'écoulent,  et  l'imitation 

n arrive  pas.  Lettres  sur  lettres,  réponses  -ur  réponses  — Vous  ailes 

recevoir  votre  invitation  ,    ne   nous  décourages,    pa-,  irj    IUMM 

sous  eu  attendant,  faites  promener  madame,  l'air  est  bon,  l'eau  déli- 
cieuse, le  coup  d'œil  sans  pareil,  à  Fontainebleau.  Notre  banquier 
prit  tant  l'air,  sa  promena  tant,  seul  et  avec  sa  femme,  que  tes  troupes 

vinrent,  que  la  maison  du  loi  s'installa  ,  que  le  roi  l>.i-niêi.  -  n  lit 
au  château  avant  que  l'in\  italion  ne  lut  n. menue.  Enfin  la  dtirlieSfU 
arriva  du  fond  de  l  Allemagne  i  Fontainebleau.  Désespoir  alors  poul- 
ie ha  m  puer.  [I  voyait  |  i  colonies  d'invités,  dus 
gardes  nationaux,  dus  savane,  des  Turcs!  m,  me  des  Turcs  I  Et  H  ru» 
gaulait  sa  femme  et  tes  diamans,  se  disant  !  -  aurions  été  pour- 
tant plus  beaux  que  lotit  ce  moade-l*.  I 


REVUE   DE   PARIS.  63 

On  pressent  le  dénouement  de  cette  histoire  :  lés  fête?  eurent  lieu,  et 
notre  banquier  n'y  alla  pas  plus  que  sa  femme.  De  sa  croisse  il  vit  seule- 
ment le  panache  de  M.  Lobau,  au  moment  du  feu  d'artifice,  et  quelques 
fusées  égar-  femme  en  sera  long-temps  malade.  Et  cet  ami  qui, 

appuyé  par  tant  d'autres  amis,  lui  avait  fait  dépenser  14,000  francs  sous 
le  leurre  d'une  invitation,  lui  a  écrit  pour  lui  dire,  en  manière  de  con- 
solation, qu'il  serait  infailliblement  appelé  aux  fêtes  qui  auront  lieu  pour 
la  naissance  du  premier  fils  de  la  duchesse  d'Orléans.  Quoi  qu'il  en  soit, 
il  luien  a  c  ute  14,000  francspour  n'êti  -  le  la  fête  de  Fontainebleau, 
ce  qu'il  pourra  rappeler  avec  orgueil  à  ses  petits-enfans. 

—  La  reprise  de  Slradella ,  bien  qu'elle  n'ait  causé  qu'une  médiocre 
sensation  ,  servira  toujours  un  peu  à  varier  le  Ire  de  l'Opéra,  que 

l'absence,  si  regrettable  en  ce  moment,  de  Fanny  Elsslcr,  prive  d'un  de 
ses  plus  merveilleux  attraits.  La  musique  de  M  >  iedermeyer  ne  manque 
pas  de  certaines  qualités  mélodieuses,  qui,  dépensées  avec  plus  d'adresse 
et  de  goût,  auraient  pu  suffire  à  la  fortune  d'un  ouvrage.  Malheureuse- 
ment la  grandeur  de  la  composition  les  absorbe;  la  grâce  devient  fai- 
blesse lorsqu'elle  se  produit  ainsi ,  la  où  les  exigences  dramatiques  récla- 
ment la  puissance  et  la  force.  Ltuprez,  a  l'intention  duquel  cette  musique 
est  écrite,  n'a  guère  su  la  faire  valoir  mieux  que  Nourrit  ;  c'est  qu'il  y  a 
des  œuvre*  pâles  et  ter;, es  sur  lesquelles  la  plus  admirable  voix  ne  peut 
rien,  tandis  que  les  autres ,  généreuses  et  fécondes,  comme  Guillaume 
Tell  ou  la  Semiramide  .  -  gisseol  et  se  développent  à  l'infini  sous  l'in- 
fluence de  l'exécution.  Voila  justement  d'où  vient  la  durée  éternelle 
des  chefs-d'œuvre  ;  ils  varient  à  toute  heure  et  prennent  chaque  jour 
une  face  nouvelle.  Nourrit,  quoi  qu'en  en  puisse  dire,  rendait  avec  un 
admirable  talent  le  beau  rôle  d'Arnold.  Survient  Duprez,  ei  tout  change, 
la  mélodie,  le  mouvement,  l'express  :  le  chef-d'œuvre  presque 
blie  se  réveille,  et  :  -  initions  de  second 

ordre,  au  eontrain  en  une  fois  tout  ce  qu'on  en  peut  tirer. 

Tel  était  Slradella  avec  Nourrit,  tel  il  est  avec  Duprez.  Viendrait  IA'i- 
bini,  que  l'effet  de  cette  musique,  u  gracieuse,  assez  égale,  mais 
faible  et  monot  -erait  le  même  tout  le  temps.  Le  chanteur  ne  porte 

pas  la  vie  là  où  !  ur  ne  l'a  point  mise;  ce  n'est  pas  son  affaire  de 

créer  un  sentiment,  mais  de  l'exprimer.  Dans  l'air  déplorable  que  M.  Nie- 
dermeyer  vient  d'ajouter  au  quatrième  acte  de  Slradella ,  Duprez  dé- 
pense en  pure  perte  autant  de  voix  ,  autant  de  larmes,  autant  d'inspira- 
tion qu'il  en  met  dans  l'air  de  Gmllaumt  7  //.  Pour  que  l'enthousiasme 
éclate  franchement,  il  faut  que  l'inspiration  du  maître  se  combine  avec 
l'inspiration  du  chanteur.  Le  trio  des  bandit*  reste  toujours  le  meilleur 
morceau  de  l'o'.  ;>le  de  AVartel  a    -     tient  à  merveille 

certaines  parti-  ~   C     jeune  borna    .  Duprez  a  .       mble 

prendre  plu-  puis  qu'il  entend  chanter  sou  maître  à  ses 

ç    indit  en  talent  ,  abs- 

parlei        MI  on  dit  q  rôle  loi 

qu'il  est  facile  de  r  r  a  1 a  t 

dredi  .la  -  -  •  lit  un  éclat 

inusitée  la  présence  de  la  famii.  nlrc 


G'f.  REVUE    DE    PARIS. 

la  reine  et  Mmc  la  duchesse  d'Orléans;  M.  le  duc  d'Orléans,  M.  le  duc 
de  Nemours ,  M.  le  duo  de  Joinrille ,  occupaient  le  fond  de  la  I  je.  Sitôt 
après  le  quatrième  acte  la  famille  royale  s'est  retitée;  une  foule  nom- 
breuse attendait  leurs  majestés  dans  la  nie  Lepelletier  et  sur  les  boule- 
vards, pour  les  saluer  à  leur  passage. 


Quelques  fautes  d'impression  se  sont  glissées  dans  le  texte  de  la  chan- 
son que  nous  avons  publiée  dans  noire  dernier  numéro;  nous  pr<  lit":  - 
cette  occasion  pour  publier  séparément  aujourd'hui  les  paroles  de  cette 
Cbarmaule  fantaisie.  >,<•*  lecteurs  verront  ,  en  les  lisant,  avec  quel  soin 
curieux  M.  Meyerbeer  s'est  appliqué  à  rendre  chaque  mot  dans  sa  plus 
fine  expression,  et  connue  il  a  toujours  réussi  à  merveille. 

Je  sais  une  chanson 
Qu'au  printemps  m'ont  apprise 
I.  is  ruisseaux  et  la  brise 
El  les  fleurs  du  buisson, 
Où  je  me  suis  assise. 

Le  soleil  jeune  et  beau , 
Eu  tressant  sa  couronne  , 
l.a  dit  mieux  que  personne; 
El  le  petit  oiseau 
Dans  son  nid  la  fredonne, 

Comme  aussi  le  lézard  , 

Couché  sur  l'herbe  ardente, 
I  a  dit  à  chaque  plante. 

Gimarose  et  Mozart , 

Et  tous  ceux  que  je  chante, 

N'ont  rien  fait ,  mon  ami  , 
I  >'aus*i  doux  ,  d'aussi  tendre  ; 

Et  je  veux  vous  l'apprendre  , 

Quand  ,  sur  le  pré  fleuri  , 

l.a  lune  •  a  descendre. 

\  .'ils  la  saurez  bientôt , 

El  pour  toute  la  vie  , 

Si  je  vous  la  confie  ; 

E  le  n'a  qu'un  seul  mot  , 

Q  l'un  son  ,  qu'une  harmonie  . 

El  ee  mot  c'est  :  Amour. 
Le-;  i  av.. us  (|c  lumière 

1  i  les  fleui  -  de  la  terre 
La  chantent  tout  le  jour 

Dani  l'herbe  pnulamei  e. 

P.   Br.NNAlRI 


•  fl  S  >«*4  B*M  M  MM  M  •«••  •«  *•  •«+•»«»«  M 


AVENTURES 


DU   GRAND  BALZAC, 


POUR  FAIRE    SUITE   AUX   MYSTIFICATIONS 
DU  PETIT   POINSINET. 


III.  —  LE   VOYAGE  AU  CHATEAU   D'aRTUÉMCE. 

Les  cris  désolés  de  M"c  de  Chenillac  n'avaient  pas  laissé  que  de 
produire  certaine  impression  de  regrets  sur  l'orgueill  "ux  esprit  de 
Jean-Louis  Guez,  qui  sacrifiait  ainsi  un  attachement  dévoué  de 
vingt  années  à  une  passion  problématique  enflée  par  l'amour- 
propre  littéraire  et  environnée  d'un  ridicule  mystère.  II  se  repentit 
un  moment  de  s'être  si  vite  décidé  à  suivre  son  conducteur  inconnu, 
et  tomba  dans  une  muette  préoccupation  ,  où  les  souvenirs  du 
château  de  Balzac  se  présentèrent  en  foule  à  sa  mémoire,  comme 
autant  de  reproches  qui  gourmandaient  son  départ  et  le  rappe- 
laient en  arrière.  Il  eut  la  bouche  ouverte  pour  ordonner  au  co- 
cher d'arrêter,  il  se  pencha  à  la  portière  pour  s'apprêter  à  des- 
cendre; mais  un  coup  d'œfl  jeté  hors  de  la  voiture  l'y  retint 
immobile  à  côté  de  son  rilencietu  compagnon.  L'orage,  qui  avait 
ramené  la  bergère  AJcinadure  au  bercail,  vouait  d'éclater  avec 
violence;  la  pluie  tombait  à  largos  gouttes,  et  le  vent,  soufflant  du 
nord,  la  poussait  par  tourbillons,  de  telle  sorte  qu'un  incendie 

TOME  XLI1I.      juillet.  5 


GO  REVUE  DE   PARIS. 

n'eût  pas  résisté  à  ce  déluge  qui  détrempa  les  chemins,  remplit  les 
fossés,  et  changea  en  petits  torrens  les  ruisseaux  que  traversait 
la  route  sur  des  ponts  de  bois  vermoulus. 

Le  sieur  de  Halzac,  qui  n'avait  pas  pris  le  temps  de  mettre  un 
habit  de  voyage,  fit  la  grimace,  car  il  songeait  à  la  figure  qu'il  ferait 
en  revenant  à  pied,  par  la  pluie  et  le  vent,  aver  sa  robe  de  taf- 
fetas flambé,  ses  souliers  et  ses  bas  rouges,  ses  hauts-de-chausses 
sans  aiguillette  et  sa  calotte  écarlate.  Il  soupirs  en  regardant  le 
ciel  chargé  de  nuages,  qui  semblaient  crever  à  la  fois,  et  en  son- 
na M  det'.henillacqui  restait  seule  à  garder  ses  moutons;  mais 
«  remords  lin  passager,  et  l'image  d'Arthénice  n'eut  qu'à  parai- 
lie  pour  en  triompher  :  Arlhénice  devait  être  à  la  fois  la  plus  belle 
des  nymphes  et  la  plus  illustre  des  princesses;  Arlhénice  allait  ré- 
chauffer d'un  nouveau  feu  le  génie  de  Balzac.  A  cette  pensée  ras- 
surante, il  se  sentit  animé  du  désir  de  poursuivre  une  a\enture 
qui  avait  commencé  sous  des  auspices  si  extraordinaires  et  qui  ne 
prenait  pas  encore  une  tournure  trop  désagréable;  il  examina  pour 
la  première  fois  son  compagnon  de  voyage,  et  les  conjectures  qu'il 
tira  de  cet  examen  rapide  s'accordèrent  avec  l'idée  qu'il  s'était 
faite  du  rang  élevé  et  de  la  fortune  de  son  Arlhénice. 

I  ■  compagnon  de  voyage  n'avait  pourtant  ni  l'air,  ni  l'habit  d'un 
chrétien  :  il  portait  un  de  ces  accoutremens  de  fantaisie,  aussi 
somptueux  que  bizarres,  qui  étaient  en  usage  dans  les  ballets  de 
la  cour  et  qui  ne  dépendaient  que  du  caprice  des  danseurs.  Le 
burlesque  costume  de  l'inconnu  semblait  avoir  été  imaginé  pour 
représenter  quelque  seigneur  oriental,  d'après  les  description! 
extravagantes  que  les  romanciers  appliquaient  à  l'empire  de 
Trébizonde  ou  au  royaume  de  Perse  :  c'était  une  suite  de  tuni- 
que de  soie  jaune-serin ,  descendant  aux  genoux  et  dentelée  à  l'en- 
tour,  avec  des  dessins  en  or  et  en  pei  les  but  la  poitrine  et  les  man- 
che-,; une  collerette  qui  montait  jusqu'aux  oreilles  n'empêchait 
pas  de  \  oir,  à  découvert ,  le  haut  de  la  poitrine  velue  de  08  pei  ms> 

lia;/  .  sous  les  chaînes  et  les  colEers,  parmi  lesquels  on  remarquai 
l  ordre  de  Saint-Michel,  comme  on  de  ces  anachronismes  usités 
dans  l's  décorations  théâtrales  de  cette  époque;  un  gros  turban, 

roulé  en  fbl  me  de  poire  reuvei  lée,  CS1  BCtél  i>ait  le  pays  auquel  on 
avait  prétende  emprunter  ce  costume j  mais  la  vérité  locale  était 

étrangement  coin;  rOmisC  par  le   mélange  des    mod<  s   français 


REVUE   DE    PARIS.  67 

qui  revendiquaient  un  baudrier  à  franges,  supportant  sa  lourde 
épée  à  poignée  d'acier,  une  paire  de  chausses  en  laine  violette, 
avec  leurs  jarretières  nouées  au-dessus  du  mollet,  et  une  paire  de 
bottines  à  tige  évasée,  en  cuir  de  cerf,  armées  de  leurs  éperons; 
un  petit  manteau  de  velours  vert  râpé  ,  sur  lequel  on  avait  brodé 
à  la  hâte  les  chiffres  entrelacés  de  Balzac  et  d'Arthénice,  com- 
plétait la  livrée  de  ce  chambellan  d'une  princesse  imaginaire. 

Le  visage  du  porteur  de  cet  habit  n'aidait  pas  à  reconnaître 
quelle  était  l'origine  de  la  mascarade  ;  ce  visage  qu'on  avait  le  droit 
de  croire  assez  laid,  puisqu'il  se  cachait  entre  des  cheveux  roux 
abondans,  d'épaisses  monstaches  et  une  barbe  noire  frisée,  lais- 
sait voir  cependant,  sous  des  sourcils  touffus,  les  yeux  les  plus 
malins  que  l'Orient  ait  jamais  produits  :  ces  yeux-là  se  Axaient  con- 
tinuellement sur  le  sieur  de  Balzac,  avec  une  expression  tellement 
sardonique  et  joviale,  que  celui-ci  en  conçut  des  inquiétudes  que 
dissipa  heureusement  la  conversation  respectueuse  de  l'envoyé 
d'Arthénice,  lequel  avait  pourtant  manqué,  deux  ou  trois  fois,  de 
perdre  son  sérieux.  La  pluie  redoublait,  au  lieu  de  cesser,  et  la 
route  devenait  plus  mauvaise  à  chaque  instant. 

—  En  avons-nous  pour  long-temps  à  voyager  ainsi,  monsieur? 
demanda  Jean-Louis  Guez,  qui  prévoyait  que  la  voiture  finirait 
par  s'embourber. 

—  Je  vous  mène  à  l'immortalité,  monsieur  de  Balzac,  répondit 
le  quidam  en  se  tenant  la  tète  à  deux  mains  pour  saluer  son  voisin 
qu'il  gratifia  d'un  bon  coup  de  turban,  capable  d'étourdir  une 
plus  forte  cervelle. 

—  Holà,  monsieur,  étes-vous  de  la  race  des  chèvres  et  des  bé- 
tes  à  cornes?  s'écria  Balzac,  qui  se  fût  regimbé  davantage  s  il 
avait  soupçonné  quelque  méchante  intention  dans  ce  rude  salut 
qu'il  mit  sur  le  compte  d'une  politesse  exotique. 

—  Eh  !  monsieur!  répliqua  l'homme  au  turban  piqué  de  la  ques- 
tion qu'on  lui  adressait,  sans  penser  faire  une  épigramme  à  bout 
portant:  si  mon  bonnet  savait  parler,  il  vous  eût  dit  quelque  belle 
impertinence;  mais  prenez  acte  qu'il  ne  se  plaint  pas  même. 

—  Il  s'en  est  fallu  de  peu  que  mu  BM  fendissiez  le  Cl  âne;  mais. 
Dieu  merci!  comme  il  était  plein  d'Arthénice ,  il  a  résisté  au  choi  . 

—  L a  Faculté  mettra  ses  bériclefl  pour  voir  s'il  n'est  pas  fêlé, 
monseigneur,  ce  qui  serait  un  irréparable  dommage. 

5. 


68  REVUE    DE    PARIS. 

—  A  quelle  heure  arriverons-nous  au  palais  de  la  divine  Ar- 
thénice?  dit  Balzac  qui  était  bien  éloigné  de  supposer  qu'on  pût  le 
railler  en  face. 

— Cela  dépendra  des  rencontres  que  nous  pourrons  faire,  mon- 
seigneur. 

—  Quelles  rencontres?  demanda  Jean-Louis  Guez  avec  cette 
défiance  vague,  naturelle  aux  gens  qui  n'ont  jamais  perdu  de  vue 
le  clocher  de  leur  village,  et  qui  se  trouvent  un  jour  transportés 
hors  de  chez  eux  ;  est-il  quelque  danger  à  courir? 

—  Ohl  ne  craignez  rien,  monsieur  de  Balzac,  l'horrible  temps 
qu'il  fait  n'invitera  pas  les  voleurs  à  sortir  de  leur  fort,  je  l'espère . 

—  Il  y  a  donc  des  voleurs?  s'écria  l'auteur  tout  ému  de  cette 
conGdence,et  s'attendant  à  les  voir  paraître;  des  voleurs  aux 
portes  d'Angouléme! 

—  Ce  sont  de  fâcheux  voisins ,  qui  tueraient  un  génie  sans  avoir 
plus  de  scrupule  que  si  c'était  une  mouche.  Leur  chef  Bobert  n'é- 
pargne personne. 

—  Je  vous  accuse  d'imprudence  pour  avoir  tenté  l'avarice  de  ces 
malfaiteurs,  en  venant  dans  ce  beau  carrosse  doré  par  des  che- 
mins déserts. 

—  Il  faut  bien  courir  quelques  chances  pour  s'emparer  du  plus 
grand  homme  de  la  chrétienté.  Quant  à  moi,  je  suis  si  fort  ravi  de 
vous  voir  en  face ,  que  je  ne  croirais  pas  payer  trop  chèrement  cet 
honneur  et  ce  plaisir  au  prix  de  tout  mon  sang. 

—  Je  vous  remercie,  monsieur,  du  compliment  ;  mais  je  ne  vois 
point  la  nécessité  qu'il  y  a  de  s'exposer  à  tomber  dans  les  mains  des 
brigands. 

—  Quoi!  monsieur  de  Balzac,  auriez-vous  apporté  des  trésors 
avec  vous?  un  seul  de  vos  manuscrits  nous  attirerait  ce  coquin  de 
Bobert  sur  les  brai  ! 

—  Non,  monsieur,  tous  mes  manuscrits  sont  demeurée  en  ma 
maison  de  Balzac,  enfermés  sous  dé  dans  mon  cabine!  d'étude. 

—  Alors  j'appréhende  que  les  voleurs  ne  profitent  de  votre  ab- 
sence pour  enlever  ce  butin  précieux,  qui  enrichirait  un  royaume. 

—  Oh!  ne  vous  inquiétez  pas,   monsieur,  la  maison   Mt  bien 
close,  et  mes  gens  font  le  guet;  d'ailleurs  il  existe  des  copies  de 
manuscrit-. 

—  Je  suis  bien  lise  qu'Ai  ne  puissent  se  perdre  comme  une  par- 


REVUE  DE   PARIS.  69 

tie  des  histoires  de  Tite-Live  et  de  Tacite  ;  je  voudrais  rassurer  là- 
dessus  la  postérité. 

—  Monsieur,  ce  n'est  pas  que  le  temps  me  semble  long  en  votre 
compagnie,  mais  mon  estomac  se  souvient  qu'il  n'a  rien  pris. 

—  Patience,  mon  excellent  monsieur  de  Balzac,  nous  arriverons 
tôt  ou  tard,  et,  comme  dit  Pathelin,  vous  tâterez  de  l'oie. 

—  Il  me  fâche,  vraiment,  que  ce  voyage  n'ait  pas  été  mieux 
préparé,  dit  en  soupirant  Balzac,  qui  commençait  à  regretter 
son  logis,  et  qui  était  déjà  impatient  d'y  rentrer;  j'aurais  choisi 
d'abord  une  meilleure  saison  ,  et ,  en  tout  cas ,  un  meilleur  temps. 

—  Bah!  le  temps  sera  superbe  avant  une  heure,  et  voici  Phé- 
bus  qui  forge  ses  rayons  derrière  ces  nuages  que  chasse  le  vent. 

—  Tenez,  monsieur,  il  serait  plus  sage  de  revenir  à  Balzac,  et 
d'y  attendre  que  les  routes  soient  praticables  ;  nous  dînerions  au 
moins  ! 

—  Y  pensez-vous?  reprit  l'étranger,  qui  trembla  d'échouer  dans 
une  entreprise  où  il  avait  si  heureusement  débuté  :  Mroc  Arthénice 
a  fait  tuer  le  veau  gras  pour  votre  bienvenue;  elle  a  dépéché  ses 
fourriers  le  long  de  la  route,  et  elle  ne  boira,  ne  mangera,  ne  dor- 
mira, jusqu'à  ce  qu'elle  vous  sache  arrivé  sain  et  sauf;  si  je  ne  vous 
amenais  point  à  elle,  je  ne  serais  plus  bon  à  jeter  aux  chiens. 

—  Eh  bien!  monsieur,  si  vous  refusez  de  me  reconduire  chez 
moi,  dit  Balzac,  que  la  crainte  des  voleurs,  les  difficultés  du  che- 
mins, la  fatigue  d'un  voyage  et  l'incertitude  du  but  avaient  invité 
à  prendre  un  parti  prompt  et  décisif,  je  m'en  vais  retourner  à  pied. 

—  A  pied ,  par  l'orage  ,  seul ,  au  milieu  des  champs  !  Vous  avez 
donc  juré  de  vous  faire  dévaliser  et  assassiner  par  la  bande  de 
Robert? 

—  J'ai  juré  de  remettre  ce  voyage  à  une  occasion  plus  favorable, 
et  j'en  écrirai  à  l'adorable  Arthénice  pour  m'excuser. 

—  Il  n'est  pas  possible  que  vous  prétendiez  faire  cette  folie,  mon- 
seigneur, à  moins  d'une  gageure  ou  d'un  amour  particulier  des 
rhumes,  qui  ne  cessent  de  pleuvoir;  vous  êtes  assez  chrétien  pour 
n'avoir  que  faire  de  ce  second  et  copieux  baptême. 

—  Trêve  de  raisons,  monsieur!  dit  Balzac,  dont  l'obstination 
s'enracinait  davantage  par  les  efforts  qu'on  faisait  pour  la  vaincre: 
je  m'aperçois ,  un  peu  tard,  que  je  n'eusse  pas  dû  m'abandonner 
si  aisément  à  votre  foi,  et  je  vous  donne  le  bonjour. 


70  REVUE    DE    PARIS. 

—  Moi ,  monsieur,  je  ne  vous  le  donne  pas  ,  je  vous  le  prête,  ré- 
pliqua brusquement  et  avec  humeur  le  ravisseur  de  Balzac. 

Ce  dernier  avait  crié  au  cocher  d'arrêter  ses  chevaux,  et  avant 
que  le  petit  laquais  ,  qui  était  comme  gelé  dans  ses  guenilles  trem- 
pées de  pluie  et  déteintes  sur  son  corps,  fût  descendu  pour  aider  les 
personnes  de  la  voiture  à  mettre  pied  à  terre ,  Balzac ,  que  la  résis- 
tance affermissait  dans  ses  résolutions,  avait  ouvert  la  portière, 
et  s'était  élancé  dehors  pendant  que  le  carrosse  continuait  de  rou- 
ler en  cahotant  au  milieu  de  la  boue.  L'homme  au  turban  ne  s'at- 
tendait pas  à  une  fuite  si  rapide  ;  et  d'ailleurs,  il  n'eût  point  réussi 
à  s'y  opposer  :  il  resta  donc  à  sa  place,  tout  stupéfait  de  la  dispa- 
rition de  son  voisin  ,  et  allongea  seulement  la  tète  pour  suivre  des 
yeux  la  retraite  de  cet  insensé,  qui  ne  tenait  compte  ni  de  la  dis- 
tance ,  ni  du  temps,  ni  de  son  costume  peu  analogue  au  rôle  de 
voyageur  pédestre  ;  mais ,  dans  la  précipitation  de  ce  mouvement, 
le  turban  et  la  perruque,  dont  l'officier  d'Arthénicc  était  affublé, 
se  dérangèrent  de  telle  sorte  que  Balzac,  s'il  avait  été  témoin  de 
l'accident,  n'eût  pas  hésité  à  reconnaître  son  ennemi  Bautru  sous 
ce  déguisement. 

Balzac,  pendant  ce  temps-là,  avait  lieu  de  se  repentir  d'avoir 
quitté  la  voiture  dans  le  moment  où  elle  devenait  plus  utile  que 
jamais;  car,  en  cet  endroit,  la  route,  rompue  parle  passage  des 
eaux,  formait  une  espèce  de  marais  semé  de  lundi  ici  es,  dans  les- 
quelles s'enfonçaient  les  roues  jusqu'au  moyeu,  et  les  chevaux 
jusqu'au  ventre.  Les  champs,  que  traversait  cette  route,  étaient 
encore  plus  inabordables  pour  un  piéton,  qui  n'aurait  jamais  pu 
se  tirer  des  terres  labourées  ;  en  outre,  ces  champs,  clos  de  haies 
fivea  et  de  fossés  pleins  d'eau  ,  eussent  entravé  la  marc  lie  d'une 

armée. Cependant  la  proie  ne  tombait  plus  que  comme  me  rosée 

imperceptible,  et  le  vent  écartait  les  nues  oragBUSOS,  entre  les- 
quelles brillaient  quelques  trouées  bleues,  qui  promettaient  HO 
ciel  serein  pour  le  reste  de  Is  journée. 

Mais  l'infortuné  Balzac  ne  s'était  pas  précautionné  de  chaussure 
solide  pour  s'a\  enturer  intrépidement  dans  ce  terrain  rlngeui  -  I 
glissant  :  il  fi  émit  de  s'être  engagé  au  milieu  de  l'eau  et  de  la  boue 
avec  ses  smilieis  de  niai  ipipiin  à  mruds  de  rubans,  et  »a  longue 
robe  de  taffetas  flambé.  Il  tint  bon  pourtant,  et  ne  regarda  pas 
derrière  loi  s  il  pouvait  regagner  la  voiture:  il  continua  de  s'em- 


REVUE   DE   PARIS.  71 

bourber  le  plus  héroïquement  du  monde,  sans  réfléchir  qu'il  avait 
environ  deux  lieues  à  faire  par  ces  affreux  chemins  pour  rentrer 
chez  lui  ;  mais  il  n'alla  pas  loin  avant  de  rencontrer  un  obstacle  à  sa 
retraite  et  le  repentir  de  sa  trop  courageuse  tentative  :  il  mit  le 
pied  dans  un  bourbier  et  y  glissa,  comme  sur  un  frais  gazon;  il 
n'eût  pas  été  plus  mollement  étendu  parmi  les  herbes  qu'au  milieu 
de  cette  boue  liquide  qui  le  trempa  tout  entier  d'une  teinture  uni- 
forme, sans  qu'on  pût  deviner  quelle  avait  été  la  couleur  primitive 
de  sa  robe  de  taffetas  flambé.  Ce  ne  fut  pas  sans  effort  qu'il  par- 
vint à  sortir  de  ce  lit  douillet,  en  y  laissant  sa  chaussure  et  sa 
coiffe. 

Bautru,  qui  avait  vu  de  loin  la  chute  du  présomptueux  Balzac, 
poussa  un  tel  éclat  de  rire,  que  celui-ci  en  eût  été  scandalisé  et 
peut-être  éclairé,  s'il  avait  pu  l'entendre;  mais  le  masque  de 
boue  qui  le  couvrait  jusqu'aux  oreilles,  le  rendait  sourd  et  aveu- 
gle. Bautru  se  rejeta  au  fond  du  carrosse  pour  rire  à  son  aise,  et, 
chaque  fois  qu'il  se  penchait  pour  regarder  la  contenance  piteuse 
de  sa  victime  secouant  ses  habits  et  se  séchant  au  soleil  comme 
un  pourceau  qui  vient  de  patauger  dans  la  marre,  il  était  saisi  d'un 
nouvel  accès  de  gaieté,  qu'il  étouffait  à  grand'peine;  enfin,  il  vint 
à  bout  de  la  modérer  et  de  se  donner  un  air  chagrin ,  mieux  ap- 
proprié à  la  triste  situation  de  Balzac,  qui,  honteux  de  sa  més- 
aventure, n'osait  faire  un  pas  ni  en  avant,  ni  en  arrière,  et  se 
trouvait  également  hors  d'état  de  paraître  aux  yeux  d'Arthénice 
ou  d'Alcinadure.  Bautru  se  montra  de  nouveau  à  la  portière,  et 
fit  signe  à  Balzac  de  venir  reprendre  sa  place  dans  la  voiture. 

—  Ah  !  monsieur  de  Balzac,  lui  cria-t-il,  les  Muses  se  sont  fait 
un  voile  de  leur  jupe,  pour  ne  pas  avoir  en  spectacle  les  suites  de 
ce  faux  pas. 

—  Ah!  monsieur,  répondit  Balzac,  je  suis  un  homme  déshonoré 
si  la  belle  Arthénice  me  voit  en  cet  équipage! 

—  J'entends  bien  aussi  qu'elle  ne  vous  verra  pas,  et  je  vais  vous 
conduire  au  château  d'un  seigneur  de  nos  amis ,  où  vous  trouve- 
rez du  linge  blanc  et  des  hardes  propres.  Ensuite,  nous  continue- 
rons notre  route  jusqu'au  palais  des  Amans-Fortunés. 

—  Quel  est  ce  palais  dont  je  n'ai  jamais  oui  parler,  et  qui  n'est 
point  au  pays  d'AngOUmois,  s'il  vous  plaît? 

—  Ces!  le  «"jour  de  très  haute  et  très  puissante  dame  Arihé-~i 


72  REVUE    DE    PARIS. 

nîcc,  qui  y  tient  sa  cour,  et  qui  vous  prépare  une  réception  digne 
d'un  demi-dieu. 

—  Je  mourrais  de  honte,  si  j'étais  surpris  dans  un  tel  état  par 
quelque  personne  de  distinction.  Je  vous  demande  le  secret  sur 
mon  accident,  monsieur  le  chevalier  d'honneur,  et  je  compte  bien 
que  vos  gens  le  garderont  aussi,  afin  que  je  puisse  paraître  sans 
rougir. 

—  Assurément,  monsieur  de  Balzac,  nous  aurons  tous  la  bouche 
close,  car  un  homme  de  votre  sorte  ne  peut  se  laisser  choir  sans 
que  les  empires  en  soient  ébranlés. 

Balzac  ne  répondit  rien,  non  que  l'image  lui  semblât  exagérée, 
mais  parce  qu'il  grelottait  de  froid  sous  ses  vétemens  mouillés;  il 
s'enveloppa  dans  un  petit  manteau  que  lui  fit  offrir  Bautru,  et  re- 
monta dans  le  carrosse,  où  il  continua  de  grelotter  et  de  se  taire, 
malgré  les  doléances  de  son  compagnon,  qui,  sous  prétexte  de  le 
plaindre,  n'épargnait  rien  de  ce  qui  pouvait  mieux  blesser  au  vif 
son  amour-propre. 

—  Est-ce  la  première  fois  que  vous  vous  laissez  choir  de  cette 
manière?  lui  demandait-il  en  jouant  la  compassion  et  rétonnement. 

—  Pourquoi  cette  question?  reprit  Balzac,  piqué  de  l'insistance 
qu'on  mettait  à  lui  rappeler  une  catastrophe  qu'il  eût  voulu  oublier. 

—  Ces t que  vous  êtes  admirablement  tombé,  monsieur  de  Balzac. 

—  Admirablement!  s'écria  Balzac,  étourdi  de  l'expression;  vous 
n'excellez  pas  dans  le  choix  (les  épitlièles. 

—  Préférez-vous  merveilleusement,  ou  bien  incomparablement? 
je  veux  dire  qu'on  ne  tombe  pas  de  semblable  façon  ,  ri  l'on  n'en  a 
pris  l'habitude;  certes  ce  n'es!  pas  une  petite  affaire  que  de  savoir 
tomber  avec  grâce  an  plus  bel  endroit,  sans  jeter  le  moindre  cri... 

—  Trêve ,  monsieur,  je  vous  prie,  car  nonobstant  vos  éloges, 
je  gourmande  ma  maladresse;  n'ai-jc  pas  le  visage  bien  accom- 
modé? 

—  Lefl  gens  qui  vous  connaissent  pour  ce  fameux   génie  que 

vous  savez,  ne  seraient  pas  empêchés  de  vous  embrasser? 

—  Opendant,  si  nous  rencontrons  quelque  SOUrOS  d'eau  \i\e. 

je  descendrai  pour  y  laver  ma  Bgure  el  mes  mains,  afin  de  me 
présenter  plus  honnêtement  devani  des  étrangers.  Tenet,  mon- 
sieur, si  nous  étiex  un  p  u  de  mes  amis,  vous  me  raméneriei  plu- 
tôt en  ma  maison  de  Balzai  ' 


REVUE    DE    PARIS.  73 

—  Non,  monseigneur;  lorsqu'on  vous  possède,  on  ne  veut  plus 
vous  lâcher,  et  par  la  mordieu  !  je  ne  vous  lâcherai  point  maintenant  ! 

Balzac,  qui  se  trouvait  à  la  merci  de  son  guide,  par  suite  de  la 
distance  de  chemin  qu'ils  avaient  déjà  parcourue  et  de  la  nécessité 
où  il  était  de  changer  d'habits,  n'essaya  plus  d'échapper  de  force 
à  l'envoyé  d'Arthénice,  et  regarda  dans  la  campagne  s'il  ne  dé- 
couvrirait pas  le  château  qui  devait  lui  donner  l'hospitalité.  Le  soleil 
avait  reparu,  et  le  ciel,  redevenu  serein,  annonçait  que  la  soirée 
serait  belle,  quoique  la  température  eût  été  refroidie  par  l'orage 
et  que  la  pluie  eût  formé  des  ruisseaux  qui  s'écoulaient  de  tous 
côtés.  Le  carrosse  roulait  moins  péniblement  dans  un  chemin  de 
sable  que  les  eaux  n'avaient  pas  tout-à-fait  défoncé,  et  qui  ména- 
geait ainsi  les  forces  presque  épuisées  des  deux  chevaux  poussifs 
que  Bautru  ramenait  à  l'écurie  de  la  poste  de  Maule,  où  il  les  avait 
loués. 

Lorsque  la  voiture  passa  le  pont  de  Cheret,  qui  est  à  deux  lieues 
de  Balzac,  et  qui  traverse  un  ruisseau  encaissé  dans  un  lit  glai- 
seux, creusé  en  ravine  par  les  débordemens,  le  malavisé  Jean- 
Louis  Guez  eut  l'idée  fatale  de  s'arrêter  un  moment  pour  faire  des 
ablutions  préliminaires  et  pour  effacer,  du  moins  sur  son  visage, 
les  traces  de  sa  chute.  Bautru,  ne  prévoyant  pas  ce  qui  arriverait, 
voulait  l'empêcher  de  mettre  pied  à  terre  ;  mais  il  ne  put  encore 
une  fois  triompher  de  l'obstination  de  Balzac,  qui  força  le  cocher 
de  retenir  ses  chevaux,  et  qui  s'achemina  gravement  vers  le  ruis- 
seau, pendant  que  Bautru  riait  aux  larmes,  en  le  voyant,  tout 
crotté,  conserver  la  majesté  et  les  grands  airs  d'un  empereur  ro- 
main. Mais  cette  majesté  ne  tarda  point  à  faire  naufrage.  La  berge 
du  ruisseau  était  rapide  et  glissante;  pas  une  touffe  d'herbe,  pas 
un  caillou  pour  servir  de  point  d'arrêt  dans  une  descente  diffi- 
cile; aussi  Balzac  fut-il  entraîné  par  son  propre  poids  et  lancé  au 
milieu  de  l'eau,  comme  une  chaloupe  qui  part  du  chantier  ;  il 
n'eut  pas  même  le  temps  de  crier,  avant  d'entrer  la  tête  la  pre- 
mière dans  le  ruisseau. 

Le  ruisseau  n'était  pas  profond,  par  bonheur,  et  le  sieur  de 
Balzac  tenait  trop  à  la  vie  pour  ne  pas  la  défendre  de  tout  boo  pou- 
voir contre  un  péril  momentané;  il  ne  resta  donc  pas  immobile  au 
fond  de  l'eau,  tout  étonné  qu'il  fût  de  s'y  trouver  sans  se  rendre 
compte  des  circonstances  de  cette  seconde  chute;  il  se  débattit  au 


7i  REVUE    DE    PARIS. 

contraire  avec  tant  de  vivacité,  qu'il  se  releva  sur  les  genoux  et 
reprit  haleine,  en  vomissant  l'eau  qu'il  avait  avalée  et  en  égouttant 
celle  qui  trempait  ses  cheveux  et  ses  habits;  il  faisait  une  si  piteuse 
grimace,  plongé  à  mi-corps  dans  le  ruisseau  et  semblable  à  un 
triton  qui  apparaît  à  la  surface  des  flots,  que  Bautru  s'abandonna 
malgré  lui  à  une  bruyante  hilarité,  et  plus  il  s'efforçait  d'en  ré- 
primer les  éclats,  plus  il  redoublait  le  fou  rire  qui  l'aurait  trahi 
certainement,  si  Balzac  n'eût  pas  été  tout-à-fait  troublé  et  assourdi 
par  son  baptême  imprévu  ;  mais  le  piteux  adorateur  d'Arthénice 
avait  peine  à  se  reconnaître,  et  ne  sachant  pas  encore  où  il  était, 
croyait  toujours  entendre  le  murmure  de  l'eau  remplissant 
oreilles:  il  rouvrait  les  yeux  sans  distinguer  les  objets  et  marchait 
au  hasard  dans  le  ruisseau  sans  pouvoir  en  sortir  ;  car  partout  les 
bords  étaient  très  élevés.  Les  rires  de  Bautru  se  mêlaient  à  ceux 
du  cocher  et  du  laquais,  qui  ne  se  pressaient  pas  d'aller  porter 
secours  à  Balzac  qu'ils  eussent  laissé  se  noyer,  avant  de  lui  tendre 
la  main. 

Ce  triste  sort  n'était  pas  à  craindre  pour  Balzac,  qui  avait  de 
l'eau  jusqu'à  la  ceinture  et  qui  commençait  à  sentir  combien  cette 
eau  était  glacée  ;  il  entreprit  d'escalader  la  berge  en  s'aidant  des 
pieds  et  des  mains,  en  se  hissant  le  long  d'une  pente  escarpée; 
mais  à  peine  fut-il  hors  de  l'eau,  qu'il  y  ret.»mba  brusquement  et 
v  entra  jusqu'au  menton  en  > 'av.  u  ;lant  lui-même  par  les  celab< 
sures  qu'il  lit  jaillir  à  la  ronde.  Bautru,  à  cette  vue,  se  remit  à 
rire  de  plus  belle  et  ne  prit  même  plus  la  précaution  de  se  CM  her; 
niai>  Balzac  n'aurait  pas  entendu  le  canon  tiré  en  son  honneur:  il 
ne  >"ii,<  .ut  qu'à  quitter  son  rôle  aquatique  et  à  se  retrouver  sur 
un  terrain  solide.  Il  tra\  aillait  donc  sans  relâche  à  gagner  le  bord  : 
et  lorsqu'il  espérait  l'avoir  atteint,  il  glissait  d'un  seul  trait  et  re- 
pn  nait  un  nouveau  bain  où  il  buvait  plus  ou  moins  d V au  en  se 
recommandant  a  des  saints  et  saintes,  parmi  lesquelles  il  plaçait 
Alcinadure  et  Arthénù  e  ;  puis,  il  renouvelait  ses  tentatives  infruc- 
tueuses, gravissait  le  long  des  rives,  en  fouillant  la  glaise  .1 
ses  ongles  et  retenait  sans  cesse,  plus  fatigue  ,  plus  transi  el  plus 
meurtri,  à  >nn  point  de  départ.  Il  ne  faisait  que  grimper,  glisser, 
plonger,  eternuer  et  gémir,  Bautru  était  bleu  à  force  de  rire  et 
de  se  tordre,  en  préféra  de  cette  scène  comique  qu'il  eût  souhaité 
offrir  au  cardinal  de  Richelieu. 


REVUE    DE    PARIS.  75 

—  Ah!  monsieur  de  Balzac,  lui  cria-t-il  en  feignant  de  s'api- 
toyer sur  sa  position  moins  dangereuse  que  désagréable,  que  cette 
eau  doit  être  froide  ! 

—  Ah!  c'est  vous,  monsieur!  reprit  Balzac  à  qui  cette  voix  dou- 
cereuse rappela  qu'il  n'était  pas  seul  ;  n'admirez-vous  pas  mon 
infortune? 

—  L'antiquité  n'offre  pas  un  héros  qui  vous  vaille ,  répliqua 
Bautru  qui  voulut  l'exciter  à  continuer  ses  plaisantes  culbutes;  je 
raconterai  à  la  belle  dame  qui  m'envoie  l'intrépide  courage  que 
vous  avez  à  triompher  des  obstacles  et  à  trancher  de  l'Hercule. 

—  Racontez  ce  que  bon  vous  semblera  ;  mais  si  vous  êtes  chré- 
tien ,  venez  à  mon  aide  et  n'attendez  pas  que  je  me  noie. 

—  En  vérité,  je  ne  conçois  pas  qu'une  personne  qui  sait  écrire 
comme  vous,  sache  si  bien  nager  !  dit  Bautru  après  que  Balzac  eut 
glissé  pour  la  douzième  fois  dans  le  ruisseau  qui  grossissait  à  cha- 
que instant  par  l'écoulement  des  eaux  pluviales. 

—  Monsieur,  je  suis  un  homme  mort,  si  vous  tardez  à  me  se- 
courir! reprit  plaintivement  l'auteur  angoumois  qui  n'avait  jamais 
bu  tant  d'eau. 

—  Que  n'étiez-vous  Léandre,  monsieur  de  Balzac,  vous  n'auriez 
pas  assurément  péri  en  franchissant  un  bras  de  mer! 

—  Monsieur,  monsieur!  répétait  Balzac  en  s'attachant  avec  dé- 
sespoir à  une  racine  d'arbre  qu'il  rencontra  au  moment  de  perdre 
pied. 

—  Le  roi  Xerxès  flt  donner  le  fouet  à  l'IIellespont  qui  avait  en- 
glouti sa  (lotte;  que  ferons-nous  à  ce  ruisseau  malhonnête  qui 
vous  retient  et  vous  embrasse  amoureusement?  Il  faut,  pour  le 
tarir,  y  jeter  les  feux  de  votre  éloquence  et  les  flammes  de  votre 
génie. 

—  l'ar  pitié ,  monsieur,  au  nom  d' Arthénice  !  voici  que  jo  meurs  f 
criait  Balzac  qui  ne  se  soutenait  plus  sur  l'eau  qu'avec  des  efforts 
inouis. 

Bautru,  qui  n'interrompait  ses  rires  que  pour  adresser  des  pro- 
pos goguenards  à  Balzac,  ne  se  fût  pas  aperça  du  danger  véri- 
table que  courait  celui-ci ,  las  de  lutter  contre  une  situation  qui 
avait  empiré  à  mesure  qu'il  l'était  flatté  de  l'améliorer;  mais  le 
cocher  \  it  que  le  moindre  retard  aurait  un  résultat  funeste,  et  cou- 
rut, sans  consulter  son  maître,  à  l'endroit  où  Balzac  se  fût  aisé— 


76  REVUE    DE    PARIS. 

ment  retiré  de  l'eau  sans  secours,  s'il  avait  conservé  assez  de 
présence  d'esprit  pour  chercher  le  bord  le  plus  praticable;  en 
effet,  le  cocher  n'eut  qu'à  présenter  le  manche  de  son  fouet  à  ce 
moribond  qui  claquait  des  dents  et  tremblait  de  tous  ses  mem- 
bres, pour  le  ramener  sain  et  sauf  sur  la  rive,  sans  que  Balzac, 
au  sortir  de  ce  bain  glacial ,  eût  la  force  de  remercier  son  libéra- 
teur; pendant  que  ce  dernier  l'emmaillotait  avec  le  manteau  de 
Bautru  elle  portait,  tout  ruisselant,  dans  le  carrosse,  qui  en  fut 
inondé  après  quelques  tours  de  roue. 

—  Ah!  monsieur  de  Balzac,  que  vous  étiez  sublime  au  milieu 
des  flots  écumeux  !  s'écria  Bautru  cuirassé  d'effronterie  et  de  sang- 
froid. 

—  Ah  !  monsieur,  reprit  Balzac  plus  abattu  par  cet  accident  que 
par  le  premier,  je  ne  suis  pas  fait  de  fer  pour  revenir  de  cette  hor- 
rible épreuve.  Ne  me  ramenez-vous  pas  en  ma  maison  de  Balzac  où 
je  serai  plus  à  l'aise,  en  cas  que  je  doive  mourir? 

—  Point!  monsieur  de  Balzac,  vous  ne  mourrez  pas  de  la  sorte, 
je  vous  l'atteste;  car  ma  vie  est  liée  à  la  vôtre  par  le  même  fll 
d'or  et  de  soie,  la  parque  qui  manie  les  ciseaux  se  nomme  Ar- 
thénice,  et  cette  parque-là  vous  filera  du  bonheur  pour  cent  ans... 

—  Monsieur,  de  grâce,  si  vous  n'ordonnez  pas  qu'on  retourne, 
ordonnez  qu'on  s'arrête  quelque  part  où  j'aie  du  feu  pour  me  sécher? 

—  Tenez,  voilà  un  petit  hameau,  dans  lequel  votre  nom  est 
sans  doute  parvenu,  par  l'entremise  de  vos  livre-. 

—  Monsieur,  ne  me  nommez  pas ,  je  vous  supplie  ,  car  je  tenta 
obligé,  pour  mon  honneur,  de  me  renier  moi-même. 

—  O  sublime  modestie!  s  écria  Bautru,  le>  sept  sages  de  la 
Grèce  no  se  fassent  pas  refusés  am  honneurs  du  triomphe! 

—  llelas  !  monsieur,  dil  Balzac  en  tremblottant  de  tous  ses  mem- 
bres, je  serai  content,  si  je  n'ai  pas  gagné  une  pleurésie. 

—  l'i  donc!  la  pleurésie  n'aurait  pas  l'audace  d'attaquer  voiic 
précieuse  vie;  car,  après  Boas  avoir  fait  ce  tort  irréparable,  elle 

n'oserait  plus  reparaître  dans  le  monde  et  serait  rayée  dfl  la  liste 
des  maladies,  comme  indigne  de  voir  la  lumière. 

—  Je  sois  gelé  jusqu'au  os,  reprenait  Balzac  qaJ  a\  ail  le  t 
violet  ei  pouvait  à  peine  desserrer  les  dette. 

—  Vous  êtes  le  pins  grand  écrivain  dee  an.  iens  et  «les  modemet, 
disait  l'impitoyable  Bautru;  votre  gloire  sera  éternelle. 


REVUE    DE   PARIS.  77 

—  Vous  m'aurez  tué ,  monsieur,  avec  les  meilleures  intentions 
de  me  servir.  Je  regrette  vraiment  de  n'avoir  pas  eu  le  temps  de 
vous  adresser  une  lettre  dans  mes  Œuvres!...  Tenez,  monsieur, 
je  vous  pardonne,  quoiqu'il  m*en  coûte  de  mourir  avant  d'avoir 
mis  la  dernière  main  à  mon  Ministre  d'Etat.  C'eût  été  une  belle 
chose,  et  je  plains  nos  descendans  et  nos  arrière-neveux  d'en  être 
privés.  En  cas  que  je  meure  sans  faire  mon  testament ,  je  vous  prie 
de  dire  que  je  donne  mon  corps  à  l'hôpital  d'Angoulême,  mon 
cœur  à  la  chapelle  de  ma  maison  de  Balzac,  mes  manuscrits 

Le  sieur  de  Balzac,  que  le  froid  avait  saisi  dans  ses  vêtemens 
mouillés  et  collés  sur  sa  peau,  s'imagina  rendre l'ame  et  n'eut  pas 
même  la  force  d'étudier  une  pose  académique  pour  mourir  avec 
dignité  ;  mais  ce  n'était  qu'une  défaillance  qui  lui  ôta  seulement  la 
parole  et  la  faculté  de  se  mouvoir.  Bautru  fut  effrayé  de  la  respon- 
sabilité qu'il  avait  prise  et  des  suites  probablement  trop  sérieuses 
d'une  plaisanterie;  pour  la  première  fois,  il  ne  se  sentit  plus  le 
courage  de  railler,  et  il  resta  muet,  à  considérer  la  figure  altérée 
de  ce  moribond,  qui  n'avait  pu  achever  de  dicter  ses  volontés  su- 
prêmes et  qui  semblait  ne  devoir  jamais  retrouver  la  voix.  Balzac 
sortit  de  cette  espèce  d'évanouissement  et  rouvrit  les  yeux  lorsque 
le  carrosse  entrait  dans  le  petit  hameau  de  Tourier  et  s'arrêtait 
devant  la  première  maison. 

Les  paysans,  ébahis,  accoururent  à  l'envi  pour  examiner  de 
plus  près  ce  magnifique  carrosse  qui  avait  déjà  traversé  leur  ha- 
meau le  matin  même,  et  qui  avait  fait  croire  au  passage  du  roi  ou 
de  M.  le  cardinal,  que  l'opinion  publique  plaçait  partout  derrière 
le  roi;  les  femmes  et  les  enfans  marquaient  plus  d'empressement 
et  de  curiosité  :  ils  entouraient  la  voiture  et  se  haussaient  sur  la 
pointe  des  pieds  pour  voir  ce  qu'il  y  avait  dedans.  Les  habitans  de 
la  chaumière  devant  laquelle  se  trouvait  le  carrosse  sortirent  tout 
émus  de  l'honneur  qu'on  leur  faisait  et  se  persuadèrent  que  leur 
fortune  était  faite,  puisqu'on  grand  personnage  daignait  descendre 
i  li  e  eux.  Bautru,  qui  comprenait  enfin  que  l'état  de  Balzac  exi- 
geait quelque  précaution,  sauta  hors  de  la  voiture,  ferma  la  por- 
tière et  se  présenta  seul  dans  l'intérieur  de  la  maison  où  un  gros 
moine  «le  l'ordre  de  Saint-François  digérait  un  copieux  dîner  en 
sommi  illani  auprès  do  feu. 

—  Bon!  dit  Bautru  en  voyant  pétiller  le  sarment  dans  le  foyer, 


78  REVUE    DE    PARIS. 

jetez  encore  du  bois  dans  le  feu  et  faites-le  flamber  davantage , 
comme  pour  rôtir  un  bœuf... 

—  Oh!  monsieur,  parlez  plus  bas,  interrompit  la  femme  de 
l'hôte  qui  regardait  avec  satisfaction  le  béât  sommeil  du  cordelier, 
vous  allez  réveiller  le  révérend  père  qui  se  repose,  au  retour  de 
la  quête  qu'il  a  faite  dans  les  hameaux  voisins. 

—  11  aura  le  temps  de  dormir  son  saoul  en  disant  ses  patenôtres, 
mais  la  personne  qui  est  dans  ce  carrosse  n'a  pas  le  temps  d'at- 
tendre... 

—  Cette  personne  est  donc  bien  considérable?  reprit  sardoni- 
quement le  moine  qui  releva  la  tète  et  ne  fit  pas  mine  de  céder  sa 
place. 

—  C'est  une  personne  malade  qui  a  besoin  de  se  réchauffer  et 
de  changer  de  linge.  Par  Dieu!  vous  nous  aiderez,  mon  révérend, 
à  cette  œuvre  de  charité  chrétienne? 

—  Si  la  personne  que  vous  dites  est  en  danger  de  mort,  je  la 
confesserai  et  lui  donnerai  l'absolution;  voilà  tout  ce  que  je  puis 
faire.  Mais,  ajouta-t-il  en  remarquant  le  costume  étrange  de  Bau- 
tru,  vous  ne  nouvel  être  catholique,  avec  une  semblable  coiffure. 

—  Je  ne  sais  ce  que  je  suis,  mon  père,  nous  le  saurons  an  ju- 
,  nient  dernier;   sachez  seulement   qu'il  y  a  là   un  homme  qui 

se  meurt,  et  retirez-vous  du  feu  pour  qu'on  l'y  transporte;  nous 
le  confesserons,  s'il  s'obstine  à  mourir  pour  me  faire  piè< 

—  J'en  serais  nés  fâché  pour  lui,  repartit  le  coi  di  lin  en  se 
rapprochant  de  la  cheminée  au  lien  de  s'en  éloigner;  mais  il  fau- 
drait, pour  me  désemparer  do  nette  plaie,  que  ce  fût  ht  le  oer- 
dmal  en  personne ,  à  qui  je  me  prepeea  ne  demander  une  nraoa... 

—  Morbleu!  demandez-la-lui   donc   vite  avant  qu'il  trépas* 
lia  Bantrn  impatienté  de  l'entêtement  é;;oiste  du  moine  men- 
diant. 

—  I.h  quoi!  serait-re  iikhm  ijueur  If  |  ardinal?  dit  le  cord.'lier 
en  quittant  brusquement  son  siège  et  en  sélançani  vers  la  porte. 

—  C'est  lui-même  ,  répliqua  Bantru  à  \oix  basse  en  le  suivant  de 
près;  mais  il  ne  veu(  pas  être  connu  ;  gardez-vous  de  le  nommer. 
car  il  roua  enverrait  pounirdans  les ,  achots  de  la  Bastille.  Secon- 
de/.-moi,  je  VOMI  prie,  pour  écarter  ces  bra\t tf   BW  qui  n 
épient. 

—  Mes  frèfiOB,  dit  le  cordelier  aux  curieux  qui  encombraient  la 


REVUE    DE   PARIS.  7î) 

porte  et  qui  s'étonnaient  du  singulier  accoutrement  du  nouveau- 
venu  ,  rendez-vous  sur  l'heure  à  l'église  et  mettez-vous  en  oraison 
pour  que  la  divine  Providence  nous  conserve  le  grand  cardinal  de 
Richelieu. 

—  Mon  père,  mon  père,  vous  oubliez  ma  recommandation: 
voulez-vous  que  le  grand  cardinal  vous  fasse  trancher  la  tête 
pour  l'avoir  trahi!  Je  vous  apprendrai,  sous  le  sceau  du  secret, 
que  monseigneur  s'est  laissé  choir  dans  l'eau  en  certaine  aventure 
galante  qu'il  ne  peut  avouer. 

—  Quelle  gloire  pour  moi  et  pour  l'ordre  de  Saint-François  ,  de 
recevoir  sa  confession,  s'il  est  en  danger  de  mourir! 

Le  cordelier,  joyeux  de  la  bonne  fortune  qu'il  se  promettait, 
courut  au  carrosse  et  ne  douta  plus  de  la  réalité  des  confidences 
de  Bautru,  qui  riait  sous  cape,  en  voyant  la  dorure  et  les  orne- 
mens  de  ce  carrosse,  ainsi  que  la  livrée  des  valets  ;  or,  ce  corde- 
lier n'avait  jamais  quitté  son  couvent  angoumois  qu'à  Foccasion 
des  quêtes  à  faire  dans  les  campagnes:  il  était  donc  assez  ignorant , 
assez  simple  et  assez  crédule  pour  ajouter  foi  à  toutes  les  balivernes 
de  Bautru,  qui  se  plaisait  toujours  à  inventer  des  quiproquos  et  à 
créer  des  embarras  aux  gens.  Pendant  ce  temps-là  ,  Balzac  avait 
repris  ses  sens  et  s'était  aperçu  ,  à  la  rumeur  des  paysans  ag 
mérés  autour  du  carrosse,  qu'il  se  trouvait  dans  un  lieu  habité 
où  les  secours  ne  lui  manqueraient  pas;  il  s'arma  de  résolution, 
et  tout  faible  encore  de  sa  pâmoison,  tout  tremblant  au  contact 
glacial  de  ses  habits  humides,  il  se  mit  en  devoir  de  sortir  d< 
prison  et  d'échapper  à  son  ravisseur;  il  serait  tombé  en  faibli 
avant  d'avoir  abandonné  le  carrosse,  si  le  cordelier  n'eût  ouvert 
les  bras  pour  le  recevoir  et  le  porter  comme  un  enfant  en  maillot  , 
devant  le  feu. 

—  Saint  François  vous  protège  ,  monseigneur  !  lui  dit  seulement 
le  moine,  en  quel  déplorable  étal  êtes-TOUS  là?  Oui  pourrait  vi 
reconnaîtra  ainsi  ? 

—  Je  serais  bien  ion  fus  que  quelqu'un  me  reconnut,  répondit 
Balzac  que  la  chaleur  du  feu  commençait  à  ranimer,  j'ai  failli  me 
■eyerl 

—  J'entends,  reprit  le  moine  avec  un  air  d'intelligence,  pour 
vous  soustraire  à  la  poursuite  d'un  mari,  ou  d'un  frère,  ou  d'un 
I    re 


80  RE\TE    DE    PARIS. 

—  Le  diable  emporte  votre  langue!  interrompit  Bautru  en  l'ar- 
rêtant par  le  bras,  il  vous  la  ferait  couper,  s'il  soupçonnait  que  je 
vous  ai  parlé  ! 

—  Est-ce  qu'on  nous  poursuivait?  demanda  d'un  air  inquiet  le 
sieur  de  Balzac  à  son  compagnon  de  voyage.  La  belle  Arthénice 
est-elle  en  la  puissance  d'un  mari?  A-t-elle  un  père,  ou  bien  un 
frère  qui  soit  jaloux  du  culte  qu'on  rend  à  ses  divins  appas? 

—  Hélas  !  oui,  répliqua  Bautru  qui  abonda  sur-le-champ  avec 
malice  dans  la  supposition  de  Balzac,  l'époux  de  M"*  Arthénice 
est  un  tyran  qui  ne  vous  pardonne  guère  de  vous  être  fait  aimer 
de  sa  femme... 

—  On  pourrait  vous  entendre,  monsieur,  dit  le  cordelier  qui 
vit  dans  ces  paroles  la  confirmation  du  conte  que  Bautru  lui  avait 
fait  :  pour  l'honneur  de  son  éminence,  ne  rappelez  pas  ce  qui  s'est 
passé,  ou  du  moins  gardez  qu'on  ne  vous  écoute... 

—  Ce  tyran  conjugal  a  juré  de  vous  immoler  de  sa  main,  con- 
tinua Bautru  jouissant  de  la  terreur  qu'il  causait  à  Balzac  :  il  s'est 
mis  en  campagne  pour  vous  rencontrer  ;  quant  au  père  de  Mmr  Ar- 
thénice, il  prétend  vous  faire  écorcher  vif,  pour  relier  vos  ouvra- 
ges avec  votre  peau,  et  son  frère,  qui  est  mestre-de-camp,  arriva 
l'autre  jour  de  l'armée,  exprès  pour  vous  tailler  en  autant  de  par- 
ties qu'il  y  a  de  lettres  dans  votre  recueil  imprimé,  afin,  dit-il,  que 
chacun  de  vos  amis  ait  un  lopin  de  votre  illustre  personnage,  mon- 
seigneur. 

—  Ce  mestre-de-camp  est  un  brutal,  reprit  Balzac  qui  ne  douta 
pas  de  la  vérité  de  ces  extravagances  :  j'écrirai  pour  me  plain- 
dre au  roi. 

—  Heureusement,  monseigneur,  vous  avez  en  main  le  pouToic 
qu'il  faut  pour  empêcher  ces  médians  desseins  de  réussir,  dit  le 
cordelier. 

—  Voilà  pourquoi  M  Arthénice  m'a  envoyé  vers  roua,  ajouta 
Bautru  enchanté  du  succès  de  ce  nouveau  mensonge  ;  ce  tut  pour 
vous  sauver  la  Nie. 

I4  — Combien  je  lui  ai  obligation  de  ce  généreux  procédé I  mur- 
mura Balzac  qui  se  sentait  déjà  écorché  ou   éeartelé.  Mail 
ennemis  cruels,  où  -ont-ils?  Nous  n'avons  pas  d'armes  pour  nous 
défendre,  Ot  il»  auraient  bon  marché  de  nous.  Monsieur,  vous 
répondrez  de  mon  sang  devant  Dieu! 


REVUE    DE   PARIS.  81 

—  Monseigneur,  l'ingratitude  est  indigne  d'un  grand  cœur,  ré- 
pliqua Bautru  charmé  de  l'incident  qu'il  avait  fait  naître  :  c'est  moi 
ou  plutôt  Arthénice  qui  vous  a  tiré  du  plus  grand  péril,  en  vous 
faisant  sortir  de  votre  château,  avant  qu'on  vînt  l'assiéger. 

—  Assiéger  ma  maison  de  Balzac  !  s'écria  le  châtelain  en  levant 
les  bras  au  ciel.  Depuis  quand  la  guerre  a-t-elle  recommencé  en 
ce  pays? 

—  Eh!  ce  n'est  pas  la  guerre,  monseigneur,  mais  le  mari,  le 
frère  et  le  père  d' Arthénice,  à  la  tête  de  leurs  gens,  vous  cher- 
chent pour  vous  tuer.  De  la  prudence,  reprit-il  en  se  penchant  à 
l'oreille  de  Balzac  :  ne  vous  nommez  pas  en  présence  de  ce  moine, 
qui  pourrait  vous  aller  vendre  aux  meurtriers. 

—  N'est-ce  pas  une  terrible  situation  que  la  mienne?  dit  Balzac 
en  gémissant.  Vous  pensez  qu'ils  auraient  le  cœur  de  m'écor- 
cher  vif? 

—  Et  de  vous  couper  en  morceaux  môme,  comme  chair  à  pâté, 
répondit  gravement  Bautru,  car  on  se  disputerait  vos  reliques 
par  tout  l'univers. 

—  Mieux  vaudrait  vivre  parmi  les  sauvages  du  Canada!  s'écria 
Balzac  en  soupirant.  Mais  Dieu  soit  loué,  je  serai  mort  avant  de 
subir  ce  traitement  abominable,  imité  des  persécutions  de  Néron 
et  de  Dioclétien.  Je  gèle,  je  n'ai  plus  de  sang  chaud  dans  les  veines, 
je  vais  rendre  l'ame... 

—  Assurément,  monseigneur,  votre  robe  humide  n'est  pas  pro- 
pre à  vous  réchauffer,  dit  le  moine,  qui  guettait  une  circonstance 
favorable  pour  se  faire  remarquer  du  cardinal  de  Richelieu.  Don- 
nez-moi la  licence  de  vous  accommoder  à  ma  guise,  et  je  vous  jure 
que  vous  ne  vous  souviendrez  bientôt  plus  de  votre  mésaventure. 
Quant  aux  ennemis  qui  vous  poursuivent,  ils  ne  vous  reconnaîtront 
pas  sous  le  déguisement  que  je  vais  vous  prêter;  au  contraire, 
ils  vous  prieront  de  les  bénir,  lorsque  vous  aurez  pris  mon  froc. 

Le  cordelier  n'attendit  pas  qu'on  lui  eût  donné  plein  pouvoir 
d'agir  à  sa  guise  :  voyant  que  le  prétendu  cardinal  était  affai- 
bli de  frissons,  chancelait  et  pâlissait  comme  prêt  â  s'évanouir, 
il  s'empressa  de  lui  arracher  ses  vêtemens  souillés  de  terre  et 
imprégnés  d'eau,  sans  que  celui-ci  lit  résistance.  En  un  moment, 
le  rieur  de  Balzac  fut  dépouillé  de  tout  ce  qu'il  avait  sur  le  corps, 
couché  sur  un  matelas  et  couvert  de  draps  chauds  et  de  couver- 

TOME   UUI.      JUILLET.  6 


82  RKVl'K    BB    MJHS. 

tures,  sous  lesquels  il  ne  resta  pas  long-temps  immobile,  sans 
retrouver  la  chaleur  naturelle  qui  semblait  avoir  abandonné  ses 
membres.  11  remercia  le  moine  de  l'avoir  préservé  d'une  pleurésie 
mortelle  ,  et  lui  offrit  avec  emphase  les  témoignages  d'un?  écla- 
tante reconnaissance.  Le  cordelicr,  qui  n'en  espérait  pas  tant,  et 
qui  se  vit  dés-lors  en  perspective  possesseur  de  quelque  riche 
abbaye,  dût-il  embrasser  la  régie  d'un  autre  ordre,  redoubla  de 
soins  et  d'é;;ards  pour  l'auteur  de  sa  fortune  future;  mais  il  se  garda 
bien  d'enfreindre  la  recommandation  de  Rautru,  dans  la  crainte 
d'irriter  le  cardinal,  et  il  remit  à  une  meilleure  occasion  h  de- 
mande qu'il  se  proposait  de  lui  adresser;  néanmoins  il  était  impa- 
tient d'éprouver  les  effets  de  la  gratitude  du  premier  ministre,  et 
il  s'encourageait  à  parler,  en  se  répétant  tout  bas  qu'il  serait  fa- 
vorablement accueilli  dans  toutes  ses  requêtes;  enfin  il  crut  ron- 
ronner l'œuvre  et  assurer  sou  crédit,  en  otant  sa  robe  de  bure 
grise  pour  la  faire  endosser  à  .Fean-I.ouis  (iuez,  qui  s'enfroqua  le 
plus  sérieusement  du  monde. 

—  Ah!  monseigneur,  le  plaisant  moine  que  vous  laites!  loi  dit 
Bautru  qui  se  pâmait  di  rire,  et  qui  faillit  laisser  tomber  MB  turban. 

—  En  effet,  répondit  Balzac  avec  une  imperturbable  gravi; 
on  m'a  souvent  conseillé  de  prendre  le  froc,  non-seulement  pour 
mieux  fefre  f  — ortir  ce  qu'on  nomme  la  béatitude  de  ma  plty-j,  mo- 
mie, mais  encore  pour  rendre  agréable  à  bien  le  jeûne  presque 
absolu  (pie  je  me  suis  prescrit... 

—  Quoi!  vous  jeûnez,  monseigneur,  sans  y  être  oblige  ria 
le  cordelier  qui  se  souvint  de  son  repas  du  matin. 

—  .le  jeûne  toujours,  en  dehors  des  vigiles  et  du  carême,  reprit 
Baisse,  qui  portail  le  démenti  de  BOH  assertion  >ur  >a  t.n-e  rubi- 
conde :  je  voudrais  me  déshabituer  de  mangei  comme  le  \  ulgaire, 
et  je  mets  un  frein  aux  grossiers  appétits  de  la  matière,  afin  de 
ne  nourrir  que  l'esprit. 

—  Nous  autres  moines .  nous  BOmmes  de  gros  nia:  el 
nous  ne  restOM  gvère  sur  notre  faim  ou  sur  noire  MÏf. 

—  Il  me  semble  que  les  beaux  espriti  devraient  ne  chen  liei 
1.  nés  alimenS  que  dan  tes  Un  es  el  n'user  de  la  bouche  que  pour 
discourir. 

—  Voilà  Certes  la  première  fois  que  l'habit  dont  vous  ,'|,  -  \  ètu 
entend  publier  de  semblables  hérésies;  c'est  affaire  aux  anges  de 
vivre  d'air. 


REVUE   DE    PARIS.  83 

—  Tous  les  hommes  ne  sont  pas  de  ma  nature,  il  est  vrai,  car 
les  cuisiniers  seraient  fort  inutiles  dans  une  république  composée  de 
gens  aussi  dénués  d'estomac. 

—  Cependant,  monseigneur,  dit  Bautru,  vous  paraissiez  tantôt 
plus  affamé,  et  j'avais  ordonné  d'apprêter  une  collation. 

—  A  quoi  bon  ?  reprit  tristement  Balzac,  qui  regretta  d'avoir  trop 
fait  parade  de  sobriété  dans  un  moment  où  son  ventre  criait  famine. 

—  Vraiment,  monseigneur,  je  vous  conjure  d'excuser  cette  dés- 
obéissance; mais  je  ne  suis  pas,  comme  vous,  si  voisin  de  la  per- 
fection immatérielle,  et  je  ne  saurais  me  passer  de  boire  et  de  man- 
ger. Je  vous  fais  cet  aveu  en  rougissant  de  honte  et  en  maudissant 
mon  inûrmité. 

—  Je  vous  excuse,  mon  ami,  dit  Balzac  embarrassé  de  justifier 
son  inanition  après  avoir  professé  tant  de  dédain  pour  les  ignobles 
besoins  de  la  vie  animale  ;  je  vous  verrai  avec  plaisir  faire  honneur 
à  ce  souper  qui  ne  peut  être  que  frugal. 

—  Le  vin  du  pays,  monseigneur,  n'est  pas  indigne  du  palais 
d'une  éminence,  dit  le  moine  en  se  pourléchant  au  souvenir  de 
celui  qu'il  avait  bu. 

—  Je  serais  bien  aise  de  le  goûter  du  bout  des  lèvres,  dit  Balzac 
qui  cherchait  un  prétexte  pour  s'asseoir  à  table  sans  détruire  l'o- 
difi  tnte  Opinion  qu'il  avait  donnée  de  ses  jeunes  continuels  ;  mais  je 
vous  en  promets  d'avance  du  meilleur,  si  vous  venez  me  visiter 
en  ma  maison  de  Balzac. 

—  J'irais  au  bout  du  monde  pour  m'approcher  de  votre  illustris- 
sime personne,  s'écria  le  cordelier  enchaîné  du  crédit  où  il  croyait 
être. 

—  Monseigneur,  dit  Bautru  qui  s'amusait  de  l'inquiétude  famé- 
lique de  Balzac,  nous  ne  vous  forcerons  pas  de  faire  honneur  à 
cette  maigre  chère,  et  le  révérend  père  occupera  votre  place. 

—  Point  1  répondit  Balzac  en  s'appnx  liant  de  la  table,  je  veux 
présider  ce  banquet  pour  vous  c\<  iter  à  réparer  mon  manque 
d'appétit;  «Tailleurs,  je  m'efforcerai  de  vous  imiter. 

—  Oh!  le  bon  exemple  que  je  vous  donnerai,  monseigneur!  dit 
le  COrdelier,  qui  avait  emprunté  une  casaque  à  son  hôte  et  qui  ai- 
dait fhôtesse  a  disputer  nu  ooarei  l  tossi  bien  garni  «pie  le  permet- 
taient le  lieu  et  la  cireon>lance. 

—  Mordieu  :  monseigneur,  j'empêcherai  bien  que  tous  vous  mef- 

0. 


81  REVUE   DE   PARIS. 

tiez  une  indigestion  sur  la  conscience,  par  pure  honnêteté,  reprit 
Bautru  en  s'agitant  avec  pétulance  :  que  dirait  de  moi  Mme  Ar- 
thénice,  si  je  vous  laissais  faire?  non,  ma  foi,  vous  ne  toucherez  à 
rien. 

—  Sans  doute,  je  ne  toucherai  à  rien,  reprit  Balzac,  jetant  un 
coup  d'œil  de  concupiscence  sur  la  table  servie;  mais  je  goûterai 
le  vin  pour  porter  une  santé  à  la  divine  Arthénice  et  pour  juger  si 
ce  clairet  vaut  celui  de  mon  clos. 

Bal/ac  soupira  en  regardant  fumer  une  poularde  dorée  que  l'hô- 
tesse venait  de  désembrocher  et  qui  envoyait  un  parfum  succulent 
à  l'odorat  des  convives  ;  Bautru  et  le  cordelier  étaient  assis  à  table 
et  rivalisaient  de  voracité  ,  pendant  que  Balzac  enviait  les  miettes 
de  pain  qui  tombaient  par  terre.  La  poularde  ne  fut  bientôt  plus 
qu'une  carcasse  que  Balzac  eût  rongée  avec  délices,  si  le  respect 
humain  ne  l'avait  retenu  sous  peine  de  se  dédire  de  ses  fanfaron- 
nades de  sobriété.  A  la  poularde  succédèrent  une  éclanche  de 
mouton,  un  jambon,  un  saucisson  et  une  galette,  que  le  pauvre 
Balzac  vit  tour  à  tour  diminuer  et  disparaître,  sans  qu'on  lui 
permît  d'en  prendre  sa  part.  Mais  il  eut  la  consolation  de  goutei 
le  vin  du  crû,  et  le  cordelier  qui  le  versait  ne  se  lit  pas  scrupule 
de  remplir  a  trois  reprises  le  Terre  de  ce  pauvre  jeûneur  malgré 
lui,  que  la  faim  contraignait  à  s'oublier  dans  les  distractions  de 
la  soif;  Balzac  finit  par  s'apprivoiser  avec  la  bouteille  au  point  de 
la  saisir  et  de  ne  la  plus  lâcher  ;  il  tenait  tête  au  cordelier,  qui  avait 
pourtant  l'avantage  dans  ce  genre  d'exercice,  el  qui  d'ailleurs  com- 
primait à  l'aide  d'une  large  mastication  l'essor  des  famée*  bachi- 
ques, lesquelles  montaient  librement  de  l'estomac  vide  de  Balzac 
à  son  cerveau  déjà  troublé  par  les  événement  de  la  journée.  Ainsi 
Balzac  n'était  plus  en  état  de  se  tenir  debout,  lorsque  le  cordelier 
se  trouva  incapable  de  marcher  droit. 

—  Monseigneur,  dit  le  moine  à  qui  l'ivresse  délia  la  langue,  j'ai 
compté  sur  vous  pour  faire  de  moi  un  personnage. 

—  On  n'en  fera  jamais  qu'un  ivrogne,  reprit  Balsac  qui  s'ac- 
couda sur  la  table  pour  dormir  et  qui  s'assoupit  en  DOUSSanl  un 
hoquet. 

—  le  suis  las  d'être  cordelier,  continua  le  moine  qui  le  tiraillait 
pour  f 1 11' il  écoutât  cl  répondit,  je  veui  être  feuillant. 

—  Feuillant l  s'écria  Balsac  à  qui  ce  nom  rappela  ses  querell 


REVCE    DE    PARIS.  85 

avec  l'ordre  des  Feuillans  et  le  père  Goulu  général  de  cet  ordre  ; 
allez  au  diable  ! 

—  Non,  j'irai  à  Paris  au  Palais-Cardinal,  dit  le  cordelier,  et  je 
vous  demanderai,  en  mémoire  de  notre  rencontre  à  Tourier,  un 
bénéfice  de  six  ou  huit  mille  livres,  dans  quelque  bon  diocèse;  ne 
me  l'accorderez-vous  pas,  monseigneur,  pour  que  je  puisse  boire 
sans  cesse  à  votre  santé? 

—  Soit,  feuillant  enragé  !  murmura  Balzac  qui  ne  releva  pas  la 
tête;  je  t'accorde  tout  ce  qu'il  te  plaira,  voire  une  corde  pour  te 
pendre;  mais,  de  par  tous  les  diables  1  ne  me  tarabuste  pas  davan- 
tage et  laisse-moi  en  paix,  sinon,  je  te  livre  au  petit  père  Ogier. 

Le  cordelier  se  persuada  que  le  petit  père  Ogier  devait  être  au 
moins  le  bourreau,  et  satisfait  d'une  promesse  faite  en  des  termes 
assez  durs,  il  est  vrai,  il  n'attribua  la  mauvaise  humeur  du  car- 
dinal qu'à  un  besoin  irrésistible  de  sommeil ,  et  se  remit  à  l'œuvre 
en  dévorant  à  belles  dents  les  restes  du  repas,  en  vidant  à  longs 
traits  toutes  les  bouteilles;  malgré  son  expérience  en  fait  de  vin, 
il  outrepassa  la  dose  à  laquelle  il  pouvait  conserver  un  maintien 
décent,  et  il  arriva  insensiblement  sous  la  table  où  il  ronfla  bientôt 
comme  un  buffet  d'orgues.  Bautru  s'était  beaucoup  diverti  de  cette 
scène  d'ivrognes,  et  il  avait  ri  surtout  de  voir  ce  que  devenait  la 
continence  tant  vantée  du  sieur  de  Balzac;  l'espèce  de  torpeur  dans 
laquelle  était  tombé  celui-ci  à  la  suite  de  ses  excès  de  boisson,  se- 
condait admirablement  les  projets  de  Bautru,  qui  n'eût  pas  su  cap- 
tiver la  soumission  de  Balzac  à  jeun  pendant  trente  lieues  de  poste. 

Balzac,  enveloppé  dans  sa  robe  de  moine,  pendant  que  le  pro- 
priétaire de  cette  robe  gisait  étendu  sur  le  carreau,  fut  porté  tout 
endormi  dans  le  carrosse,  et  Bautru,  après  avoir  payé  grassement 
les  frais  de  séjour,  se  replaça  auprès  du  dormeur  qui  ne  s'éveilla 
pas  uno  seule  fois,  lors  mémo  que  sa  tète  frappait  lourdement  contre 
les  parois  de  la  voiture  cahotée  dans  les  ornières  de  ce  chemin  mal 
entretenu  par  lescorvées.  Cependant,  grâce  à  l'ardeur  du  cocher  plu- 
tôt qu'à  <  tlle  des  chevaux  qui  étaient  rarement  employés  au  service 
de  la  poste  sur  cette  route  peu  fréquentée,  le  carrosse  parcourut 
•  de  vingt-quatre  lieues  en  douze  heures,  durant  lesquelles 
15. il/.. n  dormit  tout  d'un  somme  et  Bautru  rêva  sans  fermer  l'oil 
aux  moyens  de  bien  divertir  la  compagnie  à  qui  l'orgueilleux  An- 
.niois  devait  ''tic  livré  en  ipe<  ta<  le.  Bautru  imagina  mille  tours 


86  RENTE    DE   PARIS. 

plus  ou  moins  ingénieux,  mais  tous  capables  de  jeter  du  ridicule 
sur  le  personnage  qui  serait  mis  en  jeu,  et  quelques-uns  tellement 
plaisans  que  l'inventeur  riait  d'avance  de  ses  conceptions,  comme 
si  elles  s'exécutaient  déjà  MM  ses  yeux. 

Il  était  cinq  heures  du  matin,  et  le  jour  ne  paraissait  point  en- 
core,  lorsque  le  carrosse  entra  dans  un  petit  bois  l'oit  épais,  à 
deux  lieues  de  Poitiers,  non  loin  du  château  de  Mirabeau,  où  Bau- 
tru avait  envoyé,  de  la  dernière  poste,  un  courrier  porteur  d'une 
lettre  adressée  à  Boisrobert;  Bautru  leva  le  rideau  de  la  portière 
et  regarda  s'il  n'apercevrait  aucun  indice  qui  lui  apprît  que  sa 
lettre  était  arrivée  en  temps  opportun;  mais  l'obscurité  restait 
profonde  dans  les  halliers,  et  le  silence  continuait  de  régner  aux 
environs.  Bautru  commençait  à  craindre  que  ses  plans  échouas- 
sent, quand  il  fut  rassuré  par  des  pas  d'hommes  et  de  chevaux, 
par  des  sons  de  trompe  et  par  dos  lueurs  de  torches  qui  s'avan- 
çaient vers  lui;  il  cria  au  cocher  d'arrêter,  dès  qu'on  le  lui  ordon- 
nerait, et  avertit  le  laquais  de  ne  point  avoir  peur;  enanJU,  répri- 
mant le  sourire  qui  criait  -ur  ses  lèvre- ,  il  considéra  un  moment 
la  face  épanouie  de  Balzac,  plongé  dans  un  délicieux  sommeil,  et 
lui  saisissant  le  bras  avec  rudesse,  il  le  secoua,  il  le  tirailla,  il  le 
réveilla  en  sursaut,  effrayé,  pâle,  hagard. 

—  Ou'est-ce?  ô  seigneur  Dieul  ne  m'écorchez  pas  vif  !  s'écria 
Balzac,  qui  se  crut  aux  prises  a\e<  |«  mari  jalons  d'Anhénice ,  et 
qui  se  débattit  pour  échapper  à  la  rougoanea  M  ce  cruel  ennemi. 
Je  vous  jure  que  je  n'ai  rien  l'ait  de  plus  que  lui  écrire  en  style  ga- 
lant! 

—  Monseigneur,  vous  roui  méprenez,  dit  Bautru,  sur  qui  tom- 
baient MU  coups  que  Bal/.ae,  dormant  à  demi,  adlttHMl  à  un 
agresseur  iinaginaii ifl  ;  lésorvoi  toute  cette  I  ull.ineeque  j'admire, 
pour  vous  défendre  contre  la  b.imle  de  maître  Bobert... 

—  Kh  quoi  !  mot  oc  lus  voleurs  donl  voue  m'a\ez  parle?  inter- 
rompit Balzac  qui  avait  ouvert  Lee  yeux  iani  pouvoir  mm  on  dis- 
tinguer les  objets. 

—  Bétail  oui,  monseigneur;  ces  brigands  ne  nous  faionl  pas 
grâce,  et  nous  n'avoua  plus  que  le  temps  d<         mmandet  une 

Unei  •»  Dieu! 

—  Pensez-vous  qu'ils  nom  tuent  !  reprit  Balzac ,  qui  entendait 
avec  effroi  mugir  les  trompes  «  t  h  unir  les  chevaux. 


REVCE    DE    PARIS.  87 

—  Ils  nous  tueront  sans  rémission,  dit  Bautru  feignant  de  per- 
dre espoir;  ces  gens-là  auraient  crucifié  Jésus-Christ,  tant  ils  ont 
l'ame  endurcie  au  mal!  Je  fais  des  vœux  seulement  pour  qu'ils 
nous  tranchent  la  vie  d'un  seul  coup ,  au  lieu  de  nous  torturer  de 
mille  morts! 

—  Monsieur,  vous  m'avez  porté  malheur!  murmura  Balzac; 
vous  répondrez  de  ma  mort  devant  la  postérité  qui  comptait  sur 
ma  plume! 

—  Oui,  monseigneur,  je  suis  un  misérable  d'avoir  jeté  en  ce 
péril  la  plus  illustre  plume  de  France!  Peu  s'en  faut  que  je  ne  me 
punisse  moi-même! 

—  Ne  serait-ce  pas  plutôt  le  mari  d'Arthénice,  ou  son  frère, 
ou  son  père,  qui  vient  avec  cette  musique  et  ces  lumières? 

—  Plût  au  ciel!  Mais  ce  n'est  personne  autre  que  le  fameux 
Bobert,  qui  n'accepterait  pas  même  la  rançon  d'un  prince. 

—  Combien  je  me  repens  d'avoir  quitté  ma  maison  de  Balzac,  et 
mon  petit  Ogier,  et  ma  bergère  Alcinadure!  0  fortnnati  minium, 
sua  si  bona  norint  agricoles!  Que  de  chefs-d'œuvre  inachevés!  le 
Minisire,  le  Barbon,  le  Socrate  chrétien ,  et  d'autres  beaux  traités. 

—  Voici,  monseigneur,  une  idée  qui  me  plaît  ;  il  est  une  rançon 
que  les  rois  ne  sauraient  offrir  :  promettez  une  dédicace  à  maître 
Bobert. 

—  Fi  donc!  Moi,  qui  ai  refusé  de  dédier  le  Prince  au  cardinal 
de  Bichelieu,  j'irais  me  dire  le  très  humble  serviteur  d'un  chef  de 
brigands! 

—  En  ce  cas,  préparons-nous  à  mourir  de  la  meilleure  manière, 
puisque  vous  n'avez  pas  en  main  une  dédicace  pour  racheter 
notre  vie. 

Les  trompes  ne  cessaient  de  sonner  des  fanfares  qui  auraient 
rendu  l'ouïe  à  un  sourd;  une  troupe  de  cavaliers  masqués,  avec 
des  barbes  en  queue  de  vache,  se  présentent  au-devant  du  car- 
rosse, qui  fut  aussitôt  environné  de  valets  barbouillés  de  suie, 
portant  des  torches,  des  lanternes  et  des  falots  suspendus  à  dé 
longues  perches.  Ces  lumières  se  reflétaient  sur  1rs  armes  qui  ren- 
voyaient des  éclairs  sinistres  ;  un  ricanement  sourd  ,  semblable  à 
un  langage  mystérieux,  circulait  dans  les  rangs  des  SpoeMean 
de  cette  scène  nocturne,  que  Balzac  ne  vit  pas  sans  un  redouble- 
ment d'effroi:  son  sang  était  figé  dans  ses  veines;  il  ne  pouvait  ni 


88  REVUE    DE    PARIS. 

faire  un  mouvement,  ni  proférer  une  parole.  La  portière  fut  ou- 
verte, et  le  conducteur  de  la  troupe  ,  monté  sur  un  âne,  et  coiffé 
d'une  crinière  flottante  qui  lui  cachait  le  visage,  brandit  en  l'air 
une  vieille  épéc  de  parade,  longue  de  six  pieds ,  avec  la  pointe  de 
laquelle  il  piqua  légèrement  les  mollets  de  Balzac;  celui-ci,  s'at- 
tendant  à  recevoir  le  coup  mortel,  poussa  des  cris  perçans  et  se 
précipita  hors  de  la  voiture,  prosterné  la  face  contre  terre. 

—  Grâce!  grâce!  s'écria-t-il  en  se  glissant  sous  le  ventre  de 
1  'âne,  pour  se  mettre  à  l'abri  de  la  terrible  lame;  ne  me  tuez  pas, 
je  vous  conjure  ! 

—  Quel  est  ce  moine  gris?  demanda,  en  déguisant  sa  voix,  le 
prétendu  chef  de  voleurs;  il  n'a  pas  un  patar  dans  sa  bourse,  et 
son  habit  ne  vaut  guère  mieux  que  sa  peau.  Par  la  mordieu!  je 
n'aime  pas  ces  petits  moines  qui  sont  dans  l'église,  suivant  l'ex- 
pression du  grand  écrivain  M.  de  Balzac,  comme  les  rats  et  les 
autres  animaux  immondes  étaient  dans  l'arche. 

—  Ce  sont  mes  propres  paroles,  reprit  Balzac,  émerveillé  de 
1  érudition  de  ce  bandit  ;  telle  fut  l'origine  de  ma  querelle  avec  les 
Fcuillans. 

—  Vous  êtes  un  imposteur,  un  malavisé,  un  fat,  un  faquin!  s'é- 
cria l'homme  à  la  longue  cpée;  il  n'y  a  qu'un  Dieu  au  ciel,  un  so- 
leil au  firmament,  un  roi  en  France,  et  un  Balzac  dans  l'univers 
entier;  je  vous  couperai  les  oreilles  pour  vous  ôter  la  fantaisie  de 
jouer  le  rôle  de  cet  incomparable  M.  de  Balzac. 

—  Je  vous  atteste,  monsieur,  que  je  suis  le  véritable  M.  de  Bal- 
zac que  vous  louez  si  honorablement,  et  je  vous  remercie  de  \ . »s 
élo;;es. 

—  Quoi!  n'avez-vous  pas  de  honte  de  soutenir  ce  mensonge  im- 
pertinent? Vous,  AI.  de  Balzac!  Vous,  ce  génie  miraculeux  qui  ■ 
des  échos  dans  les  quatre  parties  du  monde!  Nous,  ce  galant  ber- 
cer pour  qui  la  belle  Arthénicc  se  meurt  d'amour  1 

—  Je  vois,  monsieur,  que  vous  me  connaisse!  bien,  reprit  Bal- 
zac qui  se  tranquillisa  sur  les  suites  de  cette  rencontre  qu'il  avait 
jugée  d'abord  si  funeste  pour  lui  :  m.ii->  je  m'étonne  que  dans  le 
métier  que  vous  faites,  vous  trouviez  le  loisir  de  lire  dans  des 
livres... 

—  Tu  m'en  imposes,  maraud!  interrompit ,  d'un  accent  formi- 
dablo,  le  faux  brigand,  qui  lit  siffler  son  épee  aux  oreilles  do 


REVCE    DE    PARIS.  83 

Jean-Louis  Guez,  et  qui  le  força  de  se  recoucher  à  plat  ventre  sur 
l'herbe.  Je  vais  te  trancher  ta  tête,  et  je  l'enverrai  en  présent  à  ce 
célèbre  M.  de  Balzac,  dont  tu  oses  usurper  le  nom  et  les  ouvrages. 

—  Eh  !  monsieur,  dites  donc  qui  je  suis,  puisqu'on  ne  veut  pas 
me  croire  !  s'écria  douloureusement  Balzac  en  s'adressant  à  Bautru, 
qui  était  demeuré  dans  la  voiture  pour  rire  à  son  aise  en  cachette. 
Me  laisserez-vous  égorger ,  faute  de  prouver  que  mon  nom  et  mes 
ouvrages  m'appartiennent? 

—  Robert,  mon  ami,  dit  Bautru  s'empressant  de  satisfaire  le 
désir  de  Balzac,  je  vous  déclare  avec  tous  les  sermens  du  monde 
que  le  fameux  auteur  du  Prince  est  devant  vous  ;  Mme  Arthénice 
m'a  envoyé  le  quérir  en  son  château  de  Balzac  où  il  courait  de  gros 
risques  et  je  l'emmène  aux  pieds  de  cette  belle  dame  qui  sèche  dans 
l'attente,  de  même  que  la  sulamite  du  Cantique  des  Cantiques. 

—  Si  j'étais  certain  que  les  choses  fussent  comme  vous  dites! 
répliqua  maître  Robert  en  chatouillant  avec  son  épée  la  nuque  de 
Balzac.  Mais  j'ai  peine  à  me  persuader  que  ce  lourdeau  de  moine 
soit  réellement  ce  gracieux,  ce  délicat  et  accompli  épistolier,  qui 
fait  l'entretien  des  cours  et  des  ruelles,  qui  pénètre  dans  la  fami- 
liarité des  princes  et  qui  vaut  à  lui  seul  toute  une  académie. 

—  Vous  avez  plus  de  goût  que  les  gens  de  votre  espèce,  mon- 
sieur, dit  Balzac  relevant  la  tête  avec  assurance.  Je  vous  demande 
la  permission  de  vous  écrire  une  longue  lettre  sur  les  inconvéniens 
d'un  état  qui  vous  prive  des  jouissances  de  la  belle  littérature 

—  J'ai  un  moyen  infaillible  de  savoir  si  vous  m'abusez  et  si  vous 
n'êtes  pas  un  faux  Balzac,  comme  il  y  eut  autrefois  un  faux  Demé- 
trius,  un  faux  Tibérinus,  et  d'autres  imposteurs  qui  avaient  un  rôle 
plus  aisé  à  jouer  que  n'est  le  vôtre. 

—  Vous  me  ferez  plaisir  de  montrer  à  ces  messieurs  que  je  suis 
vraiment  celui  que  vous  vantez  en  des  termes  fort  glorieux. 

—  Dans  le  cas  où  vous  ne  seriez  qu'un  faussaire,  je  vous  con- 
damnerais à  périr  sous  le  bâton. 

—  Les  plus  affreuses  menaces  ne  m'épouvantent  pas,  car  je  me 
connais  bien  moi-même  et  crains  peu  les  imitateurs. 

—  Kh  !  bien  ,  moi,  je  connais  le  seing  de  ce  grand  M.  de  Balzac; 
apposez  le  rôtie  1U  bas  de  ce  papier  et  j'en  donnerai  mon  avi-. 

Le  chef  de  la  bande  déploya  à  demi  un  rouleau  de  papier  dont 
la  moitié  était  écrite,  fit  apporter  une  plume  et  une  écritoire  pré- 


90  REVUE   DE    PARIS. 

parées  pour  cette  comédie,  et  Balzac,  impatient  de  mettre  en  évi- 
dence son  identité,  prit  la  plume,  et  à  la  clarté  des  torches,  il 
traça  son  nom  en  caractères  allongés  et  très  lisibles ,  avec  griffe 
et  paraphe,  à  l'endroit  du  papier  qu'on  lui  désigna.  Dès  que  sa  si- 
gnature fut  donnée,  Robert  lui  arracha  le  papier,  le  roula  en  si- 
lence, tandis  que  Balzac,  no  doutant  pas  du  succès  de  la  preuve 
qu'il  avait  offerte  au  Mcoptieisiue  de  son  admirateur,  attendait  une 
déclaration  solennelle  de  la  bouche  de  ce  brigand  lettré  ;  mais  au 
lieu  de  cette  satisfaction  d'amour-propre ,  Balzac  eut  le  déplaisir 
d'entendre  un  éclat  de  rire  que  tous  les  assistans  répétèrent  à  la 
fois.  11  ne  sut  que  penser  de  cet  accès  de  gaieté  imprévue,  et  il  sup- 
posa qu'il  avait  fait  une  faute  d'orthographe  en  écrivant  son  nom. 

—  Monsieur  Robert,  dit-il  avec  embarras,  il  est  possible  que 
j'aie  écrit  Balzac  avi ■<•  une  i  à  la  place  d'un  :  ;  n'en  tirez  aucune 
conséquence  fâcheuse,  si  ce  n'est  que  les  lettres  s  et  %  sont  en  guerre 
dans  mon  nom  depuis  quatre  siècles. 

—  Prenez  garde  à  vous  si  vous  avez  emprunté  une  qualité  qui 
ne  vous  appartient  pas!  reprit  d'un  ton  lugubre  le  pu  tendu  I  api- 
taine  de  voleurs  :  je  vais  vérifier  la  chose  et  décider  dl  \otre  sort 
en  tenant  séance  avec  vos  juges.  Si  vou>  ètc>  le  \  rai  Balzac,  06  qui 
me  surprendrait  fort,  je  vous  mène  en  triomphe  à  l'Académie;  si 
vous  n'êtes  qu'un  charlatan  affublé  du  plus  respectable  nom,  je 
vous  ferai  promener  sur  un  âne  galeux,  depuis  An,;oulème  jus- 
qu'à Tours,  eu  vous  forçant  de  COofosaBC  votre  indignité  et  le  peu 
que  vous  valez.  Cependant,  qui  que  voua  soyez,  je  \eu\  qu'on 
lèbre  à  vos  oreille>  la  gloire  de  M.  de  Balzac,  srec  d'autres  trom- 
pettes que  celles  de  la  déesse  Renommée. 

A  ces  mots  tous  les  sonneurs  de  trompes  entourèrent  15.i1/.at  et 
le  régalèrent  d'une  si  épou\  intable  musique,  qu'il  eut  beau  se 
boucher  les  oreilles  et  se  cacher  la  tète  dans  >'>n  froc,  une  sorte 
de  \ei  ti;;e  le  s.ii>il  à  cet  étourdi^ant  concert ,  ei  il  g "a;;it.i  en  I  on- 
vulsions,  criant ,  suppliant ,  pleurant,  riant  tour  à  tour.  Ion,;  temps 
Ijkrèa  que  aûB  supplice  eut  cessé  par  le  dépari  de  la  troupe  mas- 
quée, de  ses  trompe-  et  de  sea  flambeaux. 

Bail  L.  1  lqob,  bibliophile. 

1. 1  sniic  au  i>iochuin  numéro.} 


,.,! TT ..^.-....«».»  .«»«««»««»«« «»««»«»«» 


GALERIE 


DE 


M.  AGUADO. 


Décidément  l'année,  ou  plutôt  la  saison,  est  aux  beaux-arts,  mais  sur- 
tout à  la  peinture.  En  effet,  le  mois  dernier  a  vu  s'ouvrir  à  Versailles 
d'immenses  salons  où  l'on  peut  faire  deux  lieues  de  poste,  je  crois,  en  se 
promenant  entre  un  double  rang  de  tableaux  de  toutes  les  époques;  ce 
mois-ci  voit  s'élever  une  galerie  volante,  appliquée  parallèlement  aux 
travées  de  l'ancien  musée,  et  dans  cette  galerie  seront  placés  les  quatre 
cents  tableaux  de  l'école  espagnole  recueillis  par  MM.  Taylor  et  Dau- 
satz,  au  nombre  desquels  on  compte  au  moins  vingt  chefs-d'œuvre;  enfin, 
dans  le  courant  de  la  semaine  qui  vient  de  s'écouler,  M.  le  marquis  de 
Las  Marismas,  ou,  si  l'on  aime  mieux,  M.  Aguado  tout  court,  vient  de 
livrer  à  la  curiosité  des  amateurs  la  nombreuse  collection  qu'il  a  recueillie 
récemment,  depuis  qu'un  tour  de  roue  de  la  fortune  l'a  fait  marquis, 
grand  d'Espagne,  et  ce  qui  vaut  mieux  que  tout  cela,  millionnaire! 

On  doit  savoir  gré  à  M.  Aguado  de  l'emploi  vraiment  libéral  qu'il  fait 
de  sa  belle  fortune  si  rapidement  acquise  :  si ,  dans  son  vaste  hôtel  de  la 
rue  Grange-Batelière,  il  a  de  superifcfl  éewfca  SE  ses  chevaux  mangent 
dans  des  autres  revêtues  de  marbre,  d'immenses  remises  qui  contiennent 
plusieurs  douzaines  de  voitun •>,  une  sellerie  magnifique  ,  une  sellerie  à 
faire  envie  à  un  lord  anglais,  il  s'y  trouve  aussi  un  petit  sanctuaire  poul- 
ies arts;  j'ai  tort  de  dire  petit,  car  la  galerie  de  tableaux  est  certainement 
plus  grande  du  double  que  les  belles  remises,  et  ce  n'est  pas  peu  dire.  Cette 
galerie  est  distribuée  et  décorée  avec  goût;  mais  si  nous  osions  nous  per- 


92  REVUE    DE   PARIS. 

mettre  une  légère  critique,  en  mettant  de  côté  tout  esprit  de  dénigre- 
ment ,  nous  dirions  que  malheureusement  la  fortune  qui  fait  des  grands 
seigneurs  et  qui  leur  donne  le  moyen  d'acquérir  des  centaines  de  tableaux, 
ne  leur  donne  pas  aussi  aisément  le  goût  nécessaire  pour  les  bien  choisir. 
Elle  fait  des  amateurs ,  elle  ne  fait  pas  des  connaisseurs.  Nous  craignons 
bien  que  M.  le  marquis  de  Las  Marismas  ne  soit  une  preuve  de  plus  de 
cette  vérité  un  peu  banale. 

Quoi  qu'il  en  soit, ce  n'est  pas  sous  le  rapport  delà  quantité,  niais  sous 
le  rapport  de  la  qualité,  que  sa  collection  peut  être  rcprochable.  Il  y  a  là 
des  centaines  de  tableaux,  dont  quelques-uns  de  grande  dimension,  tous 
superbement  encadrés;  mais,  malgré  tout  l'or  qui  les  entoure ,  tout  ecl  m 
relevé  en  bosse ,  combien  dans  ce  nombre  y  a-t-il  de  chefs-d'œuvre?  Là- 
dessus  nous  craindrions  presque  d'établir  un  calcul  rigoureux.  Il  y  aurait 
trop  peu  d'élus. 

Mais  prenons  le  lecteur  avec  nous,  conduisons-le  par  un  petit  escalier, 
d'assez  médiocre  apparence  pour  le  joli  palais  de  la  rue  Grange-Batelière, 
conduisons-le  dans  les  premières  salles  de  la  galerie.  Ces  salles  ne  con- 
tiennent guère  que  des  tableaux  des  écoles  italiennes  et  flamandes.  A  en 
croire  le  catalogue  qu'on  nous  a  donné  à  la  porte,  il  y  a  là  un  Raphaël , 
un  Léonard  de  Vinci,  deux  Dominiquins,  quatre  BaroCÎ ,  deux  Fia  Bar- 
tliolomeo,  je  ne  sais  combien  de  Corrége,  six  ,  je  crois;  oui,  six,  sur  ma 
parole,  mie  demi-douzaine  de  Corrége,  de  ce  divin  Corrége,  le  peintre 
du  sentiment  délicat,  de  la  grâce  insaisissable,  le  peintre  sans  prix  ;  six 
Corrége,  comprenez-vous.'  et,  après  cela,  je  ne  sais  combien  de  Carraehe, 
de  Carlo  Dolci,  deGarofolo,  de  Guerchin,  de  Guide,  de  Palma  Yecehio, 
de  Sassoferrato,  de  Seliiavone,  de  Schidonc,  de  Véronèse,  de  Rnbeuf, 
de  Rembrandt,  etc.,  etc.  Débrouillez-vous,  si  vous  pouvez  ,  au  milieu  de 
tous  ces  chefs-d'œuvre;  cela  vous  sera  facile,  car  vous  ne  courrez  pas  le 
risque  d'être  trop  subitement  ébloui.  S'il  y  a  beaucoup  à  voir,  il  y  a  peu  à 
admirer. 

Nous  ne  voulons  pas  discuter  ici  l'authenticité  de  la  plupart  de 
Chefs-d'œuvre |   le  ciel  nous  en  préserve!  Mais  il  y  a  de  ces  choses  qui 
tombent  tout  d'abord  sous  le  sens,  sous  le  sens  même  de  L'homme  qui 
s'y  connaît  peu,  et  qui  dédaigne  de  recourir  à  la  loupe  «le  l'expert;  nous 
voulons  parler  de  l'excès  dans  la  quantité.  En  jurisprudence ,  en  morale, 

selon  la  règle  ordinaire  deselioses,  qui  \eut  trop  [trouver  ne  prouve  rien; 

en  fait  de  collection,  lorsqu'il  s'agit  d'objets  d'art,  qui  veut  trop  ivoir  n'a 

rieu.  C'est  assez  que  vous  prétendiei  posséder  si\  Corrége,  pour  (pie  je 
craigne  que  vous  n'en  possédiez  pas  un.  VOUS  ne  pOUVOS  M  avoir  si\  bien 

authentiques ,  c'est  une  vérité  en  dehors  de  toute  discussion  ;  il  on  roui 

a  trompé  pour  un,  pour  deux,  pour  cinq,  j'ai  bien  peur  qu'on  ne  VOUS  ait 


REVrE   DE   PARIS.  93 

trompé  aussi  pour  le  sixième.  Je  ne  suis  pas  plus  sévère  ici  pour  la  gale- 
rie de  M.  de  Las  Marismas  que  pour  les  collections  des  particuliers  ita- 
liens. Les  plus  belles,  les  plus  irréprochables  sont  toujours  les  moins  nom- 
breuses. On  n'y  a  admis  que  des  morceaux  de  choix,  et  sur  une  critique 
sévère.  Voyez  la  galerie  Manfrini  à  Venise ,  la  galerie  Barberini ,  etc. 
Là,  on  n'a  pas  un  doute  à  élever,  pas  un  morceau  à  critiquer.  Mais  toutes 
celles  qui  vous  annoncent  des  Raphaël  à  la  douzaine  sont,  les  trois  quarts 
du  temps,  au-dessous  de  toute  critique;  quatre  Raphaël,  six  Raphaël, 
dix  Raphaël...  Vous  vous  moquez! 

Nous  ne  nous  arrêterons  donc  pas  long-temps  dans  ces  salles  italiennes. 
Afin  de  n'être  pas  accusé  d'injustice,  signalons  cependant  eu  passant  une 
charmante  tète  de  Salai,  d'un  fini  précieux  et  du  travail  le  plus  délicat. 
Cette  jolie  tête  rappelle,  comme  un  doux  et  lointain  écho,  la  manière  du 
tendre  et  spirituel  homme  de  génie  ,  qui  fut  le  maître  de  Salaï,  Léonard 
de  Vinci.  Signalons  encore  une  Sainte  Famille,  du  Baroche,  qui  ferait 
plaisir  à  côté  d'un  Raphaël;  une  Circoncision  ,  de  J-  Bellini,  tableau  dou- 
teux, mais  curieux;  un  André  del  Sarlo ,  qui  semble  la  contre-partie 
d'un  tableau  delà  galerie  du  Louvre;  une  Résurrection  du  Christ,  d'An- 
nibal  Carrache,  tableau  fort  correct,  sans  doute,  mais  fort  déplaisant, 
comme  tout  ce  qui  est  gris,  noir  et  dur;  des  Rembrandt  discutables;  un 
Dietrick,  pâle  et  fine  imitation  de  ce  maître;  une  jolie  tête  du  Guide,  un 
peu  bleue  cependant;  un  Carlo  Dolci,  une  Sainte  Famille,  de  Fra  Bar- 
tholomeo,  un  Lorcnzo  Lolto;  et  passons  à  la  collection  de  l'école  espa- 
gnole, collection  plus  complète,  et  que  M.  de  Las  Marismas  était  à  môme 
de  mieux  former. 

L'école  espagnole  est  la  fille  des  grandes  écoles  italiennes  :  des  juges 
exclusifs  et  raffinés,  des  critiques  d'un  goût  sévère,  ou  plutôt  un  peu  pas- 
sionné, l'accusent  même  de  n'en  être  qu'une  di ginirescence.  Quoi  qu'il 
en  soit,  le  siècle  de  la  grande  peinture  en  Italie  était  depuis  long-temps 
écoulé,  et  l'école  de  Bologne  (1560-1650)  continuait  seule  les  artistes  qui 
l'avaient  illustrée,  quand  parurent  Velasquez,  Murillo,  Zurbaran,  Alonzo 
Cano,  et  les  autres  chefs  de  ligue  de  l'école  espagnole. 

L'Espagne  du  xiv«  au  \vi«  siècle  avait  bien  eu  ses  peintres,  les  pein- 
tres de  la  première  école  aragonaise,qui  fleurirent  de  1300  à  1350,  Ray- 
mond Torrente  et  Michel  Fort,  son  élève,  qui,  comme  lui,  couvrit  de  ses 
compositions  gothiques  les  murailles  des  églises  de  Saragosse  et  des 
chapelles  descouvens  du  voisinage.  D'autres  peintres,  comme  Bonant  de 
Ortiga  et  Pierre  de  Aponte,  continuèrent  cette  école  dans  le  xV siècle; 
mais  là,  comme  ailleurs,  ce  furent  des  élèves  «les  artistes  italiens  qui  vin- 
rent inaugurer  l'art  véritable  et  détrôner  la  barbarie. 

\  dence  avait  aussi  ses  peintres  dès  le  commencement  du  \V  siècle; 


94-  REVUE   DE    PARIS. 

mais  leur  chef,  Vincent-Jean  Maeip,  plus  connu  sous  le  nom  de  Juan  de 
Joanes,  imitateur  des  ouvrages  de  la  première  manière  de  Raphaël,  dout 
il  put  voir  et  étudier  cependant  les  dernières  et  sublimes  compositions  , 
ressemble  plutôt  à  Perugin  ou  à  Albert  Durer,  qu'au  peintre  d'Crbain. 
Ribalta  et  Ribera  continuèrent  plus  tard  son  école,  dont  cependant  ils 
changèrent  le  caractère. 

La  principale  galerie  du  musée  Aguado  ne  contient  que  des  tableaux 
espagnols;  l'aspect  en  est  sévère  et  presque  religieux,  la  plupart  de  ces 
tableaux  ne  représentant  guère  que  des  sujets  de  piété.  Beaucoup  de  ces 
ouvrages  sont  remarquables;  quelques-uns  même  se  distinguent  par  ce 
grand  caractère  de  vérité  large,  peut-être  un  peu  outrée  dans  sa  gran- 
deur, un  peu  matérielle  dans  sa  simplicité,  caractère  qui  n'appartient 
qu'à  cette  école  d'Espagne. 

La  plupart  des  artistes  qui  ont  fleuri  au-delà  des  Pyrénées  affection- 
nent en  effet  le  genre  austère,  terrible.  Ils  peignent  la  foi,  cette  vertu 
aimable,  et  ils  font  peur.  Ce  sont  les  trafiques  de  la  peinture.  Ils  sont 
tragiques  par  les  détails  et  par  la  manière  dont  ils  sentent  et  dont  ils 
expriment,  plutôt  que  par  la  manière  dont  ils  conçoivent.  Ils  émeuvent 
plutôt  par  l'expression  que  par  le  choix  du  sujet.  Rarement  ils  font  cou- 
ler le  sang,  et  cependant  il  y  a  dans  leurs  compositions  les  plus  calmes, 
les  plus  simples,  quelque  chose  qui  f  notamment  a  la  terreur. 

Zurbaran  est  le  Corneille  de  cette  école.  Dans  ses  compositions  il  est 
grand  comme  Corneille,  il  est  tranquille  comme  lui.  La  plupart  de  ses 
tableaux  ressemblent  à  des  scènes  de  Po/i/n/c/c,  qui  ont  lies  moines  p  ut 
acteurs.  Le  Sailli  Bernard  porfaul  /"  croix,  cbei  M.  Aguado,  et  chez  le 
maréchal  Etonll  le  tableau  du  Moine  i>nilirfileur  conduisant  d.ms  sa  cel- 
lule ses  auditeurs,  qui  lui  demandaient  où  il  puisait  toute  son  éloquence, 
et  leur  montrant  un  crucifix,  en  leur  disant:  «C'est  lui  seul  qui  m'in- 
spire, »  sont  des  chofs-d'ivuvre  il;ms  ce  gtjtfl 

Aucun  artiste  espagnol  ou  italien  n'a  su  peindre  comme  Zurbaran  la 
robe  du  moine,  dérouler  K9  (Ai  larges  et  WUbfCSj,  et  jeter  dans  l'ame  du 
spectateur  toute  la  terreur  qu'ils  renferment  \  •  \  •  /  plutôt  son  tableau 
de  Saint  Pierre  mur tijr,  dans  la  galerie  Aguado-  Malheureusement  ce 
table-au  parait  avoir  été  rogné  du  bas;  le  >amt  marche  sur  la  bordure;  il 
n'est  pu  jusqu'à  la  couleur  violAtrc  et  triste  de  celle  Composition  qui 
ne  soit  admirable. 

Les  peintres  espagnols  sont  donc  surtout  les  peintres  des  >m- 

bres  et  réfléchies;  ce  sont  etn  qui  ont  le  mieux  compris  les  habitudes  de 
la  vie  BJCétiaiie  ,  et   qui  expriment   le   m<  _ulier  paroxisme  de 

l'exaltation  monacale  qu'on  appelle  l'extat 

Il  y  a,  dans  la  galerie  de  la  rue  Grange-Batelière,  des  tètes  de  saints 


REVUE   DE   PARIS.  95 

et  de  moines  qu'on  ne  peut  oublier  une  fois  qu'on  les  a  vues ,  pas  plus  que 
nous  ne  pouvons  oublier  l'expression  passionnée  d'un  homme  vivant,  d'un 
grand  acteur  ou  d'un  grand  orateur,  de  Talma  prononçant  le  fameux 
qu'en  dis-tu?  du  général  Foy  condamnant  je  ne  sais  quel  ministre  à  re- 
garder les  statues  de  L'Hôpital  et  de  d'Aguesseau.  Mais  la  passion  espa- 
gnole n'est  pas  de  la  passion  politique,  qui  a  besoin  d'une  scène  et  de 
spectateurs;  c'est  habituellement  de  la  passion  tranquille,  solitaire,  re- 
pliée sur  elle-même.  Ce  sont  des  hommes  qui  méditent,  qui  pensent  au 
ciel  ou  qui  prient.  Aussi  quelle  ardeur  vive  et  contenue  dans  l'expres- 
sion de  toutes  ces  figures  !  Mais ,  il  faut  le  dire  ,  les  artistes  qui  sentaient 
et  exprimaient  ainsi  croyaient  avec  la  même  chaleur,  avec  la  même  bonne 
foi  que  les  religieux  qui  leur  servaient  de  modèles. 

Louis  Tristan ,  par  exemple,  ce  grand  peintre  de  Tolède,  qui  peignait 
dans  cette  ville  de  1610  à  1C40,  Louis  Tristan  eût  été  moine  s'il  n'eût  été 
peintre.  Quel  malheur  que  son  tableau  de  Saint  Antoine  abbé  dans  le 
désert,  qui  fait  partie  de  la  collcctiou  dont  nous  nous  occupons,  ne  soit 
pas  parfaitement  pur;  mais  si  les  retouches  ont  affaibli ,  elles  n'ont  du 
moins  rien  détruit.  Que  d'amour  dans  ces  yeux  levés  au  ciel!  Que  de 
mysticité  dans  ces  plis  du  front  et  de  la  lèvre!  que  de  componction  dans 
toute  cette  pose  !  que  d'extase  dans  cette  tète  rejetée  en  arrière!  et  quelle 
tristesse  sainte  et  sublime  dans  ce  coloris  terreux,  gris,  jaunâtre,  et  qui 
cependant  donne  tant  de  solidité  et  de  relief  au  personnage,  et  un  ton 
local  si  vrai  et  si  bien  approprié  à  l'ensemble  du  tableau  !  Cette  tète  seule 
est  un  poème  chrétien ,  un  poème  qui  en  apprend  plus  long  sur  la  religion 
du  Christ  que  les  quatre  mille  vers  du  fils  de  Racine.  L'homme  qui  a 
composé  ce  chef-d'œuvre  devait  croire  avec  autant  de  naïveté  et  de  fer- 
veur que  le  saint  religieux  qui  lui  servait  de  modèle;  tous  deux,  l'un  en 
se  plaçant  à  son  chevalet,  l'autre  au  point  de  rue  de  l'artiste,  tous  deux 
mettaient  le  doigt  dans  l'eau  bénite  et  faisaient  le  signe  de  la  croix  et  leur 
prière;  en  un  mot,  tous  deux  croyaient! 

Il  y  a,  dans  la  galerie  de  M.  Aguado,  deux  autres  Tristan;  mais  qu'ils 
sont  inférieurs  à  celui  que  nous  venons  de  décrire! 

Saint  Hnijin  s,  m'ijui' ,  rhflWJffl.nl  lé  maïu/cr  des  chartreux,  attribué 
à  /urbaraii ,  est  bien  un  tableau  espagnol ,  un  tableau  expressif,  original, 
mais  que  j'ai  peine  à  croire  de  Zurbaran.  La  perspective  n'y  est  pas  aussi 
savante  (pie  dans  la  plupart  des  tableaux  de  ce  grand  maître.  Les  plis 
des  robes  des  chartreux  y  sont  d'une  pauvreté  et  d'une  mollesse  qui  suf- 
firaient à  elles  seules  pour  fortifier  mes  douteS-j  car  Zui  baian  peignait 
surtout  admirablement  le-,  et  il.  - ,  les  robes  de  laine  et  de  bure,  comme 
moi  Patrons  dit  tout  à  l'heure,  et  comme  on  peut  s'en  convaincre,  par 
uu  coup  .d'œil  jeté  sur  les  moindres  des  tableaux  de  la  galerie  du  mare- 


%  REVUE    DE    PARIS. 

chai  Soult,  qui  possède  plusieurs  Zurbaran  bien  authentiques.  Zurbaran 
était  même  plutôt  un  peu  dur  et  sec  que  froid  et  mou.  Je  mettrais  doue 
un  point  de  doute  à  côté  de  ce  tableau  de  Saint  Hugues.  Je  ferai  la  même 
observation  à  propos  de  deux  autres  petites  esquisses  du  même  peintre  : 
Judith  et  Hèrodiade.  Ces  esquisses  sont  exécutées  avec  une  dureté  et  une 
sécheresse  qui  passent  toute  permission.  J'ai  peine  à  les  croire  de  Zurbaran. 

Murillo,  le  peintre  des  vierges,  ou  plutôt  de  la  Vierge  qui  a  été  mère; 
Murillo  qu'on  pourrait,  mais  surtout  en  le  considérant  dans  sa  dernière 
manière,  appeler  le  Racine  de  la  peinture  espagnole,  s'il  était  plus  châ- 
tié et  un  peu  moins  matériel  ;  Murillo,  le  premier  coloriste  de  cette  école, 
après  Velasqucz  toutefois;  Murillo,  le  peintre  des  enfans  comme  il  est  le 
peintre  des  vierges,  occupe  unelarge  place  dansla  collection  de  M.  Aguado  : 
vingt  et  un  tableaux  qui  en  font  partie  sont  attribués  à  ce  maître.  Vingt  <  t 
un,  c'est  beaucoup  trop-  Je  ne  sais  pas  de  combien  il  faudrait  rabattre; 
mais  il  y  a  là  bien  des  choses  faibles ,  qui,  si  elles  étaient  son  ouvrage, 
feraient  peu  d'honneur  au  grand  peintre  de  Sévillc,  peintre  assez  in- 
égal du  reste,  comme  tous  ceux  qui  produisent  vite  et  qui  produisent 
beaucoup.  Le  Suint  Vincent  Ferrer,  en  costume  de  trappiste,  m'a  paru 
le  plus  remarquable  de  tous  ces  tableaux.  Il  y  a  là  quelque  chose  de  bien 
espagnol,  et  un  éclat,  une  largeur  et  une  vérité  de  coloris  qui  n'appar- 
tiennent qu'à  Murillo.  f/Archevèquc  de  Patnpclune  admirant  les  mira- 
cles de  saint  Jeun  de  la  Crux  est  un  tableau  de  la  première  manière  de 
ce  maître,  et  qui  a  toute  l'énergie  un  peu  sauvage  de  ses  premières  com- 
positions. Le  portrait  de  Saint  Dominique,  du  même  peintre,  est  bien 
gracieux  pour  un  aussi  terrible  saint.  C'est  un  moine  petit-maître ,  au 
teint  fleuri ,  et  tout  miel;  j'ai  peine  à  retrouver  là  l'apôtre  fougueux  de 
l'inquisition ,  l'homme  qui  le  premier  a  fait  en  grand  l'application  du 
bûcher  à  la  religon,  qui  a  voulu  que  l'incrédulité,  ou  seulement  la  ma- 
nière différente  de  croire,  fussent  punies  de  mort,  et  que,  comme  la 
le  doute  <'ût  ses  martyrs. 

La  Mort  de  sainte  Claire,  ou  Procession  de*  vtêrge»,tÊt  un  tableau  du 
premier  ordre,  d'un  coloris  suave  et  éclatant,  qui  doit  être  de  la  même 
époque  que  le  fameux  tableau  d'Ahraham  deeant  les  anges, qui,  du  ca- 
binet du  maréchal  Soult,  a  passé  dans  la  galerie  du  duc  de  Siitherland. 
La  Vierge  au.r  Chartreue.  saint  Jérôme  dans  le  </<  sert ,  le  Christ  eOMTOntU 
(l'ipincs  et  le  saint  François  d'Assises  sont  autant  d\>u\  rages  qtii  se  re- 
commandent chacun  par  des  qualités  différentes,  ou  énergiques,  ou 
brillantes,  et  qui  oe  sont  pas  indignes  du  peintre  de  l'Andalousie. 

Beaucoup  d'autres  Murillo  de  cette  collection,  ou  de  préteo  lus  Murillo, 

car  jamais  peintre  n'a  été  plus  imité  ,  plus  Copié  .  et  n'a  vu  la  liste  déjà  im- 
mense de  ses  propres ouTrages allongée  d'un  plus  grand  nombre  de  chefs- 


REVUE   DE   PARIS.  97 

d'oeuvre  d'authenticité  douteuse,  beaucoup  d'autres  Murillo  représentent 
ou  des  sujets  de  sainteté,  ou  quelques-uns  de  ces  enfans,  comme  Murillo 
aimait  aies  faire,  potelés,  au  teint  éclatant,  et  aux  chairs  roses,  blanches, 
palpitantes.  Malheureusement  dans  ceux  de  cette  galerie,  que  je  crois  les 
moins  douteux,  la  retouche  domine.  En  examinant  ces  tableaux,  il  se  faisait 
dans  mon  esprit  d'assez  singuliers  rapprochemens,  des  rapprochemens 
entre  Murillo  et  Rubens,  admirables  coloristes  tous  deux,  mais  par  des 
procédés  différens.  Murillo  avait-il  vu  les  ouvrages  de  Rubens?  je  serais 
disposé  à  le  croire.  Rubens  était  déjà  mort,  que  Murillo,  dans  toute  la 
vigueur  de  son  talent,  peignait  ses  belles  Assomptions  et  ses  belles  Concep- 
tions, dont  un  des  tableaux  les  plus  renommés  de  la  galerie  du  maréchal 
Soult  peut  nous  donner  une  juste  idée.  Puis,  descendant  bien  des  échelons 
de  l'échelle  de  la  peinture,  je  trouvais,  par  je  ne  sais  quel  étrange  hasard, 
qu'un  de  nos  peintres  les  plus  décriés  du  dernier  siècle  semblait  avoir  volé 
le  procédé  de  Murillo,  et  la  richesse  et  la  suavité  de  ses  tons  dans  les  chairs. 
Quel  est  ce  peiutre?  Boucher,  le  fameux  peintre  des  Amours.  Oui,  ce  sont 
les  mêmes  chairs  blanches,  roses,  légèrement  dorées;  le  même  moelleux 
dans  le  modelé,  ce  moelleux,  doux  aux  yeux  comme  la  chair  est  douce  à 
la  main  ;  le  même  art  dans  la  manière  de  noyer  les  contours  dans  le  fond; 
il  n'y  a  qu'une  différence ,  c'est  que  Boucher  a  estropié  tous  ses  jolis 
amours.  Bâtis  comme  ils  le  sont,  ils  ne  pouvaient  ni  vivre  ni  respirer;  ce 
sont  de  jolies  masses  informes.  En  un  mot,  Bouclier  ne  dessine  pas ,  et  le 
grand  peintre  de  Séville,  auquel  j'ai  honte  d'avoir  un  moment  comparé 
le  peintre  coquet  des  boudoirs ,  Murillo  ,  lui ,  sait  dessiner  ! 

Nous  dirons  de  l'ensemble  des  Velasquez  de  la  collection  Àguado  ce 
que  nous  avons  dit  des  Murillo.  Il  y  en  a  seize  dans  cette  collection ,  et 
c'est  beaucoup  trop;  seize  Velasquez!  quand  la  galerie  du  Louvre  n'en 
possède  qu'un  seul  !  et  quand  MM.Taylor  et  Dausatz  ont  pu,  à  grand'  peine 
et  à  grand  renfort  de  diplomatie  et  d'écus,  en  recueillir  au  plus  cinq 
ou  six  dans  leur  moisson  artistique. 

Le  Soldai  mordu  par  une  vipère  est-il  vraiment  de  Velasquez?  Et  ces 
tableaux  de  l'Ouïe,  de  VOdoreU  et  du  Toucher,  et  autres  sens,  sont-ils 
bien  de  ce  peintre?  Quel  que  soit  leur  mérite,  je  me  permettrai  d'en 
dout<  i 

La  petite  esquisse  d'un  Infant  à  rhcral  allant  à  la  chasse  me  paraît 
plus  authentique  de  toute  façon.  C'est  un  bijou  pour  la  vie,  la  singularité 
du  costume,  et  tout  l'ensemble  qui  est  bien  espagnol.  Le  Portrait  d'une 
Infantr,  avec  d'énormes  toulïVs  de  chaque  côté  de  la  tète,  peut  bien  être 

aussi  de  Velasquez;  maislet  retouches  l'ont  fardé  d'une  ridicule  manière. 

Ce  portrait,  cependant,  ne  manque  pas  de  mérite.  I  d  autre  portrait  de 

H     me  paraît  plus  discutable.  Du  reste,  les  accessoires  sont 

roui  \i.iu     ji  ;■  ht.  7 


98  REVUE   DE  PARIS. 

riches;  mais  la  tête  a  un  grand  défaut,  celui  d'être  laide,  et  d'être  fai- 
blement peinte ,  quoique  peinte  dans  la  manière  de  Velasquez ,  le  plus 
large  et  à  la  fois  le  plus  naturaliste  des  peintres. 

Nous  ne  suivjns  ni  l'ordre  des  dates,  ni  celui  de  la  classification  du  ca- 
talogue Las  Marismai  (le  nom  de  M.  Aguado  n'est  écrit  nulle  part); 
nous  parlerons  donc  ,  après  Murillo  et  Velasquez  ,  de  Morales  surnommé 
le  Divin,  qui  florissait  à  Séville  de  1520  à  13G0.  C'est  un  peintre  dans 
la  manière  d'Albert  Durer,  sec  jusqu'à  l'extrême  dureté,  précis  jusqu'à 
la  minutie  et  vrai  jusqu'à  la  pauvreté  la  plus  repoussante.  Ses  types  ont 
quelque  chose  de  maigre,  quelque  chose  de  la  nature  amincie  de  l'Arabe 
qui  vit  troisjours  durant  avec  une  poignée  de  dattes,  ce  qui  s'explique  bien 
par  le  long  séjour  que  fit  ce  peintre  dans  le  midi  de  l'Espagne.  Le  sujet  de 
ses  compositions  est  presque  toujours  un  Christ  mort  dans  les  bras  de  sa 
mère.  S'il  ne  sait  pas  peindre  la  beauté,  il  sait  peindre  certainement  la  dou- 
leur et  la  désolation  chrétienne.  Il  rend  admirablement  ces  yeux  bordés 
d'un  cercle  bleu  et  lilas,ces  yeux  qui  ont  pleuré  et  qui  pleurent  encore,  et 
ces  bouches  affligées  dont  la  tristesse  abaisse  les  coins.  Le  plus  remar- 
quable ouvrage  que  nous  ayons  à  Paris  de  ce  singulier  artiste  fait  partie 
de  la  collection  du  maréchal  Soolt.  Ce  tableau,  daus  sa  misère,  est  si  vrai 
et  l'affliction  des  saintes  femmes  qui  pleurent  ce  pauvre  Clirist,d'unenaturc 
chétive  et  dont  le  front  piqué  par  les  épines  laisse  couler  des  gouttes  de 
sang  précieusement  étudiées,  cette  affliction  est  si  vive,  que  cette  com- 
position fait  mal  à  voir.  Mais  les  ligures  des  personnages  de  ce  tableau, 
sont,  à  mon  avis  du  moins,  d'une  maigreur  qui  révolte,  leurs  visages 
vont  trop  en  s'amincissant  et  se  terminent  en  angles  si  aigus,  qu'on  a  peine 
à  reconnaître  là  la  nature. 

M.  Aguado  possède  deux  tableau  du  même  genre  dont  l'un  est  attribué 
ii  M  iralès.  Non-seulement  les  types  sont  les  mémei  que  cens  du  tableau 
du  maréchal  Soult,  mais  les  expressions  sont  parfaitement  Sembla  Met, 
mais  les  figures  paraissent  calquées  sur  les  deux  principales  ligures  de  ce 
tableau.  Les  mêmes  os  percent  la  même  peau  Masque,  les  mêmes  gouttes 
de  sang  coulent  <!e  la  piqûre  des  mêmes  épines:  seulement  la  dimension 
des  personnages  est  peut-être  un  peu  réduite;  mais  leur  désolation  est 

aussi  excessive.  Ce  tableau  serre  le  cœur  et  fait  souffrir. 

L'autre  composition  du  même  genre  appartient  I  Juan  de  .lianes  (Jean 
M.wip  de  l'école  de  Valence,  qui,  quoi  qu'en  disent  MS  historiens , 
parait  avoir  plutôt  étudié  Albert  Durer  et  le  Perugio  que  Raphaël.  àJoDSO 
Berruguete,  de  Toi  tde,  qui  peignait  rers  15S0,  est  de  1 1  même  école  que 
i  -  déni  maîtres.  Berruguete  est  le  Lucas  Cranack  espagnol.  Dans  son 
tableau  delà  MadtUim  iansU  désert,  c'est  la  même  étrangi !t<  .  la  même 
raideur,   la   même  sécheresse   de  dessin,  la  même   dureté  et   le  même 


REVUE   DE   PARIS.  99 

éclat  de  coloris,  la  môme  recherche  de  détails,  maigres  et  petits,  que 
dans  les  vieux  maîtres  allemands.  L'ensemble  de  ce  tableau  a  de  plus  une 
singulière  analogie  avec  la  fameuse  gravure  d'Albert  Durer  :  V Enlève- 
ment de  Proserpine.  Ce  tableau  pourtant  est  certainement  original. 

Nous  n'avoDS  ni  le  loisir  ni  la  volonté  d'entrer  dans  quelque  détail  au 
sujet  d'une  centaine  d'autres  tableaux  espagnols  du  Labrador,  d'Orrente, 
de  Ménésès  de  Osorio ,  de  Coèllo  ,  de  Tobar,  d'Antolinez,  de  Herrera  le 
Vieux,  de  Palomino,  de  Moya,  etc.;  la  liste  seule  en  serait  trop  longue. 
Originaux  ou  non,  peu  de  ces  tableaux  sont  remarquables. 

Il  y  a  d'Antoine  Pereda,  de  Valladolid  ,  une  Descente  de  croix  que  je 
suis  certain  d'avoir  vue  autre  part.  Mais  où?  je  serais  fort  embarrassé  s'il 
fallait  le  dire.  Lequel  des  deux  tableaux  est  original  ?  je  ne  sais.  Mais  l'un 
des  ouvrages  les  plus  singuliers  et  les  plus  curieux  que  possède  M.  Aguado 
est  une  Descente  de  croix  de  Pedro  de  Campana. 

Pedro  de  Campana  était  originaire  de  Bruxelles,  vers  la  fin  du  xvie  siè- 
cle. Il  vint  de  Flandre  à  Séville,  centre  du  commerce,  des  richesses  qui 
l'accompagnent,  et  des  beaux-arts  qui  le  suivent.  Ce  peintre  ,  Flamand 
d'origine,  n'a  cependant  de  flamand  dans  sa  manière  que  l'extrême  rendu 
de  l'exécution.  Il  tient  des  vieux  maîtres  allemands  par  la  finesse  des  dé- 
tails et  la  sécheresse  du  dessin,  des  Espagnols  par  l'intérêt  du  sujet,  la 
largeur  et  surtout  la  vigueur  de  l'effet.  J'ai  rarement  vu  un  tableau  d'un 
relief  plus  extraordinaire  que  ce  tableau  d'une  Descente  de  croix.  Mais 
aussi  le  parti  pris  est  prodigieux,  et  il  y  a  des  figures  tout  entières  dans 
l'ombre  qui  sont  absolument  noires.  Malgré  la  bizarrerie,  c'est  une  œuvre 
originale  et  énergique.  Il  est  impossible  de  croire  (pie  les  personnages  de 
ce  tableau  curieux  ne  fassent  pas  saillie  et  ne  se  détachent  pas  du  fond  de 
la  toile,  et  cependant  ce  fond  est  un  ciel  pale  et  un  paysage  plus  pale  en- 
core. C'est  de  la  peinture  terrible,  sauvage,  et  qui  ne  convient  pas  mal 
à  la  tristesse  du  sujet,  à  la  scène  de  désespoir  et  de  désolation  (pie  cette 
composition  nous  représente. 

Un  tel  tableau  mettrait  en  fuite  ceux  qui  aiment  le  gracieux;  il  nous 
plaît  comme  œuvre  d'art  imprévue  et  curieuse. 

Au  nombre  des  tableaux  de  la  galerie  Aguado  qui  peuvent  plaire  tic  la 
même  manière  et  par  les  mêmes  qualités  que  celui-ci,  qualités  plus  larges 
cependant,  nous  devons  ranger  les  Deux  Philosophes  de  EVibera,el  l'Ésope 
et  VEuclûU  de  Franco,  de  Séville.  Impossible  d'être  plus  laid  ,  mais  aussi 
d'être  plus  vrai  et  plus  vigoureux. 

Terminons  cette  revue  sommaire  de  la  collection  de  M.  Aguado  par  une 
remarque  à  l'éloge  de  *<>n  propriétaire.  C'est  que  depuis  un  quart  de  siècle, 
en  France,  la  richesse  fait  tout  ce  qu'elle  peut  pour  être  intelligente,  et  qu'à 
la   longue  elle  le   deviendra.  On  commence  par  croire,  par  se  figurer 

7. 


100  REVUE   DE   PARIS. 

qu'on  a  le  goût  des  arts,  sans  en  avoir  ni  le  sentiment  ni  l'intelligence  ,  et 
on  finit  par  acquérir  l'un  et  l'autre.  C'est  là  un  des  revenans-bons  les  plus 
sûrs  des  riches  acquéreurs  de  tableaux.  L'exemple  donné  par  M.  .\_uado 
et  par  d'autres  possesseurs  de  graudes  fortunes  ne  peut  manquer  de  fruc- 
tifier. Aujourd'hui,  l'école  espagnole  est  à  la  mode,  l'école  espagnole, 
inconnue  à  la  France  dans  le  dernier  siècle,  dont  pas  un  des  critiques  du 
temps  n'a  parlé ,  pas  même  Diderot  dans  ses  nombreux  écrits  sur  la  pein- 
ture; et  nous  aimons  mieux  cette  mode  que  celle  du  rococo.  En  revan- 
che, l'école  italienne  est  victime  d'un  dédain  momentané  qu'elle  ne  mé- 
rite certes  pas.  La  réaction  aura  lieu  pour  elle ,  comme  elle  a  eu  lieu  pour 
l'école  espagnole,  sa  fille  brillante  et  énergique,  mais  qui,  malgré  ses 
qualités  séduisantes,  ne  peut  faire  oublier  sa  mère.  En  France,  on  est  ex- 
clusif par  boutades;  mais,  en  France,  on  s'est  déjà  corrigé  de  bien  de  petits 
défauts  nationaux.  C'est  du  moitis  ce  que  nos  pédagogues  nous  disent, 
même  ceux  d'au-delà  du  détroit.  On  se  corrigera  aussi  de  ce  défaut-là; 
on  aimera  tout  ce  qui  est  bon,  on  admirera  tout  ce  qui  est  beau  ,  on  ap- 
plaudira à  tout  ce  qui  est  grand  ,  et  alors alors  nous  serous  peut-être 

un  peu  plus  modestes,  peut-être  un  peu  moins  bavards. 

F.  Mf.rcei 


LA   LITTERATURE 


SOUS 


RICHELIEU  ET  MAZARIN. 


I. 

La  critique  de  nos  jours  s'inquiète  volontiers ,  en  histoire  littéraire ,  des 
écrivains  méconnus  ou  malheureux.  Qu'on  nous  permette  aujourd'hui  de 
suivre  une  voie  contraire  et  de  parler  d'un  poète  qui  n'a  rencontré  partout 
que  le  bonheur  et  la  fortune.  Voiture,  en  effet,  ne  fut  pas  un  de  ces  gé- 
nies libres  et  pleins  qui  ont  leur  destinée,  et  qui,  dans  le  malheur,  s'a- 
chèvent et  persistent.  Esprit  facile,  ingénieux  et  badin,  plein  de  tour  et 
d'agrément,  ayant,  comme  le  dit  de  lui  Saint-Evremond,  quelque  chose 
de  fin  ,  de  délicat ,  de  poli ,  qui  fait  perdre  le  goût  des  urbanité*  romaines 
et  des  sels  alliques ,  Voiture  trouva  devant  lui  les  abords  aisés,  et  eut 
immédiatement,  dans  le  plus  haut  monde,  un  accueil  facile,  que  justi- 
fiait le  charme  de  sa  conversation ,  et  qui  devint  bientôt  un  succès  poussé 
à  la  fureur.  On  se  l'arrachait  comme  Orphée,  et  il  était  l'indispensable 
ornement  de  toute  réunion  brillante.  Là  est  la  destinée  de  Voiture, 
là  sa  supériorité  ,  plus  que  dans  ses  lettres  et  dans  ses  vers.  C'est  l'homme 
du  monde  exquis,  plein  de  grâce,  et  représentant,  dans  son  côté  le  plus 
enjoué  et  le  plus  spirituel,  cette  société,  qui  fut  le  triomphe  des  fines 
plaisanteries,  des  commerces  polis,  des  lettres  familières,  des  entretiens 
rharmans  ,  société  qui  commença  alors  avec  la  marquise  de  Rambouillet , 

Mmr  du  Vïgean,  M,,,r  Aubry,  et ,  m  perfectionnant  avec  la  duchesse  de 

Longueville,  Mmo  de  Sablé  et  la  comtesse  de  .Maure,  parvint  plus  tard  à  sa 


102  REVUE   DE   PARIS. 

perfection  dans  M'«e  de  Montpensier,  à  l'hôtel  d'AIbret ,  autour  dn  car- 
dinal de  Retz  devenu  goutteux  ,  chez  M""  de  La  Fayette,  de  Coulanges 
et  de  Sévigné,chez  Mme  Corniiel  pour  la  haute  bourgeoisie  du  Marais, 
bien  plutôt,  selon  nous,  que  dans  le  cercle  austèrement  chrétien  et  un 
peu  raide  de  Mme  de  Maintenon,  comme  le  voulait  à  tort  M.  Rœderer. 
Voiture  fut  donc  un  des  types  les  plus  parfaits  de  cette  politesse  de  bon 
ton ,  de  ces  manières  du  beau  monde ,  qu'on  retrouve  encore  dans  certains 
salons  du  xviii<=  siècle,  mais  dont  il  ne  se  rencontre  actuellement  que 
des  débris  de  plus  en  plus  rares,  au  milieu  de  nos  rapports  positifs  et 
bourgeois. 

Le  duc  de  Saint-Simon  nous  présente  La  Fontaine  comme  très  pétant 
en  conversai  ion  ,  et  Bonaventure  d'Argonne,  dans  ses  Mélanges  de  Vi- 
gneul-Marville ,  ne  donne  pas  une  idée  plus  avantageuse  des  dehors  de 
Pierre  Corneille.  Segrais  aussi,  d'après  La  Rochefoucauld,  assure  que 
Boileau  et  Racine  même  n'étaient  guère  agréables  dans  le  monde,  et 
qu'ils  n'y  parlaient  que  de  leurs  vers.  Il  y  avait  donc  contraste  sensible 
entre  la  personne  et  les  œuvres  de  ces  grands  écrivains.  Si  le  jugement 
n'était  un  peu  sévère,  nous  serions  tentés  de  dire  qu'il  en  est  de  même  de 
Voiture  dans  le  sens  opposé,  car  il  fut  de  ces  hommes,  comme  Chaulieu , 
Boufflers  et  même  Delille,  qui  ont  plus  de  valeur  personnelle  que  leurs 
écrits.  Cependant  il  peut  passer  dans  notre  littérature  pour  le  père  de 
t'imjrninisr  badinera  .  eoniM  l'appelle  Tallemant.  Il  faut  toutefois  con- 
venir avec  Boileau  que  cet  ffféfomJ  badintujc  remonte  à  Clément  Marot; 
mais  chez  le  poète  de  la  cour  de  François  V  ce  développement  est  à  l'état 
naïf.  Au  contraire,  dans  l'art  du  règne  de  Louis  XIII,  dans  cette  répéti- 
tion affadie  de  la  littérature  des  Valois ,  comme  l'a  appelé  avec  raison 
M.  Sainte-Beuve ,  ce  n'est  qu'une  renaissance  voulue  et  intentionnelle. 
Voiture  donc  el  Snrasin  MM  créé  ce  spirituel  enjouement  qui,  se  re- 
trouvant avec  bonheur  dans  Chapelle  et  Bachauniont  ,  prêt*  une  mauvaise 
inspiration  à  Montesquieu  en  MB  Temple  tle  (inidr  ,  <<•  montra  affecté  dans 
Dorât  et  Demoustier,  et  brilla  enlin  pei fertionne  et  achevé  chez  Marmi- 
ton et  Marivaux.  Au  milieu  de  tant  de  charmes  dans  les  rapports,  de 
tant  de  grâce  dans  l'esprit,  le  succès  ne  put  manquer  à  \  oiture.  Aus«i  il 
eut  loog-templ  «les  imitateurs,  el  Lt  Bruyère  dit,  au  chapitre  des  <)n- 
rrancs  de  /'<  ^irit:  «  Ceux  qui  courent  après  lui  ne  peuvent  l'atteindre.  » 
A  l'époque  du  u'raml  moraliste,  en  effet ,  l'abhe  Testu  à  l'hôtel  Richelieu 
voulait  se  donner  à  tout  prix  du  charme  et  de  l'agrément,  et  il  était  à 
Voiture  quelque  eh.  se  comme  Trublet  fut  à  La  Rruvèrr  lin-nxmie.  I 
pendant  la  réaction  commençait  déjà  alors  contre  le  bel  esprit.  Boileau, 
qui,  à  certains  égards,  esl  le  représentant  de  cette  réaction  .  et  qui  com- 
prenait dans  tm  même  mépris  toute  l'école  poétique  «If  Louil  Mil,  de- 


REVUE   DE   PARIS.  103 

puis  Colletet  jusqu'à  Chapelain,  Boileau  toutefois  avait  été  élevé  à  res- 
pecter Voiture;  car,  dit  M.  Daunou  dans  son  Commentaire ,  la  renommée 
de  ce  poète  était  si  bruyante  quand  il  vivait ,  si  affermie  quand  il  mourut , 
quand  Costar  fît  son  apothéose,  que  Despréaux,  étourdi  dès  son  jeune 
âge  du  fracas  de  cette  énorme  gloire,  ne  sentit  jamais  combien  elle  était 
usurpée.  Ses  débuts  en  littérature  l'avaient  d'ailleurs  un  peu  engagé  de  ce 
côté,  car  à  dix-neuf  ans  il  mettait  des  vers  au-devant  de  la  Macarise  de 
l'abbé  d'Aubignac.  Avec  l'âge ,  il  avait  un  peu  brisé  ,  il  est  vrai ,  les  en- 
traves de  cette  admiration  de  jeunesse.  Si  d'un  côté  il  fait  dire  au  cam- 
pagnard grossier  de  la  troisième  satire  :  Mais  je  ne  trouve  rien  de  beau 
dans  ce  Voiture,  de  l'autre,  il  a  bien  moutré  son  dédain  pour  la  recherche 
de  l'auteur  d' A  Icidalis  et  aussi  pour  l'emphase  de  Balzac,  dans  son  pastiche 
de  leurs  lettres ,  pastiche  qui  faisait  dire  à  un  sien  cousin  ,  provincial  ren- 
forcé :  «  Mais,  monsieur  Despréaux ,  pourquoi  tout  n'est-il  pas  de  vous 
dans  vos  œuvres  ?»  Ce  dernier  et  déjà  si  faible  respect  de  Boileau  ne  fut 
bientôt  plus  qu'une  tradition  oubliée;  la  représentation  des  Précieuses 
ridicules ,  à  laquelle  avait  pourtant  ri  de  bon  cœur  la  marquise  de  Ram- 
bouillet dans  son  déclin,  dut  rompre  tout-à-fait  l'admiration  envers  Voi- 
ture ,  que  la  génération  précédente  et  presque  éteinte  déjà  avait  continuée 
dans  la  génération  d'alors.  La  société  de  Louis  XIV,  qui  lui  était  encore 
indulgente  par  souvenir  d'enfance,  eut  à  peine  disparu  ,  que  Voiture  fut 
regardé  partout  comme  le  type  de  l'afféterie  et  de  la  recherche.  Si  l'abbé 
Desfontaines  professait  encore  pour  lui  une  sorte  de  culte,  d'Aguesseau 
trouvait  déjà  qu'on  ne  le  devait  point  lire  sans  précaution.  Quant  à  Vol- 
taire, qui  en  amour  était  aussi  positif,  avec  Mme  du  Chàtelct,  que  Voi- 
ture avec  ses  maîtresses,  mais  qui,  malgré  la  sensiblerie  et  la  politesse 
des  boudoirs  du  xvme  siècle,  ne  recouvrait  pas  ses  affections  du  môme 
voile  de  galante  rie  exagérée  ,  il  acheva  (si  elle  ne  l'était  dès  long-temps) 
cette  réaction  contre  la  manière  de  Voiture.  A  ses  yeux,  ce  n'est  qu'un 
mauvais  copiste  du  Marini ,  comparable  à  ces  mai  très  à  danser  qui  font 
mal  la  révérence,  parce  qu'ils  la  veulent  trop  bien  faire.  Ce  jugement  de 
Voltaire,  propagé  par  son  impitoyable  verve  de  bon  sens,  est  venu  jus- 
qu'à nous,  conlirmé  encore  par  La  Harpe,  qui  lisait  Voiture  comme  on 
va  voir  dans  un  garde-meuble  les  modes  du  temps  passé.  Pour  nous, 
malgré  le  faible  que  la  critique  se  sent  toujours  pour  un  écritlil  du 
passé,  dont  la  réputation,  loin  d'être  MCeptée,  M  i amène  que  l'idée  du 
ridicule  et  de  la  front  gloire,  nous  sommes  prêts  à  regarder  Voiture 
comme  un  prétentieux  écrivain,  comme  un  un  mauvais  poète ,  si  on 
veut  bien  nous  accorder  qu'il  fut  avec  raison  le  héros  dei  llloni  de  son 
temps,  et  (pie  jamais  homme  peut-être  n'eut,  dans  le  beau  monde,  plus 
détour,  d'esprit  et  d'agrément. 


104  REVUE   DE   PARIS. 

Vinccn  t  Voiture  était  né  à  A  miensen  1398.  Sa  mère,  Jeanne  de  Collemont, 
appartenait  à  une  honnête  famille;  mais  son  père  n'était  qu'un  médiocre 
fermier  des  vins,  bien  qu'il  eût  été  échevin  en  1593.  Bientôt  il  abandonna 
la  province,  pour  se  fixer  à  Paris  en  qualité  de  marchand  en  gros,  suivant 
la  cour.  J'entre  dans  ces  détails  parce  que  l'obscurité  de  cette  origine 
lut,  plus  tard,  un  grand  sujet  de  contrariété  pour  Voiture.  Voltaire 
lui-même,  malgré  tout  l'appareil  de  la  philosophie,  ne  supportait  pas 
toujours,  non  plus,  avec  bien  de  la  résignation,  sa  prosaïque  bourgeoisie. 
S'il  pouvait  renaître  un  moment,  je  doute  qu'il  vit  sans  peine  le  duc  de 
Saint-Simon  l'appeler  avec  mépris  le  fils  du  notaire  de  mon  père.  Celte 
qualification  ne  lui  conviendrait  probablement  pas  plus  que  le  ton  dédai- 
gneux avec  lequel  le  traite  Mathieu  Marais,  ce  Guy-Patin  de  la  robe, 
qui  nous  a  été  révélé  par  la  Rente  rétrospective.  Quand  Voiture  fut  reçu 
dans  le  haut  monde,  ses  familiarités  avec  les  grands,  l'avantage  que  lui 
donnait  son  esprit  et  qu'il  semblait  prendre  en  toutes  choses,  sa  coquet- 
terie même,  son  élégance  et  celle  recherche  qui  le  Elisait  désirer  de 
toutes  les  belles  compagnies  et  des  ruelles  les  plus  à  la  mode,  ne  purent 
jeter  l'oubli  sur  sa  naissance;  les  chansonniers  se  souvinrent  trop  que  ro- 
ture rimait  avec  Voiture.  Comme  il  faisait  le  petit  souverain  avec  ses  égaux, 
le  duc  d'Enghien  disait  de  lui  :  «S'il  était  de  notre  condition,  on  ne  le 
pourrait  souffrir.»  Et  Pellisson  rapporte  qu'on  fit  cette  épigramme, 
parce  qu'il  recherchait  la  fille  d'un  pourvoyeur  de  chez  le  roi  : 

O  que  ce  beau  coiqde  d'amants 
Va  goûter  de  contentements, 
Que  leurs  délices  seront  grandes! 
Ils  seront  toujours  en  festin  , 
Car,  si  La  Prou  fournit  les  viande-. 
Voilure  fournira  le  vin. 

J.e  malin  chansonnier  de  la  Fronde,  Blol .  dont  M""'  de  Sérigné  disait  : 

»  Ses  chansons  ont  le  diable  an  corps,  »  n'épargna  pas  non  pins  la  nais- 

sance  de  Voiture.  Ses  maîtresses  elles-mêmes  s'en  moquaient ,  et  Mn""  i  H  s 

;ni,  selon  tonte  apparence,  lut  l'une  des  plus  spirituelles  sinon  &  s 
pins  jolies  ,  lui  dit  un  JODr  (  soit  avant  leur  liaison  ,  s, ni  dans  un  moment 

dénigreur  et  de  piqne ) : c Noos coonaiasoas  déjà  cette  histoire,  perces- 

n008-en  d'une  autre,  monsieur  de  Voiture,  i  Sans  df.ule  cette  plaisanterie, 

d'asses  mauvais  aloi,  blessa  moins,  dans  Voitare,  le  beau  conteur,  le 
menteur  gracieus  ci  intarissable ,  que  le  ni>  da  marchand  de  tin  ,  devenu 
le  héros  du  noble  bétel  de  Rambouillet.  Aussi  Voitnn 
cher  ion  origine  à  ceux  qui  ne  la  connaiasaieol  point  ;  pourtant  il  res| 

toujours  sou  père,  homme  de   DOOM  humeur  et  de  DOOM  chère,  tenant 


REVUE    DE   PARIS.  105 

toujours  table  ouverte,  grand  joueur  qui  a  laissé  son  nom  à  une  combi- 
naison du  jeu  de  piquet  et  qui  faisait  assez  peu  de  cas  d'un  fils,  joueur 
forcené  aussi,  il  est  vrai,  mais  convive  haïssant  le  vin  et  plutôt  délicat  que 
gourmand.  Voiture,  eu  effet,  était  le  gastronome  des  douces  gelées  et 
des  mets  sucrés.  Costar,  dans  ses  Entretiens,  lui  adresse  ces  mots  :  «  M.  de 
Balzac  m'a  conté  tous  les  festins  que  vous  lui  avez  faits  autrefois.  Il  m'a 
parlé  du  cheval  chargé  de  confitures  sèches  que  vous  lui  envoyâtes  un 
matin.  »  iNe  dirait-on  pas  une  réponse  du  poète  Fortuuat  aux  présens  dé- 
licats de  Radegonde?  Le  père  Daire  aussi,  dans  son  Histoire  littéraire 
d'Amiens ,  à  propos  d'une  maîtresse  espagnole  de  Voiture,  pendant  son 
séjour  à  Lisbonne,  semble  entrer  dans  ce  goût  raffiné  et  ne  trouve  pas  de 
meilleure  comparaison  que  celle-ci  :  «  Elle  était  plus  douce  que  la  marme- 
lade du  pays.  »  Ces  agréables  fadeurs,  que  Voiture  aimait  en  ses  repas 
comme  en  littérature,  lui  ont  été  funestes,  et  il  esta  peu  près  mort  sous 
les  sucreries  et  les  mielleuses  douceurs ,  comme  le  Vert- Vert  de  son  com- 
patriote Gresset,  sous  les  dragées  et  les  pralines. 

La  venue  du  père  de  Voiture  à  Paris  fut  pour  lui  une  heureuse  occasion 
de  voir  et  de  connaître  le  monde.  Il  avait  fait  ses  études  au  collège  Calvi 
et  ensuite  au  collège  Boncours.  Quelques  pièces  de  vers  de  lui  (  dont  l'une 
en  français  sur  la  mort  de  Henri  IV)  sont  imprimées  dans  le  recueil  du 
collège  Calvi,  à  la  date  de  1612.  Deux  années  plus  tard,  Voiture  fit  son 
entrée  dans  le  monde,  à  seize  ans;  mais  il  fallait  trouver  un  protecteur,  n 
mettre  sous  le  patronage  d'un  homme  puissant.  Une  longue  épitre  à 
Louis  XIII,  pleine  d'antithèses,  mais  remarquable  par  un  certain  mou- 
vement lyrique  qu'on  ne  retrouve  point  dans  ses  autres  œuvres,  et  sur- 
tout des  stances  adressées  [dus  tard  à  Monsieur,  frère  du  roi,  le  servirent 
merveilleusement  dans  ce  dessein.  Gaston  était  sans  doute  un  prince  assez 
peu  estimable  en  politique  ;  mais  aimable  et  charmant  dans  sa  vie  privée, 
il  aimait  à  s'entourer  d'écrivains.  Il  accueillit  donc  Voilure  avec  empres- 
sement,  le  combla  de  bienfaits,  et ,  au  bout  de  quelques  années,  le  nomma 
son  introducteur  [tour  les  ambassades.  Avant  ce  commencement  de  bril- 
lante fortune,  Voiture,  assez  peu  répandu  encore,  malgré  les  fMquens 
dîners  de  son  père,  avait  fait,  par  M.  d'Avaux,  son  ami  de  collège,  la 
connaissance  de  M"'e  Saintut,  dont  il  fut  bientôt  l'amant  avoué,  et  qui  le 
poursuivit  toute  sa  vie  de  son  fol  amour,  comme  le  raconte  au  long  Tal- 
lemant  des  Réaux.  Lne  lettre  qu'il  écrivit  alors  à  cette  Mn,f  Saintot,  en 
lui  envoyant  un  exemplaire  d'une  traduction  du  Roland  furieux,  lit  heau- 
p  de  bruit  et  commença  sa  réputation.  ■  Lorsque  Roland  ,  y  disait-il 
défendait  seul  la  couronne  de  Charlcmagnc  et  qu'il  arrachait  tel  sceptre- 
n. lins  des  rois,  il  ne  faisait  rien  de  si  glorieux,  pour  lui,  qu'à  cette 
heure  qu'il  a  l'honneur  de  baiser  les  vôtres.  »  M.   de  Chaudcbi>nne , 


10G  RE\XE   DE   PARIS. 

eharme  de  cette  lettre  et  de  l'esprit  de  Voiture,  lui  dit  un  jour  en  te 
rencontrant  :  «  Monsieur,  vons  êtes  un  trop  galant  homme  pour  rester 
dans  la  bourgeoisie,  il  faut  que  je  vous  en  tire.  »  Là-dessus,  Voiture, 
présenté  à  l'hôtel  de  Rambouillet,  fut  accueilli  avec  empressement  par 
les  femmes  de  qualité  et  recherché  avec  fureur  par  les  femmes  de  bel 
esprit.  Bientôt  il  devint  l'ami  du  cardinal  de  La  Valette,  du  comte  de 
Guiche,  de  Chavigny,  «lu  maréchal  de  Schomberg,  du  président  de 
Maisons  et  du  jeune  duc  d'Enghien;  il  obtint  l'affection  de  M.  de  Neuil- 
lan ,  dont  Costar  disait  :  «  Nul  poulet  ne  lui  coûte  moins  de  huit  jours, 
mais  aussi  nulle  maîtresse  ne  lui  coûte  huit  poulets.  »  Entretenant  d'ail- 
leurs d'agréables  rapports  avec  Chapelain  et  Conrart,  dont  il  se  moquait 
un  peu  sans  qu'ils  le  vissent,  fréquenté  par  Ménage  et  les  écrivains  les 
plus  réputés  de  son  temps ,  il  fut  reçu  avec  distinction  à  l'hôtel  de  Condé, 
et  chéri  de  la  duchesse  de  Longucville,  qui  le  mettait  au-dessus  de  Cor- 
neille, et  prenait  avec  ardeur  la  défense  du  fameux  sonnet  d' Trame  con- 
tre le  Job  de  Benserade.  Dînant  tous  les  jours  à  l'hôtel  de  Rambouillet, 
où  il  fit  la  connaissance  intime  du  marquis  de  Pisani,  protégé  de  la  reine 
de  Pologne,  à  laquelle  il  servit  de  maître  d'hôtel  chez  le  roi,  sur  la  re- 
commandation de  l'abbé  de  Marolles,  Voiture  devint  non-seulement 
l'homme  à  la  mode  dans  les  cercles,  mais  le  poète  favorise  des  femmes, 
le  héros  des  bonnes  fortunes  de  ruelles,  ce  qu'il  affichait  avec  délices  et 
non  sans  quelque  affectation.  La  charmante  marquise  de  Sablé  ,  que  Tal- 
lemant  nous  a  montré  si  effrayée  de  mourir,  si  entourée  de  remèdes, 
de  médecins  et  de  recettes,  et  dont  la  correspondance,  conservée  à  la 
Bibliothèque  du  roi ,  confirme  si  bien  les  préoccupations  de  saute,  fut, 
sans  aucun  doute,  l'un  de  ses  [.lus  agréahles  succès.  On  retroin  a  plus 
tard  cette  Mme  de  Sablé  s'intéressant  à  La  Fontaine  et  corrigeant  les 
Maximes  de  La  Rochefoucauld,  à  la  cour  de  LomX  l  \  :  mais  alors  devenue 
janséniste,  bien  qu'avec  des  restes  d'intrigue  mondaine,  elle  se  croyait 
m  droit  de  reprocher  à  Voiture  «  d'avoir  un  amour-propre  de  femme.  » 
le  doute  que  la  liaison  avec  M1,e  Paulet  ait  été  non  plus  aussi  innocente 
qu'on  l'a  voulu  dire.  Avec  sa  belle  voix  et  M  graCftNM  n-rive,  M"r  Paulet 
avait  eu  des  débuts  assez  >randaleu\  ,  elta.es .  Il  est  \  rai ,  par  sa  fréquen- 
tation de  l'hôtel  de  Rambouillet.  Plus  tard ,  \  oiture  se  brouilla  avec  elle  , 
et  elle  ne  lui  pardonna  jamais  ;  fut-ce,  comme  on  l'a  dit ,  à  cause  de-  porta 
de  lettres  frequens  qu'elle  lui  coûtait  (tendant  son  sejoui  en  1  - 
i  épouse  à  ses  charmantes  missives?  Je  ne  le  puis  croire,  et  il  est  plus 
turel  de  supposer  quelque  rupture  d'affection,  quelque  infidélité 
verte,  et  peut-être  un  peu  de  jalousie  pour  Chandeville,  qu'il  osait  nom- 
mer Adonis,  en  faisant  allusion  à  Venu-,  ou  encore  pour  le  nain  dr  Jnlit 
Codeau  qui  avait  une  place  avancée  dans  le  DM  de  Mlle  Paulet,  cette 


REVUE   DE   PARIS.  107 

rousse  au  teint  blanc,  ainsi  que  l'appelle  Somaize,  cette  lionne ,  comme 
la  nomme  DesRéaux. 

Voiture  a  dit  dans  le  roman  d'Alcidalis  et  de  Zélide  :  «  L'amour  entre 
personnes  de  haute  condition  est  comme  un  feu  sur  une  tour,  qui  ne  se 
peut  cacher,  et  qui  est  vu  de  bien  loin.  »  Mais  ce  roman  même  d'Alcida- 
lis et  de  Zélide ,  roman  inachevé  qu'inventa  Julie  de  Rambouillet,  et 
qu'écrivit  Voiture  ,  cette  histoire  ,  comme  il  le  dit  dans  ses  lettres  ,  plus 
agréable  que  celle  d'Héliodore ,  et  faite  par  une  personne  plus  belle  que 
Chariclée,  semble  réveiller  une  idée  coutraire.  Ce  n'est  pas  que  je  veuille 
ternir  la  traditiou  de  vertu  tière  et  même  d'agréable  pruderie  qu'on  a 
accordée  à  M1'*'  de  Rambouillet.  Si  j'osais  soupçonner  dans  le  cœur  de 
Voiture  quelque  peu  d'amour  vrai  et  mollement  passionné  pour  Julie, 
les  vers  si  connus  de  la  pompe  fuuèbre  de  Sarasin  reviendraient  à  la 
mémoire ,  et  on  me  montrerait  défilant  en  cortège, 

Les  amours  d'obligation, 
Les  amours  d'inclination, 
Quantité  d'amours  idolâtres, 
Une  troupe  d'amours  folâtres, 
Force  Cupidons  insensés, 
Des  Cupidons  intéressés, 
De  petits  amours  à  fleurettes, 
D'autres  petites  amourettes, 
Mêmement  de  vieilles  amours, 
Qui  ne  laissent  pas  d'avoir  cours 
En  dépit  <les  amours  nouvelles; 

et,  après  ces  vers,  l'on  pourrait  continuer  l'énumération  du  convoi  funèbre 
deVoiture  par  ce  passage  de  prose  :  «  Trente  amours  coquets,  qui  ne  res- 
sentent jamais  ce  qu'ils  témoignent,  tenaient  l'un  la  bigotère,  l'autre  le 
miroir,  l'autre  les  pincettes,  et  enfin  les  autres  les  peigues  d'écaillé  de  tor- 
tue, les  huiles  «le  poudre,  les  pommades,  les  essences,  les  huiles,  les  sa- 
vonnettes, les  pastilles  et  le  reste  des  armes  du  grand  Voiture...  Vingt 
grands  Cupidons  portaient  des  bracelets,  des  cheveux,  des  rubans,  des 
bavolels,  car  Voilure  avait  aimé  depuis  le  sceptre  jusqu'à  la  houlette.» 
Cette  pièce  de  Sarasin,  où  perce;  l'amertume  d'un  rival  qui  voyait  dans 
Voiture  oa  v.iimpieiii',  ne  m'empêche  pas  de  persister  dans  la  croyance 
que  notre  auteur  a  eu  pour  Julie  de  Rambouillet ,  je  ne  tli>  pas  une  pas- 
sion ardente  et  pleine,  de  persistance,  mais  un  dons  peu» -liant  qui  m  per- 
pétuait au  milieu  de  i  i  intrigues  dans  k  Blonde,  m  conservant  plus  ou 
jiioin>  effacé*  al  reparaiesatil ,  par  intervalles,  dans  ses  continuelles  pro- 
digalités de  cour.  Sans  doute  il  tant  admettre,  contmc  tout  le  monde, 


108  REVUE    DE   PARIS. 

qu'il  y  avait  là  beaucoup  de  politesse,  de  galanterie  et  surtout  d'affecta- 
tion. Le  côté  ridicule  des  complimens  recherchés  ne  peut  échapper  non 
plus  à  personne,  par  exemple  cette  réflexion  à  propos  d'une  promenade 
de  Julie  au  bord  de  l'Océan  :  a  Si  la  conformité  doit  faire  naître  l'affection, 
vous  devez  être  en  grande  amitié  avec  la  mer;  car,  quand  je  considère  ses 
calmes,  ses  bonaces,  ses  tempêtes,  ses  courroux,  ses  bancs,  ses  écueils 
et  ses  rochers,  les  dommages  et  les  utilités  qu'elle  apporte  au  monde, 
combien  elle  est  admirable  et  incompréhensible,  belle  à  ceux  qui  la  voient, 
et  terrible  à  ceux  qui  se  mettent  à  sa  merci,  opiniâtre,  indomptable, 
amère,  lière  et  dépite,  il  me  semble  que  vous  vous  ressemblez  comme 
deux  gouttes  d'eau.  »  L'histoire  du  baiser  pris  sur  le  bras  de  Julie  et  des 
reproches  qui  suivirent  cette  familiarité  (fort  maladroite  sans  doute, 
parce  qu'elle  avait  été  aperçue  ),  ne  me  persuade  pas  davantage.  Voiture, 
j'en  conviens,  ne  comprenait  pas  l'amour  comme  une  passion  isolée  du 
monde ,  et  empruntant  d'elle-même  sa  couronne  et  son  prix  ;  il  n'abordait 
et  ne  pratiquait  ce  sentiment  que  par  ce  côté  extérieur  de  politesse  re- 
cherchée et  d'urbanité  exquise  qu'il  tient  des  rapports  sociaux,  et  qui  le 
rendent  compatible  avec  les  convenances.  Mais  pourtant  il  y  avait  dans 
cette  rechercha  même  et  cette  perfection  outrée,  que  les  romans  de 
d'Urfé  avaient  mises  à  la  mode,  quelque  chose  d'achevé  qui  convenait 
mieux  à  une  société  cultivée  et  corrompue  que  la  passion  primitive  avec 
ses  allures  ardentes  cl  sans  frein.  L'amour  de  Voiture  n'avait  en  soi 
qu'une  grâce  civilisée  et  coquette;  aussi  il  ne  ressemblait  eu  rien  aux 
molles  aspirations  de  Racine  pour  la  Champmeslé,  ou  même  à  la  li. 
sensible  de  Saint-Lambert  avec  Mn>e  d'IIoudctot.  Voiture  devait  aimer 
comme  aima  le  chevalier  de  Grammont. 

Son  peu  de  sympathie,  sa  répugnance  même  pour  le  fidèle  et  patient 
m  .mi,  e!  plus  tard  pour  répoux  de  M**  de  Rambouillet,  M.  le  duc  de 
Mootausier,  confirment  encore  notre  soupçon  d'amour.  Ce  caractère  'li- 
intéressé  et  intègre,  dont  loua  lea  commentateurs,  je  ne  sais  pourquoi,  ont 
voulu  faire  1'  Llceste  du  M ûwmtarotM ,  disparaissait  pour  lui  sous  ces  fa- 
çons dures,  sous  celte  vertu  hérissée  dont  parle  Saint-Simon.  Le  carac- 
tère de  grand  seigneur  inégal , chagrin  al  pédant,  faiseur  de  vers  praaaf- 
qoes  et  nui  élévation,  comme  il  ist  dit  au  Si  yratriaaa ,  eût  été  rolontien 
pardonné  par  Voiture  an  duc  de  Hontauaier,  s'il  ne  lui  eût  été  un  eaa- 
bmgeauprèf  de  m1,  de  Rambouillet.  Aussi  dani  la  CauromM  éV  Jh/iV, 
dans  ce  magnifique  manuscrit,  que  Montauaier  offril  I  l'objet  de  sel  rusai 

dus,  el  OJUe  possède  «noie  Mnr  la   duchesse  d'I  /es,   les  con- 

temporains mirent  eh.. enn  des  VCTS allégoriques  sous  le  nom  il'ime  fieur, 
et  \  oiture,  qui  prodiguai!  d'ordinaire  tant  de  complimens  à  Juli.  d'  \n- 
-•  unes,  HOUVa  ICUl  prétexte  de  n'en  point  fournir    C'est  que  dans  cette 


REVUE  DE  PARIS.  109 

affection,  çà  et  là  détournée  par  les  intrigues  amoureuses  seulement  po- 
sitives, il  y  avait  sans  doute  des  reprises  plus  émouvantes  et  soutenues 
par  des  espérances,  tantôt  refoulées,  tantôt  persistantes,  malgré  l'obsta- 
cle; c'est  que ,  dans  cette  lutte,  le  cœur  de  Voiture,  délicat  encore  malgré 
l'affectation  de  galanterie,  souffrait  peut-être  et  se  contraignait  mal.  Ne 
serait-ce  pas  aussi  à  Julie ,  au  milieu  de  tant  de  fadeurs  et  de  mensonges 
que  s'adresseraient  ces  lignes  mystérieuses  et  vraies  des  Lettres  amou- 
reuses de  M.  de  Voiture  :  «  II  est  arrivé  souvent,  mademoiselle,  qu'une 
de  vos  actions,  un  souris,  un  regard,  une  rougeur,  dans  une  favorable 
rencontre,  m'ont  quelquefois  fait  imaginer  que  vous  ne  me  haïssez  pas; 
mais  imaginer  si  faiblement  que  cela  ne  se  peut  appeler  croyance,  mais 
quelque  chose  de  moindre  que  l'opinion  ,  un  soupçon,  un  doute,  qui ,  na- 
geant légèrement  dessus  mon  esprit,  y  laissait  une  trace  de  lumière,  et 
remplissait  le  reste  de  mon  ame  de  contentement  et  de  joie.  »  Doux  en- 
tretiens dans  les  bosquets  de  Mme  la  princesse,  de  Mme  de  Lesdiguières 
ou  de  la  duchesse  de  La  Trémouille ,  soirées  passées  dans  le  cabinet  bleu 
de  l'hôtel  de  Rambouillet,  au  milieu  des  beaux-esprits  et  des  discussions 
subtiles  et  sans  cesse  ranimées  sur  les  questions  de  cœur ,  promenades  au 
Cours  avec  M||e  de  Gournay  et  tout  le  beau  monde,  parties  de  plaisir  en- 
jouées et  polies,  qui  dira  si  l'amour  vrai  vous  a  embellis  de  son  charme,  s'il 
a  ajouté  le  dernier  prestige  à  vos  enchantemens  ? 

Pendant  les  démêlés  de  Monsieur  avec  le  roi,  Voiture  suivit  tour  à 
tour  son  protecteur  en  Lorraine,  à  Bruxelles,  puis  en  France,  quand 
ce  prince  pénétra  à  main  armée  dans  le  royaume.  Du  Languedoc,  il  fut 
envoyé  en  Espagne  par  son  maître,  pour  solliciter  des  secours  contre  le 
roi.  Si  cette  démarche  ne  réussit  pas,  elle  lui  fit  du  moins  conquérir 
l'amitié  du  duc  d'Olivarez,  qui  le  retint  auprès  de  lui.  Le  temps  pour 
Voiture,  à  la  cour  de  Madrid  ,  se  passait  le  plus  agréablement  du  monde, 
i-ntre  des  vers  espagnols  de  sa  façon,  qu'on  croyait  de  Lope  de  Vega,  et 
les  jolies  Andalouses,  éprises  d'un  Français  charmant  et  réputé  le  héros 
du  bel-esprit.  Sous  les  auspices  d'Olivarez,  en  1G33,  il  fit  un  roj 
d'agrément  dans  le  midi  de  l'Espagne,  et  jusque  sur  les  côtes  de  Bar- 
barie. C'est  de  cette  dernière  contrée  qu'il  écrivait  à  M"c  Paulet  :  «Quand 
je  traiterai  désormais  avec  vous,  faites  état  (pie  c'est  de  Turc  à  Maure.  II 
M  vous  doit  pas  pourtant  déplaire  que  1*00  vous  parle  d'amour  de  si  loin, 
et  quand  ce  ne  serait  que  par  curiosité,  vous  devez  être  bien  aise  d'avoir 
îles  poulets  de  Barbarie.  »  Pendant  tout  son  voyage  en  Espagne  ,  Voiture 
espondait  ainsi  avec  les  principaux  personnages  de  l'hôtel  de  EUmbooil 
let.  Au  milieu  des  grâces  recherchées  et  (l'une  afféterie  musquée  qui  se 
rde, comme  en  un  miroir,  uuiifuettanl  et  papillonnant,  on  peut  dis- 
tinguer, comme  fort  légèrement  tournées,  quelques-unes  de  ses  lettres 


110  REVUE    DE   PARI  S. 

d'alors  à  Paylaurens  et  surtout  sa  lettre  à  Chaudebonne  sur  l'Andalou- 
sie. A  son  retour ,  comme  il  ne  pouvait  traverser  la  France ,  il  s'embarqua 
à  Lisbonne  et  revint  par  l'Angleterre  à  Bruxelles ,  auprès  de  Gaston,  qui 
lui  donna,  en  récompense  de  ses  senrices  et  par  l'entremise  de  .Madame, 
une  brevet  de  trente  mille  livres.  En  163Ô.  le  duc  d'Orléans  s'etaot  ré- 
concilié avec  le  roi,  Voiture  rentra  avec  lui  en  France  et  ne  tarda  pas  à 
gagner  la  protection  de  Richelieu,  comme  il  eut  plus  tard  celle  de  Ma- 
zarin.  La  Valette  l'avait  déjà  recommande  au  cardinal-ministre  ;  niais  la 
faveur  fut  pour  lui  au  comble,  quand  il  écrivit  sa  lettre  à  prop-  »  de  L 
prise  de  Corbie  sur  les  Espagnols,  lettre  éloquente,  pleine  de  sagesse 
hardie  ,  qui  montre  que  si  le  monde  et  la  galanterie  lui  en  avaient  laissé 

mps,  il  eut  pu  devenir,  àcoupsUr,  un  prosateur  sérieux  et  peut- 
un  politique  distingué.  Il  y  a  souvent  ainsi,  au  fond  des  deslii 
plus  légères  et  les  plus  traversées  par  la  distraction  et  les  plaisirs,  des  fa- 
cultés puissantes  qu'on  n'eut  pas  devinées ,  et  auxquelles ,  sous  cette  enve- 
loppe enjouée  et  facile,  il  n'eut  fallu  que  l'occasion  pour  s'accroître  et 
dominer. 

En  1636,  Voiture  fut  envoyé  par  Louis  Mil  à  Florence,  pour  auuon- 
i'aceouclicment  de  la  reine  au  grand-duv.  De  ia  il  se  rendit  à  Home, 
dans  le  but  de  régler  avec  le  saint-siege  un  procès  de  la  maison  de  Ram- 
bouillet. C'est  sans  doute  aussi  pendant  ce  voyage,  qu'il  lit  à  Turin  une 
maladie  qui  réduisit  le  poids  de  mmiitlfêéu  mu  quatre  livres  à  cinquante- 
deux,  ce  que  raconte  gravement  le  père  Daire,  comme  une  chose  trè> 

-  ■  d'être  conservée  à  la  postérité.  Au  retour,  ses  succès,  malgré  la 
mort  du  car  iinal  de  La  Valette,  furent  plus  brillans  que  jamais.  Devenu 
sinon  homme  politique,  au  moins  courtisan  assidu  et  auquel  on  avait 
confiance,  il  suivit  le  roi  à  Grenoble,  puis  Imicns  Son  père,  qui  avait 
la  on  de  ses  enfans  au  service  de  Gustave-  Adolphe  ,  s'était  sans  doute 
retire  dans  cette  ville  avec  ses  filles,  car  il  adressait  alors,  Mis  M  âge, 
aux  belles  dames  qui  à  tout  instant  venaient  en  ca rosse  \isilei  une 

strophe  que  je  ne  puis  rapporter  et  qui  montre  que  toutes  ces  aima- 
.      l  liaisons  donnèrent  des  le  plu-ieurs  soi  :<  Il  M    de  \  allai 

malgré  leur  platonisme,  loi  laissèrent  quelquefois  des  traces  plasponii 
L'année  suivante  ,  il  accompagna  encore  le  roi  dans  le  midi  et  n  1  iaf 
suite  à  Paris,  où  sa  fortune  se  montra  plus  éclatante  eue  ■Oflde 

I     .  -  Mil  et  de  Richelieu  n'interrompit  pas  eette  faveur  loojou 
santr.  Maz  sria  la  continua  ,  et  Voiture  devint  maitre-d'hotel  du  roi  et  in- 
dex ambassadeur*  clie*  Ut  reiue.  U  eut  en  entre  plusieurs  | 
son  ami  d'eufanee,  Uj  BOOMS  d'Avaux,  devenu  sur-intendant 
lina;  nomma  son  premier  commis,  iappointenu  uigt 

nul!  •  et  dispense  de  toute  fonction.  Aussi  Voiture  lui  écrivait-il  : 


revit:  de  paris.  111 

a  Vous  avez  un  étrange  commis;  il  n'entend  pas  un  mot  de  finance  ,  et  il 
ne  va  jamais  à  la  direction,  et  à  peine  même  s'avise-t-il  en  six  mois  d'é- 
crire à  son  maître  ;  mais  en  récompense  il  joue  beau  jeu  ,  il  fait  des  vers, 
il  écrit  de  belles  lettres,  et  fait  quelquefois  des  combats  aux  flambeaux,  à 
minuit.  »  Cette  dernière  phrase  m'amène  naturellement  aax  duels  du 
commis  si  agréablement  inexact  de  M.  d'Avaux;  car,  pour  parler  avec 
Tallemant,  les  amours  et  les  armes  s'accordent  assez  bien,  et  comme 
PArioste  nous  raconterons  l'arme  e  Vamori  de  Voiture.  Habct  sua  castra 
Cupido.  Il  s'était  déjà  battu  au  collège  avec  un  président,  à  Bruxelles  avec 
un  Espagnol,  et  une  autre  fois  pour  le  jeu.  On  raconte  aussi  une  mauvaise 
anecdote  qui  roule  dans  tous  les  Ana,  et  qui,  selon  nous,  en  a  été  tirée  à 
tort.  Voiture  aurait  rencontré ,  en  un  lieu  écarté ,  un  seigneur  de  la  cour 
cherchant  à  se  venger  d'un  trait  malin  dirigé  contre  lui  par  le  poète,  et 
comme  l'adversaire  voulait  mettre  l'épée  à  la  main ,  il  l'aurait  désarmé  et 
fait  rire  en  lui  disant  :  «  La  partie  n'est  pas  égale,  vous  êtes  grand,  je  suis 
petit,  vous  êtes  brave,  je  suis  poltron  ;  d'ailleurs  vous  me  voulez  tuer,  hé 
bien  !  je  me  tiens  pour  mort.  »  Voiture  n'était  pas  peureux;  il  vivait  au 
temps  de  ces  grands  tireurs  de  rapière  Cyrano  de  Bergerac  et  Scudéry; 
il  avait  été  en  Espagne,  cette  terre  classique  des  cartels  et  des  rencontres; 
sa  réputation  d'homme  du  monde  ,  à  laquelle  il  tenait  tant ,  n'eùt-elle  pas 
été  compromise  par  ce  refus  de  croiser  l'épée  à  l'occasion?  Il  avait  trop 
d'esprit  pour  commettre  une  pareille  maladresse.  Son  dernier  duel  aux 
(lambeaux  et  dans  les  jardins  de  l'hôtel  de  Piambouillet  avec  l'intendant 
Chavaroche  ne  prouve  pas  en  sa  faveur,  il  est  vrai ,  mais  en  un  tout  autre 
sens.  Leur  inimitié  venait  de  loin;  ce  Chavaroche  avait  été  d'abord 
amoureux  de  Julie  ,  peut-être  avec  des  avantages  passagers  sur  Voiture, 
qui  était  un  gtttpidi  lorsqu'il  était  vraiment  épris.  Comme  il  n'avait  garde 
non  plus  (  pour  emprunter  encore  un  trait  à  l'inépuisable  Des  Réaux  )  de 
laisser  une  femme  sans  lui  faire  la  cour,  surtout  étant  jeune  et  de  qualité, 
Voiture  en  conta  aussi  à  la  jeune  demoiselle  de  Rambouillet ,  presque  au 
sortir  de  religion.  Mais  Chavaroche,  là  encore,  était  son  rival  et  voyait 
avec  peine  qu'elle  ne  le  faisait  point  soupirer  avec  autant  de  cruauté  que  sa 
sœur  Mm'  de  Montausier.  A  la  première  occasion  de  querelle,  ils  se  bat- 
tirent donc,  et  Voiture  fut  légèrement  blessé.  Nous  savons  que  Chavaro- 
che revint  plus  tard  sur  le  compte  de  son  adversaire,  car  il  disait  à  Bona- 
venture  (TArgOime,  «que  Voiture  était  [dus  agréable  encore  daus  la 
Conversation  que  dans  ses  lettres,  et  qu'il  savait  finement  mêler  le  sérieux 
à  l'enjoué,  et  passer  d'une  narration  ou  d'un  conte  à  un  autre,  sans  qu'on 
put  jamais  s'ennuyer  avec  lui.  t  Le  scandale  quecansace  duel  litbeau- 
l  up  de  peine  à  Mmc  de  Rambouillet  et  refroidit  quelque  peu  M  relations 
avec  Voiture.  Une  pareille  rencontre  était  d'autant  plus  ridicule,  qu'il 


112  REVUE   DE   PARIS. 

avait  cinquante  ans  et  des  cheveux  blancs  en  grand  nombre,  comme  on  le 
voit  dans  le  passage  de  la  lettre  à  une  inconnue  où  il  se  décrit  lui-même  : 
«  Ma  taille  est  de  deux  ou  trois  doigts  au-dessous  de  la  médiocre  ;  j'ai  la 
tête  belle  avec  beaucoup  de  cheveux  gris,  les  yeux  doux,  mais  égarés,  et  le 
visage  assez  niais;  en  récompense,  je  suis  le  meilleur  garçon  du  monde.  » 
Pour  achevci-  son  portrait,  Tallemant  dit  de  lui,  qu'on  eût  cru  le  voir  se 
moquer  des  gens  quand  il  parlait  ;  que  lorsqu'il  n'était  point  avec  ses  gens, 
il  ne  disait  rien,  et  que  c'était  le  plus  coquet  des  humains.  Sans  doute  il  ne 
conservait  pas  cette  grâce  en  dansant,  carMUe  de  Bourbon  lui  reprochait 
souvent  de  se  mettre  en  garde  à  chaque  cadence. 

Voiture  laissa  deux  filles  naturelles ,  dont  l'une  se  maria  et  l'autre  fut 
religieuse.  C'est  par  cette  dernière  que  nous  c>t  venu  son  portrait ,  qu'on 
dit  si  ressemblant.  Pour  le  pouvoir  garder  dans  sa  cellule  ,  elle  l'avait  fail 
babiller  en  saint  Louis ,  parce  que  ses  grands  cheveux  plats  ressemblaient 
à  ceux  de  ce  roi.  Si  on  cachait  ainsi  sou  image  dans  les  couvens,  ses 
et  ses  billets  étaient  dans  les  plus  belles  ruelles  et  même  dans  les  01  al 
parfumés.  Au  milieu  de  cette  vie  mondaine  et  répandue,  tout  aux  plai- 
sirs et  à  la  politesse,  y  avait-il  place  encore  pour  les  sentimens courageux 
et  hardis?  La  remarquable  lettre  sur  la  prise  de  Corbie  ,  bien  que  forte- 
ment louangeuse  pour  Richelieu,  et  surtout  le  sonnet  à  Bassompierre, 
enfermé  à  la  Bastille,  en  sembleraient  la  preuve.  Je  croi>  pourtant  qu'il 
ne  distinguait  et  n'admirait  guère  chez  les  puissans  que  la  puissance 
même.  Il  loue  le  ministère  peu  honorable  de  Uazarin,  comme  il  avait 

loué  le  gouvernement  vigoureux  de  Richelieu  ;  la  galanterie  lui  était  une 
trop  importante  occupation,  pour  qu'il  pUt  songer  à  la  vraie  grandeur. 
Cette  grandeur  lui  échappait  aussi  en  littérature ,  et  si ,  d'un  côté ,  il  ap- 
plaudissait à  Bossuet  prêchant,  à  douze  ans,  dans  les  salons  de  M  "'  d( 
Rambouillet  ,  de  l'autre,  il  allait,  au  nom  de  SOO  cercle,  supplier  ( 

oeille,  dans  l'intérêt  de  i ion  talent,  de  ne  point  laisser  jouer  une  aussi  dé- 
testable pièce  que  l'olycuclr.  La  vie  de  Voiture  se  passait  de  la  sorte  eu 
parties  de  plaisir  avec  les  hautes  dames,  en  visites  et  en  aimables  rap- 
ports avec  tout  le  cercle  des  hôtels  de  Bourbon  et  de  Rambouillet  lUu^ 
les  premiers  temps  de  son  séjour  60  Espagne,   il  écrivait  comme  une 

chose  extraordinaire  et  fort  en  dehors  de  ses  habitudes  :  «  rai  passé  huit 

mois  sans  parler  à  une  femme  ,  sans  gronder,  sans  disputer,  suis  jouer,  et 
ce  qui  est  plus  affreux,  sans  nie  chauffer  une  fois.  »  Si  passion  pour  le 
jeu  était  en  effet  effrénée.  Allant  un  jour  chez  le  coadjuteur  pour  .  1 1 
le?é  d'un  uni  qu'il  avait  fait  de  ne  plus  jouer,  il  rencontra  un  gonlil- 
liomme  dans  l'antichambre,  et   perdit  tOUt  d'abord  •">""  plat  >l6f.  A' 
('.tait  pour  lui  plutôt  un  travail  qu'un  plaisir,   1  'alternant   rapporte  qu'il 

•  tait  toujours  obligé  de  changer  de  chemin  au  sortir  du  jeu.  Comme  il 


REVUE    DE   PARIS.  113 

avait  perdu  une  autre  fois  1,400  louis  chez  Monsieur,  Costar  lui  en  prêta 
200.  Voiture  en  agissait  de  même  avec  ses  amis.  Il  faisait  passer  de  l'ar- 
gent au  marquis  de  Pisani,  qu'il  savait  avoir  perdu;  et  dans  une  circon- 
stance semblable ,  il  écrivait  à  Balzac  en  lui  envoyant  400  écus  :  «  Je  con- 
fesse devoir  à  M.  de  Balzac  800  écus,  pour  le  plaisir  qu'il  me  fait  de  m'en 
emprunter  400.  »  Le  procédé  était  aimable,  et,  au  sein  de  cette  exis- 
tence dissipée ,  Balzac  avait  raison  d'écrire  ,  dans  une  lettre  inédite  rap- 
portée par  d'Olivet  :  «  M.  de  Voiture  et  moi  avons  plus  de  cinquante  ans, 
dont  peut-être  nous  n'avons  pas  vécu  un  quart  d'heure  selon  les  règles  de 
M.  de  Saint-Cyran.  »  J'imagine,  en  effet,  que,  si  Balzac  finit  par  se  con- 
vertir et  tomber  dans  l'ascétisme,  il  n'eu  fut  pas  de  même  de  Voiture, 
et  j'avoue  avoir  assez  peu  de  confiance  à  une  lettre  manuscrite  de  Chape- 
lain, citée  par  Pellisson  ,  et  où  il  est  dit  :  «  Pour  écrire  des  épitres  licen- 
cieuses et  lascives  ,  M.  de  Voiture  n'en  est  pas  moins  bon  chrétien,  et  il  a 
trouvé  le  moyen  de  vivre  en  même  temps  selon  l'Evangile  et  selon  son 
siècle ,  d'aller  soigneusement  à  la  messe  le  matin ,  par  vraie  dévotion ,  et 
de  galantiser  assiduement  l'après-dinée  ,  par  une  corruption  d'esprit  in- 
vétérée. »  Cette  réflexion  est  digne  de  l'auteur  de  la  Pucelle.  Quoi  qu'il 
en  soit  de  ces  croyances  religieuses ,  qui ,  avec  son  caractère  ,  nous  sem- 
blent avoir  dû  être  un  de  ses  moindres  soucis ,  Voiture ,  comme  nous  l'a- 
vons dit,  fut  le  type  de  la  société  polie,  du  inonde  corrompu  et  civilisé 
d'alors.  Venu  à  une  époque  de  transition,  placé  entre  le  grand  mouve- 
ment intellectuel  et  désordonné  du  xvic  siècle  et  le  magnifique  dévelop- 
pement littéraire  du  règne  de  Louis  XIV,  il  nous  semble  remarquable 
en  ce  sens  qu'il  résume  la  valeur  morale  de  toute  la  haute  société  et  des 
beaux  esprits  sous  Louis  XIII,  dans  le  côté  le  plus  rare  et  le  plus  distin- 
gué, avec  des  qualités  charmantes  et  pleines  de  séduction,  mais  sans 
grande  valeur  au  fond  et  tout  extérieures  et  de  convention  recherchée. 

Aux  yeux  de  Guy-Patin  et  de  son  cercle  sceptique ,  Voiture  n'était  tout 
au  plus  qu'un  homme  d'esprit  et  de  bonnes  lettres  ;  mais  malgré  le  fkébus, 
on  préférait  encore  la  force  d'élocution  de  Balzac,  et  surtout  la  science 
qu'on  lui  supposait,  bien  que  Lamothe  Le  Vayer  ne  pensât  pas  ainsi , 
comme  on  peut  le  voir  daus  Yllexumcinn  rustique.  Pour  le  haut  monde 
du  commencement  du  \vnr  siècle,  il  chérissait  Voiture ,  et  c'est  même 
le  seul  écrivain  dont  l'Académie  française  ait  jamais  porté  le  deuil.  L'A- 
cadémie montra,  il  est  vrai,  peu  de  rancune;  car  il  n'allait  guère  aux 
séances,  et  on  voit  dans  une  épitre  de  Boisrobert  à  Balzac  que  Voiture 
lisait  plutôt  ses  vers  dans  les  ruelles  où  les  applaudissemens  étaient  sUrs, 
qu'à  l'Académie,  où  la  critique  n'eut  pas  manqué  de  l'atteindre.  Quant 
à  l'école  érudite ,  elle  M  devait  guère  l'aimer,  car  il  n'étudiait  jamais 
et  ne  faisait  de  science  (pie  pour  se  moquer  de  Costar.  Pourtant  il  avait 

TOME  XL11I.      JUILUT.  8 


114  REVUE   DE   PARIS. 

•les  prétentions  à  bien  savoir  le  latin ,  et  il  fut  aussi  mortifié  d'avoir  fait  uu 
jour  une  faute  devant  un  ambassadeur,  que  d'être  une  autre  fois  vive- 
ment poussé  et  moqué  par  des  étudians,  à  une  thèse  du  collège  de  Navarre. 
Ce  n'est  pas  qu'il  eût  beaucoup  d'orgueil  littéraire  ;  nous  savons  même 
qu'il  fallait  bien  de  l'artifice  et  de  la  façon  pour  lui  rendre  les  louaii-  i 
agréables.  On  peut  foif  d'ailleurs  au  long  quel  caractère  lui  donne 
MUe  de  Scudéry,  au  troisième  volume  du  Cyrits,  en  la  personne  et  - 
l'allégorie  de  Callicrate.  Somaize  aussi ,  qui,  dans  son  Grmmà  Dictionnaire 
historique  des  Précieuses,  le  désigne  sous  le  nom  de  Valère,  en  parle  de 
la  manière  la  plus  aimable  et  la  plus  louai  [ 

Avec  l'âge,  ce  caractère  si  épanoui  et  si  délicatement  coquet  prit  une 
teinte  morose,  et ,  dorénavant  moins  uniforme,  eut  des  intervalles  et  des 
reprises.  Voiture  dès-lors,  à  cause  de  ses  souffrant  gardait  COflB 

la  meilleure  paraphrase  du  Miserere.  Sa  santé,  affaiblie  par  les 
et  de  plus  en  plus  mauvaise,  le  rendit  même  chagrin  et  maussade  sur  la 
lin.  Costar  est  forcé  d'en  convenir  dans  ses  lettres.  Enfin ,  attaqué  de  la 
joutte  et  s'étant  purgé  mal  à  propos,  il  mourut  le  -27  mai  I6M  ,  dans  sa 
maison  de  la  rue  Saint-Thomas-du-Louvre ,  près  de  l'hôtel  de  Ram- 
bouillet ,  et  il  fut  enterre  à  Saint-Eustache.  —  La  rancune  de  M,Ie  Piolet 
le  suivit  au-delà  de  ce  dernier  terme  ,  et  à  propos  de  quelques  dames  qui 
l'étaient  vc  rCB  eet  instant  suprême ,  elle  disait  :  «  Il  est   mort 

Mime  le  grand-seigneur,  entre  les  bras  de  ses  sultanes,  o 
\    iture  a  été  jugé  bien  diversement  comme  écrivain.  Sa  pot  - 
assurément  sans  aucune  inspiration  et  sans  aucun  sentiment  1  y  ri  q 
àJUBi  la  critique  ne  peut  admettre  sa  valeur  littéraire  qu'avec  toutes  les 
restrictions  convenables,  et  encore  ne  doit-elle  le  louer  qn'u  b»cca  sreca , 
eoaam  disent  les  Italiens.  Ce  qu'il  y  a  d'agréable  pointant  à  .s'occupe: 
lui,  malgré  les  inconvéniens  d'une  reconstruction  qui  est  de  pur  agence- 
ment et  qui  ne  touche  guère  BUS  BOCaDOPI  d'art .  c'e-t  quYn  parlant  d'un 
nom  familier  à  tDDl ,  on  a  cependant  pour  sujet  îles  iruvres  entièrement 
oubliées.  La  poésie  chez  Voiture  ne  s'élève  jamais  au-delà  de  l'à-pi 
de  société  et  du  madrigal  amoureux.  Ici  c'est  la  plainte  des  consonnes  qui 
n'ont  ]>ns  l'honneur  d'entrer  nu  nom  de  Xnifijnmain;   là  .  ce  - 
sonnets  et  des  rondeaux  à  tons  h  I  fSHOl  EU*  Il .  BU  >i  on  aime  mieux  .  à 
tous  les  autres  de  l'hôte!  de  Rambouillet.  En  fait  d'amour,  non-  seulement 
il  s'éloigne  de  l.i  _  vpiise  et  m   l,i,.n  sentie  de  Catulle,  ou  des  ar- 

dentes t-tt'u-ioii-  perd  ;  mais  il  va  même  bien  plus  loin  que  la 

B  iv.flinee  d'Ovide.  Chez  lui  ,  le  sentiment  touche  toujours  à  la  n  cher- 
che, l'urbanité  à  l'affectation  ;  jamais  il  ne  se  tient  dans  les  justes  limites 
d'un  amour  vrai ,  quoique  pet)  par  la  culture    Pans  son  exagération 
tinuelle,  le  cour  est  incessamment  vaincu  par  l'esprit.  Il  manque  d'ail- 


REVUE   DE   PARIS.  115 

leurs,  selon  nous,  à  toute  cette  mauvaise  école  de  Louis  XIII  une  certaine 
manière  simple,  vive  et  exactement  concise,  de  sentir  et  de  procéder, 
manière  que  l'art,  sous  Louis  XIV,  n'eut  peut-être  pas  à  un  aussi  haut 
degré  que  l'antiquité,  mais  dont  il  racheta  au  moins  l'absence  par  toutes 
les  qualités  éminentes  de  solidité,  d'éclat,  de  beauté  réfléchie,  qui  font 
les  grands  siècles  littéraires.  Voici  pourtant  quelques  vers  d'une  pièce 
aux  Co'iueltes  ,  où  Voiture,  à  certains  endroits,  se  rapproche  des  deux 
ou  trois  élégies  exquises  qu'on  trouve  dans  les  fades  élégies  de  Clément 
Marot  : 

....  Vous  brûlez  de  la  sorte  et,  sans  savoir  comment, 

Vos  plus  chaudes  amours  ne  durent  qu'un  moment; 

Vous  ne  savez  que  c'est  d'une  flamme  constante. 

Toute  chose  vous  plaît ,  et  rien  ne  vous  contente  ; 

Et  votre  esprit,  flottant  entre  cent  passions, 

A  beaucoup  de  desseins  et  pen  d'affections. 

Plus  léger  que  le  vent  qui  porte  les  tempêtes, 

Il  change  tous  les  jours  de  nouvelles  conquêtes, 

Et  n'estimant  jamais  ce  qu'il  peut  posséder, 

II  gagne  toute  chose  ,  et  ne  peut  rien  garder; 

Car  votre  vaine  humeur,  après  une  victoire, 

En  méprise  le  fruit,  et  n'en  veut  que  la  gloire , 

Et  de  tant  d'amitiés  faites  diversement, 

ÎS'en  aime  que  la  fin  et  le  commencement. 

D'un  amant  qui  vous  vient  vous  aimez  les  approches, 

D'un  autre  qui  s'en  va  les  cris  et  les  reproches; 

La  nouveauté  vous  plaît ,  et  ne  se  passe  jour 

Que  vous  ne  fassiez  naître  ou  mourir  quelque  amour. 

Les  vers  de  Voiture  n'étaient  pas  toujours  aussi  joliment  recherchés;  les 
mauvaises  plaisanteries,  les  concetti  italiens  et  la  détestable  influence  du 
Marini  l'amenaient  souvent  aux  pointes  sans  goUt  et  quelquefois  même 
aux  sortirs  de  mauvais  ton.  Ici  il  s'adresse  à  une  demoiselle  qui  avait  les 
manches  de  su  chemise  retroueeiee  et  sales ,  et  il  lui  dit  : 

Est-ce  que,  brûlant  nuit  et  jour, 

Je  remplis  ce  lieu  de  fumée, 
Et  que  le  feu  de  mon  amour 

En  a  fait  une  cheminée  .'... 

Autre  part ,  il  s'adresse  à  une  daine  qui  était  tombée  de  carrosse  en  sa 
•née ,  et  dont  la  elmte  n'avait  eu  d'autre  conséquence  que  d'avoir  dû 

la  laite  mugir.  Ces  vers  ,  que  je  ne  puis  mcnic  citer,  étaient,  au  dire  de 

8. 


1J6  REVUE   DE   PARIS. 

Costar,  chantés  dans  le  grand  monde ,  et  pas  une  femme  de  son  temps  ne 
refusait  de  les  réciter  à  l'occasion.  On  peut  en  induire  combien  il  s'était 
conservé,  au  milieu  de  ces  mœurs  cultivées,  de  traditions  de  l'âge  pré- 
cédent ,  et  combien ,  malgré  l'urbanité  ,  on  était  encore  près  de  ce  xvir 
siècle  si  positif  en  amour,  et  où  le  Pantagruel  et  les  Contes  de  la  reine 
de  Navarre  se  voyaient  publiquement  sur  toutes  les  toilettes  de  femme. 
C'est  que,  si  poli  et  si  factice  de  quintessence  que  soit  un  petit  monde 
de  convention,  on  est  toujours  de  son  temps.  Ainsi  Louis  XIV  lui-môme, 
Louis  XIV,  le  majestueux  roi  de  Versailles  et  du  grand  siècle  ,  recevait 
des  ambassadeurs,  je  crois  (pour  des  grands  seigneurs,  c'est  tout  simple), 
en  des  situations  où  l'on  a  toujours  coutume  d'être  seul. 

Malgré  les  frivoles  et  plus  que  frivoles  sorties  qu'il  se  permettait,  on 
trouve  çà  et  là  d'aimables  morceaux  dans  les  poésies  de  Voiture.  Son 
«'{lit rc à  M.  le  Prince  au  retour  d'Allemagne  est  pleine  d'esprit  et  de  bon 
goût.  Mais  ses  plus  jolis  vers  peut-être  n'ont  pas  été  insérés  dan<  ta  œu- 
vres. On  les  trouve  dans  les  mémoires  de  Mme  de  Motieville,  et  M  de  Mon- 
merqué  les  a  découverts  plus  complets  encore  aux  manuscrit!  de  C<mrart 
à  l'Arsenal.  Ils  sont  adressés  à  la  reine  Anne  ,  à  la  femme  spirituelle  que 
Bockingbam  poursuivit  de  sa  folle  passion.  Cette  princesse  m  promenait 
à  Ruel  dans  les  jardins;  ayant  aperçu  Voilure  qui  s'avançait  rêveur,  eOe 
lui  demanda  à  quoi  il  pensait.  Quelques  instans  après,  le  poète  lui  porta 
des  stances  où  on  lisait  : 

....  Je  pensais  que  la  destinée, 
Après  tant  d'injustes  malheurs, 
Vous  a  justement  couronnée 
De  gloire,  d'éclats  et  d'honneurs, 
Mais  Qjoe  vous  étiez  pi  us  heureuse 
Lorsque  vous  étiez  autrefois, 
Je  ne  veux  pas  dire  amoareoM , 
La  rime  le  veut  toutefois.... 

....  Je  pensais  (nous  autres  poètes, 

Noos  penaoni  extravagamment) 

Ce  que  dans  l'humeur  00  fOOl  êtl 
Vous  feriez  si  dans  ce  moment , 

Vous  ai itiei,  en  cette  place. 

Venir  le  duc  de  Backiogham  , 

Et  lequel  serait  en  disgrâce 
De  lui  ou  du  pire  \  incent.... 

La  plaisanterie  était  familière;  la  reine  ne  s'en  offensa  point  et  trOQTS 


REVUE   DE   PARIS.  117 

même  les  vers  si  jolis,  qu'elle  les  garda  long-temps  dans  son  boudoir. 
Mme  de  Motteville  ajoute  à  cette  occasion  :  ■  Cet  homme  avait  de  l'esprit, 
et,  par  l'agrément  de  sa  conversation,  il  était  l'amusement  des  belles 
ruelles  et  des  dames  qui  font  profession  de  recevoir  bonne  compagnie.  » 

Les  lettres  de  Voiture  ont  long-temps  passé  pour  le  modèle  du  genre. 
Mazarin  amoureux  de  la  reine  ne  trouve  pas  de  plus  agréable  compliment 
à  lui  faire  que  celui-ci  :  «Mon  grand  soulagement  est  de  lire  tous  les 
jours  règlement  les  lettres  de  quelqu'un  que  vous  connaissez.  Elles 
sont  à  mon  avis  plus  belles  que  celles  de  Voiture.»  Cette  correspondance 
lit  en  effet  les  délices  de  toute  une  génération.  Une  lettre  de  Voiture  était 
de  son  temps  un  événement  de  salon,  un  bonheur  qu'on  enviait;  il  y  avait 
dans  chacune  de  ses  lignes  de  quoi  défrayer,  pendant  toute  une  soirée,  la 
conversation  d'un  cercle  de  beaux  esprits.  Beaucoup  de  biographes  ont 
répété  que  le  moindre  billet  lui  coûtait  huit  jours  à  rédiger;  mais  les 
dates  rapprochées,  le  bon  sens  et  son  caractère  même,  démentent  cette 
trompeuse  assertion,  qui  s'applique  plus  raisonnablement  à  Balzac-  Voiture, 
j'en  suis  presque  assuré,  ne  disait  pas  avec  l'abbé  de  La  Chambre,  que 
les  ratures  sont  des  mouches  qui  siéent  bien  aux  muses-  II  y  a  là  trop 
d'aisance,  d'esprit,  de  facilité  prodigue,  tout  y  coule  avec  trop  d'abon- 
dance, medio  de  fonte  leporum,  pour  croire  à  tant  d'aridité  dans  le  pro- 
cédé,  à  tant  de  souffrances  dans  l'enfantement.  Balzac  dit  quelque  part, 
comme  le  remarque  le  père  Bouhours  :  «J'avoue  que  j'écris  de  la  même 
sorte  qu'on  bâtit  les  temples  et  les  palais,  et  que  je  tire  quelquefois  les 
choses  de  loin ,  comme  il  faut  faire  deux  mille  lieues  pour  amener  en 
Espagne  les  trésors  d'Amérique.»  Le  même  reproche  peut  être  adressé 
à  Voiture,  mais  à  un  inoindre  degré;  car  Balzac  se  porte  toujours  au 
sublime,  Voiture  toujours  au  délicat  et  à  la  belle  raillerie  ,  comme  ou 
disait  de  son  temps. 

On  a  souvent  écrit  que  Balzac  avait  constitué  la  prose,  et  qu'il  en  était 
le  Malherbe.  Cet  essai  ne  touche  pas  assez  aux  questions  d'art  et  do  style, 
pour  qu'on  puisse  aborder  ici  un  sujet  qui  sera  plus  opportun  d'ailleurs 
dans  l'étude  spéciale  de  cet  écrivain,  auquel  remonte,  ainsi  qu'à  Du 
\air,  la  prose  noble,  régulière, harmonieuse,  uniforme  en  bob  dévelop- 
pemeat cadencé, celle  qu'on  retrouve  dansMaasilloo  et  dam  Buflbo.  Mais, 
sans  vouloir  établir  de  généalogie  littéraire,  il  semble  que  la  prose  libre, 
personnelle,  sans  arrêt  régulier,  et  laissant  au  génie  ses  allures  propres, 
celle  qui  a  constitué  le  style  de  Saint-Simon,  de  La  Bruyère,  aussi  bien 
que  la  manière  rive  et  d<  de  Voltaire,  ne  remonte  pas  pins  A  Balzac 

qu'à  Voiture.  I.a  phrase  plus  courte  et  plus  preste  de  Voiture,  sa  manière 
rire,  sémillante,  gentille,  familière,  -.1  recherche  même,  semblent  plu- 
i<"»i  avoir  préludé  au  côté  joli  et  sfTecté  du  iviii*  siècle.  Fontenell 


118  REVrE   DE   PARIS. 

Mllede  Launay  étaient  quelque  peu  de  sa  famille,  et,  malgré  le  progrès, 
ne  l'eussent  peut-être  point  renié. 

Dans  Voiture,  la  forme  prédomine  moins  que  dans  Balzac;  c'est  plutôt 
sa  pensée  qui  est  recherchée  que  son  style;  Balzac,  voulant  toujours 
s'élever,  tombe  dans  l'ennuyeux  et  le  boursouflé;  Voiture,  voulant  tou- 
jours plaire  et  faire  le  joli ,  arrive  à  l'affecté  et  au  minutieux.  Cependant 
l'auteur  d'AUiihilit  eil  quelquefois  naturel,  et,  comme  dit  M  Km  lerer,  il 
se  met  au  supplice  de  la  simplicité.  Sans  vouloir  appeler  en  rien  d'un 
jugement  définitif  et  fort  raisonnable  au  fond,  j'avoue  que  l'aversion  de 
la  critique  du  xvine  siècle  pour  Voiture  me  parait  (relativement  au 
moins)  plutôt  dégoûtée  que  délicate,  plutôt  chagrine  que  judicieuse. 
Avec  sa  haute  raison  et  son  tact  supérieur,  La  Bruyère  l'a  parfaitement 
ju_"<-  ainsi  que  Sarasin ,  quand  il  a  dit  au  chapitre  de  l<i  m<>d>  :  «  Ils 
étaient  nés  pour  leur  siècle,  et  ils  ont  paru  en  un  temps  où  il  semble 
qu'ils  fussent  attendus;  s'ils  étaient  moins  pressés  de  venir,  ils  arrivaient 
trop  tard  ,  et  j'ose  douter  qu'ils  fussent  tels  aujourd'hui  qu'ils  ont  été 
alors.  Les  conversations  légères,  les  cercle- .  I. a  fines  plaisanteries,  les 
lettres  enjouées  et  familières,  les  petites  parties  où  l'on  était  admis 
seulement  avec  de  l'esprit,  tout  a  disparu,  et  qu'on  ne  dise  point  qu'ils 
les  feraient  revivre;  M  que  je  puis  faire  en  faveur  de  leur  esprit,  c'est 
de  dire  que  peut-être  ils  i  xcelleraicnt  eu  un  autre  genre:  mais  les  femmes 
sont  de  nos  jours  ou  coquette-,  00  dévotes  ,  ou  joueuse.  M  ambitieuses, 
quelques-unes,  tout  cela  à  la  fois  ;  le  gefM  de  la  faveur,  le  jeu,  les  galans, 

directeurs  ont  pris  la  place  et  la  défendent  contre  les  gens  d'esprit.  » 
Cette  appréciation  était  trop  titie  pour  ne  pas  être  rappelée  ici;  d'ailleurs 
est-onjamais  trop  long  quand  on  cite  La  Bruyère  ? 

Ainsi  avec  des  facultés  capables  île  mieux  entreprendre,  Voiture  n'est 
arrive  qu'à  être  un  prétentieux  écrivain.  Pour  DMf  d'une  mauvaise  com- 
paraison qui  est  familière  aux  peèt  ■  étOCRM,  il  s'est  -ervi  de  Son 
talent,  rumine  Philoctète   tuant  d<                .\  a\ee  les  tl  elies  destinées  au 

•  •  île  Ti'  M  k  il  faut  au  moins  lui  rendre  rette  justice  qu'il  s'ap- 
préciait à  sa  valeur  et  seulement  comme  un  homme  de  mode  ei  de  >  iccès, 
puis.pie  ,  note/  bien  ceri ,  il  n'a  rien  publie  de  son  vivant.  Aussi  quelque 
temps  avant  <a  awrl  ,  causant  de  tes  KlItT 11  Ct  é* l  la  mar- 

quise  di-    riambouillet ,  il  lui  disait:  «  Vous  \  errez  qu'il  y  aura  un 
d'à--  |  n<  ptW  aller  ehere!  H  M  q".    j'ai  fait  et  a(»rès 

l'imprimer;  cela  me  fait  venir  l'envie  .!e  le  corriger.  »  La  mort  M  lui 
laissa  pas  le  temps  d'exécuter  ce  dernier  projet  Ane»  ses  productions 
nous  sont-elles  parvenues   niaisement  mutilée-  -  m  neveu  l'iuebeSDB, 

sans  ordre,  M&J  l?ae  des 

plaisanteries  qai  nous  paraissent  lourd  plicatioa  ,  <  l 


REVUE   DE    PARIS.  119 

avec  le  dégoût  que  cause  le  récit  des  petits  évènemens  de  la  vie  inté- 
rieure d'une  génération  morte,  redits  à  une  autre  génération  qui  a  aussi 
ses  ennuis  et  ses  plaisirs,  mais  qui  n'a  que  faire  des  ennuis  et  des  plai- 
sirs du  passé.  Si  l'oubli  est  le  résultat  nécessaire  d'une  vie  si  peu  consa- 
crée à  l'art  et  si  livrée  au  succès  du  moment  et  aux  plaisirs,  à  plus  forte 
raison  ne  doit-on  pas  se  souvenir  des  querelles  qui  en  ont  été  la  consé- 
quence. Il  est  pourtant  impossible,  en  histoire  littéraire,  de  séparer  Costar 
et  Girac  du  nom  de  Voiture. 

Costar  était  le  fils  d'un  chapelier  de  Paris  où  il  était  né  en  1603.  Comme 
il  avait  un  caractère  bassement  flatteur,  et  que  c'était  un  de  ces  gens  tou- 
jours en  courbettes  et  en  salutations,  qui  n'ont  jamais  prononcé  le  mot 
non  de  leur  vie,  Dalibrai  disait  de  lui,  en  faisant  allusion  à  sa  naissance 
obscure  :  «  Il  est  fort  poli  et  a  toujours  le  chapeau  à  la  main;  il  tient  cela 
de  monsieur  son  père.»  Ce  pitoyable  et  vaniteux  écrivain  avait  été  d'abord 
maître  d'études  de  collège.  Entré  dans  les  ordres  et  connu  par  quelques 
succès  de  prédication,  il  devint  précepteur  des  fils  de  M.  de  Lavardin, 
puis  obtint  au  Mans  de  gros  bénéfices  et  y  fut  même  archidiacre.  Gour- 
mand et  adonné  à  la  galanterie,  plein  de  vices  de  bas  étage,  Costar, 
malgré  la  gouttequ'il  avait  régulièrement  trois  fois  par  an,  était  toujours 
élégant  et  coquet,  ce  qui  faisait  dire  à  Mme  de  Montausier  :  «  C'est  le  ga- 
lant le  plus  pédant  et  le  pédant  le  plus  galant  qu'il  y  ait  au  monde.  »  II 
était  si  bien  connu  pour  un  type  de  ce  genre,  que,  dans  le  voyage  de  Cha- 
pelle et  de  Bachaumont,  les  précieuses  de  Montpellier  disent  :  «  M.  Cos- 
tar n'était  point  pédant.  »  On  voit  donc  qu'il  en  prenait  à  son  loisir  et  qu'il 
avait  tous  les  vices  des  abbés  illustres  de  son  temps,  tels  que  Mazarin  ou 
Retz,  sans  posséder  aucune  de  leurs  qualités  éminentes,  s'en  tenant, 
comme  il  le  dit,  «  à  pratiquer  à  son  aise  la  belle  philosophie  de  M.  de 
Gassendi,  bien  prise  et  bien  entendue.»  Sous  le  rapport  littéraire,  quoi- 
qu'il y  ait  assez  d'esprit  dans  son  fait  et  même  d'adresse  bien  ménagée  , 
c'est  un  fort  ridicule  écrivain.  L'érudition  continuelle  qu'il  étale  se  fabri- 
quait à  l'aide  des  lieux  communs  et  des  extraits  qu'il  se  faisait  lire  et 
qu'il  dictait  ensuite  à  son  secrétaire  auquel  il  laissa  tout,  à  un  méchant 
ivrogne  nommé  Pauquet.  C'est  ce  que  Montaigne  appelle  spirituellement 
une  mémoire  de  papier.  —  Costar  avait  beaucoup  connu  Voilure,  qui  le 
moquait  de  lui  sans  qu'il  s'en  aperçut  et  qui  lui  écrivait  de  jolis  billets. 
Par  une  mauvaise  foi  qu'on  ne  sait  comment  qualifier,  CoCtar,  après  avoir 
publie  i  l    Entretiens ,  mit  au  jour  un  recueil  de   /-'  tires  où  il   inséra 
ses  missiv*  -  .-)  Yniture,  avec  des  réponses  laites  la  plupart  par  lui,  soux 
!'•  iiuin  de  Voiture  même.  Ce  n'était  pas  encore  assez  pour  ce  misérable 
«crivain  de  recomposer  une  lettre  vingt  ans  après  l'avoir  écrite  et  de  con- 
vertir un  po«M en  une  dissertation  hérissée  de  latin  et  de  grec;  il  fallait 


120  REVUE    DE   PARIS. 

qu'il  devint  faussaire.  — Après  la  mort  de  Voiture,  cet  homme,  vain 
de  caractère,  faible  avec  les  étrangers,  violent  avec  ses  domestiques, 
ce  bel  esprit  en  habit  court,  aux  yeux  rouges  et  miopes,  au  visage 
usé,  que  Mme  de  Rambouillet  n'avait  jamais  voulu  recevoir,  ce  pédant 
auquel  il  échappait  de  grandes  grotesques,  quoiqu'il  fût  toujours  sur 
le  bien-dire ,  cet  écrivain  avide  et  sans  conscience,  qui  s'était  comsneheé 
une  réputation  par  des  diatribes  contre  Chapelain  et  Godeau  ,  et  qui  en 
demandait  ensuite  pardon  à  genoux  à  Chapelain,  comme  d'une  erreur  de 
jeunesse  commise  à  trente-huit  ans,Costar  enfin  trouva  bientôt  l'occasion 
de  débuter  en  littérature. 

Il  est  dit  au  Stgraisian*  que  Balzac  mourut  du  chagrin  que  lui  causa  la 
réputation  des  Lettres  de  Voiture  et  de  la  Défense  de  Costar.  Il  fallait  être 
bien  malade  pour  en  mourir.  Voici,  au  reste,  à  quelle  occasion  parut 
cette  Défense  :  Balzac  s'était  fait  adresser,  par  un  conseiller  au  présidial 
d'Angouléme,  nommé  Girac,  une  lettre  latine  où  les  ouvrages  de  Voi- 
ture étaient  sévèrement  jugés.  Il  courut  des  copies  de  celte  lettre.  Qatar, 
qui  était  lié  avec  Balzac,  parla  en  riant  de  la  réfuter,  et  Balzac,  qui 
espérait  pour  sa  vanité  excessive  une  bonne  part  d'éloges,  entra  . 
dans  cette  idée.  Mais  quand  la  Défense  de  Voiture,  qui  lui  était  dé- 
diée, se  trouva  publiée,  il  se  repentit  d'y  avoir  pousse  Costar;  car, 
il  en  faut  convenir,  il  y  avait  assez  d'adresse  ,  de  méchanceté,  d'esprit  et 
môme  d'agréable  érudition  pédante  dans  ce  libelle,  qui  ne  pouvait  venir 
que  d'un  homme  eultivé  et  ayant  quelque  peu  vu  le  BBOOde.  Cette  publica- 
tion fut  bientôt  le  sujet  de  toutes  les  conversations  et  obtint  un  très  grand 
succès,  si  bien  que  le  cardinal  Mazarin  lit  écrire  à  Costar  par  Goibett, 
qu'il  lui  donnait  une  pension  de  cinq  MOU  éOM,  et  le  chargeait  de  lui 

dresser  une  liste  des  personnes  de  lettres. 4  iostarne  manqua  pas  de  mirre 
assiduement  ce  vent  de  fortune,  et  outre  ses  dix  mille  litres  de  rente,  il 
finit  par  faire  porter  sa  pension  à  î-ioo  cens ,  al  par  être  chargé  de  répon- 
dre sus  Maxarinmdet,  comme  Gabriel  Mandé  dans  son  afeseurel. 

LiDéfenn  d<  Voilure,  bien  que  mordante,  était  agréable  et  polie; 
Costar  y  exaltait  adroitement  son  ancien  ami',  en  s'autorisant ,  pour  le 
justifier  des  attaques  de  Girac,  d'exemples  empruntes  à  Balzac  même, 
auquel  il  disall  :  «  H  est  vrai  que  M.  de  Voiture  n'écrit  pas  de  votre  ma- 
nière,  qu'il  ne  parle  pas  Balzac...  Ces  violantes  ligun-s  qui ,  d.m- 
OUTrageS  ,  raTiSSent  les  esprits,  les  transportent  .  les  entraînent  ,  Us 
fissent  d'admiratiOO  ,  le  H  remarquent  point  dans  les  mcii*.  Ou  n'y  voit 
pas  la  grandeur,  la  majesté,  la  nia_nilu-encc,  la   pompe  de  rOtft  style; 

cette  rapidité  Impétueuse  semblable  aux  terreau,  aux  orages  et  aux 
tempêtes,  qu'Homère  dons»  I  son  i  Ijssej  eetta  rira  splendeur  dont  nous 

serions  éblouis,  si  vous  ne  tempenc/.  scsrajons  pour  les  rendre  plus  l 


REVUE   DE   PARIS.  121 

portables,  et  pour  les  accommoder  à  la  faiblesse  de  nos  yeux;  enfin  cette 
beauté  de  diction  mâle  et  vigoureuse,  ce  choix  et  cet  arrangement  des 
mots ,  cette  cadence  si  juste  ,  ces  sons  si  harmonieux  et  si  mesurés ,  avec 
lesquels  vous  avez  fait  d'une  langue  moderne  faible,  pauvre,  timide, 
honteuse,  une  langue  vive,  riche,  forte,  courageuse  et  entreprenante, 
qui  ne  cède  pas  même  à  la  grecque  ni  à  la  romaine.»  Le  malheureux!  il 
appelle  un  idiome  timide  et  honteux  la  langue  de  Rabelais  et  de  Mon- 
taigne, cette  langue  admirable,  qui,  transformée  et  pour  ainsi  dire 
condensée,  allait  se  montrer  moins  pittoresque  et  moins  flottante  sans 
doute,  mais  exacte  ,  pure  et  achevée  sous  la  plume  de  Pascal  et  de  Des- 
cartes !  De  pareils  éloges  ne  suffirent  pas  à  Balzac.  La  facilité,  l'aisance  et 
le  naturel  de  Voiture  étaient  trop  loués  à  ses  dépens.  Aussi  il  y  eut 
rupture.  Girac  à  son  tour  était  agréablement  moqué  :  «  Infailliblement, 
disait  Costar,  on  lui  aura  fait  lire  ces  galanteries  à  quelque  heure  de  ce 
précieux  temps  qu'il  avait  destiné  à  un  scholiaste  de  Lycophron  ou  peut- 
être  même  à  un  Rabbi  Nepthalin.  »  Girac,  honnête  magistrat  de  province, 
mais  écrivain  lourd,  irritable  et  pédant,  se  sentit  piqué,  et  ne  pouvant 
contenir  son  ardeur  plus  jeune,  publia  bientôt  une  Réponse.  Il  y  louait 
quelque  peu  Costar  de  son  esprit  beau,  abondant  et  facile;  mais  à  part 
ces  formules  de  convenance,  Costar  était  fort  maltraité.  La  querelle  dé- 
généra bientôt  en  pures  personnalités;  Balzac  était  mort,  et  dans  les 
pamphlets  suivans  il  ne  fut  presque  plus  question  de  Voiture.  Costar 
pourtant  se  retirait  toujours  derrière  ce  nom  pour  tâcher,  comme  dit 
Montaigne,  de  se  faire  donner  des  nazard^s  sur  le  nez  de  son  ami. 
Ecumant  de  raie,  et  pour  accabler  son  adversaire,  l'archidiacre  du  Mans 
puhlia  coup  sur  coup  deux  énormes  in-quarto,  d'abord  la  Suite  à  la 
Défense,  puisl'.4/>o/ogf/>,  où  il  accablait  Girac  d'injures,  d'érudition  et  de 
sarcasmes.  Girac  était  trop  fougueux  pour  se  contenir  après  une  pareille 
attaque.  Costar  fit  en  vain  mille  démarches  pour  empêcher  sa  Réplique 
de  paraître.  Appuyée  sans  doute  par  le  duc  de  Montausier  à  qui  elle  était 
dédiée,  elle  finit  par  voir  le  jour.  Le  style  de  ce  pamphlet  rappelle  celui 
de  Scaliger,  lorsque,  dans  ses  livres,  il  traitait  Erasme  de  triple  parri- 
cide, d'ivrogne,  de  Busiris,  ou  celui  de  Crutius,  quand  il  donnait  à 
Frisrhlin  les  noms  d'hébété,  de  porc  et  de  sanglier.  L'ami  de  Balzac 
n'est  guère  plus  poli.  D'abord  il  cite  avec  triomphe  une  lettre  galante  de 
l'archidiacre  i  une  religieuse.  Bien  que  je  veuille  glisser  au  plus  ri  te  sur 
cette  dégoûtante  querelle  ,  je  demanderai  la  permission  d'insérer  une  <>u 
deux  phrases  de  cette  missive,  qui  donne  la  mesure  de  ce  pitoyable  éeri- 
vain  :  traa  lieu  ,  dit-il  ,  de  leCOUrir  un  malade  ,  vniis  (Mes  \cnu  ce  matin 
l'empoisonner  avec  de*  paroles  plus  sucrées  (pie  le  sucre  et  plus  Bel 
que  les  fleurs...  O  douce  inhumaine  !  (pic  de  soupirs  mon  cœur  soupire  ! 


122  REVUE   DE   PARI?. 

celui  qui  ou  ferait  le  nombre  pourrait  bien  compter  les  feuilles  des  bois 
et  tous  les  sablons  qui  sont  au  bord  de  la  mer.  Mais  il  n'y  a  que  l'amour 
qui  sache  une  si  belle  arithmétique...»  Autre  part,  Girac  renvoie  Costar 
aux  chardons  d'Arcadie  ,  et  l'appelle  «  un  parasite  des  livres,  un  écorni- 
fleur  des  bonnes  taules,  un  vieux  barbon  ,  un  sale  vilain  perdu  dégoutte, 
capable  de  faire  la  leçon  aux  satyres  et  à  Silène,  etc....»  et  des  in-quarto 
entiers  sont  sur  ce  ton  ;  le  lieutenant  civil  fut  obligé  d'iutervenir  entre 
ces  deux  grossiers  personnages  qui ,  après  une  dispute  digne  des  halles, 
étaient  encore  prêts  à  aboyer  et  à  se  mordre.  Ainsi  les  funérailles  de 
l'homme  le  plus  poli  furent  célébrées  par  des  cuistres  en  colère.  Passe 
encore,  quand  ce  n'était  que  Sarasin  ,  le  spirituel  émule;  mais  Costar, 
mais  Girac  !  Ce  fut  le  commencement  de  cette  longue  injure  qui  n'a  cessé 
de  peser  sur  la  mémoire  d'un  esprit  charmant  et  gâté,  mémoire  qu'on 
n'a  eu  nul  dessein  de  relever  ici,  mais  qu'on  a  seulement  tiché 
d'éclaircir. 

Je  crains  bien  de  trop  insister  sur  tous  ces  détails  oubliés ,  et  il  me 
vient,  je  tiens  à  le  dire,  quelques  scrupules  d'avoir  pris  tant  de  pages 
pour  un  sujet  aussi  frivole.  Peut-être  pourtant,  au  milieu  de  ces  fades 
galanteries  et  de  ces  mœurs  Idches  et  corrompues,  y  a-t-il  quelque  en- 
seignement à  retirer,  pour  les  jeunes  poètes  de  nuire  temps,  de  la  bio- 
graphie d'un  homme  ainsi  placé  aune  époque  intermédiaire,  et  regarde 
comme  le  premier  des  écrivains  de  sou  temps.  Souvenons-nous,  à  sa  dé- 
Charge  ,  qu'il  a  eu  le  tact  de  ne  rien  faire  imprimer  de  son  \  ivanl.  Cepen- 
dant, avec  plus  de  suite  et  de  ptN  vt'-rance ,  l'esprit  prodigue  et  délié  de 
Voiture  eut  rendu  d'éniinens  services  à  la  langue.  Bien  (pic  tout  chez  lui 
fut  exagéré,  surtout  en  fait  de  sentimens,  il  était  plus  ouvert  que  son 
éloquent  rival  aux  influences  du  en-nr  et  à  la  sensibilité  vraie;  e,ir  Hal/ac  , 
au  goût  de  Richelieu  lui-même  (comme  il  est  dit  dans  Y  flrsamcron  rus- 
tique) ,  or  n'éeri\ait  point  pour  l'ame ,  ruais  seulement  pour  les  «treilles  , 
nugns  tmt&MU,  »  Si  un  ne  trouve  pas  dans  Voiture  ,  comme  chez  lui ,  cette 
pompe  continue  et  cette  noblesse  de  st\le,  ce  cortège  de  mots  sonores  et 
d'épithètes  harmonieuses,  il  est  du  moins  le  père  de  la  phrase  délicate, 
coquette,  de  l'esprit  fin ,  souple  et  malicieusement  enjoué.  De  [dus,  et 
sans  qu'on  lui  en  ait  su  ::ré  ,  il  a ,  avec  tout  son  cercle  ,  contribué  .1  1 
en  I'raniv  ret  ait  exquis  de  la  conversation  française  qui  .  c<o 
Simplifié ,  lit  le  charme  du  w  m'  liècta  ,  cl  qui  est  comme  un  des  apa- 
nages perdus  de  la  littérature  du  pa*s,- 

CH.    I.VBITTK. 


SOUVENIRS   DE    VOYAGES 


5>^V?3il333    2>jl2f£>23a 


Le  printemps  vient  tard  à  Copenhague,  et  quand  il  daigne  montrer  le 
bout  de  son  aile,  Dieu  sait  que  ce  n'est  pas  sans  s'être  fait  long-temps 
prier.  Dès  le  mois  de  mars,  les  poètes  le  chantent  pour  l'attendrir;  les 
jeunes  filles ,  qui  se  souviennent  des  joies  de  l'année  précédente ,  le  récla- 
ment pour  recommencer  leurs  promenades  rêveuses  dans  le  bois,  et  les 
marchands  de  YOEslergada  le  réclament  plus  haut  encore  que  les  jeunes 
filles,  car  il  y  va  du  sort  des  écharpes  de  gaze  et  des  nouvelles  robes  qu'ils 
ont  fait  venir  de  Paris.  Mais  le  printemps  marche  à  petites  journées  comme 
un  grand  seigneur.  Il  s'arrête  en  France,  en  Allemagne,  partout  où  une 
belle  plaine  lui  sourit ,  où  un  caprice  le  retient,  et  les  deux  messagers  qui 
le  précèdent,  l'hirondelle  et  la  fauvette,  l'annoncent  sur  les  bords  de  la 
mer  Baltique,  trois  semaines  avant  qu'il  ait  passé  l'Elbe.  Enfin  un  beau 
jour,  la  nouvelle  se  répand  par  la  ville  que  le  ciel  est  tout-à-fait  bleu, 
que  le  coucou  a  chanté  et  que  les  arbres  du  parc  commencent  à  reverdir. 
Alors  toutes  les  voitures  de  louage  sont  mises  en  réquisition  ,  et  toutes  les 
familles  s'en  vont  saluer,  hors  des  remparts,  le  dieu  chéri  qui  vient  les  vi- 
siter. En  France,  nous  sommes  des  ingrats,  nous  accueillons  le  prin- 
temps comme  s'il  ne  faisait  que  son  devoir  en  venant  à  nous.  Mais  dans  le 
Nord  on  le  divinise  et  on  l'encense.  En  Allemagne  ,  on  célèbre ,  au  mois 
de  mai,  la  fête  des  roses.  Ce  jour-là,  toute  la  maison  est  rose,  la  table 
est  couverte  de  couronnes  de  rotes;  les  femmes  portent  des  bonqoetfl  île 
roses,  et  les  hommes  rhantent  comme  Anacréon  la  rose  et  le  printemps. 
En  Danemark ,  il  n'est  question  ,  pendant  un  çrand  mois ,  que  de  l'appa- 
rition du  printemps.  La  politique  a  tort ,  si  dans  ce  moment-là  elle  enfant'' 
quelque  grave  nouvelle.  Nulle.'  m  di  tribune,  nul  fait  militaire  ne 


V2\  REVUE    DE    PARIS. 

peut  contrebalancer  l'effet  d'un  rameau  d'arbre  qui  se  couvre  de  feuilles, 
à  Frederiksberg,  et  d'une  petite  fleur  qui  éelot  sous  une  fenêtre.  Le  mot 
de  printemps  est  le  seul  mot  qu'il  soit  décemment  permis  d'apporter  avec 
soi  dans  le  monde.  On  peut  oublier  le  reste  de  la  langue,  pourvu  qu'on 
puisse  dire  en  entrant  dans  un  salon  :  Comment  vous  portez-vous?  et: 
Voici  le  printemps.  Dans  ces  jours  de  joie  tout  est  en  mouvement  autour 
de  la  ville.  Les  jeunes  fiancés  s'en  vont  dans  la  forêt  cueillir  la  primevère 
et  parler  de  leurs  espérances  ;  les  bons  bourgeois  traversent  les  faubourg> 
pour  avoir  le  plaisir  de  fumer  leur  pipe  au  milieu  de  la  belle  nature.  Les 
marchands  d'eau-de-vie  et  de  saumon  famé  s'asseoient  à  rentrée  du  parc; 
les  danseurs  de  corde  dresseut  leur  tente  sur  la  pelouse  de  Cbarlottcn- 
bund,  l'hôte  de  Klampcnberg  range  ses  tables  au  bord  de  la  colline  qui 
domine  la  mer,  et  l'hôte  de  Bellevue  qui  le  regarde  d'un  œil  jaloux  fait 
ratisser  les  allées  de  son  jardin  et  menace  de  changer  la  forme  de  ses  ifs , 
qui  depuis  vingt  ans  ont  été  symétriquement  taillés  en  forme  de  tours  ou 
de  pains  de  sucre. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux,  c'est  que  du  jour  où  l'on  ne  voit  plus  de 
neige  sur  la  terre  et  plus  de  brouillard  d'hiver  au  ciel ,  les  habitant  de 
Copenhague  se  figurent  qu'il  fait  une  chaleur  insupportable  et  rêvent  le 
repos  et  les  frais  asiles  de  la  campagne.  Alors  tout  homme  qui  a  un  coin 
de  terre  à  une  distance  raisonnable  de  la  ville ,  fait  ses  préparatifs.  Tontes 
les  portes  de  la  science  et  de  l'aristocratie  se  ferment;  la  justice  elle- 
même  émigré,  et  les  professeurs  et  les  juges  ne  reviennent  que  deux  ou 
trois  fois  par  semaine,  faire  leurs  leçons,  tenir  leurs  séances.  La  terre 
commence  à  peine  à  reprendre  un  peu  de  vie,  mais  les  arbres  frissonnent 
au  vent  du  nord  et  les  pauvres  plantes  qui  essaient  d'éclore  ont  froid;  on 
court  au  soleil  pour  se  réchauffer,  on  clôt  hermétiquement 
de  la  maison  de  campagne,  et  l'on  se  tapit  au  coin  du  poêle  comme  au  moû 
de  janvier:  mais  n'importe;  c'est  la  belle  saison  de  l'année  .  c'<  il  le  prin- 
temps, et  il  ne  serait  pas  permis  de  rester  en  ville,  quand  l'almanach  dé- 
montre qu'on  entre  dam  la  canicule. 

A  cette  époque   de  migration  générale,  j'ai  suivi  le  torrent  et 
allé  chercher  le  soleil  danois  aux  bords  du  Sond ,  au  lac  d'Esrum. 

Nulle  part  peut-être  on  ne  voit  de  forêts  de  bétTCS  RUSSJ  belles  et  aussi 
majestueuses  qu'en  Danemark;  nulle  part  elles  n'ont  un  feuillage  si  frai- 
et  Si  tendre.  Quand  on  voyage   dans  la  Séelande,  00    reiieontre   souvent 

eepajsage:  une  plaine  où  paissent  la  génisses,  où  le  moulin  à  vent 
tourne  ses  large-  ailes;  un  bois  profond  lillooné  par  quelques  irennei 
Irrégulières,  mystérieux  et  attrayant,  couvert  en  certaios endroit!  de 

grandes  ombres,  et  plus  loin  traversé  par  des  Botl  de  lumière  qui  inondent 

le  feuillage.  On  y  entre  a\ee  une  lortede  ment  indéfinissable;  on 

y  respire  un  repos  que  l'on  n'a  jamais  senti  daiU  Ifl  monde,  et  en  même 


REVUE   DE   PARIS.  125 

temps  on  y  sent  venir  cette  douce  et  vague  tristesse  que  les  Danois  appel- 
lent vecmod.  Là,  il  y  a  delà  poésie;  là  toutes  les  cordes  intérieures  de 
l'ame  s'ébranlent  sous  une  main  invisible  et  vibrent  harmonieusement.  Là 
on  veut  croire,  on  veut  aimer.  Là  on  subit  je  ne  sais  quelle  force  d'attrac- 
tion et  quel  pressentiment  infini.  Toute  la  nature  semble  prête  à  nous 
dévoiler  ses  secrets,  et  l'oreille  écoute  et  l'esprit  attend.  Au  pied  du  bois 
est  le  lac  où  le  bouvreuil  vient  boire ,  où  les  rameaux  d'arbres  se  mirent 
avec  les  rayons  du  soleil  couchant ,  et  près  de  là  on  aperçoit  l'habitation 
champêtre  qui  élève  timidement  son  toit  de  chaume  au-dessus  de  la  haie 
d'aubépines,  et  l'église  en  briques  bâtie  sur  le  modèle  des  anciennes 
églises  anglo-saxonnes,  avec  sa  tour  carrée  massive,  et  son  clocher  taillé 
au  sommet  comme  un  escalier,  image  sans  doute  de  l'escalier  mystique 
par  lequel  la  pensée  devait  s'élever  de  terre  et  monter  au  ciel.  Je  n'ai 
jamais  vu  le  Westmoreland,  mais  il  me  semble  que  les  lacs  au  bord  des- 
quels Wordsworth,  Wilson ,  Southey,  se  sont  choisi  leur  retraite,  doivent 
ressembler  aux  lacs  de  Danemark. 

La  route  d'Elseneur  passe  entre  l'une  des  plus  belles  forêts  de  la  Sée- 
lande  et  la  mer.  Souvent  ici  le  ciel  est  sombre ,  et  toute  cette  terre 
riante  et  animée  s'épanouit  sous  ce  ciel  comme  un  visage  de  jeune  fille 
sous  un  voile  de  deuil.  Du  côté  de  la  forêt  on  aperçoit  d'élégantes  maisons 
de  campague,  des  allées  de  jardins  couronnées  de  fleurs.  Du  côté  de  la 
mer,  on  ne  voit  que  le  rivage  nu,  les  filets  du  pêcheur  étendus  sur  des 
pieux,  et  sa  maison  posée  au  bord  de  la  grève  comme  une  barque  qu'on 
a  tirée  de  l'eau.  Sur  ce  sable  que  la  marée  baigne  soir  et  matin  ,  on  ne 
trouve  qu'une  seule  tlcur,  le  myosotis,  la  Heur  du  souvenir.  On  dirait 
qu'elle  est  née  là  pour  rappeler  au  voyageur  qui  aborde  sur  cette  côte 
lointaine  le  souvenir  de  la  terre  natale  qu'il  a  laissée  derrière  lui  et  des  amis 
auxquels  il  a  dit  adieu. 

Elscneur  est  le  caravansérail  de  la  marine.  On  y  aborde  de  tous  les 
côtés,  on  y  parle  toutes  les  langues.  Du  matin  au  soir,  les  pavillons  du 
nord  et  du  midi  flottent  sur  le  Sund.  Les  matelots  étrangers  descendent 
à  terre,  se  croisent  dans  les  rues.  Toutes  les  auberges  d'Elseneur  sont  là 
qui  leur  sourient ,  tous  les  manhauds  les  attendent ,  et  chacun  ici  travaille 
pour  la  marine  et  s'endort  avec  des  rêves  de  marine. 

A  l'extrémité  de  la  ville  est  bâti  le  Kroneborg.  La  pointe  de  terre  sur 
laquelle  s'élève  ce  château  s'appelait  autrefois  VOErekrog  (le  coin  de 
l'oreille  J.  C'était  l'oreille  du  Datu'mark  ouverte  à  tous  les  bruits  et  à 
toutes  les  nouvelles  de  mer.  Le  Kroneborg  est  un  édifice  d'une  archi- 
tecture imposante.  Il  est  entouré  de  trois  remparts,  peuplé  de  soldats, 
muni  de  canon,  comme  une  forteresse  qui  a  une  mission  difficile  à  remplir, 
celle  de  taire  solder  on  péage.  Tous  lesbâtimens  passent  au  pied  'le  ce 
château  et  doivent  payer  un  tribut  à  cette  citadelle  maritime  qui  les  pro- 


126  REVUE   DE   PARIS. 

tége,  à  ce  fanal  qui  les  éclaire.  Il  est  des  jours  où  il  en  vient  par  centaines, 
et  chaque  année  ce  nombre  augmente. 

En  1769,  on  en  compta    7,378. 
En  1836,  11,916. 

Mais,  dans  cet  espace  de  temps,  tous  les  peuples  n'ont  pas  suivi  la  même 
progression.  Il  en  est  qui  se  sont  dirigés  d'un  autre  côté,  ou  dont  les  rela- 
tions commerciales  ont  diminué.  C'est  ainsi,  par  exemple,  que  la  Suède 
envoya  sur  le  Sund, 

Bltimens.  Bâtimens. 

En  1769,  1,149,  et  en  1836,     964. 
La  Hollande         «      -2,008,  «  #65. 

L'Angleterre  au  contraire,  avait  sur  le  Sund , 

En  1769,  1,840,  et  en  1836,  3,188. 
La  France,  en  1769,  13,  et  en  1836,  105. 
La  Prusse  ,  en  1769,     296,  et  en  1836,  2,386. 

Du  haut  d'une  des  tours  de  Kroneborg,  l'œil  plonge  sur  un  des  plus 
beaux  panoramas  qui  existent.  D'un  coté,  dans  le  lointain,  on  aperçoit, 
comme  une  ligne  bleuâtre,  les  murs  de  Copenhague;  de  l'autre  ,  les  mon- 
tagnes de  Kullan;  en  face  du  château ,  la  côte  suédoise,  aride  et  sèche  ; 
la  ville  de  Helsingborg,  dont  les  toits  rouges  étincellent  au  soleil,  et  la 
mer,  la  mer  verte  comme  une  prairie  sur  les  bords  ,  noire  et  profonde  au 
milieu;  la  mer,  resserrée  au  pied  de  la  forteresse  comme  un  défilé,  ou- 
verte des  deux  côtés  comme  une  plaine  immense.  Ici  le  Sund  et  là  le  Ca- 
tegat,  et  les  vaisseaux  qui  abordent  ou  lèvent  l'ancre  fendent  les  vagues, 
passent  et  se  succèdent  sans  interruption.  Au  milieu  «le  ces  vaisseaux  qui 
naviguaient  sous  le  vent  et  l'en  venaient  à  la  suite  l'un  de  l'antre  ,  rai 
sur  une  ligne  comme  une  légion  de  soldats,  on  me  montra  de  loin  deux 
bâtimens  français.  Je  ne  counai^ai<  ni  leur  nom  ,  ni  le  nom  de  celui  qui 
les  envoyait  nu  les  rives  du  nord.  Mais  ils  venaient  de  France;  ils  | 
taient  au-dessus  de  leur  mât  le  pavillon  de  notre  pays.  Je  les  regardais 
avec  émotion,  et  je  les  suivais  des  yeux. 

On  dit  que  ces  montagnes  de  Kullan,  qui  s'élèvent  de  l'autre  cote  du 
Sund,  étaient  jadis  les  deitlîèl  1  lim  tes  du  monde  connu,  les  colonMI 
d'Hercule.  Depuis  ce  temps,  !«•  monde  l*<  M  ,-r.mdi.  Les  pécheurs  avec 
leurs  barques  ont  été  plus  loin  mie  le  dieu  avec  sa  peau  de  lion.  Les 
liomnies  ont  franchi  les  barrières  que  l'ignorance  leur  avait  imposée». 
Leur  ambition  s'est  acenn-  avec  leurs  conquêtes,  et  ils  nr  savent  où 
s'arrêtera  leur  RM  plus  ultra.  \utrefois,  eO  fOgOSOt  au  pied  de 
montagnes,  les  navigateurs  offraient  un  holocauste  à  Hercule.  Aujour- 
d'hui, les  matelots  qui  y  passent  pour  la  première  fois  doivent  subir  le 


REVUE  DE  PARIS.  127 

baptême  maritime  et  payer  une  amende.  La  fête  naïve  des  matelots  a  suc- 
cédé à  l'appareil  pompeux  de  l'holocauste,  et  la  libation  joyeuse  a  rem- 
placé le  sacrifice  de  sang. 

En  face  de  Kullan ,  on  aperçoit  une  colline  couverte  de  verdure  qu'on 
appelle  la  colline  d'Odin.  C'est  là,  dit-on,  que  le  dieu  Scandinave  a  été 
enterré.  Mais  on  n'y  voit  que  le  tombeau  du  conseiller  d'état  Schimmel- 
mann,  qui  était  un  homme  fort  paisible,  très  peu  soucieux ,  je  crois,  de 
monter  au  Valhalla  et  de  boire  le  miœd  avec  les  valkyries.  Cependant 
une  enceinte  d'arbres  protège  l'endroit  où  les  restes  du  dieu  suprême  ont 
été  déposés  ;  une  source  d'eau  limpide  y  coule  avec  un  doux  murmure. 
Les  jeunes  filles  des  environs  qui  connaissent  leur  mythologie  disent  que 
c'est  la  vraie  source  de  la  sagesse,  la  source  de  Mimer,  pour  laquelle  Odin 
sacrifia  un  de  ses  yeux.  Dans  les  beaux  jours  d'été ,  elles  y  viennent  boire , 
et  par  hasard  les  jeunes  hommes  y  viennent  aussi,  et  la  source  de  Mimer 
entend  de  charmantes  confidences.  Si  ce  n'est  pas  la  source  de  la  sagesse , 
c'est  au  moins  un  philtre  d'amour  qui  est  la  cause  de  beaucoup  de  ma- 
riages dans  le  pays. 

Ceux  qui  aiment  la  poésie  ne  s'éloigneront  pas  d'EIseneur  sans  visiter 
une  autre  colline  consacrée  aussi  par  une  tombe.  Au-dessus  d'un  des  plus 
rians  châteaux  de  la  Séelande ,  au-dessus  du  Maricnlyol ,  on  entre  par 
une  avenue  étroite  dans  un  bois  de  hêtres ,  qui ,  d'un  côté,  s'ouvre  sur  la 
mer,  et  de  l'autre  sur  une  grande  plaine.  Là  on  aperçoit  trois  rocs  infor- 
mes, posés  l'un  sur  l'autre  ,  et  autour  de  ce  monument  grossier  quatre 
pierres  carrées,  où  les  voyageurs  viennent  s'asseoir.  C'est  là  que  repose 
l'ombre  mélancolique  de  Hamlct.  Si,  comme  le  disent  quelques  incré- 
dules, cette  tradition  du  peuple  est  fausse ,  aucun  lieu  cependant  ne  pou- 
vait être  mieux  choisi  pour  lui  donner  un  caractère  de  vraisemblance.  Ce 
bois  est  sombre  comme  la  pensée  de  deuil  qui  régnait  dans  le  cœur  de 
Hamlct.  On  n'y  trouve  qu'une  lumière  incertaine;  on  n'y  entend  que  le 
souffle  de  la  brise  dans  le  feuillage  ou  le  mugissement  de  la  tempête  sur 
les  vagues.  Près  de  là  est  la  demeure  élégante,  la  demeure  rovale,  où  le 
monde  chante,  danse,  s'étourdit,  tandis  (pic  l'ame  de  Hamlct  dort  dans 
sa  solitude.  Je  me  suis  assis  là  un  soir,  et  il  me  semblait  que  Shakspeare 
y  était  venu  aussi ,  tant  il  avait  su  se  rendre  l'interprète  fidèle  de  cette 
lie  du  Nord.  Je  me  suis  penché  sur  cette  pierre  froide  comme  pour 
demander  à  Ilamlet  s'd  avait  trouvé  le  dernier  mot  de  l'énigme  qu'il 
voulait  résoudre,  et  j'ai  cueilli  en  m'en  allant  une  des  Iliurs  pâles  qui 
croissent  autour  de  son  tombeau.  Ophélia  aurait  pu  la  mettre  dans  sa 
couronne 

\     M.YRMIER. 
Stockholm,  17  juin. 


BULLETIN. 


Le  ministère  est  arrivé  à  la  fin  de  cette  session,  beaucoup  plus  fort 
qu'il  n'était  à  son  avènement.  L'amnistie,  le  mariage  du  prince  royal, 
toutes  les  mesures  d'un  ordre  inférieur  qui  sont  venues  s'ajouter  à  ces 
deux  grands  actes,  comme  des  conséquences  naturelles,  l'ont  établi  dans 
une  bonne  position  que  tout  le  monde  ,  aujourd'hui ,  est  obligé  de  re- 
connaître. Beaucoup  de  forces  isolées,  beaucoup  d'individualités  parle- 
mentaires ou  autres,  qui  lui  étaient  hostiles,  commencent  à  lui  croire 
quelque  avenir  ou  se  comportent  du  moins  comme  si  elles  avaient  tout-à- 
fait  cette  croyance;  elles  cherchent  à  se  rallier,  et  nous  concevons  qu'il 
n'y  a  pas  d'acte  de  fui  qu'un  ministère  trouve  plus  agréable  à  recevoir  de 
la  part  de  ses  adversaires. 

Sans  doute  le  ministère  a  de  l'avenir,  s'il  sait  prendre  la  moyens  de 
Eaasurer,  et  s'il  veut  surtout  choisir  les  meilleurs  el  les  plus  surs,  au  lien 
d'accepter  tous  ceux  qui  s'offrent  à  lui.  C'est  chose  liât teuse  sans  doute 
pour  des  ministres,  quels  qu'ils  soient,  à  plus  forte  raison  pour  des  mi- 
nistres qui  n'avaient  pas  été  accueillis  tout  d'abord  par  les  | 
plus  rassurant,  de  compter  désormais  pour  amis  COUI  qui  étaient  leurs 
ennemis,  et  d'imposer  des  égards  sérieux  à  ceux  qui  croyaient  pouvoir 
persifler  à  leur  aise  la  nouvelle  combinaison.  Mais  il  >  ion  antre  danf 

c'est  d'avoir  trop  d'amis  et  de  les  accueillir  tous  avec  la  même  confiance, 
sans  discuter  leurs  origines  diverses;  nous  croyons  qu'il  est  des  hommes 
qu'il  tout  savoir  garder  pour  ennemis,  et  dont  la  haine  fortifie,  dont  l'ap- 
pui serait  trompeur;  les  doctrinaires  SOnl  de  ce  nombre,  et  le  cabinet  du 
13  avril  doit  être  SSSUrë  que  OS  n'est  pas  de  06  cote  qu'il  opérera  des  con- 
versions sincères. 

Nous  ne  voyons  «loue  rien  d'avantagOUX,  pour  le  ministère,  dans  i 

ttransfbrsnation  qu'on  fait  subir  sus  |oornaui  doctrioaires ,  et  qui  (tarait 
déjà  complète  ebes  quelques-uns.  Le  cabinet  en  preiters  peut-être  sae- 
mentanémeot,  et  toutefois  il  pourrait  se  souvenir  qu'il  l'est  bien  établi 
«•t  consolidé  sans  <  m  et  malgré  eux.  Pourquoi  a'a-t-il  pas  persisté  à  par- 
der  les  mêmes  amitiés  et  les  mêmes  Inimitiés  '  Les  doctrinaires  n'auront 

bientôt  plus  qu'un  seul  organe  dans  la  presse,  et  celui-là,  on  ne  le  leur 

otera  pas,  puisqu'ibiont  an  trouver  entre  eus  100,000  fr.  poork  toire  vivre, 


REVUE  DE   PARIS.  129 

Le  Journal  de  Paris  restera  officiellement  attaché  à  leur  fortune.  Mais 
les  autres ,  qui  ont  l'air  de  s'en  être  détachés ,  est-on  bien  sûr  de  les  avoir 
conquis  sincèrement  à  la  cause  du  15  avril  ?  Un  accident  parlementaire  à 
la  session  prochaine,  et  d'ici  là  un  revirement  politique  que  nous  ne  vou- 
lons pas  prévoir,  peuvent  les  rendre  à  leurs  anciennes  habitudes  et  à  leur 
véritable  prédilection.  Le  cabinet  du  15  avril  s'apercevrait  alors,  trop 
tard,  qu'il  n'a  fait  que  les  aider  à  attendre  l'instant  favorable  pour  une 
défection  prévue.  Le  parti  dont  M.  Guizot  est  le  chef  nous  paraît  vouloir 
agir,  en  cette  affaire,  comme  le  parti  de  l'émigration  avec  lequel  il  a  plus 
d'une  affinité  ;  il  se  contente ,  pour  le  moment ,  de  garder  avec  lui ,  en  de- 
hors du  pouvoir,  quelques  amis  inséparables  et  un  seul  journal  pour  inter- 
prète :  ce  sont  les  fidèles  d'au-delà  du  Rhin,  les  loyalistes  par  excellence. 
Il  permet  à  d'autres ,  moins  exclusifs,  mais  non  moins  dévoués  peut-être, 
de  servir  un  nouveau  système  de  gouvernement  à  leur  manière,  et  il 
compte  bien  les  retrouver  à  point  nommé  dans  des  temps  plus  heureux. 
Nous  croyons  que  M.  Guizot  s'abuse  en  espérant  des  temps  plus  heureux 
pour  son  ambition;  mais  il  ne  faudrait  pas  concourir  aveuglément,  pour 
un  avantage  précaire ,  à  donner,  en  quelque  sorte ,  un  corps  aux  illusions 
qu'il  conserve. 

Il  est  bien  entendu  que,  parmi  ces  conversions  qui  nous  semblent  in- 
utiles ,  nous  ne  comptons  pas  celle  du  Journal  des  Débats.  C'est  chose 
convenue,  à  ce  qu'il  parait,  qu'on  ne  peut  pas  arriver  au  pouvoir  et  se 
passer  du  Journal  des  Débals.  Il  est  vrai  que  le  Journal  des  Débats  n'a 
pas  encore  appris  lui-même  à  se  passer  du  pouvoir,  quel  qu'il  soit  ;  un  peu 
plus  tôt,  un  peu  plus  tard  ,  avec  plus  ou  moins  de  mauvaise  grâce,  il  ac- 
cepte l'alliance  ou  vient  la  réclamer  comme  un  droit  consacré  par  l'usage. 
Seulement,  la  veille  du  jour  où  il  se  rallie,  le  Journal  des  Débats  fait 
preuve  d'indépendance  avec  beaucoup  de  goût,  en  blessant  cruellement 
ceux  qu'il  va  défendre  le  lendemain.  Au  moment  d'entrer  dans  le  camp 
des  hommes  politiques  qui  ont  remplacé  M.  Guizot,  il  les  déchire  dans 
deux  ou  trois  articles  qu'on  pourrait  croire  dictés  par  les  plus  purs  doc- 
trinaires, tant  il  en  découle  de  fiel;  et,  après  ce  dernier  témoignage  de 
regret  donné  à  ceux  qu'il  préfère,  sa  conversion  est  faite;  permis  aux 
gens  crédules  de  la  supposer  définitive.  Cela  nous  rappelle  comment  s'o- 
pérèrent  quelques  essais  de  réconciliation  entre  les  blancs  et  les  noirs,  à 
Saint-Domingue,  il  y  a  quarante  ans.  A  une  conférence  indiquée  pour 
s'entendre  sur  les  conditions  d'une  trêve  se  trouvaient  réunis  plusieurs 
généraux  nègres,  entre  autres  le  général  Jean-François.  Arrive  un  né- 
gociateur de  couleur  blanche,  qui,  ne  pouvant  se  contenir  à  l'idée  de 
traiter  avec  des  hommes  qu'il  a  si  ardemment  combattus,  entame  la 
négociation  en  coupant  la  ligure  du  général  Jean-François  d'un  coup  de 
cravache.  C'est  une  anecdote  que  nous  avons  apprise  de  IM.  de  Rémofl  '  . 
alors  (pu-  ,  dans  un  autre  journal  qui'  le  Journal  dis  Débats .  il  tournait 
ta  profit  de  sa  polémique  contre  la  restauration  les  études  faites  par  lui 
sur  l'insurrection  d'Haïti,  pour  une  tragédie  de  Toussaint-Louvei  turc  , 
qu'il  a  gardée  en  portefeuille. 

Tels   sont   le^    préliminaires   (pie    parait   affeetioimer  le   J<"nnal   rf#J 
rOME  M.lll.     J0H  t* 


130  REVUE  DE  PARIS. 

Débats,  quand  il  est  près  de  conclure  sa  paix.  Mais  qu'importe?  On 
se  laisse  aider  par  lui,  puisque  ses  services  ont  encore  quelque  valeur 
d'habitude.  Il  ne  fait  d'ailleurs  tort  qu'à  lui-même  en  le  prenant  sur  ce 
ton  ridicule,  qu'il  ne  peut  soutenir  long-temps.  Il  ne  fait  que  hâter  ainsi 
le  moment  où  il  sera  facile  et  nécessaire  de  renoncer  à  son  concours; 
il  précipite  ce  moment  surtout  par  la  peine  qu'il  éprouve  à  s'orienter  et 
à  prendre  un  parti  dans  chaque  éventualité  nouvelle  :  tantôt  repoussant 
le  ±2  février,  qu'il  doit  ensuite  défendre;  puis,  retournant  avec  amour 
aux  doctrinaires  du  6  septembre ,  et ,  en  dernier  lieu  ,  prodiguant  le  sar- 
casme aux  hommes  du  13  avril,  pour  se  ranger  bientôt  après  sous  leur 
bannière,  relevée  malgré  lui.  Voici  que,  pour  terminer  la  session,  il  a 
affecté  de  donner,  il  y  a  quelques  jours,  au  ministère  de  M.  Mole  un  cer- 
tificat de  contentement,  avec  certaines  restrictions  qu'il  n'a  guère  le  droit 
de  mettre  à  ses  éloges  sans  rappeler  toute  sa  première  malveillance. 

Nous  souhaitons  que  dans  des  occasions  plus  graves,  qui  peuvent  se 
présenter  d'un  jour  à  l'autre,  le  ministère  du  13  avril  n'ait  pas  à  mettre 
à  l'épreuve  le  bon  vouloir  et  la  sincérité  de  ses  nouveaux  défenseurs. 

Ces  alliés  de  fraîche  date  s'autorisent  tous  ,  à  tort  ou  à  raison  ,  des  in- 
certitudes, des  variations  et  de  la  volonté  chancelante  de  la  chambre  elle- 
même.  La  majorité  de  la  chambre,  en  effet,  d'après  laquelle  ils  prétendent 
se  diriger,  et  qui  est  leur  excuse ,  a  beaucoup  varié  ;  elle  a  suivi  ou  en- 
couragé trop  de  systèmes  différées  tour  à  tour,  pour  en  seconder  un 
maintenant  avec  conviction  et  p  ance.  C'est  donc  cette  majorité  qu'il 

faut  changer;  ou,  pour  être  plus  juste  envers  elle,  si  les  mêmes  pei  son- 
nes à  peu  près  doivent  revenir  à  la  chambre,  et  elles  le  peuvent  sans  au- 
cun dommage  pour  le  pays ,  il  faut  qu'elles  reviennent  avec  des  principes 
arrêtés,  une  opinion  plus  ferme  sur  la  politique  du  15  avril;  il  faut  que 
ce  soit,  avec  les  mêmes  noms  peut-être  ,  une  majorité  nouvelle,  rajeunie 
et  retrempée  par  l'esprit  qui  aura  présidé  à  la  réélection.  On  ne  peut  5e 
le  dissimuler,  quelque  chose  de  nouveau  et  d'assez,  hardi  a  été  tenté  par 
le  ministère;  c'est  le  commencement  d'une  ligue  de  conduite  destinée  à 
remplacer  successivement  le  système  inflexible  qui  avait  dominé  depuis 
le  13  mars  1S31.  Beaucoup  de  consciences  honorables  et  d'esprits  sages, 
mais  timides,  en  ont  été  loyalement  étonnés,  el  ce  n'a  pas  été  trop  du 
succès  incontestable  de  toutes  l<  |  mesures  adoptées  par  le  ministère  jus- 
qu'à présent ,  pour  dissiper  des  inquiétude  seiag  i.  Cela  ne  suffit  pas. 
Le  Système  de  gouvernement  dont  l'amnistie  a  été  le  premier  acte,  —  et 
qui  est  bien  véritablement  un  ~  nie,  quoi  qu'on  en  ait  dit  de  part  et 
d'autre,  et  de  plus  une  Immense  innovation,  —  a  besoin,  pour  êln 
i<  uni  et  continué,  de  réussir,  non  DU  seulement  dans  la  prei  D  pas 

seulemei.t  dans  les  chambres,  mais  dans  le  pays  tout  entier.  El  c  minent 
interroger  la  pensée  du  pnj      c .     imenl  l'exprime-t-elle  sans  smbiguité? 

l'.ir  des  élections  générales.  Tant  qu'on  n\  D  Sera  |  SI  venu  là,  rien  de  CC 

que  le  ministère  i  fait  De  sera  absolument  irrévocable;  tout  pourra 
repris  et  annulé;  même  l'amnistie,  s'il  est  impossible  de  la  révoquer  dans 

principe,  serait  facilement  paralysée  dai 
ci  sel  résultats  politiques,  .'si  le  |  appelé  à  donner  son  avis  sur  ce 

«lui  a  été  fait  depuis  deui  mois,  et  s'il  se  prononce  comme  uou-  l'espérons, 


REVUE  DE  PARIS.  131 

les  doctrinaires  eux-mêmes ,  obligés  de  se  renier  devant  les  collèges  pour 
être  réélus,  perdront  ce  qui  peut  leur  rester  encore  de  cette  influence 
tracassière  qui  les  distingue  aujourd'hui  ;  ils  reparaîtront  sans  doute  à  la 
chambre ,  presque  en  nombre  égal,  mais  leur  petite  phalange  devra  effacer 
sa  nuance  et  se  confondre  avec  la  majorité;  il  ne  sera  plus  en  leur  pouvoir 
d'inquiéter  la  marche  du  gouvernement.  Tout  au  plus  y  aura-t-il  deux 
ou  trois  rôles  de  plus  pour  ceux  d'entre  eux  qui  voudront,  de  désespoir, 
s'adjoindre  à  la  mission  excentrique  que  s'est  donnée  M.  le  comte  Jau- 
bert  avec  tant  d'aménité.  Heureusement,  il  se  rencontre  peu  de  gens  qui 
aient,  comme  on  l'a  dit  spirituellement,  ce  goût  de  déplaire  à  tout  le 
monde. 

On  a  beaucoup  parlé  de  la  dissolution  de  la  chambre,  ces  jours  der- 
niers; on  a  dit  qu'elle  avait  été  décidée  en  conseil;  on  s'est  trompé,  non 
sur  l'intérêt  véritable  du  ministère,  non  sur  ses  intentions  peut-être  ou 
celles  au  moins  de  ses  membres  les  plus  influens,  mais  sur  le  fait  lui-même  : 
cette  question  n'a  pas  été  mise  encore  en  délibération. 

Il  y  a  lieu  de  croire  cependant  qu'elle  est  entrée  dans  les  prévisions  et 
dans  les  causeries  intimes  du  cabinet  du  15  avril,  comme  une  éventualité 
qui  peut  devenir  d'un  jour  à  l'autre  inévitable  :  c'est  ainsi  que  nous  ex- 
pliquons la  tendance  du  ministère  à  accepter  sans  trop  de  choix,  pour 
les  avoir  plus  à  portée  de  son  influence ,  tous  les  élémens  de  publicité,  qui 
ont  contrarié  son  avènement,  et  qui  paraissent  délaisser  aujourd'hui  les  in- 
térêts doctrinaires.il  n'y  a  que  cette  explication  qui  se  concilie  avec  la  pré- 
voyance de  MM.  Mole  et  Montalivet.  Du  reste,  nous  ne  voyons  pas  en 
eux  la  moindre  faiblesse  pour  ceux  de  leurs  adversaires  qui  ont  manifesté 
une  opposition  ouverte,  dans  la  chambre ,  à  l'inauguration  d'une  politique 
nouvelle.  On  avait  annoncé  la  nomination  de  M.  Guizard  à  une  préfecture  : 
il  n'en  est  rien.  M.  de  Montalivet  est  trop  bien  persuadé  que  l'exclusion 
des  doctrinaires  a  été  une  chose  sérieuse  ,  nécessaire  à  sa  propre  existence 
ministérielle  et  à  l'accomplissement  de  tous  ses  projets  ultérieurs;  il  a 
trop  contribué  lui-même  enfin  à  exclure  M.  Guizot,  pour  lui  tendre  main- 
tenant la  main ,  par  l'intermédiaire  de  M.  Guizard  ,  un  de  ses  adeptes  les 
plus  familiers  et  les  plus  anciens.  Le  système  de  conciliation  et  d'oubli  ne 
va  pas  jusque-là  ,  et  l'on  est  resté ,  avec  un  tact  parfait  et  beaucoup  de 
fermeté,  en-deçà  de  la  limite  où  il  convenait  de  s'arrêter. 

La  nomination  du  frère  de  M.  Duchatcl  à  la  préfecture  des  Basses- 
Pyrénées  n'a  pas  la  même  conséquence  qu'aurait  eue  celle  de  M.  Guizard. 
Croit-on  que  le  cabinet  du  13  avril  ait  espéré,  en  signant  cette  nomina- 
tion, faire  un  grand  plaisir  à  M.  Duchatcl,  l'ancien  ministre?  Mais,  en 
vérité,  celui-ci,  avec  son  bon  sens  qui  lui  permet  déjuger  assez  froide- 
ment hs  mérite!  spéciaux  de  «a  propre  famille,  aura-t-il  tenu  beaucoup 
à  poi  i  frère,  homme  d'aimable  conversation  d'ailleurs,  dans  un 

rd'hui  très  difficile  ,  où  !<■  jeune  officier  d'état-major  tirera 
tu  pour  remplir  dignement  sa  place? 

rarii  .  i  pas,  mal  heureusement,  de  seconder  la  marche  d'une 

intervention  m  Espagne  ,  mais  de  s  n  •  l  t  un  service  de  douanes  sur  la 
fronii'T  Domination  n'est  pas  un  acte  de  condescendance  en 

les  doctrinaires  :  il  u'y  a  la  rien  de  politiqu  i.  SI  M.  EVapolA  a  Ducbatel  a 


132  HTM   DK   PAKIS. 

été  réellement  doctrinaire  par  imitation,  c'est  à  un  faible  degré  et  sans 
beaucoup  d'entêtement  systématique;  nous  croyons  même  savoir  qu'il 
s'est  montré  favorable  à  la  combinaison  du  15  avril,  lors  de  la  dernière 
crise  ministérielle.  Puis,  est-ou  bien  sur,  d'ailleurs,  que  son  frère  lui- 
même,  l'ancien  ministre  du  commerce  et  des  finances,  reste  attaché  par 
des  nœuds  indissolubles  aux  hommes  qu'il  avait  bien  vuulu  prendre ,  à 
son  début,  pour  alliés  politiques  ? 

Tout  ce  qui  l'entoure  déjà,  tout  ce  qui  va  l'entourer  plus  que  jamais, 
dans  la  position  de  grande  indépendance  qu'on  lui  prépare  et  qui  n'est 
plus  un  mystère  pour  personne,  lui  donnera  le  conseil  de  reatrar  dans 
les  affaires;  il  ne  peut  vivre  ailleurs.  L'amitié  devenue  plus  étroit 
M.  le  général  Jacqueminot,  qui  entend  ,  comme  on  sait,  le  système  du 
juste-milieu  tout  autrement  que  les  doctrinaires,  ramènera  M.  Duchatel 
à  des  alliances  mieux  faites  pour  lui ,  plus  conformes  à  son  âge  et  aux 
dispositions  progressives  de  son  intelligence.  Il  y  serait,  d'ailleurs,  revenu 
de  lui-même,  et  il  peut  le  faire  sans  encourir  le  plus  lé^er  reproche  d'in- 
gratitude. Les  doctrinaires  n'ont  rien  fait  pour  lui ,  si  ce  n'est  de  com- 
promettre sa  popularité;  il  est  entré  dans  la  vie  active  des  affaires ,  non 
sous  leurs  auspices,  mais  sous  ceux  du  baron  Louis,  qui  n'était  pas,  que 
nous  sachions,  élève  des  doctrinaires,  ni  chargé  par  eux  de  transmettre 
à  M.  Duchatel  les  vrais  principes  de  la  secte  et  les  saines  doclrii 

On  pourrait  donc ,  en  nommant  M.  Napoléon  Duchatel  préfet,  avoir 
cédé  aux  vœux  de  son  frère,  ce  que  nous  ne  croyons  pas,  et  cependant  il 
n'y  aurait  là  aucune  faiblesse,  puisqu'on  peut  ne  plus  voir  en  lui  un 
adversaire  irréconciliable.  Nous  insistons  sur  ce  point,  parce  que,  le 
jour  où  M.  Duchatel  consentira  un  pacte  avec  d'autres  collègues  que 
ceux  qui  l'ont  accaparé  jusqu'ici ,  il  le  fera  loyalement  et  sans  ar- 
rière-pensée. Nous  insistons,  par  intérêt  pour  lui,  et  parce  qu'il  serait 
déplorable  de  voir  un  homme  utile  au  pays  s'annihiler,  faute  d'un  peu  de 
sagacité  politique,  entre  tant  d'autres  qualités  d'homme  d'affaires,  pour 
saisir  d'un  coup  d'œil  les  conditions  de  son  avenir. 

Une  autre  réputation  plus  illustre  ,  et  achetée  par  trente  ans  de  com- 
bats, a  été  sauvée  ,  cette  semaine,  d'une  erreur  grave  par  la  bienveil- 
lance et  la  sagesse  du  ministère.  I>e  maréchal  Clauzel  voulait  aller  en 
Espagne,  pour  servir  la  cause  constitutionnelle,  mais  d'une  manière  peu 
digne  de  son  rang,  de  son  nom,  et  dans  des  circonstances  difficile!  qui 
seraient  capables  de  compromettre  et  de  ruiner,  en  quelques  mois,  la 
renommée  militaire  U  mieux  établie.  Des  capitalistes  français  ou  étran- 
gers se  disposaient  à  faire  eux-mêmes  les  frais  d'une  expédition  en  Bspe- 
pagne,  si  le  maréchal  Clauzel  eu  prenait  le  commandement,  et  m  le  re- 
crutement des  hommes  destinés  i  la  nouvelle  légion  était  autorisé  en 
France.  Le  commandement  d'un  corps  de  troupes  espagnoles  «tait,  du 
reste,  promis  au  maréchal  par  le  gouvernement  <!.•  la  régente  Marie- 

Christine,  et  M.  de  Campu/iiM  avail  été  chargé  de  faire   les   prem. 

ouvertures  I  Taris  et  d'arrêter  tootei  lea  b  is  a  de  cet  arrangement.  Qui 

ne  voit   que    la  Combinaison,    dans  s  m   prinC  lit    entachée   d'une 

spéculation  de  bourse ,  quelle  que  fût,  do  reste,  1 1  !  Niable  intention  du 
maréchal?  L'agiotage,  s'il  essayait  de  se  déguiser  au  début  de  l'cxpé- 


REVCE  DE   PARIS.  133 

ditioQ,  ne  l'aurait  sans  doute  pas  laissé  suivre  sou  cours  et  obtenir 
quelque  succès,  sans  élever  aussitôt  sa  tête  hideuse  au-dessus  de  toute 
l'affaire,  pour  la  dominer,  la  suspendre  ou  l'activer,  et  montrer  enfin 
publiquement  qu'elle  avait  été  eutreprise  pour  lui  avant  tout?  Qui  peut 
dire  si,  une  première  hausse  une  fois  produite  sur  les  fonds  de  la  dette 
active,  la  caisse  des  capitalistes  ne  se  serait  pas  subitement  fermée,  au 
mépris  de  la  vie  de  nos  volontaires  français,  et  au  profit  d'un  changement 
de  front  dans  la  spéculation?  Il  n'y  avait  de  chances  faciles  à  calculer 
qu'en  ce  qui  touche  à  la  réputation  du  maréchal;  pour  elle,  la  baisse  était 
certaine,  et  il  ne  voulait  pas  le  prévoir. 

Le  ministère  n'a  pas  voulu  permettre  qu'un  grand  nom  militaire  allât 
courir  un  pareil  risque  inutilement  :  c'est,  nous  le  répétons,  une  pensée 
bienveillante,  digne  de  M.  Mole,  mais  à  laquelle  le  maréchal  Clauzel  n'a 
pas  été  habitué  sous  les  précédens  ministres,  et  qu'il  refusera  peut-être 
de  comprendre.  Pour  rendre  son  expédition  efficace,  il  eut  fallu  autoriser 
un  vaste  recrutement,  qui  eût  été  une  intervention  réelle.  On  n'en  est 
pas  encore  là.  Si  l'on  y  vient,  le  maréchal  aura  été  conservé  pour  cette 
grande  circonstance. 

En  attendant,  il  paraît  certain  que  le  ministère  verrait  avec  plaisir  la 
légion  auxiliaire  portée  au  même  effectif  qu'elle  avait  en  1835 ,  et  qu'il  a 
autorisé  volontiers  un  recrutement  dans  ces  limites.  Le  commandant 
Dumesnil  s'occupe  de  ce  soin  avec  zèle  et  activité;  mais  l'argent  manque, 
on  n'en  trouve  que  pour  un  armement  qui  serait  une  spéculation,  et  les 
banquiers  se  doutent  bien  qu'avec  la  légion  auxiliaire,  môme  à  l'effectif 
de  1835,  il  ne  s'accomplira  pas  de  ces  miracles  qui  frappent  un  contre- 
coup décisif  à  la  Bourse,  et  qui  font  et  défont  des  fortunes  en  un  jour. 

Pendant  qu'on  délibère  et  qu'on  essaie  de  recruter  en  France,  don 
Carlos  a  passé  l'Ebre.  Au  premier  abord,  et  à  Paris,  cela  semble  un  fait 
considérable,  le  passage  de  l'Ebre  par  don  Carlos  !  Peut-être,  en  Espagne 
et  à  Madrid,  quoique  nous  entendions  maintenant  prédire  autour  de  nous 
que  don  Carlos  marche  sur  Madrid  même ,  cette  pointe  en  avant  dans  une 
nouvelle  direction  n'éveille  pas  plus  d'inquiétude  que  beaucoup  d'au- 
tres manœuvres  antérieures  du  lieutenant  de  la  sainte  Vierge.  A  re- 
garder les  choses  de  plus  près  ,  on  trouvera  quelques  raisons  de  se 
rassurer  en  France  comme  en  Espagne.  Don  Carlos  a  franchi  l'Ebre; 
mais  c'a  été  pour  fuir  un  ennemi,  le  plus  redoutable  de  tous,  et  celui 
qui  finira  par  le  vaincre,  à  défaut  d'autres  plus  prompts  et  plus  in- 
telligens;  cet  ennemi,  c'est  la  famine.  H  a  quitté  d'abord  lc>  provinces 
du  nord,  où  est  le  quartier-général  de  l'insurrection,  parce  qu'il  y 
était  affamé,  grâce  à  la  surveillance  devenue  plus  rigoureuse  sur  nos 
frontières  depuis  la  loi,  sollicitée  par  M.  Campuzano,  qui  augmente 
le  personnel  des  douanes;  Oïl  n'a  rien  exagéré,  en  disant  que  les 
soldats  de  don  Carlos  y  étaient  réduits  à  se  nourrir  de  racines  et 
d'herbes.  Il  est  entré,  pour  celte  cause,  en   Aragon,  et  bientôt  après 

en  Catalogne,  d'où  il  n  eortii .         .-  par  le  même  ennemi  tonjo 

it  vrai  <pie  s'il  n'en  rencontre  plus  d'autres  tor  son  chemin,  il  peut 
;      trer  jusqu'à  Valence, où  il  trouvera  des  ressources d«  tout  genre, 

et  déjà  on  nous  annonce  qu'il  se  dirige  vers  cette  ville. :Alors  qu'il 


134  REVUE   DE    l'ARlS. 

serait  le  maitre,  il  y  aurait  enfin  péril  imminent  pour  la  capitale  et 
pour  le  gouvernement  constitutionnel,  si  malheureusement  conduit  par 
une  faible  femme  et  des  ministres  sans  énergie.  Si  le  danger  devenait 
plus  grave,  nous  nous  refusons  à  croire,  maigre  tant  de  présomptions 
contraires,  que  notre  gouvernement  laisserait  don  Carlos  entrer  et  s'éta- 
blir à  Madrid.  On  a  refusé  l'intervention  directe  avec  les  couleurs  de  la 
France,  et  toute  coopération  étendue  qui  aurait  l'air  d'une  intervention; 
mais  ce  refus  n'aurait  plus  d'excuse  politique,  le  jour  où  la  révolution 
française  elle-même  se  trouverait  battue,  insultée  chez  nos  voisins,  et  le 
traité  de  la  quadruple-alliance  déchiré  à  la  face  de  l'Europe. 

—  Les  théâtres  n'ont  pas  été  heureux  cette  semaine.  L'Opéra  a  donné 
un  ballet  peu  digne  de  figurer  sur  la  scène  de  l'Académie  royale.  /.< 
Dernier  des  Muhicnns  et  la  débutante,  fcfll«  Nathalie  Fitz-James,  se  sont 
trompés  de  lieu;  ces  sortes  de  jeux  grotesques  que  nous  avons  vus  mer- 
credi à  l'Opéra,  .étaient  bons  pour  la  Porte-Saint-Martin  et  la  G 
lorsque  ces  théâtres  avaient  des  ballets.  La  musique  du  Derner  des 
Mohicaits  est  à  la  hauteur  des  œuvres  ordinaires  de  M.  Adam;  c'est  tout 
ce  qu'il  y  a  à  en  dire.  Noms  ne  nous  étendrons  pas  davantage  sur  le  ballet 
nouveau  que  M.  Duponchel  fera  bien  de  reléguer  dans  les  magasins  du 
tin  ïtre;  et  pour  nous  dédommager  ,  il  faut  qu'il  hâte  la  première  repré- 
sentation de  la  (huile  métamorphosée  en  {tmme  qui  nous  ramènera 
M"e  Blaster.  Quant  à  M"c  Nathalie  Fitz-Jann  s ,  elle  tiendra  convenable- 
ment sa  place  dan»  les  daines  des  rliuurs  de  l'Opéra,  non  loin  de  sa 
sœur;  et  il  lui  faudra  une  bien  haute  protection  financière  pour  la  main- 
tenir au  rang  qu'elle  semble  ambitionner. 

L'Opéra  est  administré  avec  un  bonheur  qui  lui  permet  de  prendre 
proniptement  sa  revanche.  Il  n'en  est  pas  de  même  de  certains  antres 
théâtres,  dont  le  dernier  jour  semble  arme.  Ainsi  du  Gymnase,  qui 
jouait,  dimanche  dernier,  devant  ri  francs  de  recette.  I-''  Tluàti  e-Fran- 
ejaie,  nous  regr  lions  de  le  dire,  courrait  uu  danger  sérieux,  s'il  s'obsti- 
nait à  jouer  des  pièces  de  la  force  de  Clti, 

Si  la  Comédie  Française  n'étail  pas  obligée  d'être  littéraire;  si  ce 

s/était  pas  un  devoir  pour  elle  de  donner  au  public  le»  pièces  h  »  moins 
mauvais, s  possible ,  nous  nous  contenterions  de  la  plaindre ,  quand  elle 
|oœ dea  efaefc  d'ssawro  eoaaeaa  Clmrt,  et  nous  détournerions  les  yeux. 

Un  directeur  de  théâtre  esl  parfaitement  libre  de  se  ruiner  si  bon  lui 
Sembla;  cela  ne  bal   pas  doute.  Il  est   maître   de  monter  le  lies 

dramatiques  les  plus  mécbaotes;  c'est  son  droit.  Mais  la  question 
change  de  face  lorsqu'il  s'agil  de  la  Comédie-Française.  La  Comédie- 
liar  'iliveutiounée  ,    elle  est    payée   pour  se    montrer    difficile 

eu  sanUéet   ia   drame»,  pour  avoir  du   goût,  pour  avoir  le  sens  emn- 

mun.pourne  pas  laisser  envahir  la  scène  de  Corneille  et  de  Racine, 
par  le  premier  écritaio  qui  manie  plus  ou  moins  habilement  le  dialogue. 
Or,  depuis  quelque  temps,  nous  «levons  le  due,  Is  Corné  lie-1  rançaise 
s'oublie  singulièrement.  Est-ce  qu'elle  veille?  est-ce  qu'elle  don  On 
l'ignore,  La  (ail  eu  qne  les  marnais  ronl  leur  train,  au  grand 

ébabiasement  de  la  foule  qui  es  demande,  et  avec  raison,  pourquoi  le 


REVUE  DE   PARIS.  135 

théâtre  de  la  rue  de  Richelieu  s'ouvre  devant  les  mauvaises  pièces.  Il  se- 
rait bien  temps  de  mettre  un  terme  à  ce  mépris  de  l'art  qu'affiche  sans 
vergogne  la  Comédie-Française.  Elle  est  inexcusable  d'avoir  reçu  le 
drame  de  M.  Rosier.  En  vain  objecterait-elle  qu'il  faut  bien  qu'elle  joue 
quelque  chose.  Nous  lui  répoudrons  qu'elle  a  Corneille,  qu'elle  a  Racine 
qu'elle  a  Molière ,  et  qu'elle  ferait  cent  fois  mieux  de  nous  donner  les 
œuvres  de  ces  hommes-là  d'un  bout  à  l'autre,  sauf  à  recommencer  quand 
elle  aurait  fini,  que  de  monter  le  Bouquet  de  Bal,  ou  Claire.  D'ailleurs 
elle  est  payée  pour  cela,  nous  y  insistons. 

Inventer  quelque  chose  de  plus  plat,  de  plus  commun,  de  plus  faux 
de  plus  nul  que  le  sujet  de  Claire ,  serait  impossible. 

Au  moins  si  M.  Rosier  avait  jugé  à  propos  de  placer  une  scène  vraiment 
dramatique  dans  sa  pièce,  et  d'écrire  d'un  style,  sinon  beau,  au  moins 
correct  et  honnête,  nous  ne  nous  plaindrions  pas  avec  amertume.  Mais  rien! 
rien  qui  repose  un  instant  dans  Claire  !  rien  qui  vous  console  d'avoir  écoulé 
ce  qui  précède  ou  qui  vous  engage  à  écouter  ce  qui  suit.  Les  deux  scènes 
qui ,  seules ,  auraient  pu  être  belles ,  sont  manquées  complètement  à  cause 
de  la  singulière  langue  que  l'auteur  fait  parler  à  ses  personnages  :  ce 
sont  la  scène  du  premier  acte,  où  Saint-Charles  déclare  son  amour  à 
Claire ,  et  celle  du  dernier  acte,  où  Claire,  avant  de  partir  pour  l'Italie 
remercie  Mme  Dorménil  comme  une  bienfaitrice ,  et  l'appelle  :  madame 
au  lieu  de:  ma  mère.  Eh  bien!  dans  la  première  de  ces  deux  scènes 
Saint-Charles  est  si  cru,  si  gauche,  si  malavisé,  que  l'attendrissement 
est  impossible;  dans  la  seconde,  Claire  est  si  prolixe,  elle  met  tant  d'af- 
fectation dans  sa  parole ,  elle  développe  si  longuement  ses  idées  à  sa  mère 
que  l'ennui  gagne  le  spectateur  en  dépit  de  la  meilleure  volonté.  Un  tas 
de  plaisanteries  sans  sel ,  remâchées,  maladroites,  étant  venues  brocher 
sur  le  tout ,  on  comprend  aisément  que  le  succès  n'ait  pas  couronné  l'œu- 
vre. Si  Claire  se  joue  trois  fois,  ce  sera  beaucoup, 

Nous  ne  comprenons  rien  à  l'acharnement  que  montre  M"'"  Mars  poul- 
ies rôles  de  jeunes  filles.  A  quoi  peut  tenir  cette  passion  malheureuse? 
MUe  Mars  a  la  voix  très  fraîche  et  très  douce,  très  souple,  nous  n'en  dis- 
convenons pas.  S'il  était  possible  de  se  contenter  d'entendre,  au  théâtre, 
assurément  nous  engagerions  M||e  Mars  à  persister;  mais  comme  le  plai- 
sir du  théâtre  n'est  pas  uniquement  pour  l'oreille,  Mit"  Mars  devrait 
songer  à  ce  qu'il  y  a  de  désagréable  [jour  le  spectateur  à  voir  une  femme 
de  talent  souffrir  du  rôle  forcé  qu'elle  s'impose.  Quel  que  soit  le  talent 
de  M  •"•  Mu  s ,  elle  ne  dissimulera  jamais  la  fatigue  qu'elle  éprouve  chaque 
qu'il  lui  faut  courir,  s'agiter,  uiller,  choses  que  font  à  mer- 

veille les  jeunes  filles.  Le  plaisir  que  procure  sa  voix  harmonieuse  est 
dune  payé,  et  payé  cher,  par  l'obligation  où  l'on  est  de  voir  la  comédienne 
s'épuiser  en  pure  perte ,  sans  réussir  à  faire  illusion  ;  car,  il  faut  bien  que 
M|lr  m  •  se  le  persuade,  le-  robes  blanches,  les  rubans  bleus,  tes  fleura 
iffisent  pas  j  donner  les  apparences  d'une  Bile  de  ringt  ans ,  et 
l'œil  le  plus  innocent ,  pour  s'assurer  qu'on  le  trompe,  n'a  pas  b 

oette.  —  Nous  sommes  fâchés  que  M     Mars  o  à  lui  donner 

lie  pareils  conseils;  mais ,  en  vérité ,  elle  ne  devrait  pas  avoir  besoin  qu'on 
i  i  lui  donne.  Comment  la  longue  expérience  qu'elle  i  du  théâtre  ne 


J36  REVUE   DE   PARIS. 

l'empêche-t-elle  pas  de  se  fourvoyer?  Nous  l'espérons,  Mlle  Mars  ne  con- 
tinuera pas  de  se  jouer  ainsi  du  public,  ou  bien,  pour  compléter  la  chose, 
on  confiera  des  rôles  de  duègne  à  M"e  Plessis. 

Quant  à  Perrier,  ce  n'est  pas  l'aplomb  qui  lui  manque;  au  contraire! 
ce  qui  lui  manque,  c'est  le  bon  goût,  c'est  la  modération,  c'est  le  naturel. 
Il  croit,  quand  il  est  charge  d'un  rôle  de  bonhomme,  qu'il  suffit  de  ges- 
ticuler avec  emphase,  de  s'étonner  à  tout  propos,  d'appuyer  sur  cer- 
taines paroles ,  pour  faire  preuve  d'intelligence  et  de  talent.  Il  se  trompe. 
Ce  qu'il  faut  avant  tout,  c'est  le  naturel.  Un  froncement  de  sourcil  plus 
ou  moins  prolongé,  une  accentuation  plus  ou  moins  goguenarde,  ne  font 
rien  à  l'affaire.  Que  Perrier  tâche  donc  à  l'avenir  de  moins  outrer  les 
caractères  qu'il  a  mission  de  montrer  sur  la  scène.  L'exagération,  comme 
il  la  pratique  d'ordinaire,  n'indique  pas  le  moins  du  monde  qu'd  com- 
prenne ses  rôles.  C'est  par  le  jeu  de  la  physionomie,  par  l'adresse  du 
geste ,  qu'un  comédien  doit  montrer  ses  intentions,  et  non  par  la  place 
qu'il  occupe  et  le  bruit  qu'd  fait.  Perrier  semble  ne  pas  être  de  notre  avis, 
car  il  ne  cesse  d'arpenter  le  terrain  à  grandes  enjambées,  tant  qu'il  est 
en  scène ,  et  de  crier  comme  si  on  l'écorchait  tout  vif.  Il  croit  avoir  tout 
dit ,  quand  il  a  pris  du  tabac  ou  mis  ses  mains  dans  ses  poches. 

MUe  Noblet  n'a  pas  un  rôle  très  important  dans  la  pièce  nouvelle,  et 
cependant  elle  y  a  montré  ses  défauts  habituels.  Le  plus  grand  défaut  de 
M11'  ISoblet,  c'est  d'avoir  toujours  l'air  d'une  débutante.  Elle  n'a  pas 
plus  l'habitude  des  planches  que  si  elle  y  montait  pour  la  première  fois. 
A  quoi  donc  lui  ont  servi  ses  dix  ans  d'apprentissage  dramatique? 
MUe  Noblet  doit  surveiller  attentivement  ses  moindres  gestes,  qui  sont 
presque  toujours  faux  et  rudes.  Nous  en  dirons  autant  de  sa  voix. 

—  M.  Auguste  Nourrit  a  débuté,  avec  un  grand  succès,  sur  le  théâtre 
de  Rouen,  dans  Robrri  h  Diable.  Ce  jeune  ténor  a  fait  beaucoup  de  pro- 
grès, et  suit,  sans  trop  de  désavantage,  les  traces  de  son  frère,  que 
l'Opéra  a  perdu  trop  tôt. 

—  M.  Louis  de  Maynard,  qui  vient  de  périra  la  Martinique  dans  un 
duel  si  tragique,  était  un  de  nos  collaborateurs  dont  récemment  BM 
on  avait  pu  apprécier  l'esprit  brillant  et  la  distinction  de  plume.  Jeune, 
élégant,  doué   des  qualités  fines  et  vives  qui  réussissent  dans  le  monde, 
et  d'un  talent  qni  lui  promettait  un  nom  en  littérature,  M.  de  Maynard 

laisse i  dam  l'esprit  de  tous  cens  qui  Pont  connu,  le  souvenir  d'une  des 

jeunesses  lei  plus  heureuses  et  les  plus  ornées,  tranchées  d'une  manière 
sanglante.  Il  s'ajoute  dans  la  pensée  à  la  liste  de  ceux  qui  sont  morts 
jeunes  et  dans  la  fleur  de  toutes  choses,  et  que  parfois  on  envie 


i    RntfttAnit. 


LA 


PIERRE-LISSE. 


Eq  remontant  la  rivière  de  l'Aude,  au-dessus  de  Quillan,  après  avoir 
parcouru  dans  leurs  capricieux  détours  les  paisibles  vallées  qu'elle  arrose, 
où  mûrissent  hâtivement  d'excellens  fruits  abrités  du  vent  du  nord;  après 
avoir  joui  du  spectacle  de  tant  de  jolis  sites,  de  la  forge  de  Quillan  et  de 
sa  verte  montagne,  du  laminoir  avec  ses  hautes  cheminées  en  feu,  du 
château  pittoresque  de  Belviane  ,  le  regard  ,  accoutumé  aux  découvertes 
lointaines  de  ces  charmaos  paysages,  vient  se  briser  tout  à  coup  contre 
un  mur  de  rochers  que  rien  ne  faisait  pressentir,  rempart  immense, 
couronné  de  sapins  séculaires  qui ,  ressemblant  à  de  longues  piques,  at- 
teignent et  déchirent  les  nuages.  Tel  est  du  moins  l'aspect  qu'offrent  les 
montagnes  des  Fanges  et  de  Quirbajou,  lorsqu'à  la  sortie  de  IJelviane 
elles  paraissent  mêler  leurs  forêts  et  ne  faire  qu'une  même  masse  de 
pierre,  du  sein  de  laquelle  s'élance  la  rivière  en  bouillonnant.  Ce  n'est 
qu'en  arrivant  au  pied  de  ces  montagnes  à  pic  qu'on  voit  entre  elles  une 
lar^c  crevasse,  par  où  passe  l'Aude. 

L'entrée  de  cette  gorge  est  d'un  effet  admirable.  A  une  grandeur  sau- 
vage elle  joint  le  caractère  des  monumens  gothiques.  Des  rochers 
blancs  s'élancent  en  aiguilles;  d'énormes  blocsam  angle!  vifs  et  dente- 
.    qu'on   prendrait   pour  des   tours  carrées   couronnées  île  créneaux  , 

commandent  le  passage.  Vous  marchez  quelques  pas  sur  un  chemin  étroit, 

mais  Solidement  construit,  sur  la  ri?e  gauche  de  la  rivière,  et  vous  arrive/ 
•  i  1,1  porte  di'  la  l'i>  rre-J  pei  Cée  dans  h-  roc.  Des  que  vous  en  ave/. 

franchi  le  seuil,  vous  vous  sente/  accablé  par  la  majesté  du  lieu,  qui  de 

TOMl     \i  m.     jlii.i  >  i.  lu 


138  REVCE  DE   PARIS. 

toutes  parts  vous  enserre.  Le  regard  plonge  en  avant  dans  les  sombres 
profondeurs  de  la  gorge;  sur  les  côtés  s'élèvent  des  escarpemens  gigan- 
tesques aux  parois  lisses  et  noires ,  où  le  plus  petit  arbuste  n'a  pu  prendre 
racine,  et  sur  les  bonis  desquels  vous  apercevez  confusément  suspendus 
des  débris  de  roebers;  mais  un  ciel  pur  paraît  au-dessus  de  votre  tête, 
et  si  le  soleil  éclaire  ces  roches  brisées,  vous  croyez  voir  des  châteaux 
d'or  d'une  structure  bizarre  qui  se  projettent  sur  l'azur.  Le  passage  a 
trois  quarts  de  lieue  de  long,  et  à  ebaque  pas  on  rencontre  un  objet  qui 
frappe  d'étonnement.  C'est  un  torn  nt  qui  sort  de  la  montagne  de  droite, 
tombe  en  hurlant  dans  un  gouffre,  passe  sous  vos  pieds,  et  vient  mêler 
ses  eaux  blanches  d'écume  aux  eaux  jaunâtres  de  l'Aude;  ce  BODl  des 
grottes  ténébreuses,  abîmes  inconnus  qui  ont  leur  gueule  béante  sur 
un  abîme,  des  rochers  qui  pendent  sur  la  route  pour  la  défendre  de  ceux 
qui  roulent  du  haut  de  la  montagne;  puis  l'Aude,  qui  tantôt  passe  ra- 
pide comme  un  trait,  grondant  au  fond  de  la  gorge  étroite  et  profonde, 
et  tantôt  s'épanche  doucement  de  chute  en  chute  comme  une  cascade. 
VOUS  êtes  enivré  du  bruit,  delà  solitude  du  désert,  de  la  poudre  des 
torrens  que  les  vents  engouffrés  vous  jettent  au  visage.  L'imagination  se 
perd  au  sein  de  celle  nature  sauvage  et  des  vestiges  des  vieilles  réfO- 
lutions  du  globe.  Vous  croiriez  que  la  terre  tremble  encore  autour  de 
vous  de  la  secousse  qui  a  soulevé  las  montagnes;  mais  l'aspect  de  la  jolie 
route  sur  laquelle  vous  marchez»  solide  et  pittareaquemant  attachée 
comme  un  balcon  aux  flaucs  de  (Juirbajou,  vous  rassure,  lille  fuit  un 
instant  et  s'échappe  dans  les  sinuosités  du  détroit;  puis  bientôt  elle  ré- 
parait au  loin,  connue  un  ami  qui  marche  devant  vuiis,  et  vous  guide 
au  milieu  des  pi  éeipices. 

Le  génie  et  la  puissance  de  l'homme  se  révèlent  là  d'une  manière  écla- 
tante. Ce  passage  semblait  lui  être  interdit  ,  et  il  le  traverse  d'un  pas 
ferme  et  sans  crainte.  Mais  ce  n'est  point  un  sentiment  d'orgueil  qui  doit 
1er  l'aine  à  la  vue  de  cette  route;  ce  n'est  point  la  vanité  qui  a  préaidé 
à  >a  construction  :  c'est  la  plus  pure  charité  d'un  piètre,  du  cure  d'un 
pauvre  village  situé,  à  la  sortie  de  la  gorge,   dans  une  vallée   triste  et 

stérile,  où  il  était  enfonî  el  séparé  du  monde.  Au  milieu  des  sublimes 

beautés  qui  remplissent  la  l'icrrr- I.issc  .  cette  simple  route,  monument 
de  la  vertu  d'un  prêtre  ,  me  parait  encore  la  plus  sublime. 

lin  soi  tant  de  la  gorge  ,  j'aperçus  le  village  de  Saint-Martin  ,  pour  le- 
quel le  chemin  que  je  \  «nais  de  parcourir  a\aii  été  eon>lruit.  J'ai  -rivai  au 

village,  et  je  m'j  arrêtai  on  moment.  Le  bon  curé  était  mort;  il  reposait 

humblement  dans  un  coin  du  cimetière.  La  pierre  qui  le  conviait  ne  por- 
tait pas  même  SOn  nom;  mais  ce  nom  était  profondément  gravé  dans  le 
co'iir  des  babilaus.  .le  l'avais  entendu  prononcer  avec  amour  et  ie<j 

par  tous  ceux  que  j'avais  Interrogé!  depuis  Quillan.  Je  m  ^is  que  des 


REVUE   DE    PARIS.  139 

femmes  dans  les  rues  de  Saint-Martin,  et  je  fus  touché  de  l'expression 
de  tristesse  et  de  douceur  peinte  dans  leurs  grands  yeux,  qui  ressortaient 
singulièrement  sur  leurs  visages  noircis  par  le  charbon.  Ce  ne  fut  qu'à 
graud'peine  que  je  trouvai  un  guide  en  l'absence  de  tous  les  hommes  du 
village ,  occupés  à  faire  du  charbon  dans  la  forêt  des  Fanges.  Cependant , 
grâce  à  la  complaisance  et  à  l'honnêteté  de  l'aubergiste  chez  lequel  je 
m'étais  arrêté  ,  je  parvins  à  m'en  procurer  un ,  et  je  partis  avec  lui  pour 
Gincla.  Comme  je  me  plaignais  qu'il  me  conduisît  par  un  étroit  sentier, 
où  mon  cheval  butait  à  chaque  pas  :  «  Mon  Dieu  !  me  dit-il ,  il  n'y  a  pas 
d'autre  route.  Ah!  si  notre  curé  vivait  encore,  tout  cela  serait  changé! 
Des  hommes  comme  celui-là  ne  devraient  pas  mourir.  Avez-vous  en- 
tendu parler  de  notre  curé?  »  Moi,  qui  ne  me  lassais  pas  d'ouïr  l'éloge 
du  saint  homme,  je  ne  demandai  pas  mieux  que  d'engager  mon  guide 
dans  le  sujet  de  conversation  qu'il  ouvrait,  et  j'oubliai ,  en  l'écoutant,  le 
mauvais  chemin.  Il  me  dit  d'abord  ce  que  je  savais  déjà;  mais  sa  naïve 
admiration  était  si  vraie,  ses  paroles  partaient  si  bien  du  fond  de  l'ame, 
où  était  vivante  l'image  de  son  curé,  que  j'éprouvai  un  inexprimable 
plaisir  à  l'eutendre  me  répéter  dix  fois  la  même  chose.  Il  y  avait  dans  ce 
qu'il  me  disait  un  mélange  de  fierté  et  d'émotion  profonde.  Le  curé  était 
la  gloire  du  pays  ;  mon  guide  en  parlait  d'abord  avec  enthousiasme  ,  avec 
une  sorte  d'orgueil,  et  bientôt  avec  attendrissement.  Il  me  fit  connaître 
d'ailleurs,  mieux  que  tous  ceux  qui  m'avaient  donné  des  renseignemens 
sur  le  chemin  de  la  Pierre- Li*se  ,  toutes  les  circonstances  de  sa  construc- 
tion ,  et  il  mêla  à. son  récit  l'histoire  d'une  jeune  femme  de  Saint-Martin 
qui  m'intéressa  vivement.  Cette  touchante  histoire  résumait  pour  moi 
la  vie  forte  des  populations  montagnardes,  cette  vie  de  travail  et  de  paix, 
de  peines  et  de  consolations.  Nous  parcourions  une  vallée  terne  et  stérile, 
ensevelie  sans  cesse  dans  les  ombres  des  montagnes;  eh  bien  !  en  écou- 
tant le  récit  des  vertus  du  curé  et  de  la  pauvre  femme,  il  nie  semblait 
qu'une  douce  clarté  se  répandait  dans  la  vallée,  qu'un  parfum  s'cvha- 
lait  du  sein  de  la  terre.  Un  moment  le  pays  ne  me  parut  pas  aussi 
Stérile  que  je  l'avais  cru  d'abord.  L'air  était  doux  et  serein  ,  un  veut  frais 
balayait  du  ciel  quelques  I  sfers  nuages;  des  faiseeaux  de  rayons  !u  soleil 
couchant  sï-eliappaient  entre  deux  montagnes,  et  éclairaient  trois  OQ 
quatre  maisons  dparses  §0r  le  penchent  d'une  colline  ,  entourées  d'arbres; 
des  Heurs  éetoses  entre  les  tel  ben  se  balançaient  aux  lu 

du  soir    I  4 eau  riant  fut  pour  moi  comme  l'image  du  b<n!ic:r  qui 

m'apparaissait  par  lueurs  dans  l'existence  des  habitats  monta.- 

et  iee-lsfi  je  ne  trouvai  [dus  cette  vie  aossi  triste  et  aussi  obscure.  \r- 

nnela  ,  je  vonius  ne-  r  IfpefOr  ce  -pie  m'avait  raconté  iimn  BjU 

ef  roid  es  qtM  j'éei  h 

10. 


140  REVCE   DE   PARIS. 

Le  village  de  Saint-Martin,  bâti  sur  les  bords  de  l'Aude,  fait,  de  loin  , 
l'effet  d'un  amas  de  roelies  calendes,  qui  auraient  roulé  de  la  montagne 
des  Fanges;  sa  population  entière  est  composée  de  charbonniers;  it, 
avant  qu'un  chemin  fût  pratiqué  dans  la  Pierre-Lisse,  les  femmes  de  Saint- 
Martin  étaient  obligées  de  franchir  la  haute  montagne  de  Quirbajou  pour 
aller  vendre  du  charbon  et  du  bois  à  Quillan ,  et  y  faire  leurs  provisions: 
car  le  sol  ingrat  qui  entoure  le  village  ne  peut  rien  produire  de  ce  qui  est 
nécessaire  à  la  subsistance  des  habitant;  il  n'y  a  pas  un  seul  morceau  de 
terre  où  l'on  puisse  gratter  et  semer.  Que  dans  la  belle  saison  ces  pau- 
vres femmes  fussent  condamnées  à  gravir  la  montagne  deux  ou  trois  fois 
par  jour,  cela  n'était  que  pénible  pour  elles;  le  travail  est  la  loi  de  l'huma- 
nité, et  le  pauvre  est  habitué  à  arroser  son  pain  de  sa  sueur.  Mais,  dans 
l'hiver,  lorsque  la  montagne  était  couverte  de  neige,  lorsque  le  vent 
glacé  du  nord  soufflait  à  déraciner  les  sapins,  qui  n'aurait  plaint  celte 
malheureuse  population ,  forcée ,  par  la  faim ,  de  quitter  le  toit  où  s'abri- 
tait son  indigence,  d'affronter  la  tempête,  les  frimas  et  les  mille  dan- 
gers dont  était  semé  le  chemin  de  la  montagne?  La  vie,  dans  ce  triste 
village,  n'était  pas  supportable;  la  misère  et  le  désespoir  y  étaient  à  leur 
comble  ,  quand  le  curé  Armand  vint  porter  quelque  soulagement  à  la  dé- 
tresse deshabitans.  Il  ne  leur  donna  pas  de  l'or,  il  n'en  avait  pat;  mail 
il  leur  donna  sa  vie.  Pour  les  rendre  moins  misérables,  il  chercha  à  MS 
rendre  meilleurs,  et  il  sut  leur  inspirer  cet  esprit  d'ordre  et  de  pré- 
Voyance  qui  féconde  le  travail.  Telles  furent  les  merveilles  de  sa  charité, 
les  heureux  effets  de  ses  bons  conseils  et  de  son  exemple,  que  bientôt 
l'hiver,  si  redouté  deshabitans  de  Saint-Martin,  Bepasn  BD  attendant 
patiemment  la  saison  des  travaux  dans  la  paix  et  la  OODSoUtion.  Le  CUTé 
Armand  fut  la  providence  imn-seulement  de  M  village,  mais  encore  de 
tout  le  pays.  Son  presbytère  était  connu  à  dix  lieuei  i  la  ronde;  el  les 
pauvres,  descendant  en  foule  dea  montagnes,  venaient ,  à  certains  jonri, 
s'asseoir  sur  le  seuil  de  sa  porte.  Sa  charité  était  inépuisable;  mais  aliène 

se  répandit  pas  sur  des  Ingrats. 

Parmi  les  jeunes  filles  de  Saint-Martin,  il  y  en  avait  une,  nommée  Ca- 
therine,qui,  à  seize  ans,  douée  d'une  beauté  remarquable, était  un 

modèle  de  patience  .  de  mode-tie  et  de  douceur.  Bile  n'avait  qu'une  mère 

infirme, dont  la  maison  délabrée  touchait  le  presbytère.  Le  curé  Pavait 
toujours  chérie  entre  tontes,  d'abord  à  cause  de  son  indigence,  pins  tard 

pour  ses  vertus.  L'enfant  avait  grandi   -  NU  SM  fOUX,  et  pre-que  avec  le 
lait  de  sa  mère  ,  elle  avait  reçu  ,  par  le-  -oui-  du  bon  prêtre,  le  plusdOUX 

et  le  plus  pur  aliment  de  l'aine;  aussi   était-elle  devenue  la   plus  aimable 

et  la  meilleure  fille  du  pays.  Des  qu'elle  avait  été  assea  torts  pour  aller  an 

bois  et  traverser  la  montagne,  l  lie  avait  nourri  sa  inéie;  l'aisance  peu  à 


REVUE   DE   PARIS.  lif 

peu  était  venue  sourire  au  foyer  de  la  pauvre  infirme,  toujours  triste  et 
souffrante  depuis  la  mort  de  son  mari.  C'est  que  Catherine  ne  craignait 
pas  la  peine;  quelque  temps  qu'il  fit,  on  la  voyait,  parla  montagne,  con- 
duisant son  ânesse  chargée  de  charbon  à  la  forge  de  Quillan,  marchant 
toujours  d'un  même  pas,  vive  et  légère,  le  front  riant  d'innocence  et  de 
grâce.  Elle  ne  s'arrêtait  pas,  comme  faisaient  ses  compagnes ,  à  jaser  sur 
la  route;  si  elle  partait  de  Saint-Martin  avec  elles,  elle  était  bieotôt  de- 
vant, et  arrivait  avant  elles  à  la  forge.  Elle  savait  trouver,  dans  la  journée, 
assez  de  temps  pour  faire  trois  voyages  au  lieu  de  deux  que  faisaient  seu- 
lement les  autres.  Ou  ne  la  voyait  pas  s'amuser  aux  doux  propos  des  nom- 
breux amoureux  qu'elle  rencontrait.  Ses  longs  cils  baissés,  rougissant 
au  moindre  mot,  elle  s'échappait  de  leurs  mains,  ne  riant  avec  eux,  et 
ne  leur  répondant  que  de  bien  loin,  a  Marche!  marche!  lui  disait  une 
voix  qui  parlait  dans  son  cœur,  ta  mère  t'attend,  et  ses  paroles  sont  plus 
douces  à  entendre.  »  Avec  un  soleil  brûlant,  par  la  pluie,  le  vent  ou  la 
neige,  elle  allait  toujours;  et,  pour  soutenir  son  courage:  «  Marche! 
marche  !  lui  criait  encore  son  cœur,  et  ta  mère  aura  du  pain.  »  Les  char- 
bonniers ,  qui  savaient  que  tout  ce  qu'elle  gagnait  était  pour  sa  mère  ,  ne 
la  faisaient  jamais  attendre  à  la  forêt.  Les  forgeurs  auraient  eu  du  plaisir 
à  la  voir;  mais ,  sachant  aussi  pourquoi  elle  avait  hâte  de  s'en  aller,  ils 
la  retenaient  le  moins  qu'ils  pouvaient.  Elle  ne  perdait  pas  un  moment; 
il  n'y  avait  pour  elle  ni  repos  ni  cesse;  à  l'aube  du  jour,  elle  était  sur  la 
montagne,  et  lecrépuscule  du  soir  souvent  l'y  voyait  encore;  tous  les  jours 
que  Dieu  faisait,  elle  gagnait  son  salaire.  Aussi  sa  mère  ne  manquait 
plus  de  rien;  elle  était  même  devenue  riche,  car  alors  il  y  avait  tou- 
jours quelque  chose  à  donner  dans  la  maison.  Catherine  était  citée  pour 
la  fille,  non-seulement  la  plus  jolie  et  la  plus  sage  du  pays,  mais  en- 
core pour  celle  qui  avait  le  meilleur  cœur.  Ceux  qui  auraient  voulu 
trouver  une  tache  à  cette  ame  si  pure  lui  reprochaient  de  trop  courtes 
apparitions  à  l'église.  Mais  quelle  longue  prière  eût  valu  L'œurre  de  cha- 
que jour? Cette  éternelle  pensée  do  bonheur  de  sa  mère  ne  venait-elle 
pas  d'un  cœur  plein  de  piété:1  Sa  prière  ilans  sou  sein  était  comme  l*en- 
cens  des  Heurs  qui  s'exhale  sans  cesse  de  leurs  calices;  et  Dieu,  satisfait 
de  cette  suave  offrande,  suivit  sans  doute  du  regard  la  COnragense  Bile, 
loi  Mme,  souffrant  la  chaleur  ou  le  froid  ,  elle  traversait,  solitaire,  la  rude 
montagne'  en  pensant  à  sa  mère.  Quant  ;iu  enré,  il  disait  que  Catherine 
était  un  ange  de  vertu  et  de  piété  ,  que  le  chemin  du  ciel  pour  elle  était 
celui  de  la  montagne.  Combien  de  (bis,  k  promenant  sur  les  borda  de 
l'Aude,  et  voyant  de  loin  la  bonne  lillc  apparaître  an  haut  de  la  cote, 
poil  en  descendre  la  pente  rapide  et  glissante,  il  s'est  arrêté  .1  la  regarder 
et  à  l'attendre  les  yeux  pleins  de  larmes.  Il  commençait  souvent  par  lui 


1rl2  RE  VIE   DE    PARIS. 

faire  un  tendre  reproche,  a  Catherine,  lui  disait-il,  tu  travailles  trop,  il 
faut  te  reposer,  mon  enfant;  ta  mère  ne  veut  pas  qu'avec  le  mauvais 
temps  tu  ailles  à  la  forge  ;  on  ne  doit  pas  ahuser  de  la  force  que  Dieu  nous 
a  donnée.  »  Et  s'il  voyait  ses  mains  rouges  de  froid  ;  «  Tu  es  une  brave 
fille,  lui  disait-il  en  essuyant  une  larme.  Tu  as  froid,  pauvre  enfant;  va 
te  réchauffer  sur  le  sein  de  ta  mère,  et  que  la  bénédiction  du  ciel  des- 
cende sur  vous  deux.  » 

Catherine  eût  été  un  vrai  trésor  dans  un  ménage  avec  mari  et  enfans  : 
c'était  ce  que  tout  le  monde  disait;  aussi  avait -elle  un  grand  nombre  de 
soupirons.  Un  jeune  homme  riche,  de  Relvianc,  en  la  voyant  passer, 
en  était  devenu  amoureux.  Il  avait  bien  essayé  d'abord  de  l'attendre  sur 
la  route  et  de  l'arrêter  pour  lui  parler,  en  riant,  de  son  amour;  mais  il 
s'était  bientôt  aperçu  que  Catherine  ne  s'amusait  guère  à  l'écouter, 
qu'elle  devenait  sérieuse  et  fière  à  la  plus  légère  intention  un  peu  dou- 
teuse, et  (pic,  fouettant  impitoyahlemcnt son  nnesse,  elle  partait,  le  lais- 
sant jeter  au  vent  ses  belles  paroles.  Il  y  avait  dans  toute  sa  personne 
quelque  chose  de  si  véritablement  chaste,  que  le  jeune  homme  sentit  bien- 
tôt un  profond  respect  se  mêler  à  son  amour,  et  qu'épenlumcnt  épris 
de  Phonnéte  et  jolie  tille,  il  la  demanda  en  mariage.  C'était  un  excellent 
parti  pour  elle,  si  bien  «pie,  malgré  l'intérêt  qu'on  lui  portait  générale- 
ment, cette  fortune  inespérée  excita  l'envie.  Le  curé  approuvait  fort  ce 
mariage,  heureux  de  voir  la  vertu  de  Catherine récompensée.  CV  h'  pré- 
tendu n'était  pas  seulement  riche  ,  c'était  un  brave  garçon.  Mais  Cathe- 
rine n'était  pas  destinée  au  bonheur. 

Il  y  avait,  dans  le  voisinage,  un  jeune  homme  à  peu  pi  n  Age, 

qui  l'aimait  dès  l'enfance  comme  un  frère  aime  une  suur.  Leur  mutuelle 
affection  avait  presque  commencé  avec  leur  vie,  et  ce  sentiment  qui 
unissait  leurs  COBUTS  était  si  pur,  qu'ils  n'en  connaissaient  pas  la   nature, 

ne  s'en  rappelant  pas  l'origine.  Ils  avaient  semblé,  jusque-là,  n'y  voir 

lOUS  les  deux  qu'une  douce  habitude   de  s'aimer.  Mais  forSQUC  le  bruit 

du  mariage  do  Catherine  se  répandit  dans  h-  pays,  André,  cet  ami 

d'enfance,    devint    si  Chagrin ,  QUll   en    tomba    malade.   Il   ne  joui- 
pas  d'une  bonne  santé;   sa   mère   était  morte  poitrinaire,  et  sa  \  ie  avait 

donné  plusieurs  Ibh  de  vives  Inquiétudes.  Cet  état  de  faiblesse  et  de 
souffrance ,  qui  dans  fe*  villages  inspire  une  frayeur  superstitieuse,  une 
espèce  d*éioignement  pour  ceux  qui  eu  sont  frappés,  comme  ter. ut  un 

Signe  de  réprobation  CéTeSte,  n'avait  pas  peu  contribué,  au  contraire,  à 
iDOCher  le  cOBUT  de  Catherine.  I.a  tendre-,.  et  bj  i-it  u-  qu'elle  éprouvait 
[tour  lui  n'avaient  peut-être  qu'une  même  source.  André  était  seul  à  la 
maison;  son  père  travaillait  à  la  fbrét;  depuis  plus  de  \  in_t-quatrc 
heures  le  jeune  homme  n'était  pas  sorti.  On  l'ignorait  dans  le  \illage, 


REVUE    DE   PARIS.  143 

parce  qu'on  le  croyait  au  charbon;  mais  rien  n'avait  échappé  à  la  tendre 
sollicitude  de  Catherine.  Le  soir,  lorsqu'elle  revint  de  la  forge,  elle  vit  de 
la  lumière  qui  sortait  par  une  fente  de  la  porte  d'André.  —  Pauvre 
André  !  pensa-t-elle,  il  est  donc  malade.  Elle  dit  en  entrant  à  sa  mère, 
avec  sa  chaste  candeur  : 

—  André  est  resté  enfermé  tout  le  jour,  sans  doute  il  est  souffrant; 
il  est  seul;  qui  donc  pourra  le  soigner? 

— Eh  bien  !  lui  répondit  sa  mère ,  va  voir,  ma  fdle,  s'il  a  besoin  de  nous. 

Alors  l'excellente  créature,  le  cœur  doucement  agité,  traversa  la  rue 
et  vint  frapper  à  la  porte  d'André.  Aucune  voix  ne  répondit  de  l'inté- 
rieur ;  effrayée  de  ce  silence,  elle  ouvrit  la  porte  et  entra. 

La  chambre  était  éclairée  parla  lueur  du  feu  de  la  cheminée  où  flam- 
baient quelques  morceaux  de  bois.  André,  assis  sur  une  chaise  près  du 
foyer,  avait  les  coudes  appuyés  sur  ses  genoux,  le  front  pâle  et  pensif, 
penché  vers  la  flamme  que  ses  yeux  fixes  regardaient  tristement.  C'était 
dans  le  mois  de  septembre,  la  soirée  n'était  pas  froide;  mais  Audré  se 
chauffait  parce  qu'il  avait  la  fièvre.  Tournant  le  dos  à  la  porte,  il  ne  vit 
pas  entrer  Catherine,  et,  profondément  absorbé  dans  sa  rêverie,  il  ne 
l'avait  pas  entendue.  Catherine  fit  quelques  pas  vers  lui,  et  d'une  voix 
émue  l'appela:  —  André?  —  Cette  voix  le  fit  tressaillir  sur  sa  chaise;  il 
se  redressa  comme  un  homme  éveillé  en  sursaut;  il  détourna  vivement 
la  tète,  et,  voyant  Catherine  qui  s'avançait,  il  jeta  du  fond  de  sa  poitrine 
un  cri  de  joie  et  de  surprise,  qui  retentit  aussi  bien  avant  dans  le  cœur 
de  la  jeune  fille.  Il  lit  un  effort  pour  se  lever,  mais,  soit  émotion,  soit  fai- 
blesse, il  retomba  éperdu  sur  sa  chaise,  les  bras  défaiHans  ,  les  yeux  le- 
vés vers  Catherine,  le  visage  empreint  d'un  indicible  mélange  de  plaisir 
et  de  douleur.  Elle  s'approcha  de  lui ,  avec  ce  naïf  abandon  d'une  sœur, 
Sans  baisser  les  yeux,  sans   rougir. 

—  André,  lui  dit-elle,  si  tu  es  malade,  je  te  servirai. 

Ces  simples  paroles  pénétrèrent  comme  un  trait  dans  le  cour  d'André, 
et  vinrent  y  toucher  je  ne  sais  quoi  de  tendre,  d'où  s'échappa  une  source 
de  larmes.  Il  ne  put  proférer  un  seul  mot  ;  il  prit  la  main  de  Catherine, 
la  serra  avec  force  et  l'inonda  de  pleurs.  Ils  restèrent  long-temps  muets 
tous  les  deux.  André  pleurait,  le  front  appuyé  >ur  la  main  de  la  jeune 
fille,  et  Catherine,  debout  près  de  lui,  lui  abandonnant  sa  main,  laissait 
aussi  couler  ses  larmes  en  silence  sur  la  tète  de  son  ami.  André  les  sen- 
tait tomber  un.-  à  une  ayee  bonheur. 

—  Pourquoi,  dit  enfin  Catherine,  pourquoi  es-tu  triste  depuis  quel- 
ques )  >ui  - .'  Pourquoi  o'es-tn  pas  reno  nous  dire  que  tu  étais  m. il, oie  p  Tu 

Saisjiien  que  ma  mère  t'anne    Ou'as-tu,  Audi 

—  OhJ  rien  à  présent,  rien  ,  répondit  le  jeune  homme  en  relevant  la 


\\\  REVUE   DE    PARIS. 

tète;  je  suisheureux,  puisque  je  te  vois.  Tiens,  regarde,  j'essuie  mes  lar- 
mes. —  Cependant  il  dit  cela  avec  un  reste  de  tristesse.  Il  avait  beau 
essuyer  ses  yeux,  de  grosses  larmes  reparaissaient  toujours  aux  bords 
de  ses  paupières;  ses  regards  interrogeaient  avec  inquiétude  les  regards 
de  la  jeune  fille,  et  des  soupirs  qu'il  ne  pouvait  étouffer  sortaient  de  sa 
poitrine. 

—  Eh  bien  !  lui  disait  Catherine  ,  si  tu  es  content  de  me  voir ,  pourquoi 
pleures-tu?  Pourquoi  ne  me  souris-tu  pas? 

André  essaya  de  sourire,  mais  son  sourire  mélancolique  attristait  en- 
core la  jeune  fille. 

—  Allons,  André,  lui  dit-elle,  en  laissant  tomber  sur  lui  un  regard  ca- 
ressant, parle-moi;  dis-moi  ce  que  tu  as  sur  le  cœur. 

Le  visage  d'André  changea  tout  à  coup.  Un  éclair  de  désespoir  passa 
sur  son  front,  son  œil  s'anima  d'un  feu  sombre,  et  il  dit  d'un  ton  de  voix 
déchirant: 

—  Oh  !  si  cela  est,  Catherine,  je  n'ai  pas  besoin  de  ta  pitié;  lai- 
moi  mourir. 

—  Non,  André,  cela  n'est  pas,  s'écria  vivement  la  jeune  fille,  et  M 
tout  l'élan  de  son  amc,  elle  jeta  ses  bras  autour  du  cou  de  son  ami,  et 
pressa  sa  tète  contre  son  sein. 

—  Cela  n'est  pas,  répéta  André  hors  de  lui,  ressaisissant  avidement 
l'espoir  de  son  bonheur,  cela  n'est  pas?  Oh!  pardonne-moi,  Catherine. 
Mais  expliquons-nous;  m'as-tu  bien  compris?  Une  fausse  joie,  vois-tu, 
me  rendrait  encore  plus  misérable. 

II  l'éloigna  un  instant  de  son  cœor,  et  contenant  la  joie  prèle  à  éclater 
sur  son  visage,  prenant  les  deux  bras  de  Catherine  avec  un  frémissement 
lionne  : 

—  Parle,  lui  dit-il  d'une  voix  tremblante;  csl-il  vrai  que  tu  te  maries 
avec  II.  Auguste  de  Belviane? 

—  Non. 

—  N'a-tril  pas  demandé  ta  main? 
—Je  l'ai  refus* 

—  Pour  qui  donc? 

—  Pour  toi. 

in  cri  de  bonheur  retentit  dans  la  maison.  André,  dont  tous  les  traits 

.raient   le  délire    de   la   joie,   attira   Catherine   sur  sa   poitrine, 

l  \  retint  dans  un  long  embraseement,  comme  s'il  avait  voulu  confondre 
leurs  cœurs. 

—  Tu  me  veux  donc ,  moi,  pauvre  André1  lui  disait-il  en  ballant 

tète  et  ses  TCtemens  an  lorte  d'adoration.  Mon  Dieul  mou  Dieu! 

pourquoi  i:c  m'.  il  riche?  Oh  !  Catherine,  ce  n'est  que  p 


RF.VUE   DE   PARIS.  143 

toi  que  j'ai  désire  la  fortune,  pour  vous  rendre  heureuses,  ta  mère  et  toi. 
Combien  de  fois  j'ai  rêvé  que  je  trouvais  un  trésor,  et  que  je  venais  l'ap- 
porter à  tes  pieds!..  Et  tu  m'as  aimé  sans  cela,  moi  pauvre,  faible, 
malade... 

Catherine  ne  répondit  qu'en  le  pressant  doucement  dans  ses  bras,  et 
disant  d'une  voix  attendrie  : 

—  Cher  André! 

—  Oh!  Catherine,  s'écria  le  jeune  homme  avec  exaltation,  tu  m'as 
donné  plus  que  ma  mère,  tu  m'as  donné  une  nouvelle  vie.  Avec  toi,  je 
serai  fort.  Regarde,  un  seul  mot  de  toi  m'a  guéri. 

André  se  leva  ;  il  était  d'une  grande  taille,  et  son  corps,  en  se  redressant 
plus  que  de  coutume,  sembla  encore  grandi;  son  visage,  ordinairement 
doux  et  languissant,  resplendit  d'une  beauté  mâle,  sa  tète  secoua  ses 
grands  cheveux  noirs  avec  le  sentiment  d'une  nouvelle  puissance,  et  à 
travers  les  longs  cils  de  ses  paupières  brilla  une  flamme  qui  échauffa  le 
cœur  de  Catherine.  Ravie,  elle  le  regarda  cette  fois  avec  toute  l'ivresse 
de  l'amour.  André  la  saisit  dans  ses  bras,  l'enleva  pour  la  baiser  au  front, 
comme  il  eût  enlevé  un  enfant.  Ah!  que  Catherine  aimait  à  présent  à 
sentir  sa  faiblesse,  elle  qui  s'était  toujours  crue  plus  forte  qu'André! 

—  Oh!  oui,  puisque  tu  m'aimes,  lui  dit  le  jeune  homme,  je  sens  que 
je  vaux  quelque  chose;  viens,  à  présent,  j'aurai  du  courage  et  de  l'or- 
gueil; viens,  je  vais  te  demander  à  ta  mère. 

Ils  sortirent  en  se  tenant  par  la  main. 

La  mère  de  Catherine  s'était  bien  aperçue  dès  leur  enfance  de  leur 
attachement  ;  mais  elle  avait  toujours  repoussé  toute  idée  de  mariage 
entre  eux,  parce  qu'André  n'avait  pas  de  santé.  Cependant,  ne  voulant 
que  ce  que  désirait  sa  fille,  elle  renferma  ses  craintes  dans  son  sein,  et 
embrassa  André  comme  son  fils.  L'heureux  jeune  homme  était  à  ses  pieds 
lui  prodiguant  toutes  les  expressions  de  tendresse  que  pouvait  lui  dicter 
sa  reconnaissance;  et,  voyant  tout  dans  l'avenir  aussi  beau  que  celle  qu'il 
aimait,  il  prédisait  pour  tous  trois  une  éternité  de  bonheur. 

—  Mon  Dieu!  lui  disait  la  vieille  femme  attendrie,  je  sais  bien  que  ce 
n'est  pas  un  bon  cœur  qui  te  manque. 

—  Oh  !  ni  la  force  non  plus,  s'écria  André  en  se  levant,  ni'  le  craignez 
plus ,  ma  mère  ;  —  et  s'exaltaut  de  nouveau  avec  cette  pensée  que  l'amour 
de  Catherine  lui  donnait  une  nouvelle  vie  :  —  Dieu  a  permis  ce  miracle, 
disait-il;  vous  le  verrez;  je  ne  veux  plus  qu'elle  travaille;  il  est  temps 
qu'elle  se  repose;  je  travaillerai  pour  vous  deux. 

—  Oh  !  je  sais  bien  ,  disait  encore  la  vieille ,  en  hochant  la  tète  ,  «pie  si 
■uvais  tout  ce  que  tu  désires,  je  sais  qu'elle  serait  heureuse. 

—  Elle  le  sera,  répondit  André  avec  un  irrésistible  accent  de  con- 


1-VG  REVUE    DE   PARI- 

fiance,  qui  étonna  la  mère  de  Catherine;  et  connue  il  invoquait  le  nom 
de  Dieu  ,  elle  espéra  dans  cette  protection  d'en  haut ,  dont  un  rayon  sem- 
blait briller  sur  le  front  du  jeune  homme. 

Il  fut  arrêté  que  le  mariage  aurait  lieu  sous  peu  de  jours,  et  André 
rentra  heureux  chez  lui.  Mais  ce  qu'il  avait  pris  pour  la  force  n'était  que 
l'excitation  de  la  lièvre;  l'accès  l'ayant  quitté  tout  à  Coup,  il  se  trouva 
d'une  extrême  faiblesse,  et  il  se  mil  au  lit,  en  disant:  —  Mon  Dieu  ! 
m'avez-vous  déjà  abandonné?  Cependant ,  délivré  du  poids  douloureux 
qui  l'oppressait  depuis  quelques  jours,  il  reposa  en  paix.  Avec  la  joie 
de  l'ame,  dans  cette  chambre  encore  pleine  de  la  |  de  Cathe- 

rine, respirant  l'air  qu'elle  avait  respiré,  il  recouvra  bientôt  la  santé. 
Ce  mariage  fit  beaucoup  parler  dans  le  pays.  Ceux  qui  voulaient  réelle- 
ment du  bien  à  Catherine,  ne  l'approuvaient  pas,  paire  qu'ils  croyaient 
y  voir  un  grand  malheur  pour  elle.  Le  curé  était  de  ce  nombre;  il  lui  lit 
d'abord  quelques  observations  sages,  mais  connaissant  l'amour  vrai  et 
pur  des  deux  amans,  dès  que  leur  union  parut  une  chose  irrévocable,  il 
partagea  leur  bonheur  et  bénit  leur  joie,  mettant  sa  confiant v  pOU 
l'avenir  dans  la  Providence. 

En  moins  de  trois  années,  Catherine  eut  deux  enfans.  Le  bonheur 
deux  époux  ne  fut  pas  un  seul  instant  trouble;  Ils  vécurent  tout  ce  temps 
dans  la  douce  possession  d'eux-mêmes,  d'amour,  de  travail  et  d'espoir; 
mais  la  quatrième  année,  ce  qu'on  avait  craint  arriva-  La  saute  d'André 
s'altéra.  Alors  on  vit  entre  eux  une  lutte  touchante  de  dévouement. 
André  dissimulait  son  mal;  mais  Catherine,  dont  la  \i\e  HmUfSSfl  veil- 
lait, tout  en  lui  cachant  ses  inquiétudes,  employait  tous  les  moyens 
qu'elle  pouvait  imaginer  pour  rem  pécher  (faller  travailler  à  la  forêt. 
Lui,  de  son  côté,  voyant  sa  femme  affaiblie  par  l'allaitement  de  son  der- 
nier enfant ,  ne  voulait  pas  lui  permettre  d'aller  I  la  l 
chappaitdcla  maison  avant  le  jour,  redoublant  d'ardeur  pour  le  travail. 
Mais  ses  foi>  aidaient   mal   M  volonté;  plusieurs  lois  on   l'emport.! 

évanoui  de  la  forêt.  Catherine  voulait  alors  se  servir,  avec  une  sorte  d'au- 
torité, de  l'ascendant  qu'elle  avait  sur  son  mari  pour  le  retenir  au  vill. 
de  là  de  Légèl  'S  contestations  dans  lesquelles  le  curé  intervenait  toujours 
heureusement,  car  dès  qu'il  paraissait  ,  la  paix  était  faite.  La  querelle 
des  époux  finissait  chaque  lois  par  de  -aiiils  cmhrasscnicns;  leurs  mal- 
heurs ne  faisaient  qu'accroître  leur  amour. 

André  fut  bientôt  forcé  de  se  soumettre  ,  et  l'épuisement  où  il  était 
l'obligea  a  s'aliter.  Catherine  eût  soutenu  avec  courage  tout  le  poldl  de 

la  maison  et  peut-être  feat-cMe  trouvé  léger;  mais  ce  qui  rendait  sa 

tache  plus  pénible,  c'était  de  cacher  ses  efforts  à  Andie,  .  1  tait  de  cher- 
cher des  prétextes  à  M  absences,  profitant  du  sommeil  de  son  mari 


REVUE   DE   PARIS.  147 

pour  aller  gagner  de  quoi  subvenir  aux  frais  de  sa  maladie.  Elle  avait  la 
douleur  de  voir  qu'elle  ne  le  trompait  pas.  André  se  taisait,  mais  le  cha- 
grin qu'il  éprouvait  de  n'être  qu'un  sujet  de  peine  pour  sa  femme  et  de 
misère  pour  ses- enfans  le  rongeait  intérieurement  plus  que  son  mal,  et 
avançait  l'instant  de  sa  mort.  Les  dernières  heures  de  son  agonie  furent 
bien  tristes.  Catherine  avait  jusqu'au  dernier  moment  étouffé  sa  douleur- 
sa  bouche  souriait  et  parlait  d'espérance,  pendant  que  son  cœur  était 
livré  au  désespoir.  Mais  lorsqu'elle  vit  qu'elle  avait  beau  faire,  qu'An- 
dré s'en  allait,  elle  voulut  s'attacher  à  lui;  elle  l'entoura  de  ses  bras,  et 
passant  d'une  force  d'ame  héroïque  à  tout  l'abandon  de  la  douleur  ne 
pouvant  plus  le  retenir,  elle  voulait  le  suivre.  Quand  elle  reçut  sur  sa 
bouche  son  dernier  soupir,  on  crut  qu'elle  allait  expirer  avec  lui. 

Lorsque  Catherine  revint  de  son  évanouissement,  elle  vit  à  côté  du  lit 
funèhre  deux  petits  enfans  assis  sur  une  misérable  couche,  la  larme  à 
l'œil,  le  sourire  à  la  bouche  ;  elle  vit  sa  vieille  mère  brisée  par  la  douleur: 
ces  trois  êtres  chéris  avaient  les  yeux  levés  vers  elle,  leur  seule  espé- 
rance; elle  comprit  leurs  regards.  — Tu  as  besoin  encore  de  tout  ton 
courage,  pauvre  femme,  —  se  dit-elle.  Relevant  ses  longs  cheveux  épars, 
essuyant  se9  larmes,  elle  alla  presser  ses  enfans  et  sa  mère  contre  son 
cœur,  et  trouva  dans  son  courage  des  paroles  consolantes.  Sa  constance 
dans  son  malheur  fut  aussi  admirable  que  l'avait  été  son  dévouement.  Au 
milieu  de  l'émotion  générale  que  causait  son  infortune,  elle  fut  un  modèle 
de  force  et  de  résignation.  Deux  jours  après  la  mort  d'André,  temps  Né- 
cessaire pour  lui  rendre  les  derniers  devoirs,  elle  prit  le  chemin  de  la 
montagne.  Les  forgeurs  la  virent  venir  avec  un  sentiment  profond  de 
respect  et  de  compassion.  Ces  hommes  rudes  n'osaient  lui  parler,  de  peur 
de  s'attendrir  et  de  l'attrister.  —  Pauvre  femme!  —  dirent  les  hahitaus 
de  Belviane  en  se  mettant  sur  leur  porte  pour  la  voir  passer,  et  la  sui- 
vant tristement  du  regard.  Son  malheur  fut  ressenti  comme  une  calamité 
qui  aurait  pesé  sur  tout  le  pays.  Quand  elle  paraissait  avec  ses  habits 
noirs  sur  la  montagne,  elle  semblait  jeter  sur  la  vallée  une  ombre  de  tris- 
tesse. Elle  reprit  sou  train  de  voyages  de  la  forêt  à  la  forge  de  Quillan  avec 
plus  d'ardeur  que  jamais,  et,  malgré  ses  fatigues,  sa  santé  et  ses  forces 
ne  s'affaiblirent  pas.  Elle  avait  alors  vingt-deux  ans;  beaucoup  la  trou- 
vaient plus  belle  qu'avant  son  mariage;  seulement  sou  front  était  resté 
pôle  depuis  la  mort  d'André,  et  c'était  un  rare  bonheur  pour  ceux  qui 
l'aimaient  de  la  voir  sourire. 

Il  y  avait  un  au  environ  «pie  Catherine  portait  le  deuil  (le  -on  mari, 
it  à  la  lin  du  mois  de  novembre,  an  temps  des  premières  neiges,  qui 

chassent  les  charbonniers  de  la  fori  t  et  retiennent  les  emmes  de  Saint- 
Martin  au  \illagr.  Les  grues  passaient  depuis  quelques  j  >urs  par  bandi  ^ 


Ii8  REVUE   DE    PARIS. 

nombreuses,  annonçant  un  rude  hiver.  Cependant  l'arrière-saison  avait 
été  belle;  le  mauvais  temps  n'était  pas  encore  tout-à-fait  arrivé;  les  tra- 
vaux n'avaient  pas  cessé  à  la  forêt,  et  Catherine  continuait  d'aller  à  la 
forge.  Un  jour  que  le  vent  du  nord  soufflait  avec  violence  et  durcissait  la 
neige  tombée  la  nuit  en  abondance,  Catherine,  à  la  prière  de  sa  mère, 
qui  se  sentait  troublée  par  une  tristesse  vague,  resta  toute  la  matinée 
à  la  maison.  Mais,  vers  midi,  le  ciel  s'éclaircit,  l'air  devint  plus  doux; 
et  voyant  les  moineaux  quitter  leurs  toits  et  courir  sur  la  neige,  elle  eut 
envie  de  se  mettre  en  route.  —  Il  fait  beau,  dit-elle  en  regardant  la 
montagne,  où  brillait  un  rayon  de  soleil  qui  semblait  l'appeler,  je  pour- 
rai faire  un  voyage.  —  Elle  devait  d'ailleurs  toucher  à  la  forge  le  sa- 
laire de  plusieurs  jours  dont  elle  avait  besoin,  et  il  était  à  craindre 
que  le  lendemain  le  temps  ne  fût  encore  plus  mauvais.  Elle  emhrassa  sa 
mère  et  ses  deux  enfans;  une  charge  de  charbon  était  toute  prête  chez  elle; 
choisissant  celle  de  ses  deux  ûnesses  qui  avait  le  pied  le  plus  sûr,  elle  par- 
tit pour  la  forge.  Comme  elle  voulait  gagner  du  temps,  parce  (pie  la  nuit 
arrivait  vite  dans  cette  saison,  elle  prit  le  chemin  le  plus  court,  mais 
aussi  le  plus  dangereux,  un  étroit  sentier  qui  courait  le  long  de  la  crête 
de  la  montagne  escarpée,  sur  les  bords  de  la  l'icm-l.issc.  Le  curé,  qui , 
pour  proliter  du  soleil,  se  promenait  sur  les  bords  de  l'Aude,  où  il  venait 
souvent  étudier  un  projet,  sujet  constant  de  ses  préoccupations  aperce- 
vant Catherine  au  haut  du  précipice,  frémit  à  l'idée  du  danger  qu'elle 
lu  avait  ;  mais,  comme  il  la  voyait  aller  d'un  air  libre  et  assuré,  il  la  suivit 
des  yeux  jusqu'au  détour  de  la  gorge  avec  une  sorte  d'admiration,  et  se 
tranquillisa  un  peu. 

Cependant,  sur  le  soir,  le  temps  s'assombrit  tonl  à  coup;  un  ciel  gris  et 
morne  s'abaissa  sur  la  montagne,  et  il  tomba  du  verglas.  Le  cure,  déjà 
rentré  Chez  lui,  voyant  arriver  Subitement  la  Dnit  et  entendant  cette 
pluie  glacée  qui  fouettait  les  vitre-,  pensi  à  la  pauvre  Catherine,  et  alla 

s'informer  chez  sa  mère  ai  l'imprudente  Bile  était  revenue  de  Is  foi 

Il  trouva  la  vieille  femme  en  prières  et  en  larmes .  agitée  d'un  cruel  pi  l  •■ 
sentiment;  Catherine  n'était  pas  encore  de  retour.  Ne  pouvant  lui-même 
maîtriser  un  trouble  secret,  malgré  lèvent  et  la  neige,  il  s'en  alla  \eis  la 
rivière,  suivi  bientôt  d'un  grand  nombre  de  femmes,  qui  s'émurent 
comme  lui  en  apprenant  que  Catherine  ,  à  cette  heure  ,  traversait  MUS 
doute  la  montagne.  Le  ciel  était  tout-à-fait  noir;  les  Ilots  rapides  de 
l'Aude  ,  qu'OD  apercevait  à  peine  ,  se  précipitaient  ver  s  la  /'/<  n  I  -  / 
on  entendait  venir  de  l'abiine  un  bruit  semblable  au  lourd  grondement 

de  la  mer,  et  par  intervalles  les  rugissemens  des  raiïaies  qui  l'engouf- 
i  aient  dans  II      i       L'œil  habitue  à  saisir  les  formel  de  II  mont 
pouvait  seul  distinguer,  comme  une  ligne  I  demi  effacée,  le  sentier  11 


REVCE   DE  PARIS.  149 

au-dessus  de  la  Pierre-Lisse.  Le  curé  et  les  femmes  qui  l'avaient  accom- 
pagué  avaient  constamment  les  regards  fixés  sur  ce  sentier  presque  im- 
perceptible, attendant  avec  anxiété  qu'il  y  parut  une  ombre,  et  se  livrant 
tour  à  tour  à  mille  conjectures  toutes  différentes  les  unes  des  autres. 

—  Elle  aura  vu  le  mauvais  temps,  disait  une  femme;  elle  sera  restée  à 
Belviane. 

—  Oh!  non,  disait  une  autre,  elle  n'aura  pas  voulu  laisser  sa  mère 
dans  la  peine. 

—  Elle  sera  passée  au  moins  par  l'autre  chemin. 

—  Mais  la  pluie  n'est  venue  que  lorsqu'elle  avait  déjà  pris  celui-ci. 
Pendant  ces  alternatives  de  craintes  et  d'espérances,  on  vit  plusieurs 

fois  remuer  quelque  chose  le  long  du  sentier  de  la  Pierre-Lisse;  on  crut 
que  c'était  Catherine  :  plusieurs  voix  l'appelèrent,  mais  les  sifflcmens 
d'un  vent  furieux,  échappé  de  la  gorge,  répondaient  seuls  à  ces  voix;  le 
point  noir  se  fondait  dans  la  teinte  uniforme  de  la  nuit;  ce  n'était  saus 
doute  qu'un  nuage  qui,  en  passant,  avait  rasé  la  montagne.  A  chaque 
méprise  les  alarmes  augmentaient,  l'effroi  gagnait  tous  les  cœurs;  le 
vent,  les  flots,  l'air,  le  ciel,  étaient  remplis  de  terreurs.  Les  ténè- 
bres s'épaississaient  de  plus  en  plus;  on  ne  distinguait  plus  rien,  ni 
rivière,  ni  montagne;  on  gardait  un  morne  silence  dans  l'espoir  de  saisir, 
pendant  une  lugubre  pause  des  raffales ,  quelque  bruit  qui  annonçât  l'ar- 
rivée de  Catherine.  Après  une  heure  d'angoisses,  en  effet,  le  broiement 
de  son  an  esse  se  fit  entendre  dans  l'éloignement.  —  La  voilà,  la  voilà, — 
crièrent  alors  toutes  les  femmes  avec  des  transporta  de  joie,  et  plusieurs 
d'entre  elles  se  précipitèrent  sur  un  mauvais  pont  en  bois  sans  garde-fou  , 
au  risque  de  tomber  dans  l'eau,  car  elles  ne  voyaient  pas  où  elles  met- 
taient les  pieds,  et  coururent  vers  le  sentier  de  la  montagne.  Un  moment 
après  elles  revinrent  consternées  ;  elles  ramenaient  bien  l'ânesse ,  mais 
C  itherine,  elles  ne  l'avaient  pas  vue.  —  La  malheureuse!  elle  sera  tombée 
dans  la  gorge!  s'écria-t-on  avec  un  sentiment  de  teneur.  Puis  l'effroi  fit 
place  à  la  douleur;  des  larmes  coulèrent  de  tous  les  yeux,  des  gémias  - 
mens  remplirent  l'air  et  se  mêlèrent  aux  sifflcmens  du  vent.  On  attendit 
longtemps,  on  appela  de  nouveau;  aucune  voix  humaine  ne  répondit; 
Catherine  ne  vint  pas.  Il  n'y  avait,  parmi  cette  foule  éplorée ,  aucun 
nomme  qui  pût  se  dévouer  pour  aller  la  chercher;  tous  les  homin-  - 
jeunes  de  Saint-Martin  étaient  encore  à  la  forêt.  Muettes  de  frayeur, 
immobiles,  toutes  ces  femmes  seraient  restées  jusqu'au  lendemain  à  écou- 
ter, dans  une  sorte  d'anéantissement,  les  bruits  lugubres  de  cette  épotr 
table  nuit.  Le  curé  les  tira  de  leur  stupeur.-  A  l'église  !  à  l'égliSC 
rria-t-il,  que  la  cloche  appelle  au  village  ton>  les  habilansl 

On  courut  à  l'église,  et  la  cloche  lit  entendre  des  sons  précipil 


150  REVUE   DE   PARIS. 

comme  des  voix  d'hommes  en  péril ,  qui  répandirent  l'alarme  dans  la 
forêt  des  Fanges.  Les  charbonniers  arrivèrent;  le  curé  demanda  des 
hommes  de  dévouement;  il  s'en  offrit  un  grand  nombre;  et,  trop  âgé 
lui-même  pour  les  suivre,  il  organisa  du  moins  leurs  bandes,  dirigea 
leurs  recherches.  Ils  partirent  armés  de  flambeaux  et  de  bâtons  ferrés; 
bientôt  on  entendit  le  nom  de  Catherine  retentir  sur  la  montagne,  et 
l'on  vit  les  flambeau*  qui  jetaient  des   lueurs   rouges  sur  la  neige, 
courir  çà  et  là  comme  des  météores.  Ils  parcoururent  tous  les  chemins, 
pénétrèrent  dans  toutes  les  cavernes,  mais  ils  ne  trouvèrent  pas  la  mal- 
heureuse Catherine;  ils   ne  pouvaient   pas   nénM  apercevoir  la  trace 
de  ses  pieds;  la  neige  qui  tombait  couvrait  leurs  propre!  pas  à  mmarc 
qu'ils  avançaient.  Ils  arrivèrent  à  bVlviane  et  demandèrent  si  on  M  l'avait 
pas  vue;  on  l'avait  vue  passer  un  peu  avant  la  nuit,  se  dirigeant  vei-  Il 
sentier  de  la  Pierre-Lisse.  La  nouvelle  de  sa  disparition  se  répandit  ra- 
pidement dans  le  village  et  émut  tous  les  habitans;  les  maisons,  qui  s'é- 
taient déjà  fermées ,  se  rouvrirent  comme  en  plein  jour;  les  ram  M  rem- 
plirent de  monde.  On  n'était  que  trop  persuadé  que  Catherine  était 
tombée  dans  la  gorge;  déjà  un  pareil  événement  était  arrivé,  il  y  avait 
une  dizaine  d'années,  et  avait  laissé  dans  le  pays  une  douloureuse  im- 
pression. Si  une  mort  imprévue  rause  de  l'émotion  dans  les  villes,  que  ne 
doit-elle  pas  faire  dans  les  campagnes,  lorsqu'elle  frappe  une  penomM 
aimée  et  connue  de  tous,  lorsque  cette  mort  funeste  finit  une  misérable 
existence,  dont  les  dangers  et  les  peines  sont  communs  à  tous!  Il  est 
difficile  de  se  faire  une  idée   de    l'état  d'agitation  des  esprits,  depuis 
Saint-Martin  jusqu'à  la  forge  de  Quillan.  Une  troupe  de  femmes  ■•était 
réunie  dans   une  maison  située  tout  près   de  le  rivière,  et  demandait 
à  grands  cris  que,  vivante  ou  morte ,  on  leur  apportât  Catherine.  Des 
hommes  pai  muraient  les  bords  de  l'Aude  ,  et  ,  lorsqu'ils  pâmaient  i!>\  aut 
cette  maison,  ils  étaient  assaillis  par  d'amèn  s  plaintes,  de  la  part  Al 
femmes,  qui  s'en  prenaient   à  eu\  de  ce  qu'on  ne  la  trouvait  pas.  Leur 
sensibilité  s'e\altait  de  plus  en  plus  ,  et  bientôt  trop  émues  pour  attendre, 
elles  coururent  elles-mêmes  vers  la  rivière  et  M  répandirent  sur  les  barda. 
Toute  la  nuit  se  passa  en  inutiles  recherches  ;  mais  le  matin,  dès  qu'il 
lit  jour,   «1rs  forgeurs  trouvèrent  le  corps  près  de  la  priée  d'eau   de 
l'usine,  dans  un  coin  où  la  rivière  était  calme.  Il  fut  retiré  de  l'Aude  et 
porte  sur  la  route.  I',n  un   instant,  toute  la  population  de  r.elviane  ac- 
courut .  Les  femmes  se  jetaient  en   pleurant  sur  le  corps  de  Catherine 
et  voulaient  toutes  le  porter  à  l'égliM  de  Belviane.  Ce  transport  se  lit 
dans  !«•  désordre  et  l'égarement  de  la  douleur.  Le  calme  ae  se  rétablit  un 
peu  dans  les  esprits  que  lorsqu'on  vit  Catherine  déaafêe  SUT  dm  banOS  au 
milieu  de  l'église.  Lu  Christ  l'ut  place  <wv  stD  S8B1  ,  et  chacun  put  ir- 


REVUE    DE    PARIS.  151 

paitre  ses  yeux  du  spectacle  déchirant  de  la  pauvre  Catherine  morte. 
L'infortunée,  en  tombant  dans  la  Pierre-Lisse,  avait  sans  doute  frappé 
de  la  tête  contre  un  rocher;  le  sang  souillait  son  visage;  une  femme  le 
lava,  et  l'on  vit  sur  son  beau  front  un  trou  saignant  encore  qui  eu  alté- 
rait la  pureté.  Mais  il  y  avait  dans  le  reste  des  traits  une  sublime  beauté 
qu'on  était  avide  de  contempler,  un  mélange  de  souffrance  et  de  douceur, 
touchante  empreinte  que  son  ame ,  en  prenant  son  essor,  avait  laissée  sur 
son  visage,  comme  l'image  de  toute  sa  vie.  La  majesté  de  la  mort  en- 
tourait de  tout  son  éclat  cette  vie  si  pure.  Chacun  s'approchait  du  corps 
avec  une  sorte  de  vénération,  secouait  sur  lui  le  buis  bénit,  et  s'agenouil- 
lait en  versant  des  larmes.  Le  corps  resta  exposé  plus  de  deux  heures, 
durant  lesquelles  on  alla  prévenir  le  curé  de  Saint-Martin,  et  on  fit  la 
bière.  Lorsque  cette  bière  entra  dans  l'église  ,  lorsqu'on  vit  déployer  le 
linceul  qui  devait  envelopper  Catherine,  lorsqu'elle  disparut  dans  ses 
plis  et  fut  déposée  dans  le  cercueil ,  ce  fut  une  désolation  qu'on  ne  sau- 
rait dire.  Le  curé  de  Saint-Martin  arriva  dans  ce  moment;  envoyant 
une  si  grande  affliction  ,  il  ne  put  retenir  sa  douleur,  et  mêla  ses  larmes 
à  celles  de  la  foule.  On  découvrit  à  ses  yeux  le  visage  de  Catherine;  il  jeta 
sur  lui  un  dernier  et  tendre  regard,  où  se  peignirent  des  regrets  amers  et 
une  douce  espérance  divine.  Ce  beau  visage  disparut  pour  toujours  soufl  le 
linceul,  et  une  planche  fut  douée  sur  la  bière  en  présence  de  tous  les  ,.ss;s- 
tans.  Des  cierges  s'allumèrent  autour  du  cercueil;  l'office  des  morts  e 
mença,  mais  des  sanglots  au  lieu  d'hymnes  funèbres  remplirent  IV. 

On  lit  à  Catherine  un  convoi  qui  n'avait  jamais  eu  d'exemple; 
n'y  manqua  des  populations  de  Saint-Martin  et  de  IJelviane;  et,  bien  que  la 
mate  de  la  montagne  fut  longue  et  pénible,  le  corps  fut  porté  a  1».  ..s  par 
des  femmes.  Le  soleil  ne  brillait  pas  au  ciel,  mais  une  lumière  douce  i  t 
mélancolique  était  répandue  dans  l'espace,  réfléehie  parla  neL-e  de  la  mon- 
tagne.La  natureentièreetaittendue.le  blanc.  Des  bandes  denoil  s  corbeaux 
qui  planaient  dans  l'air  ou  se  posaient  sur  des  roches  faisaient  seules  des 
tach  le  ciel  et  sur  la  terre.  Le  c  cheminait  avec  recueille- 

vissait  lentement  la  mouta_'ne  de  Qiurbajou.   L  s  chant- 
morts  s'élevaient  de  momeufl  en  momens,  et  dans  les  intervalles  régnait 
un  moi  i,e  gikace.  A  l'impression  tri-ste  de  la  eéfémoil  -liait  l'émo- 

tion que  faisait  Battue  la  vue  du  curé  déjà  vieux,  qu'il  fallait  soutenir  et 
aider  a  monter.  Parvenu  au  sommet  de  Ouirbajou  ,  le  convoi  s'arrèt  i  DU 
moment  pour  reprendre  haleine.  On  apercevait  de  M  Rjfl  deui  -  de 

Saint-Martin  et  de  H-Iviane;  les  cloche-,  balancées  Ans   l'air   plein  lient 
Catherine  ,  .-t  l.iu  -  sons  plaintifs  venaient -e  mêler  »ir  la  BHOUtagne; 
pouvait  voir  aussi  la  route  entière  où  s'était  renfermée  h  vie  de  la  pain  rc 
temme;  cette  route  qu'elle  avait  parcourue  m  souvent  seule  ,  elle  la  sui- 


152  REVCE   DE   PARIS. 

vait,  hélas!  pour  la  dernière  fois,  accompagnée  d'une  nombreuse  popu- 
lation que  sa  mort  avait  plongée  dans  le  deuil. 

On  arriva  à  Saint-Martin  avant  la  nuit;  le  convoi  passa  devant  lamai- 
s  m  de  Catherine.  Les  cris  de  ses  malheureux  enfans  en  sortirent;  les  in- 
fortunés demandaient  leur  mère;  un  douloureux  instinct  leur  disait  sans 
doute  que  c'était  elle  qu'on  portait  en  terre.  Quant  à  la  vieille  inlirme,  on 
ne  l'entendit  pas;  elle  était  étendue  depuis  le  matin  sur  son  lit,  privée  de 
-  intiment.  Après  ses  premiers  élans,  la  douleur  publique  avait  été  muette 
et  recueillie  pendant  la  route;  mais  au  cimetière,  lorsque  la  bière  fut 
descendue  dans  la  fosse,  elle  éclata  de  nouveau.  Le  curé  ayant  éten 
voix,  les  gémissemens  cessèrent,  et  sa  parole  fut  écoutée  dans  un  rcli- 
nx  silence. 

«Mes enfans,  dit-il  d'abord  d'un  accent  plein  de  l'émotion  commune, 
mais  bientôt  d'une  voix  ferme  qui  releva  les  âmes  de  leur  abattement , 
vous  pleurez  tous  Catherine,  comme  une  sœur  bien-aimée  que  vous  au- 
riez perdue,  et  moi  aussi,  je  l'ai  plcurée  avec  vous,  comme  un  p 
pleurerait  la  fille  de  Bon  cœur.  Vous  donnez  tous  vos  regrets  à  la  créa- 
ture de  Dieu  la  plus  parfaite  et  la  plus  aimable.  Mais  Catherine  doit  étiv 
quelque  chose  de  plus  sacré  pour  vous  qu'un  objet  de  votre  humaine 
affection.  Dieu  vous  l'avait  donnée  comme  l'exemple  de  la  vertu  la  plus 
pure;  Dieu  a  voulu  qu'elle  lût  chère  à  vos  cœurs,  pour  que  la  douleui 
ije  sa  perte  ne  fût  point  stérile  pour  vous,  pour  que  sa  mort  portât  son 
fruit  comme  sa  vie.  En  voyant  périr  si  misérablement  celle  que  pou 
aimiez  comme  une  sœur,  vous  penserez  au x  dangers  que  courent  tous 
ceux  que  vous  chérissez,  car  le  gouffre  est  là  qui  hurle  encore  et  demande 
une  nouvelle  proie.  Pendant  que  votre  douleur  est  encore  saignante  ,  [Te- 
nez la  résolution  courageuse  de  les  arracher  à  ces  périls  qui  les  mena- 
cent. Mes  enfans,  vous  savez  nia  tendre  sollicitude  et  mon  amour  pour 
vous,  vous  savez  combien  j'ai  souffert  en  voyant  vos  Femmes  et  vos  filles 
gra\ir  la  montagne  pour  gagner  un  morceau  de  pain,  souvent  au  perd 

de  leur  vie.  Mon  Dieu  !  disais-je  ,  si  je  pouvais  l'abaisser  celte  rude  mon- 
tagne, pour  les  femmes  qui  allaitent  leurs  enfans,  pour  les  filles  qui  nour- 
rissent leur  mère;  anges  du  ciel  ,  donnez-leur  la  main.  Je  demain! 
Dieu  qu'il  fit  pour  vous  un  miracle,  et  celui  qu'on   n'invoque  jami 
vain    m'a    envoyé    une   bonne    pensée.    VotTC    chemin    sert    aplani,   le» 
pierres  rudes  à  vos  pieds  eu  seront  ôtéMJ  tous  les  obstacles  >'é\.iimui . 
lont.  J'ai  étudié  les  lieux,  j'ai  médité  un  projet,  et  ce  sera  vous  qui  1 
enterez  sans  effort  Pour  cela  ,  il  ne  faut  qu'un  peu  de  COUragC  .  un  léger 
Sacrifice  BU  bien  public  ;  il  ne  faut  pendant  quelques  jours  que  le  COO00OTS 
de  VOS  bras,  l  ne  roule  peut  s'ouvrir  dans  l'intérieur  de  la  NoiTC!  liai 
Il  n'est  point  d'abinic  qu'avec  l'aide  de  Dieu  l'homme  ne  puisse  combler, 


REVUE    DE   PARIS.  153 

point  de  roc  immense  qu'il  ne  puisse  renverser  de  sa  base  et  semer  sous 
ses  pas  en  poussière.  Cette  route  est  possible ,  je  vous  le  garantis;  j'y  sa- 
crifierai tout  ce  que  je  possède,  et  ce  qui  me  reste  de  vie.  Vous,  mes 
enfans,  vous  me  promettez  de  me  seconder.  Habitans  de  Belviane,  ne  fe- 
rez-vous  rien  pour  vos  frères  de  Saint-Martin?  Vous  vous  réunirez  tous  à 
moi ,  j'en  ai  l'assurance,  j'en  crois  l'émotion  de  vos  cœurs,  les  mots  confus 
qui  sortent  de  votre  bouebe  ;  demain  matin ,  rendez-vous  à  l'église  ;  après 
la  messe,  nous  irons  à  la  Pierre-Lisse,  et  nous  ouvrirons  cette  route  qui 
doit  finir  votre  misère.  » 

Ce  discours  produisit  sur  l'assemblée  tout  l'effet  que  le  curé  pouvait 
en  attendre.  Quand  il  eut  cessé  de  parler,  un  long  murmure  d'approba- 
tion et  de  dévouement  s'éleva.  On  voulait  aller  à  l'instant  à  la  Pierre- 
Lisse;  mais,  comme  la  nuit  arrivait,  l'ouverture  de  la  route  fut  remise  au 
lendemain.  Le  silence  se  rétablit,  et  la  fosse  de  Catberine  se  ferma  dans 
le  deuil  et  le  recueillement;  les  larmes  étaient  sécbées  :  tous  sortirent  du 
cimetière  le  cœur  rempli  de  généreuses  pensées. 

Le  lendemain,  l'église  de  Saint-Martin  ne  pouvait  pas  contenir  la  foule 
qui  s'y  rendit .  Il  vint  un  grand  nombre  d'habitans  de  Quillan ,  de  Daxat  et 
de  tous  les  endroits  environnans  où  la  nouvelle  de  la  mort  de  Catherine  et 
du  projet  du  curé  s'était  répandue.  On  assista  à  la  messe  avec  des  pics, 
des  pioches  et  des  pinces.  Instrumens  et  hommes  furent  bénis;  et  après 
une  courte  et  chaleureuse  exhortation,  qui  remplit  tous  les  assistans  de 
l'esprit  de  Dieu,  ils  partirent,  le  curé  à  leur  tète,  armé  lui-même  d'une 
pioche,  et  s'en  vinrent  à  la  Pierre-Lisse.  Le  roc  fut  entamé.  Ainsi  s'ou- 
vrit celte  route  ,  œuvre  non  moins  digne  d'admiration  pour  le  mérite  de 
son  exécution  que  pour  les  généreux  sentimens  qui  la  firent  entreprendre. 

Le  curé  Armand  eut  le  bonheur  de  la  voir  achevée,  et  il  jouit  encore 
quelques  années  de  la  reconnaissance  du  pays.  Cette  route  n'apporta  pas 
la  richesse  dans  le  village  de  Saint-Martin,  mais  elle  y  fit  naître  du  moins 
une  grande  sécurité ,  et  bientôt  même  on  y  ressentit  quelque  aisance.  La 
vie  y  devint  plus  facile;  les  femmes  s'en  allèrent  à  Quillan  sai.s  danger  et 
sans  fatigue;  leurs  voyages,  si  pénibles  auparavant,  ne  furent  qu'un  jeu 
[tour  elles.  Il  semblait  à  ces  pauvres  gens  qu'on  leur  eût  ôté  la  montagne 
de  dessus  la  tête.  Le  contentement  qu'éprouvait  le  curé  d'avoir  soulagé  la 
misère  de  son  pauvre  troupeau,  la  seule  satisfaction  de  se  dire  que  sou 
bien-être  était  son  ouvrage,  ce  doux  prix  de  la  conscience  eût  suffi  à  son 
cœur;  cependant  une  récompense  plus  éclatante  lui  était  due  :  il  obtint  celle 
qui  aurait  pu  le  mieux  llatter  sa  vanité  (s'il  avait  eu  la  moindre  vanité), 
l'insigne  honneur  d'entendre  son  éloge  de  la  boiiehe  même  de  l'empereur. 
Quoiqu'il  n'eût  jamais  eu  d'autre  mobile  île  ses  actions  (pie  la  plus  pure 
charité- ,  il  dut  lui  être  doux  de  se  voir  honoré  par  celui  qui  était  la  gloire 

TO.ML   ILIII.      JUILLET.  11 


154  REVUE   DE    PARIS. 

de  la  France;  il  dut  lui  être  doux  au  moins  de  reconnaître  dans  le  clict 

d'uni'  grande  nation  un  homme  sensible  et  juste,  dont  la  faveur  allait 
chercher  les  bonnes  œuvres  dans  les  coins  les  plus  rendes  de  l'empire. 

C'était  à  l'époque  où  la  France  entière  ressemblait  à  un  VMU  camp 
tout  hérissé  de  baïonnettes,  retentissant  d'armes  et  de  roulemens  de 
tambours;  d'innombrables  bataillons  traversaient  sans  cesse  no-;  villes 
sous  leurs  vieux  et  glorieux  drapeaux,  allant  du  nord  au  midi  de  l'Europe. 
Napoléon  passa  avec  eux  à  Toulouse,  In  peuple  immense  y  était  venu 
pour  le  voir  passer.  L'empereur,  qui  avait  craint  de  ne  recevoir  qu' un 
accueil  froid  dans  cette  ville  ,  de  la  trouver  rebelle  ,  la  vit  enthousiaste  et 
asservie  à  sa  gloire.  Jamais  l'exaltation  qu'excitait  partout  sa  présence 
n'avait  eu  à  ses  yeux  «le  plus  vifs  transports.  Il  s'en  montra  reconnaissant; 
il  combla  la  métropole  du  midi  des  marques  de  sa  muniticen-  e.  Il  ne 
devait  s'arrêter  que  quelques  heures  à  Toulouse;  il  se  trouva  si  bien  au 
milieu  des  témoignages  spontanés  de  son  dévouement,  qu'il  y  demeura 
plusieurs  jours.  Ce  lurent  des  jours  d'une  véritable  irresse  ;  les  rues, 
plantées  d'arbres,  s'étaient  couvertes  de  tente-;,  connue  aux  plus  beaux 
jours  de  ses  féles  relk'ie .ises.  Aux  premiers  rayons  du  soleil ,  un  immense 
murmure  s'élevait  dans  la  ville  et  parcourait  ta  rues,  précédant  et  sui- 
vant l'empereur,  qui  semblait  porté  par  les  flots  d'un  peuple  en  délire. 

M, unie  par  l'archevêque,  le  curé  Armand  arriva  à  TouloeM  au  milieu 
de  ces  tètes.  Ce  n'était  pas  un  prêtre  qu'une  vertu  orgueilleuse  cl.  vait 
au-dessus  de  tout  ce  bruit  dont  la  ville  était  pleine  ,  et  qui  ,  pour  la  | 
mière  fois,  flippait  son  oreille,  niais  un  homme  simple  <!c  cieur,  -m-i- 
ble  et  bienveillant  à  tout.  En  eut»  nilant  ces  cris  .l'amour  et  de  joie,  il  fut 
|irofondément  ému  ,  et  il  ressentit  quelque  peu  de  frayeur  en  lui-même, 
en  pensant  qu'il  allait  être  présenté  à  celui  qui  était  l'obi. -t  de  cette  s,, ne 
de  culte.  Puisqu'il  se  trouva  au  palais  au  milieu  de  la  brillante  élite  du 
pays,  il  S6  tint  humblement  décote,  H  demandant  ce  que  lui,  pauvre 
curé  de  hameau  ,  y  était  venu  faire.  Mais  des-  que  l'empereur  parut  ,  au 
moment  où  1rs  prenons  rangs  s'inclinaient  devant  lui,  il  sut  d'un  ciip 
iTœil  embrasser  toute  l'assemblée  et  y  Recouvrir  le  modeste  et  icspecta- 
ble  cure,  d'un  i.  _\ird  il  lui  ouvrit  un  chemin  au  milieu  de  cite  foule  de 
gens  titres,  d'un  mot  il  lui  lit  nu  piédestal,  et  la  tète  blanche  du  véné- 
rable cure  ravoun I  près  de  la  sienne;  la  vertu  et  le  L'en..-  confondirent  un 
moment  leur  auréole. 

—  Monsieur  le  cure  ,  dit  l'empereur,  j'ai  su  ce  que  vous  avez  ait  ;  VOS» 
■fa  mérité  tonte  mon  MhM.  C'est  ainsi  que  j'entends  et  que  j'aime  la 
i  éHgien  ,  IDUtB  de  charité  ,  active  et  utile. 

l'.n  présence  de  tous  comme  .  n  particulier,  il  lui  donna  le  plus  haut 
témoignage  de  .-a  satisfaction.  Il  offrit  m  e  noble  récompense  a  ses  vertus. 


REVUE   DE   PARIS.  155 

Désirant  ouvrir  un  champ  plus  vaste  à  l'exercice  de  sa  charité ,  il  voulut 
le  faire  évoque;  mais  la  générosité  et  la  grandeur  de  l'empereur  ne 
l'emportèrent  pas  sur  le  désintéressement  et  la  modestie  du  curé  Armand. 
Il  s'excusa  sur  sa  vieillesse,  sur  ses  faibles  moyens,  sur  son  amour  enfin 
pour  ses  bons  villageois,  qu'il  ne  voulait  pas  quitter.  Il  demanda  seule- 
ment, pour  réparer  son  église,  quelque  peu  d'argent  que  Napoléon  lui 
accorda  avec  ce  sourire  sympathique  dont  il  payait  les  cœurs  incorrup- 
tibles. L'empereur  exigea  seulement  qu'il  acceptât  la  croix  de  la  Lé- 
gion-d'Honneur. 

—  Prenez-la,  lui  disait-il  en  lui  présentant  une  croix;  lorsqu'un  soldat 
mutilé  la  verra  sur  votre  poitrine,  il  sera  plus  fier  de  la  sienne. 

Le  curé  Armand  sortit  du  palais  plus  ébloui  de  la  majesté  simple  qui 
l'avait  frappé  dans  l'empereur  que  de  tout  ce  magnifique  appareil  qui 
l'entourait,  bien  convaincu  que  ce  n'était  ni  le  succès  ni  la  puissance  qui 
l'avaient  fait  si  imposant  à  la  foule ,  mais  sa  propre  grandeur. 

Quelques  hommes  de  Saint-Martin,  venus  à  Toulouse  avec  leur  curé, 
l'attendaient  à  la  porte  du  palais.  Quand  ils  le  virent  arriver  avec  sa  croix 
suspendue  sur  la  poitrine  à  un  beau  ruban  rouge,  ils  parurent  plus  heu- 
reux et  plus  enorgueillis  de  cet  honneur  qu'il  ne  l'était  lui-même.  Il  s'a- 
vança cependant,  souriant  d'aise  de  les  voir  tout  ébahis;  mais  en  passant 
devant  les  sentinelles  qui  lui  portèrent  les  armes,  il  montra  un  modeste 
embarras  pour  leur  rendre  leur  salut:  il  découvrit  timidement  la  tête, 
et  le  rouge  de  la  pudeur  monta  au  front  du  vieillard  comme  au  front  d'un 
enfant. 

Tous  ces  nobles  honneurs,  ce  culte,  ce  bruit,  cette  ivresse  de  la  puis- 
sance, ne  le  troublèrent  pas.  Il  aurait  pu  prendre  une  place  parmi  les 
grands  de  la  terre  :  il  ne  la  dédaigna  pas,  il  témoignait  au  contraire  tous 
ses  respects  pour  les  renommées  honorables,  pour  les  distinctions  méri- 
tées dans  le  monde;  mais  il  désirait  pour  lui  moins  d'éclat ,  il  voulait  une 
scène  moins  élevée,  où  le  cœur  put  jouer  le  premier  rôle;  il  préférait 
l'amour  de  ses  villageois  aux  hommages  des  hommes;  il  revint  à  Saint- 
Martin  aussi  pur  de  toute  ambition,  aussi  simple  qu'il  en  était  paru. 

Il  ne  put  cependant,  quoi  qu'il  fit,  se  soustraire  aux  honneurs  qui  lui 
furent  rendus  sur  sa  route,  depuis  Pamiers  jusqu'à  Quillan.  Il  était 
connu  dansl'Arié^e;  il  voulut,  avant  de  rentrer  dans  son  modeste  rédoit, 
dont  il  pensait  ne  plus  sortir,  car  il  se  faisait  bien  vieux ,  dire  à  ses  amis 
un  dernier  adieu.  11  était  venu  à  I  Oulouse  par  la  plaine ,  il  s'en  retourna 
à  Saint-Martin  par  la  montagne;  et  comme  il  d'j  av. lit  pas  de  voitures 
sur  sa  route,  il  s'en  alla  à  cheval  à  petites  journées ,  passant  par  Pamiers, 
FoiX,  I.avrlanet,  Chalabre.  l'es  hommes  de  Quillan  et  de  Saint-Martin 
M  plaisaient  à  le-  précéder  de  quelques  heures  et  à  annoncer  son  arri\ 

11. 


156  REVCE   DE  PARIS. 

Sa  bonne  renommée,  comme  une  douce  odeur  portée  par  les  brises  des 
montagnes,  était  descendue  dans  ces  villes;  on  y  connaissait  sa  vie  de 
piété ,  d'amour,  de  bienfaisance,  cette  vie  qui  fut  une  bonne  œuvre  con- 
tinuelle; il  venait  d'ailleurs  de  voir  l'empereur,  de  lui  parler;  il  portait 
sur  lui  comme  un  reflet  de  sa  gloire;  c'étaient  là  des  motifs  assez  puis- 
sans  pour  attirer  la  foule  à  sa  rencontre,  et  on  lui  faisait  à  son  passage 
dans  chacune  de  ces  villes  une  superbe  réception.  Mais  c*cst  surtout  à 
ouillan  que  l'ovation  fut  complète.  Le  curé  Armand  y  arriva  un  jour  de 
fête.  Lorsqu'il  atteignit  le  col  de  la  Yisla,  d'où  le  regard  plonge  au  loin 
sur  la  ville,  et  découvre  la  vallée  qu'arrose  l'Aude ,  il  vit  échelonnées 
sur  le  chemin  sinueux  de  la  montagne  les  populations  de  Quillan,  Bel- 
vianc  et  Saint-Martin  ,  qui  l'attendaient  sans  doute,  car  dès  qu'il  parut , 
des  cris  de  joie  retentirent  dans  l'air,  et  tous  les  bras  s'agitèrent  pour 
le  saluer.  Il  descendit  la  montagne  porté  plutôt  que  conduit  par  tout  ce 
peuple;  et  monté  sur  son  petit  cheval,  il  lit  une  entrée  vraiment  triom- 
phale à  Quillan. 

Le  cure  Armand  ne  quitta  plus  Saint-Martin.  Il  vieillit  sans  que  l'ar- 
deur de  sa  charité  s'affaiblit  ;  les  doux  rayons  de  ses  yeux  gardèrent 
jusqu'au  dernier  moment  toute  la  chaleur  de  son  amc;  lorsque  sa  voix  et 
ses  mains  tremblèrent,  sa  vie  sembla  s'être  retirée  au  cœur,  et  jamais 
peut-être  il  ne  donna  plus  de  preuves  de  l'excellence  de  sa  nature    I! 
mourut  doucement,  en  s'éteignant  comme  le  dernier  sourire  d'un  beau 
crépuscule.  Son  ame  se  détacha  sans  effort  de  la  terre;  elle  >Yn  alla  un 
jour  qu'il  se  chauffait  au  soleil  devant  la  porte  du  presbytère.  Sa  t.  te 
s'inclina  sur  sa  poitrine  avec  un  petit  gémissement.  Une  femme  qui  le  vit 
pâlir  l'appela:  Monsieur  le  cure'   Il   ne  répondit  pas.  Elle  touel 
main;  elle  était  déjà  froide.  Alors  elle  jeta  de  hauts  ci  is,  elle  appela  au 
ours.  D'antres  femmei  accoururent,  elles  entourèrent  le  curé,  s'em- 
pressèrent auprès  de   lui  avec  cette  émotion   et  ce  trouble  de   tendres 
filles  qui  voient  mourir  leur  père  :  elles  lui  prodiguèrent  les  soins  les  plus 
touchaus;  mais  il  était  mort. 

J.-L.  LUGAB 


—mmmÊmutm*9**9Ê9—9*u9ummêmêm9i9—9&*—êmm*immm9Uêmmm»m+9mêm—mfm  »«•«•*•••♦*•  ««mm»* 


AVENTURES 


DU   GRAND  BALZAC, 


POUR  FAIRE    SUITE   AUX    MYSTIFICATIONS 
DU  PETIT  POINSINET. 


IV.  —  LA  CHAMBRE   DU  CARDINAL   DE   RICHELIEU. 

Le  jour  commençait  à  poindre  dans  le  crépuscule  matinal  chargé 
«les  brouillards  d'automne,  mais  ne  pénétrait  |>as  dans  la  chambre  à 
coucher  du  cardinal  duc  de  Richelieu  ,  qui  était  venu  ,  malade  d'en- 
nui et  fatigué  de  desseins  politiques,  se  reposer  et  se  distraire  durant 
quelques  jours  au  château  de  Richelieu  qu'A  avait  fait  reconstruire 
arec  une  magnificence  royale. 

C'était  la  chambre  même  que  son  père  François  Duplessis  avait  ha- 
bitée, et  non-seulement  le  cardinal  s'était  toujoursoppo.se  à  ce  qu'on 

i  hangeàt  rien  aui  meubles  et  à  la  décoration  de  cette  chambre  qu'il 
regardait  comme  le  berceau  de  sa  famille,  niais  encore,  dans  les  plans 
gigantesques  de  bâtimens  qu'il  avait  conçus,  il  n'entendait  pas  tou- 
cher à  l'ordonnance  des  apparlemens  du  château  primitif,  tant  il 
respectait  la  mémoire  de  ses  ancêtres.  Pendant  ses  voyages  h  Riche- 
lieu ,  il  n'eût  pas  roula  coucher  ailleurs  que  dans  la  chambre  héré- 
ditaire, froide  malgré  >a  vaste  cheminée  gothique  et  ses  lambris  de 
<  bêne  seul]         mbre  malgré  ses  quatre  hautes  fenêtres  garnies  A 


158  REVCE   DE   PARIS. 

petits  vitraux  et  ornées  d'armoiries  peintes  sur  le  verre,  triste  mal- 
i  ses  tentures  «le  tapisserie  à  figures,  son  immense  lit  à  colonnes 
torses  el  à  baldaquin  empanaché,  ses  lourdes  chaises  couvertes  en 
cuir  à  franges  d'or,  ses  bahuts,  ses  tréteaux,  ses  dressoirs  et  son 
étalage  de  vaisselle  d'argent  ;  l'aspect  général  de  la  chambre  n'avait 
pas  varié  depuis  un  siècle  et  demi,  a  l'exception  des  peintures  du 
plafond  noircies  par  la  famée,  et  des  carreaux  du  plancher  que  cou- 
vrait un  tapis  de  Béarnais,  au  lieu  des  nattes  de  paille  qui  suffisaient 
aux  plus  riches  seigneurs  du  x\"  siècle 

Le  cardinal  était  éveillé  et  travaiflait  dans  son  lit  depuis  trois 
heures  du  matin,  selon  son  habitude;  mais  aussi  contre  sou  habitude 
il  ne  s'était  pas  rendormi  au  point  du  jour,  et  il  ne  sentait  pas  l'in- 
fluence du  sommeil  qu'il  avait  coutume  de  prendre  entre  six  et  huit 
heures.  Il  se  tenait  couché  sur  le  côté,  le  bras  gauche  élevant  son 
corps  et  supportant  sa  tête  dans  une  position  verticale  .  pendant  qu'il 
feuilletait  de  la  main  droite  les  livres  épais  autour  de  lui;  il  parais- 
sait  insensible  au  froid  qui  régnail  dans  la  chambre  comme  an  dehors, 
car  son  cou  et  sa  poitrine  lestaient  exposés  à  l'air,  et  le>  <  ouverture! 
avaient  .;;lissé  à  terre,  sans  qu'il  songeât  à  les  ramener  sur  lui;  il  ne 
portait  pas  d'autre  coiffure  de  nuit  que  sa  calotte  rouge ,  »'i  il  sciait 
si  violemment  a;;ité  depuis  son  réveil,  que  sa  chemise  de  fine  toile 
d'Angleterre  avait  été  déchirée  en  plusieurs  endroits  et  Surtout  aux 
manches  qui  pendaient  déchiquetées  au-dessous  du  COOda  et  lais- 
saient sortir  ses  bras  maigres  el  fortement  muscles.  Cet  étrange 
négligé  ne  Convenait  pas  mieux  à  un  prince  de  l'église  que  M  barbe, 
taillée  en  pointe  el  SOS  moustaches  mtroniBfVi  COSOKUe  celles  d'un 
relire. 
Armand-Jean  Duplessis  avait  été  un  bel  homme,  bien  fait  de  i  oufsj 

el  doué  de  la  plus  noble  li;;ure;  mais  les  soucis  de  lainbitilion  el  les 
travaux  de  la  politique  avaient  affaibli  sa  constitution  naturellement 
vigoureuse,  déiruit  à  jamais  sa  sanlé,  el  imprimé  SUT  ses  traits  ail 

le  caractère  d'une  vieillesse  précoce,  quoiqu'il  n'ont  pas  plus  de 
quarante  ■sept  ans-,  il  était  miné  sans  cesse  par  une  fièvre  lente  qui 
■'augmentai!  en  raison  de  ses  préo<  cnuaiions  chagi  ines  al  qui  otat- 
cnrcJasail  d'un  nuage  toutes  ses  joies  da  ministre,  de  courtisan  et 

de  poêle.   Opciidanl   son  \isa;;e.  animé  par  deUX    JfeUX   de   /'uw/ic, 

suivant  l'expression  d'un  contemporain  .  conseï  \a,i  sons  les  i  ides  l  I 

SOUS  la  teinte  bilieuse  de  l'épidémie  qui  semblait  dessèche  el  collé 


RENTE    DE    PARIS.  159 

au  masque  osseux  ,  un  air  de  majesté  et  de  grandeur,  par  lequel  on 
se  sentait  subjugué  et  séduit  même  à  la  première  vue;  mais  ces  yeux, 
dont  rien  ne  saurait  rendre  le  regard  puissant  et  invincible,  pre- 
naient-ils l'expression  de  la  colère  et  de  la  menace ,  on  ne  pouvait  se 
défendre  de  trembler  devant  cette  physionomie  terrible  ,  comme  en 
présence  d'un  lion  en  fureur  prêt  à  s'élancer  sur  sa  proie.  Le  car- 
dinal se  renfermait  ordinairement  dans  une  froide  dissimulation  qui 
était  devenue  pour  lui  une  habitude  en  même  temps  qu'un  besoin  ;  il 
ne  s'abandonnait  à  l'effervescence  de  ses  passions  que  dans  de  rares 
circonstances  où  Boisrobert  seul  osait  affro!  '  r  les  emportemens 
de  son  maître  qu'il  apaisait  quelquefois  avec  un  bon  mot. 

—  Je  ne  dormirai  pas  encore  ce  ma'.in!  s'écria  Richelieu  en  lui- 
sant voler  à  coups  de  pied  au  milieu  de  la  chambre  les  livres  et  les 
papiers  qui  encombraient  son  lit.  Le  sommeil  est  pourtant  une  douce 
chose,  un  baume  souverain  pour  tous  les  maux:  sans  doute  les 
damnés  ne  dorment  jamais  dans  l'enfer.  Heureux  les  gens  qui  dor- 
ment ici-bas:  à  coup  sur  ils  ne  sont  pas  premiers  ministres!...  Hé! 
l'abbé?  cria-t-il  d'une  voix  sonore,  avez-vous  écrit  tout  ce  que  j'ai 
dicté?  à  quelle  partie  du  discours  sommes-nous  demeurés?... 

—  Ouest-ce,  monseigneur?  dit  en  s'éveillant  à  demi  un  petit 
prêtre  qui  ronflait  sur  un  manuscrit  ouvert .  sans  quitter  sa  plume. 

—  Qdoi!  tu  dors,  l'abbé?  répliqua  le  cardinal  avec  dépit;  je  t'en- 
vie de  pouvoir  dormir  de  la  sorte  !...  Mais  une  autre  fois  choisissez 
mieux  votre  temps,  monsieur  de  La  Roche,  et  surtout  gardez- 
vous  de  laisser  perdre  ainsi  mes  meilleures  maximes. 

—  Voici  la  dernière  phrase  qui  est  écrite,  monseigneur,  dit  l'abbé 
de  La  floche  :  «  J'ai  souvent  expérimenté  que  dans  les  choses  d'im- 
portance, les  moins  sages  donnaient  Les  plus  profitables  expédiens.  a 
Ensuite,  votre  éminence  s'est  mi^e  à  réfléchir  long-temps. 

—  Oui,  cet  apophthegme  m'avait  inspiré  un  fâcheux  sujet  de  ré- 
11'  \inii;  je  n'ai  pas  encore  fait  réponse  à  l'impertinente  lettre  dusiènr 
de  Balzac. 

—  Je  ne  sais  quelle  réponse  pourrait  (aire  votre  éminence  à  l'é- 
trange remerciement  que  cet  auteur  VOUS  envoie  pour  \ous  prier  de 

■r  «le  l'Académie. 

—  Srje  le  savais  davantage,  je  ne  mThqniéterais  pas  detroui 
quelque  fon  qui  me  donnât  un  avis,  afin  de  me  tirer  d'embarras. 


1G0  REVCE   DE    PARIS. 

—  Entre  autres  avis  ,  écoutez  le  mien ,  monseigneur  :  ordonnez 
au  sieur  de  Balzac  d'être  académicien,  sous  peine  d'avoir  le  fouet. 

—  Je  ne  veux  pas  rendre  ridicule  l'Académie  que  j'ai  fondée,  ni 
paraître  injuste  aux  yeux  de  M.  de  Balzac  qui  a  écrit  de  belles 
choses. 

—  Votre  éminence  a  des  bontés  à  nulle  autre  pareilles:  le  sieur 
de  Balzac  ne  s'est-il  pas  excusé  de  vous  dédier  son  Prim 

—  Sans  doute,  et  ce  peu  d'égard  m'a  fort  indisposé  contre  lui; 
mais  il  achève  maintenant  un  traité  du  Ministre,  auquel  il  faudra 
une  dédicace. 

—  Que  voulez-vous,  monseigneur?  Je  suis  peut-être  trop  sage 
pour  vous  conseiller,  et  je  souhaiterais  que  quelqu'un  mieux  avisé 
fût  ici: 

—  J'entends,  Boisrobcrt!  repartit  le  cardinal  en  soupirant: 
c'est  un  fourbe  qui  mérite  les  étrivières  et  que  je  ne  dois  plus  revoir. 

—  D'ailleurs,  monseigneur,  mon  souhait  ne  se  pourrait  réaliser 
sans  un  miracle  :  l'abbaye  de  Chàtillon-sur-Seine  n'est  pas  à  la  porte 
fie  votre  château. 

—  Tant  mieux,  répliqua  Richelieu  avec  un  geste  d'impatience; 
j'aime  mieux  être  éloigné  de  cet  esprit  de  mensonge  qui  a  quitté 
la  forme  de  serpent  pour  celle  de  Boisrobei  t. 

—  Assurément  personne  à  la  cour  ne  ment  avec  plus  d'audace; 
mais  avouez  aussi  que  personne  ne  fait  d'aussi  bons  contes. 

—  Des  contes  !  des  contes  !  on  peut  s'en  passer,  taudis  qu'on  ne 
se  résigne  point  aisément  à  être  trompé  et  moqué  comme  un  barbon. 

—  11  est  vrai  (pie  M.  de  Boisrobcrt  ne  se  tient  pas  toujours  danfl 
les  limites  de  la  bienséance;  mais  on  rit  autant  avec  lui  qu'on  rit 
peu  avec  les  autres. 

—  Aiis>i  le  préférerais-je  à  des  évêques,  .s'il  s'imposait  la  loi  de 
me  respecter;  mais  il  ne  respecte  rien,  pas  même  Dieu. 

—  Ohl  roua  ares  raison,  monseigneur,  ce  n'est  point  un  dévot, 
néanmoins  il  vous  aime  d'un  amour  filial  et  n'aime  que  vous  au 
monde. 

—  En  ce  cas,  pourquoi  me  causc-t-il  de  l'ennui?  Je  ne  deman- 
dais pas  (pie  M.  de  Balzac  fût  de  mon  Académie,  j'avais  assez  de 
noms  illustres  qui  m'eussent  console  du  sien  :  mais  <  et  enragé  de 
Boisrobert  n'aurait  pas  trouvé  son  compte  à  laisser  les  choses  en 


REVUE    DE   PARIS.  1G1 

cet  état;  la  fourberie  qu'il  méditait  l'eût  étouffé  :  il  a  donc  rédigé 
une  triomphante  lettre  au  lieu  et  place  du  sieur  de  Balzac  qui  n'en 
soupçonnait  rien  ;  cette  lettre  abusa  l'Académie  comme  moi-même 
pendant  le  cours  d'une  année ,  et  nous  serions  encore  dans  l'er- 
reur, si  le  sieur  de  Balzac  n'eût  point  appris  comme  quoi  il  était 
académicien  sans  le  savoir.  N'est-ce  pas  une  effronterie  sans  égale 
que  cette  lettre  supposée?  En  vérité,  j'ai  honte  qu'on  me  puisse 
supposer  capable  d'une  si  misérable  feinte. 

—  A  mieux  considérer  la  chose,  monseigneur,  j'ai  honte  pour 
vous  qu'un  faquin  tel  que  ce  Balzac  dédaigne  l'honneur  que  vous 
lui  voulez  faire. 

—  Son  procédé,  je  l'avoue,  est  malhonnête,  et  comme  il  touche 
la  pension  que  je  lui  ai  assignée,  il  devrait  se  trouver  joyeux  du  titre 
d'académicien. 

—  Voilà  ce  que  M.  de  Boisrobert  avait  pensé,  et  il  a  imaginé  un 
conte  plutôt  que  de  souffrir  une  réalité  qui  vous  humilie. 

—  M'humilier?  certes  je  plaindrais  celui  qui  l'oserait  tenter! 
croyez-vous  donc  que  le  sieur  de  Balzac  ait  eu  cette  insolente  in- 
tention? 

—  On  rapporte  dudit  sieur  certains  faits  qui  dénotent  un  orgueil 
immodéré;  en  tout  cas,  M.  de  Boisrobert  a  prétendu  abaisser  cet 
orgueil. 

—  Que  ne  m'avertissait-il  du  moins  de  la  ruse  ?  Je  ne  lui  pardon- 
nerai pas  de  s'être  joué  de  moi  en  pleine  Académie! 

—  Ah  !  monseigneur,  le  pauvre  Boisrobert  mourrait  de  douleur 
s'il  pouvait  entendre  la  façon  dont  vous  le  jugez  et  condamnez. 

— Vous  êtes  un  chaud  avocat  des  absens,  monsieur  de  La  Roche; 
mais  je  ne  veux  plus  qu'on  me  parle  d'un  audacieux  imposteur 
que  j'ai  chassé  de  ma  présence.  Je  défends  même  qu'on  le  nomme 
devant  moi...  Je  ne  dormirai  pas  ce  matin;  ouvrez  la  porte  et  dites 
qu'on  entre? 

Le  secrétaire  du  cardinal,  l'abbé  de  La  Roche,  n'était  pas  satisfait 
du  résultat  de  son  plaidoyer  en  faveur  de  son  ami;  néanmoins  il  se 
garda  bien  de  battre  en  brèche  l'obstination  de  son  maître  et  il  crut 
prudent  d'attendre  qu'elle  tombât  d'elle-même;  il  alla,  en  bâillant  et 
en  m  frottant  les  yeui ,  introduire  dans  la  chambre  les  personnes 
qui  m  trouvaient  déjà  réunies  à  la  porte  pour  attendre  l'audience 
matinal.'  de  leur  patron.  Ce  n'était  pas  cette  foule  de  courtisans  et 


162  REVUE    DE   PARIS. 

de  créatures  qui  remplissaient  chaque  matin  les  paieries  du  Palais- 
Cardin. il  de  Paris,  en  plus  grand  nombre  qu'au  lever  du  roi:  le 
ministre  n'emmenait  qu'une  mite  tris  restreinte  à  son  château  de 
Richelieu  où  il  faisait  des  voyages,  pour  ainsi  dire,  littéraires,  qn 
quelques  écrivains  de  bob  choix.  Trois  de  ceux-i i  ,  I'aret,  l'Estoile 
et  Colletet,  entrèrent  eusemble  dans  la  ruelle  du  ministre;  ils  s'é- 
taient levés  avec  le  jour,  afin  d'être  les  premiers  à  >aluer  le  réveil 
du  protecteur  de  l'Académie,  comme  s'ils  avaient  mission  de  repré- 
senter cette  société  auprès  du  cardinal  qui  leur  tendit  la  main  et 
leur  sourit  affectueusement. 

I '.net,  que  le  cardinal  avait  consulté  sur  le  parti  à  prendre  au 
sujet  de  la  lettre  de  Balzac,  s'était  déjà  préparé,  en  \idant  bou- 
teille, à  lui  répéter  les  mêmes  avis  avec  le  même  flegme  et  le  même 
ton;  Faret  ne  s'écartait  pas  du  thème  convenu  entre  linisrobert 
et  lui.  Claude  de  l'Estoile,  sieur  de  la  Saussaye,  était  un  des  cinq 
auteurs  qui  se  chargeaient  de  mettre  en  muvre  les  idées  drama- 
tiques du  cardinal  et  de  rhabiller  ses  mauvais  vers;  il  avait  lui- 
même  pan  de  talent  pour  la  poésie,  et  y  suppléait  de  son  mieux  par 
un  goût  assez  délicat  comme  par  un  savoir  de  grammairien  I 
étendu;  sa  dureté  excessive  jdans  Lacritiqni  s'exej  dément 

contre  ses  propres  ouvrages  et  ceux  dos  autres;  il  ne  fermait  pas 
les  yeux  Bur  les  défauts  innombrables  de  la  versification  de  Riche- 
lieu, et  souvent  la  liberté  avec  laquelle  il  s'exprimait  U-de8Sns  avait 
paru  téméraire  aux  assistans;  mais  le  cardinal  lui  pardonnait  cette 
franchise  et  ne  s'en  offensait  pas,  à  cause  du  personnage  qui  ne 
transigeait  jamais  avec  sa  conviction  en  matière  de  belles-letti 
Claude  de  l'Estoile,  âgé  d'environ  trente  ans.  était  «  détaille  médio- 
cre et  fort  grêlé,  suivant  le  portrait  que  Pelisson  fait  de  lui  :  il  avait 

Leschei  eni  et  les  yen*  noirs,  le  i  isage  fort  pâle  et  fort  malgré .  gâté 
nis  barbe  en  quelques  endroits.  ■  Il  consacra  sa  \  ie  entière  à  la 
composition  de  deux  pièces  de  théâtre, outre  celles  qu'A  élaborait, 
sous  u>s  auspices  du  cardinal ,  a\  k  Corneille,  Rotron .  Boisrob 
et  Colletet. 

Guillaume  Colletet  avait  un  caractère  totalement  oppoaéacelni 
de  l'Estoile,  car  il  approuvait  et  louait  tout  sans  distinction  avet 
une  indulgence  que  son  confrère  de  I  i(  adémie  nommait  lâcheté; 
c'était  souvent  distraction  et  quelquefois  complaisance.  Il  ne  pou- 
vait s,,  résoudre  à  trouver  de  quoi  reprendre  dans  les  vers  du 


REVUE    DE    PARIS.  163 

cardinal,  et  quand  ces  vers  étaient  trop  longs  ou  trop  courts  de 
quelques  syllabes,  il  se  persuadait  sans  peine  qu'il  les  avait  mal 
entendus.  Il  no  manquait  pas  d'ailleurs  d'une  agréable  facilité  pour 
la  poésie  légère,  et  il  s'était  nourri  des  vieilles  rimes  du  xve  et  du 
XVIe  siècle,  lesquelles  lui  avaient  suggéré  le  projet  d'écrire  une  his- 
toire complète  des  poètes  français.  Il  possédait  l'humeur  la  plus  heu- 
reuse, toujours  égale,  toujours  enjouée;  sa  naïve  simplicité,  qui 
se  révélait  en  paroles  imprévues,  divertissait  fréquemment  le  car- 
dinal et  l'/Vcadémie  ;  il  était  pourtant  très  satisfait  de  son  sort,  avec 
le  produit  de  ses  livres  et  de  la  muniûcence  du  premier  ministre  : 
il  partageait  ses  momens  entre  Apollon ,  Vénus  et  Bacchus ,  ainsi 
qu'il  le  déclarait  lui-même  dans  ses  ouvrages.  Cette  disposition  à  la 
sensualité  anacréontique  respirait  sur  sa  bonne  physionomie  rieuse 
et  insouciante.  Son  habillement  était  l'image  du  désordre  de  ses 
idées  ;  tantôt  ses  chausses  se  trouvaient  mises  à  l'envers  ;  tantôt 
l'un  de  ses  pieds,  chaussé  d'une  bottine  ,  contrastait  avec  l'autre, 
chaussé  d'un  soulier;  tantôt  sa  chemise,  bouffante  autour  des  reins, 
avait  trempé  dans  l'encrier;  tantôt  sa  collerette  semblait  avoir 
traîné  dans  la  crotte  :  on  n'avait  pas  mémoire  qu'il  eût  lavé  ses 
mains  et  coupé  ses  ongles. 

—  Bonjour,  messieurs,  leur  dit  le  cardinal  en  réponse  à  leurs 
saluts  respectueux;  avons-nous  écrit  quelque  chose  de  bon  ce 
matin? 

—  Quant  à  moi,  monseigneur,  reprit  l'aret  que  ses  confrères 
avaient  laissé  passer  le  premier  par  uno  déférence  accordée  à  la 
faveur  dont  il  jouissait  auprès  de  Richelieu ,  je  n'ai  pas  marié  deux 
rimes  ensemble  depuis  quinze  jours,  et  si  je  manquais  d'appétit, 
je  croirais  vraiment  que  je  suis  déjà  mort  des  pieds  à  la  tète, 
comme  Malherbe  ou  Virgile,  ce  qui  me  rend  tout  perplexe  et 
confus. 

—  Bu  effet,  monsieur  l'aret,  je  vous  trouve  mauvais  visage  au- 
jourd'hui; d'où  vous  vient  cette  fâcheuse  situation  d'esprit? 

—  Rétaffl  monseigneur,  lorsque  Castor  est  aux  enfers,  Pollux 
ne  saurait  se  plaire  sur  la  terre  :  Boisrobort  réside  à  son  abbaye 
de  Chàtillon. 

—  INiisM'-t-il  v  faire  pénitence  et  n  corriger  de  sa  fourberie! 

repartit  le  cardinal ,  qui  essaya  dte  paraître  fei  me  et  qui  ne  put  re- 
tenir un  soupir. 


16i  REVCE   DE    PARIS. 

—  Monseigneur,  dit  Colletet  en  se  grattant  l'oreille,  M.  Bau- 
doin m'annonce  qu'on  imprime  notre  Comédie  det  Tuileries. 

—  C'est  moi  qui  lui  en  ai  donné  l'ordre  avant  que  de  partir,  ré- 
pondit le  cardinal  qui  suivait  évidemment  une  idée  triste;  il  s'est 
chargé  d'y  mettre  une  préface  de  sa  façon,  où  il  dira  avec  quelle 
magnificence  cette  pièce  fut  représentée  à  la  cour... 

—  Oui,  monseigneur,  répliqua  Colletet  en  se  grattant  le  men- 
ton, II.  de  Boisrobert  avait  merveilleusement  dirigé  les  décora- 
tions du  théâtre. 

—  Les  décorations  n'ont  pas  nui  au  succès,  dit  Richelieu  avec 
mélancolie;  mais  ce  fut  la  conduite  de  la  pièce  qu'on  admira  da- 
vantage. 

—  II  n'en  devait  pas  être  autrement,  puisque  vous  aviez  dressé 
le  canevas  de  la  comédie  d'après  les  avis  de  M.  de  Boisrobert.  Le 
style  de  l'ouvrage  ne  fut  pas  moins  goûté,  parce  que  M.  de  I!"isro- 
bert  y  avait  mis  la  main.  Je  voudrais  qu'il  se  trouvât  céans  pour 
rendre  un  oracle... 

—  Lequel?  interrompit  le  cardinal  que  le  nom  de  Boisrobert 
attendrissait  visiblement,  malgré  les  efforts  qu'il  faisait  pour 
simuler  l'indifférence;  nous  sommes  ici  on  état  d'opiner  sur  le< 
questions  les  plus  ardues  de  grammaire  et  de  poésie,  ce  ne  semble. 

—  C'est  au  sujet  d'une  expression  des  six  vers  du  monologue 
pour  lesquels  vous  m'avez  donné  cinquante  pistoles  en  me  disant 
que  le  roi  n'était  point  assez  riche  pour  payer  tout  le  reste;  on 
voit  dans  ma  description. 

La  cane  s'humecter  de  la  bourbe  «le  l'eau... 

—  Je  prétends  que  la  peinture  Ml  fausse,  interrompit  L'Estoile 
avec  brusquerie;  j'ai  vu  mainte  f«>is  des  canes  domestiques,  mais 
je  vous  jure  qu'elles  auraient  été  bien  étonnées,  ri  Quelqu'un  letU 
eût  parlé  de  i"  humecter  de  la  bourbe  de  l'eau. 

— Voilà  lepoinl  qu'il  faudrait  décider,  répliqua  Colletet,  qui  avait 
l'habitude  de  consulter  sa  serrante  Claudine  ou  Boisrobert  dans 
toutes  les  difficulté!  de  langue,  de  pi  osodie  ou  «le  goût.  le  tonnai- 

terais  que  la  cane  elle-même  pût  nous  mettre  d'accord  là-dessus. 

—  Eu  vérité,  je  sens  naître  des  scrupules  à  l'égard  de  CC  vers 

qui  me  paraissait  d'abord  si  beau,  dit  le  cardinal  distraitement. 

—  Boisroberta  passé*  '»mlamnation  sut  ce  vers,  reprit  l'Estoile. 


REVUE   I>E    PARIS.  16> 

car  il  me  dit  que  l'on  ne  savait  pas  comment  la  cane  s'humectait 
ainsi,  et  qu'elle  prenait  peut-être  un  clystère  selon  la  formule  du 
médecin  des  canards. 

—  La  sentence  est  juste,  n'importe  qui  l'a  portée,  dit  le  car- 
dinal en  y  applaudissant  avec  enthousiasme;  le  verbe  s'humecter 
veut  un  régime,  et  je  suppose  que  la  cane  s'humecte  l'estomac. 
Changeons  le  vers,  de  la  sorte  : 

La  cane  barboter  dans  la  bourbe  de  l'eau. 

— Permettez-moi,  monseigneur,  de  m'en  référer  au  sentiment  de 
M.  (Je  Boisrobert,  répondit  Colletet  peu  satisfait  de  la  correction... 

—  Eh  bien!  messieurs,  avez-vous  travaillé  à  notre  tragi-comédie 
de  l' Aveugle  de  Smijrne?  dit  le  cardinal  pour  détourner  l'entretien 
dans  lequel  revenait  sans  cesse  le  nom  de  Boisrobert  qu'il  enten- 
dait avec  plaisir  et  avec  dépit  à  la  fois. 

—  Nous  n'avons  pas  le  courage  de  travailler  lorsque  Boisrobert 
n'est  plus  là  pour  nous  égayer,  répondit  l'Estoile. 

—  Le  diable  emporte  votre  Boisrobert!  s'écria  le  cardinal  irrité 
de  l'insistance  qu'on  mettait  à  lui  adresser  le  conseil  de  faire  cesser 
la  disgrâce  de  son  favori.  A  vous  entendre,  messieurs,  on  penserait 
que  Boisrobert  est  de  ces  gens  qu'on  est  en  peine  de  remplacer! 
Et  M.  de  Bautru  ,  où  donc  est-il  allé?  ajouta-t-il  après  un  instant 
de  silence;  serait-il  malade  d'avoir  essuyé  quelque  bastonnade? 

—  Vous  ne  la  lui  ferez  pas  donner,  monseigneur,  pour  être  allé 
voir  son  ami  Boisrobert  dans  l'exil?  dit  hardiment  Faret. 

Le  cardinal  de  Bichelieu  tomba  tout  à  coup  dans  un  morne 
abattement  :  il  se  reprochait  d'avoir  éloigné  le  seul  homme  qui  lui 
était  devenu  indispensable  et  qui  l'empêchait  de  sentir  l'amertume 
du  pouvoir;  il  souhaitait  dès-lors  le  revoir  auprès  de  lui,  car  il  ne 
se  dissimulait  pas  que ,  depuis  la  perte  de  ce  courtisan  facétieux ,  il 
était  en  proie  à  une  tristesse  dont  les  progrés  atteindraient  bientôt 
sa  santé  ;  mais  il  avait  congédié  Boisrobert  avec  trop  d'éclat,  pour 
que  le  rappel  de  cet  abbé  n'eût  pas  besoin  d'être  motivé  d'une 
façon  éclatante.  Le  cardinal  ne  doutait  plus  que  Boisrobert  fût  le 
rentable  auteur  de  la  lettre  attribuée  à  Balzac,  et  il  comprenait 
que  ^.i  dignité  de  ministre  était  intérêt»  a  punir  une  pareille 
effronterie.  Cependant  la  conduite  de  Balzac,  rerusant  arec  dédain 
le  titre  d'académicien,  quoiqu'il  touchât  la  pension  affectée  à  ce 


166  REVCE    DE   PARIS. 

titre,  diminuait  beaucoup  aux  yeux  du  cardinal  la  faute  de  Bois- 
robert,  qui  avait  l'air  d'avoir  agi  dans  cette  circonstance  pour  châ- 
tier un  superbe  au  profit  de  l'Académie  française. 

Le  bruit  d'une  canne  frappée  à  intervalles  égaux  contre  le  plan- 
cher annonça  la  venue  de  François  Ckois.  Habile  docteur  de  la  fa- 
culté de  médecine  de  Montpellier  et  médecin  ordinaire  du  cardinal 
de  Richelieu,  Citois  avait  acquis  une  influence  presque  absolue  sur 
l'esprit  de  son  malade,  en  ne  le  contrariant  jamais,  et  en  lui  admi- 
nistrant le  moins  de  remèdes  possible  ;  mais  aussi  en  parlant 
de  tout,  excepté  de  l'art  qu'il  pratiquait ,  et  en  ne  suivant  pas 
moins  convenablement  un  entretien  littéraire  que  politique.  11  était 
par  là  en  opposition  dire»  te  avec  les  médeeins  de  BOB  temps,  qui, 
de  même  qu'ils  portaient  la  robe  de  leur  état,  voulaient  que  leur 
langage,  hérissé  de  formules  grecques  et  latines,  servît  d'enseigne 
à  leur  science,  généralement  plus  chargée  de  mots  barbares  que 
d'idées  saines.  Citois,  qui  av. lit  alors  environ  soixante-trois  ans, 
offrait,  en  garantie  de  son  système  hygiénique,  m  tempérament 
robuste,  fortifié  par  rage,  M  inaccessible  a  toute  espèce  d'inlirmi- 
tés.  Son  long  nez,  semblable  à  un  bec  de  pélican,  se  livrait  seul  à 
des  excès  qu'Hippocrate  et  tialien  n'a \ aient  pu  prévoir,  cm  il  ab- 
sorbait, bon  an  mal  an  ,  autant  de  tabac  que  tous  les  nez  do  la 
Faculté  de  Paris  à  la  fois.  Aussi  ce  docteur  vantait-il  le  tabac  à 
l'égal  d''s  plus  renommés  spécifiques. 

—  Je  vois  avec  déplaisir  que  monseigneur  n'a  pas  dorai  encore 
son  sommeil  du  matin ,  dit-il  en  humant  une  large  prise  étalée  sur 
la  paume  de  M  main.  Tant  pis!  il  nous  faudra  faire  usage  de  la 
saign<  ■>•  tt  des  purgatifs  pour  éteindre  la  chaleur  du  sang. 

—  .Mon  ami  (at"i>,  |  suis  donc  bien  mal,  reprit  le  cardinal  en 
se  tAtant  le  pouls,  puisque  rous  songe/,  à  me  purger  et  me  saigner? 

—  Nous  ne  mourrez  pas  aujourd'hui  ni  demain  cependant  ;  mais 
cet  état  «le  malaise  et  de  langueur  ne  saurait  durer  sans  amener 
des  accidens  fort  périlleux.  -  à,  parlons  d'autre  chose,  monsei- 
gneur :  on  m'écrit  de  >.unl-(_iennain  que  le  roi  s'ennuie  de  \otre 
absence... 

—  Citais,  parlez-moi  de  ma  sauté,  qui  m'importe  davanta 
.l'espérais  que  le  changement  d'air  dissiperait  l'humeur  mêla  m  <>- 
liqur  dont  je  suis  atteint:  m.iis  il  me  semble,  au  contraire,  qu'elle 
augmente  depuis  mon  arrivée  ici.  Mes  batimens,  mes  jardins,  ma 


REVUE   DE   PARIS.  167 

bibliothèque,  tout  me  déplaît,  et  je  me  demande  ce  que  je  viens 
chercher  au  milieu  des  maçons,  des  verriers  et  des  ornemanistes. 
J'ai  des  tristesses  mortelles  sans  aucun  motif,  de  sorte  que  je  les 
attribue  à  mauvais  présage,  et  je  me  persuade  que  quelque  grand 
malheur  est  près  de  fondre  sur  ma  fortune. 

—  Vous  n'avez  pas  d'autre  malheur  à  craindre,  monseigneur, 
que  de  devenir  hipocondre  et  de  tomber  dans  un  profond  dégoût 
de  toute  chose. 

—  En  effet,  je  me  sens  saisi  de  langueurs  inaccoutumées,  qui 
font  que  je  n'ai  de  plaisir  à  rien,  et  que  je  cesse  même  de  manger. 
Mon  ami  Citois,  ne  me  laissez  pas  dépérir,  je  vous  conseille,  et 
guérissez-moi  avant  que  la  maladie  soit  incurable,  car  j'ai  besoin 
de  vivre  encore  six  ou  huit  ans  pour  accomplir  la  tâche  que  je  me 
suis  donnée.  Comment!  monsieur  Citois,  vous  n'avez  pas  dans  votre 
sac  quelque  recette  souveraine  contre  l'ennui? 

—  C'est  vous  qui  le  dites  ,  monseigneur  :  l'ennui  seul  vous  tue. 
Eh  bien!  n'attendez  pas  qu'il  y  parvienne,  et  tuez-le  d'abord. 

—  Prétez-moi  les  armes  qu'il  faut  pour  remporter  cette  victoire 
difficile;  écrivez  une  belle  ordonnance ,  que  je  graverai  en  lettres 
d'or,  si  elle  réussit. 

Citois  prit  une  plume,  et  se  contenta  d'écrire  ces  deux  mots  sur 
la  garde  de  la  première  pièce  de  Bûisrobezt,  la  Liàmène  vu  Œeu- 
reuse  tromperie ,  que  le  cardinal  avait  relue  pendant  la  nuit:  Uecipe 
Boisrobkrt.  Il  apposa  son  seing  doctoral  an  bai  tte  ordon- 

nance, qui  assimilait  Boisrobert  à  une  potion  curative,  et  qui  re- 
mettait à  la  discrétion  du  cardinal  le  soin  de  fixer  la  dose  du  re- 
mède. Après  avoir  porté  ce  coup  dé)  isif  en  faveur  do  son  ami,  le 
médecin  en  attendit  l'effet  avec  confiance,  et  engloutit  dans  ses 
larges  narines  deux  pincées  de  tabac  parfumé.  Richelieu  reçut  le 
li\i'  et  l'empress  i  d'y  chercher  la  bienfaisante  formule  qui  allait 
le  sauver  de  1  hypocondrie.  Il  ne  put  s'empêcher  de  rire  «lu  moyen 
ingénieux  employé  par  Cilois  pour  plaider  la  eause  de  BoiSTObe]  t , 
et  ce  fut  encore  au  nom  de  Boisrobeit  que  le  ministre  fut  redeva- 
ble de  ce  retour  de  gaieté,  qui  lui  parut  du  meilleur  augure,  et 
qui  commença  sur-Je-champ  sa  guérison. 

Tout  à  coup  on  sonna  de  la  trompe  sous  lr>  fenêtres  du  cardi- 
nal, comme  na  avait  alors  coutume  de  laite  au  départ  et  à  l'arrivée 
I.    «aidiii.il  sedi         -'H  son  séant,  écouta  impa- 


168  REVrE    DE    PARIS. 

tiemmcnt  la  fanfare,  à  laquelle  se  mêlait  le  tintement  des  grelots 
que  secouaient  les  chevaux  de  la  poste,  et  envoya  l'abbé  de  La 
Roche  au-devant  des  dépêches,  qu'on  apportait  sans  doute  de  la 
cour.  Mais  l'abbé  rentra  les  mains  vides,  en  disant  que  c'était 
M.  de  Boisrobcrt  qui  arrivait  d'Angoulème  à  franc  étrier,  et  qui 
demandait  à  être  introduit  sans  retard  auprès  de  son  éminence. 
Richelieu,  que  la  recette  prescrite  par  C.itois  avait  disposé  à  lin— 
dulgence,  ne  fut  pas  maître  d'une  vive  émotion  de  surprise  et  de 
joie  en  apprenant  subitement  que  son  cher  et  fidèle  Boisrobcrt  lui 
était  rendu  :  deux  larmes  brillèrent  dans  ses  yeux,  et  un  sourire 
malin  agita  ses  lèvres.  Tandis  qu'il  s'efforçait  de  s'affermir  contre 
cette  disposition  à  l'attendrissement,  que  provoquerait  (forant! 
la  vue  de  Boisrobcrt,  il  sentit  combien  il  était  réellement  attaché 
à  ce  fourbe,  à  cet  impudent  faussaire,  à  ce  spirituel  et  plaisant 
conteur. 

—  Boisrobcrt!  s'écria-t-il  en  riant  déjà  ;  d'où  revient-il  ainsi  par 
la  poste?  Est-il  allé  jusqu'à  Borne  pour  s'y  faire  absoudre  de 
impiétés? 

—  Non,  monseigneur,  reprit  Faret  ;  il  est  allé,  en  qualité  de 
champion  de  l'Académie,  venger  et  soutenir  l'honneur  de  notre 
compagnie. 

—  Voici  que  ma  recette  opère  d'avance,  dit  CitOÎS.  l'ouï  \ous 
faire  reprendre  Boisrobcrt  en  amitié ,  il  ne  faut  que  dorer  la  pilule. 

Boisrobcrt  s'était  préparé  pour  cette  réception  en  se  couvrant 
de  poussière,  comme  s'il  venait  de  traverser  les  sables  de  l'Afri- 
que, quoique  la  boue  des  chemins  et  la  pluie  tombant  à  lots  nui- 
sissent un  peu  à  la  rraisemblance  de  cette  livrée  poudreuse.  11 
s'élança  dans  la  chambre,  tout  botté  et  tenant  en  main  un  fouet  de 
poste.  On  eût  dit  qu'il  descendait  de  Cheval,  sans  avoir  quitté  la 
selle  pendant  trente  lieues.  Il  courut  se  jeter  à  genOUI  devant  le  lit 
du  cardinal,  qui  lui  tendit  la  main  avec  bonté  et  l'accueillit  d'un 
regard  où  son  pardon  était  écrit.  Mais  BoisrobeH  voulut  proloo 
une  situation  dans  laquelle  il  éprouverait  s'il  n'avait  rien  perdu  de 

son  empire  sur  le  ministre,  et  il  continua  de  mouiller  «le  larmes  la 
main  de  son  maître,  sans  lever  la  tôte ,  en  poussant  des  soupirs  et 

do  sanglots  à  fendre  l'ame.  Le  cardinal,  qui  redoutait  C6S  lemoi- 

gnages  d'affection  capables  d'ébranler  son  apparente  inflexibilité, 
esta]  i  de  calmei .  par  de  douces  et  bleui  cillantes  paroles,  le  trop 


REVUE   DE    PARIS.  169 

sensible  Boisrobert,  qui  redoublait  de  marques  de  repentir  et  de 
bonheur,  en  refusant  de  s'asseoir,  comme  l'en  priait  le  ministre. 

—  >"on ,  monseigneur,  s'écria-t-il  enfin  avec  ses  grands  airs  de 
comédien;  je  veux  vous  adorer  à  deux  genoux  jusqu'à  la  fin  des 
siècles  ;  je  veux,  en  cette  humble  posture,  vous  remercier  de  m'a- 
voir  ressuscité  du  tombeau  de  ma  disgrâce,  et  vous  supplier  de 
laisser  seulement,  pour  ma  nourriture,  tomber  sur  moi  quelques- 
uns  de  vos  regards  de  bonté.  Jetais  néanmoins  innocent  du  crime 
pour  lequel  vous  m'aviez  banni  de  votre  précieuse  présence,  car 
je  fusse  mort  à  vos  yeux  ,  si  j'en  avais  été  coupable,  monseigneur. 

—  Ça,  LeBo'i»,  interrompit  le  cardinal  d'un  ton  moitié  riant 
moitié  sévère,  je  te  dispense  de  mentir  pour  gagner  ton  absolution. 

—  Mentir  !  monseigneur,  mentir  à  votre  éminence  !  s'écria  Bois- 
Tobert,  renouvelant  ses  lamentations.  J'aimerais  mieux  lire  tout 
d'une  haleine  quelque  comique  tragédie  du  bonhomme  Mayret  ou 
admirer  les  écrits  de  Sorel  ! 

—  Enfin,  Le  Boû,  le  pa  -  I  mort,  ne  le  rappelons  pas  à  la  lu- 
mière, de  peur  qu'il  ne  gâte  encore  le  présent.  Je  te  pardonne  la 
fausse  lettre  que  tu  as  mise  sur  le  compte  de  cet  honnête  M.  de 
Balzac ,  à  condition  que  tu  lui  enverra-  une  èpttre  d'excuses... 

—  Eh!  de  quoi  m'excuserai-je ,  monseigneur?  répliqua  Boisro- 
bert, qui  s'aperçut  bien  que  l'absence  n'avait  pas  diminué  son  pou- 
voir sur  l'esprit  de  Richelieu  et  qui  tira  de  cette  conviction  une 
nouvelle  audace  :  je  ferai  ce  qui  vou>  plaira,  mai>  voulez-vous 
que  je  m'excuse  du  style  affecté  des  lettres  de  M.  de  Balsac,  par 

mple?  Aux  autres  le  péché,  à  moi  la  pénitence  1... 

—  Non,  Le  Bois,  tout  est  pardonné,  tout  est  oublié  ,  pourvu 
que  tu  renonces  au  mensonge ,  du  moins  dans  la  pratique  de  notre 
ami' 

—  l'oint,  monseigneur  :  je  m'excuserai  de  l'enflai  -  i  au- 
vretés,  des  choses  triviales,  des  mutes  contre  la  langue  et  la 

>n ,  qu'on  trouve  à  chaque  ligne  dans  les  ouvrages  du  sienr  de 
Bals*  :  je  m'en  oserai  de  l'orgueil  insolent  qui  fait  que  ledit  sieur 
de  i',  il/  mieux  en  -a  personne  que  le  corps  académique 

tout  entier:  je  m'excuserai  de  l'outrecuidance  incomparable  d< 

it  H  ilzac  qui  dédaigne  de  vous  dédier  ses  In  res  :  je  m'excuse- 
rai de  la  grossière  impolitesse  dn  même  écrivain  qui  ne  se  rend 

a  rotre  invitation  de  venir  à  la  cour:  je  m'excuserai  encoi 

TOME  XLIII.      jlil:  U 


170  REVUE  DE   PARIS. 

s'il  vous  plaît,  de  ce  que  le  grand  et  illustre  M.  de  Balzac  a  jeté 
aux  chiens  son  véritable  nom  de  famille ,  qui  est  Guez,  pour  usur- 
per une  feinte  noblesse.  N'est-ce  point  assez  d'excuses ,  monsei- 
gneur? Faut-il  de  plus  en  faire  sur  l'ignorance  de  ce  personnage 
qui  ne  sait  pas  seulement  l'orthographe,  quoiqu  il  t  i--<-  ambiant 
de  connaître  à  fond  les  anciennes  littératures,  la  philosophie,  la  reli- 
gion et  toutes  les  sciences?  Oh!  les  sujets  d'excuse  ne  manqueront 
pas,  en  cas  que  je  prenne  tous  ceux  que  me  prête  le  sieui  de  Balzac,  et 
dam  i '■'  lms,  vous  serez  plus  indulgent  que  sensé,  à  vous  accor- 
dez rémission  des  toits  que  je  confesserai  au  nom  du  plus  \ain, 
du  plus  sot,  du  plus  ridicule  et  du  plus  inconsidéré  des  hommes. 

—  Hotàl  cet  acharnement  prouve  que  lu  ne  crois  pas  possible 
d'abattre  d'un  seul  coup  ton  ennemi  !  répliqua  Lt  cardinal,  qui  n'a- 
vait pas  trouvé  le  moyen  de  placer  un  mot  dans  cette  ironique  al- 
locution que  Boierobert  débitait  d'un  ton  chaleureux  soutenu  par 
un  jeu  de  physionomie  et  un  geste  animés.  Entre  nous,  on  imagi- 
nerait volontiers  que  tu  es  jaloux  de  M.  de  Bal/.at  .' 

—  Je  nu  le  dirais,  vous  n'y  voudriez  pas  croire.  J'attendrai 
qu'on  m'apprenne  s'il  a  l'estomac  bon  el  s'il  n'est  point  incommodé 
de  goutte,  de  gravelle  et  autres  infirmités,  pour  déclarer  ce  que 
je  lui  envie  de  son  tempérament. 

—  Ouel  sévère  jugement  tu  portes  de  ce  fameux  auteur!  c'est 
que  tu  lui  gardes  rancune  d'avoir  été  la  cause,  même  involontaire, 
de  ta  dis;; race?  Kh  bien!  je  lui  écrirai  de  ma  propre  main  et  je 
le  prierai  de  vouloir  bien  te  tenir  pour  excusé  en  restant  acadé- 
micien... 

—  L'est  une  démarche  qui  n'est  plus  à  refaire ,  dit  d'un  air 
mystérieux  lloisrobeii  m  >.n  tant  de  sa  poche  une  lettre  qu'il  pré- 
senta cachetée  an  cardinal;  roks  la  i épouse  à  la  lettre  audacieuse 
<pie  roui  a  écrite  ce  personnage  pour  se  détendre  d'être  de  T  Aca- 
démie. 

—  La  dernière  lettre  dont  tu  parles  était  peut-être  suppos 
comme  la  première  .Mit  le  cardinal  étonne,  qui  prit  celle  qu'on  lui 
offrait  et  la  regarda  de  tous  côtél  avant   de   rompre  le  cachet; 
dis-moi  laquelle  des  deux  je  dois  croire?  Ni  I  une  ni  l'auti. 

—  Nous  a\e/  en  main  le  mot  de  l'énigme,  répondit  solennelle- 
ment Boisroberl:  mais  )(>  veux  bien,  par  (orme  de  prologue  à  ce 
que  renferme  ce  papier,  vous  conter  en  peu  de  mots  mon  histoire. 


REVCE   DE    PARIS.  171 

Lorsque  vous  m'exilâtes  dans  mon  abbaye  de  Giâtillon ,  j'y  allai 
pour  invoquer  l'Esprit  saint  et  j'y  restai  dix  jours  que  j'employai  à 
prier,  à  jeûner,  à  vivre  comme  un  anachorète,  jusqu'à  ce  que  j'eusse 
fait  ample  provision  des  grâces  d'en  haut;  ainsi  pourvu,  je  fis 
vœu  de  ne  point  m'arrêter  sous  un  toit  avant  d'avoir  obtenu  ré- 
paration de  l'injure  faite  à  l'Académie  et  à  votre  éminence  :  ce  fut 
à  la  bicoque  du  sieur  de  Balzac  que  je  m'arrêtai  pour  le  sommer 
de  rétracter  la  lettre  qui  vous  a  si  fort  offensé,  ou  bien  d'accepter 
un  cartel  de  la  part  de  messieurs  de  l'Académie. 

—  Un  cartel!  s'écria  le  cardinal  se  méprenant  sur  le  sens  de 
cette  expression  employée  au  figuré;  et  les  édits  contre  les  duels? 

—  C'eût  été  un  combat  purement  littéraire,  monseigneur,  dans 
la  lice  de  la  grammaire  et  de  la  poésie,  dit  Boisrobert,  qui  avait 
retardé  jusque-là  l'ouverture  de  la  lettre  :  j'aurais  voulu  vous 
donner  ce  raTe  spectacle,  qui  vous  eût  diverti  certainement;  mais 
le  sieur  de  Balzac  craignit  de  se  commettre  avec  un  champion  armé 
à  l'avantage,  et  préféra  se  confesser  vaincu  plutôt  que  d'en  \enir 
aux  mains. 

—  «  Monseigneur,  lut  alors  à  demi-voix  le  cardinal,  qui  avait 
ouvert  la  lettre  en  brisant  le  cachet  dans  l'empressement  de  sa 
curiosité,  je  ne  sais  si  je  dormais  ou  rêvais  quand  j'adressai  à  vo- 
tre éminence  une  requête  tendant  à  ce  que  je  demeurasse  exempt 
du  titre  et  des  devoirs  d'académicien  :  la  vérité  est  que  j'avais  en 
ce  moment-là  perdu  le  sens  et  la  mémoire,  comme  je  m'en  accuse 
maintenant  avec  un  prodigieux  remords;  poussez  donc  la  magna- 
nimité jusqu'à  mettre  en  oubli  cette  dernière  et  impertinente  épi— 
tre,  innqnam  irçjri  smnnia  (lorsque  je  l'écrivis,  en  effet ,  j'étais  ma- 
lade d'avoir  vendangé  mon  clos) ,  et  ne  faites  étal  que  de  la  pre- 
mière,  adressée  on  remerciement  à  l'Académie  française,  l«>r  stpie 
le  digne  et  vénérable  abbé  de  lloisrobert  m'eut  donné  avis  de  ma 

'  ption.  J'ai  délivré,  de  bonne  volonté  et  s;ms  \  être  eoniraint, 
le  prêtant  aveu,  revêtu  de  mon  seing,  entre  les  mains  de  cet  ex- 
cellent M.  de  lloisrobert,  avec  autorisation  d'en  faire  tel  usage  qui 
lui  conviendra,  et  de  pin  ,  je  l'ai  prié  d'être  mon  interprète  pas- 
Bionné  auprès  de  votre  àminenceel  de  messieurs  ae  l'Académie. 
Kn  foi  de  quoi,  et  pour  attester  aussi  que  je  suis  amoureux  de 

votre  gloire,  monseigneur,  j'ai  signé  de  Balzac.  « 

—  Que  vous  en  semble,  monseigneur?  demanda  fièrement  Hois- 

12, 


17-2  REVUE    DE   PARIS. 

roberl  :  ne  suis-je  pas  pleinement  j 1 1  - 1 i I ï «'* ,  et  faut-il  encore  que  je 
m'excuse? 

—  En  effet,  la  pièce  est  en  rè<jle,  reprit  le  cardinal  en  l'exami- 
nant de  plus  près,  et  M.  de  Balzac  est  devenu  fou,  à  moins  que  tu 
ne  sois  le  plus  grand  imposteur  de  la  chrétienté. 

—  J'aime  mieux  que  le  sieur  de  Balzac  soit  devenu  fou  à  lier,  si 
vous  le  trouvez  bon ,  monseigneur. 

—  Je  reconnais  l'écriture  et  la  signature  de  Balzac,  répliqua 
Richelieu,  dont  les  soupçons  ne  résistèrent  pas  à  cet  examen,  et 
surtout  à  l'air  de  véracité  que  Boisrobert  savait  si  bien  prendre; 
mais  néanmoins  je  ne  comprends  pas  quel  mobile  a  fait  agir  le 
sieur  de  Balzac  dans  celte  occasion. 

—  Vous  le  comprendrez  en  moins  de  paroles  qu'il  n'en  a  fallu 
pour  le  lui  faire  comprendre  :  je  suis  armé  à  rimpro\  iste  «  In ■ 
déserteur  de  l'Académie  et  l'ai  trouvé  habillé  de  taffetas  inearna- 
din,  se  promenant  dans  son  clos,  au  son  de  deux  cornemuses  qui 
le  suivaient  pour  sa  1  e<  i  ration.  Je  suis  entré  aussitôt  BD  matière 

et  lui  ai  reproché  son  procédé  malhonnête  envers  rotre  emineaoe, 
ainsi  qu'envers  l'Académie.  Il  m'avoua,  non  sans  confusion,  qu'il 
s'était  décidé  à  se  retirer,  en  désavouant  son  ancienne  lettre  ou  il 
acceptait  l'honneur  que  lui  lit  l'Académie,  parce  qu'il  avait  été 
averti  que  tout  académicien  sérail  obligé  de  faire  un  discours  sur 
un  sujet  quelconque  et  de  le  prononcer  dans  notre  assemblée.  Je 
le  tranquillisai  là-dessus,  et  lui  déclarai  que.  malgré  noti  8  délibé- 
ration du  mois  de  janvier  passé,  il  poui  ait  se  dispenser  de  venir  à 
Paiis  et  même  d'envoyer  son  discours.  Mais  comme  il  ne  se  sou- 
ciait pas  néanmoins  de  <  hanger  encore  nue  fois  de  i  ésolution  et  de 
se  replanter  académicien ,  je  lui  annonçai  fort  gravement  que  tous 

ses  confrères  se  vengeraient  de  SOU  incongruité  en  le  déliant  publi- 
quement de  résoudre  quelque poinl  difficile  de  la  grammaire,  et  en 
dressant  une  critique  lies  rigoureuse  de  son  recueil  (h1  lettrei 

—  .M.  Vaugelas  disait   l'autre  jour  en  pleine  Académie,  inter- 
rompit l'Estoile,  que  !<•  Bieur  de  Balzac .  a  force  de  raffiner  la  lan- 
gue, lui  èier. m  toute  sa  trempe  et  la  rendrait  de  fort  maui 
usage.  M.  Chapelain,  dont  l'opinion  est  de  poids,  a  prétendu  que 

<e  i.illineur  passait  son  temps  à   fuir  les  idées  et  à  roiuii  a| 
les  mois. 

—  Chapelain  le  ménage,  reprit  brusquement  Faret;  Qiapelain 


REVCE   DE   PARIS.  173 

ie  bourre  d'éloges;  Chapelain,  dans  les  lettres  qu'il  lui  écrit,  le 
traite  de  génie. 

—  C'est  afin  qu'on  le  traite  de  même  sorte  dans  les  réponses, 
répliqua  Boisrobert  :  tel  est  le  propre  de  Chapelain,  qui  saluerait 
un  oison  pour  en  être  salué.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  sieur  de  Balzac 
ne  s'aventura  pas  à  encourir  le  jugement  de  l'Académie,  et  con- 
sentit à  signer  tout  ce  qu'on  voudrait,  à  condition  qu'il  ne  serait 
en  aucun  cas  mandé  à  Paris,  et  qu'on  le  dispenserait  de  travailler 
au  dictionnaire. 

—  Cette  condition  est  impertinente!  dit  le  cardinal,  qui  crut  y 
voir  son  honneur  intéressé;  le  sieur  de  Balzac  a  juré  de  me  con- 
trecarrer en  toute  chose,  et  de  se  refuser  à  tout  ce  qui  peut  me 
plaire;  ainsi,  non  seulement  il  s'efforce  de  jeter  du  blâme  et  du 
mépris  sur  l'Académie  que  j'ai  fondée  et  que  je  protège,  mais 
encore  il  se  raille  de  mon  autorité  et  de  ma  puissance,  en  s'obstï- 
nant  à  ne  point  sortir  de  sa  maison  et  à  repousser  incivilement 
toutes  les  invitations  pressantes  qu'on  lui  fait  de  se  montrer  un 
peu!  Sur  ma  parole!  j'étais  insensé  de  vouloir  tirer  de  sa  tannière 
cette  bête  fauve! 

—  Qu'est-ce  qui  l'attache  avec  tant  de  force  à  son  petit  patri- 
moine? demanda  le  médecin  Citois;  est-il  avare,  goutteux,  para- 
lytique ou  cul-de-jattc? 

—  Il  craint  sans  doute  que  sa  servante  ne  lui  préfère  quelque 
manant? objecta Colletet,  qui  était  Ini-méme  très  friand  des  amours 
ancillaires,  et  qui  venait  de  se  marier  pour  la  troisième  fois  avec 
une  de  ses  servantes.  Ne  retournerons-nous  pas  bientôt  à  Paris, 
monseigneu  ri 

—  Certainement  le  sieur  de  Balzac  est  enchaîné  par  quelque 
tendu-  sentiment  an  pays  qu'il  habite,  dit  le  cardinal,  que  cette 
réflexion  rendit  pensif. 

—  J'ai  oui  raconter  que  If.  de  Balzac  rivait  dans  ses  terres  avec 
l'ombre  de  l'Astrée,  répliqua  l'Estoile.  Voilà  le  mot  de  l'égnime. 

—  le  le  trouve  ailleurs,  ne  tous  déplaise ,  repartit  Boisrobert  : 
M.  de  Balzac  ne  reste  confiné  dans  son  pigeonnier  depuis  pins  de 
quinze  ans,  que  pour  faire  pièce  ;'i  rotre  éminen 

—  A  moi?  s'écria  l<'  cardinal ,  tout  disposé  .1  r<  <  evoir  une  im- 
itai défavorable  à  Balzac;  quel  rapport  existe-t-il  entre  moi 

••t  le  sieur  de  I5.il/ 


9lk  REVUE   DE   PARIS. 

—  Le  sieur  de  Balzac  se  persuade  qu'il  occupe  dans  les  lettres 
le  rang  que  vous  occupez  dans  l'état,  et  il  pense  que  rien  ne  man- 
querait à  votre  triomphe,  si  vous  parveniez  à  vous  emparer  de  lui 
et  à  le  traîner  captif  à  votre  char.  Jusque-la,  il  niera  que  l'empire 
du  monde  vous  appartienne. 

—  La  plaisante  folie  !  dit  Richelieu,  qui  prit  au  sérieux  cette 
flatterie  exagérée  de  Boisrobert;  ne  tient-il  pas  aussi  sa  cour  à 
Balzac? 

—  Assurément,  monseigneur;  cette  cour  se  compose  de  M"c  de 
Chenillae,  qui  était  encore  jeune  du  temps  du  roi  Henri;  d'un  se- 
crétaire, le  prieur  Ogier,  qui  a  joué  delà  plume  dans  les  querelles 
de  son  maître  avec  les  Feuillans;  d'un  valet,  d'une  cuisinière,  et 
d'une  servante  de  basse-cour. 

—  Laquelle  de  ces  deux  dernières  lui  sert  de  Minerve  et  de 
muse?  interrompit  Colletet,  enchanté  de  supposer  les  goûts  de 
Balzac  analogues  aux  siens. 

—  C'est  M"'  de  Chenillae,  qui,  de  concert  avec  le  prieur  Ogier, 
fait  et  parfait  les  ouvrages  de  M.  de  Hal/.ac.  lequel  est  et  MM  tou- 
jours un  lourdaud,  dépourvu  de  savoir  et  d'esprit ,  incapable  d'é- 
crire une  page  eu  bon  style,  et  pourtant  boufli  d'orgueil  et  l,m  i 
d'impudence. 

—  Le  panégyrique  se  sent  d'une  inimitié  manifeste  ,  dit  ai  riant 
le  cardinal;  les  ouvrages  publiés  sous  le  nom  de  M.  de  iakac  M 
le  cèdent  pas  en  urbanité  et  en  élégance  aux  meilleuis  que  pourra 
produire  M.  de  Voilure,  et  il  serait  iii|iiste  de  ne  pas  louer  Tail- 
leur du  Prime  y  quel  qu'il  soit. 

—  Quoiqu'il  soit,  monseigneur, c'est  vous-même<qui  L'aven  dit. 

Il  est  toujours  vrai  que  cet  auteur  ne  saurai!  être  le  sieur  de  I!al- 
zac  que  nous  connaissons. 

—  J'aurais  été  bien  aise  néanmoins  de  me  rencontrer  a\er  i  et 
écrivain,  que  je  n'ai  point  revu  depuis  qu'il  me  vint  prier  de  h' 
nommer  evèque. 

—  Auriez-vous  la  fantaisie  de  lui  accorder  aujourd'hui  ce  qu'il 
demandait  autrefois f  moftsejgnnwl  Je  gage  que  si  KM  lui  pro- 
posiez, la  plus  riche  abbaye  de  France,  il  ne  ferait  pas  s,  (  upule  de 
l'acce)  ter  moins  forcément  que  le  litre  d'académicien! 

—  Je  ne  le  nommerais  seulement  pas  i  liant  ru  de  la  >aintc-i.ha- 
pelle!  reprit   le  cardinal,    dont   l'antipathie  contre    Hal/ac   sciait 


REVUE    DE    PARIS.  173 

augmentée  par  les  insinuations  de  Boisrobert.  D'ailleurs,  puisqu'il 
s'imagine  être  presque  mon  égal ,  il  faudra  que  je  réclame  de  ses 
bontés  quelque  grâce  d'état. 

—  Demandez-lui,  par  exemple,  monseigneur,  dit  l'Estoile,  la 
licence  de  reconnaître  le  souverain  mérite  de  Voiture,  et  de  mettre 
ce  galant  écrivain  au  premier  rang  parmi  les  beaux  esprits? 

—  M.  de  l'Estoile  a  touché  la  véritable  cause  des  dépits  du  sieur 
de  Balzac  à  l'égard  de  l'Académie ,  reprit  Boisrobert,  qui  avait  di- 
rigé toute  cette  conversation  vers  un  but  qu'il  allait  atteindre  après 
avoir  préparé  le  chemin;  l'Académie  a  eu  le  tort  d'admettre  dans 
son  sein  M.  Voiture. 

—  On  conçoit  que  les  applaudissemens  obtenus  par  Voiture, 
dit  l'Estoile,  aient  donné  l'éveil  à  la  jalousie  de  M.  de  Balzac. 

—  If.  Voiture  est  un  charmaut  auteur,  ajouta  Colletet  en  se 
grattant  la  tète  ;  on  devrait  lui  ériger  des  autels  en  récompense  de 
ce  qu'il  nous  a  conservé  le  mot  car,  que  M.  de  Gomberville  vou- 
lait bannir  de  la  langue  et  que  l'Académie  défendait  bien  molle- 
ment pour  seconder  les  attaques  de  l'hôtel  de  Rambouillet. 

—  Voiture  me  semble  plus  noble  que  tous  les  Balzac  d'Angou- 
léme,  s'écria  Faret,  puisque  son  père  était  un  marchand  de  vins. 
C'est  dommage  qu'il  ne  boive  que  de  l'eau  pure,  au  lieu  de  rougir 
un  peu  celle  de  l'IIippocrène  et  du  Lignon. 

—  M.  Voiture  a  du  moins  l'honnêteté  de  ne  pas  rougir  de  son 
père!  répartit  le  médecin  promenant  sa  tabatière  à  la  ronde. 

—  J'estime  singulièrement  M.  Voiture,  dit  le  cardinal  satisfait 
de  trouver  un  prétexte  plausible  de  frapper  à  son  tour  sur  Balzac, 
j'apprécie  son  caractère  aussi  bien  que  son  talent,  et  je  ne  sais  s'il 
n'y  a  pas  autant  de  noblesse  dans  son  anie  que  dans  son  style.  Je 
me  souviendrai  toujours  qu'il  écrivit  au  doc  d'Orléans  ces  belles 
et  généreuses  paroles  :  <r  Ne  laissez  pas  plus  long-temps  un  homme 
qui  e>t  si  heureux  rengei  de  ses  ennemis,  el  eesseï  de  vou- 
loir du  mal  à  celai  qui  I»'  sait  tourner  à  sa  gloire,  et  qui  le  porte  si 

iragenaernent  »  M.  de  Balzac,  nonobstant  toni  ->oii  génie,  m 
réussirait  pas  à  forger  un  éloge  qui  ne  fût  plus  précieux,  et  je  me 

ù  du  parti  de  cet  aimable  Voiture,  contre  le>  entrepi 
de  >'»u  rirai  qu'il  ne  tardera  guéreà  surpasser.  Je  regrette  seule- 
meafl  de  ne  pasToir  en  race  le  sieur  de  Balzac ,  pour  lui  repro- 
cher aon  maurais  vouloir  envers  Toiture,  son  étrange  conduite 


17G  REVUE    DE   PARIS. 

envers  l'Académie,  ses  façons  inciviles  envers  moi,  et  en  outre, 
les  défauts  de  ses  livres,  le  faux  et  le  vulgaire  de  ses  sentimens, 
le  détestable  goût  de  ses  images,  le  phœbus  gascon  de  son  style... 
i — Eli  bien!  soyez  content,  monseigneur!  s'écria  Boisroberl  en 
allant  tirer  les  rideaux  de  la  fenêtre,  sur  les  vitres  de  laquelle 
étincelait  le  soleil  :  le  voici  lui-même  qui  vient! 

—  Oui  donc,  s'il  vous  plaît?  dit  Richelieu  surpris  du  bruit  qu'il 
entendait  au  dehors  et  se  levant  sur  son  séant  avec  anxiété. 

—  Le  sieur  de  Balzac,  qu'on  vous  amène  prisonnier  dans  votre 
château,  répondit  Uoisrobcrt. 

—  M.  de  Balzac!  s'écria  le  cardinal  riant  de  ce  qu'il  prenait  pour 
une  plaisanterie  de  son  favori,  est-ce  d'un  coup  de  baguette 
qu'il  a  été  transporté  ici  à  travers  les  airs? 

—  Il  n'y  a  pas  de  féerie  ni  d'enchantement  dans  ce  voyage,  ou 
plutôt  c'est  Bautruqui  a  joué  le  rôle  d'enchanteur. 

—  Bautrul  S'il  a  pu  achever  cette  épineuse  négociation  et  faire 
sortir  M.  de  Balzac  du  territoire  d'Ângouléme,  j  ■  ne  douterai  |  lus 
de  son  savoir-faire  d'ambassadeur!  Mais  n'est-ce  poinl  un  nou- 
veau conte,  Boisrobert,  et  M.  de  Balzac  est-il  à  Richeli 

—  Vous  le  verrez  tout  à  l'heure  en  personne,  monseigneur,  lors- 
que vous  serez  en  état  de  paraître  à  la  fenélre  ;  il  est  en  ba>  dans 
la  cour. 

—  On  ne  |r  voit  pas  encore,  dit  le  médecin  qui  s'était  approché 

delà  fenêtre  avec  les  académiciens  :  il  n'y  a  qu'un  carrosse  fermé. 

—  oh  !  le  singulier  carrosse!  s'écria  l'Estoile  :  il  ressemblée  celui 

que  le  roi  Henri  IV  avait  donné  à  sa  maîtresse  tiabriclle  d'Est! 

—  Il  ressemble  plutôt   à  celui  qui  mène  I  is  Comédiens  de  l'hôtel 

de  Bourgogne  à  la  foire  Saint-Laurent,  reprit  Colletet.  Ce  sont 
(\vs  comédiens  de  campagne,  qui  se  disposent  à  représenter  quel- 
que pastorale  ou  tragi-comédie  :  il  y  en  a  un  qu'on  prendrait  pour 
le  Matamore  do  l'Illution  comiqnet  si  cette  <  omédie  de  M.  Corneille 
avait  été  jouée  ailleurs  qu'en  ce  château,  l'été  dernier  ;  le  cocher 
cl  le  laquais  paraissent  velus  en  bergers;  mais  il  Luit  qu'ils  aient 

été  long-temps  mouillés,  puisque  leurs  habits  en  sont  totalement 

gâtés  cl  déteints. 

—  Quels  sont  ces  com  idie  i-,  /.  Bot  ?  demanda  If  card  nal .  qui 
avait  piété  l'oreille  i  la  description  faite  par  Colletet. 


REVl'E    DE    PARIS.  177 

—  C'est  Bautru  et  ses  valets  déguisés  avec  les  costumes  de  /'//- 
iusion  comique ,  répondit  Boisrobert. 

—  Oui,  c'est  M.  de  Bautru  lui-même  qu'on  voit  coiffé  de  ce  tur- 
ban, ajouta  Faret  qui  était  dans  le  secret  ainsi  que  les  autres. 

—  Quoi  !  M.  de  Balzac  est  arrivé  à  Richelieu  !  s'écria  le  cardinal 
s'abandonnant  enfin  à  un  vif  accès  de  gaieté  et  s'élançant  à  demi- 
nu  hors  de  son  lit,  pour  rejoindre  à  la  fenêtre  les  quatre  specta- 
teurs, qu'avait  attirés  l'entrée  du  carrosse  dans  la  cour;  je  verrai 
donc  M.  de  Balzac  ! 

—  Le  faquin  n'est  pas  digne  de  voir  un  si  grand  ministre  !  reprit 
Boisrobert,  qui  dès-lors  augura  bien  du  succès  de  son  invention. 

—  Mais  quel  est  l'objet  de  sa  venue?  dit,  en  se  retournant  vers 
Boisrobert,  le  cardinal,  trop  préoccupé  de  cette  visite  extraordi- 
naire, pour  remarquer  combien  peu  il  était  en  mesure  de  la  rece- 
voir ;  il  a  probablement  des  grâces  à  demander  :  je  suis  bien  aise 
qu'il  s'humilie. 

—  II  ne  s'humilie  pas,  ce  Titan  indomptable;  il  ignore  en  quel 
lieu  on  l'a  conduit;  il  ne  serait  point  ici,  je  vous  jure,  s'il  avait 
deviné  ce  qu'on  veut  faire  de  lui. 

—  Où  pense-t-il  être,  vraiment?  Le  château  cependant  n'est  pas 
si  mesquin,  qu'on  puisse  douter  que  j'en  sois  le  maître. 

—  D'abord ,  il  n'a  pas  eu  le  loisir  de  le  regarder,  puisqu'il  a  les 
veux  bandes;  en  outre,  il  se  figure  arriver  au  château  d'Arthénice. 

—  Ou  que  celte  Arthénice  qu'il  espère  rencontrer  ici?  Je 
ne  connais  personne  de  ce  nom-là  en  Touraine. 

—  Arthénice,  monseigneur,  n'est  autre  que  Bautru,  qui,  de- 
puis plusieurs  mois,  est  en  correspondance  amoureuse  sous  ce  nom 

le  sieur  de  Balzac. 

—  o  la  merveilleuse  aventure I  s'écria  le  cardinal,  qui,  saisi 
d'une  pétulante  hilarité,  se  mit  a  sauter  et  gambader  en  chemise  par 
la  chambre. 

Les  i  ii  '  -  frénétiques  de  Richelieu  furent  accompagnés  du  rire 
étouffé  des  assistana ,  qui  tournèrent  le  dos  à  la  fenêtre  pour  con- 
templer en  race  d'eui  une  comédie  plus  extraordinaire  que  celle 
qui  M  préparait  dans  la  COUT  :  leeanlinal,  ne  se  souvenant  plus  do 

son  double  caractère  de  ministre  et  de  pi  le  livrait  à  tonte 

l'intempérance  d'une  folle  gaieté  et  cabriolait  avec  énergie,  dans 

un  COetume  moins  décent  que  celui  qu'avait  pris  le  roi  JJa\id  [tour 


178  REVUE    DE    PARIS. 

danser  devant  l'Arche.  Mais  Richelieu  s'aperçut  bientôt  qu  il  était 
sorti  de  ses  habitudes  de  dignité  vis-à-vis  de  plusieurs  témoins,  à 
qui  la  singularité  et  le  comique  de  la  situation  avaient  fait  oublier 
le  respect  dû  à  son  rang  qu'il  avait  oublié  lui-même,  U  redevint 
à  1  instant  le  maître  sé\ere  c  t  formidable  qui  savait,  d'un  coup 
d'œil,  inspirer  la  terreur  et  commander  le  silence  ;  il  n'eut  besoin 
que  de  se  redresser  de  toute  sa  taille  et  de  montrer  la  porte  aux 
rieurs,  avec  un  geste  majestueux .  en  leur  lançant  des  regards  qui 
leur  ôtèrent  l'envie  de  rire  aux  dépens  du  ministre  plu>  puissant 
que  le  roi,  et  du  prêtre  plus  vindicatif  que  la  reine-  HtéjOM 

Comme  Boisrobert  était  le  seul  qui  eut  gardé  son  sérieux  mal- 
gré les  plaisantes  évolutions  du  cardinal,  il  fut  seul  autorise  à  res- 
ter, pendant  que  les  valets  de  chambi  e  aillaient  Richelieu  à  s'ha- 
biller à  la  hâte,  et  le  mettaient  en  état  de  paraître  convenablement 
aux  yeux  des  personnes  des  deux  sexes,  qui  étaient  alors  dans  le 
château;  cependant,  au  lieu  de  se  revêtir  de  son  grand  costume 
de  cérémonie,  en  soie  écarlate  fourrée  d'In  rmine,  il  en  prêtera  un 
moins  éclatant  et  plus  propre  à  déguisai  ses  dignités  ecclésiasti- 
ques, savoir  :  une  robe  de  taffetas  violai  MBS  fourrures  Ctf  sans 
dentelles;  il  ne  prit  pas  son  Oldlf  du  Saint-Esprit ,  qu'il  portait 
toujours  avec  le  cordon  bleu .  ej  il  s'empressa  de  renvoyer  les 
valets,  en  présence  desquels  il  n'avait  pas  adresse  la  parole  a  B 
robert,  qui  était  trop  habile  courtisan  pour  se  jeter  à  la  travt 
des  réflexions  tacites  de  son  maître.  «  >n  entendait  encore  dans  |,| 
galerie  voisine  les  rires  de  I  Estoile  et  dt-  Colletât  M  mêler  aux 
éternuemens  de  Citois,  qui  essayait  de  faire  diversion  |  Lus 

de  gaieté  capables  d'irriter  le  cardinal;  mais  celui-ci  était  trop 
bien  disposé  par  le  retour  de  Bourobert  ,  et  surtout  par  l'ai  i  i  i 
imprévue  de  Balzac,  pour  vouloir  que  chacun  fùl  austère  et  silen- 
cieux autour  de  lui;  au  contraire,  il  se  remit  à  rire  de  plus  belle, 
sans  l'inquiéter  du  nouvel  élan  qu'il  communiquait  aux  rires  de  la 
galerie,  et,  ne  pouvant  trouver  la  parole  au  milieu  de  tel  a< 
jovial,  il  tomba  suffoqué  dans  un  fauteuil  el  s')  tordit  en  convul- 
sions :  il  venait  de  voir  descendre  du  carrosse  Balzac  en  froc  de 
moine,  les  yeux  bandes,  conduit  par  R.iutru,  et  mai»  liant  à  pas 
comptés,  entre  quatre  muselles  cl  quatre  haut-bois  jouant  des 
airs  de  ballet. 

—  (Quelle  est  celle  bouffonne  comédie  ?  demauda-t-il  à  Boisro- 


REVUE   DE    PARIS.  179 

bert,  qui  demeurait  impassible;  est-ce  que  M.  de  Balzac  s'est  fait 
cordelier? 

—  Il  devint  moine  en  chemin  par  suite  d'une  aventure  que  M.  de 
Bautru  vous  racontera  tout  à  l'heure,  répondit  l'abbé  de  ChAtillon- 
sur- Seine;  mais,  de  peur  de  profanation,  il  s'en  va  quitter  cette 
robe  de  pénitence  et  prendre  l'habit  de  son  rôle. 

—  Quel  rôle?  quel  habit?  reprit  le  cardinal  en  recommençant  à 
rire  plus  fort  chaque  fois  qu'il  regardait  la  marche  triomphale  de 
Balzac. 

—  Vous  l'avez  dit,  monseigneur,  c'est  une  comédie  que  nous 
allons  représenter  pour  vous  divertir;  les  rôles  sont  distribués 
entre  les  acteurs,  et  voici  linstant  d'entrer  en  scène  avec  le  cos- 
tume qui  appartient  à  chaque  personnage  :  le  héros  de  la  pièce, 
comme  vous  voyez,  est  le  sieur  de  Balzac. 

—  Je  sais  bien ,  Le  Bois,  que  tu  n'es  point  au-dessous  de  Mon- 
dory  pour  la  déclamation  et  l'art  du  comédien;  mais  j'ignorais  que 
M.  de  Balzac  eût  un  pareil  talent. 

—  Il  jouera  d'autant  mieux  qu'il  jouera  au  naturel  et  sans  soup- 
çonner la  comédie  que  c'est,  comédie  véritable,  qui  durera  plu- 
sieurs jours,  à  moins  qu'elle  ne  vous  ennuie,  et  qui  ne  changera 
guère  de  lieu,  à  moins  que  vous  ne  vouliez  la  transporter  de  ce 
château  à  Paris. 

—  Faut-il  induire  de  ceci  que  ce  n'était  point  M.  de  Balzac  qu'on 
menait  aux  sons  des  flûtes,  comme  une  épousée,  en  froc  de  cor- 
delier? 

—  C'était  lui-même,  monseigneur,  et  vous  n'en  douterez  pas 
lorsque  vous  l'aurez  vu  de  plus  près.  Vous  souvient-il  des  mer- 
veilleuses aventures  de  don  Quichotte  dans  le  palais  du  duc  et  de 
la  duchesse,  lorsqu'il  est  en  butte  aux  enchantomens  de  Merlin? 

—  Il  n'est  rien  de  plus  plaisant  dans  le  livre  do  Cervantes  :  je 
me  fais  relire  cet  endroit  quand  je  suis  soucieux,  et  j'ai  invité 
Guérin  do  Bouscal  à  y  puiser  une  comédir. 

—  Eh  bien!  monseigneur,  vous  aurez  auparavant  une  comédie 
quasi  semblable  et  moins  pauvrement  écrite  que  celle  de  Guérin 
de  Bouscal. 

—  Tu  ifl  peut-être  composé  cette  comédie  durant  ta  retraite  à 
Châtillon?  interrompit  le  cardinal,  qui  ne  devinait  pas  encore  Le 
proji'i  <!<•  Bèboobefti 


180  REVUE   DE   PARIS. 

Ah  !  monseigneur,  avez-vous  eu  l'esprit  assomme''  des  vers  de 

Dcsmarets,  pour  èlrc  aujourd'hui  de  si  mauvais  entendement? 
Voici  le  fait,  ou  plutôt  le  prologue  de  la  comédie  que  je  von 
donne  :  le  sieur  de  15  il/,  ic  ayant  agi  trop  superbement  à  l'égard  de 
votre  éminence  et  trop  insolemment  à  l'égard  de  l'Académie;  M 
outre  ledit  sieur  de  Balzac  étant  la  cause  première  de  votre  em- 
portement contre  moi  et  de  ma  disgrâce,  j'ai  formé  le  dessein,  avec 
Bantrn  qui  ae  mi  veut  pas  plus  de  bien  o^einci,  de  le  jouer  et  de 
le  molester  devant  vous  et  votre  maison,  pour  le  guérir  de  MM 
orgueil  et  le  punir  de  ses  impertinena  s. 

—  C'est  mal  remplir  les  devoirs  de  l'hospitalité  envers  M  pau- 
vre M.  de  Balzac,  reprit  Richelieu  avec  une  pitié  ironique. 

—  Le  sieur  de  Balzac  n'est  pas  au  château  de  Richelieu,  mon- 
seigneur, mais  au  palais  de  M""  Arthénice.  Celte  princesse,  i  ohm 
je  vous  l'ai  déjà  dit,  sera  représenté  par  Bautru,  qui  excelle  dans 
les  travestissement  :  les  costumes  nous  seront  fournis  par  la  co- 
médie de  M.  Corneille,  celte  singulière  pièce  de  l'Ilh.siou  comique, 
qui  fut  représentée  ici  l'été  dernier  avant  que  de  l'être  à  l'hôtel 
de  Bourgogne.  L'action  est  circonscrite  dans  l'enceinte  de  ce  châ- 
teau, et  les  acteurs  seront  i"ii-  pi  is  |  ai  mi  \<>^  gens  :  je  n<>u>  ia- 
conterai  dans  les  intermèdes  de  noire  représentation  toutes  I  l 
scènes  qui  se  passeront  hors  de  votre  \  ne  et  qui  mériteront  d'être 
citées.  Ensuite,  la  farce  jouée,  \ous  nous  en  direz  votre  sentiment. 

—  .le  te  remercie,  mon  cher  Le  Ii>>i^,  d'avoir  mm       ï  metii 
de  la  mélancolie  où  je  suis  :  la  comédie  que  tu  as  imaginée  me  pi.  ii 
d'avance;  mais  comment  y  assisterai-je  sans  être  aperçut  El  -i 

M.  de  BalzaC  me  reconnaît ,  adieu  tous  ces  beaux  projets  de  pii 

—  Il  Ae  vous  apercevra  pas,  bien  entendu;  sera-ce  la  premié 

I  \.ms  plaît ,  que  vous  verre/  -an>  qu'on  voua  voie?  l'aurai 

soin  que  le  meilleur  de  la  pièce  se  fasse  dans  le  jardin.  OÙ  je  vous 

promets  une  loge  derrière  quelque  statue  on  quelque  charmille  en- 
»  ire  feuillue.  Quant  aui  particularités  qui  auront  pour  théâtre  les 
salles  du  château,  vous  viendrez  écouler  aux  porte  -.  i  i  je  \<>iin 
cacherai  sous  le  rideau,  on  vous  vous  garderez  de  rire  trop  fort. 
Enfin,  si  vous  voulez  prendre  un  rôle  dans  notre  comédie.  \ 

jouerez  très  galamment  votre  personnage. 

—  Ce  serait  un  peu  de  licence  pour  un  cardinal!  répondit  ' 
lieu  (pie  celle  proposition  n'offensa  pas  et  qui  en  rit  de  bon  cœur; 


REVUE   DE   PARIS.  181 

néanmoins  je  me  consulterai  afin  de  savoir  ce  qui  m'est  permis  en 
ce  jeu  profane,  et  peut-être  accepterai-je  le  rôle  que  tu  m'offres  dans 
ta  pièce. 

—  Encore  un  mot,  monseigneur,  avant  de  lever  la  toile;  vous  ne 
vous  fâcherez  pas  des  propos  satiriques  qui  pourront  être  tenus, 
ni  des  déguisemens  qui  seront  employés,  ni  des  malices  qui  auront 
pour  objet  d'abaisser  l'arrogance  du  sieur  de  Balzac;  en  un  mot, 
vous  nous  donnez  carte  blanche. 

—  Oui,  volontiers,  dit  le  cardinal  après  un  court  silence  de  ré- 
flexion, pourvu  que  tu  me  fasses  rire  pour  réparer  le  temps  de 
ton  absence. 

—  Voici  un  des  auteurs  du  poème,  monseigneur,  qui  vient  vous 
narrer  son  prologue,  reprit  Boisrobert  en  introduisant  Bautru 
affublé  de  ses  guenilles  de  fantaisie  orientale. 

—  Ou'avez-vous  fait  de  notre  principal  acteur,  monsieur  de 
Bautru?  lui  demanda  gaiement  le  cardinal;  est-il  occupé  à  mou- 
cher les  chandelles? 

—  Je  l'ai  laissé  changer  de  vêtemens,  répondit  Bautru  qui  dé- 
butait toujours  par  un  bon  mot;  semblable  aux  premiers  chré- 
tiens, il  se  pare  de  ses  habits  de  fête  pour  aller  au  martyre. 

Là-dessus,   Bautru  commença  une  relation  détaillée  de   son 
\'>vage  avec  Balzac,  et  le  cardinal,   favorablement  disposé  par 
I   -  habiles   préparations  de  Boisrobert,  se  fit  répéter   les  moin- 
dres circonstances  de  cet  itinéraire  auquel  Bautru  ajoutait  de 
uantes  observations.  La  curiosité  de  Richelieu  fut  excitée  au 
plus  haut  degré  et  ne  lui  laissa  pas  la  plus  légère  commisération 
en  faveur  du  malheureux  Balzac,  qui  avait  déjà  reçu  un  triple  bap- 
tême de  boue,  d'eau  et  de  vin,  comme  les  épreuves  dune  niysté- 
t  burlesque  initiation.  Tout  à  coup  de  nombreux  instru- 
is de  musique  formèrent  une  mélodieuse  symphonie  que  pet- 
it, par  intervalles,  trompettes  et  tambours  sonnant   des 
fanfares  :  le  cardinal ,  rarpi  is  el  charmé  à  la  fois  de  ce  concert  im- 
I  n ,  s'approcha  de  la  fenêtre  et  ne  découvrit  pas  les  musiciens 
dans  la  cour  d'honneur,  on  entraient  à  la  file  dii  ou  douze  grands 
pleins  <!'•  dames  el  une  cinquantaine  de  cavaliers  qui 
monçaient,  à  leur  mine  et  à  leur  costume,  pour  eue  de  la  i  our. 

—  En  vérité,  L<  Boù  ,  dit  le  cardinal  ench  inté  de  voit  si  bril- 

impaçnie,  si  tu  ne  m'avais  parlé  d'une  comédie,  je croi- 


182  REVUE  DE   PARIS. 

rais  que  ces  nouveaux-venus  ne  sont  pas  de  ta  troupe  et  viennent, 
en  droiture,  du  Louvre  ou  de  Saint-Germain. 

—  Selon  ma  qualité  d'auteur  et  d'acteur,  j'avais  le  privilège 
d'adresser  les  invitations  pour  la  fête  que  je  vous  donne. 

—  Tu  me  traites  fort  civilement,  Le  Bois,  mais  les  revenus  de  ton 
abbaye  ne  suffiront  à  payer  la  musique ,  la  collation  et  le  feu  d  ar- 
tifice; aussi  je  te  promets  en  dédommagement  un  bénéfice  de  trois 
mille  livres  de  rentes.  Cela  s'appelle  faire  les  choses  avec  zèle  et 
délicatese;  les  personnes  invitées  sont  celles  que  j'eusse  choisies 
moi-même  :  voici  ma  nièce  Mmt  de  Combalet ,  voilà  le  cardinal  de 
Lavalette ,  voilà  Mmr  Dufargis  ;  pour  Dieu  !  n'est-ce  pas  là  Marion 
de  Lorme? 

—  Et  les  plus  belles  femmes  et  filles  de  la  ville  et  de  la  cour,  les 
plus  joyeux  seigneurs  de  vos  amis,  et  en  outre  une  grosse  bande 
d'académiciens.  Tout  ce  monde  sera  tout  à  la  lois  acteur  et  specta- 
teur. On  va  commencer,  messieurs  :  écoutez  et  applaudissez. 

—  N'en  faites  rien  ,  reprit  Bautru,  car  le  sieur  de  Balzac  re- 
tiendrait, pour  son  propre  compte,  tous  les  applaudissemens  et 
nous  accuserait  de  lui  en  dérober  la  plus  grosse  part. 

—  Divertissez-nous  donc  de  votre  mieux,  messieurs  les  comé- 
diens, dit  le  cardinal  en  bonne  humeur;  je  vous  baille  d'abord 
absolution  plénière  pour  toutes  les  folies  qu'il  vous  plaira  de  faire 
et  dire,  comme  si  nous  étions  en  temps  de  carnaval. 

Paul  L.   Jacob,  bibliophile. 
(La  suite  au  prochain  numéro.) 


Critique  £ittrr<rirr. 


LES  VOIX  INTERIEURES 

DE  M.   VICTOR   HUGO. 


Avant  de  commencer  cette  appréciation  du  nouveau  volume  de  M.  Vic- 
tor Hugo,  nous  avons  voulu  relire  attentivement  les  théories  littéraires 
du  poète,  aûn  d'apporter  dans  la  question  toute  l'impartialité  convenable. 
Il  pouvait  être  permis,  au  temps  où  il  luttait  encore  pour  arriver  à  la 
gloire,  de  passer  légèrement  sur  les  préambules  ambitieux  de  ses  livres. 
Mais,  à  cette  heure,  le  nom  de  M.  Hugo,  éveillant  à  la  fois  dans  l'esprit 
l'idée  de  poésie  et  l'idée  de  réforme,  il  est  indispensable  d'envi». mer  la 
renommée  du  poète  sous  ces  deux  aspects.  D'ailleurs,  les  préfaces  aux- 
quelles nous  faisons  allusion  ,  et  qui  n'étaient  considérées  autrefois  que 
comme  les  frairmeiis  épars  d'un  vaste  système ,  doivent  former  aujour- 
d'bui  un  tout  solide  et  complet,  un  livre  logique,  ayant  son  début,  son 
milieu,  sa  fin,  sous  peine  d'être  prises  comme  des  boutades  sans  impor- 
tance et  de  perdre  à  jamais  toute  autorité.  M.  Victor  Hugo  a  eu  quinze 
ans  pour  coordonner  ses  idées  ,  pour  les  présenter  sous  un  jour  favorable  , 
pour  les  réunir  en  faisceau.  S'il  a  échoué;  s'il  n'a  pas  réussi ,  en  quinze 
ans,  à  régulariser  ses  théories,  c'est-à-dire  à  faire  que  chaque  page  nou- 
velle soit  la  continuation,  le  complément  raisonnable  de  la  page  précé- 
dente ,  au  lieu  de  la  démentir;  eu  un  mot ,  si  dans  l'ensemble  des  préfaces 
qu'il  a  écrites  on  ne  trouve  poiut  une  pensée  nette,  saillante ,  précise, 
développée  progressivement  et  poussée  à  une  conséquence  rigoureuse  et 
définitive,  d  faudra  en  conclure  que  M.  Hugo  a  marché  à  l'aventure, 
sans  confiance  dans  la  mission  qu'il  s'imposait,  sans  conscience  de  son 


,      i  REVIT.    DK    PARIS. 

œuvre,  sans  conviction,  et  dès-lors  protester  hardiment  contre  la  sup 
matie  poétique  dont  il  s'investit;   car,  en  admettant  même,  ce  qui  est 
de  notre  part  une  concession  généreuse,  qu'un  laps  de  temps  indéterminé 
entre  comme  élément  nécessaire  dans  la  r<  a  d'une  idée  vraie  , 

n'est  pas  le  temps  qui  aurait  manqué  à  M.  Hugo. 
Eh  bien  !  nous  le  dirons  sans  plus  tarder,  et  en  toute  franchise  ,  la  théo- 
littéraire-;  de  M.  Hngo  pèchent  précisément  par  les 
venons  d'indiquer.  Il  n'y  a  pas  entre  elles  de  lien  solide;  cl!   -      -         lent 
sans  se  compléter,  elles  marchent  <l'un  pas  boiteux  vers  un  but  qui  cha^ 
[/une  page  à  l'autre,  <  lies  se  combattent  ou  se  détruisent;  elles  semblent 
n'obéir  qu'à  une  loi  de  perpétuelle  transformation.  D'autres  reprocheront 
M    H    go  la  mobilité  générale  de  ses  idées.  Les  uns  lui  demanderont , 
.u   nom  de  l'histoire,  pourquoi,  après  avoir  traîné  Bonaparte  dans  la 
loue,  il  s'est  pris  pour  lui,  depuis  quelques  années,  d'un  enthom 

*  réserve.  Ceux-là,  au  nom  de  leur  foi  politique,  le  condamneront 
pour  avoir  chanté  successivement  la  Vendée  et  la  Révolution.  Ceux-ci, 
au  nom  de  leur  foi  religieuse  ,  rond  voir  par  quelle  voie  obscure  et 

fatale  il  est  arrivée  de  la  croyance  agenouillée  au  doute  impie.  Quant  à 
nous,  pour  qui  ces  questions  sont  ici  secondaires,  nous  constaterons 
lations  de  M.  Victor  BogO  dans  le  champ  littéraire  seulement. 
(Miellés  étaient  les  intentions  du  poèl  i  début?  de  renouveler  le 

le  de  l'ode  ancienne.  Sa  volonté  avouée  n'allait  pas  au-dcla.  Il  se  prê- 
tait de  retremper  dans  le  Christianisme  la  poésie  lyrique  noyée  jus- 
qu'alors dans  I.-  Pag  nisme.  Il  voulait  remplacer  les  épilbètei  et  les 
eomparaisoBS  empruntées  à  la  littérature  antique  par  un  lan_'a_e  aeu- 
i.  plus  m  rapport  avec  la  morale  moderne,  k  ses  71  >i\,  le  rajeunis- 
sement de  la  poésie  consistait  dans  la  substitution  immédiate  de  telles 
formules  à  telles  antres.  C'était  tune  question  de  mots,  u  fallait 

dire  Marie  au  lieu  <\<\  énus,  lehovah  au  lieu  de  Jupiter,  le  Paradis 

de  l'Olympe.  Peu  à  peu  il  aborda  des  qui  plus  séli(   I*  S.   Il  établi: 

-  d i <l i net  ions.  Il  posa  les  limites  du  \  rai  ,  du  bon  et  du  beau ,  derrière 

lesquelles  furent  impit-  tent  rejetés  le  laox,  le  mauvais,  le  difforme. 

I.a  décision  s'annonçait  comme  irrévocable.  Ce  n'était  plus  la  nouvel 
mais  la  vérité  qu'on  choisissait  pour  déesse  du  jeune  culte.   I>u  n 
hors  ces  innovations  innocentes  ,  tout  était   respecté.  I  'ordre  allait  dé- 
«er  la  régularité.  Le  capi  ce  intelligent  allait  ci  art  froid  ei 

monotone;  mais  cela  sans  lu  1:       -  jses    On  voulait  la  litx 

l'anarchie.  1    -  rmais  il  n'y  aurait  de  modèle  que  la  nature.de  guide 

•  rue  la  vérité. 

Tout  a  coup,  voilà  que  ce  programme  est  mis  et]  oubli.  Dans  un  autre 
livre.  M.  Victor  Hugo  dément  ce  qu'il  a  dit  la  veille.  Hier  il  séparait 


REVrE    DE    PARIS.  185 

positivement  le  vrai  du  faux,  le  bon  du  mauvais,  le  beau  du  difforme; 
aujourd'hui  aucune  distinction  n'existe  plus  à  ses  yeux.  Tout  se  confond, 
tout  a  une  valeur  égale,  tout  a  droit  de  cité  en  poésie.  Qui  a  établi  une 
différence  entre  les  choses,  entre  les  idées,  entre  les  genres?  qui  a  dit  : 
ceci  est  bien  ou  ceci  est  mal?  qui  a  parlé  de  choix  ou  de  préférence? 
M.  Victor  Hugo  blâme  sévèrement  des  tendances  si  étroites.  Qu'importe, 
selon  lui,  le  sujet  d'une  œuvre?  Si  Raphaël,  au  lieu  de  peindre  d'admi- 
rables vierges,  pures,  jeunes  et  calmes,  eût  couvert  ses  toiles  de  figures 
hideuses,  vieilles,  bouleversées,  il  ne  faudrait  pas  avoir  pour  lui  une 
admiration  moins  ardente.  C'est  la  manière  dont  il  aurait  rempli  sa  tâche 
qu'il  conviendrait  de  soumettre  à  l'analyse.  La  critique  n'a  pas  d'autre 
droit.  Regretter  que  le  peintre  ou  le  poète  n'aient  pas  puisé  leurs  inspi- 
rations à  une  source  plus  limpide,  est  un  amer  ridicule.  Hasarder  quel- 
ques réflexions  sur  la  direction  à  prendre  quand  on  invente,  est  le  fait 
d'un  pédantisme  ignorant.  L'artiste  reve  ce  qu'il  veut,  travaille  sur  le 
sujet  qui  lui  convient,  s'inspire  où  bon  lui  semble  :  cela  ne  regarde  per- 
sonne. Ne  lui  demandez  jamais  compte  de  ses  fantaisies,  qu'elles  soient 
charmantes  ou  monstrueuses,  il  n'a  pas  de  comptes  à  vous  rendre.  Vous 
n'avez  point  à  vous  inquiéter  de  ce  qu'il  aurait  dû  faire,  mais  de  ce  qu'il 
a  fait.  —  Est-il  possible ,  nous  le  demandons ,  de  se  donner  à  soi-même  un 
plus  entier  démenti? 

Arrivons  maintenant  au  système  dramatique  de  M.  Hugo,  et  voyons  si 
le  poète  y  est  moins  coupable  d'inconséquence. 

Lue  chose  nous  frappe  d'abord  dans  la  préface  de  Cromtoell,  le  défaut 
d'ordre  et  de  composition.  Pourtant,  lorsqu'on  se  propose  de  formuler 
une  doctrine,  c'est  surtout  la  liaison  des  idées  entre  elles  qu'il  importe  de 
surveiller,  car,  à  ce  prix  seulement,  le  succès  peut  couronner  le  prosé- 
lytisme. Cette  opinion,  à  ce  qu'il  parait,  n'est  point  celle  de  M.  Victor 
Hugo.  La  préface  dont  nous  nous  occupons  parle  de  tout  au  monde ,  à 
propos  du  drame.  Jamais  synthèse  ne  fut  plus  vaste;  jamais  Vab  OVO  d'Ho- 
race  ne  reçut  une  plus  large  application.  Malheureusement,  presque  toutes 
les  assertions  contenues  dans  cette  préface  sont,  même  considérées  isolé- 
ment, d'une  fausseté  flagrante.  Nous  ne  savons,  par  exemple,  pourquoi 
l'auteur  affirme  que  la  poésie  commence  fatalement  par  être  lyrique,  puis 
devient  épiqoe,  puis  dramatique,  et  que,  dans  son  mouvement  général 
comme  dans  ses  évolutions  partielles ,  on  la  voit  toujours  marcher  ainsi, 
il  est  Impossible  que  m.  \  ictor  Hugo  ait  conça  sérieusement  un  si  ridi- 
cule paradoxe,  il  sait  très  bien  qu'en  Angleterre  HamUt  a  précédé  le 
idit  perdu,  qui  précède  Childt-Horold.  11  D'ignoré  pas  qu'en  Italie 
il  use,  dans  l'ordre  chr «logique  ,  a  le  pas  sur  a  Hier  i ,  et  Al  lien  sur 

Manzoni;  ni  que,  Chei  nous,  le  Cid  est  antérieur  à  lu    Ilcnriinlc.  qui  est 

rom  \i.in.    n iii.et.  1^ 


186  REVUE    DE    PARIS. 

antérieure  aux  Méditations.  Pourquoi  donc  avancer  légèrement  des  pro- 
positions insoutenables?  Pourquoi  s'exposer  de  gaieté  de  cœur  aux  quo- 
libets du  premier  écolier  qui  passe?  Pourquoi  surtout,  faute  énorme! 
appuyer  un  système  sur  une  base  que  le  plus  faible  pied  peut  renverser  ? 
Nous  avons  également  peine  à  comprendre  M.  Yict<>r  Hugo  quand  il 
trouve  l'origine  du  drame  dans  le  Christianisme.  Comme  si  le  Christia- 
nisme n'avait  pas  toujours  été,  au  contraire,  la  négation  la  plus  absolue 
de  tout  plaisir  terrestre,  de  toute  lutte,  de  toute  action!  Etre  humble  et 
prier,  tels  sont  les  deux  préceptes  fondamentaux  de  la  loi  chrétienne.  Or, 
le  drame  est-il  possible  à  de  pareilles  conditions?  Si  M.  Hugo  eut  parlé 
du  Protestantisme,  à  la  bonne  heure!  —  Quoi  qu'il  en  soit  de  ces  erreurs 
inqualifiables,  le  but  du  poète,  en  écrivant  la  préface  de  GrMMeeB,  fut 
d'annoncer  l'avènement  du  grotesque  au  théâtre.  Désormais  la  tragédie,  se- 
lon lui,  est  frappée  d'impuissant  e,  si  le  gretoefue  rie  lui  rirai  en  aide.  Ce 
qu'il  importe  de  montrer  sur  la  scène,  ce  n'est  plus  la  beauté,  (-'est  la 
laideur.  La  bouffonnerie  est  à  l'ordre  du  jour.  Les  lazzi  «pie  Shakspcaie 
écrivait  malgré  lui  reçoivent  une  consécration  triomphale.  Il  ne  s'agit  plus 
de  règles,  d'art,  de  dignité;  il  s'agit  du  grotesque.  I.e  profeefN  vaut 
tout,  féconde  tout,  embrasse  tout.  La  poésie  dramatique  doit  tendre  au 
grotesque  de  toutes  ses  forces.  Hors  du  grotesque,  point  de  salut.  Néan- 
moins, quatre  ans  après  la  publication  de  ce  singulier  manifeste,  M.  Vic- 
tor Hugo  oubliait  si  bien  ses  propres  cnseigiieniens.  qu'il  témoignait,  à 
prODOB  de  Motion  Détonne,  le  désir  de  demander  la  popularité  à  l'in- 
terprétation vraie  de  l'histoire  et  à  l'étude  cnnst  leueieuse  du  cteur  hu- 
main. Et  plus  tard  encore  ,  dans  LiHeniluie  et  Philosophie  mêlées ,  il  ne 
parlait  de  rien  moins  que  de  peindre  la  société  oomme  Molière  ,  l'huma- 
nité comme  Shakspcare.  Certes,  un  tel  changomeut  d'idées  mérite  des  élo- 
ges sincères.  Seulement,  bien  qu'il  se  soit  opère  dans  un  sens  progressif, 
au  rebours  du  changement  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  ce  n'eu  est 
pas  moins  le  sujet  d'un  curieux  chapitre  pour  l'histoire  des  variations  de 
M.  Hugo.  Noue  verrons  bientôt  les  résultai!  «le celle  disposition  nouvelle. 
Occupons -mms  maintenant  du  poète  et  oublions  l'illogique  théoricien. 

Quand  M.  Victor  Hugo  publia  ses  premières  mies,  les  poésies  d'André 
Chénier  étaient  connues  en  France  depuis  trois  ans.  Nous  M  sonp 
point  a  établir  ici  une  analogie  plus  ou  moins  frappante  entre   les  deux 
poètes.  André  Chénier,  Cependant,  il  faut  le  dire,  avait  parfaitement  | 
paré  les  voie*.  Il  avait  souille  sur  l'ode  inanimée    Déjà,  sous  sa  plume  har- 
monieuse, les  paroles  arrivaient  plus  hères,  plus  colorées  et  plus  coin 
les  images  énergiques  et  gracieuses  s'offraient  d'elles-mêmes  tour  à  tonr; 
la  phrase  poétique  gagnait  à  la  foil  ifl  vigueur  et  en  souplesse.  Mais,  la 
mort  étant  vcuue  l'interrompre  brutalement ,  il  ue  laissa  qu'une  œutre 


REVDE   DE   PARIS.  187 

inachevée.  M.  Victor  Hugo  prit  donc  la  poésie  lyrique  au  point  où.  en 
était  resté  l'auteur  de  la  Jeune  Captive.  Moins  préoccupé  que  lui  de  la 
pureté  grecque,  il  s'inquiéta  de  la  physionomie  du  vers,  de  l'ampleur  des 
périodes,  de  la  discipline  des  stroplies.  André  Cliénier,  peu  amoureux  de 
l'antithèse,  avait  visé  particulièrement  à  la  correction  de  la  ligne; 
M.  Hugo,  sans  négliger  tout-à-fait  cette  qualité  essentielle,  visa  davan- 
tage à  la  couleur,  à  l'effet.  Il  resserra  le  tissu  du  style  et  fouetta  la  rime. 
Il  négligea  le  dessin  pour  la  ciselure.  Aussi  les  Odes  et  ballades  se  font- 
elles  remarquer  surtout  par  une  allure  franche  et  vigoureuse ,  par  l'éclat 
extérieur,  par  le  relief.  Les  mots  y  sont  toujours  pressés  militairement 
l'un  contre  l'autre,  sans  se  faire  ombre,  cependant.  L'expression  y  est 
toujours  audacieuse,  sinon  juste;  l'image  toujours  colorée,  sinon  vraie. 
Cet  immense  mérite  de  forme,  qu'il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître 
en  M.  Victor  Hugo,  s'offrit  sous  un  jour  plus  radieux  encore  dans  les 
Orientales.  L'auteur  venait  de  pousser  le  côté  plastique  de  la  poésie  à  sa 
perfection. 

Les  Orientales  sont  évidemment  le  chef-d'œuvre  lyrique  de  M.  Hugo. 
On  y  trouve  uue  science  complète  du  rhythme,  avec  plus  de  verve,  plus 
de  précision,  plus  d'habileté  qu'auparavant.  On  s'aperçoit  que  l'heure  de 
la  lutte  est  passée.  La  rime  est  domptée.  La  période  se  replie  sur  elle-même 
ou  se  déroule,  s'élève  ou  rampe,  ou  se  tord  ,  au  gré  de  la  volonté  qui  la  di- 
rige. Les  strophes  obéissantes  s'avancent  méthodiquement  comme  une 
armée  en  colonnes ,  tantôt  échevelées  et  fougueuses ,  tantôt  lentes  et 
calmes,  dociles  toujours.  Il  n'y  a  plus  pour  le  poète  d'obstacles  sérieux. 
Il  triomphe.  Soit  qu'il  veuille  décrire  une  bataille  ou  pleurer  la  mort 
d'une  jeune  fdle,  il  est  maître  de  ses  paroles  comme  un  musicien  de  son 
instrument.  Style  et  images,  tout  lui  cède;  rien  ne  lui  résiste.  Il  traite 
la  matière  en  pays  conquis. 

Les  Feuilles  d'automne  ne  sont  pas  et  ne  pouvaient  pas  être  un  progrès 
sur  les  Orientales.  Le  plus  bel  éloge  à  en  faire,  au  point  de  vue  plastique, 
c'est  de  les  mettre  à  côté  du  volume  précédent.  Un  fond  de  tristesse  et  de 
vague  rêverie  fait  toute  la  différence  des  deux  livres.  Dans  les  Orientales, 
le  poète  s'occupait  de  la  nature  extérieure;  dans  1rs  Feuilles  d'aulnmne  , 
il  parle  de  lui.  La  penser  ,  néanmoins  ne  joue  pas  ici  un  assez  grand  rôle 
pour  être  préférée  au  vêtement  qui  la  couvre.  Ce  dernier  recueil ,  comme 
l'autre,  ne  s'offre  guère  que  par  la  forme  à  l'admiration.  Il  faut  donc  le 
reconnaître,  M.  Victor  Hugo  a  rendu  d'éminens  servircs  à  la  poésie  lyri- 
que. En  est-il  de  même  pour  le  roman  ! 

Dans  l'analyse  que   nous  avons  donnée  des  doctrines  littéraires   de 
M.  Hugo,  nous  n'avons  pu  parler  de  son  opinion  sur  le  roman  ,  car  n'  i 
jamais  [tris  la  peine  de  nous  en  instruire.  Les  quelques  pages  ,  placées  par 

13. 


188  REVUE    DE    PARIS. 

lui  on  tète  de  Bitg-Jaraal  et  de  Han  d'Islande,  prouvent  qu'il  attache 
peu  d'importance  à  ces  productions  de  sa  jeunesse ,  et ,  franchement ,  il  a 
raison.  Que  Ituy-Janjal  ait  été  écrit  en  quinze  jours,  comme  l'auteur 
l'assure,  peu  importe!  Que  Han  d'Islande  soit  une  histoire  fantastique 
inventée  pour  cacher  un  amour  d'enfance ,  peu  importe  encore!  Le  fait 
est  que  la  curiosité  méiliocre  qu'inspirent  ces  deux  livrer  est  due  en  entier 
au  nom  qui  les  signe  aujourd'hui.  Quant  au  Dernû  rjour  d'un  Condamné  , 
si  nous  nous  en  tenons  à  la  définition  de  l'auteur  loi-même  ,  c'est  moins 
un  roman  qu'on  plaidoyer.  Reste  donc  Notre-Dame  de  Parié,  ouvre  de 
la  maturité  du  poète,  et  son  plus  glorieux  titre  à  certains  yeux.  M.  Victor 
HngO  partage  ce  dernier  avis ,  nous  avons  lieu  de  le  croire.  Comment 
expliquer  autrement  celte  phrase,  intercallée,  à  dix  ans  de  distance,  dans 
un  morceau  de  critique  écrit  en  îs^3  sur  "W  aller  Scott,  où  il  est  dit 
que  les  romans  prosaïques  de  l'illustre  Écossais  seront  remplacés  un  jour 
par  un  roman  «  plus  beau  ,  plus  complet,  à  la  fois  draine  et  épopée  ,  pit- 
toresque, mais  poétique,  réel,  niais  idéal,  vrai,  mais  grand,  qui  en- 
châssera Wnlter  Scott  dans  Homère,  a  Cette  phrase  textoelle,  que  l'on 
ne  trouve  point  dans  l'article  sur  Quentin  Dnraaid  publie  par  la  M 
française,  ne  devient-elle  pas,  par  le  fait  même  de  M  postériorité  I 
Votre-Dame,  l'expression  évidente  de  l'opinion  de  fauteur?  Eh  bi 
la  prophétie,  nous  ne  le  cachons  pas  à  M.  Victor  Hugo,  pour  être  bile 
après  coup  ,  n'est  ni  plus  juste  ni  plus  heureuse.  Sans  traiter  ici  la  q 
tionde  modestie,  nous  dirons  que  vraiment  Homère  est  de  trop  en  pareille 
matière.  Nous  serions  aussi  Coupable  que  M.  Il    ;     .  -    nous  tentions  | 

lement  dé  réfuter  sa  sacrilège  prétention.  C'est  déjà  fain  a  nous, 

un  assez  grand  honneur  à  Notri  -/>  un  |  que  il.'  la  mettre  en  parallèle  IVOC 

les  romans  de  Walter  Scott,  même  pour  lui  donner  le  dessooa.  Car,qad 

que  soit  le  mérite  de  Votr  -Dame  de  Paria,  ce  livre  D'est  pu  près,  tant 

s'en  faut  ,  de  réunir  toutes  les  qualités  «pie  l'auteur  lui  prête.  La  paternité 
CSt  souvent  aveugle,  nous  le  savons;  mais  de  l'aveuglement  qui  M  flatte 
cl  qui  espère  ,i  l'aveuglement  qui  croit  et  qui  affirme,  il  y  a  loin.  Or,  ce 
dernier  cas  est  celui  où  se  trouve  M.  HugO.  \pprenons-lc-lui  donc,  puis- 
qu'il l'ignore,  ce  qui  fait  la  supériorité  de  W  aller  Scott  :  c'< 
ment  la  valeur  à  la  fois  épique  cl  dramatique  de  ^positions.  Epiques 

par  l'imité  vaste  d  simple  de  l'action,  les  romans  de  Walter  Scott  SOOl  dra- 
matiques par  le  genre  et  la  rariété  des  incidens ,  par  l'habileté  des  com- 
binaisons,  par  la  vérité  des  caraiiéi  .  |  lement,  nous  ne  trouvons 
point  ces  oMivres  Irréprochables.  E  les  manquent,  à  n  .  d'uni'  i 

laine  idéalité,  d'une  certaine  ampleur  dont  rien  ne  saurait  tenir  la  place. 

La  corde  poétique  n'y  vibre  point  asi  i  L'invention  s'y  montre  beaucoup 
trop  méthodique,  peut-être ,  et  l'exécution  trop  miuulieusc  cl  absorbante. 


REVUE   DE   PARIS.  180 

Mais  tout  cela  ne  fait  point  que  "Walter  Scott  soit  inférieur  à  M.  Victor 
Hugo.  Xotrc-Dame  de  Paris,  sans  avoir  les  côtés  louables  d'Ivanhoé  ou  de 
l'Antiquaire, pèche  par  l'abus  là  où  ces  livres  pèchent  par  l'absence.  Lequel 
«les  deux  est  préférable?  C'est  une  question  à  résoudre.  Bien  que  la  raison 
intelligente  se  prononce  pour  le  second  terme  de  cette  proposition,  nous 
n'hésitons  pas,  toutefois,  à  égaliser  les  chances.  Walter  Scott,  dans  tous 
les  cas,  conservera  le  double  avantage  de  la  réalité  humaine  et  du 
procédé;  à  moins  que  M.  Hugo  ne  parvienne  à  montrer  Quasimodo  et 
Claude  Frollo  possibles.  Encore  Walter  Scott  aurait-il  toujours  l'his- 
toire pour  lui. 

Avant  de  songer  sérieusement  à  dépasser  Walter  Scott ,  il  faudrait 
s'efforcer  d'abord  de  l'atteindre.  La  distance  qui  le  sépare  de  ses  rivaux 
est  assez  grande  pour  qu'on  ne  la  franchisse  pas  en  un  saut.  Que  M.  Hugo 
n'oublie  pas  cela  en  écrivant  lu  Quiqucngroyne.  Nous  serions  heureux 
d'être  détrompé;  mais,  à  l'heure  qu'il  est ,  malgré  la  prose  magnifique  de 
>  ■  '  rc-I)ame,  nous  en  sommes  à  craindre  que  l'auteur  ne  réussisse  jamais 
qu'à  moitié  dans  le  roman. 

C'est  assurément  un  droit  de  la  critique  de  juger  par  voie  de  compa- 
raison les  œuvres  qui  lui  sont  soumises.  Ainsi,  en  parlant  du  théâtre  de 
M.  Victor  Hugo,  nous  pourrions,  sans  aucun  doute,  chercher  en  quoi 
le  dramatiste  français  se  rapproche  ou  s'éloigne  de  Shakspeare  ou  de 
Schiller.  Cependant ,  comme  les  côtés  de  Shakspeare  que  nous  admirons 
ne  sont  point  ceux  avec  lesq  Is  M.  Hugo  sympathise;  comme  Scliillerest 
loin  d'être  un  modèle  pour  lui,  nous  choisirons  ailleurs  le  sujet  de  notre 
ission.  I/autaut  mieux  fine ,  l'ambition  de  M.  Hugo  étant  de  tout  ré- 
sumer, sans  rien  emprunter  à  personne ,  on  ne  saurait  prendre  avec  lui 
les  choses  de  trop  loin.  Tout  en  oubliant,  afin  de  conserver  une  gravité 
convenable,  que  l'auteur  de  Cumwell  aspire a  compléter  Shakspeare, 
me  il  prétend  avoir  complété  Homère,  plaçons-nous  donc  au  point 
«le  vue  qu'il  a  lui-même  eh'  \  tre  cause  est  assez  belle  pour  que  nous 
laissions  sans  crainte  à  M.  Hugo  le  choix  des  armes  et  «lu  terrain. 

M   II  ;-  i  h         i  rminiril  jusqu'au  Tyran d<  PadoutfH  a 

>  1 1 1 1 1  l'introduction  du  _  te  sur  la  scène,  puis  la  réhabilitation  de  la 

difformité ,  physique  ou  morale ,  puis  l'union  de  la  grandeur  el  <!«•  li 
rite.  Ces  diverses  volontés  sont-elles  compatibles]  Évidemment  l 

qui  est  ridicule ,  ou  me ,  ou  difforme,  comme  on  voudra ,  pourri 

rrai ,  jamais  grand-  ^  a-t-il  dans  ces  doonéet  drama- 

tique Non.  Ce  qui  esl  difforme  n'excitera  jamais  que  le  dé- 

nent  tout  au  i:       i.  Est-il  possible  enfin  d'arriver  à  la 
vérité  humaine,  à  la  rériti  ensuivant  1rs  voies  indiquées  par 

M.  II"  N     ■ ,  rat  la  -t  |Y\<  , 


190  REVCE    DE    PARIS. 

Les  drames  de  M.  Victor  Hugo  Mettent-ils  nos  argnmens  en  déroute? 
Détruisent-ils  la  logique  de  notre  raisonnement?  Nous  convainquent-ils 
de  paradoxe?  Loin  de  là.  Cromtrell  témoigne  en  faveur  do  nos  paroles. 
Dans  ce  drame  en  doux  volumes  (  édition  à  la  façon  de  MM.  Hugo  et 
RenducI),  rien  ne  charmo,  rion  n'attaolio,  rien  n'émeut.  Le  Protecteur, 
au  lieu  d'être  la  grande  et  sévère  ligure  que  nous  a  léguée  l'histoire, 
n'est  qu'un  ambitieux  subalterne,  à  petites  vues,  à  petites  passions, 
une  intelligence  étroite,  une  ame  sans  chaleur,  la  caricature  d'un 
héros.  Ilenuini  ,  JfortOH  Delnrmc,  le  Uni  s'umusi ,  Lucvin  llnrgia  ,  en- 
courent également  un  blâme  sévère.  Faire  du  bandit  Hernani  un  homme 
à  sentimens  élevés  et  nobles,  de  la  courtisane  Mai  ion  une  femme  i< 
nérée  par  l'amour,  de  Triboulet,  le  bouffon  bossu,  un  père  sublime  .  de 
l'adultère  et  incestueuse  Lucrèce  une  mère  malheureuse  et  dévouée, 
telles  ont  été  les  intentions  sueeesMves  El  M.  Hugo.  Mettant  de  côté  la 
monotonie  d'une  antithèse  incessamment  reproduite,  n'est-ce  pas  un 
emploi  vraiment  déplorable  de  la  volonté,  que  cotte  persévérance  à  pui- 
ser aux  sources  corrompues,  comme  un  laboureur  qui  chercherait  des 
gerbes  mûres  dans  un  fumier  P  Vous  parlez  de  la  nature  !  mais  la  nature, 
au  contraire,  ne  voile-t-elle  pas  avec  soin  ce  qui  la  dépare?  N'est-ce  pas  aux 
flancs  des  montages  escarpées  qu'elle  cache  les  abîmes?  Ne  pousso-t-elle 
pas  le  sable  vers  les  déserts  et  les  animaux  dangereux  vers  les  forêts  soli- 
taires? iNViilci  ino-t-elle  pas  les  volcans?  Si  elle  prête  la  lumière  du  jour 
à  la  vertu,  pour  le  vice  n'a-t-clle  pas  IfoabfS  de  la  nuit? 

Une  fois  sur  la  fatale  pet**)  M.  Bues  n'a  pu  s'arrêter.  Il  a  roulé  jus- 
qu'au bas.  Il  a  pris  le  faux  pour  le  grand,  le  puéril  pour  le  simple,  le 
trivial  pour  le  vrai.  Sentant  instinctivement  que  la  vie  n'était  pas  au  fond 
de  son  idéo ,  il  a  fait  d'incroyables  efforts  pour  vaincre  les  répugnances 
delà  foule.  Tout  ce  que  la  poésie  matérielle  peut  mettre  en  usage,  il  l'a 
employé  :  votemens  d'or  et  de  soie,  armures  étineolantes ,  cierges,  poi- 
gnards, cercueils,  tout  au  monde.  M.  Hugo  s  •  trompait.  Il  fallait  corriger 
le  tableau,  au  lieu  d'embellir  le  cadre.  Il  croyait,  en  éblouissant  les  yeux 
par  l'éclat  des  flambeaux  et  la  richesse  des  costumes ,  en  étourdissant  les 
oreilles  avec  des  phrases  harmonieuses  et  des  noms  historiques,  triom- 
pher aisément  de  la  rellexion.  Mais,  non.  De  la  surprise  à  l'émotion,  la 
distance  est  grande.  Marie  Tudor  a  beau  être  reine  d'Angleterre  el  se 
couvrir  de.  velours  et  de  diamans ,  nous  ne  lui  pardonnons  pas  de  pmteror 
dei  jurenions  comme  une  femme  de  bas  étage.  Angelo  Mahpiéri  a  beau 
être  poilestat  de  Padoue,  nous  no  lui  pardonnons  pas  do  faire  l'office  de 
bourreau. 

A  quoi  doit  tondre  l'art  dramatique?  A  charnier  la  foule  <'\\  la  mora- 
lisant. Soit  qu'il  s'inspire   .le  l'actuabic  i  I  de  l'histoire,  il  faut  que  le 


REVUE    DE    PARIS.  191 

double  but  dont  nous  parlons  soit  sa  préoccupation  perpétuelle.  Pour  y 
arriver,  que  fera  le  poète?  Il  empruntera  aux  évènemenset  aux  hommes 
ce  qu'ils  ont  de  grand  et  de  beau .  Soit  qu'il  moissonne  dans  le  présent  ou 
dans  le  passé,  il  n'oubliera  jamais  que  l'enseignement  le  plus  profitable 
est  celui  qui  plait.  Il  s'efforcera  d'arriver  à  la  raison  par  la  passion,  à 
l'intelligence  par  l'émotion,  à  la  vérité  par  la  beauté.  Il  ne  compromettra 
pas  le  succès  de  sa  tâche  pour  le  triomphe  de  ses  caprices.  Il  placera 
l'observation  et  l'étude  au-dessus  de  la  fantaisie.  Il  verra  dans  l'histoire 
autre  chose  que  des  noms  propres  et  des  costumes,  dans  l'humanité  autre 
chose  que  la  difformité,  c'est-à-dire  qu'il  n'interprétera  pas  seulement 
la  prose  de  l'humanité  et  de  l'histoire,  mais  encore  leur  poésie.  Il  ne 
s'arrêtera  pas  au  squelette,  il  verra  l'ame;  sous  la  forme,  il  cherchera 
l'esprit;  sous  le  mot,  l'idée.  Le  système  dramatique  de  M.  Victor  Hugo, 
ou  plutôt  son  instinct,  ne  le  poussant  pas  dans  cette  voie  difficile,  il  est 
vrai,  mais  féconde,  nous  comprenons  à  merveille  tout  le  luxe  de  noms 
propres  et  de  moyens  matériels  qu'il  déploie.  ]Nous  comprenons  le  soin 
qu'il  met  à  chercher,  pour  encadrer  ses  inveutions,  les  époques  les  plus 
brillantes,  et  comment  il  s'inquiète  si  peu  de  la  réalité,  soit  absolue,  soit 
relative,  et  pourquoi  il  ne  s'est  jamais  proposé  la  peinture  du  temps 
présent.  M.  Victor  Hugo  dédaigne  le  xixe  siècle  à  cause  du  frac  et  de  la 
cravate;  il  aime  le  moyen-âge,  parce  qu'il  y  trouve  des  héros  couverts  de 
satin  et  de  dentelles,  dorés  et  empanachés  de  la  tête  aux  pieds.  Voilà 
l'unique  motif  de  sa  préférence.  Le  drame,  comme  il  le  conçoit  et  comme 

l'a  pratiqué  jusqu'à  ce  jour,  n'est,  en  un  mot,  qu'une  œuvre  de  galva- 
nisme. C'est  l'abolition  de  la  moralité  et  de  la  beauté,  l'annihilation  de 
la  pensée  au  profit  de  la  matière,  la  négation  de  la  vie,  tout  simplement. 

Trois  années  se  sont  écoulées  depuis  la  représentation  d'Angclo.  Ce  long 
silence  indiquerait-il  chez  M.  Hugo  l'intention  de  renoncer  au  théâtre? 
Dans  l'intérêt  de  l'art  dramatique,  et  pour  la  gloire  du  poète,  nous  l'es- 
pérons. A.u  reste,  cette  détermination  s'accorderait  parfaitement  avec  la 
tentative  récente  dont  nous  avons  à  parler. 

Tant  que  la  révolution  littéraire  eut  à  s'occuper  exclusivement  des  ques- 
tions de  forme,  l'autorité  de  M.  Victor  Hugo  ne  cessa  de  grandir.  Lui 
seul ,  en  effet,  pouvait  alors  servir  convenablement  la  cause  du  progrès 
poétique.  Toutes  les  sympathies  se  groupèrent  donc  autour  de  lui.  Il  fut 
accepté  comme  l'homme  nécessaire  ;  et  jamais  dictateur  ne  fut  plus  prôné, 
moins  ciiipéeli''- ,  mieux  obéi.  Mais,  USftilAt  le  marbre  taillé,  on  se  de- 
manda quel  Prométhée  ranimerait  du  feu  céleste.  A  dater  de  ce  jour, 
M.  Hugo  vil  sa  popularité  décroître  d'heure  en  heure,  et  menacer  de 
indre.  Surpris  d'abord,  il  voulut  faire  tête  à  l'orage,  résister;  mais 
sou  obstination  vint  se  briser  contre  l'iudifféreuce.  Il  comprit  enfin  qu'il 


102  REVl'E   DK    PARIS. 

ne  suffisait  pas  d'avoir  renouvelé  l'ode ,  ennobli  le  rôle  du  roman  ,  élargi 
l'horizon  du  drame;  qu'il  fallait  aujourd'hui,  pour  compléter  Pauvre, 
mettre  la  matière  au  service  de  l'idée.  Peu  habitué  aux  méditation!  sé- 
rieuses, M.  Hogo  se  hasarda,  en  tremblant,  à  aborder  le  problème  dans 
h:s  (liants  du  Crépuscule.  Il  parla  résolument  de  se  mêler  aux  monve- 
mens  du  siècle,  «le  l'interroger,  de  lui  montrer  la  route  à  suivre:  et 
quelques  strophes  sonores,  mais  vides,  furent  le  seul  résultat  de  cet  effort 
désespéré.  A  l'heure  qu'il  est ,  M.  Victor  Hugo  revient  à  la  charge.  Il  veut 
rmais,  dit-il  en  tète  des  Voi  t  ini<  i  U  uns,  mêler  ensemble  la  rois  de 
la  nature,  la  voix  de  l'homme,  la  voii  des  évèoèmens.  Nous  ne  trouvons 
rien  de  neuf  dans  ce  projet  annoncé  avec  tant  de  pompe.  Loindenoufl 
extasier  devant  la  pensée  de  M.  Hugo,  nous  serions  tenté  de  lui  deman- 
der, au  contraire,  s'il  connaît,  par  hasard,  une  autre  source  de  p 
que  ces  trois-là.  Retranchés  l'homme,  les  érènemens,  la  nature,  nous  oe 
voyons  pas  trop  ce  qui  reste,  et  ce  que  le  poète  aurait  à  chanter.  Cepen- 
dant, comme  c'est  le  livre,  et  non  la  préface,  qui  doit  résoudre  nos  doutes 
sur  le  mérite  philosophique  de  M.  Victor  Hugo,  ouvrons  le*  Voix  inti- 
rieures. 

Afin  de  suivre  plus  facilement  et  avec  conscience  les  intentions  du 
te,  nous  diviserons  en  catégories  distinctes  les  diverses  pièces  de  son 
nouveau  recueil.  Poésie  historique,  poésie  philosophique,  poésie  intime, 
(elles  sont  les  trois  parties  importantes  .Nuit  il  >e  compose. 

La  pièce  consacrée  a  Charles  \  ,  et  intitulée  Ami  lacrymal  reniai .  dé- 

hute  par  une  foudroyante  apostrophe  aux  canons  des  Invalides.  M.  Il 

leur  reproche  avec  amertume  de  oe  s'être  point  émus  en  apprenant  la  mort 
du  royal  exilé.  Quand  il  a  dépensé  toute  sa  colère  veilleuse,  il  D'imaginé 

rien  de   mieux   que  de   remonter  le  coins  des  années  pour  OOUS  peindre 

l'enfance  de  Charles  V  Noua  voyons  le  jeune  prince  a  Versailles ,  jjonanl 
gaiement  sur  le  sein  de  sa  mère,  et  ne  prévoj  an!  pas  l'avenir  sinistre  que 
M.Hugo  rembrunit  à  plaisir.  Puis,  par  une  transition  tiès  hrosqe 

/  adroite,  passant  sous  silence  la  jeunesse  et  la  virilité  du  comte  d'Ar- 
tois, il  nous  montre  l'enfant  de  Versailles  devenu  vieux,  pliant 

couronne,  pris  de  vertige  au  bord  de  l'abîme  politique ,  et  s'y  laissant 
tomber.  \près  quoi  il  supplie  le  peuple  de  respecter  la  tombe  solitaire  de 

(  rOI  itz  et  de  ne  pas  souflleter,  le  nmt  ,  >t  eu  toutes  It-tt  p  es ,  le  cadav  re  du 
du  roi  qu'il  a  tué.  "Sous  ne  devinons  pu  le  sentiment  qui  a  dicté  celle 
prière<  (l'est  une  injure  que  II   l'rancc  ne  méritait  pas.  Mais  OÙ  aboutit 

toute  cette  amplification  déclamatoire  ?  nue  trouve  I  reçut  illirla  réflexion 
i  ce  ilux  d'orgueilleuses  métapboresl  Où  esl  l'enseignement,  el  à  qui 

IreSSe-t-il  '  aux  rolS,  OU  aux  peuples?  M.  HugO  n'a  même  pas 
tout  cela.  Il  y  avait ,  à  propos  de  Charles  X ,  deux  aatitbi  ipfoiter, 


REVUE    DE   PARIS.  193 

le  jeune  prince  et  le  vieux  roi,  le  trône  et  l'exil.  M.  Hugo  a  saisi  l'occa- 
sion, la  trouvant  belle.  Et  comme  il  fallait  bien  terminer,  il  a  conclu, 
avec  la  charmante  naïveté  d'un  philantrope,  à  ce  que  le  duc  de  Bor- 
deaux puisse  rentrer  en  France  comme  simple  citoyen.  Comment  conci- 
lier, cependant,  ce  souhait  modeste  avec  la  colère  contre  les  canons  dos 
Invalides?  Nous  ne  nous  chargeons  pas  de  justifier  cette  inconséquence. 
ISous  ne  sommes  pas ,  on  a  pu  le  remarquer  déjà ,  dans  le  secret  de  la  lo- 
gique de  M.  Hugo. 

La  pièce  consacrée  à  l'Arc-dc-Triomphe  met  au  moins  aussi  à  nu  que  la 
précédente  l'impuissance  du  poète  à  comprendre  le  sens  mystérieux  des 
évènemens.  En  face  de  ce  monument ,  qu'il  appelle ,  nous  ignorons  à  quel 
point  de  vue,  un  monument  superbe,  la  première  idée  qui  lui  vient, 
c'est  l'idée  vulgaire  de  la  destruction  ,  de  la  ruine,  du  néant.  Il  n'est  pas 
conduit  à  méditer,  par  exemple,  sur  l'inutilité  de  la  gloire  pour  le  bonheur 
de  l'humanité.  Il  ne  s'afflige  pas  de  ce  que  tout  le  sang  versé  pendant  trente 
années  sur  les  champs  de  bataille,  absorbé  depuis  long-temps  par  la 
terre  où  il  a  coulé,  n'a  fait  encore  sortir  du  sol  qu'une  lourde  pierre.  Il  ne 
monte  pas  au  sommet  de  cette  pyramide  moderne  pour  voir  venir  le  grand 
jour  de  la  paix  et  de  la  fraternité.  Il  n'annonce  pas  aux  nations  hara- 
l'heure  du  repos  et  de  la  délivrance.  L'avenir  est  pour  lui  un  livre  fermé, 
ou,  plutôt,  qu'il  lit  à  rebours,  et  sans  y  rien  comprendre.  Au  lieu  d'y 
trouver  la  vie,  il  y  trouve  la  mort.  Dans  trois  mille  ans,  selon  lui,  Paris 

comme  Thebcs.  Les  vautours  et  les  serpens  auront  pris  la  plao< 
hommes;  la  Seine  gémira  sous  les  roseaux;  et  quelque  pâtre  mélanoo- 
lique,  les  œuvres  de  H.  Victor  Hugo  à  la  main,  sans  doute,  viendra  con- 
templer l'Arc-de-Triomphe,  la  Colonne  et  Notre-Dame,  qui,  respectés 
seuls  par  le  temps,  s'évertueront  à  donner  en  plein  air  une  représen- 
tation du  passé.  M.  Hugo  affirme,  en  finissant,  que  ce  sera  le  beau  mo- 
ment de  l'Arc-de-Triomphe. 

\   >ilà  de  quelle  façon  l'auteur  des  Vois  intérieures  entend  la  poésie  his- 
torique. >'e  dirait-on  pas  ,  ea  réi  ité ,  que  les  évènemens  n'ont  d'antre  im- 
portant ni  que  celle  qu'il  leur  donne  lui-même?  Un  roi  meurt  dans 
l'exil;  un  monument  national  s'élève;  M.  Victor  HogO  prend  la  peine  de 
Itater  le  bit  entre  une  antithèse  et  une  hyperbole  ;  (pie  faut-il  de  plus? 
Qu'ont  à  demander  de  plus  les  lèveurs  et  les  Apurement,  nous 
n'avions  jamais  pris  le  poète  des  Orientales  pour  un  rival  futur  de  \ 
nous  savions  bien  que,  cbes  lui,  la  pensée  n'entame  guère  l'épiderme 
le  de  la  rime;  mais  bous  D'imagini             une  pareille  stérilité.  Nous 
ne  |                       que  la  poésie  historique  arriverait,  entre  »  -   mail 
r  tout  au  plus  ii-  rôle  de  gaxi  tte  •  fflcii  Ile. 

Pu  xi   n      i  n'a  pas  foi  ea  l'aTenir,  il  est  bien  probable  qu'il  n*s 


194  REVUE   DE   PARIS. 

pas  l'intelligence  du  présent.  Le  voyageur  qui  ne  sait  pas  où  aboutit  le 
cliemin  qu'il  suit,  peut-il  savoir  où  il  en  est  de  sa  course?  L'œil  incer- 
tain pour  lequel ,  à  l'horizon ,  tout  vacille,  aura-t-il  la  force  de  regarder 
le  flambeau  placé  près  de  lui? 

Sans  arborer  les  divers  drapeaux  de  la  philosopbie  nouvelle,  sans  se 
prononcer  catégoriquement  pour  le  dogme  pantliéistique  du  saiut-si- 
monisme,  ou  pour  l'attraction  SNMI  onnelle  de  Fourrier,  il  est  très  pos- 
sible à  un  esprit  éclairé  par  la  méditation,  par  l'étude,  par  l'observation, 
de  donner  utilement  son  mot  sur  les  questions  religieuses  et  politiques, 
c'est-à  -dire  sociales  ,  qui  préoccupent  tant  d'esprits.  La  critique  de  la  so- 
ciété moderne  n'a  pas  été  si  radicalement  faite  qu'il  ne  reste  encore,  quel- 
que part,  un  abusa  signaler,  un  préjugé  à  détruire,  une  erreur  à  déra- 
ciner. Les  doctrines  des  révélateurs  contemporains  n'ont  pas  une  popu- 
larité si  grande,  qu'il  soit  inutile  de  leur  prêter  appui  ou  dangereux  de  les 
combattre.  Le  grand  mouvement  d'idées  qui  s'opère  au  \iv  siècle  ,  se 
réflécliit-il,  sous  un  ou  plusieurs  côtés,  dans  le  volume  de  M.  Bogol  Té* 
moin  du  terrible  duel  des  lois,  des  mœurs,  des  croyances,  le  poète  prend- 
il  parti  pour  quelqu'un  ou  quelque  chose?  Dit-il  à  haute  voix  ses  répu- 
gnances ou  sa  sympathie?  S'cxposc-l-il  hardiment  au  feu  croisé  du  pa- 
radoxe et  du  mensonge?  Héias!  non.  Le  courage  do  M.  Hugo,  dans  cette 
circonstance,  n'est  pas  celui  du  poète  ancien  \rnlcs  ,  prophète),  mais  du 
musicien  tremblant  qui  se  réfugie  derrière  les  li  le  l'armée.  Ici, 

comme  dans  la  poésie  historique  .  H.  Hugo  ne  fait  que  constater  les  evè- 
ncmens  accomplis-  Il  n'entre  que  dans  les  forteresses  prises  d'assaut  depuis 
long-  temps. 

Ainsi,  tout  ce  que  nous  trouvons  d'idées  progressives  dans  les  Voix 
intérieures  se  résume  en  deux  mots  déjà  nés  :  charité  et  doute,  lui 
fait  île  politique,  IM.  Victor  Hugo  recommande  l'aumône.  Il  fait  honte 
au  riche  de  son  opulence.  Il  le  prend  par  Is  rSJSJOI ,  par  le  sentiment ,  par 
l'intérêt  ,  et  lui  prouve,  non-seulement  qu'il  est  très  honorable  de  donner 
les  naiettOS  dfl  IBS  ESSSSM  m  pauvres,  mais  encore  que  c'est  le  seul 
moyen  de  n'être  pas  contraint  un  jour  ou  l'autre  à  leur  ouviir  la  SlUa  à 
maOgBff.  \près  avoir  délayé  dans  d'interminables  alexandrins  son  onc- 
tion évangélique,  le  poète  s'adresse  aux  pauvres  en  petits  vers  de    huit 

ijHahon,  doux,  dm  lestet,  larmeyanaj  II  s'apitoie  sur  leur  destinée.  Il 

n'a   pas  assez  de  soupirs  dans  l'aine  ni  d'épithètes  sur  les  lèvres  pour 
exprimer  tout  ce  qu'il  ressent.  Quelle  souffrance!    quel  admirable  cou- 
rage! et  comme  ils  seront  récompensés  un  jour  dans  le  ciel!  El  pu- 
tout  prendre-,  les  pauvres  n'ontfili  pas  des  dodommagomens  sur  cette 

terre.'   N'ODt-ik  pas  le  soleil,  le   grand   air,   la   rordoro,   les  bois  pleins 

d'oiseaux.'  Tool  cela  o/esuil  pat  plus  vraisaeoi  à  eux  qu'aux  riches  qui 


REVCE    DE   PARIS.  195 

en  profitent  à  pûine?  Peu  à  peu  le  poète  finit  par  trouver  la  pauvreté  très 
préférable  à  la  richesse,  et  par  demander  aux  malheureux  que  la  faim 
dévore  leur  pitié  pour  ceux  qui  ont  trop  bu  et  trop  mangé. 

En  matière  de  croyances  religieuses,  M.  Hugo  n'est  pas  plus  avancé 
qu'en  politique.  Il  ne  nie  pas,  mais  il  ne  croit  pas;  il  doute.  Toute  la 
poésie,  depuis  quarante  ans,  a  marché  dans  cette  voie;  Gœthe,  Byron, 
Lamartine,  y  ont  laissé  des  traces  ineffaçables;  qu'importe!  H.  Hugo 
s'y  établit  jusqu'au  jour  où  on  lui  aura  tracé  un  chemin  ailleurs.  En 
attendant  que  d'autres  soldats  aient  trouvé  le  mot  d'une  foi  nouvelle, 
M.  Hugo  se  complaît  dans  les  ténèbres  de  son  scepticisme.  Il  s'accuse 
lui-même  d'avoir  lame  couverte  d'un  sombre  voile.  Il  se  promène,  la 
nuit,  sur  l'Océan,  pour  interroger  les  flots  dont  il  a  d'avance  rimé  les 
réponses.  Il  demande  à  ses  amis,  non  de  le  persuader,  mais  de  le 
plaindre.  Il  explique  son  doute,  il  le  commente,  il  l'analyse;  c'est  une 
plaie  grave  et  profonde  qu'il  se  refuse  pourtant  à  guérir,  et  qu'il  entre- 
tient. Pourquoi?  parce  qu'elle  est  pour  lui  uue  source  intarissable  d'odes, 
d'élégies  ou  d'épitres.  Il  ne  risque  pas,  grâce  au  doute!  de  jamais  chan- 
ter pour  ne  rien  dire.  Il  peut  entamer  des  dialogues  ,  sur  ce  sujet,  avec 
la  femme  qu'il  aime  ou  les  étoiles,  avec  le  soleil  ou  la  lune,  avec  les 
nuages  ou  l'aquilon,  sans  avoir  à  craindre  de  rester  court. 

Qu'est  donc  la  philosophie  de  M.  Hugo?  un  bateau  à  la  remorque;  rien 
de  plus. 

Bien  que  la  troisième  partie  des  Voix  intérieures  occupe  autant  de 
place  à  elle  seule  que  les  deux  autres  parties  ensemble,  nous  ne  l'exami- 
nerons pas  en  détail.  Exclusivement  consacrée  aux  impressions  person- 
nelles du  poète,  elle  ne  nous  apprendrait  rien  de  nouveau  sur  ses  ten- 
dances philosophiques,  et  ne  nous  dévoilerait  rien  d'inattendu  dans  son 
talent.  C'est  toujours,  comme  dans  certaines  pièces  de  ses  précédons  re- 
cueils,  comme  dans  les  Feuilles  (l'automne  surtout,  l'cgoïsme  divinisé, 
le  moi  sous  toutes  ses  laces,  l'adoration  intime,  pour  oous  servir  du  terme 
consacré.  M .  Victor  Hugo  se  dessinant  de  profil  ou  de  trois  quarts  ne  nous 
importe  guère.  Ce  qu'il  nous  avait  promis  ,  ce  que  nous  attendions  de 
lui ,  c'était  son  opinion  sur  les  hommes,  sur  les  choses ,  sur  la  fermenta- 
tion sociale,  sa  crainte  ou  son  espérance ,  un  hymne  sympathique  et  intel- 
ligent. Il  a  trompé  notre  attente.  Au  lieu  du  penseur,  nous  avons  trouvé 
en  lui  l'homme  de  la  phrase,  le  traînant  péniblement  dans  les  sentiers 
frayés;  au  lieu  du  prophète ,  le  vulgaire  déclamateur.  Or,  aujourd'hui  que 
l'art  pour  l'ait  a  luit  sa  tâche,  la  phrase  et  la  déclamation,  prises  en  elles- 
mêmes,  n'ont  | » 1 1 j -,  de  charmes  pour  personne;  encore  moins  les  roucou- 
lesnens  éternels  de  l'individualité-  Que  M.  Victor  Hugo  versifie  donc 
toutes  les  scènes  de  son  ménage  ,  qu'il  décrive  pour  la  centième  fois ,  s'i 

1 


19G  REVUE    DE   PARIS. 

le  veut,  les  jeux  d'cnfans  auxquels  il  se  mole;  mais  qu'il  ne  compte  pas 
sur  l'attention  des  esprits  sérieux.  Le  siècle  a  autre  chose  à  faire  que 
d'écouter  toutes  les  confidence!  de  coin  du  feu.  Eo  quoi  le  touchent 
jérémiades  sans  hut  et  sans  ternie?  Qui  intéressent-elles?  A  qui  ou  à  qu<>j 
erven  t-elh  s?  Cependant,  nous  l'avouons,  quand  le  poète,  non  content 
de  nous  initier  k  ses  tristesses  et  à  ses  joies  puériles ,  veut  nous  forcer 
ucore  de  prêter  l'oreille  aux  accens  de  sa  haine;  quand  il  se  pose,  sous 
DO  transparent  pseudonyme,  en  victime  auguste,  connue  Socrate  ou  Pro- 
méthée,  il  serait  impossible  de  ne  pas  hésiter  entre  la  compassion  et  le 
dédain   1). 

/.n  feix  intérieures  ne  relèveront  pas  la  popularité   du  poète.  Nous 
avons  dit  ce  que  nous  pensons  de  ce  livre  au  point  de  vue  des  idées.  Quant 
à  la  forme,  elle  nous  semble  moins  pure  que  dans  les  Orientait! ,  ta 
transparente  ,  moins  colorée.  Elle  se  pétrifie. 

Chu  m  S-  klOl  I  - 

(l)  Le  feuilleton  de  M.  Alexandre  Dumas,  à  propos  dis  Vois  hHériewrtê,  doit  avoir 
adoad,  cependant,  l'auteur  des  versa  Olympto.  SI  l'exemple  de  M  Alexandre  Dumas  est 
suivi,  les  poètes  formeront,  contre  la  crit'uiue,  une  lociété  d'a**urance  mutuelle  dont 
les  efforts  ne  manqueront  pas  de  nous  divertir.  M.  Vu  Mr  llu.^o  ne  tardera  pas  sans  doute 
à  reconnaître  la  politesse  de  M.  Dumas,  en  louant  les  tmprettion 


BULLETIN. 


Aucune  nouvelle  de  quelque  importance  ne  nous  est  arrivée  de  l'exté- 
rieur, cette  semaine.  Les  affaires  d'Espagne  sont  restées  au  même  point , 
et  don  Carlos  est  toujours  dans  la  môme  situation  :  nous  avons  du  moins 
acquis  le  droit  de  dire  que  rien  n'est  changé  de  ce  côté ,  bien  que  le  pré- 
tendant, après  s'être  porté  récemment  au-delà  de  Cantavieja,  sur  la 
route  de  .Madrid  ou  de  Valence,  soit  disposé,  comme  on  l'a  dit,  à  rétro- 
grader aujourd'hui  vers  la  Cénia  et  peut-être  plus  loin  ;  on  peut  se  rap- 
peler que  nous  n'avions  pas  poussé  des  cris  d'alarme,  en  apprenant  le  pas- 
sage de  l'Ebre,  tt  s'il  n'en  doit  pas  résulter  un  de  ces  retours  de  for- 
tune qui  bouleversent  tout  à  coup  la  face  des  choses  à  la  guerre  ,  nous 
ne  sommes  pas  de  ceux  qu'aura  surpris  l'immutabilité  de  cette  lutte 
interminable,  qui  se  déplace,  qui  voyage,  qui  court  d'un  bout  de  la 
Péninsule  à  l'autre,  mais  sans  avancer  réellement  et  sans  rien  résoudre. 
Nous  ferons  comme  l'Espagne,  et  il  est  bien  simple  que  nous  ayons  au 
moins  autant  de  patience  qu'elle;  nous  attendrons  un  événement  plus 
décisif  que  tout  ce  qui  se  passe  à  l'heure  qu'il  est,  même  depuis  le  mé- 
morable passage  de  l'Ebre! 

Il  sera  peut-Cire  plus  facile,  malgré  les  apparences  qui  étaient  d'abord 
contraires,  d'obtenir  un  résultat  définitif  en  Afrique;  ce  sera  toutefois 
du  définitif  comme  il  est  donné  aux  plus  heureux  et  aux  plus  habiles 
d'en  faire  aujourd'hui,  c'est-à-dire  quelque  chose  qui  peut  bien  être. 
immuable  pendant  deux  ou  trois  ans,  et  qu'on  est  obligé  ensuite  de  res- 
taurer et  de  recrépir,  pour  lui  assurer  une  nouvelle  perpétuité  de  quel- 
ques années  de  plus.  Telle  sera,  nous  l'espérons,  la  destinée  du  traité 
Abd-t  l-Kader,  et   C'est  beaucoup;  nous   parlons  sérieusement.  lia 

circulé,  ces  jours  ci,  dans  les  conTersations  d'un  certain  monde  politi- 
que .  des  commentaires  de  ce  ti  ailé,  qui  ont  expliqué  le  vrai  sens,  d'abord 
m,  de  plusieurs  articles;  on  .1  pu  reconnaître  que,  si  le  général  Bu- 

.  dans  sou  u.uvrc  diplomatique ,  les  traces  d'une  précipi- 


198  REVTE   DF   PAHT5. 

talion  trop  grande  et  d'une  facilité  toute  militaire,  il  n'y  a  là  cependant 
ni  honte,  ni  dommage  pour  la  France.  Nous  en  jugeons  ainsi  d'après  les 
éclaircissemens  qui  sont  venus  à  notre  connaissance,  et  que  nous  avons  lieu 
de  croire  exacts,  quoique  fort  incomplets  encore. 

On  avait  eu  des  motifs  de  supposer  d'abord  que  l'île  d'Harchgoun  était 
sacrifiée  :  c'eût  été  une  faute  grave ,  une  inconcevable  anomalie  avec 
cette  autre  disposition  essentielle  du  traité ,  qui  nous  réserve  tout  le  com- 
merce maritime ,  auquel  auront  besoin  de  recourir,  pour  l'échange  de 
leurs  produits,  les  populations  restées  soumises  à  Abd-el-ku  1er.  L'Ile 
d'Harchgoun,  située  à  l'embouchure ,  et  presque  par  le  travers  de  la  ri- 
vière de  la  Tafna,  nous  est  indispensable,  si  nous  voulons  efficacement 
obliger  l'émir  à  l'exécution  de  celte  clause;  et  il  bat  qu"il  reiécnte,  car 
elle  est  presque  tout  le  traité  ,  elle  en  est  la  base  fondamentale  et  la  pen- 
sée première.  Notre  marine,  ayant  pourpoint  d'appui  l'Ile  d'Harchgoun, 
surveillera  le  littoral,  demeuré  exclusivement  franijai*;,  le>  ports,  qui  ne 
cesseront  pas  d'être  dans  nos  mains,  et  elle  suffira  bien  à  empêcher  les 
Arabes,  nos  nouveaux  alliés,  d'i  inployer  un  autre  intermédiaire  que  le 
nôtre  pour  toutes  leurs  relations  commerciales  qui  voudront  prendre  le 
chemin  de  la  mer.  Quant  au  négoce  qu'ils  pourront  continuer  par  la  voie 
de  terre,  au  moyen  des  caravanes  et  sans  réclamer  nos  I  .  ce  sera 

peu  de  chose;  et  comment  d'ailleurs  s'y  opposer''  Il  faudrait  un  traité 
avec  le  Maroc,  qui  a  toujours  été  ma!  disposé  pour  noue.  Quelqu'un  pro- 
p09e-t-il  de  faire  la  guerre  nu  Maroc?  Non.  Eh  Menl  MtCBOBi  attendre 
de  meilleur  étions  de  N  part,  ou  les  préparer,  et  ne  prétendons 

pas  faire  tout  outre  grand  ouvrage  de  colonisation  en  un  jour. 

Il  y  avait  un  autre  point  qui  demandait  à  être  éclairci,  non  pour  laFrance 
directement,  mais  pour  des  tribus  alliées  qu'il  ne  BOU  permis 

d'abandonner  :  c'était  encore  la  cause  de  la  France.  Tool  le  mond< 
vient  des  Boualrea  et  des  Smelns,  ces  deux  tribus  qui ,  pour  nous  rester 
fidèles,  attirèrent  sur  elles  le<  vengeances  cTAbd-el-Kader,  et,  par  leur 
fidélité  Même,  rendirent  a  ie,  entre  l'émir  et  !"  général  Trésel , 

une  rupture  dont  le  dernier  mot  fut  le  sanglant  désastre  de  la  HaCta.  D  - 
sormais  outre  nous  et  ces  deux  tribus,  ou  une  partie  du  moins  de  leui 
pulation  ,  c'est  à  la  vie  et  à  la  mort ,  il  existe  une  alliance  ciin  ir  le 

sang. On  avait  pu  croire  que,  dans  le  traité  conclu  par  le  général  Bugeand, 
tous  bon  Droits  I  la  prote  I  la  France  n'avaient  p.  BSCS  mé- 

BigéS ,  et  il  par.  it  Certain  qu'une  portion  Se  leur  ancien  territoire  loi. • 
enlevée;  mais  une  autre  étendue  e  terre ,  au  moins  égale ,  leur  est ,  dit- 
on  .  renosH  aor  an  aotre  point  ;  re  -.  ne  qu'un  échange .  et  il  y  a  com- 
pensation plus  que  suffisante,  D'ailleurs,  il  M  faut  lominef 
par  Aea  Daots  :  les  Douaires  el  les  Bmetas  ne  mi  pan  tous  dans  notre  al- 
liance; plus  des  deux  tiers  ont,  avec  Abd-el-kador,  des  engagemens  do 


REVUE  DE  PARrS.  199 

longue  date,  qu'ils  observent  fidèlement  contre  nous,  et  il  y  aurait  duperie 
de  notre  part  si  nous  allions  livrer  combat  à  leur  suzerain  préféré,  pour 
les  maintenir  dans  l'héritage  de  leur  race.  Il  restera  toujours  assez  de 
terres  à  cultivera  ceux  qui  sont  vraiment  nos  amis. 

La  France  aussi  aura  bien  assez  de  terres  à  distribuer  en  Afrique  à  sa 
population  émigrante,  même  après  qu'elle  sera  rentrée  dans  les  limites 
du  nouveau  traité  ;  elle  est  en  mesure  d'en  donner  plus  qu'il  ne  sera  pos- 
sible d'en  cultiver  pendant  cinquante  ans.  Ce  qu'elle  a  de  mieux  à  faire, 
c'est  de  diriger  l'activité  de  ses  spéculateurs  vers  l'exploitation  de  ce 
qu'elle  possède  déjà.  Nous  apprenons  que,  dans  les  environs  d'Arzew, 
Sur  le  territoire  qui  nous  a  été  réservé  par  le  traité  du  30  mai ,  on  vient 
de  découvrir  de  magnifiques  salines,  dont  les  avantages  sont  immédiats 
et  palpables.  Voilà  des  richesses  qu'on  ne  dédaignera  sans  doute  pas, 
pour  envahir  chaque  jour  de  nouveaux  champs  auxquels,  pendant  de 
longues  années,  les  bras  doivent  manquer.  Si  l'arrangement  conclu  avec 
Abd-el-Kader  n'a  pour  effet  que  de  marquer  un  temps  d'arrêt  dans  l'en- 
vahissement, mais  non  dans  la  mise  en  œuvre  de  l'Afrique,  on  peut 
l'accuser  de  timidité  tant  qu'on  voudra,  mais  il  aura  rempli  un  but  d'uti- 
lité pour  le  moment. 

Eu  résumé,  le  dernier  traité,  d'après  le  peu  que  nous  en  connaissons, 
ne  nous  semble  pas  avoir  mérité  ,  ni  en  bien  ni  en  mal,  tout  le  bruit  qu'il 
a  fait. 

Il  n'y  a  pas  de  quoi  uous  distraire  de  nos  affaires  intérieures,  si  nous 
avions,  à  l'heure  qu'il  est,  des  affaires  à  l'intérieur  qui  fussent  assez 
graves  pour  saisir  fortement  l'attention  publique.  Mais  il  n'en  est  rien.  Si 
l'on  en  excepte  la  dissolution,  dont  on  s'est  occupé  un  instant,  dont  on 
s'occupe  déjà  moins  sans  doute,  parce  qu'elle  est  inévitable,  nous  ne 
voyons  pas  un  seul  grand  intérêt  qui  soit  senti  et  reconnu  de  tout  le  monde, 
et  qui  devii-nne  un  mot  d'ordre  général  dans  la  polémique  des  journaux. 
Chacun  se  jette  dans  la  din;ction  que  lui  ouvre  sa  fantaisie  et  pousse  des 
reconnaissances  un  peu  à  l'aventure  sur  le  terrain  politique  ;  chacun  prend 
une  qne>tion ,  dont  il  semble  faire  sa  propriété  particulière,  puis  il  l'aban- 
donne au  bout  de  huit  jours,  après  l'avoir  cxamii  ses  faces 
etépaisée bien  vite  théoriquement,  non  sans  quelque  surprise  île  voir  le 
publie  lester  indifférent  à  tontes  ces  thèses  qui  n'ont  pas  encore  d'oppor- 
tunité, et  passer  Froidement  devint  toot  œa  groi  problèmes  :  l'élection 

au  chel-liiii   de  (lenai  temeiit ,   l'extension  des  franchises  électorales,  le 

tellement  ,1.  -   dépUtéf*  e(c. 

Dans  cette  polémique,  qui  n'est  point  rrlire,  OHM  diraient  les  saints- 
Siinoniens,  à  un  principe  commun  ,  il  \  a  une  feuille  qui  Se  distingue  par 
MB  lan^a^'e  excentrique;  c'est  le  Journal  >(<  Paris,  Uepuis  qu'il  a  reçu 
un  nouveau  certificat  de   vie  des  doctrinaires,   le  Journal  de  l'avis  se 


200  REVUE   DE   PARIS. 

seul  de  loisir,  et  il  reprend  puur  son  compte  les  théories  vagues  que  le 
saint-simonisnie  lui-même  dédaignerait,   s'il   ressuscitait  parmi  n< 
Le  Joiiii,   I  </■    l'«vis  s'apitoie  sur  le  sort  des  classes  inférieures,  qui 
ont  le  malheur  surtout  de  n'être  pas  admises  aux  grande!  s •  denniu'-s 
nationales  célébrée!   par  la   bourgeoisie;   il   voudrait   les  organiser  en 
Corporation!  d'états,  pour  avoir  la  facilité  de  les  admettre,  au  moins 
par  leurs  représentans,  qui  seraient  leurs  chefs,  aux  fôlefl  publie, 
—  «  En  dédommagement  de  la  propriété  à  laquelle  nous  n'avons  pas  le 
pouvoir  de  faire  arriver  tout  de  suite  les  classes  inférieures,  nous  de- 
mandons pour  elles  ce  qui ,  à  défaut  dn  ekump  et  du  foyer,  est  le  ; 
propre  à  leur  donner  la  position  sociale,  !«•  >"»</  qui  leur  manque.»  — 
Ainsi  l'exprime  le  Journal  île  Paru,  en  soulignant,  comme  I»-  faisaient 
les  élèves  do  Saint-Simon  et  de  Fourrier,  tous  lei  mots  sacramentels 

lesqnels  doit  se  reposer  l'attention  religieuse  du  lecteur.  Et  ponr  eot 
tuer  ce  rang ,  cette  position  sociale  dans  les  classes  inférieures,  il  pro:    - 
de  créer  dans  chaque  profession  industrielle  des  chefs  et  des  subalternes 
d'après  d'autres  principes  et  pour  d'autres  devoirs  que  ceux  qui  déjà  éta- 
blissent naturellement  cette  hiérarchie  i  e,  pour  le*  besoins  du 
travail.  Ou  lui  objecte  que  c'est  réhabiliter  l'ancien  système  des  jurai 
que  c'est  risquer  d'éveiller  les  redoutables  lioni  politique!  d'ou- 
vriers, que  dei  lois  récente!  et  de  funeste!  combats  ont  bien  cru  étouffe! . 

Il  répond  qu'il  ne  veut  rien  rétablir  de  ce  qui,  dans  le  p   -  uru 

une  critique  légitime  ,  on  a  suscité ,  dans  le  présent ,  de  vives  Inquiétudes 
à  peine  calmées.  Mais  est-il  bien  sûr  que  le  Journal  de  /'  Ile  éta- 

blir quelque  chose,  et  qu'il  sache  positiTetnent  ce  qu'il  vent?  Plus  nous 
l'avons  lu,  plus  nous  en  STons  douté;  il  n'\  i  'inquiéta  oV 

veries  philantropiques. 

C'est  pour  les  doctrinaires  que  nous  sommes  inquiets.  OÙ  sont-ils  rJOUC? 
El  .i  quoi   pensent-ils  dfl  laisser  débattre  des  thèses  de  philosophie 
CreUie  dans  1,1  seule  feuille  qui   leur  t.  -:        Ils  Si  ronl  bien  aura: 
le  fond  de  leurs  tciics,  lorsqu'ils  verront  quel  théoricien,  plus  ragUC  et 
plus  ténébreux  (|u'eu\-nii'nies,  ils   ont  repêché  dans  le  naufrage  -encrai 
de  leOT  presse,  eiovanl  bonnement  ramener  au  rivage  un  journal  prati- 
que,  utile  à  leur  CâUSe.   Il  faut  que  le  parti  doctrinaire  I0i<  bien  si 
donné  et  .s'abandonne  bien   lui-même   (malgré  tOU!  les  lacriflces  dont  on 

lui  fait  honneur),  pour  ne  pai  lavoir  ooanmuniqi  iouseuri 

liciels  des  idées  |  lui  u  usées ,  t  des  inspiration!  plui  beun  bmi    M.  I  ruiset 

COnfooda   dans  un  meule  culte  avec  leu  Saint-Simon  et   M    Fourrier,  qui 
bien  un  peu  mort  auss,  :  |.    ranapé  |  il  et  n'est  donc  plusqu'une 

humble  bi    re  ' 

I       n'est  p.is  M    l'.is  1  toutefois  qui  s'y  laissera  entériner  avec  ■ 
quoiqu'il  ait,  pendant  assez  long-temps,  fait  trôner  son  insu!  poM- 


REVCE   DE   PARIS.  201 

tique  sur  le  canapé  doctrinaire.  M.  Persil  ne  veut  pas  qu'on  le  suppose 
mort;  n'est-ce  pas  lui-même  qui  chasse  les  morts  de  leur  domicile  et  s'y 
installe  avant  que  leur  cendre  ne  soit  refroidie?  Il  n'a  rien  perdu  de 
cette  activité  égoïste  et  cupide  du  Palais,  qu'il  a  portée  dans  les  affaires 
publiques,  et  voici  qu'il  va  nous  donner  une  nouvelle  preuve  de  cette  dé- 
licatesse qu'on  a  tant  admirée,  le  jour  où  il  s'est  précipité  sur  l'hôtel  des 
Monnaies,  dont  la  porte  était  presque  obstruée  encore  par  le  cercueil  de 
M.  le  comte  de  Sussy.  Il  y  a  un  membre  du  conseil-général  de  la  Seine  à 
élire  dans  l'arrondissement  de  Sceaux.  Le  duc  de  Trévise  se  présente.  11 
a  son  domicile  et  une  grande  existence  dans  le  chef-lieu  même  où  se  fera 
l'élection;  le  scrutin  doit  s'ouvrir  d'ailleurs,  le  23  juillet,  six  jours  avant 
l'anniversaire  d'une  cruelle  mort  que  M.  Persil  seul  pouvait  mettre  en 
oubli.  Le  duc  de  Trévise  a  pu  se  croire  assez  protégé  par  la  douloureuse 
mémoire  des  funérailles  de  son  père,  qui,  lui-même,  a  passé  toute  sa 
vieillesse  dans  l'arrondissement  de  Sceaux.  Qu'importe  tout  cela  à  M.  Per- 
sil ?  Il  se  porte  candidat,  il  s'avoue  l'adversaire  de  l'honorable  fils  du 
maréchal  Mortier;  comment  aurait-il  quelque  respect  pour  un  simple 
.inriiversairc  que  toute  la  France  doit  honorer?  Il  a  méprisé  mieux  que 
cela.  Une  réunion  préparatoire  d'électeurs  a  lieu  demain  dimanche.  Es- 
pérons que,  pour  leur  propre  dignité,  ils  tiendront  compte  des  tristes  et 
glorieux  souvenirs  que  M.  Persil  foule  aux  pieds. 

Il  y  a  eu  ,  par  bonheur,  cette  semaine ,  pour  consoler  de  toutes  ces 
misères,  un  fait  digne  de  toute  l'attention  du  public.  La  première  voi- 
ture mise  en  activité  pour  le  transport  cellulaire  des  forçats,  est  par- 
venue à  sa  destination,  qui  était  le  bagne  de  Brest,  et  est  revenue  à 
Paris,  après  un  voyage  rapide.  Le  succès  de  cette  innovation,  dont  on 
parle  depuis  quatre  ans,  et  qu'on  n'avait  pas  encore  éprouvée,  a  été 
aussi  complet  qu'on  pouvait  le  désirer. 

Il  était  réservé  à  M.  de  Montalivet  de  voir  réussir,  sous  son  ministère  , 
un  mode  de  transport  qui  supprime  à  jamais,  plus  sûrement  que  l'or- 
donnance déjà  rendue  en  is3(»,  ce  pénible  voyage  de  la  chaîne <l<  •>  forçats, 
source  de  mauvais  exemples et  d'immoralité,  cruelle  insulte  de  la  société 
envers  des  hommrs  qu'elle  doit  punir,  et  non  pas  accabler  de  son  méprit 
qui  les  enfonce  plus  avant  dans  le  crime.  M.  de  Montalivet  doit  ressentir 
une  joie  bien  sincère  de  ce  succès ,  et  nous  croyons  volontiers  qu'il  n'en 
est  pas  beaucoup  d'antres,  dans  sa  vie  publique,  auxquels  il  attache  plu>> 
de  prix.  Il  a  fait  beaucoup  pour  l'obtenir,  et  toutes  les  fois  qu'il  a  reparu 
au  ministère,  Dons  savons  que  son  premier  SOio  a  été  de  reprendre  l'ou- 

vrc  d'amélioration  île  notre  régime  pénitentiaire.  Ou  s'en  esl  speeça 
sitôt  par  sa  promptitude  à  agir  et  à  innover  sagement  dans  cette  ma- 
tière m  délicate.  Ce  n'est  doue  pat  seulement  une  bonne  fortune,  i 
une  justice  que  le  transport  cellulaire  ,  cette  heureuse  el  singulière  inno- 
vation dont  on  n'avait  pas  encore  eu  l'idée  .  DHéOM  en  An_'lctci  i  c  .  même 
tOSII  KLM.     Jtn.LiT.  1  i 


269  REVLE    DE   PARIS. 

aux  Etats-Unis,  ait  eu  lieu  sous  l'administration  d'un  jeune  ministre, 
assez  honnête  et  désintéressé  pour  préférer  à  une  autre  gloire  plus  bril- 
lante l'honneur  d'ajouter  une  réforme  de  plus  à  nos  institutions  pénales 
On  n'a  pas  oublié,  car  c'est  un  vestige  de  barbarie  qui  n'a  été  aboli  que 
pur  l'ordonnance  du  9  décembre  4836,  rigoureusement  exécutoire  au 
Ier  juin  1837,  ou  n'a  pas  oublié  le  mode  de  conduite  qui  était  ad 
pour  les  criminels  condamnés  aux  travaux  des  ports.  Les  forçats,  apn  - 
l'opération  du  ferrement ,  étaient  rattachés,  parleurs  colliers  et  leurs 
(haines  particulières  ,à  une  autre  chaine  commune,  plus  longue  et  plus 
pesante,  qui  séparait  environ  trente  hommes  en  deux  files;  c'était  la  ce 
qu'on  nommait  un  cordon;  quatre  ,  cinq  ou  six  cordons  composaient  une 
chaîne  proprement   dite  Les  condamnés  étaient  placés  sur  de  toognef 
charrettes,  où  ils  restaient  assis  dos  à  dos,  exposés  à  riiiimuralecuriositi.lt 
la  multitude.  Quelquefois  l'entrepreneur  faisait  \u\  a  géra  pied,  tour  à  tour, 
un  tiers  de  la  chaîne,  en  donnant  cinq  sous  par  jour  à  ceux  qui  consen- 
taient à  marcher.  La  nuit,  tous  les  forçats  étaient  enfermés  dans  quelque 
graOge,  où  ils  couchaient  sur  la  paille,  sans  quitter   tours  vétemens  ni 
leurs  l'ers.  Ils  faisaient  ainsi  un  voyage  de  cent  quarante  ou  de  deux  cent 
vingt  lieues  en  vingt-deux  ou  en  trente-trois  jours. 

Celait  un  hideux  spectacle  pour  toutes  les  populations  qu'ils  traver- 
saient. Les  criminels  non  encore  dépravés  dans  le  fond  >ïr  l'.nne  n'avaient 
pas  d'autre  alternative  que  celle-ci  :  ou  il  leur  fallait  souffrir,  sou 
regards  de  tant  de  curieux,  sous  les  affreuses  plaisanteries  de  leurs  cyni- 
ques compagnons,  une  aggravation  de  peine  que  la  loi  n'avait  pas  ordon- 
née; ou  bien  ils  s'endurcissaient  et  tiraient  vanité  de  leurs  crimes,  pool  ■ 
Paire  une  contenance.  Le  plus  souvent,  c'était  ce  dernier  parti  qu'ils  pre- 
naient ,  et  dès-lors  on  pouvait  les  dire  perdus  à  jamais. 

Le  système  de  conduite  adopté  alors  produisait  encore  un  autre  mal- 
Comme  on  était  obligé  de  mettre  un  assez  grand  intervalle  entre  les  de- 
parts  des  chaînes,  les  prisonniers  réservés  aux  bagnes  taisaient ,  dans  les 
maisons  de  justice,  après  leur  condamnation  devenue  défini  dve,  un  trop 
long  séjour,  et  répandaient  autour  d'eux  la  contagion  de  leur  exemple  par 

la  g  immunicatfon  avec  les  autres  détenus,  dont  il  était  presque  toujours 

impossible  de  les  séparer  d'une  manière  absolue. 

Aujourd'hui  rien  de  tout  cela  n'est  plus  à  craindre  <  )n  a  passé  un 
marché  avec  un  entrepreneur,  M.  (iuillot ,  connu  pour  sa  moralité  et  son 
intelligence,  dont  il  a  donne  de  nom li reuses  p rein  es  dans  la  msJtOSl  Cen- 
trale de  (jaillon.  il  s'est  chargé  de  transporter  les  forçats  I  leur  détins 

tton  ,  dans  des  voitures  divisées  on  deux  par  un  couloir  et  contenant  s,x 

cellules  de  chaque  côté.  Nous  avons  vu  une  de  ces  roituresqu'oo  achève  en 

ce  moment  dans  fos  ateliers  de  MM  I  DUloOSC  et  compagnie,  rue  du  Che- 
min- Vert  :  on  ne  saurait  rien  voir  de  plus  convenable  et  de  mieux  com- 
bine. Le  prisonnier,  enchaine  par  les  pieds  seulement  ,  peut  étendre  1.  s 

jambes,  s.-  tenii  assis  on  presque  debout  dans  s,i  cellule;  il  i  de  Pair  et  du 

jour,  un  coussin  mobile  sur  SOU  BtégC  .  un  tntre  COUSSHl  Bie  derrière  lui 
et  sur  les  t  ôles  ,|,-  |a  cellule  pour  reposer  SS  tête  et  dormir.  Il  es|  isolé  de 

:  ions  de  route  .  et  il  entre  même  dans  h  petite  prison  tempo- 


REVUE    DE    PARIS.  20o 

raire  sans  avoir  vu  leurs  visages.  Défense  lui  est  faite  d'entrer  en  con- 
versation avec  eux,  et  il  trouverait  d'ailleurs  une  grande  difficulté  à 
enfreindre  cette  défense,  surtout  quand  l'énorme  voiture  est  en  mouve- 
ment. Or,  elle  ne  se  repose  guère,  une  fois  partie,  car  elle  est  menée 
en  poste. 

Les  forçats,  à  leur  arrivée  à  Brest,  ont  été  encouragés  à  produire  fran- 
chement leur  opinion  sur  ce  mode  de  transport.  Généralement,  ils  ont 
déclaré  que,  sous  le  rapport  matériel,  ils  n'avaient  eu  rien  à  désirer; 
mais  le  voyaye  a  été  pour  eux  mortellement  ennuyeux  et  d'une  mono- 
tonie effrayante.  Une  chose  surtout  les  a  remplis  de  tristesse,  c'était 
de  savoir  à  peine  avec  quels  hommes  ils  voyageaient  et  de  ne  connaître 
absolument  rien  de  la  route  qu'on  leur  faisait  suivre.  On  leur  a  répondu 
que  c'était  le  double  résultat  précisément  qu'on  avait  voulu  atteindre  :  le 
bien-être  physique  que  la  justice  la  plus  rigoureuse  doit  à  tous  les  cou- 
pables, et  le  malaise  moral  causé  par  l'isolement,  qui  provoque  la  ré- 
flexion, le  retour  sur  soi-même  et  le  remords  d'une  vie  passée  dans  le 
'■rime.  Ils  ont  compris  ce  que  sera  le  système  pénitentiaire  dans  sa  rigueur. 

Vius  ne  voulons  rien  cacher.  Plusieurs  condamnés  ont  supporté  avec 
peine  le  poids  de  leurs  chaînes;  il  avaient  les  jambes  enflées  et  malades 
au  moment  où  ils  sont  sortis  de  leurs  cellules.  Un  chirurgien  du  bagne  a 
exprimé  l'opinion  qu'ils  avaient  pu  ne  pas  avoir  toute  la  quantité  d'air 
suffisante.  Déjà  il  semble  qu'on  ait  prévu  ces  critiques,  dictées  par  un  ho- 
norable sentiment  d'humanité.  La  seconde  voiture,  celle  que  nous  avons 
vue,  permet  à  un  courant  d'air  de  s'établir,  dans  chaque  cellule,  par  une 
ouverture  en  haut  et  en  bas;  il  n'y  en  avait  qu'une  dans  la  voiture  qui  a 
fait  le  premier  voyage.  On  annonce  que  l'administration,  d'accord  avt  < 
l'entrepreneur,  qui  est  soumis  à  3,000  francs  d'amende  pour  l'évasion  d'un 
prisonnier,  allégera  de  beaucoup  le  poids  des  fers.  Nous  avons  vu ,  du 
,  que  l'espace  où  les  jambes  du  reclus  peuvent  s'étendre  est  plus  qui 
suffisant  dans  la  nouvelle  voiture,  adoptée  désormais  comme  modèle. 

Rien  n'a  été  oublié  pour  celte  prison  ambulante  :  on  y  a  organisé  un 
service  de  gardiens,  au  compte  de  l'entrepreneur,  et  de  brigadiers  de  gen- 
darmerie ,  chargés  d'exercer  la  surveillance  au  nom  de  l'administration 
publique  :  les  uns  et  les  autres  peuvent  lire  leurs  droits  et  leurs  devoû  - 
écrits  dans  des  règlemens  aussi  complets  que  s'il  s'agissait  d'une  maison 
centrale,  et  qui  ont  tout  prévu  ,  la  maladie  ,  ou  la  mort ,  ou  l'évasion  des 
condamnés,  môme  la  comptabilité  de  leur  pécule  en  route,  el  i"ii>  les 
accidens  possibles  d'un  pareil  \ 

.  se  demandera  sans  doute  ,  à  la  vue  d'une  organisation  aussi  parfaite 
et  aussi  sévère  pour  un  simple  service  de  transport,  si  le  complément 
jiic  de  tout  cela  n'est  pas  la  constitution  prochaine  en  France  d'un 
grand  système  pénitentiaire  fonde  sur  L'isolement  el  le  nient 

Cette  conséquence  est  infaillible,  et  nous  y  comptons;  mais,  en  atten- 
dant ,  il  sera  facile  d'étendre  l'utilité  d<  ureaa  mode  de  irantpoi  i . 
et  l'on  peut,  par  exemple,  l'employer  pour  les  correspondancea ,  si  nom- 
breuses et  aujourd'hui  si  entravées,  entre  les  maisons  d'arrêt ,  les  cham- 

le  Bjendarmi  i  parlementait  - 


204  REVUE    DE    PARIS. 

les  maisons  centrales  de  détention.  Dans  l'état  actuel  des  choses,  comme 
la  gendarmerie  est  teoie  chargée  du  trantfèrement  des  prisonniers,  de 

prévenus  ainsi  que  des  condamnés,  des  femmes  et  des  enfans,  et  rumine 
la  correspondance  des  brigades  entre  elles  n'a  lieu  qu'une  ou  deux  fois 
par  semaine,  il  en  résulte  des  lenteurs  telles  qu'il  ne  faut  pas  moins  de 
trois  à  quatre  mois  pour  faire  traverser  le  royaume  à  un  prisonnier  par 
la  correspondance  ordinaire.  Et  nous  ne  voulons  pas  répéter  ici  ce  que- 
tout  le  monde  sait  des  autres  inconvéniens  d'un  pareil  mode  de  Iran 
rement.  Par  les  messageries  cellulaires,  ce  sera  l'affaire  de  quelques 
jours.  Elles  reviennent  à  vide  des  bagnes  à  Paris,  et  chemin  faisant ,  clle< 
pourraient  faire  office  d'omnibus,  recueillir  et  déposer  successivement 
tout  ce  qu'elles  rencontreraient  de  prisonniers;  elles  prendraient,  sans 
danger,  hommes  et  femmes  indistinctement,  puisque,  dans  les  cellule* 
que  nous  avons  décrites,  on  ne  peut  ni  se  voir,  ni  se  parler. 

C'est  une  utilité  immédiate  qu'on  peut  retirer  de  ces  voitures  en  les 
employant  avec  largeur,  si  l'on  se  range  à  l'opinion  de  M.  Ardit,  fonc- 
tionnaire distingué  du  département  de  l'intérieur,  et  l'un  des  bommes 
qui  ont  le  plus  contribué  à  l'amélioration  de  tout  notre  -s  stème  d'empri- 
sonnement. C'est  pour  ces  avantages  plus  généraux  du  transport  cellu- 
n'inc  que  nous  avons,  avec  tant  d'effusion,  loué  le  ministère  île  l'avoir 
adopté;  mais  c'est  aussi  et  surtout  parce  que  nous  y  voyons  le  pré- 
d'une  révolution  complète  dans  les  prisons  de  la  France. 

—  Il  n'y  a  pas  eu  de  pièces  nouvelles  cette  semaine.  La  Comédie-Fran- 
çaise s'est  amusée  a  faire  mentir  les  prévisions  de  la  critique.  CI 
In  Préférence  d'une  Mire  s'est  montrée  assidueim  nt  sur  t'affiche.  Grâce 
à  Molière  et  à  Corneille,  dont  on  a  eu  soin  d'escorter  M.  Rosier,  le  théâ- 
tre de  la  rue  Richelieu  n'a  pas  vu  la  foule  déserter  entièrement  l'eut- 
être,  après  tout,  la  pièce  de  RI.  Rosier,  dans  les  dessein-;  de  M.  Yedel  . 
n'est-elle  destinée  qu'à  préparer  à  In  Popularité  de  M.  Casimir  Detarigne 
un  plus  éclatant  triomphe,  après  ('luire  ,  le  public  de  la  Comédie-Fran- 
çaisc  sera  naturellement  peu  difficile. 

Le  Palais-Royal  continue  de  Titre  sur  Bobèdu  >t  Galtmo/ri,  comme  i. 
Vaudeville  sur  Vouloir  r'est  Pouvoir,  et  Mina,  Les  Variétés,  pour  la  ren- 
trée de  Vcrnct  et  deM||eJenny  Verpré,  s'occupent  de  monter  deux  pi 
nouvelles. 

Quant  au  Gymnase  dramatique,  il  n'avance  ni  ne  recule.  Ses  recettes 
sont  de  40  à  50  francs,  comme  à  l'ordinaire. 


F.  Boimairi. 


»«**#-•-*•»«  9  )  • 


•  ««♦«««M   §*••    .  . 


SULTAN  MAHMOUD  II. 


Toutes  les  anciennes  erreurs  qui  jadis  avaient  cours  en  Europe 
au  sujet  des  Turcs  et  de  la  Turquie  sont  demeurées  en  possession 
de  la  crédulité  publique.  Comme  on  résume  la  civilisation  des  Chi- 
nois par  les  magots  de  porcelaine  et  les  écrans  enluminés,  on  pense 
encore,  à  Paris,  que,  hors  le  turban,  le  long  costume  broché  d'or, 
la  barbe,  la  pipe  et  le  fanatisme  rcligkux,  il  ne  peut  plus  y  avoir 
au  monde  ni  Turcs  ni  Turquie.  On  s'est  même  pris  de  passion  pour 
ce  magnifique  vestiaire  de  théâtre,  au  point  que  des  publiantes, 
des  députés,  des  hommes  qui  passent  pour  graves  et  sages  dans 
leur  pays,  ont  déclaré  l'empire  ottoman  mort  à  tout  jamais  du 
jour  où  furent  proscrits  ces  pompeux  habillemens ,  qu'ils  avaient 
si  long-temps  admirés  dans  leurs  cours  d'histoire  de  l'Opéra. 

fait,  les  habits  du  temps  de  >ulcïman-le-(îrand  sont  aussi 
incompatibles  avec  les  occupations  et  le»  devoirs  des  Tores  mo- 
dernes que  seraient  ridicules  et  incommodes  pour  les  Parisiens 
de  WM  les  pourpoints  de  velours  et  les  grégues  de  salin  du  siècle 
de  François  r\  Je  ne  sache  pas  que  personne  blâme  aujourd'hui 
Pierre  le  Grand  d'avoir  coupé  par  force  les  bai  bes  ei  1<  -  jaquettes 
BUJ< its,  dont  il  voulait  faire  aus-i  des  homnx  B.  L'av<  nture 
d'un  repas  du  x\ r  siècle,  sans  fen  an  cœur  de  l'hiver,  avec  de  l'hy- 
dromel pour  toute  lu  i>>.  n.  n  rvi  par  le  héros  du  .Nord,  en  ina- 

I  ,;ue  oriental, aui  Moscovites  récalcitrans,  arrache 

non;   XI. III.      Jlll  LIT.  lô 


20G  REVrE    DE    PARI-. 

encore  un  sourire,  par  son  ingénuité  spirituelle,  à  ces  mimes 
politiques  qui  deman  lent  grâce  pour  les  pipes  et  les  barbes  des 
musulmans.  Cesl  i>ourtant  sur  cette  misérable  chicane  qu'ils  ont 
cru  pouvoir  échafauder  mille  absurdes  accusations  dirigées  contre 
le  hardi  régénérateur  de  l'Orient.  On  objectera  que  le  cas  n 
pas  absolument  identique,  et  que  Pierre,  en  rognant  les  barbes  et 
les  jaquettes  mosc>\it.  s,  ne  violenta  point,  comme  Malunoud .  i  a 
religion  de  son  peuple.  Or,  c'est  ici  qu'il  faut  en  finir,  une  fois 
pour  toutes,  avec  ce  paradoxe  ignorant. 

La  réforme  du  costume  ordonnée  par  Vahmoud ,  dans  un  but 
de  haute  utilité,  s'appuie,  au  contraire,  sur  la  lettre  comme  sur 
l'esprit  de  l'islamisme,  •  Ne  porte/,  point  d'habits  de  soie,  dit 
Mahomet;  car  celui  qui  s'en  re\ét  dans  ce  monde  ne  sVn  revêtira 
pas  dans  l'éternité!  »  Le  khalife  Omar  vouait  au  feu  de  l'enfer 
ceux  qui  se  serraient  de  ces  étoffes  de  luxe  réservi  -  rax  femmes. 
Suivant  en  cela  l'exemple  du  prophète ,  qui  raccommodait  lui- 
même  ses  habits  déchirés,  Omar  affectait  la  simplicité  la  plus 
avst  re.  Ses  courtisans  lui  reprochant  on  jour  de  ne  pas  soutenir, 
par  un  ur convenable ,  aux  yeux  des  étrangers,  son  émi- 

nente  position,  il  leur  répondît  en  fronçant  le  sourcil  :  <r  L'isla- 
misme est  notre  plus  beau  vêtement.  » 

Si  l'opinion  i\i^  deux  premiers  khalifes,  à  cet  é;;ard,  n'a  pas 
été  respectée;  si  Osman  lfr,  >i  SoJetman  Irr,  fatiuduistoant  le  luxe 
dans  la  grande  famille  musulmane,  ils  ol  mdaleuse- 

ment  leur  religion.  Sultan  Mahmoud  II,  en  publiant  se>  *  »  lit  s 
somptuair.  - .  I  M  donc  bien  éloigné  d'a\oir  porte  atteinte  à  la  loi 
relij  \   ,mt  lui,  baye/.id  11,  homme  pieux  et  respecté,  avait 

déjà  Mariné  des  an  i  contre  le  |nxe  (le  ses  contempo- 

rains. Il  est  vrai  que  ces  arrêts,  quoique  renouvelés  par  d'autres 
sultans,  étaient  depuis  tombés  en  désuétude. 

Bous   le  rapport  religieux,  la  réforme  opérée  dans  le  costume 

par  Mahmoud  ne  saurait  donc  être  justement  attaquée.  Toutefois 
éritable  but  de  cette  entreprise  est  plutét  politique  que  reli- 
gieux. Au  point  où  en  étaient  ai  rivet  s  les  (  hoses,  l  haque  homme 
du  peuple  employait  le  peu  d'argent  qu'il  avait  am  ve'temens 

et  en  armes,  qui  ne  profitaient  guère  qu'a  s.i  vanité  et  à  son  d 
omi\  r.  nient.   Il  ne  pouvait  mettre  le  pied  dans  la   rue  >ans  que 
sou  inffVi  et  BOO  fussent   chamarres   de  galoUS   l'or.   DM 


REVUE   DE    PARIS.  207 

fallait  un  châle  pour  turban,  un  autre  châle  pour  ceinture;  il  lui 
fallait,  dans  cette  ceinture,  des  pistolets  garnis  d'argent,  un 
khandjar  et  un  yataghan  revêtus  du  même  métal,  souvent  le  sa- 
bre et  le  fusil  pareils  quand  ses  moyens  lui  permettaient  ce  sur- 
croît. 

De  là  la  nécessité  d'une  vie  misérable,  que  partageait  nécessai- 
rement sa  famille  ;  de  là  l'abandon,  pour  la  plupart,  de  l'agricul- 
ture et  de  toute  espèce  d'industrie  qui  nécessitait  quelques  avances 
de  fonds  ;  de  là  ces  actes  de  férocité  que  des  hommes  toujours 
armés  ne  se  faisaient  pas  faute  de  commettre  à  la  première  rixe  ; 
de  là  une  insigne  malpropreté  et  les  maladies  qu'elle  occasionait, 
car  de  pareils  habits  passaient ,  de  père  en  fils,  sur  le  dos  de  plu- 
sieurs générations;  de  là  mille  maux  auxquels  il  était  urgent  de 
couper  court. 

Cette  nécessité  d'entretenir  sa  maison  avec  un  luxe  qui  donnait 
la  mesure  de  la  considération  qu'on  obtenait ,  était  surtout  rui- 
neuse pour  les  fonctionnaires  du  gouvernement,  pris,  pour  la 
plupart,  dans  la  modeste  bourgeoisie,  et  souvent  dans  les  rangs 
du  pauvre  peuple.  Les  appointemens  de  leurs  places  étant  loin  de 
suffire  à  leurs  dépenses,  la  vénalité  et  les  concussions  trouvaient 
un  asile  scandaleux  et  un  appui  intéressé  sons  le  manteau  de  leur 
autorité.  11  (allait,  en  outre,  pour  satisfaire  des  supérieurs  exi- 
geans ,  qui,  pour  les  mêmes  motifs,  n'accordaient  leurs  bonnes 
grâces  qu'en  échange  de  présens  plus  ou  moins  coûteux  ,  que  cha- 
que dépositaire  subalterne  du  pouvoir  fit  payer  à  ses  adminis 
les  frais  désordonnés  de  sa  représentation.  C'était  la  nalio.y 
qui  portait  tout  < ela  sur  son  dos.  Il  est  effrayant  <'e  s'imaginer 
qu'entre  autres  dépenses  nécessaires  à  un  ;;i  and-vi-ir  entrant  en 

fonctions,  la  seule  provision  des  pipes  destinées,  selon  l'usa 

aux  visiteurs,  Bgunril  à  elle  seule,  dans  le  passif,  pour  un  chif- 
fre de  plu-,  de  MOiOW  Francs.  La  répression  de  ces  abus  esl  l'un 
des  motifs  des  sages  l«>i>  somptoaires  de  Mahmoud,  lois  qui  n'ont 

p,i>  été  comprises  par  ceux  qui  les  ont  ci  iliquecs,  et  qui  se  ratta- 
chent d'ailleurs  à  ane  considération  plus  grave ,  dont  nous  auront 
ision  de  parler,  le  ne  prétends  pas  soutenir  pour  oeiaejue 
le  nouveau  costume  v<»it  le  dernier  mot  de  la  convenance  ai  du 
I  on  goût,  le  pense,  an  contraire,  qui]  doit  subir  de  prochaines 
et  indispensables  modifications.  Mais  peur  frapper,  par  une  i 

15. 


208  REVUE    DE    PARIS. 

nette  et  précise,  l'esprit  du  peuple ,  il  fallait  passer  brusquement 
d'un  extrême  à  l'autre.  Le  fait  politique  un»'  I  i>  accompli,  nul 
doute  qu'on  ne  s'occupe  de  rendre  au  vêlement  national  ce  qu'il 
a  perdu  de  sa  grâce  et  de  sa  commodité. 

J'ai  dû  faire  précéder  de  cette  digression  ,  fort  peu  académique, 
j'en  conviens ,  ma  biographie  et  mon  appréciation  de  sultan  Mah- 
moud II.  Cette  manière  d'exorde  atteindra  pourtant  son  but,  si  elle 
dispose  le  lecteur  à  s'abstenir  de  condamner  sans  examen,  même 
les  choses  les  plus  futiles  en  apparence,  car  elles  acquièrent  sou- 
vent une  grande  importance  relative  ,  selon  la  place  qu'elles  oe«  u- 
penl  dans  la  hiérarchie  des  faits.  Avant  d'examiner  l'état  prêtent 
et  à  venir  de  la  réforme  et  de  faire*  connaître  pour  la  première  fois 
à  la  France  le  personnel  du  nouveau  gouvernement  de  la  Turquie, 
nous  allons  rappeler  sommairement  les  divers  actes  politique!  qui 
ont  signalé  le  règne  de  sultan  Mahmoud.  Nous  démontrerons  l'in- 
time connexité  qui  les  lie,  et  c'est  en  1  appuyas!  de  cette  série  non 
interrompue  de  faits  analogues,  que  nous  établirons  notre  juge- 
ment sur  cet  homme  extraordinaire. 

Au  centre  de  l'espèce  de  ville  triangulaire  qu'on  nomm<\  à 
Conatantinople,  le  sérail,  et  qui  n'est  autre  chose  qu'un  immense 
jardin  entrecoupé  ça  et  là  de  palais,  de  kiosques  et  de  casernes, 
et  peuplé  d'une  année  de  serviteurs  et  de  gardes  de  toute  espi 
ali  clés  au  service  personnel  du  souverain  ;  non  loin  du  harem, 
c'est-à-dire  du  quartier  qui  renferme  les  cadines  el  les  odaliks  du 
sultan,  s'élèvent  douze  pavillons  semblables  de  dimensions  et  de 

formes.  Ces  pavillons,  appelés  U li'umhïrl'ik ,  par  allusion  a  la  forêt 

de  buis  (pli  les  entoure,  sont  eux-mêmes  endos  |  *r  un  mur  élevé 
qui  se  prolonge  autour  d'un  petit  jardin  dont  chacun  de  I  es  pavil- 
lons est  pourvu.  Ces  habitations  somptueuses,  dorées  comme  des 
palais  et  verrouillées  comme  des  prisons,  M  \  oient  jamais  trou- 
bler le  sileni  e  de  leur  solitude,  où  retentissent  à  peine  les  roii  de 
quelques  officiers  et  les  pas  de  quelques  jeunes  enfuis  portant 
l'uniforme  des  pages  de  Ss  Hautes  i  douze  palais,  ces  douze 
prisons  si  l'oa  reut,  jouent  un  rôle  important  dans  l'histoire  otto- 
mane. A  «les  intervalles  de  temps  très  éloignée,  un  bruit  de  \oix 

et  un  froissement  d'armes  \  tenneni  éveiller  les  échos  endormis  de 

ces  tombeaux  de  verdure.  Le  chef  des  eunuques  non  s.  J,.  muphti, 

le  grand-amiral,  le  i  hef  de>  émirs,  ITstamhol  cadiasi  et  les  deux 


REVUE   DE   PARIS.  209 

cazi-askers  ou  chefs  de  la  justice  en  Europe  et  en  Asie,  paraissent 
soudainement  et  s'arrêtent  à  l'une  de  ces  portes.  Leur  présence 
annonce  que  le  maître  de  l'empire  est  mort  et  que  ces  prisons  vont 
fournir  un  héritier  à  la  toute  puissance  califale. 

C'est  au  milieu  de  ces  frais  bosquets  de  buis,  dans  l'un  de  ces 
douze  pavillons,  appelés  du  nom  de  caféss,  ou  cage,  que  s'écoula 
l'adolescence  de  sultan  Mahmoud  II. 

Quelques  pages,  quelques  Allés  esclaves  pour  le  servir;  pour  tout 
conseil,  pour  toute  instruction,  un  nombre  de  livres  très  restreint; 
un  vieil  eunuque  nègre  pour  précepteur;  défense  expresse  de  com- 
muniquer d'aucune  façon  avec  les  autres  prisonniers  leurs  parens, 
quelquefois  leurs  frères  ;  peine  de  mort  pour  quiconque  oserait  se 
charger  d'accepter  ou  de  transmettre  un  billet  ;  pour  toute  dis- 
traction, quelques  outils  de  jardinage  ou  d'artisan;  par  hasard,  aux 
grandes  solennités  religieuses,  la  permission  d'aller  visiter,  à 
quelques  pas  de  la  cage,  entre  deux  haies  de  soldats ,  le  sultan  leur 
oncle  ou  leur  père,  lequel,  par  faveur  insigne ,  leur  abandonne  sa 
main  à  baiser;  tel  est  la  vie  des  Chàh-zadés  ou  princes  du  sang  im- 
périal, telle  que  l'a  faite  et  réglée  la  sombre  et  soupçonneuse  éti- 
quette de  la  cour  ottomane. 

Jusqu'à  l'âge  de  vin;;t-trois  ans,  celui  qui  devait  être  sultan  Mah- 
moud II  ne  connut  pas  d'autre  existence.  A  peine  âgé  de  quatre  ans, 
il  avait  perdu  son  glorieux  père,  Abdoul-IIamid-khan.  qui  léguait 
le  trône  à  Sélim  III,  son  neveu  ,  ne  pouvant  y  asseoir  son  fils,  trop 
jeune  pour  s'y  maintenir.  Livré  à  lui-même  au  sein  de  cet  horrible 
isolement ,  n'ayant  pour  arrêter  ses  regards  que  les  murailles  de 
sa  prison  et  pour  ouvrir  son  intelligence  que  les  entretiens  officiels 
de  son  précepteur  noir;  rien  que  pour  ne  pas  succomber  à  l'abru- 
tissante monotonie  de  celte  captivité,  il  fallait  que  l'ame  du  jeune 
prisonnier  fût  d'une  trempe  peu  commune.  Il  fallait  (pie  Dieu  ,  qui 
l'avait  choisi  el  marqué  pour  l'accomplissement  de  se-  ins, 

eût  mis  en  lui  l'instinct  et  l«-  pressentimenl  des  grandes  choses 
auxquelles  il  était  réservé.  L'isolement  abat  les  âmes  débiles;  il 
élève  \>->  amas  !"i 

Obéissant  a  l.i  prescription  religieuse  qui  commande  au  futur 

souvrr.iin  det  Osmanlifl  de  pratiquer  un  et. il  manuel,  à  l'exemple 

du  patriarche  Noé,  qui  était  charpentier,  d'Abraham,  qui  était 
rand,  de  David ,  qui  fabriquait  des  cottes  de  mailles,  et  de 


210  REVUE    DE    PARI- 

Salomon  ,  qui  tressait  des  corbeilles  de  dattiers,  sultan  Mahmoud 
choisit  une  profession  en  harmonie  avec  ses  idées  et  ses  goûts. 
On  ne  le  fit  pas,  comme  plusieurs  de  ses  prédécesseurs,  user  de 

;s  jours  d'ennui  à  tourner  des  arcs  et  des  flèches,  à  façonner 
en  boites  et  en  coffres  l'ivoire,  l'écaillé  et  l'ébène,  a  broder  en  or 
des  arabesques  sur  des  pièces  <le  maroquin,  ou  à  peindre  sur 
mousseline,  comme  son  cousin  Sélim  III.  Entouré  du  livres  de  po- 
litique, de  ;  d'histoires*  de  législation,  il  s'exerça  à  les  copier 
et  à  les  étudier.  Abdoul-IIamid,  son  \>< HTS  .  avait  au*>i  culti\é  l'art 
delacalligrapl.  a  Orient.  Dans  cette  intelligente  occuper 
tion,  Mahmoud  pe  ice  profonde  des  littératures  orien- 
tales qui  ne  contribua  pes  peu  à  élargir  le  cercle  de  son  imagination, 
et  qui  fait  de  lui  aujourd'hui  l'homme  le  plus  érudit  de  son  em- 
pire. 

C'est  dans  cette  situation  d'esprit  que  la  révolution  du  mois  de 
mai  1NJ7  vint  surprendre  l'hôte  du  .  Pendant  deux  joui 

deux  nuits,  le  jeune  prisonnier,  troublé  dans  son  étude.  s'accouda 
sur  ses  livres  et  regarda  le  ciel  pour  y  .  h  la  eau-  tu- 

multe inaccoutum  .        ces  hurlemens  humains  entremêlés  de 
■isseaMas  et  de  coups  de  feu,  de  ce  tourbillon  de  bruit  et  de  fumée 
qui  traversait  l'air  en  tout  i  qui  demi  oraii  un  me  pour 

lui.  Un  jour,  l.i  porte  de  ht  cooe  s'ouvrit,  et  il  Mt  s'avanoerm 
homme  qui  venait  lui  desnan  -  le.  A  la  pâleur  de  een  front,  on 

mûrissait  que  le  malheur  était  pour  lui  chose  nouvelle.  Il  cachait 
dan-  iee  deux  mains  son  visage  abattu  par  la  douleur.  I  ne  barbe 
noire  bien  lisse  et  parfumée  ,  des  main-  blanches  et  dél  ,  tels 

étaient  qui  ani.  nt  un  homme  d'une  »  oudition  supé- 

rieOJ       1  .  Mahmoud  cherchait  à  démêler 

les  trait  >n  compagnon  d'infortune. 

—  Ta  .  dit  l'étranger  arec  un  rire  amer. 
Aujourd'hui,]  on  pauvre  prisonnier;  hier,  on  m'appelait  sul- 
tan >•  lim-Khan. 

Mahmoud  se  je  -  de  son  infortuné  cousin,  qu'il 

rené  t  de  reconnaître,  en  effet.  Ils  demeurèrent  ainsi  long-temps 
cml  dans  un  douloureux  nlencn,  queSehsi  rompit le  pre- 

mier. 

—  i!  i  do-iiit  irrl'  s  liones,  «lit-il  en  l'inclinant. 
A  i             ure,  ton  frère  1  -  et  h)  tien, 


REVUE    DE    PARIS.  211 

comme  celui  de  l'empire.  Les  janissaires  ont  sans  doute  exécuté  les 
volontés  du  ciel  en  me  déposant. 

Pendant  près  d'une  année,  le  caféss  du  Chàh-zàdé  fut  habité 
par  Sélirn  et  Mahmoud,  ces  deux  astres  de  la  gloire  ottomane, 
dont  l'un  se  couchait  dans  un  nuage  de  sang  et  de  désolation,  dont 
l'autre  allait  se  lever  sur  un  horizon  de  vengeance.  Nul  ne  peut 
dire  quelles  vérités  retentirent  sous  ces  voûtes.  Entre  un  tel  maître 
et  un  tel  disciple  nul  ne  peut  savoir  quelles  leçons  furent  données 
et  écoutées.  L'ame  du  jeune  homme,  terre  vierge  qui  devait  porter 
de  si  puissantes  moissons,  ouvrit  tous  ses  sillons  à  la  fécondante 
parole  du  monarque  déchu.  Les  erreurs  et  les  fautes  sur  lesquelles 
avait  glissé  la  fortune  du  bon  et  faible  Sélim,  se  gravèrent  en  let- 
tres de  flamme  dans  la  mémoire  de  son  futur  successeur.  Par  une 
intuition  soudaine,  il  dut  comprendre  d'un  seul  coup  quels  dan- 
gers il  aurait  à  craindre,  quels  obstacles  à  surmonter.  Le  nom  fatal 
des  janissaires  revenant  comme  un  refrain,  après  le  récit  de  cha- 
que désastre,  de  chaque  iniquité,  de  chaque  tentative  impie,  fixa 
sans  doute  les  irrésolutions  de  Mahmoud.  Il  lui  indiqua  où  était  le 
remède,  en  lui  faisant  connaître  où  était  le  danger. 

Cependant  à  l'extrémité  de  la  Bulgarie,  dans  la  capitale  du  pa- 
chalik  de  i'.outchouk ,  le  ciel  préparai!  un  vengeur  à  Sétim,  un 
juge  implacable  au  lâche  et  imbécille  Ifoustapba  IV.  On  sait  com- 
ment Baîractar,  sans  confiera  personne  son  projet  de  replacer  Sé- 
lirn sur  le  trône,  conduisit,  jusque  sons  les  murs  do  sérail,  une 
armée  de  huit  mille  hommes,  qui  proclama  la  déchéance  de  Mous- 
tapha.  On  n'aura  pas  oublié  non  plus  la  catastrophe  qui  accompa- 
gna cette  tentative  hardie.  Les  portes  du  sérail  se  fermèrent  de- 
vant Baîractar,  et  pendant  que  ses  soldats  les  brisaient  pour  voler 
au  secours  de  Séiim,  le  chef  îles  eunuques  noirs,  accompagné  d'une 
inade  d'assassins,  pénétrait  dans  la  <  ige  où  Mahmoud  et  son 
cousin  étaient  enfermés,  et  ils  mettaient  à  mort  le  souverain  dé- 
couronné, digne,  hélas  1  d'an  sort  meilleur!  Iloustapha,  pour  sau- 
ver sa  vie  menacée ,  avait  donné  cet  ordre. 

lim  fut  lue  >oii>  les  veui  de  Mahmoud  ,  qui  dut  croire  au  — i 
que  -un  dernier  jour  était  venu.  Baîractar  n'arriva  sur  le  lieu  de 
1  exécution  que  pour  voir  étendu  devant  lui  le  corps  de  ce  maître 
qu  il  avait  tant  aimé. 

1      ^l  tOUt  I  ouvert  du  sang  de  son  unique  ami  ,  que  M  ilnnoud 


212  REVUE   DE    PARIS. 

sortit  du  caféss  pour  revêtir  la  robe  impériale.  En  un  instant,  il 
passa  de  la  prison  sur  le  trône  d'or  placé  devant  la  Porte  de  Féli- 
cité. En  un  instant ,  il  vit  ramper  à  ses  pieds  ces  féroces  janissai- 
res, qui  eussent  fait  tomber  sa  tête  comme  celle  de  Sélim,  si  Bai- 
ractar  eût  tardé  encore  de  quelques  minutes,  et  il  entendit  ces 
mêmes  voix  qui  tout  à  l'heure  demandaient  sa  mort,  proclamer 
par  la  ville  le  (jlurieu.i  avènement  du  très  majestneu  i  ,  trit  /  uusant, 
trh  formidable  souverain ,  Mahmoud-Khan  ,  dont  le  règne  fortuné 
détail  faire  jouir  de  la  paix  tout  iunivers  (1). 

A  peine  les  muésûmu  ont-ils  fait  retentir  l'hymne  Sala  sur  les 
minarets  des  quatre  mosquées  impériales,  le  nouveau  padischah 
convoque  un  divan  ,  et  prend  connaissante  des  affaires  de  l'empire 
qu'il  veut  traiter  par  lui-même.  Leur  inextricable  embarras  ne  le 
fait  point  pâlir.  Il  se  contente  de  signaler  le  |  éril  partout  où  il 
existe.  IMus  tard  il  y  pourvoira  de  son  mieux.  Il  faut  que  son  in- 
expérience, en  butte  aux  pièges  de  la  trahison  aussi  bien  qu'à 
l'excès  de  conGance  en  ses  propres  lumières,  sache,  en  même  temps 
et  à  propos,  se  laisser  guider  par  ses  conseillers  et  choisir  entre 
leurs  avis  contradictoires.  A  l'héritage  que  lui  laisse  Moustapha  IV. 
le  génie  d'un  Suleiman  suffirait  à  peine.  Il  est  évident  que  l'empire 
est  au  penchant  de  sa  ruine.  Au  dehors,  la  guerre  a\ec  la  Russie, 
guerre  désastreuse,  guerre  interminable,  qui  date  de  Piei  ie-Ie- 
Grand,  et  qui  a  pour  but  avoué  d'atteler  au  même  joug  Constan- 
tinople  et  Pétersbourg.  Au  dedans,  des  finances  épuisées,  des 
pachas  révoltés  à  faire  rentrer  dans  le  devoir;  des  généraux,  des 

ministres  el  des  magistrats ,  ou\  eilemenl  «rendus  à  l'ennemi;  une 

armée  indisciplinée,  incapable  de  lutter  contre  la  tactique  des  sol- 
dats de  l'Europe,  armée  toujours  battue  et  toujours  mécontente, 
toujours  prête  à  se  tourner  contre  le  i  ij  i  qu'elle  devrait  défendre. 
Pour  triompher  de  ces  obstacles,  nn  souverain  de  vingt-quatre 

ans,  qui  n'a  jamais  porté  les  armes  et  qui  n'a  commandé  encore 

qu'à  ses  pages  el  à  ses  femmes  esclaves,  enfermées  avec  lui  dans 
la  cage  des  Chah-zAdés. 
Il  importe  de  considérer  ce  point  de  départi  pour  apprécier 

comme  il  eoti\ienl  la  haute  intelligence  de  Mahmoud.  Elevé  dans 
les  préjugés  de  son  pa\  s  ,  (\r  |fl  ieli;;ioil.  de  M  I  aStC,  de  sa  [ K 

(i)  P.iri>it>  McnmMttUet  d  :  mations  dratéMOMBl 


REVUE    DE   PARIS.  213 

tion  exceptionnelle ,  quelle  force  d'ame  ne  lui  fallut-il  pas  pour 
juger,  du  premier  coup  d'œil,  entre  le  passé  et  l'avenir,  entre  la 
routine  et  la  civilisation?  Cet  esprit  supérieur  se  montre  tout  d'a- 
bord à  la  hauteur  de  sa  tâche.  Malgré  l'exemple  terrible  que  vient 
de  lui  donner  la  mort  de  son  prédécesseur,  malgré  le  respect 
menaçant  des  janissaires  prêts  à  protester  le  sabre  à  la  main  contre 
toute  innovation,  à  quelque  partie  du  régime  adopté  qu'elle  s'a- 
dresse, en  face  de  la  faction  puissante  qui  conspire  pour  rétablir 
son  frère  Moustapha,  détenu  à  sa  place  dans  le  cafés*,  Mahmoud 
ne  pousse  pas  avec  moins  d'activité  son  projet  de  régénération.  Il 
a  sondé  jusqu'au  fond  la  plaie  qui  dévore  son  empire,  et  il  ne  l'a 
point  jugée  mortelle.  Le  risque  de  sa  vie  n'est  rien  auprès  des 
destinées  de  son  peuple.  C'est  entre  lui  et  les  janissaires  que  la 
querelle  doit  se  vider  avant  tout.  Le  sultan  et  l'Odjak  s'observent 
et  se  mesurent  des  yeux,  I  ne  fois  en  présence,  tous  deux  ont  com- 
pris que  c'est  un  duel  à  mort.  Toutefois  Mahmoud  ne  laisse  en- 
trevoir ses  desseins  qu'avec  la  circonspection  la  plus  grande.  Il  ne 
parle  pas,  comme  l'avait  fait  Sélim,  d'organiser  une  troupe  nou- 
velle. Bien  loin  de  là  :  les  janissaires  sont  déclarés  les  plus  fermes 
soutiens  de  la  religion  et  de  l'état.  Le  nouveau  sultan  veut  faire 
renaître,  pour  eux  ,  les  beaux  temps  de  l'histoire  ottomane.  C'est 
pour  arriver  à  ce  but  qu'il  propose,  non  une  modification  aux 

;lcmens  constitutifs  de  ce  corps  célèbre,  mais  la  suppression 
des  abus  qui  s'y  sont  glissés.  Les  ordonnances  de  Suleïman-le- 
drand  sont  remises  en  vigueur.  La  vénalité  des  emplois  d'officiers 
est  abolie  dans  l'Odjak.  Les  hommes  non  mariés  habiteront  les  ca- 
sernes s'ils  vculent'recevoir  leur  paie.  Il  ne  sera  plus  permis  de 
trafiquer  dos  billets  de  solde,  et  la  liste  des  pensions  sera  ré\  a 
Les  soldats  seront  obligés  d'aller  aux  exercices. 

Baîraetar,  le  nouveau  grand-visir,  homme  de  coups  de  main, 
maii  de  peu  de  savoir  el  de  piudcnce,  montra  malheureusement 
trop  de  haine  et  de  partialité  dans  sa  conduite,  et  il  pensa  un  mo- 
ment compromettre  le  lOCOès  des  projets  de  son  maître.  I  ne  ir.- 
surroctimi  éclata,  lianactar  périt  au  milieu  des  flammes  dans  son 
palais  où  il  s'était  retranché  avec  ses  femmes  et  se>  trésors.  Le 
lérail  lui-même,  assiégé  par  les  révoltés,  tut  sur  le  point  de  roir 
DUM  nouvelle  exécution  impériale.  Moustapha  ,  dans  sa  prison 


214  REVUE    I»E    PARIS. 

flattait  déjà  de  reconquérir  le  trône  où  ses  partisans  L'appelaient  à 
grands  cris. 

Au  milieu  de  ce  tumulte,  Moustapha  fut  étranglé  comme  lavait 
étéSélim,  et  .Mahmoud,  demeuré  le  seul  membre  vivant  <1> 
famille,  se  présenta  aux  janissaires,  qui  durent  foi  A  1>  laisser 

vivre  et  reconnaître  son  autorité,  faute  d'en  pouvoir  invoquer  uik 
autre. Tout  rentra  dans  l'ordre  primitif,  c'est-à-dire  sous  l'abru- 
tissant despotisme  de  l'émeute  armée.  Le  sultan,  aux  yeux  des 
janissaires,  parut  abandonner  pour  toujours  un  caprice  pat 
et  s'endormir  dans  l'antique  impuissance  de  son  pouvoir  sowre- 
rain.  Quel  réveil  il  leur  gardait! 

La  mort  de  Moustapha  IV  était  un  fait  trop  ordinaire  pour  l'aire 
craindre  une  tentative  de  représailles  Son  >ou\eiiir  et  Mfl  parti 
s'éteignirent  en  effet  avec  lui.  Cette  exécution  a  donné  lieu  à  beau- 
coup de  déclamations  en  Europe.  Sans  doute,  malgré  les  fautes  et 
les  crimes  de  cet  homme  méchant  et  cruel,  qui  De  méritait  ni  d'être 
plaint  ni  d'être  épargné,  ce  dut  être  un  horrible  moment  pour  ami 
frère  que  celui  où  il  lui  fallut  signer  son  arrêt.  Sans  dont  cette 
ame  si  noble  et  si  généreuse,  qui  avait  épargne  Moustapha  tout 
couvert  du  sang  de  Sélim,  gémit  de  la  nécessité  qui  commandait 
cet  acte  de  justice  en  présence  de  la  révolte  triomphante;  mais 
l'intérêt  de  sa  propre  conservation,  mais  l'intérêt  de  s,,n  paya, 
mais  les  destinées  de  cette  jeune  civilisation  dont  le  ciel  lui  avait 
commis  la  ;;arde,  ne  lui  permettaient  pas  d'écouter  la  voix  de  la 
clémence.  Pierre-le-drand  avait  outrepassé  peut-être  les  bornes 
de  l'héroïsme  en  condamnant  son  lils.  Dans  les  circonstances  où  il 
signa  l'arrêt  de  son  frère,  Mahmoud  resta  dans  les  limites  dl 
devoirs  de  réformateur  et  de  souverain.  L'acte  de  Tien  celait 
utile;  Celui  de  Mahmoud  nécessaire  et  indispensable. 

De  1808  à  1812,  nous  voyons  le  jette  monarque  des  Qamsjllifl 
occupé  à  ressaisir  les  fragmens  de  son  pouvoir  brisé  et  disp 
par  les  troubles  foi  précédèrent  et  suivirent  la  mort  de  llairactai 
Le  grand-visir  Ahmed-Pacha  prend  le  commandement  de  l'armée 
du  Danube,  et  fait  tète  aux  Ku.sse>.  Mais  le  marnais  résultai  de 
ses  opérations,  la  désobéissance  et  1  insubordination  d  ses  trou- 
pes, la  trahison  de  ses  officiers,  qui  livrent  à  l'ennemi  ses  plans 
de  campagne ,  viennent  bientê.t  fournir  un  nouvel  argument  à  II 


REVUE    DE   PARIS.  215 

nécessité  d'une  prompte  et  radicale  réforme.  La  Porte,  qui  dispose 
d'une  armée  supérieure  en  nombre  à  celle  des  Russes,  n'en  est  pas 
moins  contrainte  à  signer  la  paix  de  Boukarest.  Mahmoud,  après 
avoir  traîné  en  longueur,  pendant  huit  mois  entiers,  la  ratification 
de  ce  traité  désastreux,  subit  enfin  cette  dure  loi  qui  lui  permit 
du  moins  de  concentrer  ses  efforts  sur  ses  projets  de  réorganisa- 
tion intérieure.  On  lui  reproche  d'avoir  traité,  à  cette  époque, 
avec  la  Russie,  au  moment  où  il  allait  avoir  Napoléon  pour  allié. 
On  ne  remarque  pas  assez  combien  il  était  urgent  pour  lui  de 
porter  remède  aux  maux  qui  dévoraient  son  empire.  Envoyer  une 
armée  dans  les  provinces  méridionales  de  la  Russie ,  c'était  livrer 
la  Turquie  aux  nombreux  partis  armés  qui  la  déchiraient  dans 
tous  les  sens.  A  quoi  bon  des  victoires ,  des  conquêtes  même  à 
l'extérieur,  quand  ses  propres  sujets  pouvaient  d'un  jour  à  l'autre, 
le  venir  assiéger  une  seconde  fois  jusque  dans  son  sérail?  Ne  de- 
vait-il pas  espérer  au  contraire,  que  la  guerre  avec  la  France 
allait  priver  la  Russie  de  ses  moyens  d'action  sur  les  provinces 
turques  de  l'Europe,  et  que  la  révolte,  jusqu'alors  attisée  et  soldée 
par  cette  puissance,  se  découragerait  et  lâcherait  pied  dès  qu'elle 

'■rrait  énergiquement  combattue  et  délaissée  de  ses  instiga- 
teurs.' Napoléon,  d'ailleurs,  avait  déjà  violé  ses  promesses  envers 
la  Porte,  en  consentant,  après  la  conférence  d'Erfurth ,  à  ce  que 
les  Russes  conservassent  les  principautés  de  Yalachie  et  de  Mol- 
davie. 

Dans  l'espace  de  deux  années,  les  ayans  de  Roumélie  furent  ré- 
duits au  devoir;  les  pachas  de  Baghdâd  et  de  Damas,  les  beys 

;ypte  et  le  gouverneur  de  Satalie ,  se  soumirent  à  l'autorité 
du  sultan  ;  la  Bosnie  fut  pacifiée;  on  chassa  les  <  uiahabis  des  ter- 
ritoires sacrés  de  la  Mecque  et  de  Médine,  et  le  grand-?isir  recon- 
quit la  Servie  Bientôt  Mahmoud  ,  enhardi  par  ces  premiers  succès, 
abolit  les  privilèges  des  D  '-lins  ou  grands  IVudataires  d'Asie.  La 
meilleure  partie  du  sol  de  l'empire  était  entre  les  mains  de  ces 
petits  tyrans  qui  transmettaient  à  lean  descendans  en  ligne  directe 
tOOJ  les  droits  de  la  souveraineté  effective,  dévorant  à  leur  profit 
le  pins  pur  des  ressources  dn  pays  et  b*cj  mptant  de  oo  tribner 
l  sultan  procéda  graduellement  à  leur  extinction. 
i  part  d'entre  eux  furent  Dosmoéfl  à  des  gouTcrneaaei»  en 

Europi  trouvèrent  ainsi  dépossédés  de  leur  bafaetv  e.ouel- 


216  REVUE   DE    PARIS. 

ques-uns  furent  détruits  par  la  force,  et  parmi  eux  le  Déré-Beï  de 
Smyrne,  Kiatib-Zaiiï ,  dont  Khouss  rév-Pacha  s'empara  au  milieu 
d'un  dîner,  à  bord  de  son  vaisseau  amiral.  Voussouf,  pacha  de 
Sérès,  est  aujourd'hui  le  dernier  de  ces  chefs  redoutés.  Mahmoud 
a  voulu  l'épargner,  par  égard  pour  ses  services  pendant  la  guerre 
de  Morée. 

Cet  anéantissement  des  Déré-Beis  est  le  premier  coup  porté  par 
la  réforme  aux  institutions  de  la  vieille  monarchie  torque.  Les  1>< 
Beïs  étaient,  avec  Ali-Tépédélenli,  pacha  de  Janine,  et  Riéhémed- 
Ali,  pacha  d'Egypte,  les  principaux  étais  de  la  féodalité  ottomane. 
Les  Déré-Beïs  et  le  pat  lia  de  Janina  ne  sont  plus.  Le  rieui  Méhé- 
med-Ali  reste  seul  aujourd'hui  en  présence  arec  ion  suzerain 
.Mahmoud,  comme  le  duc  de  Bourgogne  en  face  de  Louis  XI. 

Les  complications  de  la  révolution  grecqoe  viarent  surprendre 
Mahmoud  en  voie  d'exécotioD  de  ses  plans.  Les  plus  hantée  t 
entre  les  vassaux  dissidene  qui  lui  disputaient  le  pouvoir  étaient 
abattues  ou  courbées.  Il  avait  l'espoir  de  niveler  de  proche  en 
proche  le  reste  des  feudataircs  rebelles,  et  de  renouer  dan»  -.1 
main  les  fils  rompus  de  son  autorité  califale.  Le  corps  ananhique 
des  janissaires,  cette  forteresse  inexpugnable  de  la  sédition,  con- 
tre laquelle  les  efforts  de  plusieurs  sultans  avaient  échoué  déjà, 
était  miné  de  longue  main,  et  il  ne  fallait  plus  qu'un  coup  d'aube  1 
pour  accomplir  l'affranchissement  définitif  du  trône  et  du  payi 
La  paix  profonde  de  l'Europe  semblait  mettre  l'empire  ottoman  à 
l'abri  d'une  guerre  étrangère.  La  Russie  voyait  avec  chagrin  ce 
repos,  qui  détruisait  ses  projets.  Par  ses  soins,  la  révolution  gi 
que  avait  été.  Binon  provoquée,  du  moins  encouragée,  et  la  pu 
constitutionnelle  de  1  Europe,  aussi  peu  clairvoyante  dans  cette 
question  que  les  hommes  d'état  de  la  France  et  de  l'Angleterre, 
traînait  à  plein  collier  l'idée  russe  assise  sur  le  char  triomphal  du 
vieux  libéralisme. 

Au  train  dont  allaient  les  choses,  Mahmoud  jugea  que,  dans  peu 
d'années  peut-être,  il  pourrait  se  TOir  appelé  de  nou\e. m  à  <\<ù  n 

«Ire  Bon  empire  contre  les  appétits  mal  déguisés  de  la  Russie, 
voisine,  qui,  a'ayant  plus  à  cette  époque  Napoléon  sur  les  bt 

n'aurait  pas  été  làehéc  de  rencontrer  un  prétexte  pour  tnett' 

néant  le  traité  de  Boukarest.  I>ans  cette  conjoncture,  la  if 

de  créer  au  plus  tôt  une  force  militaire  en  harmonie  1 


REVUE    DE   PARIS.  217 

soins  et  les  dangers  de  l'état,  et  aussi  le  désir  d'asseoir  définitive- 
ment son  autorité  si  chancelante  jusque-là,  décidèrent  Mahmoud 
à  frapper  enfin  le  grand  coup  qu'il  méditait  depuis  si  long-temps , 
et  qu'il  regardait,  avec  raison,  comme  le  plus  dangereux  et  le  plus 
concluant  de  tous  ses  actes.  Les  janissaires  rebelles  furent  extir- 
pés par  le  fer  et  la  flamme,  on  sait  comment  et  au  milieu  de  quels 
cris  d'enthousiasme,  poussés  par  le  peuple  accouru  à  la  voix  des 
imàms  sous  l'étendard  sacré  de  Mahomet.  L'Odjak  fut  aboli  à  per- 
pétuité. Défense  à  tout  jamais  de  prononcer  ce  nom  funeste. 

Ce  coup  d'état,  qui  affranchit  la  Turquie  du  joug  de  ses  tyrans, 
suffisait  à  lui  seul  pour  élever  Mahmoud  II  au  premier  rang  des 
hommes  politiques  ;  mais  l'admirable  persévérance  avec  laquelle  il 
poursuivit  l'exécution  de  son  projet  pendant  dix-huit  année-,  à 
travers  les  mille  périls  de  toutes  sortes  qui  ne  cessèrent  de  le  tenir 
en  échec,  ne  constitue  que  la  plus  vulgaire  partie  de  cette  intelli- 
gence si  profonde  et  si  pieusement  préoccupée  des  destinées  de  son 
peuple.  Le  nom  des  janissaires  était  écrit  pour  lui  en  lettres  de 
sang  dans  l'histoire  de  sa  famille.  Quand  il  ceignit  le  sabre  impé- 
rial d'Osman,  quand  il  posa  la  main  pour  la  première  fois  but  sa 
poignée,  son  premier  serment  dut  être  de  Tenger  SélhnetBalractar. 
Il  tint  parole,  non  pas  seulement  à  Baïractar  et  à  Sélim,  non  pas 
seulement  aux  mancs  de  tous  les  sultans  ses  ancêtres,  assassiné.-, 
par  cette  horde  de  brigands  privilégiés,  mais  aussi  à  l'humanité  et 
à  la  justice,  tant  de  fois  outragées  par  eux. 

La  destruction  des  janissaires  et  la  suppression  des  corps  de 
•Irrie  Dominés  ripants,  filihdar»  et  ulnfédjis,  qui  oe  tarda  pas  à 
suivre,  permirent  enfin  à  Mahmoud  d'entrer  franchement  dans  les 
a  de  la  réforme.  Une  armée  forte  et  obéissante  devait  être  le 
il  de  toutes  ses  opérations  ultérieures,  tant  pour  maintenir 
l'ordre  an  dedans  que  pour  repontaei  les  attaques  dn  dehors.  Une 
garde  impériale  fut  formée  pour  remplacer  la  milice  abolie.  Afin  de 
pouvoir  à  l'avenir  compter  sur  son  dévouement,  on  la  recruta 
parmi  les  jeunes  gens  dont  les  préjugés  et  une  mauvaise  éducation 
n'avaient  pu  encore  fausser  l'esprit.  Cette  jeune  armée  fut  exercée, 
par  des  instructeurs  européens,  à  toutes  les  manœuvres  de  la  f 
tique  moderne,  et  elle  y  fit  de  rapides  progrés.  Elle  fut  classi 
i  omme  l'année  Française,  en  brigades  et  en  dii  isions,  coi 

I  i  lieutenans-généraui  et  dei  maréchaux-de-camp.  Le  sultan 


218  REVCE    DE    PARIS. 

lui  prodigua  les  encouragemens  et  les  récompenses,  et  se  ût  un 
devoir  d'assister  lui-mime  à  ses  axerai  m.  Quelques  années  de  p.  ii\ 
et  de  tiaïKiuillité  auraient  sans  aucun  doute  donné  le  temps  à  1  in- 
struction militaire  de  se  répandre  dans  bsuflwrinons,  et  au  gou- 
vernement turc  la  possibilité  de  fa\"i  i><  r  le  re<  rutement  el  la  dis- 
ciplina de  ses  nouvelles  troupes  ;  mais  ce  développement  de  fo 
et  de  vitalité,  qui  promettait  de  ranimer  bientôt  la  nation  ottomane, 
portait  trop  d'ombrage  à  la  politique  d'une  nation  voisine,  pour 
qu'elle  ne  s'efforçât  pas  de  l'arrêter  dans  son  essor. 

La  révolution  grecque  fut  exploitée  par  la  Rusai  M  M  une  habi- 
leté dont  on  ne  trouve  pal  d'exemple  dam  les  annales  de  la  diplo- 
matie. Cette  puissance  vint  enfln  à  bout  d'ameuter,  contre  la  proie 
qu'elle  voulait  envahir,  les  cabinets  et  les  peuples  de  l'Europe,  qui, 
pour  la  première  lois,  se  trouvaient  d'accord,  et  qui,  noyant  tra- 
vailler, les  uns  pour  la  religion  chrétienne,  les  autres  pour  la  li- 
berté, agissaient  avec  un  égal  aveuglement  dans  le  seul  inti 
du  cabinet  de  Saint-Pétersbourg. 

Ce  fut  le  12  juillet  1827,  un  an  après  la  formation  du  premier 
régiment  de  ligne  de  la  Turquie,  que  lord  Dudley,  le  prince  de  Po- 
lignacet  le  prince  de  Lieven  signèrent,  à  Londres,  an  vertu  des 
pouvoirs  à  eux  donnés  par  le  traité  du  b'  juillet  de  la  même  année, 
le  premier  protocole  de  cette  fameuse  conférence  qui  rotera 
comme  un  monument  de  l'impéritie  des  diplomates  de  la  Krance 
et  de  l'Angleterre.  Cette  page  de  l'histoire  contemporaine  n'esi  pas 
aussi  connue  «pie  l'histoire  de  la  révolte  et  de  la  destruction  des 
janissaires.  C'est  donc  ici  le  lieu  de  la  dérouler  sous  les  veux  de  nos 
lecteurs.  Nous  puisons  nos  preuves  dans  les  pièce!  oflicielle>  pu- 
bliées par  le  gouvernement  anglais  (1). 

Le-  premiers  protocoles  déclarent  simplement  que  les  trois  .  ours 
alliées  offrent  leur  médiation  à  la  Porte  ottomane,  et  qu'elles  lui 
proposent,  ainsi  qu'aux  Grecs ,  de  conclure  un  armistice  ei 
eux.  I.u  tm  de  refus  de  la  médiation  et  de  l'armistice,  les  flottes 
des  troil  puissances  se  réuniront  à  l'effet  d'empêcher  tout  s, ,  ,,urs 
en  hommes,  armes,  vaisseaui  et  munitions  de  guerre  d'arriver  an 

Grèce  et  dans  les  iles  de  l'Archipel.  Les  escadres  traiteront  d 
lors  les  GieCS  en  .unis ,  Mn/>  Umlefoii  prendre  part  urc 

(l   H§êH  relative  lo  the  affuirs  of V.rcccc— Protocols  of conférences  heil  in  /-„ 


REVUE    DE    PARIS.  219 

les  desu  partie*  cuu.cn .Imite*.  Un  délai  d'un  mois  est  accordé  au  gou- 
vernement ottoman  pour  faire  connaître  sa  détermination  précise. 

Cette  intervention,  qui  devait  se  borner  à  une  simple  croisière, 
est  bientôt,  sur  la  proposition  du  plénipotentiaire  russe,  con- 
vertie en  blocus.  Le  ministre  anglais  hésite  d'abord  à  donner  son 
assentiment  à  cette  mesure,  qui  entraînait  de  fait  la  déplorable  col- 
n  dont  plus  tard  la  baie  de  Navarin  fut  le  théâtre,  il  a  le  pres- 
sentiment du  sot  rôle  qu'on  lui  réserve.  Il  se  méfie  du  désintéres- 
sement de  la  Russie,  et  pour  calmer  ses  craintes  il  intercalle  dans 
les  pièces  du  dossier  le  protocole  numéro  G,  par  lequel  les  trois 
plénipotentiaires  déclarent,  au  nom  de  leurs  cours,  qste  ht  renon- 
ciation entière  de  toute  vue  intéressée,  Qui  formait  une  partie  essentielle 
de  leurs  enyagemens  primitifs ,  demeure  en  pleine  force,  et  <pi  elles 
prennent  solennellement  iuùligati  m  7  \e  les  <  que  leur  supériorité 
semble  leur  promettre  dans  cette  lutte  ,  ne  les  porteront  ]>as  a  rechercher 
aucun  avantage  exclusif ,  soit  privilèges  de  commerce,  soit  agrandisse- 
ment  de  territoire   1  . 

La  Russie ,  qui  devait  ouvertement  violer  chacun  i  erniens 

solennels,  adhère  à  tout  ce  qu'on  lui  propose.  ba  seule  en  se  qui 
lui  importe,  c'est  d'e;  L'action,  et  son  but  se  trouve  atteint. 

Le  20 octobre,  sous  prétexte  que  le  blocus  a  été  volé,  les  trois  ami- 
raux, sir  Edward  CodrinçtOB,  M.  le  comte  de  Ri;;ny  et  M.  le 
comte  de  Heyden,  incendient  la  Hotte  turque  dans  le  j  ort  de  Na- 
in. 

La  nouvelle  de  cet  illustre  guet-a]  i       ige  aussitôt  dans 

toute  L'Europe,  «/est  à  qui  en  fera  sonner  le  plus  haut  les  mille 

npettes  de  la  renommée.  La  pi  l  érah   fait  pleuvoir  tous 

auriers  de  l'enthousiasme  surfc  oeavrea 

.  Codi  ifl  il  un  antre  i ,  .M.  de  Rigny  se  réveille 

un  héros.  I.  amiral  russe  SIM  once  à  MM  gouvernement  que  la  nier 

Libre  désormais,  la  Turquie  a  perdu  la  meilleure  partie 

'I  l'avertir  qu'il  est  temps  de  lever  le masque. 

Cette  invitation  ne  m  fera  pae  attend  1  ite  déclaration  de 

gue;  itiela  Roi  \  moi>  ,i|  les ,  au  mépris  de 

tous  1  >  eii;;.i;;cniens  consignés  dans  le  protocole  numéro  <>  de  la 


i    Protocoles  de  Londn-s,  nu i  BxpnMhMS  tSXtMtl  peu 

.aticulc,  comme  08 


220  REVUE   DE    PARIS. 

conférence  de  Londres.  Quelques  bons  esprits  protestent,  dans  le 
parlement  anglais,  contre  la  bévue  de  sir  Codrington;  mais  le  joui 
du  désillusionnement  n'est  pas  encore  arrivé. 

Qu'on  juge  du  désespoir  de  Mahmoud  en  apprenant  un  tel  dé- 
sastre. Le  fruit  de  tant  de  peines  et  de  trésors  dépensés,  sa  loti 
ses  matelots  brûlés,  massacrés,  engloutis  dans  un  seul  combat! 
En  pleine  paix,  au  milieu  des  négociations  amicales  entamées  entre 
les  ambassadeurs  des  puissances  et  les  ministres  de  la  Porte,  un 
pareil  acte  de  barbarie,  qui  eût  déshonoré  des  forbans  et  soulrvé 
contre  eux  L'indignation  de  tous  les  peuples!  C'était  à  n'y  pas 
croire.  Aussi,  quand  les  drogmans  des  ambassades  de  France, 
d'Angleterre  et  de  Russie,  envoyés  chez  le  Reis-ereadi,  àConstan- 
linople,  pour  annoncer  officiellement  cette  dangereuse  m  nivelle. 
accompagnèrent  leur  récit  de  protestation!  de  dévouement  au  nom 
de  leurs  gouvcrnemens,  le  ministre  turc  les  interrompit  par  ces 
mots  :  «  C'eil  absolument  comme  ri,  «assaut  la  tète  d'un  homme. 
je  l'assurais  en  même  tempe  de  mon  amitié    1).  » 

La  Porte  et  les  ambassadeurs  disputèrent  pendant  quatre  mois 
entiers  sur  la  question  de  l'indépendance  «le  la  Morée,  que  le  ooan- 
bat  de  Navarin  venait  de  mettre  si  brutalement  à  l'ordre  du  jour. 
Pertev-Efcndi ,  alors  Ibis  ou  ministre  des  affaires  étrangères,  fit 
preuve  d'une  extrême  habileté  dans  ces  conférences,  qui  furent 
soutenues,  du  coté  de  la  France,  avec  une  grande  finesse  et  un  heu 
reux  à-propos  par  le  premier  interprète  de  l'ambassade,  M.  Alix 
Desgranges  ,  chargé  de  la  partie  la  plus  périlleuse  et  la  plus  déli- 
cate  de  la  négociation.  Les  ministres  des  trois  tours  ne  voulurent 

pas  se  départir  de  la  délimitation  de  territoire  qu'iU  avaient  de- 
mandé pour  un  royaume  hellénique ,  à  prendre  sur  les  possédions 
de  la  Turquie,  lequel  royaume  devait ,  SOQS  la  protection  des  al- 
liés, voir  refleurir  tonales  classiques  lauriers  de  la  mytholo 

que.  Hélas  !  au  lieu  des  <>li\  iei  I  de  Minerve,  le  sol  du  Pelopo- 
nèse  n'a  jusqu'ici  porté  que  des  shakos  bavarois. 

Le  Etais,  avec  la  dignité  qui  convenait  à  son  caractère  et  au  poste 
èminent  qu'il  occupait,  lit  sentir  aux  représentans  l'injustice  de 
leurs  prétentions.  Aucun  des  monarques  en  cause  n'aurait  souf- 
fert assurément  une  intervention  d<         are  dans  ici  affaires  inté- 

i    Vrolocols  ofconfcrcmcs  hdd  al  Constantinoj 


REVUE   DE    PARIS.  221 

rieures.  Leurs  ambassadeurs  ne  rabattirent  pourtant  rien  de  leurs 
exigences,  qui  équivalaient  à  une  déclaration  de  guerre,  surtout 
venant  après  l'affaire  de  Navarin. 

Quatre  mois  après  le  départ  et  la  rupture  des  ambassadeurs, 
la  Russie  publiait  sa  déclaration  de  guerre  contre  la  Porte ,  et  les 
diplomates  français  et  anglais  relisaient  tout  ébahis  leur  fameux 
protocole  numéro  6,  dont  les  dispositions  se  trouvaient  annulées 
de  fait  par  cet  incident  inattendu. 

Malgré  la  destruction  de  la  Hotte  turque  et  le  peu  de  temps  qu'a- 
vait pu  employer  l'armée  de  terre  de  Mahmoud  à  l'étude  de  la 
tactique  européenne,  il  fallut  à  la  Russie  deux  campagnes  pour 
venir  à  bout  de  sa  victime;  encore  n'y  parvint-elle  qu'en  réveillant 
parmi  la  population  de  la  Bulgarie  et  de  la  Thrace  l'esprit  contre- 
révolutionnaire,  encore  mal  abattu.  Le  traité  d'Andrinople  parut 
enfin,  pour  couvrir  de  confusion  la  diplomatie  française  et  anglaise, 
spectatrice  de  cette  spoliation,  contre  laquelle  la  honte  seule  l'em- 
pêcha de  protester.  La  Russie  avait  solennellement  promis,  dans 
le  traité  du  G  juillet  1827,  de  ne  rechercher  aucun  avantage  exclusif, 
soit  pi  ii  iiége»  de  commerce,  soit  agrandissement  de  territoire.  Voici  de 
quelle  façon  elle  tint  ses  promesses.  Elle  annexa  à  ses  possessions 
le  Delta  du  Danube ,  reléguant  les  sujets  turcs  à  six  lieues  de  la 
rive  du  fleuve.  Elle  se  fit  concéder  Anapa,  cette  clé  de  la  Circas- 
sie,  plus  de  deux  cents  lieues  de  eûtes,  des  forteresses,  des  posi- 
tions militaires.  Elle  exigea  et  obtint  l'expulsion  des  musulmans 
des  principautés  de  Moldavie  et  de  Valachie,  la  démolition  du  fort 
de  Giurjewo,  l'établissement  d'une  quarantaine  qui  sépare  aujour- 
d'hui les  pi  innpautés  des  autres  possessions  de  la  Porte.  Enfin  elle 
fit  diminuer  des  deux  tiers  les  droits  de  douane  payés  jusqu'alors 
par  les  navires  commerçant  sous  son  pavillon.  On  sait  ce  qu'est  le 
pavillon  de  la  Russie  :  un  objet  de  négoce  qui  se  vend  à  beaux  de- 
niers comptant  à  tout  navire  marchand  qui  veut  en  faire  usage.  Le 
traité  d  I  nkiar-lskélcssi  acheva  plus  tard  d'ouvrir  les  yeux  aux 
plus  incréduk 

après  avoir  a<  heté  aussi  cher  le  droit  de  vivre  en  paii  ches  lui 
et  ■!■         oper  du  déreloppemenl  de  ses  pensées  de  i éforme  et  de 

civilisation,  Mahmoud  devait  t  roire  que  les  cabinets  de  l'rain 

d'Angleterre  comprendraient  enfin  le  rôle  noble  et  généreux  qui 

leur  était  dit  té  |  ai  le*»  propre  intérêt,  et  que  leur  alliance  le  dé- 

TOME  XLUI.     juil:  1G 


222  UEVIE    DE    PARIS. 

barrasserait  à  l'avenir  de  son  terrible  tuteur  de  Pétersbonrg. 
Aussi,  lorsque  poussé  par  de  perfides  conseils,  Méhémed-Ali  se 
mit  en  révolte  ouverte  contre  la  Porte  en  envahissant  la 
pouvant  son  année  ji  ur  la  route  de  Constantinople,  le  sultan 

essava-t-il  •         soustraire  à  la  daagereaae  amitié  de  la  Ru-i    -  ri 
invoquant  le  secours  de  l'Angleterre  et  de  la  France,  <iui  refau 
rent,  on  ne  sait  pourquoi,  de  se  rendre  arbitres  des  destinées  de 
l'Orient.  La  Russie  profila  de  cette  nouvelle  faut  bi- 

111  ts,  et  le  traité  ù'I  nkiar-lskélessi  fut  la  monnaie  dont  elle  - 
par  ses  mains. 

Tels  sont  les  événemensqui  ont  signalé  le  ré{;ne  de  sultan  Mah- 
moud II;  tels  sont  les  obstacles  qui  ont  jusqu'ici  entravé  la  | 
forme  des  institutions  ottomanes.  A  aucune  époque  1  'h  M 

-ente  un  assemblage  de  plus  grands  obstacles  surmontés  par 
une  constance  plus  inébranlaMo.  '.  >i\  qui  ne  mesurent  te  met 
d'un  homme  d'état  qu'aux  succès  actuellement  réali  u\  qui 

ne  tiennent  p.is  oenipte  au  champ  moissonné  des  épis  contenus 
dans  le  grain  qui  germe  an  fond  de  ses  suions,  reproen  si  i 
réformateur  de  n'avoir  pensé  qu'à  détruire  et  non  a  édifier,  il-  ne 
m  que  pour  Mahmoud,  comme  pour  Lo  as  XI,  détruire 
.it  réellement  Créer,  et  que  le  l'ait  seul  de  l'a.  DU  de  i 

les  pouvoir  s  i  ivaux  qui  faisaient  eclu  e  au  pouTOir  principal  consti- 
tuerait au  besoin  l'œuvre  politique  la  plus  puissante  dont  l'histoire 
des  sociétés  et  des  ;;ou\  eriiemens  ait  gardé  la  t 

Si  l'on  résume  maintenant  le>  laits  de  cette  su»  cincte  ai 
on  verra  d'abord,  pour  premier  résultai  de  la  réforme,  la  féoda- 
lité turbulente  frappée  a  mort  dans  la  personne  des  Déi 
puis  la  vieille  et  vioieu  anisation  militaire  de  la  Turquie  ému- 

lant du  faite  à  la  base  arec  l'Odjak   indisciplinée  des  janis 
pour  i.iiie  place  à  une  jeune   année  pleine  d'ardeur  et   de  /'le. 
Viennent  à  leur  tour  les  lois  somptuains ,  qui  n'imposant  pas  seu> 
lemenl  un  frein  aux  dépenses  foll<  par  la  vanité  et  l'éti- 

quette des  foin  lions  publiques .  mais  qui  abolisse  di  du  même  coup 
la  cause  première  de  toute-  ces  exactions  <\^-" 
taire  de  l'autorité  se  croyait  en  droit  d'accabler  ses  inférieurs  pour 
soutenir  les  d<  baui  bi  -  et  le  désoeuvrement  de  sa   domesticité. 
Voilà  des  actes  accomplis,   si  l'on  est  curieux  d'en  connaitn 
tels  qu'un  *eul  d'entre  <  u.\  suffirait  pour  immortaliser  un  homme. 


REVUE   DE   PARIS.  223 

Cette  même  pensée  révolutionnaire  et  civilisatrice,  Mahmoud 
l'a  infiltrée  dans  toutes  les  veines  du  vaste  corps  dont  il  est  la  tète 
intelligente.  C'est  une  transfusion  à  la  manière  de  ces  chirurgiens 
qui  ranimentle  corps  d'un  vieillard  avec  le  sang  d'un  jeune  homme. 
Dans  l'administration  de  l'empire,  la  hache  a  commencé  aussi  à  se 
faire  jour.  Les  repaires  où  les  pachas  autrefois  enfouissaient  le 
fruit  de  leurs  rapines  sont  ouverts  à  l'œil  du  souverain.  Ces  fer- 
miers de  bétail  humain  n'achètent  plus  les  troupeaux  corvéables 
dont  ils  exploitaient  la  tonte  avec  une  si  rare  impudence.  Si  le  gou- 
vernement doit  lever  mille  piastres  d'impôt,  les  pauvres  sujets 
n'en  verseront  plus  deux  mille  clans  le  sac  du  collecteur,  faisant 
ainsi  la  part  du  valet  aussi  forte  que  celle  du  maître.  Mahmoud  a 
réglé  les  pouvoirs  et  les  devoirs  de  chacun.  Les  ministres  de  la 
Porte,  les  gouverneurs,  pachas,  ayans,  mutséllims ,  reçoivent  des 
appointemens  fixes,  et  leurs  dépenses  sont  limitées  comme  leurs 
recettes.  Le  nombre  des  serviteurs  est  mesuré  à  l'importance  des 
attributions.  Plus  de  ces  armées  de  fainéans  qui  constituaient  la 
cour  des  fonctionnaires  dans  les  provinces,  et  qui  devenaient  na- 
turellement un  surcroit  de  fardeau  pour  le  chef  comme  pour  les 
subordonnés. 

Les  mukataha ,  ou  les  terres  appartenant  à  l'état,  qui  forment 
l'une  des  branches  du  revenu  public,  sont  abandonnées  en  usu- 
fruit, moyennant  un  capital  une  fois  payé,  à  des  traitans,  dont  le 
bénéfice  consiste  à  sous-louer  aux  travailleurs  trop  pauvres  pour 
acquérir  de  première  main  le  droit  concédé  par  le  gouvernement. 
Les  exploitateurs  de  ces  mukataha  avaient  de  tout  temps  haussé 
le  prix  de  leurs  concessions,  à  ce  point  (pu-  tout  le  fruit  du  tra- 
vail venait  aboutir  à  eux.  Il  en  résultait  une  gêne  extrême  parmi 
les  classes  adonnées  à  la  cataire  des  terres.  Sultan  Mahmoud  a 
détroit  ces  monopoles  en  fixant  par  une  ord'Uinaneo  un  prix  l< 
l  marcle a. 

Si  nous  examinons  maintenant  les  réformes  morales,  nous  bor- 
nant encore  à  cher  lei  faits  accomplis,  neoa  ferrons  le  seuveaû 
donnant  à  ses  peuples  l'exemple  de  l'abnégation  et  de  l'oubli  des 

uses.    I  h  tère  musulman,  qui  a  ses  défauts  comme 

qualités ,  doit  surtout,  pour  se  plier  à  m»s  usages ,  perdre  un  peu 
de  cette  rudesse  des  tewps  anrieos ,  qoe  l'on  i  pu  parfois  taxer 
de  barbarie. 

JG. 


■22Ï  REVUE   DE    PARIS. 

Les  passions  sont  demeurées  aussi  vivaces,  aussi  inclémentcs. 
dans  l'ame  d'un  Osmanli ,  en  1837,  qu'elles  l'étaient  au  tempe  d'Or- 
chan  et  de  liayezid  Irr,  ainsi  conservées  sous  la  rouille  de  l'igno- 
rance et  de  l'isolement.  La  loi  arabe  du  talion  qui  demande  une 
tôte  pour  une  tète  abattue,  une  main  pour  une  main,  un  œil  pour 
un  œil,  existe  encore  dans  les  mœurs,  quoiqu'on  ait  abandonné 
son  application  positive.  Lue  injure  est  suivie  de  prés  du  châti- 
ment, et  ce  châtiment  s'accroît  avec  l'offense,  en  raison  de  l'im- 
portance de  l'offensé.  Le  moindre  tort  envers  la  personne  sa< 
du  souverain  avait  de  tout  temps  été  puni  des  peines  les  plus  gra- 
ves, de  la  mort  souvent.  Il  appartenait  à  sultan  .Mahmoud  d'ajou- 
ter cette  réforme  à  tant  d'autres.  Toutes  les  fois  qu'il  a  pu  par- 
donner, il  a  couvert  les  coupables  du  manteau  de  son  indnlgen 
L'amnistie  du  fameux  chef  corde  Ilavendoz-Hci  est  trop  récente 
pour  qu'on  l'ait  oubliée.  Moustapha-l'acha,  le  gouverneur  d'Os- 
codra  ou  Scutari  d'Albanie,  saisi  par  le  grand-viair,  après  une 
résistance  opiniâtre ,  au  lien  de  porter  M  tète  sur  le  fatal  put 
d'argent,  qui  l'eût  reçne  autrefois,  réside  à  cette  heure  à  Consian- 
tinople  au  milieu  de  ses  femmes  et  de  ses  enfans,  et  il  reçoit  de 
Mahmoud  une  pension  mensuelle  de  15,000  piastn  .  C  [oueta- 
pha-1'.icha  est,  du  reste,  un  homme  d'une  rare  énergie  et  d'un 
coura.;;e  éprouvé.  Peut-être  un  jour  sa  reconnaissance  tromeia- 
t-clle  le  moyen  de  s'acquitter  envers  son  maître.  afoustapha-Pacha 
est  ce  même  général  qui  voulait  tomber  sur  les  derrières  de  l'ar- 
mée russe  en  1S-2*.),  avec  un  corps  de  25,000  Albanais,  quand  les 
troupes  du  c/.ar  s'arrêtèrent  à  Andrinople  pour  attendri'  le  résul- 
tat des  oégOCiations  entamées.  Il  ne  Fui  retenu  que  par  le  i 
sacré  que  professent  tous  les  musulmans  pou  ries  traitée*  Les  Ii  ou- 
pee  du  pacha  d'<  >scodra  se  composaient  preeque  en  entier  d'Alba- 
nais catholiques.   Ces  troupes  peuvent  passer  pour  les  plus  \ail- 

lantee  el  les  plus  fidèles  de  l'empire.  Leur  rébellion  et  celle  de 
leur  chef  avaient  été  occasionées  par  l'obligatioa  qu'on  roulait  leur 
imposer  de  changer  leur  costume  contre  celui  du  Niiam-Djedid. 

A  côté  de  Uavendoz-Ilei  et  de  Moustapba-Pacha,  OU  peut  rcu- 
contrer  en  liberté,  dans  1rs  mes  de  Constantinople ,  un  vieillard 
de  quatre-vingts  ans,  qui  doit  aussi  la  i  ie  à  la  clément  e  de  sultan 
Mahmoud.  Ces!  l'ancien  pacha  de  Baghdad  qui,  suscité  par  Mé- 
hémed-Ali,  sciait  aussi  révolté  contre  l'autorité  du  grand-s 


REVUE   DE    PARIS.  225 

gneur,  et  qui  avait  fait  trancher  la  tête  à  Sadik-Efendi,  ancien  reïs 
et  kiaïa-beï,  chargé  de  sa  déposition.  Vaincu  par  Ali,  pacha  d'Alep, 
qui  lui  a  succédé  dans  son  gouvernement,  il  fut  envoyé  dans  la 
capitale  de  l'empire,  où  il  devait  subir  la  punition  réservée  à  son 
crime.  Sultan  Mahmoud  lui  flt  grâce  et  lui  conOa  un  des  pachaliks 
d'Europe,  qu'il  administra  quelque  temps,  et  d'où  il  fut  bientôt 
rappelé  pour  cause  d'incapacité.  Le  vieux  pacha  vit  aujourd'hui 
tranquille  avec  une  pension  de  retraite. 

A  tous  ces  noms  joignons  encore  celui  d'Ali- Beï,  de  Sophia, 
autre  gouverneur  rebelle  qui,  après  avoir  livré  à  la  Porte  les  com- 
bats les  plus  acharnés,  se  réfugia  en  Autriche,  d'où  le  gouver- 
nement turc  obtint  son  extradition,  non  pourle  punir,  mais  pour  le 
gracier  comme  les  autres,  en  lui  donnant  Constantinople  et  le 
Bosphore  pour  prison. 

Ces  faits  suffiraient  sans  doute  pour  constater  l'importance  et 
la  réalité  des  réformes  opérées  par  sultan  Mahmoud,  et  pour  jus- 
tifier la  haute  admiration  que  m'inspire  cet  homme  si  extraordi- 
naire, qui  a  dû  à  son  seul  génie  l'imagination  de  ses  plans  im- 
menses et  leur  exécution  plus  grande  encore;  mais  si  par  le  fruit 
on  peut  connaître  l'arbre,  il  est  possible  de  prévoir  ce  que  devien- 
dra l'empire  ottoman,  ainsi  régénéré  dans  toutes  ses  parties, 
quand  l'ouvre  colossale  sera  terminée  au  grand  ébahissement  de 
nos  lérémiefl  politiques. 

Le  succès  de  la  réforme  administrative  est  trop  assuré  aujour- 
d'hui pour  que  je  le  discute  ici.  On  admettra,  je  pense,  que,  dans 
un  court  délai,  les  provinces  turques  seront  gouvernées  comme 
nos  départemens,  par  des  fonctionnaires  en  communication  di- 
recte et  constante  avec  le  conseil  du  souverain  et  absolument 
mis  à  ses  ordres.  La  juste  répartition  de  l'impôt  et  la  sévère 
cation  des  ordonna:  ■  i r   les  mukataba  soulageront  les 

contribuables  et  encourageront  les  efforts  et  les  espérances  des 
iculteorset  des  travailleurs  de  toute  sorte,  qui  doivent  ac- 
crottre  considérablement  la  richesse  nationale.  Sous  cette  protec- 
tion ,  le  commerce  diminuera  de  plus  en  plus  la  consommation  des 
produits  étrangers.  Pour  favoriser  ces  développemens,  le  gou- 
vernement tient  en  réserve  des  projets  de  chemins  qui  mettront 
puni  la  première  fois  en  contact  les  parties  les  plus  éloigné*  i  de 
l'empire.  La  route  d'Andrinople  à  Belgrade  i  il  déjà  en  joie  d'< 


226  REVUE   DE   PARIS. 

cution,  et  les  bateaux  à  vapeur  du  Danube  et  de  la  Méditerranée 
vont  resserrer  tous  les  jours  les  liens  qui  unissent  entre  eux  les 
chefs-lieux  de  provinces. 

L'armée  et  la  marine  s'accroissent  et  s'instruisent  d'une  manière 
remarquable,  il  n'est  déjà  plus  trace  des  désastres  de  Konièh  et  de 
Navarin.  La  rébellion  dos  pachas  est  un  tison  éteint,  ou  peu  s'en 
faut.  Les  partisans  de  l'ancien  ordre  de  choses  vieillissent  et  font 
place  à  une  génération  qui  a  les  yeux  tournée  vn  >  l'avenir.  Le 
pouvoir  du  souverain  repose  dans  sa  main  puissante,  comme  un 
carquois  plein  de  flèches,  au  lieu  d'être,  ainsi  qu'autrefois,  un 
faisceau  rompu  et  disséminé.  La  Syrie,  cette  belle  et  courageuse 
fille  de  l'empire,  se  détache  de  plus  en  plus  de  l'étreinte  de  son 
envahisseur  égyptien.  Méliémed-Ali  vivra  peut-être  encore  assez 
pour  voir  les  fellahs  arabes  protester  ouvertement  contre  ses 
odieux  monopoles  qui  les  laissent  nus  et  gr<  lotians  sur  la  paille  de 
leurs  épis,  seule  part  que  le  tyran  leur  ait  faite  dans  le  partage  de 
leurs  limitons. 

Ibrahim  est  trop  odieux  à  la  Sj  rie  et  même  à  l'Egypte,  pour  qu'à 
la  mort  de  son  père  il  y  établisse  jamais  sérieusement  son  autorité. 
Abbas-Pucha,  petit-fils  de  Méhémed-Ali,  ne  lui  abandonnera  pas 
d'ailleurs  le  pouvoir  sans  le  lui  disputer.  Il  ne  serait  peut-être  pas 
éloigné  de  seconder  les  vues  de  la  Parte  si  eelle  ci  lui  offrait  une 
récompense  digne  de  sa  naissance  et  de  les  mérites.  L'habileté 
russe  ag|  seule  capable  de  DOUA  pousser  dans  quelque  autre  bénie 
semblable  à  celle  de  l'affaire  grecque  pour  mangera  sou  aise  quel- 
ques nouveaux  marrons  diplomatiques  tirés  du  feu  par  m  alliée 
complaisans.  Les  fabricans  de  politique  quotidienne  sont  déjà  lan- 
cés à  fond  de  train  dans  la  voie  où  ils  firent  tant  de  merveilles  au 
temps  îles  protocoles  de  Londres.  Ils*  tient  aujourd'hui,  a\ee  ou 
sans  métaphores,  que  l'empire  ottoman  esi  un  cadavre  qu'il  faut, 
au  plus  rite,  anatomiser,  eoinme  ils  criaient ,  en  1S27.  à  la  l  mis, nie 
sainte  des  Hellènes  et  à  la  gloire  de  Navarin!  L'Angleterre,  pour 
sa  part ,  sait  trop  ce  que  lui  coùieni  les  précieux  lauriers  de  M.  Co- 
drington,  pour  M  laisser  tresser  de  nom  elles  cou  ion  n<  s  dese  main. 

Il  n  esi  pas  besoin ,  je  pense ,  de  nous  jeter  ici  dans  une  longue 

digression  pour  prouver  à  nos  leelen  lent 

des  liras  et  des  jambes  eonune  les  antres  hommes,  et  qu'ils  ne 
pas  morts ,  quoi  qu'on  en  ail ,  du  ips  de  plume  dont  la 


REVUE    DE    PARIS.  227 

presse  politique  les  a  tant  de  fois  traversés.  Jamais  race,  au  con- 
traire, ne  fut  plus  vivace  et  plus  apte  à  fournir  une  longue  car- 
rière. Sous  le  rapport  de  l'intelligence,  les  Goluis,  civilisés  par 
Pierre-lc-Grand ,  étaient  loin  de  les  valoir  :  leur  jugement,  leur  bon 
sens,  leur  probité,  tous  les  avantages  naturels  qui  constituent  le 
fond,  ou,  si  l'on  veut ,  l'étoffe  d'une  nation,  sont  assurément  chez 
eux  bien  supérieurs  aux  analogues  que  nous  pourrions  leur  op- 
poser. Le  Coran,  qui  a  enfanté  la  civilisation  arabe,  ne  ressemble 
en  rien,  comme  nos  aligneurs  de  phrases  le  disent  depuis  si  long- 
temps ,  sans  l'avoir  lu ,  à  une  œuvre  de  barbarie.  Il  ne  nous  appar- 
tient pas  à  nous,  peuples  usés  de  civilisation,  de  désespérer  de 
ceux  qui  font  le  premier  pas  dans  la  route  que  nous  venons  de 
parcourir.  Les  races  musulmanes  ont  des  préjugés  à  perdre;  il 
faut  avouer  que  nous  ne  leur  cédons  en  rien  sur  ce  point.  Au  lieu 
donc  de  demander  leur  expulsion  de  l'Europe  pour  les  remplacer 
par  les  Kirguis  et  les  Cosaques  du  Don  et  de  l'Azof,  revenons  à 
des  sentimens  plus  logiques  et  plus  philosophiques,  s'il  est  possi- 
ble, et  n'écrasons  pas,  dans  son  berceau,  la  civilisation  d'une  moi- 
tié de  l'univers. 

La  question  la  plus  délicate  et  la  plus  capitale  pour  la  réforme 
de  Mahmoud,  la  seule  dont  la  solution  ne  soit  pas  écrite  dans  les 
actes  déjà  consommés,  c'est  celle  de  savoir  quel  rôle  réserve  la 
nouvelle  organisation  aux  sujets  chrétiens  et  tributaires.  Les  sujets 
chrétiens,  qui  forment,  à  eux  seuls,  plus  des  deux  tiers  des  lia- 
bitans  de  la  Turquie  d'Europe,  et  qui  sont  répandus  dans  les  pro- 
rinces  et  dans  les  villes  les  plus  importantes  de  l'Asie,  où  il  tien- 
nent entre  leurs  mains  à  peu  près  toute  l'industrie  et  tout  le  com- 
merce du  pays,  ne  sont  pas  encore  affranchis  légalement  du 
régime  de  la  conquête.  On  sait  que,  d'après  les  réglemens  de  Ma- 
il et  de  ses  successeurs,  un  raya  ou  plutôt  un  zhnniif,  car 
le  nom  (jue  la  loi  leur  attribue,  ne  peut  hériter  d'un  musulman. 
Son  témoignage  esl  nul  en  justice.  Au  lieu  de  payer  l'impôt  terri- 
imi.il  de  la  dime,  comme  les  Bujetfl  mahométans,  il  donne  quelque- 
lois  le  quart  on  même  la  moitié  de  sou  rei  eau;  sur  lui  seul  pèse  cette 
t.i\r  avilissante  de  la  capitation  appelée  kà  n  • .  i  ;  il  e>t  expoi 
chaque  testant  aux  injures,  aux  injustices,  ani  mauraifl  traitant 

Il  n'a  pii>  le  droit  de  porter  des  armes,  même  pour  le  BOTl  i08  de  MU 

-,  qui  ne  l'appelle  jamais  dans  les  rangs  de  ses  armées.  Ci  ace  à 


2V28  REVUE   DE   PARIS. 

Mahmoud,  il  faut  le  dire,  cet  état  s'est  singulièrement  amélioré. 
Les  sujets  tributaires  qui  n'avaient  le  droit  ni  de  monter  à  cheval, 
ni  de  posséder  des  bateaux  d'une  certaine  forme,  ni  de  s'habillei 
de  certaines  couleurs,  ni  de  peindre  leurs  maisons  selon  leurs 
goûts,  sont  aujourd'hui  aussi  libres,  sous  ce  rapport,  que  les  mu- 
sulmans. Le  sultan  a  même  accordé  des  décorations  et  des  titres  i 
quelques-uns  de  ses  sujets  chrétiens,  ce  qui  était  inoui  jusqu'alors. 
Les  lois  somptuaircs  tendent  à  effacer  toute  distinction  extérieure 
entre  les  diverses  populations  de  l'empire.  Cette  innovation  mar- 
chera graduellement  à  des  résultats  plus  positifs.  Son  premier  pas 
sera,  nous  l'espérons,  l'enrôlement  des  chrétiens  dans  les  troupes 
ottomanes.  Nous  avons  dit  que  l'armée  de  Moustapha,  pacha  oV<  >-- 
codra,  se  composait  en  partie  d'Albanais  catholiques,  et  que  ces 
troupes  passaient  pour  les  plus  braves  et  les  plus  fidèles  de  l'em- 
pire. Quelle  force  Mahmoud  n'ajoutcrait-il  pas  à  celle  dont  il  dis- 
pose déjà,  s'il  déclarait  le  service  militaire  des  zimmys,  non-seu- 
lement admissible,  mais  obligatoire  l Un  règlement  uniforme  devrait 
alors  être  adopté  pour  l'avancement ,  qui  serait  accordé  -ans  dis- 
tinction de  culte.  Peut-être  faudrait-il  que  d'abord  les  régimens 
Fussent  entièrement  composés,  les  uns  de  musulmans,  les  autres 
de  chrétiens.  Par  ce  moyen,  au  lieu  de  mettre  des  haines  en  con- 
tact, on  n'exciterait  qu'une  heureuse  rivalité.  Ce  bienfait  toutefois 
ne  porterait  ses  fruits  qu'autant  qu'il  serait  accompagné  d'une  lé- 
gislation qui  réglerait  définitivement,  et  d'une  manière  plus  équi- 
table, la  condition  civile  et  politique  des  sujets  tributaires.  Il  BSl 
impossible  que  sultan  Mahmoud  n'ait  pas  sondé  de  son  regard  pé- 
nétrant les  profondeurs  de  cette  question.  Sans  nul  doute  le  der- 
nier but  de  sa  réforme  est  la  fusion  de  toutes  les  races  diverses 
éparses  sur  la  surface  de  ses  étals. 

Il  est  bien  entendu  que  par  ce  mot  fution  nous  ne  voulons  parler 
que  de  fusion  politique.  L  a  fusion  de  famille  esl  impraticable,  la 
loi  religieuse  s'opposant  a  ce  qu'une  femme  musulmane  puisse 
s'allier,  par  mariage,  à  un  étranger.  Mais  beaucoup  de  pays  nous 
montrent  la  possibilité  d'une  parfaite  intelligence  et  d'une  même 
politique  entre  «les  races  de  culte  différent.  Sans  sortir  des  états 
du  grand-seigneur,  nous  voyons  le  plus  parfait  ao  Ord  régner  entre 
les  Maronites  du  Liban  et  les  ànsariés,  les  Matualis,  les  Dru 
les  Coptes,  les  Grecs  catholiques  etschismatiques,  les  Arméniens 


REVUE   DE   PARIS.  229 

et  les  mahométans  eux-mêmes.  Il  faut  laisser  au  temps  le  soin  d'é- 
mousser  les  antipathies  de  cette  espèce  ;  il  n'y  a  pas  déjà  si  long- 
temps qu'en  France  les  catholiques  et  les  protestans  se  haïssaient 
plus  peut-être  que  ne  l'ont  jamais  fait  les  Grecs  et  les  Turcs. 

L'immense  et  immédiat  avantage  que  le  gouvernement  retirerait 
d'une  sage  et  graduelle  révision  de  la  législation  politique  serait 
de  détacher  pour  toujours  de  la  Russie  les  sympathies  de  ses  pro- 
vinces d'Europe.  Du  jour  où  les  Bulgares,  les  Rouméliotes,  les 
Bosniaques,  les  habitans  de  la  Macédoine  et  delà  Thessalie,  trou- 
veraient, dans  l'administration  qui  les  régit,  au  lieu  d'une  spolia- 
tion avide  et  d'une  persécution  fanatique,  une  protection  contre 
le  retour  des  méfaits  et  des  avanies,  une  garantie  quelconque  de 
leurs  droits,  si  peu  étendus  qu'ils  fussent ,  on  les  verrait  se  serrer 
autour  du  trône  de  leur  monarque,  et  repousser  les  suggestions 
de  la  politique  russe,  qui  n'aurait  plus  à  leur  offrir,  pour  tenter 
leur  fidélité,  que  le  spectacle  de  ses  malheureux  serfs,  courbés 
sous  le  knout  et  la  glèbe.  Je  ne  crains  pas  d'affirmer  que  les  pro- 
vinces, déjà  séparées,  de  fait,  de  l'empire,  comme  la  Moldavie,  la 
Valachie  et  la  Servie,  demanderaient  elles-mêmes ,  dans  un  temps 
donné,  à  rentrer  dans  la  circonscription  du  territoire  ottoman, 
trop  heureuses  d'échapper  ainsi  à  l'absorption  moscovite  et  à  la 
perspective  peu  flatteuse  des  oukases  impériaux  de  Saint-Péters- 
bourg. La  Grèce  elle-même,  la  pauvre  Grèce,  revenue  aujour- 
d'hui de  sa  fièvre  d'héroïsme,  ne  tarderait  pas  à  solliciter,  comme 
une  grâce,  un  luitti-chérif,  qui  lui  garantit  une  indépendance  sem- 
blable à  celle  de  la  Servie,  moins  toutefois  le  surcroit  de  la  protec- 
tion russe. 

Le  voyage  du  sultan  dans  ses  provinces  d'Europe  aura  une 
grande  influence  sur  l'avenir  de  cette  partie  de  la  réforme.  L'ac- 
<  u<  il  fait  |  ai  Mahmoud  ans  diverses  députations  turques  et  ra\  as, 
qu'il  a  traitées  BOT  le  pied  de  l'égalité,  rendant  justice  à  tous,  a 
prouvé  qu'il  ambitionnait  une  autre  gloire  que  celle  qui  fume  sur 
les  encensoirs  des  OOW  ti-.ins.  Les  journaux  qui  ont  public  les  dé- 
tails de  ce  mémorable  voyage  ont  en  le  tort  de  broder  sur  cette 
trame  historique;  et,  d'après  nne  plaisanterie  do  Morning-Chro- 
n'uli  ,  d'imaginer  t<»u«.  Ie>  deuils  d'une  prétendue  conspiration, à 
la  suite  de  laquelle  une  foule  de  <  adarres  auraient  été  rus  Douant 
sur  le*,  eaui  du  Bosphore.  Les  correspondances  officielles  n  tannent 


230  REVUE   DE   PARIS. 

heureusement  donner  un  relatant  démenti  à  ce  sinistre  mélodrame. 
Aucune  conspiration,  aucun  attentat  contre  la  vie  du  sultan  n'a 
eu  lieu  à  Constantinople,  et  les  eaux  du  Itosphore  n'ont  été  ensan- 
glantées que  dans  les  colonnes  de  la  presse  anglaise  et  française. 

Je  le  répète,  la  régénération  dé  la  Turquie  doit  s'appuyer  sur 
cette  base  essentielle,  l'amélioration  de  la  condition  civile  et  poli- 
tique des  zimrnys ,  pour  avoir  des  chances  de  force  et  de  durée. 
Tant  que  vivra  Mahmoud,  nous  attendrons  avec  confiance  que 
vienne  le  temps,  pour  cette  pensée  féconde,  de  se  produire  ouver* 
tement  au  jour;  mais  si  la  mort  saisissait  le  sultan  avant  que  sa 
tache  fût  remplie ,  l'empire  ottoman,  comme  un  vaisseau  sans 
pilote,  ne  risquerait-il  pas  de  s'aller  briser  sur  les  écueils  qui 
l'environnent  encore?  L'héritier  du  souverain  actiu  lest  trop  jeune 
pour  comprendre  les  projets  de  son  père.  Oui  donc  l'aiderait  ou  le 
suppléerait?  C'est  ici  le  lieu  de  faire  connaître  les  nommes  que 
Mahmoud  a  placés  à  la  tète  de  son  gouvernement  et  auxquels  il 
a  confié  la  belle  et  difficile  mission  de  fforta;  ce 

sont  eu\  -ans  doute  |UÎ  seraient  appelés  comme  exécuteurs  du  tes- 
tament politique  de  Mahmoud. 

On  sait  «pie  le grand-vistr  et  le  cheik-ul-islam  sont  les  deux  pre- 
miers personnages  politiques  de  la  Turquie.  Dans  les  cérémonies 
publiques,  ils  marchent  auprès  delà  personne  defempereurtrun 

à  sa  droite,  l'autre  à  sa  ;;aiiche.  Le  premier  préside  le  <  01, 

ministres;  l'autre  est  l'organe  Buprémc  de  la  religion  ci  de  la  loi. 
Le  grand-visir  actuel,  appelé  Réouf-Pacha,  esl  promu  pour  la 
seconde  fois  à  l'éminciile  dignité  qu'il  occupe.  Son  principal  mérite 
consiste  dans  la  réunion  de  deux  qualités  qui  se  rencontrent  rare- 
ment ensemble  :  il  est  à  la  fois  militaire  et  homme  de  plume  (  clilï- 
snj 'et  rhU-lialrm).  1. 1  ;;u  tic  de  l'erse  lui  a  fourni  l'OCCasiOfl  de 
mettre  son  coura;;e  en  relief;  <t  la  Confiance  de  son  souverain, 
jointe  à  l'amitié  que  lui  portent  ses  collègues  .  prouve  qu'il  soutient 
dignement  dan  1«  -  conseils  la  réputation  conquise  sur  les  champs 

de  bataille. 

i  e  cheik-ul-islam,  ou .  si  pon  mut ,  le  muphti  de  Constantinople, 

DOdoil  pas  ion  élévation  seulement  à  sou  mente  :  BOD  avancement 
rapide  dans  la  carrière  des  ulémas  est  attribué  en  partie  à  l'in- 
fluence de  sa  famille  ,  l'une  des  plus  illustres  de  la  capitale,  et  qui  . 

depuis  longues  années,  se  maintient  en  possession  traditionnelle 


REVUE    DE    PARIS.  231 

des  premières  charges  de  l'ordre  judiciaire.  On  le  nomme  Hassim- 
Efendi.  L'insigne  faveur  dont  il  est  environné  est  bien  motivée  par 
les  services  qu'il  rendit  à  la  reforme,  en  lui  prêtant,  dans  ses 
fetias,  l'appui  de  la  religion  et  de  la  magistrature.  Le  corps  des 
ulémas  pouvait  ébranler  Mahmoud  sur  son  trône,  s'il  eût  appuvé 
l'insurrection  des  janissaires.  En  condamnant  leur  révolte  à  l'una- 
nimité des  voix,  il  entraîna  le  peuple  sousl'étendart  du  prophète, 
arboré,  au  milieu  de  ces  jours  d'épouvante,  sur  la  chaire  sacrée 
de  la  mosquée  de  sultan  Ahmed. 

Le  soleil  du  divan  est,  sans  contredit,  Pertev-Pacha,  dont  le 
nom  jouit  aujourd'hui,  en  Europe,  d'une  certaine  célébrité.  Très 
jeune  encore,  Pertev  fut  appelé  à  rédiger  la  correspondance  du 
grand-visir  pendant  la  guerre  de  1808  contre  les  Russes.  De  re- 
tour à  Constantinople,  on  le  chargea  de  la  rédaction  des  notes 
politiques  de  la  Porte ,  et  plusieurs  chefs-d'œuvre  de  style  et  de 
logique  sortirent  de  sa  plume.  Ceux  qui  se  livrent  à  l'étude  de  la 
diplomatie  n'ont  pas  encore  oublié  les  réponses  adressées,  en  1821, 
par  le  gouvernement  turc,  aux  cabinets  russe,  anglais  et  français, 
réponses  aussi  pleines  de  noblesse  que  de  modération,  et  qui  se 
rattachaient  aux  premiers  évènemens  de  la  révolution  grecque. 
Pertev  était  l'auteur  de  ces  remarquables  écrits.  Il  parvint  bientôt 
au  poste  de  Ministre  «les  affaires  étrangères  :  il  est  aujourd'hui 
kiaia-ba ,  ou  ministre  de  l'intérieur.  Pertev-Pacha ,  quand  les 
affaires  de  la  Grèce  se  compliquèrent,  déploya  dans  les  confé- 
rences un  immense  talent  d'homme  politique.  Les  pièces  officielles, 
imprimées  par  ordre  du  gouvernement  anglais,  sont  là  pour  té- 
moigner de  I.  ir  et  de  1  habileté  qu'il  mit  à  défendre  l'hon- 
neur de  sa  patrie  contre  les  injures  prétentions  des  ambassadeurs, 
auxquels  demeura  seulement  la  brutale  victoire  de  la  force.  Il  est 
le  h eateur  et  le  <  het'de  cette  jeune é<  oie  de  diplomatie  qui  a  surgi 
tout  à  coup  et  m  à  propos  à  Constantinople,  pour  sauver  le  p.ivs 

i  ambitions  étranger. 

le  déparlement  de  la  marine  a  aujourd'hui  pour  minière  Mu- 
chir-Ahmed-Padia  1  ,  jeune  homme  de  trente-quatre  ans,  qui, 
dan-  |.-..n,i  i  n  rvait  autrefois  d'intermédiaire  entre  le 

souverain  et  le>  ministres.  <  m  sait  que  V  t  SultaiU  n'ont  pai  pour 

(i.  Micun  de-  g  .t-  le  titra  dt  llMtn  ant 


232  REVUE    DE    PARIS. 

habitude  d'assister  aux  séances  du  conseil.  Le  capitan-pacha 
Ahmed  possédait  alors  le  privilège  de  recevoir  les  instructions 
verbales  du  maître.  Élevé  dans  les  rangs  dei  pages  de  S.i  llau- 
tesse,  il  exerça  d'abord  les  fonctions  d'officier  du  sérail.  La  ré- 
forme militaire  trouva  en  lui,  dus  ses  premiers  pas,  un  partisan 
zélé.  11  se  lit  remarquer  dans  la  guerre  d'Albanie;  puis  il  revint 
à  Constantinople  pour  remplacer,  au  ministère  do  la  marine,  hlm- 
lil-l'adia,  nommé  au  grade  de  séraskér  de  Roumélie. 

Ce  Khalil-I'acha  est  l'un  des  fils  adoplifs  de  l'ancien  iéraskér 
Khomrcv.  Ccst  un  jeune  homme  distingué  d'esprit  et  de  manières. 
L'un  des  premiers,  parmi  les  Turcs,  il  étudia  et  parla  le  français. 
Avant  d'être  investi  de  l'emploi  de  capitan-pacha,  il  avait  été  en- 
voyé en  ambassade  à  Pétersbourg. 

Parmi  les  ministres  à  la  retraite,  dont  l'expérience  est  quelque- 
fois invoquée  au  divan,  il  faut  citer  Khousrev-Pacha  comme  le 
plus  habile.  Doux  voyageurs  modernes ,  qui  se  sont  constitués,  de 
compte  à  demi,  les  historiographes  du  pacha  d'Egypte,  ont  ima- 
giné, pour  mieux  relever  l'héroïsme  de  eelui-ei ,  de  peindre  Khous- 
rev  sous  les  couleurs  les  plus  noires.  <  •  n'est  antre  chose,  si  l'on 
veut  les  en  croire,  qu'un  personnage  hideux,  tardomqtu  et  <jr 
(jur ,  un  symbole  fidèle  de  cette  révolution  de  tamgt  de  tetmdede  et  de 

Caricature,  qui  dépouilla  la  rare  ottomane  de  In  majesté  vieillie  d< 

institutions  première*,  etc.,  etc.  (I).  Ses  accusateurs,  dans  leui  ré- 
quisitoire in-octavo,  vont  jusqu'à  lui  reprocher  ttitre  aotft 

d'amir  d'ê fiais  souk  ils  bUatCi  et  un  I  isaijc  de   Tartan  noué  dans  un 

tvint  rouge  de  tang. 

le  n'ai  pas  la  prétention  de  justifier  les  intrigues  sans  nombre 
qui  aidèrent  le  rusé  ministre  à  se  maintenir  dans  la  faveur  de  son 

maître  pendant  le  cours  de  sa  longue  existence.  Sans  doute  stl  >(,j| 
insatiable  de  pouvoir,   ses  jalousies  et    ses    rivalités   mesquines 

prouvent  jusqu'à  l'évidence  que  le  bien  de  l'étal  n'entrait  pas  tou- 
jours en  première  ligne  dans  les  cal<  uK  de  son  ambition;  mais  il 
ne  faut  pas  oublier  non  plus  le-,  services  immenses  qu'il  rendit  à 
la  réforme,  en  s(>  faisant  l'instrument  le  plus  actif  de  la  désorga- 
nisation des  déi  e-beïs,  et  en  improvisant,  avec  un  si  admirable 


(I)  WUtOirt  et  I<i  guerre  de  Mt'hànet-Ali  contre  lu  Porte  ottomane,  p  r  MM.  Si  t.  idal- 
vène  et  Barr.iutl. 


REYTE    DE    PARIS.  233 

tact  et  une  si  étonnante  promptitude ,  la  nouvelle  armée  qui  rem- 
plaça les  janissaires.  Khousrev-Pacha,  jugé  comme  administra- 
teur et  comme  ministre  d'état ,  est  l'un  des  hommes  les  plus  extra- 
ordinaires qui  aient  paru  depuis  long-temps  sur  la  scène  politique 
de  l'Orient.  La  haine  dont  le  poursuit  Méhémed-Ali  date,  comme 
on  sait,  du  commencement  de  ce  siècle,  du  temps  où  Khousrev, 
investi  du  pachalik  du  Caire,  fut  expulsé  de  son  gouvernement 
par  un  autre  intrigant  plus  rusé  que  lui,  lequel  s'était  d'abord 
introduit  dans  sa  haute  domesticité  avec  le  titre  subalterne  d'in- 
tendant des  chasses.  Cet  intendant  des  chasses  était  Méhémed-Ali 
lui-même  ,  qui  a  bien  tort  de  se  plaindre  des  trahisons  et  des  dila- 
pidations, puisque  ces  vices  forment  le  piédestal  de  sa  puissance 
actuelle.  Il  y  a  beaucoup  d'analogie  entre  ces  deux  hommes.  La 
seule  différence  qui  les  sépare ,  c'est  la  proportion  de  l'échelle  sur 
laquelle  chacun  d'eux  a  travaillé. 

Le  tcliaouch-bachi  Nedjib-Éfendi,  qui  exerce  à  Constantinople 
les  fonctions  de  chef  de  la  justice  executive,  fut  d'abord,  pendant 
de  longues  années,  capi-l.iaïa,  ou  homme  d'affaires  du  pacha 
d'Egypte  auprès  de  la  Porte.  Sous  le  règne  de  Sélim .  il  avait 
déjà  contribué  aux  premiers  essais  de  réforme  militaire  qui  coû- 
tèrent le  trône  et  la  vie  à  ce  prince.  Dans  une  révolte,  les  jani  —  - 
Tes  entourèrent  un  jour  la  caserne  de  Scutari  où  ils  savaient  le 
rencontrer,  résolus  de  le  massacrer  comme  l'un  de  leurs  plus 
dangereux  ennemis.  Nedjib-Éfendi  fit  ouvrir,  par  ses  dome^ti- 
•ux  battans  de  la  porte,  et  il  i 'élança  à  cheval,  le  sabre 
pendu  au  poin  ml  feu  de  ses  deux  pistolets,  sur  les  assassins 

qui,  stupéfaits  de  cette  brusque  attaque,  lui  donnèrent  le  temps 
happer  à  leur  vengeance,  non  sans  faire  pleuvoir  sur  lui  une 
e  de  coups  de  fu>il  el  de  pistolet  qui,  heureusement ,  ne  l'at- 
teignirent point.  Nedjib-Kfendi  prit  sa  rêvant  h--  dans  H6- 
mens  d      826,  et  il  s'est  depuis  signalé  parmi  les  plus  zélés  pro- 
ii rs  de  la  référa» 

l'un  d<  -  In  s  du  sultan,  et  second  fils  adoptif 

de  Khousi  ha,  est  kkat  <t-m>u-hir,  ou  général  en  chef  de  la 

garde,  et  de  phu  léraakér  d'Anatolie.  Il  est  parvenu  à  cette  double 
dignit'-  par  l  influence  de  mm 

Il  a  sous  Ml  ordres,  OOaWM  g'-nérul  des  troupes  impériales  at- 
tachées au  département  de  la  marii.  ant  jeune  homme  qui 


234  REVUE    DE   PARIS. 

Gt,  il  y  a  quelques  années,  l'étonnement  des  salons  de  Londres, 
par  la  distinction  de  son  esprit  et  par  la  rare  perfection  avec 
laquelle  il  parle  la  langue  française.  A  Paris,  où  Namik-Pacha  n'a 
résidé  que  quelques  jours  en  se  rendant  à  son  ambassade  d'Angle- 
terre, beaucoup  de  personnes  ont  pu  juger,  par  cet  exemple,  de 
l'effet  de  l'éducation  européenne  sur  les  Turcs.  Namik-Pacha  est 
sorti  de  la  bonne  bourgeoisie  île  Constantinople;  il  apprit  le  fran- 
çais au  moment  où  la  Porte  cessa  d'employer  les  Grecs  dans  sa 
diplomatie  Elevé  d'abord  uniquement  pour  la  carrière  des  armes, 
il  s'enferma  pendant  plusieurs  années  en  compagnie  des  meilleurs 
traités  de  l'art  militaire  français,  qu'il  parvint  bientôt  à  compren- 
dre,  grâce  à  son  intelligence  ouverte  et  à  l'assiduité  de  son  tra- 
vail. 11  organisa  l'un  des  premiers  réginiens  des  nouvelles  troupes 
et  s'éleva,  en  très  peu  de  temps,  au  grade  de  fkkik,  ou  maréchal- 
de-camp.  Il  remplit  ensuite  diverses  missions  à  Vienne,  à  Paris, 
à  Londres,  à  Berlin  et  à  Pétersbourg.  Le  titre  de  paclia  lui  fut 
conféré  vers  ce  temps;  puis  il  lut  nommé  ambassadeur  à  Lon- 
dres. Ceux  do  nos  eompali 90(68  qui  ont  été  à  même  d'apprécier 
les  qualités  de  Namik-Paclia  ,  forment  dos  virux  pour  le  voir 
quelque  jour  revenir  à  Paris  comme  ambassadeur.  Nul,  mieux  que 
lui  assurément,  ne  représenterait  la  jeune  civilisation  orientale 
dans  la  vieille  capitale  de  la  civilisation  de  l'<  tecident.  Namik-Pacha 
n'a  pas  peu  contribué,  par  son  exemple,  à  répandre  dans  la  jeu- 
nesse turque  le  désir  d'étudier  notre  lan;;ue  et  nos  sciences. 
rapides  succès  ont  donné  l'idée  au  gouvernement  d'envoyer  à 
Paris  de  jeunes  officiers ,  dont  les  excellentes  études  promettent 
des  hommes  distingués  pour  l'avenir.  On  peut  citer  parmi  nu 
Méhemmed-Éfcndi,  qui  revient  chez  nous  pour  ajouter  encore  à 
ses  connaissances  stratégiques,  et  dont  nos  écoles  de  l'ai is  rt  de 
Metz  ont  rendu  le  témoignage  le  plus  flatteur. 

Je  ne  tonnais  que  de  réputation  l'ambassadeur  actuel  de  la 
Porte  près  du  roi  des  Français.  Ce  diplomate,  nomme  Nouri- 
Éfendi ,  occupait,  avant  de  j  sser  à  l'ambassade  de  Londres, 
la  place  de  hrnlil.iclii ,  ou  chef  de  la  division  commerciale  au 
ministère  des  affaires  étrangères  <lc  Constantinople.  C'est ,  dit-on  , 
un  homme  instruit  et  recommandable  par  ses  qualités  person- 
nelles; il  est  à;;é  d'environ  cinquante  ans,  et  il  étudie  la  langue 
française  qu'il  commence  à  comprendre,  mais  qu'il  ne  parle  pas 


REVUE   DE   PARIS.  235 

encore.  Il  a  pour  premier  secrétaire  Tcdââi-Éfendi ,  jeune  homme 
que  son  talent  ne  distingue  pas  moins  que  sa  molestie,  et  pour 
interprète,  le  jeune  Vogoridès ,  fils  du  prince  de  Samos.  Ce  prince 
de  Samos,  l'un  des  grands  noms  de  la  Grèce,  est  resté  fidèle  au 
sultan  et  a  même  pris  une  part  très  active  aux  affaires  de  la  Tur- 
quie. 

Nouri-Éfendi  a  remplacé  à  l'ambassade  de  Paris  un  homme  d'un 
rare  mérite,  qui  a  récemment  quitté  ce  poste  pour  celui  de  Lon- 
dres. Réchid-Beï,  sorti  comme  son  successeur  des  bureaux  du 
reïs,  était  renommé  à  Constantinople  pour  sa  rédaction.  Il  a  com- 
mencé sa  carrière  par  des  travaux  de  littérature  qui  furent  remar- 
qués du  sultan.  Plusieurs  de  ses  morceaux  de  poésie  étaient  con- 
sacrés à  la  louange  du  héros  de  la  réforme  ottomane.  Ses  essais 
littéraires  lui  ouvrirent  les  bureaux  de  la  division  politique  des 
affaires  étrangères.  Il  fut  nommé  chef  de  cette  division  (Amétclii) 
en  récompense  des  succès  par  lui  obtenus  dans  plusieurs  missions 
en  (irèce,  à  la  suite  des  armées,  où  souvent  on  vit  le  jeune  écrivain 
montrer  l'intrépidité  d'un  homme  de  guerre.  Après  la  bataille  de 
Konièh,  Réch'-l-li  i  fut  envoyé  en  mission  particulière  au  camp 
d'Ibrahim  et  chez  le  pacha  d'Egypte.  En  1830,  il  vint  résidera  Paris 
comme  ambassadeur  extraordinaire.  Il  a  dôme,  pendant  son  sé- 
jour dans  notre  capitale,  tontes  let  preuves  d'un  esprit  juste, 
éclairé,  et  surtout  désireux  d'apprendre.  Quand  il  quitta  Paris,  il 
lisait  et  écrivait  notre  langue  avec  facilité.  Récuid-Bey  est  un  jeune 
homme  de  trente-quatre  ans,  l'un  des  plus  remarquables  élèves 
de  celte  école  diplomatique  formée  pat  l'ertev-Efendi.  C'est  un  es- 
prit d'une  portée  supérieure,  exempt  de  fanatisme  et  de  pi  pi 
quoiqu  il  se  montre  fort  attaché  à  m  religion  et  aux  obligations 
qu'elle  lui  impose.  Son  armée  à  Paris  coïncida  avec  le-  Fêtes  du 
Ramazan.  <  m  sait  que  ce  carême  des  musulmans  défend  de  prendre 
aucune  nourriture  avant  le  coucher  du  soleil,  pendant  toute  sa 
dui.  hid  assistait  aux  réunions  ou  il  était  convié,  et  il  rece- 

vait (  lie/  lui,  sans  qui  I  ;i>  multipliés  lui  lissent  oublier  un 

instant  '.il- de  religion,  et  sans  que  la  préoccupation  de 

fficile  observance   nuisit  le  saoini   du  monde  à  œs  aunes 
dOVO  i  -  que  lui  imposait  la  société.   Loi  mérites  et    le  /é|e  de  Iie- 

chi  l-Beï  devaient  naturellement  le  faire  remarquer  de  son  souvu» 
rain ,  qui  créa  pour  lui  la  place  de  sou-  taire  d'étal  aux  allai- 


236  REVUE   DE    PARIS. 

rcs  étrangères.  Il  serait  à  désirer  qu'à  notre  tour  nous  prissions 
en  cela  exemple  sur  Mahmoud,  et  qu'un  sous-secrétaire  d'état, 
suppléant  à  l'absence  obligée  et  aux  préoccupations  politiques  du 
chef  de  ce  département ,  mit  enfin  en  voie  de  progrès  l'administra- 
tion un  peu  rouillée  de  notre  ministère  «les  affaires  étrangères. 

Au  moment  où  j'écris  ces  lignes,  le  M  uitcur  ottoman  annonce  la 
nomination  de  Réchid-Bei  au  poste  de  ministre  des  relations  ex- 
térieures, rendu  vacant  par  la  mort  de  Kouloussu-Pacha.  Le  titre 
de  Pacha  est  également  conféré  au  nouveau  ministre. 

L'ambassadeur  de  la  Porte  à  Vienne  est  aussi  un  jeune  homme 
d'environ  trente  ans.  On  l'appelle  Ahmed-Pacha.  Il  a  le  grade  de 
maréchal-de-camp  (férik),  et  il  est  attaché  au  service  particulier 
du  sultan.  Ahmed-Pacha  comprend  et  parle  assez  bien  le  français. 

Quoiqu'il  ne  soit  revêtu  d'aucune  dignité  Ostensible,  pas  même 
du  titre  de  bei,  Vassaf-Efendi,  gendre  de  Pcrtev-Pacha  et  secré- 
taire de  Sa  Hantasse,  est  l'un  des  hommes  politiques  dont  les  opi- 
nions prévalent  au  divan.  Le  choix  qu'a  fait  de  lui  Millau  Mahmoud 
pour  confident  de  ses  pensées  les  plus  secrètes  parle  assez  haut  en 
sa  faveur.  Quelles  qualités  et  quels  talenfl  n'a— l— il  pas  fallu  réunir 
pour  être  jugé  digne  de  recevoir  de  telles  confessions  et  d'assister 
à  ce  mystérieux  travail  que  pourrait  compromettre  une  indiscré- 
tion ou  une  trahison,  si  lune  ou  l'autre  étaient  possibles!  Les 
nœuds  de  famille  qui  lient  étroitement  les  deux  loi  tunes  de  Per- 
tev-Pacha  et  de  Vassaf-Efendi,  et  bien  plus  encore  l'incontesta- 
ble supériorité  qui  distingue  ces  hommes  d'état,  en  ont  fait,  pou 
ainsi  dire,  les  deux  yeux  du  souverain,  et  partant  les  deu  in- 
fluences les  plus  considérables  de  l'empire.  Rien  ne  |*<  \<    nte  qui 

n'ait  d'abord  reçu  leur  assentiment.  L'astrC  de  Khousrél  Mt  tota- 
lement éclipsé  depuis  qu'ils  ont  gagné  la  faveur  du  somerain  ci  la 
confiance  de  leurs  collègues. 

Le  fameux   llusscïn-Pacha,  qui  prit  une  part  si  brillante  à  la 
destruction  des  janissaires  de  Constantinople,   est  aujourd'hui 
relégué  dans  le  pachalik  de  Viddtn.  Le  sultan .  qui  n'oublie  pas 
anciens  services,  malgré  l'insuffisance  de  talons  militaires  que 

montra  ce  visir  dans   la  campagne   Contre  Ibrahim,   le  comble 

d'égards,  mais  ne  jnge  pas  convenable  de  l'appeler  pour  le  mo- 
ment  dans  ses  conseils.  Hussein  peut  passer  pour  l'un  des  plus 

braves  généraux  turcs;  mais  il  n'etait   plus  asseï  jeune  lorsque 


REVUE   DE  PARIS.  237 

s'effectua  la  réforme  pour  modifier  ses  idées  acquises,  ce  qui  ex- 
plique ses  revers  quand  il  crut  dissiper  par  le  seul  effort  de  son 
courage  l'armée  régulière  des  Egyptiens.  L'ancienne  étiquette  du 
sérail  aurait  fait  tomber  la  tête  de  ce  chef  imprudent,  dont  ses 
propres  soldats  auraient  eux-mêmes  demandé  le  supplice;  au  lieu 
de  cela,  Mahmoud  lui  a  donné  successivement  pour  retraite  deux 
grandes  villes  et  deux  provinces  à  gouverner,  Andrinople  et 
Viddin. 

Akif-Efendi,  l'ancien  reïs,  déposé  par  suite  de  l'affaire  Chur- 
chill, vit  retiré  chez  lui,  avec  une  allocation  de  10,000  piastres 
par  mois. 

Quoique  bien  des  noms  recommandables  se  pressent  encore  sous 
ma  plume,  je  terminerai  ici  cette  liste,  à  laquelle  j'ajouterai  pourtant 
le  nom  d'Assad-Efendi,  littérateur  distingué,  dont  M.  Caussin  de 
Perceval  a,  traduit  le  beau  livre  intitulé  UssirZafêr,  sous  le  titre 
européanisé  de  Précis  historique  de  la  destruction  des  janissaires. 
Assad-Efendi,  récemment  revenu  de  son  ambassade  en  Perse, 
est  historiographe  du  sultan  Mahmoud. 

Si  la  mort  venait  à  enlever  sultan  Mahmoud  à  son  peuple  ,  les 
destinées  de  la  réforme  ne  seraient  donc  pas  perdues.  Le  réfor- 
mateur laisserait  après  lui  des  continuateurs  intelligens  de  son 
œuvre,  qui,  forts  des  sympathies  de  la  nouvelle  génération,  à  la- 
quelle ils  appartiennent,  sauraient  proléger  l'avenir  de  la  patrie 
confié  à  la  garde  de  leur  religion  et  de  leur  honneur. 

Mahmoud  a  fait  d'ailleurs  élever  ses  trois  fils  dans  des  idées 
trop  généreuses  pour  que  l'empire  ait  jamais  rien  à  redouter  d'eux. 
I  né  de  ces  enfans  vient  d'atteindre  quatorze  ans.  On  l'appelle 
Aitn  i  i.-Medjid,  ce  qui  revient  à  dire  esclave  du  glorieux.  Son  frère 
puîné  M  nomme  Ahd'ul-IIa/iz  [esclave  du  bien-aime);  il  est  Agé 
df  neuf  ans.  Le  plus  jeune  des  trois  frères  a  cinq  ans,  et  se  nomme 
NizAM-i'DDiNN  [réformateur de  la  religion). 

Les  murs  soupçonneux  du  eaféss  ne  se  lèvent  point  entre  eux  et 

l'amour  de  leur  père;  et  ce  D'est  pas  peut-être  le  moindre  mérite 

de  l.i  réforme  d'avoir  réhabilité  le  plus  tendre  «'t  le  pltu  -.nie  dea 

timens  de  la  nature.  Abd'ol-Medjid  accompagne  son  père  dam 

ses  promenades,  et  il  a->Mste   avec  lui  aux  revues  de   tioii|M  g 

ani         de  palais.  Déni  des  sultanes,  filles  de  Mahmoud,  sont 

TOJIL    M. III.      juillet.  17 


238  REVUE    DE    PARIS. 

mariées,  l'une  à  Khalil-Pacha ,  l'autre  à  Said-Pacha,  séraskér 
d'Anatolie. 

La  vie  privée  de  Mahmoud  échappe  à  l'analyse,  l'étiquette,  en 
ce  qui  concerne  la  retraite  intérieure  du  souverain,  n'ayant  encore 
subi  aucune  modification.  Tout  ce  qu'on  en  peut  savoir,  c'est  qu'il 
partage  son  temps  entre  l'étude  et  les  plaisirs.  Sa  profonde  in- 
struction, qui  le  place  à  la  tête  des  littérateurs  de  son  pays,  n'ex- 
clut pas  chez  lui,  dit-on,  l'amabilité  la  plus  exquise,  et  l'esprit 
le  plus  fin  et  le  plus  délicat.  Sa  belle  et  mâle  physionomie  a  quel- 
que chose  de  tendre  et  de  fier  tout  à  la  fois.  J'eus  le  plaisir  de  le 
remontrer  un  jour  près  de  Scutari,  en  Asie,  comme  je  revenais 
de  visiter  un  camp  établi  entre  cette  ville  et  Chalcédoiue.  J'arrêtai 
mon  cheval,  et  je  demeurai  le  regard  fixé  sur  ce  front  auguste  où 
je  saluais  du  fond  de  mon  cœur,  non  l'empreinte  d'une  couronne, 
mais  cet  autre  signe  plus  sacré  pour  moi,  celui  du  génie.  Mahmoud 
était  vêtu  du  simple  costume  des  officiers  de  sa  garde.  Point  de 
superbe  robe  fourrée  de  renard  noir,  comme  autrefois;  ni  tur- 
ban, ni  aigrette,  ni  agrafes  de  diamant  Au  lieu  de  ces  eunuques, 
de  ces  grands  dignitaires  aux  robes  dorées,  de  ces  gardes  du 
corps  aux  casques  empanachés,  qui  entouraient  jadis  le  somp- 
tueux monarque  des  Osmanlis,  une  suite  de  trois  hommes  aussi 
modestement  vêtus  que  lui,  voilà  tout! 

L'enthousiasme  forme  le  trait  principal  du  earac  (ère  de  Mahmoud. 
Il  n'embrasse  jamais  une  idée  à  demi.  Il  s'y  livre  corps  61  aine. 
Dans  son  adolescence,  les  courses  à  cheval,  cette  espèce  de  tournoi 
au  javelot,  qu'on  appelait  le  djérid,  remplissaient  tous  les  momens 
de  ses  loisirs.  Il  se  prit  de  passion  depuis  pour  les  . ixei  <  ices  mili- 
taires européens,  et  pour  les  innovations  de  toutes  sortes,  ce  qui 
a  fait  dire  aux  beaux  esprits  de  Péra  qu'il  était  d'un  caractère  lé- 
ger et  frivole.  Hais  après  avoir  jeté  un  simple  coup  d'oui  sur  les 
actes  de  sa  vie  publique,  après  avoir  remarqué  avec  queDe  per- 
sistance il  poursuit  depuis  vingt-neuf  ans,  s.ms  relâche  ni  trêve, 
l'unique  idée  à  laquelle  il  avoué  son  existence,  il  esi  impossible 
S'arrêter  son  jugement  à  des  faits  extérieurs  qui  n'ont  aucune  si- 
gnification positive.  Qui  sait  même  si  cette  indifféi  ence  et  cet  amour 

du  plaisir  ne  sont  pas  une  visière  baissée  snus  laquelle  il  dérobe 

a  ses  ennem'i  l'inspiration  puissante  en  ite  en  traits  de  flamme  sur 


REVCE   DE   PARIS.  239 

son  front  de  réformateur,  comme  jadis  sur  le  front  des  prophètes  ! 
Peut-être  importe-t-il  à  sa  politique  que  cette  opinion  vulgaire  se 
propage  et  que  l'on  parle  de  la  coupe  de  son  habit  et  du  vin  de 
Champagne  qu'il  a  bu  à  son  dîner,  pendant  que  ses  nuits  se  pas- 
sent dans  l'enfantement  de  quelque  nouveau  projet  d'avenir  destiné 
à  compléter  l'œuvre  immense  de  la  transfiguration  orientale. 

L'anecdote  suivante  prouve  que  ses  ministres  eux-mêmes  n'ont 
pas  toujours  le  dernier  mot  de  sa  pensée,  et  qu'il  est  certaines  af- 
faires qu'il  dirige  lui-même  du  fond  de  ce  sérail  où  on  le  croit  sou- 
vent inoccupé. 

Le  caimacan  reçut  un  jour  une  lettre  du  pacha  d'Acre ,  dans  la- 
quelle ce  gouverneur  annonçait  qu'en  vertu  des  ordres  reçus,  il 
était  parvenu  à  surprendre  le  pacha  de  Damas  et  à  s'emparer  de 
ses  femmes  et  de  ses  trésors.  Il  demandait  de  nouveaux  ordres  pour 
disposer  de  ses  prisonnières  et  de  son  butin.  Le  caimacan,  n'ayant 
aucune  connaissance  de  cette  expédition,  soumet  la  1  tire  au  reïs- 
éfendi,  qui,  non  moins  étonné  que  lui  de  cette  nouvelle,  en  réfère 
au  grand-visir,  de  qui  la  proscription  du  pacha  de  Damas  était  éga- 
lement ignorée.  Le  caimacan  se  résout  enfin  à  s'adresser  directe- 
ment à  Mahmoud.  Le  sultan  l'accueille  en  souriant  : 

—  J'ai  compris,  lui  dit-il,  le  motif  de  votre  visite;  mais  l'affaire 
en  question  est  la  mienne;  qu'elle  ne  vous  préoccupe  pas  davantage. 
Si  Dieu  le  permet,  elle  sera  bientôt  termine 

Il  y  a  du  Louis  XI  et  du  Pierre-le-draud  dans  l'organisation 
intellectuelle  de  sultan  Mahmoud  II.  Il  a  entrepris  à  la  fois  la 
tâche  géante  de  ces  deux  hommes  supérieurs.  Sa  main  droite  ni- 
velait les  têtes  des  vassaux  rebelles,  pendant  que  <1  -a  main 
c 1 1 •  •  il  élevait  son  empire  des  profondeurs  de  l'ignorance  et  de  la 
barbarie  jusqu'aux  spfa  -   s  de  la  civilisation.   La  des- 

truction des  janissaires  esl ,  dans  ses  causes  comme  dans 

ur  jumelle  de  la  destruction  des  strélitx,  et  l'exécution 
du  pacha  de  lanina  el  du  Déré-Bei  de  Smyrne  rappelle  assez  b 
nx  cruautés  près,  celle  du  duc  de  Nemours  et  de  ce  comte  de 
Melon,  qui  fut  au>si,  comme  le  vieil  Ali,  surnommé  le  Smlana- 
pak  de  ion  temps. 

t. m  Mahmoud  el  -a  glorieuse  réforme  méritaient  assurément 
DM  appréi  union  \<\u^  complète  et  mieux  *uivie.  J'e>|  ère  supp 

17. 


JiO  REVUE   DE   PARIS. 

un  jour  à  ces  notes  éparses ,  que  je  no  livre  aux  lecteurs  qu'aGn  de 
les  prémunir  contre  les  mille  erreurs  accréditées  en  Europe  à  ce 
sujet.  Avant  de  porter  un  jugement  déûnitif  sur  le  réformateur  de 
la  Turquie,  l'histoire  toutefois  attendra  que  les  évènemens  aient 
achevé  leur  cours.  Elle  n'aurait  pas  proclamé  le  génie  de  Louis  XI , 
après  l'entrevue  de  Péronne,  non  plus  que  celui  du  czar  Pierre, 
après  la  bataille  de  Narva.  Le  génie,  pour  recevoir  la  sanction  po- 
pulaire, a  besoin  d'être  adopté  par  le  succès.  L'avenir  est  dans  la 
main  de  Dieu  ;  mais  la  marche  des  idées  à  travers  les  siècles  a 
aussi  sa  logique  et  sa  moralité.  La  civilisation  de  l'Orient  n'est  pas 
sortie  du  tombeau,  où  depuis  tant  de  siècles  elle  demeurait  endor- 
mie, pour  rentrer  honteusement  dans  son  linceul  sans  avoir  pro- 
duit autre  chose  que  la  ridicule  apparition  d'un  spectre  de  théâtre. 

Alphonse  Royer. 


••MMMM* 


LE  PASSEPORT. 


—  II  est  donc  vrai,  Léon,  et  je  puis  te  faire  mon  compliment  : 
tu  te  maries? 

—  Assurément...  Tu  vois  cette  malle  et  ce  sac  de  nuit;  dans 
une  heure,  la  diligence  m'emporte;  j'arrive  demain  soir  à  Mon- 
targis,  et  après  demain  je  me  présente  chez  ma  future  qui  habite 
la  campagne  à  quelques  lieues  de  là. 

—  Et  ta  future,  est-elle  jolie? 

—  Charmante...  Je  ne  l'ai  jamais  vue,  mais  mon  oncle  Lombard, 
qui  m'a  rendu  le  service  d'arranger  ce  mariage,  m'a  fait,  de  la 
jeune  personne,  un  portrait  enchanteur.  Dix-huit  ans,  blonde, 
cent  mille  francs  de  dot ,  et  le  double  en  espérances.  Tu  la  verras, 
Jules,  car  tu  es  du  petit  nombre  de  mes  amis  d'aujourd'hui,  que 
je  ne  consignerai  pas  à  la  porte  de  mon  ménage. 

—  Merci.  Mais  le  moment  de  ton  départ  approche;  adieu.  Bon 
voyage  et  bonne  chance  ! 

Léon  Durand  était  un  jeune  homme  passablement  tourné,  d'une 
figure  agréable,  et  d'un  esprit  entre  le  médiocre  et  1''  brillant. 
Modeste  et  donnant  peu  de  prise  à  la  critique,  il  n'était  déplacé 
nulle  part,  et  passait  inaperçu  dans  le  monde.  Cependant  son 
«  irai  1ère  n'était  pas  dépourvu  d'une  certaine  originalité.  Livré  à 

lui-même  dèi  l'âge  de  vingt  ans,  maître  de  scs  actions  et  d< 

fortune,  Léon  n'avait  jamais  montré  de  vocation  pour  le  célibat; 
il  n'a\.iii  ni  les  goûts,  ni  lefl  passions  qui  donnent  du  pii\  a  la  vie 


T+2  REVUE   DE    PARIS. 

de  garçon  ;  pour  lui,  l'indépendance  était  sans  charme;  il  fuyait 
les  plaisirs  bruyans,  et  les  intrigues  galantes  lui  faisaient  peur.  Il 
ne  comprenait  l'amour  que  comme  une  tendresse  douce  et  perpé- 
tuelle. D'un  caractère  facile  et  mou,  acceptant  volontiers  une  opi- 
nion, enclin  à  l'obéissance,  aimant  à  se  laisser  gouverner,  il  se 
trouvait  naturellement  bâté  et  bridé  pour  le  mariage,  et  pourtant 
on  n'avait  pas  compris  tout  ce  que  cet  honnête  garçon  offrait  de 
garanties  conjugales;  on  avait  méconnu  le  bon  mari  sous  l'enve- 
loppe du  célibataire,  et  Léon,  malgré  ses  avantages  personnels, 
ses  six  mille  livres  de  rente,  et  sa  grande  envie  de  se  marier, 
était  encore  garçon  à  vingt-huit  ans. 

Aussi  étourdi  qu'impatient,  Léon  s'adressa  d'abord  a  une  jeune 
veuve,  dont  il  paya  les  coquetteries  par  une  proposition  de  ma- 
riage bien  nette  et  bien  formelle.  La  veuve,  qui  ne  s'y  attendait  pas, 
fut  très  étonnée  d'a\oir  été  prise  au  sérieux  ;  mais  elle  appréciait 
assez  le  veuvage  pour  ne  vouloir  pas  renoncer  à  ce  doux  état.  Elle 
remercia  donc  son  respectueux  adorateur  et  lui  donna  congé.  Léon 
fut  déconcerté  par  ce  revers,  et  dès-lors  il  apporta  dans  ses  dé- 
marches une  défiance  et  aae  gaucherie  funestes.  Quand  il  eut 
échoué  trois  fois  ,  on  parla  de  ses  défaites  .  «'t  les  familles  dont  il 
rechercha  l'alliance,  s'en  effrayèrent,  «fil  a  été  refusé,  disait-on, 
par  Mmc  **,  par  M""  *  '  el  '":  il  faut  que  ce  jeans  homme,  sous 
de  bonnes  apparences,  ail  quelque  vice  caché.  »  Le  champ  était 
vaste  et  prêtait  à  de  terribles  commentaires  et  à  d'étramjes   sup- 

pesitions.  Plusieurs  années  s'écoulèrent  ainsi,  et  Léon,  accablé 

SOUs  li'  poils  de  ses  disgrâces,   brisé  par  tant   de  déroutes,  finit 

par  tomber  dans  un  profond  découragement. 

Heureusement,  l'oncle  Lombard  vint  à  son  secours.  M.  Lom- 
bard-, dans  sa  jeunesse,  .i\.iii  été  comme-voyageur;  devenu  riche 

et  placé  en  qualité  d'associé   à  la  tcle  d'une  opulente  maison   de 

oommeree,  il  s'était  réservé  la  partie  des  voyages,  pour  ne  rien 

pordi  e  de  ses  ain  ieniu%s  (>t  chères  habitudes.  Depuis  trente  ans, 
M.  Lombard  parcourait  la  France,  et  il  avait  la  prétention  d'a\oir 

l'nii  de»  pturiem  dans  tous  les  dépattoweas.  Du  reste,  il  était  asaex 
bel  homme  pour  justifier  ce  cosmopolitisme  galant.  Très  partisan 
du  célibat ,  qu'il  exploitait  en  amateur,  il  n'avait  jamais  cherché  'i 
<  ombatlie  le  penchant  de  Léon.  Franchement  libéral.  M.  Lombard 
avait  pour  principe  de  ne  contrarier  les  geètB  de  personne.  Au 


REVUE   DE    PARIS.  2i3 

moment  de  partir  pour  une  longue  tournée,  il  avait  dit  à  son 
neveu  : 

—  >:e  te  désole  pas,  mon  garçon;  je  me  charge  de  te  trouver 
en  province  une  femme  accomplie;  j'arrangerai  l'affaire,  et  tu  n'au- 
ras plus  qu'à  venir  épouser.  Tu  peux  t'en  rapporter  à  moi,  j'ai  la 
main  heureuse.  D'ici  à  un  mois  tu  auras  de  mes  nouvelles 

M.  Lombard  avait  tenu  parole;  trois  semaines  après  son  départ 
il  écrivait  à  son  neveu  : 

<r  Mon  cher  ami.  J'ai  l'avantage  de  t'informer  que,  selon  nos  con- 
ventions, je  t'ai  trouvé  un  parti  superbe,  une  jeune  personne  jolie 
comme  un  ange,  des  yeux  bleus  magnifiques,  des  cheveux  blonds, 
et  fille  unique  d'une  mère  qui  possède  quinze  bonnes  mille  livres  de 
rente  en  biens  fonds.  La  dot  sera  de  cent  mille  francs.  J'espère 
que  tu  ne  te  plaindras  pas  de  moi.  Pars  aussitôt  après  avoir  reçu 
ma  lettre,  et  dépêche-toi  d'épouser.  Je  ne  pourrai  pas  assister  à 
ton  mariage,  étant  obligé  d'aller  sans  retard  à  Marseille,  et  de  sé- 
journer en  Provence  pendant  deux  mois.  A  mon  retour  j'aurai  un 
vrai  plaisir  de  te  retrouver  en  ménage,  et  d'ici  là  je  fais  des  vœux 
bien  sincères  pour  ton  bonheur.  Adieu  mon  ami. 

«r  Ton  oncle  dévoué, 

«  Isidore  Lombard.  » 

•  P.  S.  Voici  le  nom  et  l'adresse  de  ta  femme  :  M"'  Eaphrasie 
Dutillois,  chez  Mmc  Dutillois,  sa  mère,  à  Itony,  près  Montargis.  » 

Cette  lettre  mit  Léon  au  comble  de  la  joie.  Il  partit  léger,  plein 
d'espoir,  et  rêvant  un  charmant  avenir.  A  Fontainebleau  la  dili- 
gence s'arrêta,  et  le  conducteur  donna  vingt  minutes  aux  voya- 
geurs pour  dîner.  On  se  mit  à  table.  Dans  une  salle  voisine,  les 
voyageurs  d'une  diligence  venant  de  Lyon  achevaient  leur  repas, 
et  ils  se  disposaient  à  regagner  leur  voiture,  lorsque  «les  gen- 
darmes se  présentèrent  et  demandèrent  à  visiter  les  passeports, 
qui  furent  recueillis  et  examinés  a\n  soin,  car  il  y  avait  alors  sur 
le  tapis  je  ne  sais  quelle  conspiration.  Après  avoir  rempli  les  for- 
malités d'usage,  les  gendarmes  firent  le  tour  des  deui  tables,  et 
chaque  royageur,  sur  l'appel  <!«•  son  nom,  rentra  en  possession  de 
passeport. 

Pendant  que  Léon  roulait  y  ers  Montargis ,  on  s'occupait  «le  lui 


2U  REVUE   DE   PARIS. 

à  Bony.  EuphrasieDutillois  méritait  l'éloge  que  M.  Lombard  avait 
fait  de  sa  beauté;  c'était  une  jeune  personne  charmante  qui  n'avaiî 
d'autre  défaut  que  d'être  un  peu  volontaire  comme  le  sont  tous 
les  enfans  gâtés,  et  sous  ce  rapport,  elle  convenait  parfaitement 
à  Léon.  Héritière  de  quinze  mille  livres  de  rente,  Euphrasie  était 
trop  riche  pour  trouver  à  Bony  un  parti  sortable  ;  aucun  pré- 
tendant n'avait  osé  se  présenter,  si  ce  n'est  un  cousin ,  Pamphilc 
Jovin,  un  lourdaud  qu'elle  avait  refusé,  mais  qui  tenait  bon  et 
revenait  toujours  à  la  charge.  M.  Lombard,  en  passant  à  Mon- 
targis,  se  rappela  que  feu  M.  Dutillois,  son  ami,  avait  laissé  en 
mourant  une  veuve,  une  fille  unique,  et  une  assez  jolie  fortune; 
il  se  rendit  à  Bony,  trouva  Euphrasie  à  son  gré,  et  fit  sa  propo- 
sition que  l'on  accueillit.  Le  Jovin  fut  mortifié  de  l'aventure  :  il 
avait  compté  sur  son  opiniâtreté  et  sur  le  peu  de  ressoui 
qu'offrait  Bony  ;  mais  quand  il  vit  Paris  entrer  en  concurrence,  le 
pauvre  diable  perdit  tout  espoir.  Après  avoir  ébauché  le  mariage 
de  son  neveu,  M.  Lombard  était  parti;  Léon  devait  arriver  le 
surlendemain  à  Bony,  Mmr  Dutillois  entretenait  sa  fille  de  ses  de- 
voirs et  de  ses  droits  futurs;  Euphrasie,  qui  depuis  une  heure  gar- 
dait un  silence  rêveur,  interrompit  tout  à  coup  sa  mère,  et  lui  dit  : 

—  Il  me  semble  que  nous  nous  sommes  trop  pressées  d'accepter 
M.  Durand,  sur  le  bien  que  son  oncle  nous  a  dit  de  lui? 

—  If.  Lombard,  répondit  Mm<"  Dutillois,  est  incapable  de  nous 
tromper.  D'ailleurs  mon  notaire  a  pris  des  informations. 

—  Je  ne  doute  pas  des  six  mille  livres  de  rente  de  .M.  Durand  : 
je  veux  bien  croire  qu'il  est  d'une  bonne  famille,  et  que  ses  nCBOI  I 
sont  régulières.  Gela  est  fort  bien  pourrons,  rotre  responsabilité 
de  mère  est  à  couvert,  vous  aurez  convenablement  établi  votre 
fille;  mais  ce  n'est  pas  tout  pour  moi  :  il  faut  encore  que  ce 
monsieur  me  plaise,  et  j'ai  cru  remarquer  que  M.  Lombard,  tout 
en  nous  vantant  le  caractère  île  son  neveu,  évitait  de  nous  parler 
de  sa  personne... 

I  e  lait  est  que  M.   Lombard  s'était  montré  fort  discret  mu 
chapitre,  et  cela  par  une  raison  toute  simple,  c*ett  que  M.  Lom- 
bard n'estimait  ehe/.  les  hommes  qu'un  seul  genre  de  beauté.  Pour 
être  beau,  selon  lui,  il  fallait  a\oir  une  taille  de  cinq  pieds  huit 
pouces,  des  épaules  carrées,   le  teint  \il'  et    d'énormes  favoris. 

n  était  loin  de  posséder  ces  briUans  avantagea  :  aussi,  M.  Loin- 


REVUE    DE   PARIS.  245 

bard,  le  trouvant  disgracié  de  la  nature,  s'était  contenté  de  dire  : 
—  «Je  suis  à  peu  près  sûr  que  vous  ne  le  trouverez  pas  mal.  a 
Cette  phrase  ambiguë  avait  jeté  Euphrasie  dans  le  doute  et  l'in- 
quiétude. 

—  Eh  bien,  dit  M""  Dutillois,  tu  es  encore  parfaitement  libre  : 
il  n'y  a  rien  de  signé.  Tu  verras  demain  M.  Durand,  et  s'il  ne  te 
convient  pas,  nous  réconduirons...  Mais  je  parierais  qu'il  te  con- 
viendra. 

—  C'est  cela,  et  votre  confiance  fait  votre  force;  voilà  pourquoi 
vous  glissez  si  légèrement  sur  ce  mot  :  nous  réconduirons!  Croyez- 
vous  donc  qu'il  soit  si  facile  de  dire  en  face  aux  gens  :  Vous  ne 
nous  convenez  pas,  nous  vous  trouvons  désagréable  et  laid.  C'est- 
à-dire,  ma  mère,  que  lorsque  vous  en  serez  là,  et  qu'il  faudra  en 
venir  à  ce  compliment,  je  vous  verrai  si  embarrassée,  si  en  peine, 
que  par  pitié  et  pour  vous  tirer  d'affaire ,  j'épouserai...  Oh  !  je  me 
connais!...  Heureusement,  j'ai  un  moyen  de  tout  arranger. 

—  Quel  est  ce  moyen? 

—  Voici  :  vous  allez  dire  à  Etienne  de  mettre  les  deux  chevaux 
au  char-à-banc;  dans  trois  heures  nous  sommes  à  Montargis; 
nous  descendons  à  l'auberge  où  s'arrêtent  les  diligences  de  Paris; 
on  ne  nous  connaît  pas;  nous  soupons  à  la  table  d'hôte,  avec  les 
voyageurs;  je  vois  M.  Durand,  et  s'il  me  déplaît ,  vous  lui  écrivez 
une  lettre  bien  polie  qui  le  dispense  de  venir  à  Bony,  et  qui  vous 
épargne  une  explication  pénible.  Que  dites-vous  de  mon  plan? 

Quand  Mme  Dutillois  et  sa  Gllc  arrivèrent  à  .Montargis,  et  des- 
cendirent  à  l'auberge  de  la  diligence ,  il  était  neuf  heures  du  soir; 
on  avait  soupe.  Euphrasie  interrogea  l'hôtesse,  qui  répondit  avec 
empressement  à  ses  questions. 

—  Parmi  les  voyageurs  arrivés  aujourd'hui  de  Paris,  vous  ave/, 
un  M.  Durand  ? 

—  Oui,  mademoiselle,  oui;  un  jeune  homme  qui  vient  se  marier 
dans  notre  pays,  à  ce  que  j'ai  compris  d'après  sa  conversation.  Il 
a  dit  qu'il  voulait  se  rendre  demain  matin  à  Hony  ;  Thomas  doit  le 
conduire  dans  sou  cabriolet ,  moyennant  cinq  lianes.  Cela  ne  \.mi 
que  trois  livres  ;  mais  quand  on  \a  \oir  sa  future,  on  n'y  regarde 

de  si  près.  Cet  dames  connaissent  II.  Durand'.'  Fant-il  le  foire 

euh  .'  1!  n'est  pas  encore  couché ,  car  il  y  a  de  la  lumière  dans 

sa  chambre.  Tenez,  justement  Catherine  vient  de  me  descendre 


246  RENTE   DE   PARIS. 

son  passeport,  que  je  suis  obligée  de  tenir  à  la  disposition  de  l'au- 
torité. Je  vais  inscrire  son  nom  sur  mon  registre.  Ces  dames  veu- 
lent-elles  souper? 

—  Oui,  dit  Euphrasie,  oui,  faites-nous  servir  le  plus  tôt  pos- 
sible. 

—  A  la  minute,  mesdames. 

L'hôtesse  sortit,  laissant  le  passeport  sur  la  table.  Euphrasie  se 
hâta  de  le  prendre  en  disant  : 

—  Nous  n'aurons  peut-être  pas  besoin  de  voir  M.  Durand  ;  son 
portrait  est  là. 

Elle  lut  :  — o  Au  nom  du  roi...  Pierre-Ignace  Durand...  u  II  s'ap- 
pelle Ignace;  quel  vilain  nom  ! 

—  Tu  lui  en  donneras  un  autre  à  ton  goût,  répondit  M"e  Du- 
tillois. 

Euphrasie  passa  au  signalement  ;  dès  le  premier  mot,  elle  pâlit, 
sa  main  trembla ,  et  elle  dit  à  sa  mère  : 

—  Lui  donnerai-je  aussi  d'autres  cheveux  à  mon  goût? 

—  Comment  donc? 

—  Cheveux  rouges. 

—  Rouges!  s'écria  Mœe  Dutillois...  Ah!  monsieur  Lombard! 
monsieur  Lombard  ! 

—  Ce  n'est  pas  tout,  continua  froidement  Euphrasie ,  écoutez , 
maman  : 

«  Front  bas ,  —  sourcils  roux ,  —  yeux  gris ,  —  nez  gros  ,  — 
bouche  grande,  —  barbe  rousse,  — visage  marqué  de  petite-vé- 
role.—  Signe  particulier  :  — l  ne  verrue  sur  la  narine  gauche.* 

M"c  Dutillois  était  consternée;  Euphrasie  avait  pris  bravement 
son  parti,  comme  une  fille  qui  sait  bien  qu'elle  ne  manquera  jamais 
de  mari.  L'hôtesse  revint,  annonça  que  le  souper  était  servi,  et 
ajouta  : 

—  M.  Durand  n'est  pas  couché ,  il  vient  de  demander  des  plu— 
mes,  de  l'encre  et  d\i  papier. 

—  Qm  nous  importe  !  répondit  Euphrasie,  nous  ne  connaissons 
pas  ce  monsieur;  celui  dont  n<»us\oulions  parler  iout-à-1  heure  est 
nn>n  père;  il  a  cinquante  ans. 

Le  Lendemain,  Léon  m>  disposait  à  partir  pour  Bony  dans  le 
cabriolai  de  Thomas,  lorsqu'il  reçut  une  lettre  de  Mmr  Dutillois. 
Le  compliment  était  tourné  d'une  fa«;on  polie  :  on  alléguait  des 


REVUE   DE  PARIS.  2V7 

circonstances  fortuites  et  des  excuses  qui  n'admettaient  point  de 
réplique.  Léon  comprit  qu'une  fatalité  l'attachait  au  célibat.  Il  se 
résigna ,  et  reprit  tristement  le  chemin  de  Paris.  A  Fontainebleau , 
le  brigadier  de  gendarmerie  qui  examina  son  passeport,  s'écria  : 

—  Parbleu!  voilà  qui  est  bien  heureux  pour  ce  monsieur  qui  a 
été  arrêté  hier  à  trois  lieues  d'ici...  Ignace  Durand,  cheveux  rou- 
ges, marqué  de  petite  vérole,  une  verrue...  C'est  bien  cela,  et, 
ajouta-t-il  en  dépliant  un  autre  papier:  Léon  Durand,  cheveux 
noirs,  nez  moyen,  visage  ovale,.,  c'est  conforme.  Tenez,  monsieur, 
nous  avons  commis  une  erreur,  hier;  vous  étiez  deux  Durand, 
l'un  venant  de  Paris ,  l'autre  y  allant  ;  on  a  confondu  vos  passeports 
en  vous  les  rendant.  Cette  méprise  a  eu  des  suites  fâcheuses  pour 
votre  homonyme,  qui  a  été  arrêté  et  conduit  dans  les  prisons  de 
notre  ville.  Mais  tout  s'explique  maintenant ,  et  je  cours  chez  le  pro- 
cureur du  roi. Vous  devez  vous  féliciter,  monsieur  Léon  Durand,  de 
ce  que  cette  aventure  n'a  eu  pour  vous  aucun  résultat  désagréable. 

—  En  effet,  c'est  très  heureux,  dit  Léon. 

Après  l'échec  de  Montargis,  Léon  devint  philosophe.  Voyant 
qu'il  lui  était  impossible  de  se  marier,  il  se  réconcillia  avec  la  vie 
de  garçon.  L'héritage  de  son  oncle  lui  permit  bientôt  de  se  livrer 
à  toutes  les  pompes  et  à  toutes  les  œuvres  d'un  opulent  célibat  : 
M.  Lombart  mourut  subitement  à  Marseille,  laissant  à  son  neveu 
une  fortune  de  cinq  cent  mille  francs.  Dès-lors  Léon  fit  violence  à 
son  naturel,  il  rechercha  les  plaisirs,  et  envisagea  le  mariage  sous 
un  nouveau  point  de  vue. 

I  ri  an  s'était  écoulé  depuis  son  malencontreux  voyage  à  Mon- 
targis, lorsque  Léon  rencontra  dans  un  bal  une  très  jolie  femme 
qui  en  apprenant  son  nom ,  lui  dit  : 

—  J'ai  manqué  m'appcler  Mmf  Durand. 

—  Ah!...  peut-être  un  de  mes  parens. 

—  M.  Ignace  Durand,  rentier  à  Paris.  Le  connaissez-vous? 

—  Oui,  certes.  Non-,  avons  lait  connaissance  d'une  singulière 
façon.  Dana  un  voyage,  l'année  dernière,  nos  passeports  furent 
changés,  et  on  l'arrêta.  Heureusement  pour  lui,  je  revins  de  Mon- 

ia  I--  lendemain ,  et 

—  !)<■  Montargis!...  Et  roa  passeports  avaient  été  changé 

—  Oui,  madame;  il  avait  le  mien .  j'avaia  le  sien  :  une  erreur  de 
gendarme.  Et  comme  nou>  ne  noua  ressemblons  pas... 


■2'»$  l'.KVLE    DE   PARIS. 

—  Ah!  mon  Dieu!  que  me  dites-vous  là!...  C était  voosl... 

—  Comment,  c'était  moi'?...  De  grâce,  madame,  veuillez  n\>  \- 
pliquer... 

—  Je  suis  Euphrasie  Dutillois,  monsieur.  J'étais  allée  à  votre 
rencontre  avec  ma  mère.  A  l'auberge  de  Montargis,  je  vis  votre 
passeport,  et... 

—  El  le  signalement  vous  effraya  :  il  y  avait  de  quoi.  Et  moi  qui 
me  félicitais  d'avoir  échappé  aux  désagrémens  de  cette  erreur  ! 
Mais,  mademoiselle,  me  sera-t-il  permis  maintenant  d'espérer... 

—  Maintenant,  monsieur,  je  suis  mariée:  je  me  nomme  ma- 
dame Jovin;  mon  mari  est  là,  à  cette  table  de  bouillotte .  •  n 

de  nous. 

Elle  montrait  à  Léon  un  gros  garçon  à  l'air  niais,  dont  le  visage 
s'épanouissait  devant  un  brelan  d'as. 

—  Maudit  passeport!  s'écria  Léon. 

—  Maudit  passeport!  répéta  tout  bas  Euphrasie. 

ECGÊ.NE  GllNOT 


REVUE    DE   PARIS.  2i5 

bard,  le  trouvant  disgracié  de  la  nature,  s'était  contenté  de  dire  : 
—  «  Je  suis  à  peu  près  sûr  que  vous  ne  le  trouverez  pas  mal.  » 
Cette  phrase  ambiguë  avait  jeté  Euphrasie  dans  le  doute  et  l'in- 
quiétude. 

—  Eh  bien,  dit  Mme  Dutillois,  tu  es  encore  parfaitement  libre  : 
il  n'y  a  rien  de  signé.  Tu  verras  demain  M.  Durand,  et  s'il  ne  te 
convient  pas,  nous  réconduirons...  Mais  je  parierais  qu'il  te  con- 
viendra. 

—  C'est  cela,  et  votre  confiance  fait  votre  force;  voilà  pourquoi 
vous  glissez  si  légèrement  sur  ce  mot  :  nous  réconduirons!  Croyez- 
vous  donc  qu'il  soit  si  facile  de  dire  en  face  aux  gens  :  Vous  ne 
nous  convenez  pas,  nous  vous  trouvons  désagréable  et  laid.  C'est- 
à-dire,  ma  mère,  que  lorsque  vous  en  serez  là,  et  qu'il  faudra  en 
venir  à  ce  compliment,  je  vous  verrai  si  embarrassée,  si  en  peine, 
que  par  pitié  et  pour  vous  tirer  d'affaire ,  j'épouserai...  Oh  !  je  me 
connais!...  Heureusement,  j'ai  un  moyen  de  tout  arranger. 

—  Quel  est  ce  moyen? 

—  Voici  :  vous  allez  dire  à  Etienne  de  mettre  les  deux  chevaux 
au  char-à-banc;  dans  trois  heures  nous  sommes  à  Montargis; 
nous  descendons  à  l'auberge  où  s'arrêtent  les  diligences  de  Paris; 
on  ne  nous  connaît  pas;  nous  soupons  à  la  table  d'hôte,  avec  les 
voyageurs;  je  vois  M.  Durand,  et  s'il  me  déplaît,  vous  lui  écrivez 
une  lettre  bien  polie  qui  le  dispense  de  venir  à  Bony,  et  qui  vous 
épargne  une  explication  pénible.  Que  ditc>-vous  de  mon  plan? 

Quand  M"*  Dutillois  et  sa  Glle  arrivèrent  à  Montargis,  et  des- 
cendirent à  l'auberge  de  la  diligence  ,  il  était  neuf  heures  du  soir; 
on  avait  soupe.  Euphrasie  interrogeaj'hôtesse,  qui  répondit  avec 
empressement  à  ses  questions. 

—  Parmi  les  voyageurs  arrivés  aujourd'hui  de  Paris,  vous  avez 
un  M.  Durand? 

—  Oui,  mademoiselle,  oui;  un  jeune  homme  qui  vient  se  marier 
dans  notre  pays,  à  ce  que  j'ai  compris  d'après  Si  conversation.  Il 
a  dit  qu'il  voulait  se  rendre  demain  matin  à  Bony  ;  Thoma9  doit  le 

Conduire  dans  son  cabriolet ,  moyennant  cinq  francs.  Cela  ne  \  aut 
que  troîi  livres  ;  mais  quand  on  va  voir  sa  future,  on  n'\   regSl  de 

desipn  ,i  i  dames  connaissent  IL  Durand?  Faut-il  le  mire 
prévenir?  Il  n'est  pas  encore  cou<  In'- ,  car  il  y  a  de  la  lumière  dans 
M  chambre.  Tenez,  justement  Catherine  vient  de  me  descendre 


IM  RE  VIE    DE    PARI- 

son  passeport,  qne  je  suis  obligée  de  tenir  à  la  disposition  de  l'au- 
torité. Je  Tais  inscrire  son  nom  sur  mon  registre.  Ces  dames  veu- 
lent-elles souper? 

—  Oui,  dit  Euphrasie,  oui,  faites-nous  servir  le  plus  tôt  pos- 
sible. 

—  A  la  minute  ,  mesdames. 

L'hôtesse  sortit ,  laissant  le  passeport  sur  la  table.  Euphrasie  se 
hâta  de  le  prendre  en  disant  : 

—  Nous  n'aurons  peut-être  pas  besoin  de  voir  M.  Durand  :  son 
portrait  est  là. 

Elle  lut  :  — «  Au  nom  du  roi...  Pierre-Ignace  Durand...  Il  ^'ap- 
pelle Ignace;  quel  vilain  nom  ! 

—  Tu  lui  en  donneras  un  autre  à  ton  goût,  n  [  <>mlit  Mne  I)u- 
tillois. 

Euphrasie  passa  au  signalement  ;  dès  le  premier  mot,  elle  pâlit, 
sa  main  trembla ,  et  elle  dit  à  sa  nèn   : 

—  Lui  donnerai-je  aussi  d'antres  cheveux  à  mon  goût? 

—  Comment  don<  ? 

—  Cheveux  rouges. 

—  Rouges!  s'écria  1P"  JUitillois...  Ah!  monsieur  Lombard! 
monsieur  Lombai 

—  Ce  n'est  pas  tout,  continua  froidement  Euphra-  outez, 
maman  : 

«  Front  bas,  —  sourcils  p»u\.  —  yeu\  —  nez  gros, — 

bouche  grande,  —  bferberOOtM,  — visage  marqué  dl  petite- 
role.  —  Signe  particulier  :  — I  ne  verrue  sur  la  narine  gauche.  » 

M"'  Dutillc ia  «  t  ii'  t  ••nsternée:  Bttphrasie  avait  pris  bravement 
son  parti,  comme  une  fille  qui  sait  bien  qu'elle  ne  manquera  jamais 
de  mari.  L'hôtesse  revint,  annonça  que  la  souper  * ■  tait  «erv 
ajouta  : 

—  M.  Durand  n'est  pas  couche,  il  rient  de  demander  des  plu- 
mes, de  l'encre  et  du  papier. 

—  (Juc  nous  importe?  répondit  Euphrasie.  nous  ne  connaissons 

monsieur;  celui  dont  MttVOulions  parler  tout-à -l'heure 
mon  père;  il  I  cinquante  HA 

I  e  Lendemain,  Léon  se  disposait  a  partir  pour  Hony  dans  le 
<  ibriolet  de  Thomas,  lorsqu'il  recel  me  lettre  de  M"'  Dutillois. 
Le  compliment  était  tourné  d'une   façon  polie  :  on  alléguait  des 


REVUE   DE   PARIS.  247 

circonstances  fortuites  et  des  excuses  qui  n'admettaient  point  de 
réplique.  Léon  comprit  qu'une  fatalité  l'attachait  au  célibat.  Il  se 
résigna ,  et  reprit  tristement  le  chemin  de  Paris.  A  Fontainebleau  , 
le  brigadier  de  gendarmerie  qui  examina  son  passeport,  s'écria  : 

—  Parbleu!  voilà  qui  est  bien  heureux  pour  ce  monsieur  qui  a 
été  arrêté  hier  à  trois  lieues  d'ici...  Ignace  Durand ,  cheveux  rou- 
ges, marqué  de  petite  vérole,  une  verrue...  C'est  bien  cela,  et, 
ajouta-t-il  en  dépliant  un  autre  papier:  Léon  Durand,  cheveux 
noirs ,  nez  moyen ,  visage  ovale, ..  c'est  conforme.  Tenez,  monsieur, 
nous  avons  commis  une  erreur,  hier;  vous  étiez  deux  Durand, 
l'un  venant  de  Paris,  l'autre  y  allant;  on  a  confondu  vos  passeports 
en  vous  les  rendant.  Cette  méprise  a  eu  des  suites  fâcheuses  pour 
votre  homonyme,  qui  a  été  arrêté  et  conduit  dans  les  prisons  de 
notre  ville.  Mais  tout  s'explique  maintenant,  et  je  cours  chez  le  pro- 
cureur du  roi.  Vous  devez  vous  féliciter,  monsieur  Léon  Durand,  de 
ce  que  cette  aventure  n'a  eu  pour  vous  aucun  résultat  désagréable. 

—  En  effet,  c'est  très  heureux,  dit  Léon. 

Après  l'échec  de  Montargis,  Léon  devint  philosophe.  Voyant 
qu'il  lui  était  impossible  de  se  marier,  il  se  réconcillia  avec  la  vie 
de  garçon.  L'héritage  de  son  oncle  lui  permit  bientôt  de  se  livrer 
à  toutes  les  pompes  et  à  toutes  les  œuvres  d'un  opulent  célibat  : 
M.  Lombart  mourut  subitement  à  Marseille,  laissant  à  son  neveu 
une  fortune  de  cinq  cent  mille  francs.  Dès-lors  Léon  Ot  violence  à 
son  naturel ,  il  rechercha  les  plaisirs ,  et  envisagea  le  mariage  sous 
un  nouveau  point  de  vue. 

Un  an  s'était  écoulé  depuis  son  malencontreux  voyage  à  Mon- 
targis, lorsque  Léon  rencontra  dans  un  bal  une  très  jolie  femme 
qui  en  apprenant  son  nom,  lui  dit  : 

—  J'ai  manqué  n'appeler  Mmc  Durand. 

—  Ah!...  peut-être  un  de  mes  païens. 

—  M.  Ignace  Durand,  rentier  à  Paris.  Le  connaissez-vous? 

—  Oui,  certes.  Nous  avons  fait  connaissance  d'une  singulière 
façon.  Dana  un  voyage,  l'année  dernière,  nos  passeports  furent 
changés,  et  on  l'arrêta.  Heureusement  pour  loi,  je  revins  de  .Mon- 
tai ;;is  le  lendemain ,  el 

—  De  Montargis  1...  Et  vos  passeports  avaient  été  changeât 

—  Oui,  madame;  il  avait  le  mien,  j'avais  le  sien  :  une  erreur  de 

gendarme.  El  i  omme  nous  oe  nous  ressemblons  pas... 


2V8  REVUE    DE   PARIS. 

—  Ah!  mon  Dieu!  que  me  dites- vous  là!...  C'était  vous!... 

—  Comment,  c'était  moi?...  De  grâce,  madame,  veuillez  m'ex- 
pliquer... 

—  Je  suis  Euphrasie  Dutillois,  monsieur.  J'étais  allée  à  votif 
rencontre  avec  ma  mère.  A  l'auberge  de  Montargis,  je  vis  votre 
passeport,  et... 

—  Et  le  signalement  vous  effraya  :  il  y  avait  de  quoi.  Et  moi  qui 
me  félicitais  d'avoir  échappé  aux  désagrémens  de  cette  erreur  ! 
Mais,  mademoiselle,  me  scra-t-il  permis  maintenant  d'espérer... 

—  Maintenant,  monsieur,  je  suis  mariée;  je  me  nomme  ma- 
dame Jovin;  mon  mari  est  là,  à  cette  table  de  bouillotte,  en  face 
de  nous. 

Elle  montrait  à  Léon  un  gros  garçon  à  l'air  niais,  dont  le  visage 
s'épanouissait  devant  un  brelan  d'as. 

—  Maudit  passeport!  s'écria  Léon. 

—  Maudit  passeport!  répéta  tout  bas  Euphrasie. 

El  GÈNE  GUINOT 


V#V#t  •▼▼*•♦  •♦^^    TV  ** 


UNE   RENCONTRE. 


J'étais  assis  devaut  le  poêle  d'une  hôtellerie  suisse,  séchant  au  feu 
mes  pieds  chargés  de  la  neige  des  Alpes.  Les  voyageurs  qui ,  à  mon  ar- 
rivée, s'étaient  dérangés  pour  me  faire  place,  avaient  repris  leurs  atti- 
tudes nonchalantes  ,  et  la  conversation  ,  un  instant  interrompue,  s'était 
engagée  de  nouveau.  Je  commençai  bientôt  à  sentir  qu'une  douce  chaleur 
m'entrait  par  tous  les  pores;  mes  yeux,  fatigués  par  l'éclat  des  glati 
se  délassèrent  dans  la  demi-obscurité  qui  nous  entourait,  et  ma  poitrine 
respira  plus  librement  un  air  moins  rarélié  que  celui  des  hautes  monta- 
gnes. Satisfait  de  mon  confort ,  je  me  rapprochai  encore  un  peu  des  bou- 
ches de  chaleur  du  poêle  qui  m'envoyaient  de  véritables  rayons  de  so- 
leil, je  m'étendis  plus  voluptueusement  sur  mon  fauteuil  déjoue,  et  je 
songeai  enfin  à  regarder  autour  de  moi. 

Douze  voyageurs  environ  étaient  réunis  dans  la  grande  salle  de  l'hôtel 
de  la  Cigogne,  Allemands  pour  la  plupart,  comme  il  était  facile  de  le 
voir  à  leur  manière  de  fumer,  pleine  de  gravité  et  de  philosophie.  En 
effet ,  ils  ne  buvaient  point  à  longs  traits  l'odorante  fumée,  mais  à  petits 
coapf  et  avec  la  patiente  économie  du  bœuf  ruminant  son  herbe  fleurie. 
Un  seul  fumait  avec  cette  impatience  française  qui  hâte  tout ,  même  le 
plaisir; je  le  reconnus  sur-le-champ  pour  un  Alsacien  que  j'avais  déjà 
Contre  dans  mes  excursions;  nous  nous  adressâmes  un  bonjour  de 
connaissance,  bien  que  nous  ne  nous  fussions  jamais  parlé. 

—  J'ai  eu  l'honneur  de  voir  monsieur  à  Lausanne? 
Bt  à  Chamouni. 

—  C'est  cela  ! 

N  MU  nous  saluâmes  de  nouveau,  et  la  conversation  en  resta  la.  .Mwu   i 


250  REVUE   DE   PARIS. 

sacion  se  mit  à  causer  en  allemand  avec  ses  voisins;  j'entendis  qu'il  par- 
lait de  toiles  peintes  et  d'huile  de  colza. 

Cependant ,  au  bout  de  quelque  temps ,  il  se  tourna  vers  un  coin  de  la 
salle  et  s'écria  : 

—  Eh  bien!  professeur,  vous  savez  nos  conventions;  vous  me  devez 
une  histoire. 

Je  regardai  le  nouveau  per6onoage  auquel  cette  interpellation  s'adres- 
sait, et  j'aperçus  un  voyageur  de  moyen  âge  que  je  n'avais  point  encore 
remarqué;  pics  de  lui  était  assise  une  femme  que  je  reconnus  sur-le- 
champ  pour  la  sienne,  à  je  ne  sais  quelle  identité  d'expressions,  de  gestes, 
de  pose,  que  peut  seule  expliquer  une  cohabitation  intime  et  habituelle. 

A  l'appel  de  mon  compatriote,  le  professeur  avait  ferme  le  livre  qu'il 
lisait  : 

—  Vous  avez  raison,  dit-il;  lorsque  le  hasard  nous  réunit  à  Genève, 
et  que  je  racontai  devant  vous  à  des  amis  le  Courant  de  mer,  je  vous 
promis  une  nouvelle  histoire  dans  le  cas  où  je  vous  retrouverais;  je  veux 
tenir  ma  promesse. 

A  ces  mots,  les  Allemauds  se  regardèrent  eu  signe  de  joie;  les  pipes 
furent  remplies,  chacun  s'arrangea  plus  commodément  dans  la  plaee  qu'il 
occupait,  et  le  professeur  commença. 

or  Avant  que  Luther  fût  venu  prêcher  la  grande  réforme ,  on  voyait  des 
mon  au  penchant  de  toutes  les  collines  de  l'Allemagne  :  c'étaient  de 

grands  édifices  à  l'aspect  paisible,  avec  un  clocheton  [râle  qui  s 'élevait  du 
milieudes  bois,  et  autour  duquel  voltigeaient  des  palombes.  Là  se  cachaient 
tous  les  vices  qu'engendre  l'ignorance  jointe  à  l'oisivct.  ;  mail  là  aussi  vi- 
vaient des  hommes  insensibles  aux  jouissances  de  la  terre,  saints  avares 

qui  n'occupaient  leur  esprit  que  de  l'héritage  proeaii  par  le  Cariât. 

a  A  OlmuU  surtout,  il  en  était  un  qui  s'était  rendu  célèbre  dam  la  con- 
trée par  U  pieté  et  -un  instruction  :  c'était  un  homme  simple  comme  tous 
ceux  qui  savent  beaucoup,  car  la  science  est  semblable  à  la  mer;  plus  on 
s'y  avance,  plus  l'horizon  devient  large,  et  pletOB  soent  petit,  l'ieic  Alfus 
avait  eu  pourtant  aussi  ses  heures  de  doute;  mais  après  avoir  ride  son 
front  et  blanchi  ses  cheveux  dans  la  recherche  de  démonstrations  mutiles. 
il  avait  appelé  à  son  secours  la  foi  </<  s  fietits  <  nfans;  pins,  conliant  n  vie  à 
la  prière  comme  à  uneaucre  de  miséricorde,  il  l'avait  la  «  balancer 

doucement  au  roulis  des  pures  amours  des  religieu*  -  <  i  des 

lestei  espéranbi  i 

«  Cependant  de  mauvaises  raffales  agitaient  encore,  par  Instant,  le  saint 
navire;  par  instant  les  tent.it  i..ns  de  l'intelligence  revenaient ,  et  la  t. 
interrogeait  la  foi  avec  orgueil.  Alors  frère   Allus  devenait  triste,  de 


REVUE   DE   PARIS.  231 

grands  nuages  voilaient  pour  lui  le  soleil  intérieur,  son  cœur  avait  froid , 
et  il  ne  savait  plus  prier.  Errant  par  les  campagnes,  il  s'asseyait  sur  la 
mousse  des  rochers,  s'arrêtait  sous  l'écume  des  torrens,  marchait  parmi 
les  murmures  de  la  forêt;  mais  il  interrogeait  vainement  la  nature;  à 
toutes  ses  demandes,  les  montagnes,  les  flots  et  les  feuilles  ne  lui  répon- 
daient qu'un  seul  mot  :  Dieu  ! 

«Frère  Alfus  était  sorti  victorieux  de  beaucoup  de  ces  crises,  et  chaque 
fois  il  s'était  affermi  dans  ses  croyances,  car  la  tentation  est  la  gymnastique 
de  la  conscience;  quand  elle  ne  brise  point  celle-ci,  elle  la  fortifie;  mais 
depuis  quelque  temps  une  inquiétude  plus  poignante  s'était  emparée  du 
frère.  Il  avait  remarqué  souvent  que  tout  ce  qui  est  beau  perd  son  charme 
parle  long  usage;  que  l'œil  se  fatigue  du  plus  merveilleux  paysage, 
l'oreille  de  la  plus  douce  voix ,  le  cœur  du  plus  sincère  amour,  et  il  s'était 
demandé  comment  nous  pourrions  trouver ,  même  dans  les  cieux  ,  un  ali- 
ment de  joie  éternelle.  Que  deviendrait  la  mobilité  de  notre  ame  au  mi- 
lieu de  magnificences  sans  terme?  La  jouissance  immuable  ne  devait-elle 
point  conduire  à  l'ennui?  L'éternité!.,  quel  mot  pour  une  créature  qui  ne 
connaît  d'autre  loi  que  celle  de  la  diversité  et  du  changement  !  Quel  homme 
voudrait  desaplus  grande  joie  pour  l'éternité?  0  mon  Dieu  :  pins  dépassé 
ni  d'avenir ,  plus  de  souvenirs  ni  d'espérances  !  L'éternité  !  l'éternité  !.. — 
0  mot  triste,  ô  mot  qui  fais  peur  et  qui  fais  pleurer  sur  la  terre,  que 
peux-tu  donc  signifier  dans  le  ciel? 

«Ainsi  pensait  frère  Alfus,  et  chaque  jour  ses  incertitudes  étaient  plus 
grandes.  L'n  matin  il  sortit  du  monastère  avant  le  lever  des  frères  et  des- 
cendit dans  la  vallée.  La  campagne,  encore  toute  moite  de  rosée,  s'épa- 
nouissait  aux  premiers  rayons  de  l'aube;  ou  eut  dit  une  femme  souriant 
dans  ses  pleurs.  Alfus  suivait  lentement  les  sentiers  ombreux  de  la  col- 
line :  les  oiseaux,  qui  venaient  de  s'éveiller,  couraient  dans  les  aubépines, 
secouant  sur  sa  tête  chauve  une  pluie  de  rosée,  et  quelques  papillons  en- 
core à  demi  endormis  voltigeaient  nonchalamment  au  soleil  pour  sécher 
leurs  ailes.  Alfus  a'ara  la  à  regarder  la  campagne  qui  s'étendait  soi 
yeux;  il  se  rappela  combien  elle  loi  avait  semblé  belle  la  première  fois 
qu'il  l'avait  vue,  et  avec  quelle  ivresse  il  avait  pensé  à  y  finir  ses  jours. 
C'est  que  pour  lui,  pauvre  enfant  des  villes  accoutume  aux  ruelles  som- 
bres et  aux  uistes  moraifles  des  citadelles ,  ces  Oeors,  ces  arbres,  cet  air, 
étaient  'les  DOUYeaulés  enivrantes.  Aussi  la  douée  année  qu'avait  été  l'an- 
née de  son  noviciat  I  de  longues  courses  dans  les  raUées!  qae  de 
avertes  charmantes  1  Ruisseaux  chantant  parmi  les  glaïeuls,  cJai- 
■  par  le  n  ,  églantines  roses ,  fraisièrea  des  bois,  ohl 
quel  bonheur  de  rous  trouver  une  première  fois!  Quelle  joie  démarcher 
par  des  .-entier-,  inconnus  que  voilent  les  ramées,  de  rencontrer  i  chaque 


252  REVrE  DE  PARIS. 

pas  une  source  où  l'on  n'a  point  encore  bu  ,  une  mousse  que  l'on  n'a  point 
encore  foulée  !  —  Mais,  hélas  !  ces  plaisirs  eux-mêmes  durent  peu  ;  bientôt 
vous  avez  parcouru  toutes  les  routes  de  la  forêt,  vous  avez  entendu  tous 
ses  oiseaux,  vous  avez  cueilli  de  toutes  ses  fleurs,  et  alors,  adieu  aux 
beautés  de  la  campagne,  à  ses  barmonies  :  l'habitude  qui  descend  comme 
un  voile  entre  vous  et  la  création  ,  vous  rend  aveugle  et  sourd. 

«Hélas!  frère  Aifai  en  était  arrivé  là.  Semblable  à  ces  hommes  qui, 
pour  avoir  abusé  des  liqueurs  les  plus  enivrantes,  n'en  sentent  plus  la  puis- 
sance, il  regardait  avec  indifférence  le  spectacle  naguère  si  ravissant 
yeux.  Quelles  beautés  célestes  pourraient  donc  occuper  éternellement 
cette  amc  que  les  œuvres  de  Dieu  sur  la  terre  n'avaient  pu  charmer  qu'un 
instant  ? 

«  Tout  en  se  proposant  à  lui-môme  cette  question,  Alfus  s'était  enfoncé 
dans  la  vallée.  La  tétc  pe  nchée  sur  sa  poitrine  et  les  bras  pendans,  il  allait 
toujours  sans  rien  voir,  franchissant  les  ruisseaux,  les  bois,  les  cuil. 
Déjà  le  clocher  du  monastère  avait  disparu;  Olmutz  s'était  enfoncé  dans 
les  brumes  avec  ses  églises  et  ses  fortifications;  les  montagnes  elles-mènn  - 
ne  se  montraient  plus  à  l'horizon  que  comme  de  bleus  nuages;  tout  à 
coup  le  moine  s'arrêta,  il  était  à  l'entrée  d'une  grande  forêt  qui  se  dérou- 
lait à  perte  de  vue,  comme  un  océan  de  verdure;  mille  rumeurs  char- 
mantes bourdonnaient  à  l'entour,  et  une  brise  odorante  soupirait  dani 
feuilles. 

«  Après  avoir  plongé  son  regard  étonné  dans  la  molle  obscurité 
bois,  Alfus  y  entra  en  hésitant,  et  comme  s'il  eût  craint  de  faire  quelque 
chose  de  défendu.  Mais  à  mesure  qu'il  marchait,  la  forêt  devenait  plus 
grande;  il  trouvait  des  arbres  chargés  de  Heurs,  qui  exhalaient  un  par- 
fum inconnu.  Ce  parfum  n'avait  rien  d'énervant  comme  ceux  de  la  t< 
on  eût  dit  une  une  sorte  d'émanation  morale  qui  embaumait  Pâme:  c'était 
quelque  chose  de  fortifiant  et  de  délicieux  à  la  fois,  comme  la  vue  d'une 
bonne  action,  ou  connue  rapproche  d'un  homme  dévoué  que  l'on  aime. 

Bientôt  Alfus  entendit  une  harmonie  qui  remplissait  la  fore I  ;  il   ..vança 

encore,  et  il  aperçut  de  loin  une  clairière  tonl  éblouissante  d'une  lumière 
merveilleuse.  Ce  qui  le  frappa  surtout  (Tétonnement,  c'est  que  le  parfum. 
la  mélodie  et  la  lumière  ce  semblaient  former  qu'une   même  tout 

tmmuniquait  a  lui  par  une  seule  perception,  comme  B'i 

d'avoir  des  sens  distincts,  et  comme  s'il  ne  lui  fût  resté  qu'une  amc. 
Cependant  il  était  ani\e  près  de  la  clairière  et  s'était  assis  pour  mieux 

jouir  de  ces  merveilles,  quand  tout  à  coup  une  ^  oi\  se  lit  entendre  ,  mais 
une  voil  telle  que  m  le  bruit  des  rames  SUT  le  lac,  ni  la  luise  riant  dans 
les  saules,  ni  le  BOUffle  d'un  enfant  qui  dort,  n'auraient  pu  donner  une 
idée  de  <a  douceur.  Ce  que  l'eau,  la  terre  et  le  ciel  ont  de  murun 


REVUE   DE   PARIS.  253 

enchanteurs,  ce  que  les  langues  et  les  musiques  humaines  ont  de  séduc- 
tions, semblait  s'être  fondu  dans  cette  voix.  Ce  n'était  point  un  chant, 
et  cependant  on  eût  dit  des  flots  de  mélodie;  ce  n'était  point  un  langage, 
et  cependant  la  voix  parlait!  science,  poésie,  sagesse,  tout  était  en  elle. 
Pareille  à  unsouTfle  céleste,  elle  enlevait  l'ame  et  la  faisait  onduler  dans 
je  ne  sais  quelle  région  ignorée.  En  l'écoutant,  on  savait  tout,  on  sentait 
tout;  et  comme  le  monde  de  la  pensée  qu'elle  embrassait  en  entier  est 
infini  dans  ses  secrets,  la  voix  toujours  unique  était  pourtant  toujours 
variée;  l'on  eût  pu  l'entendre  pendant  des  siècles  sans  la  trouver  moins 
nouvelle. 

«Plus  Alfus  l'écoutait,  plus  il  sentait  grandir  sa  joie  intérieure.  Il  lui 
semblait  qu'il  y  découvrait  à  chaque  instant  quelques  mystères  ineffables; 
c'était  comme  un  horizon  des  Alpes  à  l'heure  où  les  brouillards  se  lèvent 
et  dévoilent  tour  à  tour  les  lacs,  les  vais  et  les  glaciers. 

a  Mais  enfin  la  lumière  qui  illuminait  la  forêt  s'obscurcit,  un  long  mur- 
mure retentit  sous  les  arbres ,  et  la  voix  se  tut.  Alfus  demeura  quelque 
temps  immobile  ,  comme  s'il  fût  sorti  d'uu  sommeil  enchanté.  Il  regarda 
d'abord  autour  de  lui  avec  stupeur,  puis  voulut  se  lever  pour  reprendre 
sa  route;  ses  pieds  étaient  engourdis,  et  ses  membres  avaient  perdu  leur 
agilité.  Il  parcourut  avec  peine  le  sentier  par  lequel  il  était  venu,  et  se 
trouva  bientôt  hors  du  bois.  Alors  il  chercha  le  chemin  du  monastère: 
ayant  cru  le  reconnaître,  il  hâta  le  pas,  car  la  nuit  allait  venir;  mais  sa 
surprise  augmentait  à  mesure  qu'il  avançait  davantage  :  on  eût  dit  que 
tout  avait  été  changé  dans  la  campagne  depuis  sa  sortie  du  couvent.  Là 
où  il  avait  vu  des  arbres  naissans,  s'élevaient  maintenant  des  chênes 
séculaires;  il  chercha  sur  la  rivière  le  petit  pont  de  bois  tapissé  de 
ronces  qu'il  avait  coutume  de  traverser:  il  n'existait  plus,  et  à  sa  place 
s'élançait  une  solide  arche  de  pierre.  En  passant  près  d'un  étang,  des 
femmes  qui  faisaient  sécher  leurs  toiles  sur  les  sureaux  fleuris,  s'inter- 
rompirent pour  le  voir  et  se  dirent  entre  elles  : 

—  Voici  un  vieillard  qui  porte  la  robe  des  moines  d'Olmutz,  nous 
connaissons  tous  les  frères,  et  cependant  uous  n'avons  jamais  vu  celui-là. 

—  Ces  femmes  sont  folles,  se  dit  Alfus,  et  il  passa  outre. 

cf  Cependant  il  commençait  à  s'inquiéter,  lorsque  le  clocher  du  couvent 
I  montra  dans  les  feuilles;  il  pressa  le  pas,  gravit  le  petit  sentier,  tourna 
U  prairie  et  s'avança  vers  le  seuil.  Mais,  o  surprise  !  la  porte  n'était  plus 
à  sa  place  accoutumée  !  Alfus  leva  les  jeoJ  et  demeura  immobile  de  stu- 
;  le  monastère  d'Olmutz  avait  changé  d'aspect  ;  l'enceinte  était  plus 
grande,  les  édifices  plu*;  nombreux,  un  platane  qu'il  avait  planté   lui- 

méme  prèi  de  la  chapelle  ,  quelques  jours  auparavant ,  couvrait  mainte- 
nant l'asile  saint  de  sui  large  feuillage;  le  moiuc,  hors  de  lui ,  se  dii 

TUML  \L11I.      JtiLLii.  18 


2Ô\  REVUE    DE    PARIS. 

vers  la  nouvelle  entrée,  et  sonna  doucement  :  ce  n'était  plus  la  même 
cloche  argentine  dont  il  connaissait  le  sou;  un  jeune  frère  gardien  vint 
ouvrir. 

—  Que  s'est-il  donc  passé?  demanda  Alfus;  Antoine  n'est-il  plus  le 
portier  duconvent? 

—  Je  ne  connais  point  Antoine ,  répondit  le  frère. 

«  Alfus  porta  les  mains  à  son  front  avec  épouvante. 

—  Suis-je  devenu  fou  ?  tlit-il,  n'est-ce  point  ici  le  monastère  d'Olmutz, 
dont  je  suis  parti  ce  matin? 

«  Le  jeune  moine  le  regarda. 

—  Voilà  cinq  années  que  je  suis  portier,  répondit-il,  et  je  ne  vous 
connais  pas. 

«  Alfus  promena  autour  lui  des  yeux  égarés;  plusieurs  moines  par- 
couraient les  cloîtres;  il  les  appela,  mais  nul  ne  répondit  aux  noms  qu'il 
prononçait ,  il  courut  à  eux  pour  regarder  leurs  vil  il  n'en  connais- 

sait aucun. 

—  Y  a-t-il  ici  quelque  grand  miracle  de  Dieu?  s'écria-t-il;  au  nom 
du  ciel,  met  -,  regardez-moi;  aucun  de  vous  ne  m'a-t-il  i!éjà  vu? 
IS"y  a-t-il  ici  personne  qui  connaisse  le  frère  Alfus?  Tous  le  regardèrent 
avec  étonnement. 

—  Alfus,  dit  enfin  le  plus  vieux,  oui,  il  y  a  eu  autrefois  à  Olmutz  un 
moine  dis  ce  non  ;  je  l'ai  entendu  dire  à  mes  anciens.  C'était  un  bomme 
savant  et  révenr  qni  aimait  la  solitude.  On  jour  il  descendit  dans  la  vallée, 
<>n  le  vit  se  perdre  au  loin  derrière  les  bois,  puis  on  t'attendit  vaine- 
ment, on  ne  sut  jamais  ce  que  frère  Alfus  était  devenu;  mais  depuis  ce 
temps  il  s'est  écoulé  un  siècle  entier. 

«A  ces  mots  Alfus  jeta  un  grand  cri,  car  il  avait  tout  compris.  Use  laissa 
tomber  à  genoux  sur  la  terre,  et  j  lignant  les  mains  avec  ferveur: 

—  O  mon  Dieu,  dit-il,  vous  ave/  voulu  me  prouver  combien  j'étais 
insensé  en  Comparant  les  joies  de  la  terre  à  «elles  du  ciel  :  un  Siècle  - 
écoulé  pour  moi  Comme  un  seul  jour  ;i  entendre  votre  voix;  je  com- 
prend^ maintenant  le  paradis  et  ses  joies  etcrnell  mou 
I  i!et  pardonne/  à  votre  indigne  serviteur  roir  parlé  ainsi, 
frère  Alfus  étendit  les  bras,  embrassa  la  terre  et  mourut.» 

Quand  le  professeur  eut  Uni  son  histoire,  il  n'y  eut  ai  ixclamattot , 

ni  applaudissement ,  ma, s  un  long  silence.  Chacun  semblait  méditer  le 
>eus  de  la  légende  qui  avait  été  racontée,  et  pendant  plusieurs  minutes 
on  n'entendit  que  la  rumeur  cl  BfratiOfl 

du  chien  étendu  à  nos  ptede.  I     récit  du  vieillard  nous  avait  tous  jetés 

dans  je  ;  ie  craintive  :  on  eût  dit  qu'aucune  voix  U*( 

troubler  le  stteni  e  de  la  grande  salle  île  l'hôtellerie,  lorsque  tout  à  coup 


REVUE   DE   PARIS.  255 

onze  heures  sonnèrent.  Le  timbre  de  l'horloge  sembla  briser  le  charme 
qui  nous  tenait  muets. 

—  Déjà ,  dit  le  vieux  professeur  en  regardant  sa  montre  et  en  se  levant  ; 
sa  femme  allait  l'imiter,  lorsque  je  lui  pris  la  main. 

j^, —  De  grâce  encore  une  histoire,  monsieur,  m'écriai-je. 
Le  vieillard  sourit. 

—  Il  est  tard,  et  ma  course  d'aujourd'hui  a  été  longue. 

—  Au  nom  de  Dieu,  encore  une  histoire,  monsieur;  songez  que  nous 
ne  nous  retrouverons  plus ,  et  que  c'est  probablement  la  seule  prière 
que  je  vous  adresserai  dans  ce  monde. 

—  Vous  avez  raison,  dit-il  en  se  rasseyant,  il  ne  faut  point  refuser 
celui  qui  ne  peut  vous  demander  qu'une  l'ois,  surtout  lorsqu'il  vous  prie 
au  nom  de  Dieu;  je  vais  vous  conter  une  histoire. 

Les  Allemands  qui  entouraient  le  foyer  tirèrent  leurs  pipes  d'entre 
leurs  dents,  pour  cracher  sur  les  tisons,  et  firent  entendre  un  grogne- 
ment de  joie.  Le  vieux  conteur  avait  posé  la  main  sur  son  front,  il  parut 
chercher  un  instant,  puis  commença  ainsi  : 

a  S'il  y  a  parmi  vous  quelqu'un  de  Stutgard,  nul  doute  qu'il  n'ait 
connu  Frantz  Harick,  médecin,  de  l'université.  Harick  m'aimait  en 
frère,  et  nous  ne  nous  quittions  guère  du  temps,  que  nous  habitions  la 
môme  ville.  îSoiis  passions  ensemble  des  soirées  entières,  comme  les 
vrais  amis  seuls  peuvent  les  passer,  sans  nous  regarder,  sans  nous  parler, 
mais  heureux  de  saroir  que  nous  étions  l'un  près  de  l'autre.  Nous  allions 
souvent  nous  promener  le  long  des  sentiers  bordés  de  coquelicots  qui  cô- 
toient les  blés  mUrs;  nous  marchions  en  écoutant  les  cigales,  en  regar- 
dant les  nuages,  et  nous  nous  sentions  heureux  sans  nous  le  dire,  parce 
que  nous  étions  ensemble  et  que  nous  nous  complétions  l'un  l'autre.  Seu- 
lement quand  un  beau  rayon  tombait  du  ciel  sur  quelque  gaie  cabane 
tapie  dans  les  vignes;  quand  au  fond  d'une  gorge  sauvage,  un  ruisseau 
s'élançait  tout  cclicvelé  du  milieu  dea  ronces  ou  gazouillait  dans  les  cres- 
sons en  fleurs,  nous  nous  regardions  en  souriant,  car  la  même  pensée 
nous  venait  toujours  au  même  instant.  Oli  !  c'était  une  bonne  amitié  que 
la  nôtre,  une  de  ces  amitiés  solides  oui  naissent  quand  les  cœurs  sont 
encore  jeunes  et  que  les  cheveui  >ont  déjà  gris;  car  Frantz  Harick  était 
déjà  avancé  en  âge,  quoiqu'il  ne  lut  paaeni  tèbre qu'il  l'est 

•  nu  depuis.  Ses  commencemens  iraient  été  durs,  et  il  s'était  bien 

débattu  contre  lei  Ilots  de  la  \  ie ,  avant  de  pouvoir  surnager.  A  ussi  était- 
•i   homme  triste  comme  tous  ceux  qui  ont  été  long*lempt  maltraites 

et  dont  le  calme  n'e-i  que  du  courage;  les  jours  d'épreuve  semblaient 
pour  lui,   mais  les  réttlfUei  taidives  ne  guérissent  point  eei  .nues 

18. 


256  REVUE   DE    PARIS. 

qui  ont  contracté  l'infirmité  du  malheur.  La  bonne  fortune  est,  pour 
l'homme  fatigué  par  la  lutte,  ce  qu'est  la  bonne  chair  pour  le  vieillard 
qui  a  perdu  l'appétit. 

«  Un  jour  que  Frantz  était  plus  triste  que  d'ordinaire  : 

—  Harick,  lui  dis-je  en  lui  prenant  là  main,  tu  penses  encore  au  passé  ? 

—  Oui ,  me  répondit-il  en  soupirant. 

—  Et  tu  t'affliges  en  te  rappelant  l'injustice  des  hommes  envers  toi? 

—  Je  m'afflige  en  songeant  à  ma  faiblesse  et  à  ma  méchanceté. 

a  Comme  je  m'étonnais ,  il  secoua  la  tête  avec  une  mélancolie  amère. 

—  Oh!  qui  pourrait  dire  ce  que  les  existences  les  plus  innocente!  en 
apparence  renferment  de  coupables  folies?  Celui-là  seul  est  pur,  qui  n'a 
point  été  éprouvé,  car  quiconque  a  passé  à  travers  l'adversité,  y  a  laissé 
quelque  chose  de  sa  probité.  Hélas  !  quand  nous  sommes  jeunes,  ardens 
au  bien  et  sans  souillures,  le  bonheur  nous  fuit;  nous  nous  épuisons  à 
combattre,  puis  viennent  les  découragemens  ou  les  colères,  et  nous  nous 
lassons;  nous  disons  adieu  à  nos  pudeurs  intimes,  à  nos  scrupuh 
cœur;  nous  cherchons  les  rigoureuses  limites  du  bien  et  du  mal,  nous 
nous  exerçons  à  côtoyer  le  vice  adroitement  et  sans  trop  DOQI  y  salir; 
lace  qu'on  appelle  Mfpnnir*  i  tivic.  Alors  la  fortu:  ;itre  moins 
rebelle;  uou-  n              ■  >  mieux  à  mesure  que  nous  devenons  plu»  dm 
plus  lâches,  car  les  victoires  de  la  vie  sont  comme  celles  du  champ  de 
bataille,  on  ne  les  remporte  qu'eu              ant  quelque  scrupule,  Ml  <u 
enchaînant  quelque  vertu.  Oh!  crois-moi,  "W'ilhem,  le  pan     est   plus 
triste  pour  les  fautes  que  pour  les  malheurs  qu'il  rappelle  ;  crois-moi,  il 
y  |  bien  peu  d'hommes  qui  pourraient  y  regarder  en  détail  sans  rougir! 

N*es«tU  donc   pas  un  de  ces  hommes,  toi!  (Quelle  mauvaise  action 

as-tu  commit 

—  Aucune  aux  yeux  du  monde,  mais  aux  yeux  de  la  justice  '  \  ois- 
tu  ,  NN  îlhem  ,  "n  n'a  pas  heaucoup  looffert  sans  avoirjléchi  quelqui 

le  malheur  Ml  la  plus  redoutable  des  tentations;  il  nous  fait  douter  de 
nous-mêmes  et  de  Dieu.  Je  me  suis  rendu  coupable  de  bien  dm  fautes 
depuis  que  je  suis  né  ,  mais  il  en  est  une  dont  le  souvenir  me  rc\ient  sans 

->e. 

a  II  se  tut  un  instant ,  et  voyant  que  je  ne  l'iuterr.  geafcl  | 

—  Tu  n'oses  point  m'en  demander  l'a\eu  ,  n'est-ce  pafi  lu  lais  comme 

les  fils  de  :w>  qui  fermèrent  les  reux  devant  la  nudité  honteuse  de  leur 

père;  mai-  je  veux  tout  te  dire,  W'ilhom  :  confesser  une  maie.  Mon, 

M  commencer  à  l'expier. 

a  Je  sortais  de  l'université  lorsque f allai  m'étahlir  àOiTenbach.Offen- 
bacn  est  un  petit  village  de  la  Sooabe,  où  cha  |ue  maison  a  devant  sa  porte 
un  sapin  cl  un  tilleul,  comme  un  double  symbole  de  la  douleur  et  de  ls 


REVUE   DE   PARIS.  257 

joie  qui  veillent  au  seuil  de  toute  demeure  mortelle.  L'air  y  est  pur,  les 
femmes  y  sont  belles,  et  les  vieillards  y  meurent  sans  infirmités.  Un  mé- 
decin eût  pu  choisir  une  meilleure  résidence;  mais  je  fus  séduit  par  la 
beauté  du  lieu,  puis  aucune  raison  ne  m'attirait  ailleurs.  Je  possédais 
cette  triste  liberté  que  donne  l'abandon.  Je  m'établis  donc  à  Offenbach, 
espérant  que  ma  profession  me  procurerait  toujours  le  pain  et  le  sel, 
seules  richesses  auxquelles  je  voulusse  prétendre. 

«  Ma  première  visite  fut  au  docteur  qui  habitait  déjà  le  village.  Je 
trouvai  un  homme  sec,  froid,  calculateur,  qui  me  répondit  à  peine,  et 
m'observa  beaucoup  :  il  me  fut  aisé  de  comprendre  que  mon  arrivée  à 
Offenbach  effrayait  son  avarice,  et  qu'au  lieu  d'un  confrère  j'avais  ren- 
contré un  ennemi.  —  Que  m'importe  après  tout?  me  dis-jc,  il  ne  pourra 
me  rendre  le  ciel  d'Offenbach  plus  froid,  ni  sa  campagne  moins  belle! 
J'étais  loin  de  prévoir  ce  que  peut  faire  souffrir  la  jalousie  d'un  méchant. 

a  Dans  un  pays  écarté  comme  Offenbach,  tout  homme  qui  voyage  est 
au  moins  un  escroc  en  fuite;  étranger  y  est  synonyme  d'aventurier.  J'étais 
inconnu,  peu  causeur,  et  par  conséquent  facile  à  rendre  suspect;  je  m'a- 
perçus bientôt  que  j'inspirais  de  la  défiance.  Les  marchands  ne  me  four- 
nissaient rien  qu'en  présentant  sur-le-champ  leurs  mémoires,  et  mon 
hôtesse  me  demanda  de  la  payer  d'avance.  J'avais  fais  la  connaissance  de 
deux  voisines;  insensiblement  leurs  visites  cessèrent.  Je  voyais  ainsi  s'éle- 
ver contre  moi  des  préventions  sans  nom  et  dont  j'ignorais  la  cause.  J'aurais 
pu  mettre  fin  à  ces  tracasseries  en  quittant  le  village;  mais  l'orgueil  blessé 
m'y  retenait,  je  repoussais  l'idée  de  partir  en  laissant  derrière  moi  une 
réputation  douteuse. 

a  Une  circonstance  frivole  vint  accroître  la  défiance  générale.  Le  doc- 
teur avait  répandu  le  bruit  que  je  n'étais  point  médecin.  Le  juge  du  can- 
ton me  lit  en  conséquence  appeler,  afin  que  j'eusse  à  justifier  mon  titre;  je 
lui  montrai  mes  diplômes  qu'il  examina  et  qu'il  me  rendit  en  s'excusant  : 
mais  (m  sut  à  Offenbach  que  j'avais  paru  devant  le  juge,  et  chacun  I  \- 
pliqua  à  sa  manière  cette  Comparution.  Pour  comble  <l<'  disgrâce,  mon 
isolement  m'otait  tout  moyen  d'éclairer  l'opinion;  aussi  ma  position  de- 
venait-elle plus  pénible  chaque  jour.  H  s'était  formé  autour  de  moi  une 
sorte  de  cordon  sanitaire  qui  tenait  tool  le  monde,  à  l'écart  fans  que  je 
connusse  la  maladie  dont  on  m'accusait.  Lorsque  je  traversais  le  rillage, 
enfana  interrompaient  leurs  jeux  pour  me  regarder,  et  si  je  voulais 
ire  à  l'un  d'eus  ai  passer  ma  main  sur  ses  cheveuxj  il  s'éloignait  en 
tant  la  tête. 

a  Mais  dois -je  le  dur,  Wilhem,  quelque  chose  me  tourmentait  plus 
que  tout  le  reste  (quel  [ue  chose  de  futile  en  apparence  et  que  j'ose  à  peine 
tr.  le  rillage;  il  me  semblait  que  j'allais  lire  des  reproches  daui 

tous  .  i  »a  ne  pourrait  connaître  les  excuses  de  ma  riolei 


258  REVUE    DE    PARIS. 

et  le  docteur  allait  sans  doute  s'en  servir  pour  me  rendre  plus  odieux. 
Puis,  ma  conscience  me  disait  elle-même  que  je  m'étais  abaissé  à  une 
vengeance  cruelle;  j'avais  honte  de  ma  misérable  action. 

a  Vers  la  nuit  pourtant,  je  me  hasardai  à  traverser  le  village.  En  pas- 
sant sur  la  place ,  il  me  sembla  que  les  enfans  •>'.  «artaient  »le  moi  avec 
plus  de  crainte;  Oberon  ,  que  je  rencontrais  habituellement  dans  cet  en- 
droit,  n'y  était  pas  et  son  absence  me  serra  le  cœur;  que  n'aurais-je 
point  donné  ce  soir-la  pour  entendre  ses  aboiemens,  qui,  la  veille  encore, 
me  causaient  tant  d'irritation  ! 

a  Plusieurs  jours  se  passèrent  dans  cette  anxiété.  J'aurais  voulu  savoir 
ce  qu'était  devenu  le  chien  du  docteur,  et  je  n'osais  m'en  informer  à  per- 
sonne; je  ne  l'avais  point  tue,  je  l'espérai!  du  mains;  mais  qu'en  avait-on 
fait?  Plusieurs  fois  déjà  j'avais  passé  vis-à-vis  la  maison  du  vieux  méde- 
cin, que  j'évitais  autrefois,  dans  l'espoir  de  découvrir  quelque  chose, 
mais  sans  rien  apprendre;  enfin,  pourtant,  un  soir,  j'aperçus  de  loin  un 
chien  étendu  sur  le  seuil;  je  hâtai  le  pas  :  c'était  Oberon  qui  dormait 
au  soleil  couchant.  Cette  vue  me  fit  battre  le  cœur.  Je  m'approchai  vi- 
vement en  l'appelant  par  son  nom;  au  son  de  ma  voix,  il  se  redressa 
épouvanté,  voulut  fuir,  chercha  en  vain  la  porte,  et  alla  se  frapper  le 
front  contre  la  muraille.  Etonné,  je  (tris  sa  tète  dans  mes  mains,  et  la 
relevai  :  Oberon  était  aveugle!... 

«  Je  ne  saurais  te  dire,  Wilhem,  à  quel  poinl  cette  déconvai  te  me  sai- 
sit; je  laissai  aller  le  chien  du  docteur,  et  MBtanJ  qu'une  larme  me  ve- 
nait aux  yeux,  je  continuai  BOB  chemin. 

o  Les  jours  suivans,  je  passai  par  le  même  endroit  pour  revoir  Obe- 
ron; mais  sa  haine  centre  moi  s'était  transformée  en  terreur,  cl  il  ren- 
trait aussitôt  qu'il  sentait  mon  approche.  Du  reste,  je  m'aperças  bientôt 
qu'en  perdant  la  vue,  le  chien  du  docteur  avait  tout  perdu.  Devenu  inu- 
tile, on  avait  cesse  de  lui  donner  des  soin-  .  nai:;reur  attestait  assez 
le  cruel  abandon  île  sou  maître.  11  et.nt  clair  que  celui-ci  ne  le  gardait 
plus  que  pour  rappeler  à  tous  ma  violence  .  ■  'était  une  [neuve  vivante 
qu'il  conservait  contre  moi.  Les  enfans  d'(  Mïcnbach ,  qui  avaient  aimé 
Oberon  tant  qu'il  avait  été  beau  et  joueur,  le  prirent  aussi  en  dégoût  , 
d<  I  qu'ils  le  virent  malade  et  triste  ;  ne  pouvant  plus  s'amuser  de  >.i  force, 
ilU  l'amusèrent  de  Ml  infirmât  I. Alors  le  chien,  naguère  si  vif,  si  lier, 
si  irritable,  devint  lâche  par  souffrance;  sa  tète  M  courba,  ses  jambes 
s'ait  |  humble  attitude  re\eia  l'attente  continuelle  du  châ- 
timent. 

a  Je   suivais   cette   pi  lOUUYanceS  endurées   par  Oberon 

,i\ouer  inainicn  M     '  Le  vieux  médecin  avait  un  chien  fort  beau  et  fort 

aime  dans  le  village  ;  on  l'appelait  Oberon  :  mil  que  son  maître  lui  eut 

us  à  méconnaître,  soit  que  mon  isolement  habituel  lui  déplût,  te 


REVUE    DE    PARIS.  259 

chien  ne  pouvait  me  rencontrer  sans  me  poursuivre.  Acharné  sans  motif 
à  mes  pas,  il  personnifiait  en  quelque  sorte  l'opinion  publique.  Aussitôt 
qu'il  m'apercevait,  ses  aboiemens  attiraient  aux  portes  les  habitans  d'Of- 
fcnbach,etil  me  semblait  lire  sur  toutes  les  figures  une  méchante  joie. 
Cette  haine  d'Oberon  était  un  supplice  d'autant  plus  cruel,  que  c'était  une 
sorte  de  témoignage  contre  moi;  je  sentais  qu'aux  yeux  de  gens  gros- 
siers, cet  acharnement  d'un  animal  doux  et  caressant  pour  tout  autre 
avait  quelque  chose  d'accusateur;  j'avais  l'air  d'avoir  assassiné  quelque 
nouveau  gentilhomme  de  Montargis.  Aussi ,  quand  j'entendais  de  loin  la 
voix  d'Oberon,  faisais-je  de  longs  détours  pour  l'éviter.  Vous  ne  pouvez 
guère  me  croire,  Wilhem,  et  cependant  c'est  la  vérité;  j'avais  supporté 
le  reste  avec  courage ,  sinon  avec  calme,  mais  ce  chien  mit  à  bout  ma  pa- 
tience, ce  chien  me  devint  plus  insupportable  que  toutes  les  calomnies.  Je 
le  détestais  surtout,  parce  qu'on  ne  pouvait  ni  se  venger  d'un  tel  ennemi 
ni  le  mépriser;  il  me  ravalait  en  me  faisant  souffrir  une  douleur  ridicule, 
or  Je  revenais  un  soir  des  environs  d'Offenbach,  le  fusil  sur  l'épaule, 
mais  peu  disposé  à  la  chasse  et  fort  mécontent  de  quelques  nouveaux  men- 
songes du  vieux  médecin,  lorsqu'au  détour  d'un  chemin,  je  le  rencontrai 
lui-même  face  à  face;  nous  pâlîmes  tous  deux,  lui  de  peur,  moi  de  colère. 
Cependant  j'allais  passer  sans  rien  dire,  lorsqu'Oberon  s'élança  vers  moi 
avec  des  aboiemens  furieux. 

—  Rappelez  votre  chien,  monsieur!  m'écriai-jc  eu  saisissant  mon  fusil. 
«  Je  ne  sais  ce  que  le  docteur  s'imagina,  mais  il  [tressa  le  pas  sans  m'é- 

couter;  le  chien  s'animait  de  plus  en  plus,  et  tournait  autour  de  moi  en 
me  montrant  les  dents  :  j'armai  mon  fusil. 

—  l'appelez  votre  chien,  répétai-je. 

<f  Le  coup  partit  presqu'au  même  instant;  j'entendis  un  long  cri  plaintif, 
•'t  je  vis  Obcron  qui  se  roulait  tout  sanglant.  Le  vieux  médecin  s'était 
arrêté. 

—  Vous  l'avez  voulu,  lui  dis-|e  «l'une  voix  altérée;  je  vous  avais  dit  de 

ippeler. 

»  El  je  passai  rapidement. 

"  Arrivé  chez  moi,  je  m'assis  toui  tremblant,  rétais  émn  connue  si 
j'eusse  commis  un  crime.  Je  voyais  toujours  Oberon  se  débattant  dans  la 
pooifière.  Je  me  conchai ,  espérant  échapper,  par  le  sommeil,  à  cette  fi- 
ston pénible  ;  mais  je  dormis  mal ,  une  SOTte  de  lièvre  m'agitait-  I.e  len- 
demain, je  me  lerai  pins  tôt  que  de  coutume;  j'  ssayai  d'écrire,  d'étu- 
dier; je  ne  [mis  fixer  mon  esprit,  .l'aura  s  voulu  sortir,  mais  je  craignais 
C  toute  l'attention  qu'un  homme  solitaire  et  malheureux  lui-même 
peut  donner  à   une  douleur  dont  il  a  été  II  I  SOMf.  l'Ius  heuieux  ,  j'aurais 

peut-être  moint  .m  mal  que  j'avais  faii ,  car  la  prospérité  endui  -  it 

le  caur,  et  l'on  t'habitue  rite  a  la  considérer  comme  une  justification 


2G0  REVUE   DE   PARIS. 

de  tous  ses  actes;  mais  j'étais  triste,  j'avais  l'ame  vide  :  à  défaut  d'au- 
tre chose,  un  remords  était  une  occupation.  Ce  coup  de  fusil  m'avait 
d'ailleurs  fatalement  éclairé.  Je  m'étais  demandé  ce  qu'ait  fait  ma  co- 
lère si  un  homme  se  fût  trouvé  à  la  place  d'Oberon,  et  j'avais  compris 
avec  effroi  qu'il  y  a  dans  ce  que  le  monde  appelle  un  honnête  homme 
tout  ce  qu'il  faut  pour  faire  un  assassin.  Que  le  dirais-je  enfin  ?  Je  regret- 
tais d'avoir  fait  souffrir  volontairement  un  être  doué  de  vie;  mais  je  re- 
grettais surtout  mon  impuissance  à  me  dominer.  Qu'importait  le  peu  de 
gravité  du  résultat?  l'acte  lui-même  n'en  avait  pas  moins  de  valeur 
morale;  c'était  ma  première  cruauté. 

«Le  séjour  d'Ofl'enbach  me  devint  de  plus  en  plusiusupportahle  :  à  tout'  - 
mes  afflictions  se  joignit  bientôt  la  misère,  car  tous  les  genn  -  de  C  n- 
fianec  m'avaient  été  refusés.  Je  résolus,  enfin,  de  chercher  ailleurs  une 
hospitalité  moins  amère.  Mais,  en  partant,  je  ne  voulais  laisser  derrière 
moi  aucun  souvenir  fâcheux,  aucun  regret  surtout;  et  qu'allait  devenir 
Oberon?  Qu'on  ne  me  raille  point  de  cette  préoccupation  ;  son  objet  pou- 
vait la  rendre  puérile,  mais  elle  était  juste  dans  son  principe.  Je  résolus 
d'emmener  avec  moi  le  chien  du  docteur  en  expiation  de  ma  faute,  et 
aussi  comme  enseignement  pour  l'avenir.  Je  me  rendis  donc  chez  le  vieux 
médecin,  qui  se  montra  fort  surpris  et  presque  effrayé  à  mon  aspect. 

—  Je  quitte  Offenbach,  lui  dis-jc. 

«  Un  sourire  triomphaut  traversa  son  œil  rusé. 

—  Mais  avant  de  partir,  j'ai  une  demande  à  vous  faire. 
«  Il  redevint  sérieux. 

—  Voulez-vous  me  donner  Oberon  ? 

—  Mon  vieux  chien  aveugle?  dit-il  en  me  regardant  stupéfait. 

—  Lui-même. 

—  Mais  qu'en  pourre/.-vous  faire?  C'est  donc  pour  avoir  le  plaisir  de 
le  tuer  .' 

«  Je  me  levai  d'un  bond,  les  mains  serrées  de  rage;  mais  je  m'apaisai 
presque  aussitôt 

—  Donnez-le-moi ,  répétai-je,  je  ne  lui  ferai  point  de  mal. 

—  Prenez-le  si  vous  voulez ,  dit  le  docteur  en  haussant  les  épsjal 
aussi  bien  il  vous  appartient  déjà  un  peu:  il  porte  votre  narqae. 

a  Je  saluai  sans  répondre,  etje  sortis. 

a  Le  soir  même  j'étais  sur  la  route  de  Berlin  ,  et  Oberon  dm m.iil  sur  ht 

paille  de  L'impériale.  Arrivé  à  l'auberge  ou  nous  devions  déjeuner,  je  priai 
le  conducteur  de  le  descendre,  rétais  i  Is  porte,  1 1 ,  dès  qu'il  fut  à  terre, 
je  l'appelai  ;  mais  .i  peine  eut-il  entendu  ma  voiz,  qu'il  se  mit  à  fuira  tra- 
vers la  camps  -ne.  Sous  mui  trouvions  au  sommel  d'une  colline,  brus- 
quement Interrompue  .1  droite  par  un  ravin,  au  fond  duquel  tournait  un 
moulin j  le  chien  aveugle  courait  dans  celle  direction;  je  m'aperrus  qu'il 


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joie  qui  veillent  au  seuil  de  toute  demeure  mortelle.  L'air  y  est  pur,  les 
femmes  y  sont  belles,  et  les  vieillards  y  meurent  sans  infirmités.  Un  mé- 
decin eut  pu  choisir  une  meilleure  résidence;  mais  je  fus  séduit  par  la 
beauté  du  lieu,  puis  aucune  raison  ne  m'attirait  ailleurs.  Je  possédais 
cette  triste  liberté  que  donne  l'abandon.  Je  m'établis  donc  à  Offenbach, 
espérant  que  ma  profession  me  procurerait  toujours  le  pain  et  le  sel, 
seules  richesses  auxquelles  je  voulusse  prétendre. 

a  Ma  première  visite  fut  au  docteur  qui  habitait  déjà  le  village.  Je 
trouvai  un  homme  sec,  froid,  calculateur,  qui  me  répondit  à  peine,  et 
m'observa  beaucoup  :  il  me  fut  aisé  de  comprendre  que  mon  arrivée  à 
Offenbach  effrayait  son  avarice,  et  qu'au  lieu  d'uu  confrère  j'avais  ren- 
contré un  ennemi.  —  Que  m'importe  après  tout?  me  dis-je,  il  ne  pourra 
me  rendre  le  ciel  d'Offenbach  plus  froid  ,  ni  sa  campagne  moins  belle! 
J'étais  loin  de  prévoir  ce  que  peut  faire  souffrir  la  jalousie  d'un  méchant. 

a  Dans  un  pays  écarté  comme  Offenbach,  tout  homme  qui  voyage  est 
au  moins  un  escroc  en  fuite;  étranger  y  est  synonyme  d'aventurier.  J'étais 
inconnu,  peu  causeur,  et  par  conséquent  facile  à  rendre  suspect;  je  m'a- 
perçus bientôt  que  j'inspirais  de  la  défiance.  Les  marchands  ne  me  four- 
nissaient rien  qu'en  présentant  sur-le-champ  leurs  mémoires,  et  mon 
hôtesse  me  demanda  de  la  payer  d'avance.  J'avais  fais  la  connaissance  de 
deux  voisines;  insensiblement  leurs  visites  cessèrent.  Je  voyais  ainsi  s'éle- 
ver contre  moi  des  préventions  sans  nom  et  dont  j'ignorais  la  cause.  J'aurais 
pu  mettre  fin  à  ces  tracasseries  en  quittant  le  village;  mais  l'orgueil  blessé 
m'y  retenait,  je  repoussais  l'idée  de  partir  en  laissant  derrière  moi  une 
réputation  douteuse. 

a  Une  circonstance  frivole  vint  accroître  la  défiance  générale.  Le  doc- 
teur avait  répandu  le  bruit  que  je  n'étais  point  médecin.  Le  juge  du  can- 
ton me  fit  en  conséquence  appeler,  afin  que  j'eusse  à  justifier  mon  titre;  je 
lui  montrai  mes  diplômes  qu'il  examina  et  qu'il  me  rendit  en  s'excusant  : 
mais  mi  sut  à  Offenbach  que  j'avais  paru  devant  le  juge,  et  chacun  ex- 
pliqua à  sa  manière  cette  comparution.  Pour  comble  de  disgrâce,  mon 
isolement  m'ôtait  tout  moyen  d'éclairer  l'opinion;  aussi  ma  position  de- 
renait  elle  plus  pénible  chaque  jour.  Il  s'était  formé  autour  de  moi  une 
sorte  de  cordon  sanitaire  qui  tenait  tout  le  monde  à  l'écart  sans  que  je 
(•munisse  la  maladie  dont  on  m'acrusait.  Lorsque  je  traversais  le  village, 
les  enfuis  interrompaient  leurs  jeu  pour  dm  regarder,  et  si  je  voulais 

Sourire  à  l'un  d'eux  ou  passer  ma  main  sur  -es  cheveux,  il  l'éloignail  eu 
baissant  la  tête. 

M  -  dois-je  le  dire,  Wilhcm ,  quelque  chose  me  tourmentait  plus 
que  tout  le  reste  [quelque  chose  de  futile  en  apparence  et  (pie  j'ose  i  peine 
avoner manrtenanl  ?  Le  vieux  médecin  avait  un  chien  fut  bean  et  i"rt 

•lime  dans  le  village;  on  l'appelait  Oberon  :   snit  que  SOfl  maître   lui  eut 


•258  REVCE    DE    PARIS. 

appris  à  méconnaître,  soit  que  mon  isolement  habituel  lui  déplût,  ce 
chien  ne  pouvait  me  rencontrer  sans  me  poursuivre.  Acharné  sans  motif 
à  mes  pas,  il  personnifiait  en  quelque  sorte  l'opinion  publique.  Aussitôt 
qu'il  m'apercevait,  ses  aboiemens  attiraient  aux  portes  les  habitans  d'Of- 
fenbach,  et  ii  me  semblait  lire  sur  toutes  les  figures  une  méchante  joie. 
Cette  haine  d'Obcron  était  un  supplice  d'autant  plus  cruel,  que  c'était  une 
sorte  de  témoignage  contre  moi;  je  sentais  qu'aux  yeux  de  gens  gros- 
siers, cet  acharnement  d'un  animal  doux  et  caressant  pouf  tout  autre 
avait  quelque  chose  d'accusateur;  j'avais  l'air  d'avoir  assassiné  quelque 
nouveau  gentilhomme  de  Montargis.  Aussi ,  quand  j'entendais  de  loin  la 
voix  d'Oberon,  faisais-je  de  longs  détours  pour  l'éviter.  Vous  ne  pouvez 
guère  me  croire,  Wilhem  ,  et  cependant  c'est  la  vérité;  j'avais  supporte 
le  reste  avec  courage ,  sinon  avec  calme,  mais  ce  eh  ton  mita  bout  ma  pa- 
tience, ce  chien  me  devint  plus  insupportable  que  toutes  les  calomnies.  Je 
le  détestais  surtout,  parce  qu'on  ne  pouvait  ni  se  venger  d'un  tel  ennemi 
ni  le  mépriser;  il  me  ravalait  en  me  faisant  souffrir  une  douleur  ridicule. 
«  Je  revenais  un  soir  des  environs  d'Offenbaeh ,  le  fusil  sur  l'épaule, 
mais  peu  disposée  la  chasse  et  fort  mécontent  de  quelques  nouveaux  men- 
songes du  vieux  médecin,  lorsqu'au  détour  d'un  chemin,  je  le  rencontrai 
lui-même  face  à  face  ;  nous  pâlîmes  tons  deux,  lui  de  peur,  moi  de  colère. 
Cependant  j'allais  passer  sans  rien  dire,  lorsqu'Oberon  s'élança  vers  moi 
avec  des  aboiemens  furieux. 

—  Rappelez  votre  chien,  monsieur!  m'éeriai-je  en  saisissant  mon  fusil. 
«  Je  ne  sais  ce  que  le  docteur  s'imagina,  mais  il  pressa  le  pas  sans  m'é- 

couter;  le  chien  s'animait  de  plus  en  plus,  et  tournait  autour  de  moi  en 
me  montrant  les  dents  :  j'armai  mon  fusil. 

—  Rappelez  votre  chien,  répétai-jc. 

«  Le  coup  partit  presqu'au  même  instant;  j'entendis  un  long  cri  plaintif, 
et  je  vis  Oberon  qui  se  roulait  tout  sanglant.  Le  vieux  médecin  s'était 
arrêté. 

—  Vous  l'avez  voulu,  lui  dis-je  d'une  voix  altérée;  je  vous  avais  dit  de 
le  rappeler. 

«  Et  je  passai  rapidement. 

a  Arrivé  riiez  moi  ,  je  m'assis  tout  tremblant.  J'étais  emu  comme  si 
j'eusse  commis  un  crime.  Je  voyais  toujours  Oherou  se  débattant  d.i: 
poussière.  Je  me  couchai  ,  espérant  échapper,  par  le  niDIMfl,  I  cette  vi- 
sion pénible;  mais  je  dormis  mal,  une  sorte  de  lièvre  m'fgfttft  I.e  len- 
demain, je  nie  levai  plus  tôt  que  de  coutume;  j'essayai  d'écrire,  d'étu- 
dier; je  ne  pus  li\er  mon  esprit.  J'aurais  voulu  sortir,  mais  je  craignais- 
de  traverser  le  \  il! I  ;e  ;  il  me  semblait  que  j'allais  lire  de*  reproches  dans 
tons  les  regards.  On  ne  pourrait  connaître  fa  eieuseï  de  ma  violence, 
et  le  docteur  allait  saus  doute  s'cd  servir  pour  me  rendre  plus  ed. 


REVUE  DE   PARIS.  259 

Puis,  ma  conscience  me  disait  elle-même  que  je  m'étais  abaissé  à  une 
vengeance  cruelle  ;  j'avais  honte  de  ma  misérable  action. 

«  Vers  la  nuit  pourtant,  je  me  hasardai  à  traverser  le  village.  En  pas- 
sant sur  la  place,  il  me  sembla  que  les  enfans  s'écartaient  de  moi  avec 
plus  de  crainte;  Oberon ,  que  je  rencontrais  habituellement  dans  cet  en- 
droit, n'y  était  pas,  et  son  absence  me  serra  le  cœur;  que  n'aurais-je 
point  donné  ce  soir-là  pour  entendre  ses  aboiemens,  qui ,  la  veille  encore, 
me  causaient  tant  d'irritation  ! 

a  Plusieurs  jours  se  passèrent  dans  cette  anxiété.  J'aurais  voulu  savoir 
ce  qu'était  devenu  le  chien  du  docteur,  et  je  n'osais  m'en  informer  à  per- 
sonne; je  ne  l'avais  point  tué,  je  l'espérais  du  moins;  mais  qu'en  avait-on 
fait?  Plusieurs  fois  déjà  j'avais  passé  vis-à-vis  la  maison  du  vieux  méde- 
cin, que  j'évitais  autrefois,  dans  l'espoir  de  découvrir  quelque  chose, 
mais  sans  rien  apprendre;  enfin,  pourtant,  un  soir,  j'aperçus  de  loin  un 
chien  étendu  sur  le  seuil;  je  hâtai  le  pas  :  c'était  Oberon  qui  dormait 
au  soleil  couchant.  Cette  vue  me  fit  battre  le  cœur.  Je  m'approchai  vi- 
vement en  l'appelant  par  son  nom;  au  son  de  ma  voix,  il  se  redressa 
épouvanté,  voulut  fuir,  chercha  en  vain  la  porte,  et  alla  se  frapper  le 
front  contre  la  muraille.  Étonné,  je  pris  sa  tête  dans  mes  mains,  et  la 
relevai  :  Oberon  était  aveugle!... 

«  Je  ne  saurais  te  dire,  Wilhem,  à  quel  point  cette  découverte  me  sai- 
sit; je  laissai  aller  le  chien  du  docteur,  et  sentant  qu'une  larme  me  ve- 
nait aux  yeux,  je  continuai  mon  chemin. 

«  Les  jours  suivaus,  je  passai  par  le  même  endroit  pour  revoir  Obe- 
ron; mais  sa  haine  contre  moi  s'était  transformée  en  terreur,  et  il  ren- 
trait aussitôt  qu'il  sentait  mon  approche.  Du  reste,  je  m'aperçus  bientôt 
qu'en  perdant  la  vue,  le  chien  du  docteur  avait  tout  perdu.  Devenu  inu- 
tile, on  avait  cessé  de  lui  donner  des  soins,  et  sa  maigreur  attestait  assez 
le  cruel  abandon  de  son  maître.  Il  était  clair  que  celui-ci  ne  le  gardait 
plus  que  pour  rappeler  à  tous  ma  violence  :  c'était  une  preuve  vivante 
qu'il  conservait  contre  moi.  Les  enfans  d'Offenbach,  qui  avaient  aimé 
Oberon  tant  qu'il  avait  ifU  beau  et  joueur,  le  prirent  aussi  en  dégoût, 
dès  qu'ils  le  virent  malade  et  triste  ;  ne  pouvant  plus  s'amuser  de  sa  force, 
ils  s'amusèrent  de  Ml  inlirmiti's.  Alors  le  chien,  naguère  si  vif,  si  fier, 
si  irritable,  devint  lâche  par  souffrance;  sa  tête  se  courba,  ses  jambes 
s'affaissèrent,  et  son  humble  attitude  révéla  l'attente  continuelle  du  châ- 
timent. 

«  Je  suivais  cette  progression  des  souffrances  endurées  par  Oberon 

avec  mil  l'attention  qu'un   homme  solitaire  et  malheureux  lui-même 

peut  donner  à  une  douleur  dont  il  a  été  la  cause.  Plus  heureux,  j'aurais 

'-'le  moins  vmirr  au  mal  que  j'avais  fait,  car  la  prospérité  endurcit 

Il  ■  u.ur,  H  l'on  s'habitue  vite  à.  la.  considérer  I0MM  une  jusûlicatiou 


260  REVUE   DE   PARIS. 

de  tous  ses  actes;  mais  j'étais  triste,  j'avais  l'ame  vide  :  à  défaut  d'au- 
tre chose,  un  remords  était  une  occupation.  Ce  coup  de  fusil  m'avait 
d'ailleurs  fatalement  éclairé.  Je  m'étais  demandé  ce  qu'eut  fait  ma  co- 
lère si  un  homme  se  fût  trouvé  à  la  place  d'Oberon,  et  j'avais  compris 
avec  effroi  qu'il  y  a  dans  ce  que  le  monde  appelle  un  honnête  homme 
tout  ce  qu'il  faut  pour  faire  un  assassin.  Que  te  dirais-je  enfin  .J  Je  regret- 
tais d'avoir  fait  souffrir  volontairement  un  être  doué  de  vie;  mais  je  re- 
grettais surtout  mon  impuissance  à  me  dominer.  Qu'importait  le  peu  de 
gravité  du  résultat?  l'acte  lui-même  n'en  avait  pas  moins  de  valeur 
morale;  c'était  ma  première  cruauté. 

«Le  séjour  d'Ofl'enbach  me  devint  de  plus  en  plus  insupportable  :  à  toutes 
mes  afflictions  se  joignit  bientôt  la  misère,  car  tous  les  genres  de  con- 
liancc  m'avaient  été  refusés.  Je  résolus,  enfin,  de  chercher  ailleurs  une 
hospitalité  moins  amère.  Mais,  en  partant,  je  ne  voulais  laisser  derrière 
moi  aucun  souvenir  fâcheux,  aucun  regret  surtout;  et  qu'allait  devenir 
Oberon?  Qu'on  ne  me  raille  point  de  cette  préoccupation;  son  objet  pou- 
vait la  rendre  puérile,  mais  elle  était  juste  dans  son  principe.  Je  résolus 
d'emmener  avec  moi  le  chien  du  docteur  en  expiation  de  ma  faute  et 
aussi  comme  enseignement  pour  l'avenir.  Je  me  rendis  donc  ches  le  vieux 

médecin,  qui  se  montra  fort  surpris  et  presque  enrayé  s  mon  upoct. 

—  Je  quitte  Offenbaeh ,  lui  dis-je. 

«  Un  sourire  triomphant  traverse  son  oeil  raté. 

—  Mais  avant  de  partir,  j'ai  une  demande  à  vous  faire. 
«  Il  redevint  sérieux. 

—  Voulez-vous  me  donner  Oberon  ? 

—  Mon  vieux  chien  aveugle!'  dit-il  en  me  regardant  stupéfait. 

—  Lui-même. 

—  Mais  qu'en  pourres>vous  taire?  C'est  donc  pour  avoir  le  plaisir  de 
le  tuer? 

a  Je  me  levai  d'un  bond,  les  mains  serrées  de  rage;  mais  je  m'apaisai 
presque  aussitôt. 

—  Donnez-le-moi ,  répétai-je,  je  ne  lui  ferai  point  de  mal. 

—  Prenez-le  si  vous  voulez ,  dit  le  docteur  eu  haussant  le»  epaul- 
aOSjl  bien  il  vous  appartient  déjà  un  peu  :  U  porte  votre  marque. 

(f  Je  saluai  sans  répondre,  etjetortis. 

«  Le  soir  même  j'étais  sur  la  route  de  Berlin  ,  et  Oberon  dormait  sur  la 
paille  (le  l'impériale.  Arrivé  à  l'auberge  ou  nous  devions  déjeuner,  je  priai 

le  conducteur  de  le  descendre.  J'étais  à  la  porto,  et .  des  qu'il  fut  I  torrn, 

je  l'appelai  ;  m.ih  a  peine  eut-il  entendu  ma  foil  .  qu'il  m'  mit  a  luir  a  tra- 
vers la  campagne.  Nous  nous  trouvions  an  lotnmel  d'une  colline,  bi 
queiueni  Interrompue  à  droite  par  un  ravin,  an  fond  duquel  tournait  un 
moulin;  le  chien  aveugle  courait  dans  cotte  direction;  je  m'aperçuf qu'il 


REVUE   DE   PARIS.  261 

allait  droit  au  précipice.  Je  voulus  le  poursuivre;  mais,  au  bruit  de  mes 
pas,  il  s'élança  plus  rapidement,  et  je  le  vis  disparaître  dans  le  gouffre  : 
au  moment  où  j'arrivais,  son  corps  en  lambeaux  passait  sous  la  roue  du 
moulin.  » 

Ici  le  professeur  se  tut.  J'avais  écouté  son  récit  avec  un  intérêt  que  ne 
pourra  faire  comprendre  la  pâle  contrefaçon  que  je  viens  d'en  donner.  Il 
se  leva  avec  sa  femme,  vint  à  moi  en  souriant  et  me  tendit  la  main  : 

—  J'ai  fait  ce  que  vous  me  demandiez ,  dit-il ,  le  ciel  soit  loué  si  mon 
histoire  vous  a  plu.  Maintenant,  adieu  :  bon  sommeil  pour  cette  nuit  et 
bonheur  pour  toujours. 

—  Merci,  lui  dis-je  à  mon  tour  en  lui  serrant  la  main;  je  n'oublierai 
de  ma  vie  ni  cette  rencontre,  ni  vos  histoires. 

Le  lendemain  je  me  réveillai  de  bonne  heure,  et  je  me  levai  en  toute 
hâte,  espérant  revoir  notre  conteur  de  la  veille.  Je  trouvai  à  ma  porte 
l'Alsacien  ,qui  sortait  aussi. 

—  Avez-vous  vu  le  professeur  et  sa  femme?  lui  demandai-je. 

—  Ils  sont  partis. 

Je  ne  pus  retenir  une  exclamation  de  surprise. 

—  Et  savez-vousau  moins  leur  nom? 

—  Pardieu!  qui  ne  connaît  Schubert,  le  professeur  de  Munich. 

—  Que  dites- vous!  Schubert  le  naturaliste,  l'auteur  de  Y  Histoire  de 
Vame,  de  la  Symbolique  des  rêves,  des  Considérations  sur  le  cote  obscur 
de  la  nature,  des  Voyages  dans  le  pays  de  Sallzbourg,  le  Tyrol  et  le  midi 
de  la  France! 

—  Lui-même. 

—  Mais  il  voyageait  à  pied? 

—  Toujours.  Il  a  parcouru  ainsi  une  partie  de  l'Europe,  ayant  pour 
tout  bagage  une  botte  à  herborisation,  la  Bible  et  sa  femme,  qui  le  suit 
en  tricotant.  Dans  ce  moment  ils  gagnent  tranquillement  je  ne  sais  quel 
port  de  mer  où  ils  veulent  s'embarquer. 

—  Et  où  vont-ils  donc?  m'écriai-je  de  plus  en  plus  surpris. 

—  En  Palestine  (1). 

Emile  Solvestre. 

(«)  Ce  que  nous  disons  ici  de  Schubert  et  de  sa  manière  de  voyaper  est  exact.  Il  est 
ment  vrai  que  cet  habile  écrivain  se  trouve  maintenant  en  Palestine.  L'histoire  du 
moine  Alfus  fait  partie  d'un  de  ses  ouvrages,  intitule:  De  l'Antnn  et  du  Nouveau;  son 
titre  BSl  :  TOUtOU  &U  Paradis.  Nous  nom  sommes  souvent  écartés  pour  les  détails  de  la 
version  allemande.  Befaoborl  pi»se  parmi  SMMTSJtsda  son  pays  pour  un  auteur  plu-  in- 
génieux qu'exact.  Mais  si  son  imagination  pleine  de  poésie  a  nui  à  sa  réputation  de  natu- 
ralisi  inche  elle  lui  a  acquis  une  Jast0  célébrité  COIUM  cernuin,  et 11  est  pttj 

d'auteurs  qui  soient  maintenant  plus  populaires  en  Allemagne. 


BULLETIN. 


La  semaine  a  paru  orageuse  pour  le  ministère  que  dirige  M.  Mole.  Il 
aurait  eu  lieu  de  s'en  alarmer,  s'il  n'avait  déjà  reconnu,  par  une  expé- 
rience heureuse  de  quelques  mois  bien  remplis,  que  tontes  les  questions 
qu'il  a  prétendu  résoudre  jusqu'ici  mit  été  vraiment  résolues ,  et  que 
toutes  les  diflicultés  dont  on  voulait  l'effrayer  à  eliaque  nouvel  acte  ont 
tourné  assez  vite  à  son  honneur.  Il  faut  espérer  qu'il  n'en  sera  pas  autre- 
ment du  traité  de  la  Tal'na,  malgré  les  prédictions  sinistres  qu'on  ne  lui 
a  pas  épargnées. 

Il  y  avait  sans  doute  plusieurs  points  de  ce  traité  sur  lesquels  pouvait 
s'établir  une  critique  sérieuse,  impartiale,  et  procédant ,  en  effet,  d'un 
zèle  jaloux,  quoique  exagéré,  pour  la  grandeur  du  nom  français.  Nous 
croyons  volontiers  que  M.  le  président  «lu  conseil .  s*ee  le  profond  senti- 
ment de  nationalité  que  ses  plus  vifs  adversaires  n'ont  pas-  osé  encore  lui 

refuser,  et  qui,  ehai  lui,  ne  date  pas  d'hier,  a  été  le  premier  à  décou- 
vrir, parmi  les  endroits  que  l'on  sent  faibles,  cetn  qui  le  lent  en  réalité; 
cependant  il  aura  pense,  avec  FeJSOn,  que  le  bien  l'emportait  de  beau- 
coup sur  le  mal,  cpie  le  temps  pourrait  mettre  plus  en  évidence  les  dé- 
fectuosités ou  les  lacunes,  et  qu'd  sérail  toujours  facile,  par  quelques 

clauses  additionnelles,  de  compléter  un  arrangement  «pu ,  dam  *  -  >  éeul- 

tats  immédiats  ,  peut  valoir  une  pai\  lignée  de  puissance  !  puissance, 
mais  qui  ,  dans  m  teneur  et  sa  portée  réelle  ,  n'est,  au  bout  «lu  compte, 

qu'une  convention  militaire  entre  un  général  lïaïu.a.s  el  un  chef  étranger. 

Dans  un  pareil  étal  «le  chose*,  on  concevait  une  polémiqua  qui  oharehU 
à  éclairer  le  gouvernement,  el  qui  «l'abord  s'éclairât  elle-même,  pour 

trouver  de  concert  les  moyens  d'amender  dans  l'axenir  «les  stipulations 


REVCE    DE   PARIS.  263 

arrêtées  peut-être  parle  général  Bugeaud  avec  un  peu  de  précipitation; 
mais  une  partie  de  la  presse  a  été  si  violente,  elle  a  tout  censuré,  même 
avant  de  rien  connaître,  avec  une  telle  injustice  ,  qu'aux  yeux  de  quicon- 
que ne  porte  point  de  passions  personnelles  et  n'établit  point  de  manœu- 
vres de  parti  sur  le  terrain  d'un  aussi  grand  intérêt  national ,  qui  devrait 
bien  être  un  terrain  neutre,  c'est  un  devoir  de  rechercher  quels  sont  les 
avantages  du  traité  du  30mai,  etquelles  raisons  l'expliquent  et  le  justifient. 
On  atout  attaqué  de  ce  traité,  la  forme  et  le  fond.  La  forme,  on  l'a 
blâmée,  en  ce  que  les  pouvoirs  en  vertu  desquels  le  général  Bugeaud  aurait 
dû  agir  n'ont  pas  été  rappelés  et  constatés  dans  l'acte  officiel.  Qu'aurait- 
on  voulu?  Que  le  négociateur  français  instrumentât,  dans  le  pacte  avec 
Abd-el-Kader,  au  nom  du  roi  et  sous  la  responsabilité,  sous  la  garantie 
positivement  exprimée  du  ministre  des  relations  extérieures?  M.  Mole 
ne  l'a  pas  entendu  ainsi  :  c'eût  été  là  vraiment  traiter  de  puissance  à 
puissance  avec  le  représentant  de  la  nationalité  arabe,  qui  n'est  encore 
qu'un  chef  éminemment  révocable,   et  l'assimiler  à  un  souverain  re- 
connu, dizne  «le  voir  son  nom  figurer  à  côté  du  nom  du  roi;  c'eût 
été  encourir  à  juste  titre  le  reproche  qu'on  a  fait  au  ministère  d'avoir 
abaissé,  en  cette  occasion,  la  majesté  de  la  France  devant  un  barbare. 
Que  les  contradicteurs  de  l'acte  du  30  mai  commencent  donc  par  ne  pas 
se  contredire  eux-mêmes;  c'est  un  premier  point  fort  essentiel  dans  toute 
discussion.  Ils  ont  d'abord  annoncé  très  haut,  lorsqu'ils  ne  savaient  rien 
encore,  que  le  roi  des  Français,  par  la  faiblesse  de  son  ministère,  avait 
été  compromis  dans  une  négociation  d'égal  à  égal  avec  l'émir  de  Mascara, 
et  Dieu  sait  quels  témoignages  de  colère  et  de  dédain  ils  prodiguaient, 
sur  la  foi  de  leur  faculté  divinatoire,  à  M.  le  comte  Mole,  déclaré  d'avance 
coupable  de  cette  grosse  erreur  diplomatique,  qui  n'avait  que  le  tort 
d'être  tout-à-fait  imaginaire.  Aujourd'hui,  ils  s'étonnent  de  ne  voir  au- 
cun nom  inviolable  entra _é  en  effet  dans  le  préambule  du  traité,  et  ils 
rèvi'ut  ce  préambule  qui  n'a  jamais  existé  ,  dont  M.  Ifolé  n'aurait  jamais 
voulu;  ils  demandent  comment  il  se  fait  qu'on  arrangement  pacifique  a 
été  conclu,  qui  porte  simplement  le  cachet  d'Abd-el-Kader  et  celui  de 
M.  Bogeand,  lieutenant-général.  H  font  pourtant  convenir  d'une  chose: 
c'est,  comme  dit  un  prorerbe,  qu'une  porte  doit  être  Burerte  ou  formée; 
il  faut  bien  qu'au  bas  du  traité  du  90  mai,  puisqu'il  «levait  nécessaire1 
ment  recevoir  une  signature ,  oa  lise  le  oom  du  général  Bugeaud ,  ou  tout 
autre  nom;  et  cet  notre  nom  n'aurait  été  «pie  celui  du  roi ,  ou  de  son  mi- 
re ,  qui  seul  eût  été  en  position  de  compromettre  la  dignité  royale ,  en 
instrumentant  pour  elle  avec  le  Soldat  «le  fortune,  qu'OB  nomme  dédai- 
gneusement un  marabout.  Le  ministre  des  affaires  étrangi  :  -  i    ait  cela, 
il  conni  ute  la  portée  «!•  son  interrention  peiwuntBe  dans  te  pacte 


26i  REVUE   DE   PARIS. 

préparé  et  rédigé  par  le  général  Bugcaud  ;  il  n'a  point  donné  cette  satis- 
faction d'amour-propre  et  d'ambition  au  chef  des  Arabes  de  l'ouest,  il  ne 
l'a  point  fait  sultan,  comme  on  le  disait,  et  Abd-cl-Kader,  en  acceptant 
la  souveraineté  de  la  France,  ne  peut  s'imaginer  qu'il  a  reçu  d'elle  un- 
autre  souveraineté ,  ni  qu'il  a  traité  avec  elle  sur  le  même  pied  et  aux 
mômes  conditions.  Il  ne  lui  a  été  donné  de  s'entendre ,  pour  le  territoire 
qu'on  lui  laisse  à  administrer  et  si,  l'on  veut ,  à  gouverner,  qu'avec  un 
général  qui  l'avait  battu  et  qui  allait  le  battre  encore.  C'est  là,  de  la 
part  de  M.  Mole,  une  réserve  et  une  dignité  dans  les  formes,  dont  on  n'a 
pas  voulu  lui  savoir  gré;  mais  le  fait  subsiste. 

Quant  au  fond,  le  ministère  n'impose  à  la  France  aucun  sacrifice  réel,  ni 
imprévu,  puisqu'il  abandonne  ce  que  nous  n'avions  pas  encore  pris,  ou  ce 
que  nous  ne  pouvions  garder  sans  d'énormes  dépenses  que  les  chambres  au- 
raient refusées.  Souvenez-vous,  eu  effet,  de  l'esprit  qui  a  présidé  aux  der- 
nières discussions  sur  les  crédits  extraordinaires,  dans  La  chambre  des 
députés.  L'occupation,  nous  ne  dirons  pas  restreinte,  car  elle  est  encore 
assez  large  dans  le  système  qui  a  été  adopté  et  qui  englobe  Alger,  Belida, 
El-Kolea,  la  plaine  de  la  Mitidja,  Moslaganem  ,  Masagran,  Arzcw,  Oran 
et  la  province  d'Oran  jusqu'au  Rio-Salado,  en  réservant  tous  nus  dl 
sur  les  villes  et  les  ports  que  nous  possédons  déjà  dans  l'est,  1 
Stora,  Bone,  la  Calle  ,  Ghclma  ,  et  même  toutes  nos  espérances  sur  d'au- 
tres points  de  la  province  de  Constantinc  ,  si  Aehmct-Bcy  mua  force  i  li 
guerre;  une  telle  occupation,  disons-nous,  ainsi  délimitée  avec  DM  cer- 
taine ampleur,  a  l'est,  à  l'ouest  et  au  centre  de  l'ancienne  régi  née,  une 
occupation  qui,  une  fois  assurée  de  ce  Qu'elle  doit  revendiquer,  ne  cher- 
che pas  à  s'étendre  plus  loin  par  des  env.iliisseinens  indéfinis,  voilé 
que  la  chambre  ■  spprooi  é,  et  rien  de  plus.  Si  elle  a  paru  favorable  à  une 
nouvelle  expédition  contre  le  be]  de  Coustantine,  ce  n'est  pai  pour  nous 
agrandir  beaucoup  de  ce  côté,  c'est  pour  réparer  par  une  victoire,  on  par 

un  traite  honorable,  les  désastres  de  la  précédente  expédition  ,  et  venger, 
aux  yeux  des  barbares,  notre  honneur  militaire,  qu'eux  seuls  ont  pu 
croire  atteint  par  une  retraite  plus  glorieuse  que  bien  des  triomphes. 

La  guerre  se  prépare,  et  on  la  fera  dans  cet  esprit  de  modération 
qu'impose  le  budget  et  qui  déplait  aux  esprits  aventureux;  00  la  fera,  si 
Achinel  n'aime  mieux  traiter  de  la  paix  et  reconnaître,  MOI  certaines 
garanties,  notre  souveraineté  dans  l'est  ,  comme  Abd-cl-kadcr  l'a  re- 
connue dans  l'ouest  de  la  régence.  Voilà,  si  nous  itou  bonne  mémoire, 
Il  pensée  qui  ■  prévalu  dans  la  chambre,  i  la  dernière  session;  roili  les 
principe!  de  coudait!  que  sa  commission  ■  indiqués  sa  cabinet  du  10 

avril,  et  qui  ont  cte  sanctionnes  par  l'assentiment  de  II  majorité  parle- 
mentaire. El  soyons  justes,  disons  II  vérité.  S'il  y  avait ,  dans  celte  coin- 


REVUE   DE   PARIS.  265 

mission,  des  hommes  qui,  par  leurs  étroits  engagemens  avec  l'opinion 
doctrinaire ,  toujours  peu  française  en  toute  circonstance,  étaient  disposés 
à  restreindre  le  plus  possible  les  droits  de  notre  conquête,  il  y  avait 
aussi  des  députés  libres  de  tous  liens  de  parti,  et  qui  se  font  écouter  de 
tout  le  monde,  comme  M.  Saint-Marc  Girardin,  par  exemple,  qui  n'a 
jamais  été  doctrinaire  autant  qu'on  l'a  supposé,  qui  a  toujours  fait  pas- 
ser avant  toute  chose  la  considération  de  la  France  au  dehors,  et  dé- 
fendu cet  intérêt  dans  toutes  les  questions  graves  depuis  deux  ou  trois 
ans,  la  question  d'Orient,  la  question  espagnole,  la  question  du  tarif 
prussien  et  de  la  nouvelle  confédération  germanique.  Ce  n'était  point 
pour  déserter  le  même  intérêt  de  grandeur  et  d'influence  dans  la  ques- 
tion d'Alger,  plus  intimement  liée,  à  coup  sur,  avec  nos  destinées  po- 
litiques. Eh  bien!  ces  hommes,  parmi  lesquels  nous  ne  nommons  que 
M.  Saint-Marc  Girardin  ,  parce  qu'il  est  leur  interprète  le  plus  intelligent 
et  le  plus  vif,  ont  pensé  et  déclaré  qu'il  n'y  avait  rien  de  bon  à  attendre 
d'un  système  de  guerres  continuelles  en  Afrique;  ils  ont  voulu  y  mettre 
un  terme ,  et ,  dans  ce  but ,  ils  ont  posé  des  limites  ,  pour  un  temps ,  aux 
prétentions  de  la  France.  Ils  ne  sont  pas  des  traîtres  pour  cela,  ni  des 
ennemis  de  notre  nationalité. 

La  cliambre  les  a  approuvés,  le  ministère  pensait  comme  eux  avant  de 
savoir  leur  opinion,  et  l'on  peut  relire,  au  Moniteur,  le  discours  où 
M.  Mole  déclarait  qu'il  n'accepterait  jamais  un  système  de  conquêtes  rui- 
neux pour  nos  finances,  inutile  pour  notre  gloire,  et  funeste  même  à  notre 
légitime  influence  en  Afrique.  Il  allait  jusqu'à  dire  qu'il  se  retirerait  des 
affaires  plutôt  que  de  prêter  son  appui  et  son  nom  à  un  pareil  plan  de  co- 
lonisation. Tout  cela,  nous  le  rappelons  pour  montrer  que  M.  Mole  n'a 
trompé  personne,  et  qu'il  pouvait  produire  le  traité  de  la  Tafna  devant  la 
chambre,  sans  rien  craindre  d'elle;  la  chambre  et  le  ministère  s'étaient 
expliqués  ensemble  ,  et  se  trouvaient  bien  d'accord  sur  les  principes  qui 
ont  servi  de  base  à  la  convention  militaire  du  30  mai.  Seulement  il  fallait 
bien  attendre  que  l'acte  bit  complet  et  que  l'approbation  conditionnelle 
ijéeaa  général  Bogeaud  fût  devenue  définitive.  C'est  ce  qu'attendait 
le  cabinel  en  tonte  loyauté,  mais  l'opposition  n'a  pas  eu  la  même  patience. 

M  tintenant,  la  cliambre,  le  ministère,  la  commission  des  crédits  extra- 
ordinaires,  tout  le  monde,  enfin,  a-t-il  eu  tort?  El  cet  accord  de  la  majo- 
rité parlementaire  à  proscrire  le  système  guerroyant,  est-il  un  mal  et 
une  honte  pour  la  Frani  <  rt  une  autre  question.  Nous  concevons  que 
la  France  tient  une  assez  belle  place  dans  le  monde  pour  planter  et  assu- 
rer ion  pavillon  en  Afrique,  si  <  Ile  le  voulait ,  par  des  moyens  plus  puis- 
que ceux  dont  eii  t'est  c  intentée  jusqu'ici  ;  mais  elle  ne  l'a  pas  voulu, 
évidemment;  elle  tient  à  l'Afrique,  et  néanmoins  i  Ile  prétend  la  garder 


2GG  REVUE   DE   PARIS. 

au  meilleur  marché  possible.  C'est  donc  la  nation  elle-même,  c'est  la 
chambre,  par  laquelle  elle  se  fait  représenter,  qu'il  faut  prêcher  et  con- 
vertir. En  attendant  une  conversion  difficile  et  que  nous  n'espérons  pas, 
la  guerre,  si  on  la  continue  comme  moyen  d'établissement,  demeurera  in- 
complète et  insuffisante;  elle  sera  ce  qu'elle  a  été  depuis  sepl  ans,  ce  qu'on 
est  convenu  d'appeler  la  (jucrre  mal  faite.  Vaut  mieux  cent  fois  la  paix, 
pour  peu  qu'elle  soit  tolérable;  et  celle  que  la  convention  du  30  mai  vient 
d'établir  nous  assure  des  avantages  réels  et  une  position  encore  im- 
posante en  Afrique.  Avec  la  paix,  et  à  l'aide  du  temps,  il  n'y  a  pas  de 
progrès  qui  soit  impossible;  la  civilisation  pénétrera  bien  plus  sûrement 
dans  l'intérieur  des  terres  laissées  aux  Arabes,  et  à  la  suite  de  la  civilisa- 
tion, notre  drapeau  s'avancera  au  milieu  des  tribus  qui  le  repoussent  au- 
jourd'hui; notre  domination  sera  pins  certaine,  quoique  plus  tente,  si 
elle  s'affermit  par  le  bien  qu'elle  est  destinée  à  accomplir  pacifiquement 
N'oublions  pas  que  les  Anglais  ont  consolidé  leur  puissance  dans  l'Inde, 
en  s'emparant  du  littoral,  des  ports,  de  tontes  les  foies  commerciales, 
avant  de  songer  au  territoire  intérieur;  encore  aujourd'hui,  il  y  a  dans  ce 
pays  plusieurs  grandes  prorinces  qui  ont  leurs  lois  anciennes,  leurs  prin- 
ces, réputés  indépendans,  leur  gouvernement  particulier;  mais  avi  c  toutes 

CCS  franchises  apparentes ,  il  leur  est  interdit  de  remuer  sans  un  or  Ire  de 
la  compagnie  de  marchands  qui  régne  à  Calcutta. 

Le  traité  avec  Abd-el-Kader  en  vaudra  bien  un  autre  ,  s'il  6Sl  exécuté. 
C'est  là  le  point.  Mais  pourquoi  ne  serait-il  pasexéCUté  aussi  bien  qu'un 
autre  par  le  chef  des  Arabe-  de  l'ouest?  On  le  trouve  si  avantageux  pour 

les  Arabes,  et  on  l'attaque  précisément  [tour  cette  raison  ;  il  semble  donc 

que  les  Arabes  ne  seront  pas  les  premiers  à  l'ami'iler  en  le  Violant. 

Nous  avons  ,  il'ailleurs,  des  garanties  positives  contre  leur  mauvaise  foi. 
Il  nous  reste  (mit  ce  qu'il  v  a  de  points  importais  sur  le  littoral;  il  nous 
reste  notre  marine,  que  le  traité,  apparemment,  ne  QOUS  a   pas  «ni. 
pas  plus  qu'il  n'a  donné  une  marine  a  Abil-el-Kadcr.  Ceux  qui  tiennent  à 
honneur  de  démontrer  que  le  traité-Bugeaud,  comme  ils  l'appellent  , 

honore  la  France  et  le  ministère  ,  ont  cherché  avec  solo  ,  de  caps  en  caps, 

sur  toute  la  cote  septentrionale  de  l'Afrique,  s'il   n'y   avait  pas  quelque 

part  une  ou  deux  étroites  baies  semblables  à  des  ports,  et  que  Ton 

abandonne  à  l'émir  .le  Mascara;  ils  ont  trouvé  Tennis  et  Cherche!  ,  .  t  rien 

déplus,  on  peut  s'en  lier  à  leur  zèle  d'investigation.  Mais,  aussitôt,  de 
ces  deux  ports  insignifians ,  dont  on  ne  parlait  guère  jusqu'à  présent ,  ils 

ont  l'ait  deux  ni.ls  de  pirates,  deSl  nés  à  infester  de  nouveau  la  Méditer- 
ranée, ci  a  rendre  stérile  la  hante  pensée  d'humanité  et  de  civilisation  qui 
a  déterminé  la  prise  «l'Alger  en  1830.  C'èSt,  I  vrai  dire ,  estimer  bien 
haut  Tennis  et  Clicrcln  I ,  et  (aire  trop  peu  «le  cas  de  ce  que  nous  gardons; 


REVUE   DE   PARI?.  267 

c'est  témoigner  pour  deux  havres  obscurs  autant  de  bienveillance  que  l'on 
montre  peu  de  justice  au  ministère. 

Faut-il  donc  remettre  la  carte  d'Afrique  tout  entière  sous  les  yeux  de 
ceux  qui  n'y  veulent  voir  que  deux  points  imperceptibles?  N'avons-nous 
pas  Mostaganem  à  l'ouest  et  Alger  à  l'est  de  Tunis  et  de  Cherchel  pour 
enclaver  ces  deux  ports,  les  observer  et  les  rendre  inutUes  à  Abd-el- 
Kader,  même  s'il  avait  une  marine?  Partout  où  nous  avons  donné  à  Abd- 
el-Kader  l'accès  sur  la  mer  par  une  région  du  littoral,  le  traité  a  eu 
soin  de  nous  réserver  ainsi  des  moyens  de  surveillance.  Sur  la  plage 
la  plus  étendue  peut-être  qui  lui  ait  été  concédée  saus  discontinuité, 
c'est-à-dire  sur  les  côtes  escarpées  qui  se  prolongent  depuis  le  Rio-Salado 
jusqu'aux  frontières  du  Maroc ,  nous  conservons  l'ile  de  Rachgoun  ou 
Harchgoun,  qui  permettra  à  nos  navires  de  tenir  en  respect  les  Arabes 
sur  le  rivage  opposé  du  continent  africain,  et  de  veiller  à  la  rigoureuse 
exécution  du  traité,  surtout  en  ce  qui  touche  au  commerce  maritime, 
dont  nous  avons  le  monopole  légal.  Cette  plage  est  appelée  aussi  Rach- 
goun  par  les  indigènes,  du  nom  de  l'Ile  qui  lui  fait  face,  vers  l'embou- 
chure de  la  Tafna,  et  c'est  ce  qui  a  fait  croire  un  instant  que  nous  aban- 
donnions l'Ile  ,  cette  excellente  position  pour  notre  marine,  comme  nous 
délaissons  le  rivage  continental,  qui  serait  pour  nous  un  embarras  sans 
indemnité.  Nous  n'avions  pas  fait  cette  confusion,  et  c'est  pourquoi  ceux 
qui  se  trompaient  nous  ont  accusés  de  vouloir  abuser  le  public;  ceux  qui 
avaient  des  renseignemens  inexacts  se  sont  fait  un  droit  de  leur  inexac- 
titude pour  signaler  ce  qu'ils  croyaient  un  déguisement  volontaire  de  la 
vérité.  Il  n'y  a  rien  là  que  de  naturel ,  et  il  faudrait  bien  peu  d'expérience 
pour  s'en  étonner. 

Avec  toutes  ses  conditions  bien  connues  et  expliquées,  le  traité  de  la 
Tafna  n'est  pas,  certes,  un  de  ces  traités  impérieux  que  la  France  im- 
posait à  ses  ennemis  vaincus  ,  sous  le  consulat  et  l'empire  ,  dans  les  temps 
iques;  mais  il  a  coûté  moins,  et  ce  n'était  pas  la  peine  de  se  mettre 
beaucoup  en  frais  de  victoires  avec  des  barbares  pour  en  obtenir  plus  que 
le  nécessaire.  Ce  traité  est  suffisai.t  pour  les  circonstances  actuelles,  et  le 
territoire  qu'il  consacre  comme  notre  propriété  irrévocable,  nous  emploie- 
rons plus  d'un  demi-siècle  à  le  défricher,  -  faisant  aider  de  toutes 
migrations  européennes.  Que  notre  querelle  avec  le  bej  deOoostan- 
tine  ne  se  dénoue  pas  autrement,  et  il  n'y  aurait  pas  grand  donu     -     il 
se  trouverait  cerné  ainsi  da  -  par  une  zûne  qu'il 
aurait  reconnue  française  sur  tout  le  littoral  de  ion  beylick,  et  il  m 
terait  pas  à  son  commerce  d'autre  issue  radie  et  commode,  sinon  par  les 
port-                         e pavillon,  1                      i    ne  et  laCalle.  Si,aa 
I  nous  force  à  le  rainer  ,  dans  l'entrai- 


268  REVCE   DE   PARIS. 

nement  et  les  nécessités  de  la  victoire,  jusqu'à  le  détruire.  Ce  sera  ud 
malheur,  car  il  est  bon  que,  derrière  nous  eu  Afrique,  entre  le  litt 
et  les  chaînes  de  l'Atlas ,  il  y  ait  une  autre  principauté  indigène  que  celle 
d'Abd-el-Kader.  Il  est  utile  et  politique,  dès-lors  que  nous  n'envahissons 
pas  tout  et  que  nous  ne  nous  substituons  pas  à  tout  le  monde ,  de  main- 
tenir une  puissance  turque  à  côté  d'une  puissance  arabe.  Les  Turcs  et 
les  Arabes  sont  rivaux  acharnés  entre  eux,  autant  et  plus  qu'ils  peuvent 
être  les  uns  et  les  autres  ennemis  de  la  France.  Leur  rivalité  doit  nous 
plaire;  il  faut  l'entretenir.  Un  traité  avec  le  bey  de  Constantine  vaudra 
donc  mieux  qu'une  victoire  impitoyable,  et  la  victoire  ne  peut  servir,  si 
nous  comprenons  bien  notre  situation,  qu'à  poser  les  bases  d'un  traité 
plus  habile  sans  doute,  plus  longuement  approfondi ,  rédigé  surtout  daus 
un  meilleur  style  et  plus  intelligible,  mais  analogue  toutefois  à  la  con- 
vention de  la  Tafna. 

Il  n'y  aurait  pas  à  gémir,  si  les  relations  extérieures  de  la  France  et  la 
diplomatie  ne  devaient  jamais  recevoir  ailleurs  une  atteinte  plus  grave 
qu'à  la  Tafna.  Par  malheur,  ce  qui  se  passe  en  Espagne  ,  à  travers  tant  de 
vicissitudes  contraires  qui  relèvent  et  abaissent  tour  à  tour  dans  ce  mal- 
heureux pays  la  fortune  du  gouvernement  constitutionnel ,  doit  nous  don- 
ner de  plus  eu  plus  le  regret  de  n'avoir  pas  fait,  il  y  a  trois  ans,  tout  ce 
qu'il  fallait  faire  pour  consolider  une  de  nos  plus  naturelles  alliant    . 
qui  a  été  l'occasion  et  le  BOJet  du  traité  le  plus  solennel  et  le  plus  célébré 
par  les  hommes  politiques  de  la  révolution  de  juillet.  Une  faire  aujour- 
d'hui ?  On  ne  lésait  plus,  parce  qu'on  a  laissé  fuir  le  moment  d'opportu- 
nité qui  ne  se  retrouve  pas  facilement  dans  les  affaires.  Tout  c^t  possible 
en  Espagne  maintenant ,  selon  quelques  personnes;  nous  espérons  et 
cependant  que  don  Carlos  ne  l'emportera  pas  mr  la  reine,  et  il  y  a  une 
chose  du  moins  qui  nous  semblera  toujours  impossible  en  Fran> 
qu'on  s'habitue  à  l'idée  de  voir  le  prétendant  régner  à  Madrid. 

Les  chances  de  ce  nouveau  bouleversement  de  la  Péninsule  paraissent 

s'éloigner  heureusement,  après  avoir  effrayé,  pendant  quelques  jours, 
même  des  esprits  qui  ne  sont  pas  faciles  à  s'alarmer.  Don  Carlos  ne 
manœuvre  pins,  dit-on ,  pour  assiéger  et  prendre  Valence;  on  croit  qu'il 
se  dirige  sur  le  royaume  de  Murcie.  A  la  date  des  dernier,  s  DOUTelk  l .  les 

généraux  constitutionnels  Oraa  et  lîuerens  allaient  opérer  leur  fonction 
dans  la  petite  ville  de  tfoya,  et  le  commandant  eu  eliel  I\»p.ii  lero  se  dis- 
posait à  se  réunir  à  eux.  Ils  peuvent ,  tous  Iroit,  ta  point  OÙ  ds  doivent 
être  aujourd'hui ,  intercepter  au  prétendant  la  route  de  Madrid  ,  et  l'in- 
quiéter,  s'd  restait  dans  les   environ-;   deNalcnce.  C'est    pour  cela   | 

doute  qu'il  est  forcé  de  se  diriger  reri  les  provinces  méridionales,  plus 
en  fugitif  (m'en  roi. 


REVCE   DE   PARIS.  ÙtiS 

Nous  savons  que,  s'il  triomphait,  il  n'y  a  plus  à  espérer  du  ministère 
du  15  avril  qu'il  tente  des  élections  générales  en  France.  Un  devoir  sé- 
rieux est  donc  imposé  à  ce  ministère,  c'est  de  calculer  froidement,  mais 
vite,  les  chances  contraires  ou  favorables,  au  dedans  comme  au  dehors, 
et  de  décider  s'il  convoquera  une  chambre  nouvelle  qui  peut  seule  assu- 
,»n  avenir,  et  Ce  qu'il  a  déjà  introduit  d'heureuses  innovations  dans 
la  politique  du  pays.  On  sentira  beaucoup  moins  peut-être  la  nécessité 
d'attendre  au  mois  d'octobre,  pour  opérer  avec  les  nouvelles  listes,  lors- 
qu'on saura  (  chose  inconcevable,  mais  constatée)  qu'elles  ne  doivent  pas 
contenir  plus  de  deux  mille  uoms  d'électeurs,  non  inscrits  sur  les  précé- 
dentes listes,  et  appelés  prochainement,  par  le  double  mouvement  de 
la  fortune  et  de  l'âge,  à  exercer,  pour  la  première  fois,  le  plus  grave  de 
tous  les  droits  politiques. 

Dans  l'état  d'incertitude  où  le  gouvernement  responsable  laisse,  mal- 
gré lui,  nous  le  croyons,  flotter  la  France  et  les  alliés  de  la  France,  qui 
attendent  d'elle  une  action  décisive  sur  leur  destinée,  le  parti  légitimiste 
parmi  nous  voudrait  s'enhardir,  à  ce  qu'il  parait  :  le  bruit  a  couru  qu'il 
s'essayait  à  une  conspiration  par  lettres ,  le  plus  pitoyable  roman  qu'il 
puisse  écrire  pour  l'amusement  des  malheureux  princes  exilés,  que  ce 
parti  en  démence  a  toujours  abusés  sur  sa  véritable  force.  Noos  ne  répé- 
terons pas  ce  que  nous  avons  entendu  dire;  les  coupables,  s'il  doit  y  en 
avoir  parmi  les  insensés,  ont  etc  signalés  à  la  justice.  Cela  peut  devenir 
l'affaire  du  jury,  ce  n'est  pas  la  nôtre. 


!.«'■»  BaliiH  de  Dieppe. 

Dieppe,  20  juilUt. 

Puisque  les  chambres  sont  doses,  que  la  musique  chôme,  que  Duprcz 

n'a  pas  encore  clianté  la  Muette  ou  le  Comte  Ori/,  qu'il  n'est  plus  question 

ni  de  II  Grisi ,  ni  de  Lablache ,  ni  de  Rubini  ;  puisque  la  dernière  note  de 

-mi  ou  <le  Beethoven  s'est  éteinte  sans  écho  dans  le  sanctuaire  des  Ita- 

-  et  du  Conserva  toi  i    .         fret  que  nous  parlions  un  peu  de  Dieppe, 

quitte  d  prendre  pour  su, et,  une  autre  fin*,  Baden  ou  TospKtz. 

lit  une  étude  assez  CUlieUM  que  celle  qui  aurait  pour  but  «i'.urt- 

-  lieux  de  <>■  i  s'enfuit,  MtAi 

!•■  juillet ,  toute  ceti  e .  i  ieuse .  fri- 

i  or  et  il  nsauons,  qui  luit  le  monda 

19 


270  l; IVLE   DE   PARIS. 

élégant  des  grandes  villes.  En  effet,  ce  sont  partout  les  mômes  jeunes 
gens,  avides  de  plaisirs,  les  mêmes  femmes  que  l'hiver  a  brisêei;  et  ce- 
pendant quelle  variété  dans  les  mœurs,  dans  les  distractions,  dans  le  gortt! 
D'où  vient  cela?  Est-ce  que,  par  caprice,  cette  société  qui  fréquente  les 
eaux  tous  les  ans,  à  la  menu:  époque,  impose  ici  une  étiquette  qu'il  lui 
plaît  dix  mois  plus  tard  de  modifier  ou  d'abolir  à  trois  cents  lieues  de  là  ? 
Ou  bien  est-ce  que  cette  société  subit  elle-même  certaines  influences  de 
l'air,  des  eaux  ou  du  climat?...  Ce  qu'd  y  a  de  certain,  c'est  que  rien  ne 
ressemble  moins  à  Badcn  ou  à  Carlsbad,  que  Dieppe  et  Boulogne.  En 
France,  il  faut  aller  aux  Pyrénées  pour  trouver  l'abandon,  la  franchise, 
enfin  la  vie  des  eaux.  A  tout  prendre ,  Dieppe  en  cette  saison,  c'est  Pai  is 
avec  ses  soirées,  ses  bals, ses  spectacles,  ses  visites  qu'on  reçoit  et  qu'on 
rend ,  ses  promenades  à  cheval  et  ses  concerts  en  plein  vent  ;  Pai  is,  moins 
la  chaleur  étouffante  et  la  poussière,  et  plus,  l'Océan,  qui  vaut  bien  à  lui 
seul  toutes  les  plaines  de  Montrouge  et  de  Clichy  ,  les  bois  de  Boulogne 
et  de  Mcudon,  et  les  toiles  peintes  de  l'Opéra.  Je  cite  l'Opéra  à  propos  de 
l'Océan  ,  et  certes,  à  l'heure  qu'il  est ,  ce  rapprochement  pourrait  bien  ne 
pas  être  aussi  étrange  qu'il  le  parait  d'abord.  Aujourd'hui  que  l'industrie 
envahit  toute  chose,  que  les  éléinens  n'appartiennent  plus  à  Dieu,  niais  à 
l'homme,  qu'y  a-t-il  d'étonnant  qu'on  entreprenne  d'exploiter  la  mer 
comme  un  privilège  de  théâtre:  on  se  fait  directeur  de  l'Océan,  tout 
comme  on  serait  directeur  de  l'Opéra,  par  exemple!  Pourquoi  p  -  Y«  >t- 
ce  point  aussi  une  musique,  celle  des  Ilots,  une  musique  vague  et  so- 
lennelle qui  en  dit  bien  autant  à  l'aine  que  tout  l'orchestre  de  M.  ll.ibe- 
neck,  et  sous  laquelle  sont  enfouis  peut-être  plus  de  trésors  qu'il  n\  en 
avait  de  cachés  sous  les  partitions  de  Rossini  et  de  Heyerbeer.  L'Océan, 
c'est  ici  l'occupation  et  le  loisir  de  toute  la  journée ,  c'esl  l'espoir  des  uns 
et  le  plaisir  des  autres,  la  vie  de  tous.  On  le  recherche,  on  le  Datte,  on 

l'aime ,  on  a  pour  lui  toute  sorte  de  petits  s  lins;  les  femmes  lui  deman- 
dent a  quel  moment  du  jour  il  voudra  bien  les  recevoir,  les  hommes 
Caressent  ses  Ilots  comme  la  crinière  d'un  cheval  qui  écume.  On  attend 
SCS  heures,  car  à  Dieppe,  la  sensation  la  plus  \ive  qu'on  M  puisse  donner, 

c'est  le  bain.  Passé  les  trois  ou  quatre  minutes  qu'il  vous  est  permis  de 
rester  dans  la  mer,  vous  rentres  dans  les  plaisirs  de  tous  les  joui 

à-dire  dans  l'ennui  des  spectacles  et  tics  concerts.  UaisaUSSJ  quel  moment 
divin  que  celui-là  !  L'eau  de  la  mer   vous  donne  une   ivresse   inconnue  , 

exalte  le  cerveau,  relève  la  sensation,  double  tes  ide  l'existence; 

peu  s'en  faut  qu'à  celte  heure,  VOUS  ne  VOUS  CTOjil  I    l'égal  du  soleil  qui 

descend  i  l'horixon  dans  les  Bots  ou  vous  vous  débattes,  et  semble  les 
réchauffer  pour  vous,  en  s*v  plongeant  Les  femmes  -m tout  sont  intré- 
pides, rien  ne  les  arrête,  ni  le  froid,  ni  le  chaud  ,  ni  ta  «uni .  ni  la  pluie. 


BEVL'E   DE   PARIS.  271 

ni  l'eau  fougueuse  et  turbulente.  Il  faut  voir  aussi  comme  la  fraîcheur 
leur  revient  au  visage,  comme  ces  corps  frêles  et  charmans ,  éprouvés  par 
les  fatigues  de  l'hiver,  renaissent  tout  à  coup,  comme  elles  dansent, 
comme  elles  causent,  comme  elles  chantent.  Si  Meyerbeer  était  venu  à 
Dieppe  cette  année,  il  aurait  eu,  l'autre  jour,  la  satisfaction  bien  rare 
d'entendre  une  de  ses  plus  mélodieuses  pensées,  le  lied  de  mai,  qu'il  vient 
d'écrire  pour  la  Renie  de  Paris,  chanté  comme  il  ne  le  sera  certainement 
jamais.  C'était  une  expression  pleine  de  mélancolie  et  de  grâce,  une  voix 
sonore,  vibrante  ,  cristalline  ,  une  voix  trempée  dans  l'Océan!  Voilà  aussi 
ce  qui  fait  aux  eaux  la  supériorité  musicale  des  gens  du  monde  sur  les 
chanteurs  de  profession.  En  effet ,  ces  derniers  viennent  ici  tout  gonflés  de 
préventions  ridicules  et  de  pitoyables  méfiances,  puisées  on  ne  sait  où.  A. 
peine  arrivés,  ils  ne  songent  qu'à  tenir  leur  gosier  à  l'abri  des  enrouemens 
et  des  rhumes  que  le  vent  de  la  mer  apporte,  à  ce  qu'ils  s'imaginent.  Rien 
n'est  curieux  comme  de  voir  Mme  Damoreau  se  promener  sur  la  plage, 
toute  enveloppée  de  fourrures  et  de  manteaux ,  comme  au  plus  fort  de 
janvier,  la  tête  perdue  sous  une  capote  immense  et  le  cou  retranché  der- 
rière une  triple  cravate  de  laine.  C'est  à  vous  faire  suer  de  compassion. 
Tandis  que  les  baigneuses  vont  en  riant  vêtues  à  la  légère,  et  bravent  la 
fraîcheur  du  soir  et  le  v«nt  qui  s'engouf.re  dans  les  plis  de  mousseline  de 
leurs  robes,  Mme  Damoreau,  elle,  marche  vite,  un  mouchoir  sur  la  bou- 
che, ne  s'arrête  pas  un  instant,  et  jette  par  intervalle  un  regard  inquiet 
du  cûté  de  la  mer,  comme  si  la  mer  voulait  lui  prendre  sa  voix.  Or,  je 
vous  le  demande,  que  ferait  l'Océan  du  filet  de  voix  de  Mm"  Damoreau'.' 
Cependant  je  doute  que  la  mer  eut  en  elle  de  quoi  suffire  aux  douze 
longues  heures  dont  se  compose  la  journée  à  Dieppe  comme  à  Par 
vient  un  moment  OÙ  les  forces  de  la  contemplation  commencent  à  s'émous- 
ser;  d'ailleurs  la  mer  est  un  peu  comme  le  ciel ,  on  y  voit  tout  et  l'on  n'y 
voit  rien:  c'est  un  spectacle  qui  ne  vous  entraîne  qu'autant  que  vous  le 
peuplez  des  fantômes  de  votre  imagination.  Pour  un  homme  qui  a 
que  ré,  je  ne  vois  pas  quels  charmes  renaissans  peuvent  avoir  ces 

vagues  qui  montent  et  descendent  dans  cette  vaste  plaine  humide,  et  se 
courent  après,  et  filent  et  roulent,  ni  plus  ni  moins  que  les  ri  :au'es  dans 
le  ciel.  L'immensité  sur  votre  tête  ou  sous  vos  pieds,  cela  ne  Tarie  guère; 
or,  si  rien  n'est  sublime,  rien  aussi  n'est  ennuyeux  connue  l'immeo 
Heureusement  l'administration  desbaini  a  prévu  tout  cela,  etcfaaque 

jour,  a  l'heure  où   1  ;i  sont  époi 

i  app  II-  l'Opéra, 


-~1  RENTE   DE   PARIS. 

graviers  cq  mesure,  vaut  certes  bien  tous  ks  ooncetlfl  de  Musard;et 
d'abord  le  musicien  qui  le  dirige  a  eu  l'esprit  et  II-  bon  goût  d'en  exclure 
tous  ces  vulgaires  motifs  du  Postillùn  de  LtmgjumêOM  qu'il  faut  laisser  aux 
carrefours  de  Pari  ;  at  presque  toujours  de  douces  cantilènes  de 

Bellini  ou  de  Cimarosa,  el  de  ces  grandes  et  nobles  phraet  -  -  eurasati 
et  de  (jiiilhninic  Tell,  qu'on  ne  se  lasse  pas  d'entendre;  on  dirait  une 
bouffée  mélodieuse  venue  de  la  salle  des  Italiens,  el  qui  se  môle  aux 
brises  de  l'Océan.  Hier,  on  a  exécuté  de  la  sorte  la  belle  fanfare  de  Rossini; 
ces  voix  de  cuivre,  que  les  vagues  se  transmettaient  eu  fi  at,  em- 

pruntaient à  la  beauté  de  la  scène  je  ne  sais  quoi  de  grandiose  et  de 
solennel,  qu'on  n'aurait  sans  doute  pas  remarqué  en  toute  autre  occasion; 
et,  pour  que  rien  ne  manquât  à  la  tète,  M.  Aguado,  pour  qui  le  grand 
maître  a  écrit  celte  musique,  dans  ses  loisirs  de  P<  iil-ltnunj  ,  M.  AfuadfT 
l'écoutait  avec  recueillement,  ou  plutôt  paraissait  l'écouter,  car  h  \, 
sion  soucieuse  qui  se  trahissait  sur  la  face  du  nobU  marquis ,  c'avait  rien 
de  commun  avec  cet  air  épanoui  et  satisfait  que  le  rbytlime  joyeux  don- 
nait à  tous  les  baigneur*  rassemblés  sur  la  plage,  l  'affaire  du  maréchal 
Clauzcl,  pour  laquelle  M.  Aguado  reiouine  à  Paris  dans  quelques  joon, 
le  préoccu[>ait  sans  doute  plus  à  cette  heure  que  la  raillante  fautai. 

son  illustre  ami.  M""'  Dainoreau  asl  arrivée  ici  chargée  d'une  moisson  de 
bouquets  qu'elle  vient  de  recueillir  à  Rouen,  et  cei  te*  on  peut  dire  qu' 
a  bien  fait  de  l'apporter,  car  à  Dieppe  rien  n'est  plus  rare  qu'une  fleur; 
vous  feriez  le  tour  de  tous  les  jardins  delà  ville  sans  trouver  Utl 

que  de  pauvres  lis  jaunes  auxquels  il  ne  manquerait,  pour  bien  venir,  que 

des  soins,  delà  terre,  du  soleil  et  de  l'eau.  M""*  de  El... montrait  l'autre 
Soir  au  bal  un  bouquet  qu'elle  avait  eu  toutes  les  peines  du  monde 
pmeurer;  or,  ce  trophée  se  composait  de  quatre  ou  cinq  roses   pale*  et 

chétives ,  et  qui  semblaient  toutes  confuses  de  se  roir  en  de  si  jolies  mains. 

Quant  à  des  camélias,  il    n'en   but  point   parler;  si   l'on  .*'a\i*.ul  de  de- 
mander ici  des  camélias,  les  horticulteurs  de  Dieppe  pourraient  bien 
vous  répondre  qu'ils  n'ont  jamais  entendu  parler  de  semblables  p 
Si  notre  ami  L.  M.,  qui  s'est  l'ail  un  luxe  si  charmant  île  ses  hcd<  -  - 

gale,  rient  ici  cette  année,  je  lui  conseille,  a  lui  qui  porte. 

comme  Jean  Paul,  chaque  jour  une  lleur  rare  a  *a  boutonnière  ,  de  ne  p,i* 

compter  sur  le*  jardins  de  Iheppc. 

Mercredi  dernier,  M      Damarean  ■  donné  son  premier  concert.  BUsju 
fait  merveille,  (  in'.  En  effet,  tous  ce*  ti  illes  eharman*  , 

t<<iit    -  ~an*  lin,  tous  ce*  délicieux  artit'uv*  d'un  talent  aujour- 

d'hui, «  ii  France,  sans  rival,  peuvent  bien  avoir  quelque  chose  d'olteusant 

lorsqu'il  l'agit  de  la  représentation  d'un  rhcl'-d'iruvre,  dont  il  faut,  avant 
ter  le  tcvie;  mais  \à  .  au  milieu  des  loisirs  de  la  saison  des 


REVUE   DE   PARIS.  273 

bains  et  de  l'indifférence  où  l'on  est  en  matière  d'art  pur,  où  trouverait- 
on,  dans  ce  public  avide  de  distractions  faciles,  une  voix  pour  blâmer  la 
fantaisie  aimable  de  la  cantatrice  qui  l'amuse?  Le  meilleur  parti  qu'on 
puisse  prendre  en  pareille  occasion,  c'est  d'applaudir  volontiers  et  de  se 
laisser  ravir  de  bonne  grâce  ;  M.  Liszt  lui-môme,  le  plus  furieux  des  phi- 
losophes de  notre  temps,  s'il  était  à  Dieppe  en  ce  moment,  n'y  résiste- 
rait pas,  et  chercherait  en  vain  dans  tout  son  organum  métaphysique  un 
argument  contre  ces  roulades  cristallines  et  pures  qui  s'égrènent  sur  le 
clavier  comme  un  collier  de  perles  de  la  plus  belle  eau.  D'ailleurs,  ce  soir- 
là,  Mme  Damoreau  ne  chantait  que  des  airs  d' Action  ou  des  romances  de 
M"'  Puget.  Or,  le  plus  grand  dommage  qui  puisse  arriver  à  de  pareilles 
musiques,  c'est  qu'on  les  respecte  ;  car,  à  coup  sur,  elles  ont  tout  à  gagner 
à  la  façon  dont  la  cantatrice  les  arrauge.  Ces  trésors  de  vocalisation  qui 
chargent  si  mal  à  propos  une  œuvre  belle  de  sa  simplicité  native,  don- 
nent à  ces  pauvres  mélodies  une  apparence  de  richesse  et  de  splendeur 
qui  les  maintient  en  crédit  quelques  jours. 

Il  faut  que  je  vous  parle  encore  d'un  jeune  fille  qui  chante  avec  beau- 
coup de  modestie  et  de  réserve,  et  ce  qui  vaut  mieux,  avec  une  voix  de 
contralto  d'un  timbre  excellent.  Si  vous  entendiez  Mlle  d'Erlo  dans  la  ca- 
vatine  du  Roméo  de  Bellini ,  vous  ne  regretteriez  plus  ni  l'expression  si 
vive,  ni  la  pétulance,  ni  la  verve  dramatique  de  cette  charmante  Judith 
Grisi,  qui  n'a  fait  que  passer  sur  la  scène  de  notre  Théâtre-Italien  de 
Paris.  Si,  comme  on  le  dit,  les  démarcha  que  Heyerbeer  a  tentées  pour 
.ragement  de  Mil»  Pixis  à  l'Opéra -Comique,  ont  échoué,  je  lui  con- 
seille de  s'emparer  au  plus  vite  de  Mu«  d'Erlo,  à  moins  toutefois  (pie  les 
mêmes  obstacles  ne  se  reproduisent;  car  les  cantatrices  qui  prennent 
leur  art  au  sérieux  ,  n'ont  pas,  on  le  sait,  une  sympathie  bien  prononcée 
pour  le  théâtre  de  la  Bourse;  c'est  une  rude  affaire  pour  une  voix  accou- 
tumée aux  parties  de  EomUa ,  à'Arsacé  ii  ilr  Malcolm,  que  de  se  ployer 
aux  cantileues  de  ML  Adam  OU  de  M  llalevy.  On  attend  aussi  Thaiberg 
dans  quelque*,  jours.  Thalbfjrg  et   M""    Damoreau]   ces   deux   talent  V  s 

plus  délicats,  le>  plus  doux,  les  plus  irréprochables!  deux  talent,  de  la 

même  famille,  i  souhait  pour  la  distraction  des  baigneurs  de  tous 

les  pays  el  de  toutes  les  eaux  de  la  terre;  cette  foule  élégante  et  choisie, 

qu'un  trille  bien  pointe  ravit  d'aise,  et  qui  n'a  qu'un  défaut,  celui  de  si1 
garder  de  toute-  motions  de  la  poésie  et  de  la  musique,  ni 

plus  ni  moins  quelle  la  Bèvre  quarte,  comme  a  diteel  excellent  Hoffmann. 


N         '     n  rien  de  nouveau  à  dire  anr  la  CoaWd     F 

drames  siffles  y  vont  leur  train  comme  de  coutume.  A  M  pcopoi  u«>us  de- 


27i  REVCE   DE    PARIS. 

manderons  à  M"e  Mars  pourquoi,  malgré  la  désertion  de  la  foule,  elle  s'en- 
tête à  jouer  la  pièce  de  M.  Rosier.  Il  faut  avoir  une  envie  bien  démesurée 
de  porter  un  costume  de  jeune  fille,  pour  s'exposer  ainsi,  de  gaieté  decœur, 
à  perdre  la  popularité  dont  on  jouit.  Au  moins,  si  l'inconvénient  était  pour 
Mllc  Mars  elle  seule  ,  nous  nous  contenterions  de  la  plaindre  sincèrement 
d'un  ridicule  inexcusable,  nous  fermerions  les  yeux  quand  elle  parait 
sur  la  scène,  et  tout  serait  dit.  Mais  ce  n'est  point  Mile  Mars  seulement 
qui  est  menacée  par  l'obstination  de  M||r  Mars,  c'est  la  Comédie-Fran- 
çaise elle-même.  Il  ne  faut  pas  être  doué  d'une  sagacité  bien  merveill 
pour  comprendre  que  si,  depuis  quelque  temps,  le  théâtre  de  la  m 
Richelieu  est  encombré  de  pièces  pitoyables,  cela  vient  de  ce  qu'aucun 
homme  de  talent  ne  veut  consentir  à  faire  des  rôles  de  jeune  première 
pour  M"e  Mars.  Qu'arrive-t-il?  Ces!  que  le  plus  médiocre  écrivain  dra- 
matique, pourvu  qu'il  sache  coudre  ensemble  quelques  demandes  et 
quelques  réponses  du  goût  de  M||c  Mars,  est  admis  à  la  Comédie-Française» 
Le  public  murmure,  la  presse  proteste,  la  salle  se  désemplit,  la  caisse 
devient  chaque  soir  plus  vide;  mais  qu'importe?  M*  Mars  a  un  rôle  de 
jeune  fille .  Lors  même  que  MM.  les  sociétaires  auraient  la  galanterie  de 
ne  passe  plaindre,  nous  nous  élèverions  contre  l'abus  dont  nous  | 
Ions,  parce  que  c'est,  à  DOS  yeux,  un  véritable  cas  de  conscience.  Ache- 
ter l'ennui  de  voir  M,le  Mars  en  costume  d'amoureuse  de  vingt   ans  par 

l'ennui, non  moins  horrible,  d'écouter  de  mauvais  drame-,  c'est  beau- 

c  mp  trop  cher.  Tout  ceci ,  joint  à  l'urbanité  de  M.  Yedcl  ,  pourrait  bien 

amener  une  crise  pour  la  Comédie-Française.  NOUS  laissons  MM.  les  Co- 
médiens ordinaires  sure. s  divers  sujets  de  méditations. 

—  Aux  Variétés,  le  Retour  fojtvnettê,  peut  vaudeville  fantastique. 
i  ne  vieille  marquise,  un  vieux  baron,  un  jeune  homme  amoureux   i 

jeune  auioui  eux  ,  lils  d'un  alchimiste  et  neveu  de  la  marquise,  au  moven 
d'une  certaine  poudre  qu'il  a  reçue  île  son  père  au  lil  de  mort  ,  rend  su- 
bitement la  jeunesse  à  sa  tante  et  au  vieux  baron:  plus  de  ridCS,  plus  de. 
rhumatismes  pour  les  vieillards  de  I  i  veille;  mai-,  au  contraire,  de  l'amour 

dans  le  cœur  et  dans  les  yeux.  La  marquise  devient  éperduemenl  épi 

du  jeune  homme,  dont  la  liane. -e  esl  Convoitée  par  le  baron.  La  double 
trahison  se  poursuit  avec  fort  peu  de  mystère,  lorsqu'un  malheur  survient 

tout  à  coup.  La  poudre  avait  beaucoup  de  pouvoir  contre  h"  temps,  n 

aucun  contre  les  caresses  dan^orei:  marquise  et  le  baron  ont  voulu 

profiter  trop  vite  de  leur  nouvelle  jeunesse  ,  et  les  quatre-vin  ont 

revenus.  BLeureusemeni  leur  mémoire  est  encore  Fraîche,  et  ils  consentent 
au  m  n  i.  e  de  leur  neveu  ,  malgré  tous  les  obstacles  qu'ils  y  trouvaient 
quelques  jours  auparavant.  Cette  petite  pièce  .  on  le  yoil ,  a  des  préten- 
tion! à  la  philosophie.  Les  auteurs  ont  voulu  montrer  la  brièveté  d'une 


REVUE    DE   PARIS.  275 

jeunesse  passée  dans  le  plaisir.  N'est-ce  pas  un  sujet  bien  solennel  pour 
un  vaudeville?  —  M|le  Jenny  Vertpré  a  très  bien  joué. 

—  Le  Parent  millionnaire ,  au  Vaudeville.  Cette  pièce  est  dirigée  à 
brùle-pourpoint  contre  les  oncles,  les  tantes,  ou  autres  parens  qui  ont 
l'impudence  de  ne  pas  bien  user  de  leur  fortune,  c'est-à-dire  de  la  dé- 
penser pour  eux  seuls.  Le  parent  dont  il  s'agit  au  Vaudeville,  persuadé  que 
sa  famille  n'aime  en  lui  que  ses  millions,  se  décide  à  convoler  à  de  secondes 
noces.  Mais  il  est  puni  comme  il  le  mérite.  Au  bout  de  six  mois  il  est  obligé 
de  divorcer.  Pendant  ce  temps,  sa  famille  qu'il  avait  abandonnée  est  tom- 
bée dans  un  dénuemeut  profond.  Il  revient  vers  elle  avec  de  meilleurs  sen- 
timens.  Cette  fois  on  refuse  d'y  croire,  on  le  repousse;  mais  il  fait  si  bien 
jouer  ses  guinées,  qu'il  ne  reste  plus  de  doutes  sur  son  repentir,  et  on  lui 
pardonne  le  passé.  Conclusion  (  textuelle  )  :  «  Le  moyen  d'être  heure. ix 
quand  on  est  riche ,  c'est  de  l'être  pour  les  autres  avant  de  l'être  pour  soi.  » 
Décidément  les  petits  théâtres  se  tournent  vers  la  morale.  —  Lepeintre 
et  Mme  Taigny  ont  été  applaudis  autant  que  la  pièce. 

—  La  Cape  cl  l'Èpèe ,  de  M.  Roger  de  Beauvoir,  est  un  des  plus  char- 
mans  caprices  qui  se  puissent  lire;  il  y  a ,  dans  les  cinq  ou  six  poèmes  dont 
se  compose  ce  volume,  une  franchise  d'allure,  un  art  de  varier  à  tout 
moment  les  tours  et  de  dominer  la  forme,  qui,  pour  convenir  à  mer- 
veille au  titre  de  son  choix,  ne  vous  en  étonne  pas  moins  dans  l'œuvre 
d'un  poète  qui  commence.  L'effet  esl  presque  toujours  dans  le  mot,  bien 
plus  que  dans  ridée.  Je  le  sais,  les  éclairs  qui  vous  éblouissent  dispa- 
raissent sans  laisser  de  trace  dans  le  souvenir;  mais,  qu'importe?  ils 
sont  si  chari.  I  si  lumineux,  ils  se  multiplient  avec  tant  d'éclat  et  de 
rapidité,  qu'on  ne  cherche  pas  a  s'enquérir  si  c'est  le  monde  qifils  éclai- 
rent ou  le  chaos.  Les  vers  se  croisent  comme  desépées,  et  le  cliquetis  qui 
s'i  ii  échappe  constamment  vous  tient,  jusqu'au  bout,  l'oreille  attentive, 
l'œil  ouvert  et  le  cœur  en  émoi.  Outre  les  beautés  qui  le  distinguent  des 
volumes  de  poésie  qui  m  publient  chaque  jour,  ce  livre  a  pour  lui  un  avan- 

I,  par  lequel  il  pourra  rester;  je  veux  parler  de  la  variété  de  M 
composition.  En  effet,  tooi  Mêmes  réhabilités  depuis  le  nouveau 

mouvement  littéraire,  avant  de  disparaître  [mur  jamais  dans  le  irouffre  de 
l'ouhli,  semblent  v  avoir  laissé  quelque  chose  d'eux-mêmes  ;  ici  ce 

,  plus  loin  tes  défauts;  tantôt  nn  limon  grossier,  tantôt  une 
poussière  de  soie  et  d'or  qui  fait  reluire  ses  pages  comme  celles  d'un  papil- 
lon d'avril.  Sa  verre  cavalièi  ,sa  rêverie  mélancolique,  l'ironie, 
tout  cela  se  confond  el  m  mêle  i  plaisir.  Il  n'y  a  pas  jusqu'à  Jean-Paul  qni 
•  fourni  son  idée  h  cette  œuvre  Le  poème  de  P.<4»iy«,  c'est  le  m]  iticisme 
suave  et  frais  d'Hesperus  el  de  !  ,  qui  vient  de  passer  à  travers  l'in- 
spiration capricieuse  et  libn  Cl  ébilloo  lils.  Or,  peut-être  le  mérite  dont 
-:-il  aii^si  son  Côté  \  ulnerable.  I',n  effet ,  quelle  unile  VOUlei- 

\o'  mite  de  vingt  pièces  réunies  au  hasard,  et  qui  i  lemblent 

ni  |  eotiment  ni  par  la  forme  '  Heureusement  il  s'en  but  bien  que 

i  ainsi  (  I     s  morceaux  que  l'on  trouve-  parfaitement  étrau- 


276  REVUE   DE   PARIS. 

gers  les  uns  aux  autres ,  quand  on  s'en  tient  aux  apparences  extérieures  , 
ont  entre  eux  des  affinités  mystérieuses  qui  vous  frappent ,  pour  peu  que 
l'on  y  prenne  garde.  M.  Roger  de  Beauvoir  possède  au  plus  haut  dt  [ 
le  don  de  la  couleur ,  et  cette  qualité  singulière  se  charge ,  peut-être  à  son 
insu,  d'apporter  l'harmonie  entre  les  diverses  parties  de  ses  tableaux. 
Il  suffit  de  lire  Svaniga,  Leslino  et  l'Ange ,  trois  poèmes  qui  conservent 
un  air  de  famille  au  milieu  des  accidens  les  plus  divers,  pour  se  convain- 
cre de  cette  Vérité.  En  effet ,  sans  celle  force  originale  (qu'on  l'appelle 
talent,  verve,  couleur,  peu  importe),  ces  poèmes  dont  le  premier  ail 
délihéremment  le  ton  cavalier  de  Mathurin  Régnier  et  des  rimeurs  de  son 
temps ,  le  WCOnd  des  sirs  dt:  mélancolie  el  d'amour,  le  troisième  un  cer- 
tain parfum  de  mysticisme  allemand,  tempère  par  l'esprit  français  du 
dernier  siècle;  ces  trois  poèmes  appartiendraient s   chacun   par  l'idée 
dominante  ,  à  quelque  jeune  poète  en  renom  aujourd'hui.  Mais  M.  R< 
de  Beauvoir  avait  en  lui  de  quoi  se  l'approprier,  cette  idée:  et  désor- 
mais nul  n'a  le  droit  de  la  revendiquer.  Trouver  des  idées  n'appartient 
qu'au  génie;  l'affaire  des  talent,  c'est  de  les  modifier;  sitôt  que  vous  l 
fécondé  une  imagination  étrangère  d'une  qualité  qui  vous  est  propre,  elle 
vous  appartient  par  droit  de  conquête. 

—  Sous  le  titre  de  la  Piété  filiale  ,  fraternelle  el  virginale  (1),  M.  Guil- 
lemin  a  réuni  plusieurs  pièces  de  poésie  religieuse,  qui,  si  elle-  i 
tinguent  fort  de  celles  de  notre  temps  par  leur  orthodoxie  rigoureui 
purement  catholique,  se  rattachent  à  toute  cette  série  de  p<  Btei 

qui  n'ont  cessé  d'accompagner  et  de  côtoyer  la  littérature  profane.  Ceux 
qui  aiment  Corneille  dans  son  Imitation  de  Jésus-Christ  «  u  rert,  OCUI  qui 
lisent  les  poèmes  sur  Jésus-Christ  d'Arnauld  d'Andilly,  et  qui  ne  mé- 
prisent pas  Godeau,  ne  liront  pas  suis  intérêt  les  pièces,  d'ailleurs  cor- 
rectes et  fermes  de  ton,  de  M.  Guillemin.  Un  accent  de  profonde  convic- 
tiou  anime  ces  poésies  et  en  fortifie,  en  élève,  par  endroits  ,  le  style.  Dans 
la  Piété  virginale  ON  envers  soi-im'mr .  on  peut  remarquer  le  discours 
qu'il  met  dans  la  bouche  de  Bonaparte,  et  qui  a  un  mouvement  simple  : 

Ainsi  la  voix  des  mOItt,  pleine  d'etcrnite  , 

Mieux  que  tOUllM  vivans  dirait  la  vérité. 

La  tomlie  des  Grandeurs f  même  danf  son  -ilcnee  , 

Même  dans  >.i  Douanière,  .1  plus  d'une  éloquence  ; 

Elle  chante  le  Ciel  ouvert  au  repentir 

Comme  à  toute  fierté  qui  veut  s'anéantir. 

Dans  ce  petit  volume,  il  n'y  a  que  des  pièces  composées  d'.i!e\,indrin< , 
et  c'est  le  lOU  grave  et  DU  peu  didactique  de  UJ  poésie  morale  qui  domine  : 
l'auteur  s'est  BOnVOM  de  Pibmc.  Dans  d'.iutn g  pièces  recueillies  ailleurs, 
M.  Guillemin  S  essayé  du  chant  et  du  patOme,  et  a  dû  se  souvenir  de 
Bacine.  Quoique  le  caractère  principal  chos  lui  semble  moins  être 
l'onction  que  l'austérité  ,  cette  austérité  pourtant  laisse  a  leur  place  toutes 
les  vertus  évangéliqui  1. 

1   Ji  nlUon, place Sainl-.'indrt  I      .  «!. 

I      I  Util 


•«•«•*•«»«»•*•*•*••«»•»«•*•*»«•«»*  !••-•♦«»«•«» 


UNE 


MAUVAISE  PENSÉE. 


On  remarquait  encore,  il  y  a  dix  ans,  près  de  la  petite  ville  d'Er- 
née,  en  Bretagne,  un  vieux  château  seigneurial  affaissé  sur  ses 
fondemens.  L'une  des  quatre  tourelles  était  tombée,  et  ses  débris 
avaient  servi  à  restaurer  quelque  peu  les  trois  autres.  Les  restes 
d'une  grille  indiquaient  encore  la  place  de  l'ancienne  enceinte.  Fnc 
allée  de  chênes  centenaires  avait  jadis  porté  le  nom  d'avenue; 
mais  le  chemin,  détérioré  par  les  pluies,  n'était  plus  qu'on  fossé 
presque  impraticable.  Ce  respectable  manoir  s'appelait  Antigny. 

Par  une  soirée  d'automne  de  l'année  18:28,  une  jeune  fille,  d'une 
rare  beauté,  ouvrit  une  fenêtre  entourée  de  lierres,  sur  l'une  des 
faces  latérales  du  château.  Cette  fille  était  fraîche  comme  les 
riergefl  princesses  de  Ilignard.  A  sa  taille  mince,  à  ses  doigts  ef- 
filé-,, à  ses  attitudes  élégantes,  on  reconnaissait  le  type  de  ces 
Fraoi  tises  auxquelles  la  nature  a  donné  une  grâce  inimitable  :  elle 
p. h. tirait  inquiète  et  agitée;  \<>us  auriez  aisément  deviné  qu'elle 
attendait  un  amant,  et  qu'il  y  avait  déjà  BUS  passion  dans  ce  jeune 
cœur.  En  effet,  un  homme  arriva  bientôt  en  se  glissant  le  long 
d'une  charmille  épais 

—  Eh  bien!  Edgar,  dit  la  demoiselle,  ayez-vous  quelque  chose 
de  nouveau  ;i  m'apprend  re? 

—  Bêlas I  rien  de  bon.  Vous  le  savez,  je  sois  voué  an  malheurl 
Pouvais-je  croire  que  mon  mauvais  génie  oe  i  edoublerail  pas  d'ef- 

rOMl    ILIll.      JLimr.  •-!•> 


278  REVUE    DE   PARIS. 

forts  pour  me  faire  échouer  cette  fois  encore,  puisque  ma  vie  dé- 
pendait du  succès?  I  >n  sollicitait  pour  moi  une  recette  d'arrondis- 
sement, elle  a  été  donnée  à  un  autre;  mes  espérances  se  sont 
envolées  une  à  une.  Jamais  je  ne  pourrai  sortir  de  ma  médiocrité. 
Vous  seule,  Henriette,  vous  pouvez  n'empêcher  de  iihccwImii 
en  jurant  de  m'aimer  toujours,  et  malgré  tout. 

—  Toujours]  toujours!  mais  au  lieu  de  perdre  un  temps  pré- 
cieux, pourquoi  ne  pas  courir  vous-même  à  l'avis'  Pourquoi  ne 
DM  mit  t  rc  sa  monument  vos  amis,  vos  protecteurs?  On  ne  réus- 
sit point  sans  se  donner  beaucoup  de  peine,  et  vous  ne  faites  que 
de  molles  démarches. 

—  Ii  faudrait  vous  quitter,  Henriette,  et  je  n'en  ai  pas  le  courage  ! 

—  Au  lieu  de  vous  consumer  en  plaintes  inutiles,  il  iaut  courir 
après  la  fortune.  Ce  n'est  pas  ici ,  dans  le  fond  d'une  province,  que 
vous  la  trouverez  :  elle  ne  passera  point  sous  ces  arbres.  Oh  !  que 
ne  suis-jc  un  homme!  Que  n'ai-je,  comme  vous,  la  force  et  la 
liberté  d'agir!  Écoutewnoi,  Edgar.  11  y  a  plus  d'un  an  que  j'ha- 
bite ce  château.  Depuis  six  mois,  au  moins ,  je  vous  répète  sans 
cesse  qu'il  est  temps  de  songer  à  l'avenir,  .le  vous  ai  prédit  ce  qui 
est  arrivé.  .Ma  mère  devait  finir  par  s'effrayer  de  vos  fréquentas 
v  isttes  ;  jamais  elle  ne  i  onsouliiail  à  nous  unir  avant  que  vous  cus- 

une  position  sure:  et  déjà  ,  peut-être,  vous  seriez,  en  bon  che- 
min si  vous  aviez  suivi  mes  conseils.  Aujourd'hui  que  l'entrée  de 
cette  maison  vous  est  fermée  .  I  ien  ne  doit  plus  vous  retenir,  s'il 
est  vrai  que  vous  m'aimiez. 

—  le  Slttrei  bien  vous  prouver  que  je  vous  aime,  puisque  vous 
en  doutez  encore.  Vous  connaîtrez  mon  amour  à  mon  désespoir! 

—  Et  que  feres— vous? 

—  le  me  brûlerai  la  cervelle  au  pied  de  cette  muraille  1 

—  Mais  quelle  étrange  manie  de  se  complaire  dans  le  malheur! 
Eu  vérité,  je  commence  à  le  croire.  Edgar,  nous  verriez  aveerc- 

:  la  destinée  vous  sourire  .  parce  que  ses  f.iv  0OTS  v  oiis  pj  r\ 
<  1 1  du  plaisir  de   l'accuser.  Soyez.  Certain   qu'une   barrière  in- 
surmontable fini:  a  par  se  loi  mer  entre  nous.  Vous  connaissez  ma 
mère,  elle  ne  peut  tarder  à  s'occuper  I  ientAl  de  nie  miner:  elle 

sait  résoudre  et  entreprendre  ;  c'est  pourquoi  elle  réussit.  Son- 

;;rz.  y.  BOB  ami,  dès  qu'elle  aura  en  tète  un   projet  .  les  difficultés 

sei  ont  doublées.  ;  naque  minute  de  retard  nous  cause  un  dommage 


RENTE   DE   PARIS.  279 

réel.  Partez!  je  vous  en  conjure  au  nom  de  mon  amour  !  Demain, 
peut-être  ,  vous  vous  repentirez  de  votre  indécision. 

—  Eh  bien!  je  partirai,  je  te  quitterai,  ma  bien-aimée  ;  mais 
accorde-moi,  cette  nuit,  une  entrevue.  Toi  seule,  tu  peux  me 
donner  le  courage  de  te  fuir.  Permets-moi  de  monter  par  cette 
fenêtre... 

—  Jamais,  monsieur  !  jamais!  Ne  m'en  parlez  plus,  entendez- 
vous  cela?  Jamais,  vous  dis-je!  Ah!  laissez-moi  croire  à  votre 
faiblesse;  soyez,  à  mes  yeux,  un  être  bizarre  plutôt  qu'un  traîne 
et  un  méchant. 

La  jeune  fille  disparut. 

—  Elle  a  raison  ,  murmura  Edgar,  je  devrais  quitter  ce  pays. 
Et  il  s'éloigna  lentement,  la  tète  penchée  vers  la  terre  d'un  air 

accablé. 

Avant  d'apprendre  au  lecteur  ce  qui  suivit  cette  scène,  il  est  né- 
cessaire d'entrer  dans  de  nouveaux  détails.  Non  loin  du  château 
s'était  élevée,  depuis  peu  ,  une  belle  maison  neuve.  Le  propriétaire 
de  cette  maison ,  II.  Puymorel ,  ancien  juge  à  la  cour  royale  de 
Rennes,  ne  cachait  pas  le  désir,  qu'il  avait  depuis  long-temps,  de 
donner  son  nom  à  la  commune,  qu'on  appelait  Antigny,  comme 
le  manoir  délabré.  De  méchoui  avocats  de  la  ville  ,  gens  mal  vus  et 
révolutionnaires,  assuraient  que  la  libéralité  du  seigneur  bourgeois 
pour  les  pauvre^  du  paya  était  due  à  cette  prétention  fée  laie.  Ge 
qui  est  plus  grave  ,  c'est  que  les  langues  médisantes  ont  été  jus- 
qu'à dire  que  IL  Puymorel  avait  acquis  son  énorme  fortune  en  BC 
faisant  vendeur  de  justice,  et  que  le  droit  n'était  pas  écrit  dans  la 
conscience  de  ce  vieillard  en  ternies  ansai  purs  que  sur  les  tables 
de  la  loi;  mais  ou  doit  se  défiel  des  propos  (pie  diète  l'envie,  al 
d'ailleurs  le  vieux  juge  ayant  mmvccu  à  deux  épou-e-,  <on\  enable- 

ment  dotées,  a  dû  mek  eocrafcse  ses  bieni  par  cet  mariages,  qui 

ne  lui  ont  |  as  laissé  d'héritier.  Quoi  qu'il  en  fui,  le  haoaeaa  con- 
tinua de  s'appeler  Antigny,  comme  le  château  ruiné,  parce  que  le 
simple  Mi  clou  accepte  volontiers  un  bienfait,  mais  >aus  changer 
un  iutu  dans  ses  coutumes.  A  lin  d'anéantir  la  puissance  de  60; dé- 
bris aristocratique ,  dont  la  concurrence  l'importunait ,  M.  Puy- 
morel  voulut  en  taire  l'acquisition.  I  n  reste  de  pudeur  fil  rejeter 
.ses  propositions  par  le  maiti  e  de  ce  logis  abandonné. 

Le   vaste  domaine  d'Auligny  appartenait  depuis  long-vmp>   i 

20. 


280  REVUE   DE    PARIS. 

une  rare  de  dissipateurs  qui  l'avaient  réduit  à  quelquos  arpens 
avant  que  la  révolution  vînt  consommer  le  malheur  de  cette  fa- 
mille. Le  dernier  marquis  de  ce  nom  n'émigra  point,  de  sorte  que 
la  restauration  ne  lui  valut  que  des  places,  et  la  mort  ne  lui  laissa 
pas  le  temps  de  relever  sa  fortune.  La  veuve  obtint ,  sur  la  cas- 
s  Hte  du  roi,  une  forte  pension  insuffisante  pour  ses  habitudes  de 
dépense,  et  comme  elle  demeurait  à  Paris,  les  plantes  parasites 
s'étalèrent  à  leur  aise  sur  les  murs  lézardés  du  château.  La  mar- 
quise d'Anti{;ny  tenait  de  la  nature  un  esprit  ferme  et  fécond  en 
expédions,  une  sûreté  de  jugement  qui  approchait  du  génie,  et 
surtout  le  don  précieux  de  la  persuasion.  Elle  avait  juré  de  ren- 
dre au  nom  de  son  mari  l'ancien  éclat  effacé  depuis  un  siècle,  et 
pour  bien  faire  connaître  cette  femme  singulière,  il  est  bon  de 
raconter  le  premier  essai  tenté  pour  atteindre  ce  but  légitime  et  dif- 
ficile. La  marquise  avait  un  fils  et  une  fille.  EQe  s'occupa  de  I  I 
cher  une  femme  rit  lie  pour  ce  fils  qui  venait  à  peine  d'entrer  dan 
vingtième  année.  Elle  jeta  les  veux  sur  l'unique  héritière  d'un  ban- 
quier millionnaire.  Pendant  on  t  oyage  que  fit  le  jeune  comte  d'An- 
tigny ,  la  marquise  déploya  son  étourdissante  affabilité,  pour  i 
blir  une  intimité  entre  sa  famille  et  celle  du  négociant.  Ain  un 
sacrifice  ne  lui  coûta  pour  éblouir  par  les  apparences  du  luxe. 
Afin  de  prévenir  les  soupçons,  elle  proclama  hautement  son  in- 
tention de  ne  s'allier  qu'à  la  première  noblesse  du  royaume,  et 
quand  elle  jugea  les  voies  préparées,  «Ile  rappela  son  fils.  Le 
comte  d'Antigny  obéit  docilement  aux  instructions  maternelles ,  et 

joua  d'autant  mieux  SOU  rôle  ,  qu'il  devint  amoureux  de  l'héri- 
tière. L'habile  marquise  n'eut  pas  même  besoin  d'à  Ireeser  une 
démande,  car  les  parons  de  la  demoiselle  prirent  l'initiative.  Il 
ne  faut  pas  croire  que  Mm  d'Antigny  ait  manqué  à  sa  fierté  par 
un  bas  empressement.  Elle  éleva  mule  difficultés,  demanda  le  loi  - 
sir  de  réfléchir,  et  n'hésita  pas  à  parler  d'une  faillite,  qui  impri- 
mait une  tau  ne  sur  le  nom  du  banquier,  comme  d'un  obstacle  in- 
surmontable. Cependant  elle  se  laissa  fléchir.  Le  contrat  de 
mariage  allait  être  présenté  au  roi,  et  l'aveu  do  mauvais  état  de 

la  fortune  des  d'.\nli;;ny  n'a\ail   fait  qu'exciter  la   ;;en  du 

négociant,  lorsque  le  jeune  comte  mourut  subitement  d'une  fluxion 
de  poitrine.  Ce  dernier  coup  porta  une  atteinte  terrible  au  i  oui 
et  à  la  santé  de  la  marquise.  Elle  voulut  se  retirer  ivm  n  fille, 


REVTE   DE   PARIS.  281 

âgée  de  dix-huit  ans,  dans  son  vieux  château  ,  pour  y  enterrer 
ses  chagrins  et  fuir  ses  nombreux  créanciers.  On  faucha  l'herbe 
des  cours  changées  en  prairies;  on  restaura  les  meubles  vermou- 
lus, et  on  parvint  à  rendre  habitable  la  moitié  des  vastes  pièces 
du  rez-de-chaussée. 

Après  six  semaines  consacrées  au  deuil  et  aux  pleurs,  Mme  d'An- 
tigny  sentit  qu'elle  n'était  point  née  pour  la  solitude.  Elle  essaya 
de  nouer  des  relations  de  voisinage  avec  M.  Puymorel.  Le  juge  se 
montra  bientôt  fort  assidu  dans  ses  visites,  s'imaginant  sans  doute 
que  cette  liaison  pourrait  un  jour  servir  ses  projets  d'envahisse- 
ment. Il  venait  chaque  soir,  ainsi  que  le  médecin  ou  le  curé,  per- 
dre ou  gagner  quelques  fiches  au  reversi,  et  cette  exactitude  di- 
plomatique finit  par  se  changer  pour  lui  en  besoin  impérieux.  II 
répondait  aux  politesses  de  la  marquise  en  donnant  tous  les  di- 
manches un  dîner  d'apparat  où  assistaient  les  notabilités  de  la 
petite  ville  d'Ernée,  à  savoir  :  le  maire  et  ses  adjoints,  le  lieute- 
nant de  gendarmerie,  et  deux  ou  trois  propriétaires  éligiblcs  qui , 
pour  se  préparer  aux  graves  fonctions  de  député,  se  grisaient 
d'une  façon  ponctuelle,  et  n'appelaient  jamais  l'amphitryon  autre- 
ment que  M.  de  Puymorel,  excellent  moyen  de  provoquer  d'autres 
invitations. 

L'un  de  ces  futurs  législateurs  introduisit,  à  ces  réunions,  son 
neveu  Edgar.  Ce  jeune  homme,  ayant  vécu  à  Paris ,  réussit  faci- 
lement à  gagner  les  bonnes  grâces  de  la  marquise.  Le  château 
d'Antigny  lui  fut  ouvert,  et  l'empressement  du  nouvel  habitué  ne 
le  céda  en  rien  à  celui  du  vieux  jnge.  L'âge  et  les  goûts  d'Edgar 
le  rapprochaient  naturellement  d'Henriette.  L'isolement  et  l'inti- 
mité donnèrent  promptement  naissance  à  l'amour.  Peut-être  ces 
enfant  se  seraient-ils  recherchés  au  milieu  des  plaisirs  tumultueux 
de  la  capitale;  doit-on  s'étonner  qu'une  passion  les  ait  unis  lors- 
qu'il», étaient  la  seule  compagnie  l'un  de  l'autre?  La  nature  n'a  pas 
besoin  ,  pour  manifester  son  pouvoir,  que  les  circonstances  lui 
laissent  tant  de  latitude.  Edgar  fréquentai!  à  peine  le  château  de- 
puis deux  mois,  que  déjà  les  jeunes  gens  s'étaient  liés  étroitement 
par  des  sennens.  Les  facilités  du  temps  el  des  localités  auraient 
pu  mettre  en  danger  l'honneur  des  d'Antigny,  si  Henriette  a'ayail 
eu  pou  mi  deroirs  ce  respect  solide  que  l'éducation  ne  donne 
pu  toujours,  et  qui  ne  permet  pas  l'idée  d'une  souillure.  L'inno- 


282  REVUE   DE   PARIS. 

ccnce  porte  en  elle-même  sa  sauvegarde,  quand  elle  est  autre 
chose  que  l'ignorance  de  la  vie. 

Le  regard  sagace  de  la  marquise  ne  tarda  pas  à  \oir  le  mal,  et 
le  remède  ne  se  fit  pas  attendre.  Edgar  reçut  une  lettre  fort  sèche 
qui  lui  interdisait  l'entrée  du  château.  Il  parcourut  les  bois  et  les 
prairies  et  prit  la  nature  entière  à  témoin  de  ses  souffrances, 
comme  si  jamais  l'univers  n'eût  fourni  l'exemple  d'une  infortune 
semblable.  Cependant  l'espoir,  pénétrant  malgré  lui  dans  son  ame, 
l'entraîna  bientôt  sous  les  murs  d'Aniigiiy.  Les  jeunes  tilles  devi- 
nent sans  peine  L'itinéraire  de  leurs  amans  dans  les  excursions  de 
ce  genre;  c'est  pourquoi  Henriette  pleura  plus  volontiers  à  sa  fe- 
nêtre qu'en  aucun  lieu  du  monde.  Nos  jeunes  gens  ne  taiderent 
pas  à  se  voir,  et  il  fut  convenu  entre  eux  que  tous  les  soirs,  au 
coucher  du  soleil,  ils  é< Rangeraient  quelques  mots  seulement,  car 
Henriette  craignait  trop  de  s'exposer  aux  reproches  de  ai  m 
Cefit  de  l'une  de  ces  entrevues  que  le  lecteur  a  été  témoin,  el  il 
avouera  sans  doute  que  nos  explications  étaient  néceisairflf)  a  l'in- 
telligence de  cette  histoire.  Nous  l'introduirons  à  présent  dans  le 
salon  du  château  d'Anti;;ii\ ,  pour  le  faire  assister  à  une  GSM  I  I 
tion  qu'il  lui  importe  d'entendre,  s'il  prend  intérêt  au  sort  de  notre 
héroïne. 

Précisément  à  l'heure  où  Edgar  se  glissai!  le  long  des  charmille». 
la  marquise  venait  de  s'asseoir  dans  un  fauteuil,  au  GOBI  d  une 
cheminée  antique,  où  brillait   un  feu  de  sarment,  In   face  d'elle, 

dans  une  bergère  de  forme  surannée,  se  tenait  un  homme  de  cin- 
quante ans  eo^ron.  Ce  personnage  était  le  lï  ère  de  M'"  d'Anti 
nouvellement  arrivé  au  château,  et  dont   la  pi  é*  me  dispensait 

Henriette  de  la  corvée  du  boston.  On  rappelait  l'oncle  Joseph., 

I  munie  s'il  n'avait  eu  dans  la  famille  que  des  neveux.  La  .simplicité 
de  .son  caractère  en  faisait  un  être  nid  aux  yeux  de  la  manpii.se. 

Suivant  ion  habitude,  h'  bonhomme  s'apprêtait  i  dormii  en  Bot- 
tant de  table,  lorsque  sa  sorar  rompit  le  silence  d'un  ton  qui 
commandait  L'attention. 

—  Je suio curieuse  de  savoir,  monsieur  mon  frère,  ■  roui  roui 
êtes  imaginé  que  je  unirais  mes  jours  dans  (  etta  bit  BQjnu, 

—  Je  n'y  ai  point  réfléchi,  Diarqu  se. 

—  Vous  ne  .1  rien  qui  vaille.  Ecoutai  et  pévettlesrvouat 

Depuis    un   an.    je   mus  enleiinee   ici.    n'ei-,c   pas"   Depuis    un 


REVUE    DE    PARIS.  283 

an,  notre  voisin  M.  Puymorel  vient,  tous  les  soirs  que  Dieu  fait, 
jouer  aux  cartes  avec  nous.  Or,  vous  savez  que  je  n'aime  guère 
les  cartes,  que  je  déteste  la  campagne,  les  provinciaux,  le  silence, 
la  solitude  et  le  repos.  A  mon  âge  et  telle  que  vous  me  connaissez, 
puis-je  m'accommoder  de  vivre  comme  un  curé  de  village,  ou 
comme  vous,  monsieur  mon  frère?  De  bonne  foi,  cela  ne  peut 
pas  durer  ;  ma  patience  et  mes  complaisances  pour  notre  voisin  ne 
doivent  pas  être  perdues. 

L'oncle  porta  sous  son  nez  une  prise  de  tabac,  et  se  redressa 
d'un  air  attentif. 

—  Ne  vous  ai-je  pas  fait  remarquer  vingt  fois,  poursuivit  la 
marquise,  que  les  façons  de  M.  Puymorel  tournent  à  la  galanterie? 
Ne  l'avez-vous  pas  entendu  l'autre  jour  assurer  qu'un  charme  in- 
vincible l'attirait  près  de  nous?  Ne  vous  ai-je  pas  appris  en  confi- 
dence que  cet  homme  souhaite  acquérir  ce  château  plus  que  je  ne 
saurais  convoiter  tous  ses  biens?  Comprenez-vous  maintenant? 

—  Je  comprends,  marquise.  Comment  n'ai-je  pas  songé  que  le 
ciel  a  mis  en  vous  la  fureur  du  changement?  Vous  voulez  con- 
tracter un  second  mariage... 

La  marquise  éclata  de  rire. 

—  Moi!  me  marier!  Perdez-vous  la  raison? 

—  Oh  !  je  sais  bien  que  le  voisin  a  seize  ans  de  plus  que  vous,  et 
que  lea  femmes  de  votre  âge  prennent  volontiers  de  jeunes  époux. 

—  A  l'autre!  Vous  voilà  complètement  égaré.  Suivez  donc  au 
moins  le  (il  de  mes  idées,  si  vous  voulez  sortir  de  ce  dédale.  Il  ne 
s'agit  pas  de  moi ,  mais  de  ma  (ill'\  entendez-vous  bien?  de  ma  lille... 

—  Quoi  !  comment!  C'est  Henriette  que  vous  allez  marier  à  ce 
vieux  podagi  e  ! 

—  Podagre  VOUS-mém  M  guêtres  et  votre  bonnet  de 
noire. 

—  Enfin  e'esl  un  \  ieiuard  ,  et  vous  aurez  le  tout  âge  de  lui  don- 
ner une  mi,.  ,|r  dn-neuf  ans!  ma.  bonne  el  gentille  nièce!  I 
mérite  bien  qu'on  hésite  .1  le  nuire.  l'an  lieu  !  madame,  aaves-voos 
à  quoi  nous  servira  votre  intelligence  dont  \.>u>  ('tes  >i  li«- 1 
causer  le  malheur  de  votre  enfant.  Voilà  mon  opinion. 

—  Notre  opinion  n'a  pas  le  -  n>  commun.  Je  \  eus  donner  à  mon 

Henriette  une  belle  fortune,  un  mari  vieux,  il  et  vrai,  mais  qui 

l'aimera  comme  an  père... 


284  REVUE   DE   PARIS. 

—  Marquise,  vous  ferez  tant  par  votre  manie  de  former  des 
projets,  que  vous  attirerez  pour  jamais  sur  votre  maison  les  pleurs 
et  les  chagrins.  Quand  on  a  une  jeune  et  charmante  fille,  on  prend 
un  gendre  beau  et  bien  bâti.  Morbleu!  agissez  donc  comme  tout 
le  monde. 

i —  I.t  mes  dettes?  Est-ce  vous  qui  les  paierez? 

—  Tenez,  ma  sœur,  voulez-vous  m'en  croire?  Vendez  au  voisin 
votre  chiiteau,  et  non  votre  fille.  Payez  vos  dettes  avec  le  mon- 
tant, et  venez  demeurer  en  Champagne,  dans  ma  petite  maison. 
Je  trouverai  un  mari  pour  ma  nièce... 

—  In  paysan,  n'est-ce  pas?  Non,  monsieur;  je  ne  vous  serai 
pas  à  charge,  et  c'est  moi  qui  me  choisirai  un  gendre.  Votre  mai- 
son! je  n'y  pourrais  pas  vivre  huit  jours.  On  y  éteint  les  chan- 
delles pour  passer  à  table  à  la  clarté  d'un  bougeoir;  on  rallume 
d'antres  lumières  en  arrivant  dans  la  salle  à  manger;  puis  c'est  le 
pain  qu'il  ne  faut  pas  entamer  de  deux  côtés  à  la  fois.  Ces  habi- 
tudes mesquines  me  feraient  mourir. 

—  A  votre  sise,  ma  chère  sœur.  C'est  ainsi  qu'on  atteint  le 
chiffre  de  G, 000  livres  de  rente,  et  qu'on  dort  en  repos  sans  crainte 
des  créanciers. 

—  Mes  créanciers!  Ce  sont  eux  qui  manquent  de  sommeil,  et 
non  pas  moi.  Laissons  cela.  Je  veux  que  ma  fille  >« » i t  heureuse,  et 
par  conséquent  il  faut  qu'elle  soit  riche.  M.  Puymorel  a  pins  <le 
3,000,000  de  biens,  et  la  moitié  en  belles  terres  au  xileil,  mon- 
sieur, l'oint  d'enfans;  rien  que  des  collatéraux  éloignes. 

—  C'est  un  vieux  égoïste.  Qu'a-tri)  besoin  d'une  femme  à  son  .V 

—  Cela  ne  vous  regarde  pas.  Il  est  encore  vert. 

—  Oui,  il  tousse  fort  agréablement. 

—  Tousser  n'est  pas  un  défaut.  Il  aimera  ma  fille,  64  setl  ma- 
gnifique pour  elle.  Il  sentira  la  nécessité  de  la  conduire  à  Paris. 

—  Je  n'eu  suis  pas  en  peine.  Il  sentira  la  nécessité  de  suiv  i  e  \  OS 
avis,  s'il  vent  avoir  la  paix  chez,  lui  ;  mais  si  notre  llrni  icite  vient 

à  aimer  quelqu'un) 

—  Kh  bien? 

—  In  jeune  homme,  un  joli  garçon  qui  lui  fera  la  OOU1  I 

—  Kh  bien? 

—  Eh  bien!  votre  vieux  gendre  pourrait  se  trouver... 

—  Monsieur,  apprenez,  que  la  vertu  de  DM  fille... 


REVCE    DE   PARIS.  283 

—  La  rendra  la  plus  malheureuse  des  femmes,  car  enOn  votre 
Puymorel  a  soixante-neuf  ans. 

—  Eh!  plût  au  ciel  qu'il  en  eût  quatre-vingts!  Henriette  est  assez 
jeune  pour  attendre. 

L'oncle  fronça  les  sourcils  et  passa  une  main  sur  ses  yeux, 
tandis  que  la  mère,  craignant  de  s'être  avancée  trop  loin,  bais- 
sait la  tète  d'un  air  de  confusion.  Il  se  fit  un  silence  d'une  minute. 

—  Voilà  une  vilaine  pensée,  murmura  l'oncle.  Fi!  calculer  ainsi 
sur  la  mort  des  gens! 

Henriette  entra  doucement  dans  le  salon.  La  discussion  animée 
avait  laissé,  dans  les  traits  des  deux  interlocuteurs,  de  légers 
vestiges  qui  n'échappèrent  pas  à  ses  regards  inquiets.  Lorsque  la 
marquise  prit  un  ton  grave  et  solennel  pour  lui  dire  de  s'asseoir, 
un  messager  aérien,  comme  les  jeunes  filles  seules  en  reçoivent, 
souffla  de  sinistres  paroles  dans  l'oreille  d'Henriette.  Elle  s'ap- 
procha en  chancelant,  et  tomba  plus  morte  que  vive  sur  une 
chaise.  Tandis  que  M"'  d'Antigny  s'engageait  dans  les  préludes 
usités  par  les  mères  pour  annoncer  leurs  projets  de  mariage, 
l'oncle  suivait  avec  anxiété  les  progrès  de  la  pâleur  sur  le  visage 
de  sa  nièce.  Enfin,  quand  la  marquise  prononça  le  nom  du  pré- 
tendu, Henriette  s'évanouit. 

—  J'en  étais  sûr,  s'écria  If.  Joseph.  Son  horreur  pour  le  vieux 
mari  est  évidente.  Nous  ne  voulons  pas  de  cet  homme-là  :  nous  ne 
l'épouserons  pas  ;  c'est  une  chose  décidée. 

Le  bon  oncle  éploré,  le  genou  en  terre,  frappait  les  mains 
d'Henriette  en  l'appelant  sa  nièce  chérie.  Dans  ce  moment  un  che- 
val s'arrêta  dans  la  cour,  et  des  pas  bruyans  résonnèrent  sur  les 
marches  du  perron. 

—  Entrez,  docteur,  cria  la  marquise. 

—  Saurez  notre  enfant,  criait  l'oncle  Joseph. 

Le  docteur  découvrit  poliment  sa  tête  chauve  et  déposa  son 

e  chapeau  sur  un  meuble.  Il  tira  ensuite  du  fond  de  sa  poche 

un  flacon  de  sels,  qu'il  porta  sans  se  presser  sous  les  narines  de 

la  jeune  Bile.   Henriette  revint  à  la  vie;  deux  torrent  de  larmes 

happèrent  de  sea  beau  yux.  La  chute  avait  dénoué  ses  che- 

reui  blonds. 

—  Faudra-t-il,  disait  l'oncle,  que  tant  de  beauté  soit  vendue  au 
poidl  de  l'or? 


28G  REVUE    DE    PARIS. 

—  Silence!  interrompit  la  marquise  d'une  voix  terrible. 

On  porta  la  malade  sur  une  ottomane,  et  l'excellent  M.  Joseph, 
reprenant  sa  place  au  coin  du  feu ,  tira  son  bonnet  sur  ses  yeux  en 
poussant  de  gros  soupirs. 

Le  docteur  levant  avec  onction  sa  main  droite,  et  unissant  le 
pouce  à  l'index,  commem  a  une  dissertation  sur  les  crises  ner- 
veuses qui  agitent  les  jeunes  filles  à  l'âge  delà  puberté;  M  dm  la 
marquise  n'écouta  pas  un  mot. 

—  Le  véritable  remède  à  ces  légères  indispositions,  poursuivait 
l'homme  de  la  faculté,  c'est  le  mariage. 

—  Le  mariage!  s'écria  l'oncle;  vous  entende/,  madame?  ni 
je  ne  pense  pas  que  le  docteur  propOOB  -, .(dément  eomme  reniedt 
la  cérémonie  nuptiale,  et  c'est  tout  ce  que  vous  voulez  offrir  à 
notre  Henriette. 

—  Je  vous  prie  de  garder  vos  fines  remarques  pour  vous,  mon 
frère. 

—  Est-il  question  d'un  établissement  pour  mademoiselle  votre 
fille?  demanda  le  médecin. 

—  Je  vous  ferai  mes  confidences  dennrn.  do(  leur.  Avez-\  ou-  i 
à  Puymorel  ce  matin? 

—  J'y  vais  tous  les  jours.  Votre  voi-in  jouit  d'une  santé  par- 
laite,  et  paraît  attendre  avec  une  assurance  qui  m  étonne  une 
époque  fort  dangereuse  pour  les  membres  de  sa  famille.  Il  m'a 
même  annoncé  qu'il  délire  se  remarier,  et  je  n'y  vois  point  d'ob- 
stacle, si  ce  n'est  que  le  mariage  I  des  ineonvéniens. 

—  Eli!  de  quelle  époque  dan^'-reuse  parlez-vous,  doeleur? 

—  Vous  n'ignorez  point,  madame,  que  M.  PuymONl  t>  perdu 
quatre  frères;  ils  sont  tons  mortfl  Y  la  lièvre  bilieuse  à  l'âge  de 
soixante-dix  ans.  Cette  maladie  est  fort  difficile  à  dompta  (liez  les 
vieillards,  et  cette  année  soixante-dixième  est  ,-elle  de  la  dernière 
révolution  clvmalérique  amenée  par  les  multiples  du  nombre  sept. 
Les  deux  frères  aînés  de  votre  voisin  ont  passé  par  les  m. mis  ,| 
feu  mon  père,  docteur  en  médecine  comme  moi,  M  de  plus  \ 
dans  les  sciences  physiques,  mathématiques  et  autres. 

—  Revenez  à  la  lie\  re  bilieuse,  je  \  mis  prie. 

—  La  fièvre  bilieusea  donc  enle\ .  i  m  deux  frèi  es  en  un  tourne- 
main, malgré  les  efforts  de  la  médecine,  qui  pourtant  sont  tout- 
puissans  lorsqu'ils   réussissent,  comme  vous  savez.  Quant  aux 


REVCE   DE    PARIS.  287 

deux  autres  frères,  je  pais  vous  en  parler  plus  sciemment  encore, 
puisque  je  les  ai  assistés  jusqu'au  dernier  moment.  Ils  étaient  nés 
tous  deux  en  novembre ,  et  chose  merveilleuse,  ce  fut  en  novembre, 
à  trois  années  d'intervalle,  qu'ils  furent  attaqués  de  ce  mal,  pré- 
cisément à  l'âge  de  soixante-dix  ans,  comme  j'ai  eu  l'honneur  de 
vous  le  dire.  J'aurais  sauvé  le  premier  par  l'acétite  ammoniacal 
dont  j'attendais  les  effets  les  plus  heureux,  si  les  symptômes  pu- 
trides n'étaient  venus  compliquer  la  maladie.  Le  second  vivrait 
encore ,  grâce  au  tartrite  de  potasse ,  si  un  flux  de  ventre  ne  s'était 
jeté  à  la  traverse  :  cela  est  incontestable;  aussi  je  garantis  d'a- 
yance  à  H.  Puymorel  une  guérison certaine  et  rapide  parla  gelée 
de  corne  de  cerf  et  le  tartre  stibié. 

Les  yeux  de  la  marquise  brillèrent  d'un  éclat  singulier.  Elle 
songeait  à  la  face  jaune  du  prétenlu,  à  son  âge  avancé,  à  l'im- 
puissance de  la  nature  dans  un  corps  usé,  à  la  sottise  et  à  l'igno- 
rance du  docteur:  puis  elle  se  tourna  vers  sa  fille,  et  ne  trouvant 
sur  ce  visage  défait  que  1a  tristesse  et  l'abattement,  elle  courut 
embrasser  Henriette. 

—  Console-toi,  mon  enfant,  dit-elle  avec  plus  de  tendresse 
qu'elle  n'en  témoignait  d'habitude,  je  connais  tes  soucis;  tu  ap- 
prendras aussi  les  miens,  et  nous  pourrons  être  heureuses  toutes 
deux. 

—  Vous  renoncerez  donc  à  vos  projets?  demanda  l'oncle  à  voix 
basse. 

—  J'y  tiens  plus  que  jamais. 

—  Eh  bien!  je  ne  voudrais  souhaiter  de  mal  à  personne;  mais 
s'il  faut  que  ma  nièee  épouse  par  force  un  vieillard,  puisse  la  Gèvre 
bilieuse  lui  rendre  bientôt  sa  liberté! 

En  voyant  l'honni-  M.  Joseph  hn-nêoM  donner  accès  à  la  mau- 
pensée,  l.i  iniquité  fit  un  sourire  dtabofiqoe  et  entraîna  sa 
fille  hors  du  salon. 

—  Qm  v.Mit  dire  ceci?  murmura  le  docteur.  Hl  m  pirlent  à 
31e.  Jo  croû  que  c'est  un  m 

Henriette  d'Anti  ; ny  étal  mu-  d>  -  réatlHBfl  MOI  défense, 
qu'il  serait  facile  fie  rendre  heurt  (qu'on  roh  d'ordinaire 

sacrifiées  par  la  domination  de  cero-U  même  qui  sont  respon- 
sables Ae  hstm  Boofl  i  conaéqueuimeiil  delenn  lirai 
I)an>,  les  familles  oii  I  ut  et  d'ambition  pas- 


288  REVCE    DE    PARIS. 

sent  en  première  ligne,  ces  êtres  délicats  ne  jouent  que  trop  sou- 
vent le  rôle  de  victimes.  On  les  consulte  à  peine  dans  les  affaires 
qui  décident  de  leur  avenir;  puis,  on  les  jette  tout  à  coup  sans  <  \- 
périence,  la  tête  faible  et  le  cœur  malade,  parmi  les  écueils  du 
monde. 

Henriette  connaissait  trop  sa  mère  pour  oser  former  un  plan  de 
résistance.  La  seule  pensée  des  scènes  et  des  persécutions  de 
toutes  sortes  qu'elle  aurait  à  souffrir  la  remplissait  de  terreur. 
Aussi,  comme  font  la  plupart  des  jeunes  filles,  elle  se  bornait  à 
pleurer  amèrement,  à  implorer  le  secours  du  ciel,  et  à  laisser 
aller  les  choses.  La  marquise,  habituée  a  vaincre  la  volonté  des 
autres,  avait  pesé  dans  ses  balances  l'amour  d'Edgar  pour  sa  fille, 
et  n'avait  point  regardé  cet  attachement  comme  une  difficulté  sé- 
rieuse; pourtant  les  pleurs  d'Henriette  lui  donnèrent  de  l'inquié- 
tude. 

—  Calme-toi,  mon  enfant,  dit-elle  avec  bonté;  c'est  pour  ton 
bonheur  que  j'ai  travaillé;  c'est  ton  bonheur  seul  que  je  désire. 
Prends  seulement  le  temps  de  réfléchir;  ne  brusquons  rien.  Mon 
Dieu!  j'ai  bien  peu  d'années  à  vivre,  il  faut  au  moins  que  pendant 
mes  derniers  jours,  je  te  voie  tranquille  et  joyeuse,  .l'aurais  voulu  te 
laisser  une  fortune.  Nous  en  causerons  demain.  Dors  paisiblement, 
et  compte  sur  la  tendresse  de  ta  mère. 

En  rentrant  au  salon,  M"'   d'Antigny  trouva  la  compagnie  quo- 
tidienne. M.  Puymorel  était  debout  à  la  cheminée.  Le  lecteur  Pau- 
rail  désigné  sans  peine  au  milieu  d'une  réunion  plus  nombre 
11  portail  la  culotte  COUrte  et  les  bas  de  BOÎB,  les   souliers  à  lai 

boucles,  le  gilet  reste,  du  linge  d'une  blancheur  éclatante  et  an 
jabot  empesé;  d'énormes  bagues  surchargeaient  ses  doigts;  la 
poudre  égalisait  les  teintes  de  gea  cheveux  gris  encore  fournis  sur 
l'occiput,  et  dont  il  relevait  les  mèches  indociles,  ce  QUI  lui  don- 
nait de  profil  quelque  ressemblance  avec  un  oiseau  effarouché. 
Ses  petits  yeux  avaient  de  la  vivacité;  les  rides  nombreuses  d< 

figure  se  combinaient  de  façon  à  loi  nier  un  soin  ire  de  satisfaction. 
et  s'il  avait  eu  la  bouche  moins  dégarnie  et  la  peau  d'un  jaune 
moins  maladif,  oo  l'aurait  pris  pour  un  vieillard  asses  robuste  S 

taille,  quoique  informe,  à  cause  de  l'ampleur  incompréhensible  de 
SI  -  habits,  était  droite.  Ses  mollets,  trop  haut  pi. nés,  attestaient 
que  la  culotte  n'était  pas  chei  lui  une  prétention,  mais  une  an- 


REVUE   DE  PARIS.  289 

cienne  habitude  magistrale.  Sa  voix  était  claire  et  saccadée.  Il  ai- 
mait la  plaisanterie,  marchait  à  petits  pas  en  tendant  le  jarret,  et 
se  piquait  d'une  politesse  raffinée  à  l'égard  du  beau  sexe. 

—  Belle  dame,  dit-il  en  baisant  les  doigts  de  la  marquise, 
qu'ai-je  appris"?  La  santé  de  votre  adorable  Glle  vient  de  recevoir 
une  atteinte? 

—  Ce  n'est  rien,  mon  voisin,  rien  que  l'effet  de  l'émotion  et  de. 
la  surprise.  Mais  venez  près  de  cette  fenêtre,  et  parlons  bas,  je 
vous  prie.  J'ai  annoncé  la  nouvelle  à  mon  enfant.  La  pauvre  pe- 
tite s'est  sentie  toute  bouleversée.  On  ne  s'accoutume  pas  tout  de 
suite  à  l'idée  <iu  mariage. 

—  Ehl  j'ai  ouï  dire  que  le  seul  mot  d'hymen  faisait  naître  la  joie 
et  le  sourire  chez  les  jeunes  lillcs. 

—  Sans  doute,  monsieur;  on  désire  de  tout  son  cœur  se  marier, 
et  puis  on  pleure  quand  on  voit  le  jour  approcher.  Les  Gllcs  sont 
faites  ainsi. 

—  Larmes  de  fiancée  et  pluie  du  matin...  Eh!  eh!  vous  savez, 
voyons,  belle  marquise  :  n'existc-t-il  aucun  obstacle? 

—  Aucun,  mon  cher  voisin.  Je  connais  mon  Henriette.  C'est  ta 
docilité,  la  candeur  même.  Son  cœur  m'est  ouvert,  et  je  vous  le 
dis  en  confidence  :  au  fond,  elle  est  ravie  de  devenir  une  dame. 

—  Puis-je  annoncer  publiquement  mon  prochain  bonheur? 

—  Assurément,  et,  si  vous  m'en  croyez,  nous  brusquerons  les 
choses.  Pour  éviter  les  discours  et  commérages,  nous  publierons 
les  bans  sur-le-champ. 

—  C'est  cela.  On  apprendra  la  nouvelle  quand  tout  sera  près  de 
linir.  Demain,  à  midi,  je  vous  amène  le  notaire  ;  nous  signons  notre 
contrat,  et  je  vole  aussitôt  chez  les  autorités  municipales.  Vous  1 

■■/.,  je  donne  à  ma  jeune  épouse,  pour  en  jouir  après  ma  mort, 
>i  je  n'ai  point  d'enfuis,  ma  fortune  entière. 

—  S'il  s'agissaii  de  moi,  je  m'opposerais  à  tant  de  générositi  . 
niais  pour  ma  fille... 

—  .l'aurai  quelque  petit  arrangement  à  vous  proposer  relative- 
ment a  votre  château. 

—  Le  château  est  à  rous;  il  n'j  a  pas  d'autre  arrangement  à 
adre  que  celui-là.  Croyez- tous  qu'une  d'Antigny  se  mari 

-  dot?  Ce  serait  la  première  fois  depuis  trois  siècles.  Nom 
sommes  pas  riches,  monsieur,  mais  nous  avons  de  la  Gerté.  Ce- 


290  REVUE    DE    PARI  s 

ruines  sont  tout  ce  que  je  possède.  Vous  en  aurez  la  clé  le  jour 
même  de  la  cérémonie.  Je  vous  avertis  seulement  qu'elles  sont 
grevées  d'hypothèques  considérables. 

—  Ceci  me  regarde,  belle-mère;  nous  n'aurons  point  de  dit. 
rend,  je  le  vois.  Je  serai  seigneur  de  Puymorel  et  d'Anti;;ny,  mais 
vous  régnerez  sur  le  maître  de  ces  deux  domaines;  votre  famille 
est  désormais  la  mienne  et  ma  maison  la  voir-  .  Aurons  mainte- 
nant aux  moyens  de  ramener  sur  1<>-  jonca  de  votre  céleste  fille  les 
roses  effacées  par  les  lis.  Demain,  à  son  réveil,  elle  recevra  un 
petit  présent  qui  réjouira  son  tendre  cœur.  Je  parle  des  diamaiis 
de  ma  dernière  épouse,  une  digne  et  bonne  femme.  Elle  mourut . 
il  y  a  vingt  ans,  d'une  élépliantiasis.  à  la  fleur  de  son  à  ,-■.  Le 
temps  calme  bien  des  douleurs.  Je  voulais  la  suivre  dam  la  tombe, 
et  aujourd'hui  je  convole  en  d'antres  noces.  Mais  bannissons  les 
tristes  souvenirs,  puisque  le  ciel  nous  offre  d'heureux  jour-. 

—  Vous  avez  raison,  mon  cher  voisin,  ne  pensons  qu'au  bon- 
heur de  vivre  dans  l'union  et  la  paix. 

M.  Puymorel  baisa  derechef  les  doègtfl  de  sa  futuie  belle-mère. 
L'oncle  Joseph  et  le  ■ftlwil  s'étaient  assis  devant  la  lable  de  jeu; 
on  se  mit  au  boston.  Malgré  l'intérêt  de  cette  partie,  le  lecteui 
nous  saura  gré  de  lui  en  épargner  les  détails.  Non*  lui  dirons  m* 
l-'inent  que  le  prétendu  d'Henriette  eut  lei  nonnenil  et  I- ■  ■ 
prolits  de  la  séance.  Aussitôt  que  la  pendule  marqua  neuf  heures, 
une  lourde  berline  emporta  le  galant  voisin,  et  le  docteur  enfour- 
cha son  cheval.  A  dix  heures  précises  tout  ce  monde  était  coin  lie. 
<>n  s'endormit  prompiement  à  I'uymorel ,  et  les  .lus 

doux  bercèrent  jusqu'au  matin  le  fortuné  -  i  tii  -  .  tandis  qu'on 

passa  la  nuit  entière  dans  l'agitation  au  château  d'Anliguv. 

Le  lendemain,  dès  la  pointe  du  jour,  la  marquise  entra  dans  |,, 
chambre  de  n  fille.  Henriette  était  déjà  debout;  elles  se  I-  ;  ii liè- 
rent toutes  deux  avec  hésitation,  comme  si  chacune  d'elles  eût 
craint  également  de  s'expliquer  ci  île  voir  prendre  la  parole  à  l'autre. 

Si  Henriette  avait  osé  s'ouvrir  la  première  et  Wwn-  Y.wvu  des 
■ennemi  qui  la  liaient  à  Edgar,  peut-être,  une  fois  en  in- 

rait-elle  trouve  le  courage  n-  -  essaire  i>our  résister  ,1  h  manp. 
mais  la  mère  prit  l'initiative  d'un  ton  si  impérieux  et  d'un  I 
certain  de  trouver  de  la  docilité,  que  la  pau\re  Henriette  M 
■COtit  par  II  loi- 1  de  lutter  (  outre  une  votante*  si  foi  le. 


REVUE   DE   PARIS.  291 

Mroc  d'Antigny  parla  des  folles  visions  des  filles  qui  s'imaginent 
voir  partout  des  héros  de  romans,  et  se  laissent  abuser  par  de 
jeunes  fats.  Elle  assura  qu'elle  avait  trop  bonne  opinion  d'Hen- 
riette pour  penser  qu'il  pût  s'élever  de  son  côté  des  obstacles  à  un 
mariage  qui  ferait  l'envie  de  toutes  les  familles.  Elle  avoua  en 
outre  que  le  mauvais  état  de  ses  affaires,  les  poursuites  de  ses 
créanciers  ne  permettaient  ni  un  refus,  ni  un  retard  ;  que  si  le  con- 
trat n'était  pas  signé  le  jour  même,  elle  serait  exposée  à  voir  ses 
propriétés  saisies,  et  qu'une  pareille  catastrophe  la  mènerait  au 
tombeau.  Elle  pria  Henriette,  dans  le  cas  où  elle  éprouverait  de 
la  répugnance ,  de  ne  pas  s'en  effrayer,  et  de  s'en  rapporter  à  la 
prudence  maternelle. 

—  Votre  obéissance,  ajouta  la  marquise  d'un  ton  plus  doux  , 
sera  récompensée  plus  tard.  Vous  perdrez  un  jour  votre  mère  et 
votre  mari.  Il  serait  affreux  de  désirer  la  mort  de  celui  qu'on 
épouse,  mais  on  doit  la  prévoir.  Votre  liberté  vous  sera  rendue. 

—  Ah!  madame,  cette  arrière-pensée  serait  criminelle! 

—  Sans  doute,  ma  fille.  Cependant  il  faudra  bien  que  vous  nous 
surviviez  à  tous  deux;  c'est  à  nous  d'y  sunger.  Ce  mariage  n'est 
donc  réellement  qu'une  adoption. 

—  Hélas!  pourquoi  n'est-ce  pas  une  adoption  et  non  un  maria;;*? 

—  Le  bon  vieillard  a  de  l'amour  pour  vous.  Il  faut  bien  opter 
entre  une  rupture  ou  un  consentement.  Prenez  courage,  Henriette; 
vous  aurez  plus  tard  ce  que  votre  cœur  a  désiré.  Les  années  amè- 
neront d'autres  chagrina,  suivis  d'un  bonheur  plus  complet.  Ce 
serait  folie  que  de  ne  pas  vouloir  admettre  comme  certain  l'arrêt 
que  les  lois  invariables  de  la  nature  doivent  prononcer. 

Henriette  pencha  tristement  la  tète  sur  son  épaule  et  tomba  dans 
la  rêverie.  La  mauvaise  pensée  sortie  du  cerveau  machinateur  de 
la  marquise  voltigeait  à  L'eatonr  d'elle  ,  sans  pouvoir  se  poser  sur 
front  où  respiraient  l'innocence  al  la  bonté.  Après  de  vains  ef- 
forts pou:  >'y  arrêter,  I  oiseau  Lugubre  fit  le  tour  de  la  chambre, 
al  retourna  sa  blottir  dans  son  gtte. 

Pendant  qu'elle  achevait,  en  pleurant,  sa  toilette,  Henriette 
n  •<  ut  les  (li.inii  ti  s  i  avoyéf  par  le  prétendu.  EkUU  ce  uniment ,  ICS 

bras  étaient  nus  et  ses  épaules  découvertes.  La  marquise  attacha 

bracelets ,  plat  B  dans  les  cheveux  le  diadème  ,  et  passa  le  col- 
lier autour  du  cou.  Elle  s'écria  que  jamais  sa  fille  n'avait  été  si 


292  REVCE    DE    PARIS. 

belle  ,  et  s'extasia  sur  la  magnificence  du  présent  ;  mais  les  larmes 
continuèrent  à  couler,  et  les  diamans  précieux  en  furent  inondés. 

Cependant,  lorsque  midi  sonna,  Henriette,  parée  avec  une  re- 
cherche inaccoutumée,  avait  séché  ses  beaux  yeux.  Le  futur  époux 
entra  suivi  du  notaire  et  du  médecin ,  qui  devait  signer  comme 
témoin. 

Après  les  premiers  complimens,  dans  lesquels  M.  Puymorel  as- 
sembla les  fleurs  les  plus  pures  de  sa  galanterie  surannée ,  on 
s'assit  en  cercle  autour  d'une  table,  et  le  notaire  lit  lecture  du 
contrat.  Il  y  était  stipulé  que  le  mari  donnait  à  sa  jeune  épouse 
quarante  mille  livres  de  rente  en  toute  propriété,  que  le  reste  des 
biens  appartiendrai!  aux  enfans,  à  naître  de  cette  union,  à  leur 
majorité;  qne  dans  le  cas  où  répoux  viendrait  à  décéder  sans  laisi 
d'héritier  direct,  la  fortune  entière  resterait  à  sa  femme  au  pré- 
judice  des  collatéraux.  La  marquise  abandonnait  à  son  gendre  la 
propriété  du  château  d'Antigny  et  de  ses  dépendances  ,  à  la  con- 
dition que  l'époux  purgerait  les  hypothèques.  M.  Puymorel,  de  son 
propre  mouvement,  connaissant  les  embarras  de  sa  belle-mère, 
lui  accorda  une  pension  riagère  de  «ii\  mille  francs,  afin  qu'elle 
ne  fût  pas  obligée  de  vivre  chez  sa  fille,  si  elle  désirait  un  jour 
s'en  séparer.  L'oncle  Joseph,  étourdi  par  cette  générosité  mer- 
veilleuse,  commençait  à  dérider  ses  muscles  faciaux,  et  regardait 
d'un  air  moins  farouche.  Le  médecin  86  frottait  les  yeux  poui 
s'assurer  que  ce  n'était  point  un  rêve,  et  Henriette  soupirail 
en  songeant  à  la  pauvreté  d'Edgar.  Le  moment  décisif  arrivé,  la 
marquise  serra  le  bras  de  sa  fille,  tandis  que  le  gendre  apposait 
son  nom  au  bas  du  contrat;  Henriette  signa  en  tremblant,  mais 
elle  signa ,  et  d'une  écriture  plus  lisible  qu'il  n'était  né)  i  tsaire.  La 
plume  passa  ensuite  de  main  en  main  :  l'acte  se  trouva  complet  et 
valable.  On  causa  longuement  des  préparatifs  da  mariage,  puis 
l'heureux  époux  se  leva  pour  procéder  aux  démarches  à  Eure  près 
des  autorités.  Il  obtint,  en  partant,  la  permission  de  déposer  un 
tendre  baiser  sur  la  j  tue  de  son  adorable ,  et  prit  pour  un  sourire 
la  contraction  douloureuse  des  traits  d'Henriette  .  parce  que  tOUS 

les  mouvemens  de l'ame  donnent  une  expression  gracieuse  à  un 
frais  et  beau  visage. 

Il  restait  encore  une  tâche  pénible  à  remplir  pour  notre  héroïne, 
celle  d'informer  son  amant  des  évènemens  de  la  matinée.  Ne  H 


REVUE   DE   PARIS.  293 

sentant  pas  assez  sûre  d'elle-même  pour  s'exposer  à  des  reproches, 
elle  prit  le  parti  d'écrire ,  dans  les  plus  grands  détails ,  ce  qui  ve- 
nait d'arriver.  Elle  annonçait  sa  résolution  de  mettre  fin  aux  en- 
trevues habituelles,  en  suppliant  Edgar  de  ne  jamais  chercher  à 
la  revoir,  d'un  ton  ferme  et  tendre  à  la  fois,  qui  devait  produire 
un  effet  différent  de  celui  qu'elle  en  attendait.  Elle  ne  cachait  pas 
son  intention  bien  arrêtée  de  bannir  de  sa  pensée  les  souvenirs 
capables  de  l'ébranler  dans  ses  nouveaux  devoirs;  mais  il  était 
aisé  de  comprendre  qu'elle  n'y  réussirait  pas  sans  beaucoup  de 
peine,  et  ses  expressions  révélaient  les  angoisses  d'une  ame  qui 
ne  se  croyait  pas  certaine  de  guérir.  Il  est  rare  que  le  but  proposé 
ne  soit  pas  manqué,  lorsqu'une  femme  laisse  entrevoir  combien  il 
lui  en  coûte  de  donner  des  injonctions  de  ce  genre;  aussi  Henriette 
aurait-elle  pu  se  dispenser,  en  terminant  sa  lettre,  d'exhorter  l'a- 
mant, si  doucement  repoussé,  à  ne  pas  se  laisser  abattre  par  la 
douleur,  carde  nouvelles  espérances  se  glissèrent  aussitôt  dans  le 
cœur  d'Edgar.  Cependant  les  efforts  du  jeune  homme  pour  ob- 
tenir une  dernière  entrevue  furent  inutiles.  Il  rôda  vainement  à 
l'heure  accoutumée  sous  les  murs  du  château;  la  fenêtre  d'Hen- 
riette demeura  fermée.  Plus  de  quinze  jours  s'écoulèrent  ainsi. 

Grâce  à  l'habileté  delà  marquise,  le  vieux  prétendu  ne  s'était 
pas  aperçu  des  soucis  et  de  la  répugnance  de  sa  fiancée.  La  veille 
du  matin  fixé  pour  la  célébration  du  mariage,  Henriette,  retirée 
dans  sa  chambre,  soupirait  devant  sa  parure  de  noces.  Les  tou- 
relles d'Antigny  se  perdaient  dans  le  brouillard  d'automne,  et  la 
nuit  était  profonde.  Une  échelle  fut  posée  sans  bruit  contre  les 
pierres  couvertes  de  mousse,  et  Edgar  se  trouva  tout  à  coup  en 
face  de  son  infidèle. 

—  Henriette  !  vous  vous  étiez  donc  trompée  en  croyant  m'aimer? 
Celte  erreur  n'empêchera  paa  votre  fortune,  niais  elle  me  coûtera 
l.i  \  ie.  Ne  \  ou,  effraye!  pas;  je  ne  suis  pas  venu  pour  m'opposer  à 
votre  mariage;  j'ai  voulu  vous  parler  une  fois  encore  avant  de 
vous  donner  la  satisfaction  que  vous  désires.  Nous  serons  bientôt 
séparés  irrévocablement.  Afin  que  rous  n*aj  es  plus  à  craindre  mes 
poursuites  et  que  \ous  puissiez  dormir  en  paix  ,  je  saurai  me  con- 
damner à  l'immobilité.  Ces!  un  adieu  étemel  que  je  viens  vous  faire. 

—  Edgar,  soyez  doue  au  moin>  de  bonne  foi  dans  votre  déses- 
poir. Je  vous  connais  :  si  quelque  raison  devait  soutenir  no5  me- 

TOME  XLIII.     jlih.it.  -1 


294  REVUE    DE    PARIS. 

chantes  intentions  contre  vous-même,  ce  serait  la  certitude  de  me 
laisser  malheureuse  pour  toujours.  Ne  feignez  pas  de  L'igBtMi .  je 
vous  aimais,  et,  je  puis  vous  le  dire  aujourd'hui  pour  la  derai 
fois,  je  vous  aime  encore.  Je  m'étais  préparée  i  n  lister  aux  me- 
naces de  ma  mère,  je  n'ai  pas  eu  de  force  contre  ses  prières.  11 
est  déplorable  que  mon  malheur  entraine  le  vôtre:  mais  ai-je  be- 
soin de  vous  apprendre  que  je  ne  puis  avoir  d'amour  pour  et-  \  ieil- 
lard?  Vous  êtes  généreux,  Edgar,  vous  vivrez  pour  ne  pas  ache- 
ver de  détruire  mon  repos,  pour  que  je  vive  moi-même... 

—  Ah!  je  vivrai,  si  tu  le  veux,  si  tu  me  promets  de  garder  ton 
amour  au  fond  de  ton  cœur  et  de  ne  pas  chercher  à  le  vaincre. 

—  Ne  l'espérez  pas.  1  ne  lois  mariée,  j'accomplirai  de  mon  mieux 
les  devoirs  qui  me  seront  imposés.  Il  faut  que  je  reste  en  paix  avec 
ma  conscience.  Demain  nous  serons  séparée  à  jamais. 

—  Ce  n'est  pas  ainsi,  reprit  Edgar,  que  vous  me  rendrez  le  dé- 
sir de  vivre. 

—  Je  vous  dois  la  vérité,  mon  ami. 

—  Eh  bien!  puisque  mon  sort  Sel  décidé,  le  plus  i <"» t  sera  II 
mieux.  La  mort  va  vous  délivrer  de  \  os  liens,  ii  i .  à  l'instant  même. 

Edgar  lira  de  sa  poche  un  pistolet  qu'il  déposa  sni    la  (abl<     S 
yeux  brillaient  d'un  éclat  sinistre;  la  douleur  avait  en  lui  une  gl 
pai -liculière,  et  sa  figure  offrait  une  belle  image  du  désespoir.  Hen- 
riette se  jeta  au  cou  de  son  amant  : 

—  El  moi?  s'éeria-t-elle  ,  n  .is-tu  pas  apporté  une  arme  pour  me 
mer?  Tu  ne  quitte!  as  pas  ce  monde  sans  moi  :  le  chagrin  m'empor- 
terait bientôt;  il  vaut  mieux  que  nous  partions  ensemble, 

—  Vous-n']  pentes  pas,  Henriette;  et  votre  fortune?  al  rôtie 
mère  .  qui  poui  rail  avoir  de  rembarras  à  pt]  ar  ses  cri  an<  iei  1 1 

—  nh!  je  pouvais  mire. le  sacrifice  de  ma  jeunesse;  mais  loi, 

je  ne  pois  te  donner.  .1  aime  mieux  causer  la  ruine  de  ma  famille 

que  ta  mort  le  renom  irai  à  ce.  mariage;  aussi  bien,  je  n'avais 

jamais  pu  me  défendre  de  t'ainur. 

Le  jeune  ho  ni  nie  sentait  contre  SOU  COUT  celui  de  cette  i  ha  r  m  a  nie 
lille.  11  soutenait  cette  taille  ravissante  abandonnée  entre  ses  mains, 
dans  un  clan  passionné;  mais  Edgar  n'aurait  pas  su  abuser  de  tels 

avantages,  ai  utiliser  lâchement,  an  profil  des  sens,  les  mouve- 
ment impeliieuv  de  lame,  dépendant  I  cite  situation  pouvait  dr\c- 

nir  dangereuse,  l  n  incident  abrégea  la  scène.  L'oreille  vigilante 


REVUE    DE   PARIS.  295 

de  la  marquise  avait  entendu  un  bruit  inaccoutumé  dans  la  chambre 
d'Henriette.  >"os  amans  furent  troublés  par  l'arrivée  de  la  mère. 

—  Ouvrez,  ouvrez!  cria-t-on  en  frappant  à  la  porte. 
Edgar  disparut  lestement  par  la  fenêtre. 

—  Vous  venez  à  propos,  ma  mère ,  dit  la  jeune  fille  avec  exal- 
tation. C'était  lui!  Edgar  était  là  ;  il  veut  se  tuer.  Mon  mariage  est 
impossible;  vous  ne  pouvez  désirer  la  mort  de  ce  jeune  homme.  Je 
l'aime,  vous  le  savez,  je  ne  lui  survivrais  pas. 

La  marquise  mordait  ses  lèvres  en  silence  et  laissait  couler  le 
torrent ,  afin  de  préparer  ses  batteries  pour  cette  nouvelle  attaque. 
Le  pistolet  oublié  sur  la  table  frappa  ses  regards.  Elle  s'en  saisit . 
et  feignant  de  l'examiner  minutieusement,  introduisit  la  baguette 
dans  le  canon,  au  grand  effroi  de  sa  fille. 

— 11  veut  se  tuer?  disait  la  mère  en  procédant  à  cette  opération. 
Il  se  serait  tué  tout  à  l'heure? 

—  Rien  n'est  plus  certain,  madame. 

—  Et  c'est  sans  doute  avec  cette  arme  qu'il  aurait  attenté  à  ses 
jours? 

—  Avec  cette  arme;  vous  le  voyez,  j'ai  failli  être  cause  d'un  crime. 
La  marquise  haussa  les  épaules,  et  prit  un  ton  sévère. 

—  Ma  fille,  ce  jeune  homme  est  un  poltron  ou  un  corrupteur, 
-  t  vous  êtes  une  dupe.  Ce  pistolet  n'est  point  chargé.  On  ne  se  tue 
pas  ainsi,  croyez-moi.  On  se  joue  par  ce  moyen  de  la  sensibilité 
des  filles  sans  expérience.  On  les  trouble  par  la  menace  d'une  ca- 
tastrophe. Malheur  à  celles  qui  ne  consultent  pas  leur  mère,  dont 
la  prudence  et  la  connaissance  du  monde  doivent  les  préserver  des 
dangers]  <>n  abuse  de  leur  faiblesse;  on  les  dé>honore;  on  se 
vante  partout  d'un  infâme  triomphe.  Allez,  séchez  vos  larmes;  j'ai 
eu  voti  :  j'ai  vu  aussi  de  jeunes  cavaliers  poser  élégamment 
le  pistolet  sur  leur  front,  .le  demeurais  impitoyable,  et  pourtant 
je  n'ai  de  nia  \i<-  Cltué  une  blessure  légère.  Hassurez-vous  ;  dor- 
mez tranquillement .  et  si  le  ilrûle  veut  recommencer  ces  pitoya- 
ble (Minedies,  je  vous  ordonne  de  le  fuir  et  de  courir  pi  es  de 
moi.  Bonsoir,  mon  enfant;  occupez-vous  de  pensées  plus  séi  iev 
Demain  vous  teroi  âne  dame ,  la  maîtresse  d'une  fortune  consh- 
déraMe,  bientôt  peut-être  une  bonne  mère  «le  ranrilfe   S       ez  à 

• .  et  non  plus  a  de  folles  idéi  i,  1  p  me  pardonnables  aux  filles 
de  quinze  ans. 


296  REVUE    DE    PARIS. 

M"'  d'Antigny  s'éloigna,  emportant  rinstrument  de  mort  qu'elle 
enferma  soigneusement  sous  clé,  en  s'applaudissant  de  cette  habile 
manœuvre. 

Le  lendemain,  Henriette  d'Antigny  fut  unie  à  ML  Puymorel  dans 
l'église  d'Ernée.  Il  y  eut  grande  fête  au  logis  du  vieil  époux.  Les 
paysans  donnèrent  des  salves  de  mousqueterie.  On  compléta  une 
contredanse  de  seize  personnes.  La  mariée  fit  bonne  contenance, 
et  garda  courageusement  ses  larmes.  On  admirait  son  éclatante 
beauté  ;  on  souriait  malignement  de  sa  rêverie  et  de  son  innocent e. 
Cependant  des  voix  tumultueuses  s'élevaient  dans  ce  cœur  gonflé 
par  la  douleur. 

—  Tu  es  la  proie  d'un  vieillard.  Tu  vivras  sans  aimer,  ou  tu 
deviendras  coupable.  Tu  seras  Ingrate  ou  malheureuse.  Tu  crai- 
gnais hier  le  désespoir  de  ton  amant,  et  tu  a>  peur  aujourd'hui 
qu'il  ne  soit  trop  vite  consolé.  Te  voilà  liée  pour  la  vie  à  un  homme 
que  tu  n'aimes  pas. 

—  Pour  la  vie?  murmura  une  voix  lointaine.  Jusqu'à  ce  que  la 
mort  entre  dans  ta  maison,  et  sans  doute  elle  a'en  est  pas  loin. 
Ton  époux  a  quatre  fois  ton  âge;  son  pied  doit  bientôt  nm  on. 
une  fosse.  Tu  seras  libre  1 

La  mauvaise  pensée,  n'ayant  pu  pénétrer  encore  dans  l'esprit 
de  la  jeune  fille,  s'était  postée  au  seuil  de  la  chambre  nuptiale. 
Elle  entra  furtivement  dans  le  sanctuaire  à  la  suite  de  l'épouse 
mélancolique,  et  s'y  trouva  enfermée  pour  la  nuit. 

Trois  moi-  après  le  mariage  d'Henriette,  le  château  d'Antigny 
fut  détruit  de  fond  en  comble,  et  le  jour  où  le  \ieu\  mari  ne  \it 
plus  les  tourelles  respectables  en  ouvrant  ses  fenêtres,  on 
eut  qu'il  respirait  plus  à  l'aise. 

La  marquise  lit  d'inutiles  efforts  pour  décider  son  gendre  .1 
quitter  la  province  et  se  rendre  à  Taris.  M.  Puymorel,  >"ii>  les 
formes  de  l'urbanité  la  plus  scrupuleuse,  cachait  un  égoïsme  plein 
de  patience  et  contre  lequel  échouaient  les  prières  et  l'importu- 
inté.  Ou  obtenait  aisément  de  lui  ce  qui  lui  convenait  parfaitement 
«t  rien  au-delà. 

Cependant  l'époque  funeste  aui  Puymorel  approchait  rapide- 
ment. Comme  si  la  nature1  eût  pris  à  tâche  de  servir  les  inl« 
de  la  marquise,  le  gendre  ressentit  les  premières  atteintes  du  mal 


REVUE    DE    PARIS.  297 

qui  avait  enlevé  ses  quatre  frères,  plusieurs  mois  avant  l'instant 
fixé  par  les  praticiens.  La  fièvre  bilieuse  se  développa  bientôt  avec 
violence,  et  l'unique  médecin  de  la  ville  d'Ernée  déclara  qu'il  lui 
restait  peu  d'espoir  d'obtenir  la  guérison.  L'honnête  docteur  n'a- 
vait pas  un  grand  savoir;  il  se  trouva  promptement  désorienté.  Le 
mal  était  décoré  tous  les  matins  d'un  mot  nouveau  tiré  des  livres, 
et  de  plus  en  plus  sonore. 

Un  jour,  le  docteur,  qui  avait  le  mérite  d'être  timide  quand  il 
s'agissait  des  remèdes,  se  résolut  à  administrer  un  vomitif  léger, 
dont  tous  les  ouvrages  consultés  donnaient  le  conseil.  En  faisant 
l'ordonnance,  son  esprit  s'embarrassa  dans  les  termes  techni- 
ques, et,  par  une  coupable  distraction  de  plume,  il  écrivit  l'émé- 
tique  au  lieu  de  l'ipécacuanha.  Ce  fut  le  soir  seulement,  dans  une 
visite  au  pharmacien  de  la  ville,  qu'il  apprit  avec  horreur  sa  gros- 
sière bévue.  Il  courut  aussitôt  à  Puymorel  de  toute  la  vitesse  de 
son  cheval;  mais  il  était  trop  tard,  le  poison  avait  été  pris  scru- 
puleusement à  la  dose  indiquée.  Après  des  vomissemens  épouvan- 
tables, le  malade  était  tombé  dans  un  anéantissement  léthargique. 
Sans  avouer  son  erreur,  le  médecin  trouvant  le  pouls  insensible 
et  le  moribond  couvert  d'une  sueur  froide ,  déclara  que  l'agonie 
durerait  encore  une  heure  au  plus ,  et  que  les  secours  devenaient 
inutiles. 

Pendant  le  cours  de  cette  maladie,  Henriette  n'avait  pas  quitté 
le  chevet  de  son  mari.  Les  femmes  éprouvent  un  besoin  instinctif 
de  donner  leurs  soins  et  de  s'attacher  aux  êtres  qui  souffrent; 
ce  sont  là  des  devoirs  auxquels  on  ne  les  voit  jamais  man- 
quer. Notre  héroïne,  plus  qu'aucune  autre,  possédait  cette  ex- 
quise sensibilité  qui  prend  les  apparences  d'un  dévouement  sans 
bornes  ou  de  l'amour  le  plus  tendre.  Aussi  le  dot  leur  ayant  pro- 
DOncé  li  condamnation,  se  retira  profondément  touché  des  pleurs 
de  la   jeune   veu\e,  et  écrasé  >"iis  le   poids  (le  ses  remords.  La 

marquise  seule  conserva  toute  sa  tète  au  milieu  de  la  consterna- 
tion générale  :  elle  s'empara  des  clés,  surveilla  les  ralets,  el  fit 

appeler  au  plus  rite  loi  autorités  Civiles.  Le  juge  de  paix  arriva 
.  •  i  ^  di\  heures  'lu  BOir.  Il  visitait  les  armoires  ,  et  ouvrait  un  se- 
crétaire rempli  d'espèces  monnayées;  le  greffier  s'apprêtait  à  ver- 
baliser longuement ,  lorsqu'au  son  cristallin  de  l'argent,  répondit 
une  roii  sépulcrale  : 


298  REVUE   DE    PARIS. 

—  Eh!  qui  est  là?  Que  faites-vous  ici ,  vous  autres?  Est-ce  que 
ma  maison  est  au  pillage? 

Le  défunt,  assis  sur  son  lit,  écartait  les  rideaux,  et  agitait  ses 
bras  convulsivement. 

—  Cet  homme  n'est  pas  mort  !  dit  le  juge  en  s'csquivant. 

—  NC  vous  éloignez  pas,  messieurs,  reprit  la  marquise,  je  vous 
rappellerai  dans  un  moment. 

Les  gens  de  loi  s'attablèrent  au  coin  du  feu  dans  une  salle  basse, 
tandis  qu'on  courait  après  le  médecin,  pour  lui  faire  constater  le 
décès  d'une  façon  précise.  A  minuit ,  comme  ils  s'endormaient  pai- 
siblement, on  vint  leur  annoncer  qu'ils  pouvaient  retourner  chez 
eux,  et  que  le  mort  était  revenu  miraculeusement  à  l 'existent 

En  effet,  M.  Puymorel  vit  - 1  -  roté  se  rétablir  [iioinptetnent.  11 
demeura  toujours  persuadé  de  l'habileté  du  docteur,  pane  que 
l'homme  de  la  faculté  sut  tourner  à  son  avantage  cette  facétie  du 
hasard. 

Vraisemblablement  Hypocrate  lui-même  n'aurait  pas  agi  a\ 
tant  de  sûreté  ni  de  hardiesse,  et   cette  rure  aurait  pu  valoir  à 
son  auteur  une  réputation  brillante  devant  d'autres  témoins  et 
dans  un  cercle  moins  borné. 

La  marquise  haussait  les  épaules  en  voyant  la  joie  sincère  de  sa 
fille,  et  souvent  on  l'entendit  murmurer  tout  bas  les  mots  de  fata- 
lité incroyable,  ou  de  mauvais  génie  du  nom  d'Anii;;ny. 

Nous  ne  savons  si  le  gendre  devina  l'empressement  qu'on  avait 
mis  à  accueillir  l'idée  de  M  mon  :  m,  depuis  cette  époque,  on 
reconnut ,  à  traders  >a  courtoisie  ,  qu'il  gardait  rancune  à  M  belle- 
mère.  Peut-être  aussi  l'a;1/-  et  la  maladie  a\  aient-ils  apporté  des 
<  hangemens  à  son  caractère  :  il  est  certain  que  le  séjour  du  châ- 
teau ne  fut  pas  long-temps  tenaille  pour  la  marquise. 

Le  maître  se  montrant  hostile,  les  laquais  ne  tardèrent  pas  à 
être  insolens.  M",r  d'Antigny  cependant  n'aurait  point  ci^c  au\ 
désirs  de  son  gendre,  si  elle  n'avait  en  an  fond  quelque  envie  de 

retourner  à  Paris  :  elle  préféra  s'éloi;;ner  plutôt  que  d'en  \enir  a 
des  H  eues  de  r*BtOCHOfl  et   à  .les  explications  l.'n  lieuses  .  d'où  elle 

n'était  pas  sure  de  se  tirer  grec  avantage.  Henriette,  d'ailleurs, 
n'a\ait  rien  perdu  de  l'alt'ection  de  son  mari,  cl  il  était  à  craindre 
qu'en  B'obstinant  à  renier,  la  belle-mère  ne  devint  un  sujet  de 
di\  ision  entre  lea  époux. 


REVUE    DE    PARIS.  299 

Après  le  départ  de  la  marquise,  le  silence  et  l'ennui  prirent  pos- 
session de  la  riante  habitation  de  Pu ymorel.  Les  parties  de  boston 
se  trouvant  désorganisées,  et  le  maître  du  logis  ne  faisant  aucun 
effort  pour  acquérir  de  nouveaux  habitués,  les  visiteurs  ordinaires 
vinrent  plus  rarement.  Les  dîners  d'apparat  du  dimanche  furent 
supprimés,  ce  qui  acheva  de  mécontenter  les  gens  de  la  ville. 
L'oncle  Joseph  avait  quitté  le  pays  après  le  mariage  de  sa  nièce. 
Le  docteur  seul  continua  de  fréquenter  le  château,  mais  non  plus 
à  heure  Gxe.  Henriette  ne  regretta  guère  la  société  de  ses  voisins; 
mais  elle  s'ennuya  des  longueurs  du  tète-à-tête  avec  son  vieux 
mari.  Elle  se  créa  des  occupations,  et  partagea  son  temps  entre  la 
lecture  et  la  musique.  Elle  resta  pendant  des  journées  entières 
penchée  sur  les  livres  ou  le  piano.  Son  imagination  trouvait  ainsi 
une  nourriture  plus  attrayante,  à  mesure  que  la  vie  réelle  deve- 
nait plus  vide  et  plus  insignifiante;  elle  s'enferma  dans  un  monde 
«  himéi  ique  dont  il  lui  répugnait  de  sortir.  Souvent  elle  tombait 
dans  l'extase,  s'entourait  de  personnages  imaginaires,  et  s'élançait 
à  leur  suite  dans  un  tourbillon  d'aventures  et  de  scènes  où  son 
ame  trouvait  à  satisfaire  le  besoin  d'émotions  qui  la  tourmentait. 
Cet  exercice  perpétuel  de  la  cervelle  ne  pouvait  manquer  de  faire 
tort  aux  autres  organes.  La  nature  se  venge  de  ceux  qui  la  con- 
trarient ;  elle  ne  s'informe  point  de  la  position  des  gens;  elle  pro- 
digue les  forces  dans  l'âge  des  passions;  mais  celui  qui  ne  fait  pas 
usage  des  trésors  qu'elle  a  donnés,  tourne  involontairement  contre 
lui  toutes  les  puissances  de  la  vie,  et  travaille  à  sa  propre  des- 
truction. Les  maux  de  ce  genre,  abandonnés  à  eux-mêmes,  crois- 
sent incessamment,  parce  qu'ils  minent  avec  unelenteurqui  les  rend 
insensibles.  Henriette  ne  sortait  qu'une  fois  la  semaine  pour  aller  à 
la  messe.  On  remarqua  son  air  triste  et  morne,  la  fixité  singulière 
de  ses  traits,  et  CC  lut  un  HBple  sujet  de  discours  pour  lai  <  "in- 
nieres  de  la  petite  ville.  Puisque  M.  Puymorel  avait  rompu  ses  re- 
lations avec  les  fOSMM  depuis  son  mariage,  ce  ne  pomait  ÔCve 
qu'âne  sapote  de  Barbe»Bleue.  Quolq— s  souscripteurs  au  Jlyron 
eomplsi  de  Dondey-Dupré  D'étaienl  pas  éloignés  de  voir  dan-  le 
vieux  ju;;e  un  vampire  poisant  à  petites  gorge.  1  les  MSmoes  d'une 
rit  i  dans  le  sang  de  M  jeune  épouse.  En  effet,  à  mesure 

que  sa  femme  dépérissait,  M.  Puymorel  semblait  au  contraire  ia 


300  REVUE    DE    PARIS. 

jeunir.  Lorsqu'on  lui  faisait  compliment  de  sa  bonne  mine,  il  ré- 
pondait en  se  frottant  les  mains  : 

«  Feu  mon  père  s'est  remarié  à  quatre-vingts  ans,  et  je  lui  ai 
souvent  ouï  dire  que  le  contact  d'un  corps  jeune  et  plein  de  s< 
rendait  à  un  vieillard  la  chaleur  et  la  vie.  Le  digne  homme  faisait 
sa  partie  de  chasse  à  cent  trois  ans,  et  tirait  fort  juste.  J'ai  épousé 
une  jeune  fille ,  par  amour  d'abord  ,  et  aussi  pour  suivre  l'exemple 
de  feu  mon  père,  autant  qu'il  est  en  mon  pouvoir.  Lh!  eh!... a 

M.  Puymorel  s'inquiéta  pourtant  des  altération!  qui  t'opéraient 

dans  la  santé  de  sa  femme.  Les  distractions  devenaient  m  fré- 
quentes et  si  profondes,  qu'elles  pouvi lient  donnei  à  craindre  une 
aliénation  mentale.  Le  médeein  eut  assez  de  bon  sens  pour  ordon- 
ner l'exercice,  la  promenade,  et  faire  mettre  sous  clé  les  li\  i 
Comme  il  n'était  pas  moins  important  de  trouver  à  cette  maladie 
un  nom  qu'un  remède,  on  l'appela  une  irritation  générale  du  IJI 
téme  nerveux.  Henriette  consentit  à  parcourir  les  jardins  plu-ii  ors 
fois  iliaque   joui  ;   mais   le  Siège  du  mal  était    s;,iis  d<»utc  dans  l.i 

pent  ir  l'exercice  n'amena  aucune  amélioration.  N'ayant  pas 
la  conscience  du  danger,  Henriette  ne  chercha  pas  a  domptai  son 

imagination.  Bile  traîna  partout  à  sa  suite  les  \  isions  évoquées  pat 

s.wi  cerveau,  et  concentra  dans  cette  existence  intérieure  toute  - 1 
t  ilt«'-  de  sentir.  File  se  promenait  volontiers  le  soir  dans  s, m 
pire,  et  BOUVenl ,  à  la  suite  de  CCS  BX4  nmiOttS,  elle  rentrait  avec  la 

Bgure  pair,  les  yeui  animés  d'un  éclat  marre,  les  cheveu  en 

désordi  e  ri  let  lèi  res  tremblant!  > .  «  >mm  •  si  quelque  passion  ex- 
trême l'eût  agitée. 

On  devine  bien  que  l'image  d'Edgar  revenait   souvent  prendn 

place  au  milieu  des  acteurs  qui  composaient  la  société  fantastique 

de  notre  héroïne.  L'impression  laissée  par  la  scène  du  pistolet 
s'était  effacée  peu  à  peu.   L'amour  avait  IU   élever  des  dont. 

l'avantage  du  jeune  homme.  Henriette  pressentait  que  la  marquise 

pouvait   bien  avoir  affirmé  (pie  l'arme  meurtrière  n'était  pas  CD 
étal  de  nuire  .  afin  de  perdre  Edgar  par  une  accusation  de  lad; 
Après  av.m  •  a  il  se  le  malheur  d'un  amant .  fallait -il  encoie  lui  de 

mander,  pour  preuve  de  sa  bonne  t<>i.  de  mettre  lin  àses<  harjrins 
par  un  crime!  Peut-être  l'infortuné  était-il   à  la  veille  de  coin- 


REVUE    DE   PARIS.  301 

mettre  ce  crime,  et  quels  remords  l'horrible  éclaircissement  ne 
laisserait-il  pas  à  celle  qui  aurait  causé  cette  catastrophe? 

Le  pauvre  Edgar  avait  assurément  ressenti  une  profonde  dou- 
leur de  l'abandon  de  sa  maîtresse;  mais  fort  heureusement  il 
n'avait  pas  attenté  à  ses  jours,  et  nous  sommes  bien  éloigné  de 
lui  en  faire  un  reproche.  L'indiscrétion  est  un  besoin  pour  l'homme 
malheureux.  Edgar  s'était  choisi  un  confident  parmi  les  jeunes 
gens  du  pays. 

Il  se  trouva  que  ce  conûdent  était  d'un  caractère  simple  et  fleg- 
matique. Ses  conseils  furent  aussi  raisonnables  que  le  permettait 
son  âge,  c'est-à-dire  qu'il  engagea  fortement  Edgar  à  faire  quel- 
ques efforts  pour  reprendre  le  bien  qu'on  lui  avait  enlevé.  Ils  in- 
ventèrent ensemble  les  moyens  de  s'introduire  dans  le  parc.  Un 
soir  donc,  après  avoir  long-temps  erré  sous  les  allées  obscures, 
Edgar  rencontra  Henriette,  qui  respirait  l'air  du  soir.  Elle  ne 
témoigna  aucune  surprise,  et  s'approcha  de  lui  en  souriant. 

—  Je  t'attendais,  mon  bien-aimé ,  dit-elle.  Viens  avec  moi  de  ce 
côté;  nous  n'avons  qu'un  instant  bien  court  à  passer  ensemble. 

—  0  ciel!  Henriette,  qu'avez-vous?  Seriez-vous  malade? 

—  On  dit  que  j'ai  une  fièvre  nerveuse,  comme  si  on  ne  savait  pas 
que  c'est  mon  cœur  seul  qui  souffre.  Mais  toi,  mon  ami,  tu  con- 
nais mes  secrets;  tu  m'as  pardonné  mes  doutes.  Il  ne  m'apparte- 
nait pas,  en  te  trahissant,  de  soupçonner  ta  loyauté.  On  nous  a 
jonéfl  cruellement,  Edfjar.  Prends  confiance;  nous  verrons  la  On 
de  nos  tourmens.  •!<■  ne  puis  croire  que  le  ciel  regarde  nos  amours 
avec  colère.  Tu  es  DM  rie,  ô  mon  bien-aime  :  Se  dire  qu'on  s'aime, 
n'est-ce  pas  se  le  prouver?  Que  nous  faut-il  de  pins  pour  atten- 
dre? Tu  reviendras  ;iin>i  demain  et  les  jours  suivans,  n'est-ce  | 

i     ,ir  demeurait  muet  d'effroi  et  d'étonnemenk 

—  Oh!  oui,  tu  reviendras,  poursuivit  Henriette  exaltée.  Nous 
ne  sommes  pas  coupables.  Il  est  en  moi  une  puissant  ••  qui  défie  le 
-"i  t  et  les  hommes.  Nous  serons  unis  plus  tard.  Ne  perds  pas  cou- 

:  quitte  cet  air  sombre  qui  me  désole.  Tu  ne  sais  pas  tout  ce 

que  mon  cour  renferme  d'amour  pour  loi.  Va,  je  te  paierai  un 
j"iir  des  mani  que  je  t'ai  l'ait  SOUffi  ir. 

i  d  parlant  ainsi ,  elle  se  suspendit  avec  passion  m  cou  de  son 

amant  ;  leur»  lél  PCS  I  unirent  dans  un  DSiseï  brûlant.  Mais  COmUM 

ri  elle  se  Ml  réveillée  subitement  «l'un  long  sommeil,  Henriette 


302  RKVIR    M    PARI-. 

s'enfuit  en  poussant  un  cri  de  terreur,  g|  disparut  à  travers  les 
charmilles. 

A  peine  rentré  chez  lui,  Edgar  achevait  à  son  ami  la  conGdence 
de  ci'tii'  «transe  rencontre,  lorsqu'un  valet  du  château  apporta 
une  lettre  accompagnant  un<-  botta  LUtiaU 

<r  Est-il  vrai  que  SOUS  ni  .  imi  /..  mon  ami?  Je  HH  le  savoir.  S 
j'ai  quelque  empiro  -ur  voire  l  «-prit;  ri  rOUB  M  voulez  pas  notre 
séparation  éternelle;  si  roua  souhaitez  comme  moi  que  le  eW 
nou-  enraie  de  meilleurs  jos  is  partirez  aussitôt  après  a\ 

i      il  cette  lettre.  \ 'mis  irez  à  Konie,  a  '  ladl  :d  .  <>u  l  ndret, 

pourvu  qu'il  y  ait  quatre  centa  l'eues  outre  nmi^.  Je  vous  donne 
deux  heures  pour  ret,  préparatifs.  Api  lélai,  il  faut  qu 

soyez  en  chemin;  il  le  faut,  ou  que  \..iis  renoneiez  entièrement  à 
moi.    Si    vous  m'<  z,   vous  saurez   plus   tard  combien  vous 

■'aurez  obligée.  J<  roua  envoie  l'argent  n<       u  re  poui 
\  >i\  âge.  Ne  me  donnez  pas  le  chagrin  de  m'oppos  t  une  \  aine  déli- 
catesse qui  vous  ferait  tort  à  inee  yeux.  Dès  que  tous  aures;  cli 
une  résidence  en  paya  étranger,  rous  m'en  avertirez.  Ma  réponse 
roua  informera  de>  motifs  qui  me  déterminent  à  \<«ii^  1er. 

Cela  est  nécessaire  pour  notre  avenir.  Partes,  Edgar,  t\  que 

m.i  tendresse  M»iis  suivra  au  bout  du  monde;  mais,  je  rOUB  l< 
-.  fuyez,  ce    oir  même  ;  point  d'hésitation.  Je  l'exige.  Adieu. 
BdgaT  ae  sentit  dominé  par  le  ion  dictatoi  i  il  de  cessa  éplti 
Il  parlai  docilement  le  soir  même,  et  mit  beaucoup  i!e  célérité 

traverser  la  France  et  le  nord  de  l'Etat*    fc  »in,en 

arrivant  a  ftom    .  fut  d'écrire  a  -a  m  l.a  rép  «use  d'Hen- 

riette   était    laite    à    l'avance.    Le    lecteur    en    prendra    volontiers 

connais  >  il  désire  apprendre  les  motifs  de  l'exil  d  'ï.<\\\  n  et 

de  notre  héroïne. 

V  VOUS  êtes   le  meilleur  des  hommes,   mon   ami;   >i   le   <  ici  est 
juste,  il  vous  sera  tenu  compte  un  jour  de  votre  dévouement    ^ 
me  prenez  sans  doute  pour  une  femme  fantasque  et 
TOUS  dois  I  explication  de  ma  conduite  ,  et  la  \  oici  :  les  indifférons 
ont  eu  raison  d'assurer  qui  j'étais  la  proie  d'un  mal  <\.\w 

<pii  portait  le  trouble  dans  mes  Facultés.  Mon  ■  une 

vie  qui  multipliait  ses  blessures  .  a  ■  loi»  lie  en  lui-même  une  autre 

itence.  Je  me  suis  par  la  p-  nsée  de  t  al  1 t  qui  bsN  n 

toure.  Bientôt  le  monde  idéal  ou  je  m'enfermais  m'est  devenu   si 


REVUE    DE    PARIS.  303 

familier,  que  mes  sens  ne  pouvaient  plus  reconnaître  les  bornes 
qui  le  séparaient  du  monde  réel.  Encore  un  pas  et  je  tombais  dans 
l'abîme  de  la  folie.  Vous  m'êtes  tant  de  fois  apparu  dans  mes 
instans  de  délire,  qu'en  vous  trouvant  sous  les  arbres  où  je  son- 
geais à  vous  ,  j'ai  cru  parler  au  fantôme  qui  prenait  votre  forme. 
Vous  avez  dû  comprendre  mon  égarement  et  vous  savez  comment 
j'en  suis  revenue.  Mes  yeux  se  sont  ouverts  alors,  et  j'ai  vu  avec 
horreur  le  gouffre  qui  allait  m'engloutii .  J'ai  senti  que  l'amour 
avait  anéanti  mes  forces,  et  qu'il  triompherait  de  ma  volonté  si  vos 
poursuites  amenaient  une  seconde  entrevue.  Oui,  mon  ami,  si  vous 
étiez  revenu  le  lendemain,  je  serais  à  cette  heure  une  femme 
perdue.  Ne  regrettez  pas  d'avoir  respecté  ma  faiblesse;  mon  ame 
a  ployé  sous  le  poids  des  souffrances,  les  remords  la  tueraient. 
Il  faut  songer  à  l'avenir,  et  n'en  douiez  pas,  la  ruine  de  mon  hon- 
neur entraînerait  celle  de  notre  avenir.  C'est  assez  que  je  sois  cou- 
pable par  L'esprit  sans  l'être  encore  par  îles  actes.  Je  ne  suis  pal 
née  pour  trahir  et  je  serais  la  première  victime  de  ma  perfidie ,  si 
je  m'engageais  dans  les  voies  souterraines  où  d'autres  femmes 
marchent  librement. 

■  Je  n'aurais  jamais  cru  cependant  qu'on  pût  se  familiariser  a\ 
une  pensé  ■  criminelle  .  aussi  promptemenl  que  je  l'ai  fait.  Il  est 
abominable  de  compter  sur  la  mort  pour  le  bug  es  de  ses  projeta, 
et  je  ne  puis  me  défendre  de  calculer  les  chances  de  sa  tenu  dans 

ma  maison,  i.'i  -t  que  ma  \  ie  aussi  asl  mi.se  en  jeu,  et  que  si  l'hôte 
terrible,  dont  je  sens  l'approche ,  ne  tranche  pas  bientôt  les  jours 
d'un  autre,  c'est  moi  qui  serai  emportée.  Il  est  des  tourmens  aux- 
quels on  ne  s'accoutume  pas*  Faut-il  vous  donner  d'un  mot  la 
mesure  des  supplices  que  chaque  soir  ramenai  A  l'heure  où  tous 
déposez  vos  peinessur  l'oreiller  pour  prendre  du  repos,  un  homme, 
un  vieillard  contre  lequel  m  seul  «eut  t<mtes  !  -  fibres  de  mon 
corps,  partage  mon  lit  al  m'impose  sou  odieui  voisinage.  La  raison 
et  les  |.,is  humain  is  ne  peuvent  rien  contre  le  dégoût.  Cet  homme 
i  toujours  un  étranger  à  nu  s  yeux.  Cent  luis  il  m'est  arrivé 
d'ou\rir  la  bouche  pour  lui  ordonner  de  s'éloigner  de  nmi.  J'ai 
lutté  d'abord  contre  le  désic  de  voir  brisai  li  slienequi  m'en  m  fient  : 
mais  aujourd'hui  i  ien  au  monde  ne  peut  n'empêcher  d'appeler  «le 
tout  mes  voeux  cette  mort  redoutée.  Qu'elle  vienne.,  tn'aUe  vienne 

alne-d'ail'     !  [    <  ■■  n  ■  si  |  uur  lui,  que  ce  soit  pour  nue,  car  je  dur- 


30V  REVUE    DE   PARIS. 

mirai  seule  dans  ma  tombe.  Edgar,  vous  me  pardonnerez  ce  cri 
de  détresse.  «Juels  reproches  ceux  qui  jettent  ainsi  de  pauvres  AHes 
ignorante!  dans  le  malheur  n'auront-ils  pas  à  se  iaire  un  jour! 

«J'ai  résolu  de  me  cramponner  à  l'existence.  Je  veux  vivre  poui 
vous,  mon  ami.  Je  me  suis  gui  rie  de  mes  dangereux  ■>  folies.  Je 
suis  jeune  et  robuste;  je  ne  céderai  pas  à  la  tristesse;  je  la  com- 
battrai arec  énergie.  Les  probabilités  sont  de  mon  côté.  L'amoui 
doublera  nies  forces.  Soutenez  mon  courage,  el  f.iitcs-moi  lire 
dans  le  fond  de  votre  cœur.  Croyez  que  je  rous  rappellerai  dès 
qu'il  en  sera  temps.  0  mon  ami!  mon  amc  volera  au-de\aiii  de  toi! 
Adieu  !  »       ,, 

Henriette  était  douée  d'une  constitution  solide;  niais  elle  ne 
dissimulait  pas  le  tort  irréparable  que  lui  faisaient  les  chagrins 
Les  femmes  ont  une  patience  surhumaine  pour  supporter  les  m  ui\ 
dont  elles  aiment  la  cause.  Il  semble  alors  qu'elle  unplaiseni 

dans  leurs  souffrances  et  qu'elles  y  puisent  la  joie  et  l'embonpoint; 
mais  si  leur  conir  n'est  point  de  moitié,  quelques  jours  suffisent 
pour  les  flétrir.  A  peine  l'imagination  d'Henriette  était-elle  guérie, 
qu'un  mal  indéfinissable  attaqua  tous  ses  organes  a  la  fois.  Elle 
perdit  le  sommeil  et  l'appétit.  L'éclat  de  ses  yeui  lit  place  à  l'ex- 
pression du  découragement,  et  le  docteur,  malgré  son  ignorance, 
ne  put  méconnaître  les  symptômes  d'une  maladie  de  langueur.  La 
lettre  suivante  prouve  que  quatre  mois  seulement  après  le  dépari 

d'Edgar,  Henriette  avait  bien  perdu  de  son  coui.i;;e  et  de 

pérances. 

(f  En  dépit  de  mes  \  ingt  ans  st  des  ressources  de  mon  tempéra- 
ment, je  i  ommence  à  concevoir  de  sérieuses  inquiétudes,  mon  ami. 
L'ennui  et  l'impatience  me  dévorent.  On  ne  veut  pas  m' avouer  que 
je  suis  (Mi  danger;  mais  je  le  sais,  ma  poitrine  est  attaquée.  A| 
avoir  passé  ma  jeunesse  dans  1rs  (  hagrins .  je  ne  rem  pas  mourir 

au  milieu  des  illusions.  Je  Ici  ai  (oui  pour  m'eclairer  sur  ma  posi- 
tion, ci  je  prendrai  mes  mesures  en  i  onséquence.  Las  femmes  sont 
<  ondamnées  a  un  esclavage  perpétuel;  mais  si  je  dois  bientôt  mou- 
rir, j'aurai  quelques  dernières  volontés  auxquelles  il  faudra  qu'on 

Cède.  le  \oiis  jure  (pie  je  ne  quitterai  pas  ( ■,<  monde  sans  \on- 

voir,  ne  fut-ce  qu'un  instant  et  pour  dire  un  adien  au  seul  • 
qui  comprendra  tome  l'amertume  de  ce  mot  cntel. 

o  Au  milieu  de  mes  douleurs,  j  ai  lrou\e  un  adoui  issement  qui 


REVUE    DE    PARI?.  305 

devrait  me  sauver.  Je  possède  une  chambre  et  un  lit  à  moi  toute 
seule;  je  ne  donnerais  pas  cette  liberté  pour  un  royaume.  Vous  me 
commandez  de  prendre  soin  de  ma  santé.  Ah  :  croyez,  mon  ami, 
que  l'envie  de  conserver  mon  faible  souffle  ne  me  manque  pas.  Je 
me  soigne  comme  si  c'était  vous  le  malade.  Les  choses  allant  sou- 
vent plus  vite  qu'on  ne  pense,  vous  agirez  prudemment  en  reve- 
nant ici.  Je  veux  vous  savoir  près  de  moi,  aûn  que  si  mes  craintes 
seconGrment,  mon  dernier  regard  trouve  votre  visage  penché 
au-dessus  du  mien.  N'allez  pas  mettre  à  votre  retour  une  préci- 
pitation inutile,  au  risque  de  vous  fatiguer.  Il  suffira  que  vous  arri- 
viez quinze  jours  après  avoir  reçu  cette  lettre.  Adieu,  mon  ami; 
je  tremble  que  nous  n'ayons  bientôt  une  entrevue,  d 

La  maladie  accorda  strictement  à  Henriette  le  délai  lixé;  ce  fut 
le  soir  même  du  quinzième  jour  que  le  médecin,  assis  dans  le 
cabinet  de  M.  Luymorel ,  prononça  la  scientifique  condamnation. 

—  Il  y  a  le  phthisies,  disait  le  docteur  avec  com- 
ptai-        .  On  les  distingue  par  les  noms  de  pulmonaire,  dorsal- 
et  laryngée.  La  |/remiere  est  la  plus  commune  parce  que  les  deux 
autres  sont  plus  rare-.  Bien  que  vous  i     soyez  pas  rené  dans  l'art 
dHypocrate,  roua         /.  peut-être  que  cette  maladie  est  ordinai- 

•ii'  ni  incural  ! 

—  nne  particularité  que  j  n'i;;nore  point;  j'ai  même  en- 
tendu assurer  que  ce  mal  avait  plusieurs  degri  -.  et  qu'il  n'était 
I  -  -  .  le  le  guérir  pendant  le  premier  de  ce-  degrés. 
n  insi  qu'on  s'exprime,  docteur? 

—  I        -  ment,  monsieur. 

—  le  tien-  beaucoup  à  n<-  j.iniai-  employer  de  termes  impropl 
et,  tte  que  je  commets  rarement.  J'aurais 

elleni  médecin ,  si  j"  n'arais  embrassé  la  i  ai  - 
strature,  dont  ira  bob  père  ne  parlait  que  la 
\,[i>-.  Vous  compreoes,  docteur  il  an  signe  de 

i  n :  »  h: 

—  Cela  l'enb  nd.  Monsieur  votre  père  estimait  sa  profession.  Ce 

khi  pour  mépriser  la  mienne  qui  était  1 
an 

—  I    i  quatre  facultés   s-»nt  quatre  sœur-  «vilement  bell 
mais,  bêlas  1  ma  femme  est  innocente ,  docteur,  et  roui  la  oondant- 


30G  REVCE    DE    PARIs. 

nez,  tandis  que  la  justice  ne  condamne  que  les  coupables:  \<>us 
sentes  La  différent 

—  CTesl  à  regret  que  je  le  fuis. 

—  Va  combien  de  temps  penses -TOaM  que  la  chère  enfant  ait  en- 
core  à  souffrir? 

—  Cola  dépendra  de  ce  qu'il  lui  reste  à  vivre.  La  phthisie  est 
inégale  dans  sa  marcha  Ella  procède  avec  lenteur  ou  rapidité  sui- 
vant l.l  \  ih'v-e  (k  BCf  pi"    i  ■  B. 

—  Ne  bm .  .h  aca  paa  ta  \érité.  11  m'importe  de  la  connaît] 

—  Eh  bieatl  lassa  toutes  les  apparences,  si  vous  ne  perdez  i 
votre  épouse  dans  un  an,  ce  s<  ra  dans  quelques  mois  seulement, 
et  je  pois,  -m-  crainte  de  me  tromper,  fixer  l'époque  fatale  .1  -  I 
semaines. 

—  Six  semaines!  ô  destin  cruel!  Cela   ne  fait  que  quarante-cinq 

joui-!  le  commença  à  la  croire,  hélas!  je  pleurerai  jusqu'à  sept 

femmes;  et  pour  atteindre  ce  chiffre,  il  fainlia  que  je  1  ire  eenl  ans 

passés.  Ehl  eh!  encore  si  la  dernière  devait  me  douer  un  fila I 
Allons  !  préparons-nous  pour  la  troisième  fois  à  la  douleur  la  plus 
nante. 
M""  d'Anti;;ii\  était  revenue  à  la  hâte  à  Puymorel.  I  n  soir,  Hen- 
riette pria  sa  mère  de  lui  mire  une  lecture.  La  marquise  ouvrit  an 
volume  de  la  Nouvelle  HiloUe;  elle  tomba,  par  hasard,  sur  la 
belle  scène  où  Saint-Preux  pénètre  par  force  auprès  de  Julie,  i  : 
gagne  dans  un  baiser  la  maladie  contagieuse  qui  laisse  sur  s, m  \i- 
d  s  traces  ineffaçables.  Henriette  interrompit  la  lactaire. 

—  El  moi,  dii-elle  à  sa  mère,  personne  n'a  donc  encore  cher- 
ché ft  me  roii  ! 

—  Personne. 

—  Ah!  je  ne  suis  pas  aimée  comme  .lui 

Lesmedecins.se  trompent  moins  souvenl  dans  leurs  prédictions 
quand  ils  prophétisent  pour  la  mort  que  lorsqu'ils  répondent  d<  1 1 
raérison.  \  la  manière  dont  le  docteur  avail  rendu  la  \  io  à  M  l'uv- 
morelyOD  peut  croire  que  v<-  prévisions  n'étaient  |  sur 

des  calculs  bien  profonds.  Il  n»  soupçonnait  même  pas  le- 
morales  de  la  maladie  d'Henri  tie.    i  n'avait  point  pour  habitude 

de  remonter  si  haut  dans  ses  recherches;  aussi  ne  doit-on 
s'étonne    qi        >  secours  île  la  phniiu.  <   n'aient  produit  qu'un 
u  es  faible  soulagement. 


REYCE   DE   PARIS.  307 

Un  jour,  le  mal  prit  un  caractère  de  malignité  si  terrible,  que  le 
docteur  put  donner  carrière  à  ses  sentencieuses  menaces.  Pendant 
une  crise  violente,  il  se  crut  obligé  de  signaler  l'approche  du  der- 
nier moment.  Henriette  elle-même,  craignant  de  toucher  à  son 
heure  suprême,  fît  appeler  son  mari. 

—  Monsieur,  lui  dit-elle ,  la  mort  va  nous  séparer.  Les  instans 
sont  précieux  pour  moi,  veuillez  écouter  avec  indulgence  un  aveu 
et  une  prière  que  je  vais  vous  faire.  Avant  de  me  résoudre  à  vous 
épouser,  j'étais  aimée  d'un  jeune  homme,  et  je  ne  vous  cache  pas 
que  mon  cœur  n'a  pas  été  insensible  aux  preuves  nombreuses 
qu'il  m'a  données  de  son  amour.  Mon  mariage  l'a  mis  au  déses- 
poir; pendant  long-temps  j'ai  tremblé  d'être  cause  d'un  grand  mal- 
heur. Vous  pouvez  m'en  croire,  monsieur,  ce  n'est  pas  lorsque 
je  vais  paraître  devant  Dieu  que  je  voudrais  mentir  :  ma  conduite 
a  été  exempte  de  reproche.  Ce  jeune  homme  a  cherché  à  me  re- 
voir; mais  j'ai  eu  assez  d'empire  sur  lui  pour  le  forcer  de  quitter 
ft  pays.  A  présent,  il  est  revenu,  et  sans  doute  en  apprenant  qu'il 
va  me  perdre,  sa  douleur  sera  extrême.  Moi  seule  je  puis  l'em- 
pêcher de  commettre  un  crime  affreux.  Il  faut  que  je  lui  parle 
a\antde  quitter  ce  monde.  Monsieur,  peu  de  femmes  auraient 
/.  de  loyauté  pour  avouerceqtic  v.iu-  ren ■-/.  d'entendre.  Si  j'ai 
su  mériter  votre  confiance,  vous  m'accorderez  ma  dernière  de- 
mande. Vous  ne  voudrai  pas  dm  lai—  i  lie  au  tombeau 
■VOC  lli.nihle  pensée  que  ma  mort  doit  entraîner  celle  d'un  autre. 
Le  jeune  homme  ,  \  mis  le  DOUMÛSSeï ,  c'est  Edgar.  Il  faut  que  j''  le 
voie  aujourd'hui  ,que  vous  me  laissiez  la  liberté  de  eau-  i  ,n  BC  lui 
pendant  plusieurs  heures. 

M.  l'uvmorel  avait  ponctué  les  phrases  de  sa  femme  par  des 
■MMrvemens  de  tête  approbatifs,  et  sa  tabatière  d'or  tournait  pai- 
siblement enti  e  ses  doigte. 

—  i         lien-  Henriette,  répondit-il,  je  ne  contrarie  jamais  \ 
volontés.  Qoe  dis-je?  lorsque  cela  est  m  mon  pouvoir,  je  voleaov 
de\.int  de  v  rs;  mais  celte  foison  obstacle  m'arrête  dans  mon 
empressement.  Je  voudrais  vous  complaira,  j'en  cherche  leemoyomi, 

l"  u  en  trouve  pas.  I.n  nu  mot,  les  convenances  s'\  opposent. 

—  Monsieur,  quand  il  s'agit  d'empêcher  an  suicide,  en  pré- 
sent e  fJc  la  mort  qui  l'approt  ht  de  moi ,  les  <  onvenances  perdent 
beaucoup  de  leur  poids. 


308  REVUE   DE    PARI- 

—  Hélas!  très  chère  Henriette,  vous  brisez  le  cœur  de  votre 
mari  i n  parlant  ainsi  de  la  mort. 

—  Eh  !  ne  savcz-vous  pas  que  je  suis  condamnée?  ne  perdons  pat 
le  temps  en  discours  inutiles,  de  grâce.  Vous  avez  toujours  été 
bon  pour  moi,  et  la  circonstance  est  grave,  monsieur.  Je  veux 
avoir  une  entrevue  avee  ce  jeune  homme;  il  faut  que  je  lui  donne 
les  conseils  d'une  sœur,  que  je  »  aime  sa  tête  ardente,  qoe  j'exige 
de  loi  le  serment  de  me  survivre.  Si  vous  doutez  de  mes  intentions, 
songez  à  l'état  où  je  suis.  Oue  pourrie/.-vous  craindre? 

—  Je  crains  de  ne  pouvoir  vous  satisfaire.  Voilà  mon  unique 
crainte.  Essayons  pourtant.  Qne  n'écrives-vous  ces  derniers  i 
seils  pleins  de  >a 

—  Puisqu'il  faut  tout  vous  dire,  |e désire  le  \ « >ir  :  je  désire  faire 
mes  adieux  a  eet  homme  qui  m'aime  plus  qne  la  rie. 

—  0  pénibles adienxl  journée  de  douleurs!  oda  m  se  penl  pas. 

—  Cela  se  penl  el  cela  sera. 

—  Impossible,  béiasl  qne  je  suis  fâché  de  vous  refuser!  Jejone 

rais  un  rôle  ridicule. 

—  Vous  jonerei  !<■  rôle  d'un  homme  généreux  et  confiant.  Je 
rais  envoyer  nne  lettre  i  Edgar,  il  viendra;  rien  ne  saurait  l'ar- 
rêter. Donnes  moi,  je  rons  prie.  ie  qu'il  tant  peur  écrire. 

M.  Pnymorel  spporta  l»--  plumes  et  le  papier;  mais  au  sjosnenl 

d'envoyer  la  lettre  .  une  discnssiofl  pins  anim-      -  a.  la  mar- 

quise intervint  ;  elle  plaida  énergiquemcnt  pour  sa  fille,  el  le  m     i\ 

■nri  se  déso4a  obligeanunent  d'être  forcé  de  contrarier  à  la 
sa  befle-mère  et  son  épouse.  Sur  i  es  entrefaites  le  dm  tenr  ai  t  ira. 
On  le  prit  pour  arbitre.  Apres  avoir  examiné  soigneusement  1! 
nette,  il  entraîna  ML  Pnymord  près  dune  fenêtre  et  lui  dit  à 
l'oreille  : 

—  Selon  tonte  apparence,  je  veux  dire  qne  cels  eal  à  \>  ■  près 

certain,  cette  nuit  Mil  funeste  à  \oire  femme.  <  »n  peut  conclure 
de  ceci  qu'elle  esl  en  danger  de  monrir  avant  le  jour  de  dessein. 
L'oppression  s'accroit .  les  forces  diminuent  ;  ce  qui  indique  | 
sitivement  que  le  mal  augmente,  puisque  ce  sont  la  des  symptômes 
alarinaiis. 

—  VOUS  pensa  doue  que  demain  elle  sera  hors  délai  de  re- 
cevoir la  \isiie  d'un  étranger,  1 1  de  soutenir  nne  conversation  I 

—  Je  n'en  doute  pas,  parce  que  j  anavoir  la  presn 


REVUE   DE    PARIS.  300 

—  Vous  êtes  habile,  docteur,  je  m'en  rapporte  à  vous. 

Dans  la  persuasion  que  sa  condescendance  deviendrait  inutile, 
M.  Puymorel  permit  à  sa  femme  d'appeler  Edgar  près  d'elle  le 
jour  suivant  au  matin.  Un  billet  fut  aussitôt  envoyé  : 

(f  Je  vous  ai  promis  une  dernière  entrevue.  Venez  demain  à  dix 
heures.  Si  je  ne  meurs  pas  cette  nuit,  je  vous  recevrai.  Peut-être 
vous  opposera-t-on  des  obstacles.  Vous  êtes  un  homme,  vous  les 
renverserez  pour  pénétrer  jusqu'à  moi.  n 

Les  femmes  ont  une  force  particulière  à  leur  sexe  et  dont  le  siège 
est  dans  leur  volonté.  Quand  l'imagination  les  soutient,  elles  savent 
surmonter  le  mal  physique  avec  une  énergie  qui  tient  du  prodige. 
On  serait  embarrassé  de  déterminer  les  limites  du  possible  en  les 
voyant  agir  dans  ces  momens  de  surexcitation,  car  alors  c'est  leur 
ame  qui  marche  et  agit. 

l'ne  heure  avant  l'instant  fixé  pour  le  rendez-vous,  Henriette 
commanda  impérieusement  à  ses  gardiens  de  quitter  sa  chambre. 
M.  Puymorel  trouva  la  porte  fermée  au  dedans,  ce  qui  prouvait 
que  la  malade  était  sortie  de  son  lit. 

Lorsque  dix  heures  sonnèrent,  Edgar  arriva  au  château.  Il  posa 
une  main  tremblante  sur  la  sonnette,  et  s'y  reprit  à  deux  fois 
pour  attirer  l'attention  du  concierge.  11  traversa  les  cours  à  grands 
pas  et  trouva  le  vieux  juge  s. mis  le  vestibule. 

—  Monsieur,  lui  dit-il,  je  désire  parler  à  Mmr  Puymorel. 

—  Klle  n'est  pas  visible,  monsieur;  elle  ne  penl  recevoir  personne. 

—  Il  faut  pourtant  que  je  la  voie,  monsieur. 

—  Sans  doute,  Ole  fondrait;  mais  que  faire,  si  cela  est  impossible? 

—  Je  croyais  ,  monsieur,  que  j'étais  attendu. 

—  Vous  l'étiez  en  effet,  c'est-à-dire  que  ma  femme  axait  le  pro- 
ji  l  de  nous  admettre  près  d'elle  ee  matin  :  mais  il  n'\  faut  pas 
songer,  monsieur.  Son  étal  ne  lui  permet  pas  de  parler  ;  vous  en- 
tendez, mon  jeune  ami  '  le  suis  (liez  moi,  iei  ;  je   mil   un  homme 

poli,  et  ne  rondrais  point  vous  blesser  par  un  seul  mot  désobli- 
■iit.  Cependant,  je  m;  puis  rons  le  tain- ,  rotre  démarche  est  un 
peu  hasardée ,  eh  !  eh  ! 

—  Je  ne  l'ai  pas  faite  légèrement,  monsieur,  ni  sans  autorisation. 

\  /  peut-être  qu'une  lettre... 

—  Oui,  je  h-  sais,  jeune  homme;  mais  cette  maison  m'appartient: 
uis  le  s.-ul  maître  ici,  monsieur.  D  est  de  mon  devoir  d'être 

TOMI      KLM.      Jl;n  •  i.  M 


310  REVCE   DE    PARIS. 

civil.  Mille  pardons!  cette  femme  que  vous  désirez  voir,  c'est  la 
mienne,  et  mon  consentement  est  de  rigueur.  Voua  entend 

Edgar  commençait  à  se  troubler,  et  peut-être  il  allait  Caire  une 
honteuse  retraite,  lorsque  Ileni  iette  parut.  KUe  semblait  sou>  l'in- 
tlnence  de  cette  puissance  m]  Btérieuse  qui  agita  les  Boiniumbules. 
Le  fende  ses  yeux,  depuis  long-temps  éteint,  brillait  plus  ut  que 
jamais;  son  pale  visage  s'était  couvert  d'une  teinte  rose  qui  jouait 
l'apparence  de  la  santé.  Toute  sa  personne  était  animée,  sa  \ 
avait  un  accent  nerveux  et  pénétrant  ,  et  sa  beauté  >'épannuissait 
l'éclat  de  ces  fleurs  auxquelles  la  culture  donne  une  \  ie  fac- 
tice. Sa  pâture  était  r>  i  h  1 1  bée ,  i  «une  si  elle  eût  vouiU  jouir  une 
dernière  foia  d  ta  plaiaira  de  la  coquetterie.  1  a  iwdflnnplle 

i  empirait  dans  tous  ses  mouvemens.  Elle  marcha  droit      I       ir. 

—  le  vous  attendais,  mon  ami,  lui  dit-elle.  Manquer  a  te  ieii- 
dez-vous  eût  été  bien  mal ,  car  demain  il  ne  gérait  plus  temps. 
Donnez-moi  votre  bras  ,  Je  roua  pi  é-. 

Elle  s'appuya  sur  B  Igar,  ei  rentra  avec  luidans  son  appartement. 

M.  Puymorel ,  stupéfait,  ne  aecom  ra  sa  présent  ipril  qu'au 
son  des  verront  qui  ie  niaient  derrière  les  deux  amans.  11  cou- 
i  m  frapper  à  la  porte,  il  appela  .-a  femme  à  haute  vois  :  maie  on  ne 
lui  répondit  pas,  et  le  bruit  de  plusieurs  autres  portes  fermées 

B  i   pieusement  à  l'intérieur  lui  appiit  que  la  COttierence  avait  lieu 
(huis  un  boudoir  1  eliré,  d'où  ou  ne  ci  ai;;nail  pas  les  interrupteurs. 

Cette  entrevue  dura  prés  de  quatre  heures.  Si  nous  en  ignorons 
les  détails ,  ce  D'est  pas  qu'Edgar  en  ait  gardé  le  mi  ret .  aar  il  est 
eei  tain  que  ion  confident  les  a  connue.  Jusqu'à  pn  m  M  ,  rien  o 
encore  renu  jnsqu'à  nous. 

A|  irèa  avoir  hésité  entre  plusieurs  moyens  de  pénétrer  jusqu'à 
-,i  femme,  M.  Puymoi  '•  Bougeant  qu'il  Eaudrai  avoii  recourue 
la  violence  et  au  travail  des  mn  riers,  préfet  a  se  i  ésigner  .  et  at- 
tendre qu'il  plût  aux  amans  de  ae  séparer. 

Les  portes  s'ouvrirent  enfin.  Edgar  sortit,  et  le  mari  si 
dans  la  chambre. 

—  Voua  conviendrea  .  madame,  dit-il  à  Elenriette,  que  \.nis  ,(\ 
abusé  de  ma  complaisante.  Je  suis  fâché  de  rousparlei  ainsi: 
l'expression  peut  vons  sembler  «luro .  mais  elle  est  exacte. 

—  Serves-vous  des  expressions  que  vi  u>  roudn  ■   monsieur,  je 

prendrai  |>as  garde,  je  fOU 


REVCE    DE    PARIS.  311 

—  Oh  !  voilà  qui  approche  de  l'inconvenance,  madame! 

—  Oh!  monsieur,  ne  me  fatiguez  pas  la  tète  de  ces  sottises,  je 
vous  en  prie.  J'ai  quelques  instans  encore  à  vivre,  je  désire  être 
tranquille.  J'ai  traîné  ma  jeunesse  auprès  d'un  vieillard  que  je  ne 
pouvais  souffrir,  toujours  esclave  de  la  volonté  des  autres.  J'ai 
eu  quatre  heures  de  bonheur  et  de  liberté  ;  n'empoisonnez,  pas  mes 
derniers  momens,  je  vous  en  supplie!  Il  faut  que  la  vérité  éclate. 
Je  vous  ai  épousé  par  contrainte  ,  pour  céder  aux  persécut 

ma  mère;  je  suis  victime  de  mon  dévouement.  Vous  m'avez  tuée  . 
monsieur!  Je  veux  bien  mourir  sans  vous  maudire,  mais  ne  de- 
mandez rien  de  plus.  C'est  aujourd'hui  seulement  que  je  sais  tout 
ce  que  je  vais  perdre.  Ah!  du  moins  que  votre  odieuse  figure  ne 
reste  pas  devant  mes  yeux;  je  ne  veux  plus  la  voir! 

Le  mari  chancela  sur  ses  jambes,  et  s'enfuit  épouvanté.  Cepen- 
dant l'exaspération  d'Henriette  s'apaisa  bientôt  et  lut  rein;  lacée 
par  un  accès  violent  de  fièvre-.  La  malade  demanda  un  piètre  à 
grands  cris.  La  conférence  avec  le  confesseur  ne  fut  guère  moins 
ne  que  celle  avec  l'amant.  .M.  Puymorel  voulut  profiter  de  son 
ascendant  de  riche  propriétaire  et  de  bienfaiteur  du  clergé  de  l'en- 
droit, pour  obtenir  une  révélation  indiscrète;  mais  1  euré  coan 
sait  ses  devoir-,.  Il  interrompit  les  questioni  on  déclarant  que  la 
balance  une  fois  dé]  Dire  loi  mina  do  Seigneur,  il  n'appar- 

tenait plus  au\  humains  de  s'immiscer  dans  les  affaires  <\u  ciel  : 

—  Qu'il  vous  suffise  de  saTOÛr,  ajouta  le  digne  homme,  qe.«  rotre 
femme  \  a  paraître  pure  et  s;m^  tache  devant  son  j  uénie. 
v    Ile  a  commis  quelques  faut  -,  son  repentir  les  a  i a<  I 

Une  fois  qu'elle  i  emens,  Henriette  tomba  da 

un  état  d'insensibilité  dont  elle  ne  sortit  plus.  Sa  n  èi  e  i 
nement  d'obtenir  un  regard  ou  un  -    n    de  reconnaissant    :  elle 
demeura  impassible.  La  mort,  en  se  posant  !    ;èrement  sur  celte 

proie,  ne  trouva  p;is  la  résistant dinaire  dont  le  u  - 

bon  i       U   iouflle  gl  e  destructeur  ne  provoqua  aur 

cune  convulsion  ci  fut  reçu  comme  un  chaste  1  ai^  i . 

Dana  nota  api  a  avoir  perdu  sa  feaaaae»  M.  Pnymorel  trouva 
n  aair  dans  la  <  hambr  •  qu  iv  ii  habitée  la  m  rqu  *e  .  un  pi>i< 

hé  dans  un  n  i  rél  ire.  Il  prit  <  i  crai- 

gnant sin-.  d<  me  (ju M  n'advint  qui  Iqu  »  acci  leni ,  il  u  ulul  la  dé- 
dia an  un  beau  piaiolei à  poudri   lulini- 


)  > 


312  RKVUE    DE    PARI?. 

nante,  garni  de  m  capsule,  et  tout  prêt  à  partir.  L'amorce  brûla 
et  produisit  sa  petite  explosion;  mais  la  poudre  n'ayant  pas  pris 
ffii,  M.  Puymorel  souffla  dam  le  canon  et  s'aperçut  que  larme 
n'était  pointehargée.  —  La  marquise,  eu  eroyanl  calomnier  Edgar, 
avait  deviné  la  vérité. 

Edgar  était  un  homme  faible,  et  de  la  faiblesse  à  la  lâcheté  il 
n'y  a  qu'un  pasu  mélancolique  par  tempérament,   malheureux 
presque  toujours  par  sa  faute,  ee  jeune  homme  aimait  a  ivj 
ses  torts  sur  l'animosité  du  hasard.  La  première  pensée  muti- 
lante qui  s'offrait   a  lui,   ven. lit  d'une  Certaine  satisfaction  qu'on 

éprouve  à  se  dire  plus  infortune  que  les  autres,  cette  disposition 
emphatique  était  encore  exagérée  dans  le  caractère  d'Edgar  par 

le  sentiment  de  sa  faiblesse;  incapable  de  sortir  de  sou  néant  par 
lui-même,  il  aurait  peut-être  consenti  à  devoir  une  distinction  à 
des  revers  extraordinaires.  S'il  est  vrai  que  le  bien  et  le  mal  ne 
doivent  être  appréciée  que  d'une  manière  relative,  les  hommes 
ainsi  faits  ne  sont  pal  bien  a  plaindre,  puisque  la  compensation 
aux  COUpa  qui  les  happent  est  dans  leur  mal  même.  Edgar  n'était 

qu'un  Fanfaron  de  désespoir  et  de  malheur,  et  ns-la  sont 

plus  communs  qu'on  ne  pense. 

I.e  jour  qu'il  avait  cédé  aux  ordres  d'Henriette,  en  partant 
pour  Rome,  il  était  sans  doute  bien  aise  de  voir  du  paya  et  de 
voyager  en  DOSte  SUS  Irais  de  sa  maîtresse,  car  nous  a\ons  ■ 
qu'il  s'était  arrêté  à  Mayenne,  dans  la  nuit,  pour  se  faire  servir 
un  repas  luit  copieux,  et  tpi  il  Jetait  remis  en  roule  en  t  -hantant 
à  tue-tête. 

Après  la  mort  d'Henriette,  I  tr  tomba  dans  un  désespoir  ap- 
prochant delà  fureur.  Souvent  ses  intimes  tremblèrent  pour  ses 
jours.  Cependant  il  trouva  une  consolation  dans  m  manie  d'expan- 
sion mélodramatique,  à  laquelle  il  se  lh  i  a  aana  rèi  rve.  Vit 
il  sa  jeta  en  pleurant  dana  les  bras  de  aon  confident ,  et uveanu 
loua  lea  jours  de  nouveaui  effet*  de  acènes.  Gela  dura  jusqu'en 

moment  mi  le  Pylade,  peu  la  ut  patience,  dei  lai  a  qu'il  m  lait 

comme  réelles  el  profondes  que  lea  douleurs  qui  s ncentri  ni  et 

cherchent  l'isolement  Cet  avia  un  |>eu  sévère  amena  un  refroidis- 
sement  notable  dans  l'amitié  d'Edgar;  l'amant  désolé  chercha  un 
autre  spectateur  plus  bénévole  de  ses  souffrant  es.  Nous  sommes 

heureux  d'apprendre  an  lecteur  que  Pembonpoint  de  son  visagn, 


REVCE   DE    PARIS.  313 

son  appétit  et  son  sommeil  furent  à  peine  altérés  d'une  manière 
sensible. 

Henriette  n'a  jamais  su  que  son  amant  était  indigne  d'elle. 

La  marquise  d'Antigny  demeura  long-temps  accablée  sous  le 
poids  de  ses  chagrins;  mais  il  ne  lui  entra  pas  dans  l'esprit  qu'elle 
dût  éprouver  des  remords.  Le  temps  lui  rendit  son  énergie,  et 
n'ayant  plus  personne  à  sacriQer  à  ses  projets  ambitieux,  elle 
poursuivit  intrépidement  la  fortune  pour  son  propre  compte.  En 
ce  moment,  elle  est  sur  le  point  de  l'atteindre  par  des  spéculations 
hasardeuses  sur  les  fonds  publics,  à  la  Bourse  de  Paris,  sorte  de 
jeu  auquel  cette  femme  ingénieuse  est  devenue  plus  habile  que  les 
vieux  coulissiers. 

M.  Puymorel  était  trop  pénétré  des  bienséances  pour  se  rema- 
rier avant  le  temps  prescrit  'pour  le  deuil  ;  aussi  n'a-t-il  pris  une 
quatrième  femme  qu'au  bout  de  l'an  révolu.  Celle-ci  n'a  ni  les 
regrets,  ni  les  scrupules  d'Henriette;  elle  donne  quelques  soucis 
à  son  vieil  époux,  et  ne  paraît  point  disposée  à  perdre  la  partie 
comme  ses  devancières.  On  assure  que  le  riche  cultivateur  est  par- 
venu à  faire  donner  son  nom  à  la  commune  qu'il  habite;  mais  si 
vous  alliez  en  Bretagne,  et  qu'en  passant  à  Puymorel  il  vous  prît 
fantaisie  de  questionner  un  paysan,  il  vous  répondrait  assurément 
que  le  village  où  vous  êtes  s'appelle  Antigny. 

Henriette  était  une  créature  destinée  à  parcourir  une  carrière 
longue  et  heureuse;  mais  elle  trouva  dans  ses  qualités  mêmes  un 
;;>  i  me  de  destruction.  Trop  loyale  et  trop  vertueuse  pour  mener  à 
bien  des  calculs  fondés  sur  une  pensée  Coupable,  elle  devait  suc- 
comber une  fois  que  les  circonstances  et  la  domination  de  >a  mère 
l'eurent  forcée  d'admettre  cette  pensée.  Elle  avait  permis  qu'on 

ii    .1  rie  connue  le-,  comptes  subtils  d'un  notaire,  et  c'était  -">n 

arrêt  de  mort  qu'elle  avait  signé.  Tontes  les  manœuvres  emplo] 

pour  lui  faire  un  sort  brillant  De  lui  ont  \.ilu  qu'un  assez  joli  tom- 
beau de  marbre  blanc  dans  le  modeste  cimetière  d'Antigny. 

PA1  I.   DE   Mi  SSET. 


Critique   Cittc'rairc. 


Œuvres  c<mi|>lrU'N  île   C*cor£c  Saml. 

LSTTâES  dix  roy.mr.i  n  (i). 


Si  je  ne  savais  que  la  vertu  d'une  parole  ne  suffil  pas  pluaea  matière  de 
langage  qu'en  toute  autre  matière  pour  faire  disparaître  lea  habitudes 
vicieuses  qui  s'y  sont  enracinées ,  j«'  proposerais  l'abolitioa  des  mots  pW- 
losophe,  philosophie  s  philosophique ,  quitte  à  les  remplacer  par  d'autres 

d'un  sens  mieux  défini.  Ce  sont  là  ,  en  effet ,  de  CCS  mois  gros  de  m.deu- 

tendns,  d'équivoques,  de  surprises,  qui  sont  restés  dans  toutes  les  lan- 
gues ,  en  nombre  plus  OU  moins  grand  ,  Comme  un  souvenir  «le  Babel  ;  de 
CM  mots  qui  semblent  laits  tout  exprès  pour  justifier  rot  aphorisme  célé- 
bra, ipie  la  parole  ■  été  donnée  à  l'homme  ponr  dissimuler  sa  pet 
philosophie  est ,  comme  la  langue  au  dire  d'Ésope,  tont  ce  qu'il  y  s  <le 

bon  et  tout  et-  qu'il  y  a  d«  détestable,  las  conceptions  les  plus  e; 

l  ii  plus  augustes,  1  b  les  plus  admirables  ai  les  plus  fé< 

POUX   la    Spéculation  abstraite,   suit    pour   le    bonheur    il    IV  lue.  imii  de 

l'homme,  sont  revendiquées  parla  philosophie;  il  n'est  pas.de plate 
pidité,  pas  d'absurdité  atroce,  pas  un  fruit  de  l'orgueil  en  démence  on 
de  l'hypoci  isie  aux  sourdes  menées,  qui  ne  vieillir,  couvert 

du  patronage  de  ce  mot  Mai-,  en  retranchant  tout  ce  côté  honteux, 
ne  prendra  la  philosophie  qne  dans  lesbtnm  -  i,    |u'est-ce  em 

que  1s  philosophie    I    r      cette  inquiétude  raisonneuse  de  l'esprit  humain 

qui  le  poiie  >t  s'enquérir  du  Comment  6l  du  pourquoi  de  tOUt  Ceque 

de  la  pensée  et  de  la  chair  peut  atteindre  en  lui  on  en  dehors  de  lu 

ce  la  somme  des  i  ésultati  on  l'a  fait  parvenir  cette  disposition  originelle? 

(i)  •>  vol  te-S»,  ebes  Félix  Bonnaln,  ra        I         I 


REVUE   DE    PARIS.  315 

E-t-ce  l'art  d'interpréter  les  faits  et  d'en  ramener  l'histoire  à  des  for- 
mules? Est-ce  l'art  de  combiner  des  idées  et  de  conclure?  Est-ce  une 
méthode  d'analyse  ou  une  règle  de  bien  vivre?  Est-ce  le  génie,  la  science 
ou  la  vertu?  ou  bien,  en  descendant  de  quelques  degrés,  et  vers  un  sens 
plus  restreint,  dans  l'échelle  des  idées  diverses  auxquelles  ce  mot  a  pu 
appliqué,  le  philosophe  est-ce  l'homme  qui  sait  observer  et  repro- 
duire? Le  philosophe,  est-ce  Cicéron,  qui  parle  admirablement  et  ne 
sait  pas  mourir  ?  est-ce  Caton ,  qui  vit  en  homme  de  cœur  et  qui  se  tue? 
Platon  est  appelé  un  philosophe,  Diogène  aussi.  Jésus,  à  ne  voir  en  lui 
qne  l'homme,  est  un  philosophe,  et  philosophe  aussi  Voltaire.  On  dit  la 
philosophie  du  Pantagruel,  comme  on  dit  la  philosophie  du  .Vorum 
Oryanum.  Le  livre  des  Maximes  ou  celui  des  Caractères  est  œuvre  de 
philosophe  aussi  bien  que  le  traité  de  la  Méthode.  Montaigue  est  philo- 
sophe autant  que  Pascal,  Molière  et  La  Fontaine  comme  Malebranche. 
L'auteur  de  la  Sourcil    "  il  pas  menas  on  philosophe  que  C     - 

dillac,  ni  Montesquieu  moins  que  Thomas  Reid  ou  Kant.  Celui  qui  croit 
et  celui  qui  nie,  relui  qui  sait  et  qui  aflirme  et  celui  qui  dit  :  Peut-être! 
ou  :  Que  sais-je?  celui  qui  fonde  et  celui  qui  démolit ,  celui  qui  espère  et 
celui  qui  blasphème,  celui  qui  souffre  ou  meurt  pour  ses  semblables  et 
celui  qui  les  fusti.'e;  tout  cela  est  appelé  indistinctement  philosophe. 
Qu'est-ce  donc  qu'un  philosophe? 

Or,  un  jour  j'ai  entendu  crier  sur  les  toits  que  G  Sttnd  était,  lui 

aussi ,  un  philosophe  ,  et  je  me  suis  demandé  sur-le-champ  :Q  que 

George  Sand  .'  Ce  a'est  pas  que  je  ne  crusse  avoir  déjà  résolu  cette  qi  H 
tion  suffisamment  pour  mon  usage;  nais  ce  mot  de  philosophe,  qui  ne 

Ujama  esé  I  noi  oasmne  la  traduction  de  ma  pensée,  y  I 

bait  si  brusquement  et  de  si  loin,  qu'il  y  causait  un  trouble  profond.  De 

là  vint  cette  première  inquiétude  sur  le  ssai  réel  et  incontestable  qu'il 

peut  avoir.  Montaigne,  pour  l'expliquer  à  sa  manière,  dit  :  t  Quiconque 

cherche  quelque  chose,  il  en  vient  ai  t,  ou  qu'il  dit  qu'il  l'a  trao- 

.  ou  qu'elle  ne  se  peut  tionvev,  on  qu'il  est  en  quête.  Toute  la 

philosophie  est  départie  en  ces  trois  genres.  Soc  desaesaeet  de  chercher 

rue  et  la  certitude.  ■  Kn  ajoutant  que  cette  i  1e  se 

fait  à  l'aide  de  ;  s  méthodiques  et  rigoureu:  p  ir  l'analyse 

scientifique  des  facultés  qu'on  y  emploie,  et  qui  profitcronl  de  la  déeoa> 

tpte  volontiers  cette  explication.  Elle  s  de  la  clarté  ,  de  la  oêt- 

lut  formellement  tonte  prétention  Dl  u  qu'Us 

fus»'  ii  en  quête  d'un   vérité,  de  fusion*  tftoti ,  il  est  bien  entendu  que 

comprendrons  parmi  les  philosopfa  -tes,  par 

unumple,  qui  posaient  cette  question  :  A  n  Virgo  V 

ineto;  ni  ces  bc  '■  as  k 


31G  REVUE   DE   PARIS. 

drame  de  M.  Victor  Hugo,  viennent  demander  à  Cromwcll  s'il  faut  brû- 
ler ou  pendre 

Ceux  qui  ne  parlent  pas  comme  saint  Jean  parlait , 
Et  disent  Siboleth  ,  au  lieu  de  Schibolcth  ; 

ni  tous  ces  chercheurs  ou  possesseurs  de  vérités  aussi  pou  scientifiques 
que  chaque  matin  voit  éclore  autour  de  nous.  Mais,  pour  maintenir  rigou- 
reusement les  limites  des  trois  genres  définis  par  Montaigne,  nous  ne  de- 
vrons pas  nous  en  tenir  là  ,  et  nous  refuserons  d'étendre  le  BOB  de  phi- 
losophe à  tout  ce  qui  sortira  des  domaines  de  la  spéculation  pure  et  dés- 
intéressée, de  l'étude  métaphysique  des  Idée!  ou  des  choses  et  de  leurs 
rapports,  pour  entrer  dans  les  voies  de  la  réalisation  plastique,  pour  éle- 
ver un  monument,  non  à  la  vérité  ,  mais  à  l'art.  Le  philosophe  ne  voit 
dans  la  vérité  (pie  la  vérité;  il  la  recherche  pour  clle-iin -me  ;  ci. 
yeux  une  valeur,  une  beauté  indépendante,  ibeelne.  Pour  l'artiste,  elle 
n'a  qu'une  valeur  de  relation.  Il  n'en  veut  que  les  côtés  exprimables  par 
des  sons,  par  des  images,  par  des  couleurs,  par  les  mille  combinaisons  de 
formes  dont  l'art  et  le  génie  lui  ont  révélé  Is  puissance  sur  l'élément  pas* 
sionné  auquel  il  S'adresse.   Le  philosophe  regarde  la  vérité  en  dedans, 

l'artiste  la  regarde  an  dehors.  BUeeat  l'objet  mime  du  preeoier;  p  rur  le 

rnd,  elle  est  un  sujet.  Il  y  a  donc  une  ligne  profonde  de  démarcation 
entre  l'artiste  ou  le  poète  et  le  philosophe.  Que  si  l'on  veut  étendre  à  l'un 

le  mot  indiquant  les  qualité!  propres  à  l'autre,  on  ne  pourra  le  faire  sans 

altérer  la  sincérité  de  la  langue,  et  le  sens  du  mot  ainsi  détourne  d 
fonction  Spéciale,  devenant  arbitraire  et  confus,  il  n'y  aura  pas  d'abus  de 

langage,  pas  de  fausseté,  pas  de  perfidie  dont  il  ne  soit  fait  le  complk 
le  receleur.  C'eat .  an  reste,  ce  que  l'histoire  nous  déaaontre  rictorhi 

ment.  Si  nous  BOUS  en  tenons  à  la  définition  de  Montaigne,  nous  raja 
donc  île    la  table  dei  philosophes  la  moitié  au  moins  des  BOUM  que  j    u 
Cités  pins  haut  ,  et  en  génél  al  tons  ceux  qu'a  animés  une  passion  autre  mie 

raniour  exclusif  de  Is  simple  al  pure  venir,  tous  ceui  dont  rintelligi 

s'est  prosternée  devant  d'autres  idoles,  NUpendue  à  d'autres   ambitions, 

enii  rée  d'autres  triomphes.  Le  philosopha  est  relui  (pu  cherche  Is  véi 

la  science  ,  la  certitude  ,  et  qui  dit  ,  ou  qu'il  l'a  trouvée,  ou  qu'elle  M 
peut  trouver,  OU  qu'il  est  encore  en  quête 

Voyons  maintenant  ce  que  d'autres  en  pensant ,  et  (■  tend,  eut 

autres,  dont  l'opinion  ne  peut  qu'intervenir  d'une  manière  piquante  d 

cette  question.  Les  /  <  Uni  d'un  Voyagi  ur  me  paraissent  résumer  admira- 
blement l'histoire  de  Is  pensée  1 1  de  Is  passion  de  G  Sand .  c'est-à- 
dire  que  le  philosophe  SI  le  poète,  leU  qu'ils  se  sont           i  dans  k  - 
livr.             produisenl  danscelui-d  tout  entiers.  Ce  dernier  livre  a  m<  me 


REVUE    DE   PARIS.  317 

cet  avantage  que  l'auteur,  n'étant  plus  obligé  de  plier  les  opinions  qu'il 
exprime  aux  données  du  caractère  attribué  à  tel  ou  tel  de  ses  person- 
nages ,  il  s'impute  à  lui-  même  la  responsabilité  directe  de  ce  qu'il  avance 
et  nous  épargne  la  crainte  de  confondre  ce  qui  est  manifestation  spontanée 
de  l'homme  avec  ce  qui  est  concession  de  l'artiste  aux  nécessités  logiques 
d'une  position  conçue  par  son  imagination.  S'il  y  a  réellement  un  philo- 
sophe dans  George  Sand  ,  c'est  ici  que  nous  le  retrouverons  plus  qu'ail- 
leurs, c'est  ici  que  sa  philosophie  sera  le  plus  explicite  et  réduite  à  ses  dé- 
mens les  plus  saisissables,  dégagée  qu'elle  sera  de  tout  ce  qui  s'y  entre- 
mêle d'étranger  partout  ailleurs.  Et  qu'on  ne  s'étonne  pas  de  nous  voir 
attacher  tant  d'importance  à  cette  question  ;  car  après  la  direction  où  l'on 
a  cherché  à  engager  George  Sand  ,  après  les  violences  qu'on  a  faites  à  son 
génie,  à  ses  pencbans,  à  sa  nature ,  pour  transmuer  le  poète  en  philoso- 
phe, violences  dont  nous  retrouverons  plus  d'une  trace  dans  ces  deux  vo- 
lumes, nous  croyons  qu'il  y  va  de  l'avenir  de  son  talent.  Cherchons  d'a- 
bord ce  qu'il  entend  par  philosophe,  et  comment  il  comprend  l'association 
de  ce  mot  avec  celui  de  poète. 

I  Le  poète  aime  le  bien;  il  a  un  sens  particulier,  c'est  le  sens  du  beau. 
Quand  ce  développement  de  la  faculté  de  voir,  de  comprendre  et  d'admi- 
rer ne  s'applique  qu'aux  objets  extérieurs ,  on  n'est  qu'artiste;  quand  l'in- 
telligence va  au-delà  du  sens  pittoresque ,  quand  l'ame  a  des  yeux  comme 
le  corps,  quand  elle  sonde  les  profondeurs  du  monde  idéal ,  la  réunion  de 
ces  deui  facultés  fait  le  poète;  pour  être  vraiment  poète  ,  il  faut  donc  être 
à  la  fois  artiste  et  philosophe,  v  P.  1  il ,  t.  II  dei  Leltret. 

\  ici  déjà  un  mot  nouveau  ,  le  monde  idéal .'  Ce  n'est  plus  de  la  vérité, 
de  la  science,  de  la  certitude  ou  de  toute  autre  chose  analogue  qu'il  >'.i_'it, 
mais  de  l'idéal.  Aussi  je  suis  presque  tenté,  en  dépit  de  la  définition  nn'iiie, 
de  prononcer,  dès  à  présent  et  sans  aller  plus  loin,  que  ce  n'est  plus  un 
philosophe  qui  parle  cette  fois ,  mais  bien  un  poète  ,  et  un  véritable  poète 
qui  ne  s'est  gaère  inquiété  j  :i>  ra'iri  de  devenir  autre  chose  et  d'apprendre 

îutre  langue  que  la  sienne.  Autre  embarras;  qui  pourra  dire  au  jlMte, 
et  philosophiquement  parlant,  ce  que  l'auteur  a  entendu  par  une  ame 
qui  a  des  yeux  comme  le  i  nde  les  prolnadcori  du  inonde 

1?  Cert  .  le  phrase  est  suffisante  comme  expression  poétique; 
mais,  comme  langage  philosophique,  combien  ne  laisse-t-elle  p  tirer, 

sous  le  rapport  de  la  [  :i  et  de  la  rigueur  !  I      -      là  donner  I". 

bien  ar:  qui  est  le  propre  d'un  plul  V  quel 

terme  bien  défini  cela  correspond-il  ?  Dans  quelles  limites  (aot-U  le  eom- 

dre  ?  Qui  cmpèelie  de  reconnaître  là  l'image  d'un  simple  rêveur  a 
bien  ou  plutôt  <pie  celle  d'un  philosophe?  Je  crains  bien  qu'en  Mtreignaat 
a  être  philosophe,  api  r  peint  celui-ci  de  pareils  traits, 


318  REVIT.    HE    I'.MUS. 

Georae  Sand  n'ait  pas  imposé  une  tache  bien  difficile  au  premier.  Il 
,!;,,,..  tmet  aa  rague  ass ■•/  large  pou  que  toute  ambition  puisse 

trouver  à  s'y  loger.  Toute),  tant  (lutter  bu  loin  les  nuages  de  i 

pression  ,  je  veux  serrer  le  sens  de  la  pensée  au  pi  ; 

doute  qu'un  homme  qui  ne  sait  que  renvoyer  comme  un  .'image 

des  objets  extérieurs  qi  natal  dans  soo  imagination,  n'est  pas  un 

poète  au  grand  complet,   parce  qu'il  n'a  qu'un  sens  fort  incomplet  du 
heau  ,  parce  qu'il  ne  l'aperçoit  que  dans  la  h  :i  moines  du  monde  maté- 
riel sans  s'élever  jusqu'au  Marinent  tics  narm<  nies  du  monde  moral. 
n'est  même  guère  la  peine  «l'appeler  cet  homme  du  nom  de  poète;  celui 
de  CttèidotOMM  suHirait.  Mais  après  avoir  donné  au  porte  un  sens  parti- 
culier, le  sens  du  beau  ,  pourquoi  le  ramener  à  la  condition  du  philosophe 
qui  n'a  pas  <•<• -,  iw,  puisque  c'est  le  lut  particulier  du  porte  ?  A  quoi  bon 
lui  donner  des  ail'  s  pour  le  condamner  ensuite  a  envier  la  part  dévol  i 
l'homme  qm  gravit  lentement  et  laborieusement ,  les  pieds  embarras»» 
dans  la  chaîne   rifOOWM  des   déductions   logiques.   J'aimerais  autant 
dire  à  l'aigle:  Tâche  d'être  une   tortue,  taule  oe  quoi   tu    nés. 
vraiment  un  aule.  La  tortue  pourra  bien  parvenir  à  la  cime  du  rocher  OÙ 
l'ai  Je  s'enlève  d'un  coup  d'aile;  mais  combien  de  pas  aura-t-elle  com| 
Ol  eomb  .lerbe  épluches'  I.  sent  le 

quelque  part;  il  s'v  élance  d'un  bond,  il  s'en  empare  comme  de  sa  pi 
"t   il  en  a  déjà   l'ait  MB.  festin  que  le  philosophe  en  est  encore  a  cherchei 
quelle  voie  lui  offrent  les  champs  inextricable;  de  la  met  ue  pour 

arriver  jusque-là,  et  de  quel  pied  H  faut  partir.  Puis,  en  lin  .le  compte, 
la  notion  du  beau  n'est  pas  du  tout  la  même  c'oe/.  le  philo-  I  chez  le 

poète.  Chez  l'un,  c'est  une  idée  abstrait.   I.ee  nécessairement  au  réseau 
d'abstractions  préliminaires  dont  il  faut  parcourir  le  labvrinthe  pour  ar- 
river jusqu'à  elle,  (".assez  un  des  fils ,  trop  pi  B  ou  ma!  attache 
plus  d'arrivée  possible.  Chez  le  poète,  elle  tH  un  sentiment  ne  d'un  instinct 
ou  d'un  sens  particulier,  comme  dit  (  ,                      I,   sentiment   toujours 
M-nt,  toujours  inséparable  de  la  qualité  île              .  toujours  tou- 
|ours  impatient  d'embrasser  son  objet  dans  l'.iuviv  divine  qu'il  contem- 
ple, ou  dans  r.cusre  humaine  qu'il  produit.  I.e  philosophe  comprend  par 
l'imalvse  et  la  déduction;   le  poète,   pnr  l'intuition.   En  quoi  donc  a-t-il 
besum  de  se  taire  philosophe  '  Il  est  d'emblée  M  que  le  pbtkeopfcc 
force  de  devenir.  Celui-ci  découvre  ou  cherche ,  et  lui  il  crée.   Non.  il 
uYst  pas  battl  MM  M    philosophe  pour  être  un    I                 ■  .    I  I  I  ■*> 
.mus  de   res  deux  hommes  sent    imit-à-fait  distinct. s,  ,.    ne   peuvent 
S€  cumuler  :  le  vrai  poète  est   plus  ..u   mieux  qu'un  philosophe  par 
seul  qu'il   .st   un  vrai   poète;   ce  seul  mol  comprend   tout.  Je  voudrais 
bien  savoir  quelles  lacunes    Aristote    aurait   comblées   dans   le   génie 


REVUE   DE   PARIS.  319 

d'Homère  ,  et  comment  Homère  ,  si  vieux  qu'on  l'ait  fait ,  aurait 
trouvé  le  temps  d'écrire  son  Iliade,  s'il  n'avait  pas  eu,  pour  amasser 
les  trésors  de  science  encyclopédique  et  de  sagesse  qu'il  y  déploie,  des 
secrets  plus  expéditifs  que  les  procédés  méthodiques  d'Aristote.  Or, 
je  crois  que  George  Sand,  toute  révérence  gardée  pour  Homère, 
a ,  lui  aussi ,  quelqu'un  de  ces  secrets  qui  sont  le  patrimoine  im- 
prescriptible du  poète,  auxquels  la  philosophie  ne  saurait  suppléer  et 
avec  lesquels  on  se  passe  des  leçons  de  la  philosophie,  parce  qu'ils  con- 
tiennent, en  substance,  tout  ce  qu'elle  contient,  plus,  d'autres  choses 
qui  ne  sont  pas  de  son  domaine.  Je  cr  is  que  George  Sand,  sans  s'être 
jamais  approprié  aucune  méthode  d'analyse  ou  d'enquête,  connaît  le 
mécanisme  de  certains  mouvemens  du  cœur  humain  aussi  bien  qu'aucun 
métaphysicien  ou  moraliste,  et  sait,  de  plus  que  ceux-ci,  le  mettre  en 
jeu  dans  des  combinaisons  dont  son  L'énie  a  le  secret,  de  manière  à  lui 
faire  produire  le  beau  ,  le  grand ,  le  pathétique ,  h- vrai.  Si  c'est  pour 
cela  qu'on  l'appelle  un  philosophe  et  qu'il  faille  absolument  eu  passer 
par  là,  j'y  donne  la  mains,  tout  en  faisant  mes  réserves  en  faveur  de  l'in- 
terprétation de  Montaigne,  et  en  notant  que  le  mot  poète  à  lui  tout  seul 
exprimerait  tout  aussi  bien  ce  qu'on  veut  dire;  car,  comme  ce  sont  là  pré- 
cisément les  qualités  qui  font  le  poète ,  on  ne  peut  pas  le  concevoir  saus 
cela.  Je  ne  vois  pas  la  nécessité  de  fatiguer  un  mot  à  porter  déni  ou  plu- 
lienn  idées,  tandis  qne  d'un  autre  côté  on  emploie  deux  mots  à  n'en  ex- 
primer qu'une  seule. 

I  rsqne  George  Sand  a  écrit  le  passage  que  nous  avons  cité  plus  haut , 
il  avait  déjà  subi  l'influence  des  docteurs  qui  ont,  avec  un  sang-froid  si 
impitoyable,  soumis  au  martyre  son  ame  de  porte  DOS*  la  faire  entrer 
dam  le  monte  de  leurs  idées;  et  oe  passage  peut  donner  lien  à  on  rappro- 
chement assez  curieux.  Ici  George  Sand,  nouveau  converti,  George  Sand, 
philosophe  démocrate,  fait  de  la  poésie  l'apanage  exclusif  des  forts,  des 
de  la  pensée,  ues  puissances  orgueilleuses  de  l'intelligence,  des  philo- 
sophes, en  un  mot.  Mais  la-b.is,  bien  loin  dans  le  pasté  ,  I  :  bas,  dam  .inilri , 

il  fa  an  G  Sand  qui  n'est  qu'un  aaffet  instinctif  poète,  et  qui  exprisae 

suri  une  idée  bien  plus  vraie,  ce  nous  semble,  bien  pins  touchante, 

[•bis  simple  et  plus  élevée  en  même  temps.  La  ,  se  ae  sont  pas  les  grandi 

et  l(  «ont  conviés  an  banquet  de  poésie ,  mais  les  faibles,  les 

opprimi  mines,  l<  ,  toaseen  qui  aiment,  qu  ut, qui 

nt ,  qui  espèrent.  Là  ,  la  poésie  n'emprante  p  is  la  rolxd    G 

!  poor  chasser  de  la  salle  du  festin  tons  ceux  qui  n'ont  p  m  la 

;  de  philosophe;  mais ,  par  la  bonebe de  G  l,elleprono 

parvul  i 

1  I     lit  que  la  p  meurt  ;  In  |  a  mourir.  N'i 


320  REVUE   DE   PARIS. 

elle  pour  asile  que  le  cerveau  d'un  seul  homme,  elle  aurait  encore  des 

siècles  de  vie Elle  se  réfugiera  dans  la  vie  bourgeoise,  elle  se  mêlera 

aux  plus  naifs  détails  de  l'existence.  Lasse  de  cliauter  une  langue  que 
grands  ne  comprennent  pu  ,  .lie  ira  murmurer  à  l'oreille  des  petits  des 
paroles  d'amour  et  de  sympathie.  Et  déjà  ,  n'est-elle  pas  descend 
1rs  \nùtes  des  tavernes  allemandes?  ne  s'est-elle  pas  assise  au  rouet  iks 
femmes?  ne  berce-t-elle  pas  dans  ses  bras  les  enfans  du  pauvre?  Compte- 
t-on  pour  rien  toutes  ces  anus  aimantes  qui  la  possèdent  et  qui  souffrent, 

qui  se  taisent  devant  les  bOBUMI  et  qui  pleurent  devant  Dieu?. I    I 

chants  des  bardes  sont  descendus  dans  la  vallées,  et  les  idées  poétiques 
[  i  uvent  s'ajuster  à  la  taille  de  tous  les  hommes.  L'un  porte  sa  poésie  sur 
son  front ,  un  autre  dans  son  cœur;  celui-ci  la  cherche  dans  une  prome- 
nade lente  et  silencieuse  au  sein  dee  plaines,  celui-là  la  poursuit  au  galop 
de  son  cheval  à  travei-  les  ravins;  un  troisième  l'arrose  su:  tre  dans 

un  pot  de  tulipes.  Au  lieu  de  demander  oà  elle  e>t ,  ne  devrait-on  pas 
demander  mi  elle  n'est  pas?  Si  ce  n'était  qu'une  langM  ,  elle  pourri 
I    i  dre  ;  mais  c'est  une  l  qui  se  compose  de  deux  chotei  :  la  beauté 

répandue  dans  la  nature  extérieure  et  le  Mutinent  départi  à  toute  inael- 
oce  ordinaire.  Pour  condamner  à  mort  la  poésie  et  la  porter  m  cer- 
cueil ,  il  nous  faudra  donc  arracher  «lu  sol  jusqu'à  la  dernière  des  fleui 
dont  Genei  iève  faisait  toi  bouquets  ;  car  elle  aussi  était  poète ,  et  eroyej 
luen  qu'il  y  a  au  fond  des  plu<  sombres  masures,  au  sein  des  plus  médio- 
cres conditions,  beaucoup  d'existences  qui  l'achèvent  vins  avoir  produit 
un  sonnet ,  mais  qui  pourtant  mm  de  magnifique!  poèmes,  il  tant  bien  peu 

de  chOM  pour  éveiller  ces  e-prits  endormis  dans  l'épaisse  StSaOSphère  de 

rignorance,  et  pour  les  entourer  a  jamais  d'une  lumineuse  auréole  qui  ne 

quitte  plus,  i  a  livre  tombé  sous  la  main ,  un  chant,  ou  quelques  pa- 
i oies  recueillies  d'un  passant;  une  étude  entreprise  dans  un  desseio  ; 
nique  ou  par  nécessité,  le  moindre  hasard  proridentiel  suffit  I  une 
élue  pour  découvrir  un  monde  d'il  lentimei  qui  était 

arn\<  .m,  a.  L'art  frivole  d'initer  In  fleura  Pavait  conduite  I 

mina  mi  nodi  lai]  I  i'  -  einei .  i  chercher  dans  la  nature  un  moyen  de 

pBI  leetionnei   s,,„  intelligence  ;  peu  à  peu  elle  s'était  identili.  elle, 

et  chaque  Jour,  dans  i  ,  enur,  elle  dévorait  avidement  le 

livre  Immense  ouvert  d<  ranl  an  yeux.  Bile  m  ipprolondir 

d'antN  adenee  que  celle  à  la«pielle   tous  ses   instans   étaient    forcément 

eonm  résj  mais  elle  avait  Mrprii  l'  s.  ,i,  t  de  l'univeraolk  harmonie  i)-  » 

Bfa  bien'  eh  bien!  m  est-ce  asseal  Fa  voue  qu'en  ne  rappelant  i- 1 
tence  de  ce  passage ,  et  en  le  cherchant  pour  an  citei  V  -  lambeaux  que 

(I)  Aiulri     |         i  et  suiv.  Edition  des  Œuvre»  complètt». 


REVUE   DE   PARIS.  321 

vous  venez  de  lire,  je  n'avais  pas  compté  sur  une  aussi  riche  trouvaille. 
La  mémoire  m'avait  singulièrement  failli.  Cette  page  est-elle  assez  belle, 
assez  convaincante?  ces  idées  sont-elles  assez  nobles,  assez  élevées,  assez 
religieuses,  assez  consolantes?  A  combien  d'écrivains  est-il  arrivé  d\\- 
primer  un  plus  saint  et  plus  magnifique  sentiment  de  la  poésie  dans  un 
plus  admirable  langage?  Et  c'est  vous  qui  dites  maintenant  qu'il  n'y  a  qu'un 
philosophe  qui  puisse  être  un  poète,  ô  George  Sand  !  Mais  voyez  d 
comme  les  philosophes  dessèchent  tout  ce  qu'ils  touchent  !  Voyez  ce  qu'il* 
ont  fait  de  vos  idées  et  de  vos  sentimens  ici  évoqués  par  nous,  et  jugez! 
Ah.'  c'est  maintenant  que  vous  devez  croire  que  la  poésie  peut  mourir, 
puisque  vous  l'avez  reléguée  daus  le  cabinet  des  philosophes! 

Il  ne  faut  pas  croire  cependant  que  George  Sand  ait  passé  brusquement 
de  l'un  des  extrêmes  que  nous  venons  de  mettre  en  regard  à  l'autre. 
L'auge  de  la  poésie  qui  habite  en  lui ,  qui  avait  été  si  long-temps  sa  joie, 
sa  consolation  et  son  orgueil,  s'est  débattu  long-temps  avant  de  se  laisser 
déposséder  de  la  place  où  il  régnait  eu  souverain.  Long-temps  il  a  défei 
l'indépendance  de  ses  ailes  azurées;  long-temps  il  a  soutenu  la  bitte  et 
repoussé  les  assauts  que  chaque  jour  renouvelait.  Mais  enfin,  cireoin 
harcelé,  obsédé,  forcé  dans  ses  derniers  rctranchemcns,  il  a  dû  abdiquer 
et  reconnaître  la  loi  du  vainqueur  en  lui  prêtant  foi  et  hommage.  Le  p 
reconnu  poète  de  par  la  philosophie.  Il  en  a  été  un  peu  moins  p 
<.t  pas  beaucoup  plus  philosophe,  car  c'est  là  ce  qui  s'improvise  le  moins. 
Les  diverses  phases  de  cette  lutte  sont  fort  bien  m  irquées  et  fort  COI 
ses  à  étudier  dan-  Ici  Lettres  d'un  Vof/agt  M    C    >t  à  la  lettre  datée  du 
11  avril  1835  qu'il  faut  en  prendre  l'histoire.  Dans  celles  qui  précèdent  , 
après  les  trois  premières,  qui  sont  consacrées  au  description!  et  aux 
aventures  île  son  Voyage  d'Italie,  nous  le  voyons  en  proie  à  une  trist 
sombre  qui  s'exhale  en  imprécations  pleines  d'amertume  et  invoqu 
suicide.  Je  connais  peu  de  choses  plus  tristes  que  ce  désespoir  art 
mordant,  plus  tristes  surtout  que  ce  rire  m   et  forcé  qui  vient  parfois 
éclater  entre  deux  cris  de  douleur.  Mais  c'est  une  douleur  qui  fait  mal, 
et  qui  n'humecte  pas  les  feux.  Elle  dei  ienl  plus  touchante  quand  elle  de- 
vient  plus  calme  et  plus  résignée  ,  quand  elle  se  change  en  une  mêlai 

ble  au\  pieuses  remontrances  de  l'amitié.  Bile  trouve 
alors  des  accent  qui  remuent ,  dilatent  et  soulagent  le  cœur  oppi  i  - 
Je  loi        ■  lemarqui  pré©  de;  puis»  quand  nous  arrivons  aux  tpprodM  s 
du  ti  avril,  elle  l'efface,  pour  ne  plus  repai  titre  que  de  loin  en  loin, 
comme  nn  «avenir  perdu  dans  la  brunie  des  norisons  du 

i  dans  quel  état  ces  lettres  nous  ssontrent  G  Sand ,  à  la  veille 

initiation  philosophique. 
U  ne  parait  pas  d'abord  soupçonner  qu'il  puist  iraum 


322  REVUE    DE    PARK. 

que  autre  chose  de  bon  et  de  bon  que  la  poésie.  Il  voudrait  la  commu- 
niquer à  ceux  qu'il  aime;  il   les  plaint  de  lea  \"ir  absorbés  en  d'an' 
soins.  » Paurre  homme  ne,  quelle  mission  qoe la  tienne!  dit-il  au 

pasteur  d'hommes  ,  dont  il  m- paraît  pas  du  tool  se  disposer  a  izrossir  pro- 
chainement le  troupeau  ;  que  ne  pois-je  fommeuer  avec  moi  sur  l'ail, 
vents  inconstnns,  te  faire  respirer  le  u'rand  air  des  setitodea  ,  et  t'appren- 
dre  le  secret  des  poètes  et  des  bohémiens !  »  Du  rate,  il  parait  lier  et 
satisfait  audition  de  poète,  de  «  disenr  de  métaphores,  d'indisci- 

pliné voyou.  «(Quel  chemin  MM  .in.. usa  faii  a  pbilosophi 

Il  traite  fort  cavalièrement  les  prétentions  de  SOS  amis  les  philanthrope-, 
les  agace  par  l'emphase  un  peu  alïeei  .  ou  par  les  -aillies 

de  sa  coquette  gaieté ,  et  élude  par  ces  artifices  tout  ce  qui  pourrait  l'en- 
gager avec  eux  en  d'autres  liens  que  ceux  d'une  af  ectioo  libre  cl  toute 
l'ondée  sur  des  sympathies  de  coeur.  On  sent  déjà  ,  néanmoins  de- 

tours  qu'il  prend,  ..  «s  précautions  qu'il  juge  ne  que  si ,  dans 

relations  d'amitié  ,  tout  est  dévouement  sincère  et  délicatesse  d'atten- 
tions de  son  côté  ,  il  y  a  déjà  ,  de  l'autre  pas  t ,  commencement  d'oppres- 
sion. Il  f  it  t  «tes  les  concessions  qu'il  peut.  «  I  n'<  -t  pas  qi  sorte 
ta  cause,  »  dit-il;  mais  comme  il  ocie  guère  encore  d'être  atta- 
che au  drapeau,  et  qu'il  lui  en  coûte  de   l'avouer  crueinent ,   il   l 

plaisamment  sa  pull  liane  ci  son  inutilité  pour  se  rendre  moins  regrettable 
■  Moi ,  je  fuis  le  bruit  des  clameurs  humaines,  et  je  «ter  la  rois 

des  tOFI  eu-.  BOÎS  sûr  que  je  prierai  l'esprit  des  lacs  et  les  >  glaciers 

de  prendre  quelquefois  leur  Vol  vers  toi,  et  île  te  porter,  dans  une  le 

nu  parfum  des  de-erl-,  un  n\e  de  liberté,  cte.  »  l.e  parfum  des  d i  H. 

CI  li  vient  île   lui;    le  reve  de  liberté,  cela   l'a        II       I  eux.  Le  Voilà   déjà 

qui  commence  à  amalgamer  leur  langage  irac  le  -ien.  CVsl  une  flatterie, 

t-à-dire    un   signe   de    FaibiOBSe.   l'u  reste,  il  a    soin  de   ne    jam. 

comprendre  dans  aucune  éoooeiatioo  collective,  et  d'indiquer  par  I''  ni 
ploi  exelusil  du  pow .  toujours  préféré  a  nom  .  qu'il  entend  fane  bande  a 

part  et  se  réa  rver  uni1  neutralité  amicale.  M    -  t  ~  faibles  bai 
lien  ici  e  lesquelles  d  se  retranche  ,  sont  bientôt  forcées ,  les  fran< 

la  neutralité  sont  violées,  l'usurpation  déplus  en  plus  envahissante  entame 
décidément    et  d'une  manière  formelle  sa  liberté.  «  A  quand  la  conclu- 
lui  ci  ie-t-cllc  ,  c'est-à-dire  :  quai  itrei         l'aim< 

mieux  mou  bâton  de  pèlerin  que  ton  sceptre  ,  réponi     I  *nnd.  K'i 

tant  bon  t  rien  qu'à  causer  avec  l'écho,  1er  lever  i>  le 

Composer  des  chants  mélancoliques  ou  moqueurs  pour  les  .:  i  lia n-  poètes 
et  les  éOoHei  -  amoureux  ,  j'.ii  pi  is  l'habitude  de  faire  de  ma  \  le  Dl 

table  école  buistonnière.  s  Plus  loin ,  le-  poursuites  de\  iennent  pli 
MU  tes  j  d  tombée  qu'il  soit  réellement  appréhendé  au  ci 


REVUE    DE    PARIS.  323 

se  décider.  Dès  le  moment  où  il  se  voit  face  à  face  arec  un  danger  sérieux, 
sa  gaieté  refoulée  se  contient ,  sa  parole  devient  sérieuse.  Il  répétera  à 
peu  près  tout  ce  qu'il  a  dit  plus  haut  sur  sa  nature  indisciplinée  de  poète, 
de  voyou,  mais  non  plus,  cette  fois,  avec  cette  légèreté  piquante  qui 
semblait  dire  :  Vois  comme  tout  cela  t'échappe  et  se  moque  de  tes  grosses 
mains  d'Hercule  philosophique.  Maintenant  il  commence  à  rougir  de  sa 
qualité  de  poète.  Il  est  confus,  repentant,  humilié;  il  se  confesse  en  se 
frappant  la  poitrine  :  «  J'ai  l'habitude  de  répondre  par  des  sophismes  et 
facéties  à  ceux  qui  me  tiennent  ce  langage;  mais  ici  c'est  différent... 
Toi  qui  n'as  pas  seulement  la  puissance  de  l'entendement,  mais  la  force 
du  cœur,  parle;  je  répondrai  comme  à  un  juge  légitime ,  et  t'obéirai  en 
te  parlant  de  moi  tant  que  tu  le  voudras,  car  je  confesse  qu'il  y  avait  plus 
de  paresse  coupable  de  ma  part  à  l'éviter  que  de  véritable  modestie. 
O  mon  frère!  ceci  est  un  entretien  grave,  une  époque  grave  dans  ma 
pauvre  vie  !  » 

Le  voilà  déjà  venu  à  dire  :  Ma  pauvre  vie!  Tout  à  l'heure  il  en  était 
heureux  et  fier;  il  n'imaginait  rien  de  mieux  que  de  l'offrir  en  parta. 
ses  amis.  Il  disait  :  «  Viens,  je  t'apprendrai  le  secret  des  poètes  et  dos  bo- 
héflO  Maintenant  ce  n'est  plus  lui  qui  va  donner  sa  vie,  mais  il  va 

recevoir  celle  qu'on  rendra  bien  lui  donner.  Son  sacrifice  est  accompli 
dans  sa  pensée  ;  mais  au  moment  de  le  consommer,  le  cri  de  la  nature 
chappe  du  fond  de  an  entrailles.  Il  hésite,  il  demande  grâce,  il  cherche 
en  quelque  sorte  à  se  racheter.  «  Demande  mes  biens  et  ma  vie  ,  fl 
main!  mais  lai«se  mon  pauvre  e-prit  aux  sylphes  et  aux  nymphes  de  la 
Que  t'importe1  tu  trouverai  bien  assez  de  têtes  qui  \  ndronl  déli- 

plos  qu'il  ne  sera  besoin.  »  s^ra-t-il  pas  permis  aux  ménestrels 
tut  f -mme-J,  pendant  que  vous   fi 
pour  les  hommes?»  »  dirait-on  pas  le  d:  !u  rossignol  au  milan 

Aussi  bien  ,  que  immger  en  qui  n'a  que  le  Sun  ? 

I      'Utez  plutôt  ma  ehans  i  u  , 

Je  roua  raconterai  I  u  envie 

I  ■  m'en  vais  vous  en  due  une  cfaansOB  si  belle, 
lie  vous  ravira  :  BOB  chaut  plaît  à  chacun... 

i  I  n'a  ah  >r  !é  <pe  par  1  !  ■  \\   l.i   d  >etrine  dont  il  BSl  le 

néophyte  :  il  n'a  parlé  que  de  la  vertu  ,  de  la  justice  .  de  l'humanité   ! 
voiei  que  las  objets  prennent  plus  «le  corps  et  des  formel  plus  palpables 
is  entroi  -  i .  dans  le  spécial  des  choses.  Ce  D'est  bientôt  plus 

île  la  vertu  en  général .  de  \>.  rertu  humaine  seulement,  qu'il  s'agit ,  mais 

1         '    la  prenne:  ;u'il   prOnOOCC  M  fflOl  ; 

aussi  voit-on  qu'il  n'v  est  pas  encore  bien  a.'ncrri.  Il  en  a  peur,  il  y  nu  t 


:MÏ  REVUE    DE   PAR1<. 

un  correctif  en  ajoutant  :  «  Ce  que  j'appellerai ,  en  stylo  moins  pompeux , 
les  qualités  de  l'individu  gouvernable  ou  du  citoyen.  »  En  effet, 
pas  seulement  un  philosophe  qu'on  veut  faire  de  lui,  c'est  surtout  un 
publicain.  Eh  bien!  c'en  est  fait,  il  est  républicain,  a  Mes  .unis,  mes 
maîtres,  mes  frères,  salut!  mon  sang  et  mon  pain  vous  appartiennent 
désormais,  en  attendant  (pie  la  république  les  réclame.  »  Jusqu'ici  tout 
est  bien,  et  la  lin  de  cette  lettre,  qui  est  un  adieu  à  toutes  les  id 
qu'il  brise ,  couronne  admirablement  ce  mourement  solennel.  Plus  loin 
nous  trouverons  à  redire;  mais  faisons  d'abord  une  remarque.  Je  suis  in- 
timement persuadé  que  George  Sand  est  de  bonne  foi  dans  sel  élans  de 
républicanisme  ,  niais  je  suis  persuadé  également  qu'il  nV-:  p  H  républi- 
cain. La  pensée  qui  l'a  fait  tel  n'est  pas  en  lui ,  elle  n'<  M  DU  Menue  ;  • 
une  pensée  du  dehors  enfoncéede  vive  force  dans  une  des  Cases  vides  d< 
cerveau,  dont  il  ne  connaît  ni  la  nature,  ni  la  mesure,  ni  les  limites,  et  avec  la- 
quelle il  se  comporte  comme  un  homme  qui  aurait  dans  les  mains  une  arme 
inconnue  dont  il  ignorerait  absolument  le  maniement,  l'usage  et  la  poi 
Il  ne  sait  pas  par  où  y  toucher  d'abord,  puis  il  finit  par  l'empoigner  à  pleine 

main  et  par  la  faire  édater.Bn  ce  moment  George  Sand  en  est  à  l'excès  de 
circonspection.  On  roit  qu'il  n'est  plus  sur  de  loi-même  et  qu'il  a  besoin 

d'être  guidé;  00  fOit  que  BOA  juge  n'est  plus  dans  M  conscience  qui  ne 
possède  pas  Q<  Ileinent  les  notions  de  SOS  nouveaux  devoirs;  OB  voil  qu'il 
se  sent  sous  un  œil  inquiet  et  ombrageux  qui  l'observe  et  devant  lequel 
il  se  croit  obli  :é  de  justifier,  au  moins  indirectement ,  les  moindres  clans 

dans  lesquels  sa  spontanéité  si  fortement  entamée  se  permet  de  faire  en- 
core acte  de  vie.  «Et  toi,   o  grande  Suisse!  û  vous,  belles  moi 
ondes  éloquentes,  aigles  sauvages,  cbaniois  îles  Alpes,  lacs  ,1,  cristal, 
neiges  argentées,  Sentiers  perdus,  sombres  sapins,  roches  terril 
ne  peut  cire  un   mal   que   d'aller  nie  jeter  a  genoux,  seul  et  pleurant  au 
milieu  de  vous,  l.a  vertu  ni  la  république  ne  peuvent  défendre  à  UU  pau- 
vre altiste,  Chagrin  et  Est!  rué  .  daller  prendre  dans  s, m  cerveau  le  e.  liqui- 
de vos  lignes  sublimes  M  le  prisme  de  vos  riches  couleurs.     H  i  cet  étal 
de  contrainte  le  fatigue,  la  tyrannie  de  ses  scrupules  derient  insuppor- 
table, et ,  par  un  excès  contraire,  il  se  jette  dans  leg  exagérations  illimii 
de  l'exaltation  et  du  fanatisme.  Tout  ce  jeu  de  réactions  auxquell 
l'abandonne  sans  pourolr  jamais  trourer  son  point  d'équilibre,  proure 

qu'il  est  loi  ti  des  conditions  de  s,i  nature  pour  prendre  une  attitude  toul- 
à-fait  fausse.  Ne  pouvant  se  posséder,  il  cherche  à  s'étourdir;  il  pari,  de 
faire  servir  s  g  corps  U  hausser  une  barricade  de  la  bailleur  d'un  cada- 
vre ;  il  se  m,i  ,,  rire  es  se  contemplant,  lui,  soldai  de  i/«.i(i  dix 
pOttft  » .  d  lait  s, .u  testament  comme  a  la  veille  d'une  bataille  ;  il  donne  ses 
biens  à  la  république  ,  ses  enfans  à  ses  amis.  Tout  cela  est  beau  ,  tout  cela 


REVUE   DE   PARIS.  32ô 

est  triste;  cela  surtout  est  faux,  non  pas  qu'il  y  ait  une  arrière-pensée 
dans  l'auteur,  mais  parce  que  cela  jure  avec  toutes  les  conditions  vraies 
de  sa  vie ,  de  sa  position ,  et ,  puisqu'il  faut  le  dire  une  fois  ,  de  son  sexe. 
C'est  un  enthousiasme  sincère,  sans  doute,  je  le  répète,  mais  un  enthou- 
siasme qui  sonne  creux,  qui  détonne  et  qui  glace  le  sang  plutôt  qu'il  ne 
l'échauffé. 

Mais  enfin  il  a  conclu  ! 

Il  croit  du  moins  qu'il  a  conclu.  Mais  jamais  il  ne  s'est  moins  possédé 
lui-même,  jamais  il  n'a  été  moins  assis,  moins  fixé  dans  une  idée  ou  un 
sentiment,  jamais  il  n'a  oscillé  entre  des  contraiiictions  plus  flagrantes. 
Ainsi,  après  s'être  mis  pieds  et  poings  liés  à  la  disposition  d'un  homme, 
après  lui  avoir  dit  :  «  Mais  toi,  c'est  différent,  parle,  je  t'obéirai;  »  après 
avoir  ailleurs  poussé  l'intempérance  de  son  zèle  à  des  excès  où  la  passion 
a  certainement  plus  de  part  que  la  raison,  il  est  assez  peu  soucieux  de  U 
logique  pour  s'écrier  plus  loin  :  «  Quelqu'un  veut-il  de  ma  vie  présente  et 
future?  Pourvu  qu'on  la  mette  au  service  d'une  idée  et  non  d'une  pas- 
sion ,  au  service  de  la  vérité  et  non  à  celui  d'un  homme,  je  consens  à  re- 
cevoir des  lois.  Mais  hélas!  je  vous  en  avertis,  je  ne  suis  propre  qu'à  exé- 
cuter bravement  et  fidèlement  un  ordre.  Je  puis  agir  et  non  délibérer, 
car  je  ne  sais  rien  et  ne  suis  sûr  de  rien  (  et  il  veut  se  faire  tuer  pour  des 
choses  qu'il  ne  sait  pas  et  dont  il  n'est  pas  sur,  et  il  appelle  cela  se  mettre 
au  service  de  la  vérité  et  non  d'une  passion!  ).  Je  ne  puis  obéir  qu'en  fer- 
mant les  yeux  et  en  me  bouchant  les  oreilles,  afin  de  ne  rien  voir  et  de 
ne  rien  entendre  qui  me  dissuade  ;  je  puis  marcher  avec  mes  amis,  comme 

k  chien  qui  voit  son  maître  partir »  Ainsi  encore,  après  s'être  jeté, 

biens,  corps  et  amc  dans  la  partie  que  jouent  ses  amis,  il  prononce  ce 
grave  axiome  que  le  poète  «  doit  vivre  et  travailler  seul,  sans  jamais  en- 
trer, de  fait  ou  d'intention ,  dans  le  tumulte  du  monde.  »  Voici  donc  où 
en  est  George  Sand  sortant  des  mains  des  philosophes.  Il  se  donne  tout 
eutier  à  l'austère  vérité,  et  il  se  donne  tout  entier  aux  sylphes  et  aux  nym- 
phes de  la  poésie;  il  est  un  soldat,  il  est  une  femmelette;  il  se  jette  dans 
h  barricade,  et  il  va  demander  aux  sentiers  perdus  des  montagnes  de  la 
Suisse  un  refuge  pour  le  pauvre  artiste  chagrin  et  (aligné.  Il  se  met  au 
.  iec  d'une  idée,  de  la  vente,  et  non  d'un  homme,  et  il  commenee  par 
renoncer  à  son  jugement ,  par  se  boucher  lei  yeux  et  les  oreilles  pour  ne 
rien  voir  ou  entendre  ijui  le  dissuade,  et  par  se  soumettre  à  l'obéiSSaOCC 
passive. 
Mais  il  a  conclu! 
Si  donc  George  Sand  est  un  philosophe,  nous  définirons  le  philosophe 

un  homme  qui  m  -ait  m  ce  qu'il  est  m  œ  qu'il  veut,  définition  que  le 

l'explique  plui  d'une  lois  à  lui-même.  George  Sand,  au 

rom  \i.ih.    juiiht.  -3 


32G  REVUE    DY    PARIS. 

reste,  ii  en  philosophe  que  parte  qu'il  est  trop  poète,  et  celui 

ses  ai, lis  qui  l'a  condamné  à  mort  l'avait  probablement  j tiuré  connu.'  i 
Ce  n'est  pas  que  je  voulusse  consentir  à  retrancher  une  seule  des  paL 
une  seule  des  lignes  que  je  viens  de  soumettre  a   une  critique  - 
peut-être,  mais  consciencieuse  ,  amie,  et  prenant  sa  source  dans  un  culte 
de  l'art  et  de  l'artiste  plus  sérieux,  plus  respectueux  et  plus  respectable 
que  li  -  complaisais  [uieuses  dont  George  Send  n'a  pas  besoin  ,  et 

dont  j'imagine  qu'il  sait  peu  de  gré  a  leurs  auteurs.  Je  ne  voudi 
dis-jc ,  retrancher  une  seule  de  cet  I  gnes,  parce  que,  en  mettant  I  nu 
certains  ciités  t'ailil  loi  qui  les  a  écrites,  elles  font  anesi  merveil- 

leusement resplendir  les  parties  solidement  trempées  de  son  ans/ 
quelque  chose  qui  vaut  mieux  en  «me  objet  d'étnde  et 

exemple,  qu'une  pensée  bien  déduite  et  bien  couda  te  •.  c'est  an  noble  - 
tissent.  Il  y  h  quelque  (luxe  de  plus  beau  que  la  logique  .  «le  plus  fécond 

qu'une  rai  SOU  iv  ete  et  correcte  ,  de  plus  entiainaiit  et  de  plus  commii- 

nicatifqne  les  spéculations  de  la  philosophie:  c'est  le  dévouement.  I 
sez  donc  fermenter  et  bouillonner  cette  pensée,  laisses»' la  Mueer  et  das> 

cendre,  aller  et  venir  dans  tous  les  sens,  au  gré  des  courans  qui  l'em; 
tent  ;  la  cause  de  CC  mouvement  ,  de  M  déSOfdre  exteneur  est  .  au  fond . 
dans  un  foyer  de  chaleur  qui  ne  peut  s'éteindre,  et  qui  s'en  prend,  pOOT 
Se   nourrir,  à  tout  ee  qu'il  rencontre.    Aussi  ,  fOUS  svei   a  la    surface  un 
pêle-mêle  d'i  bjeta  qui  s'entrechoquent;  mais,  au  fond,  vous  rencontrer 

l'inestimable  force  motrice,  la  flamme  divine  qui  brille  d'un  inaltéi 
éclat.  Aimer,  se  dévouer,  c'est  làtontG*   ;  pSand;  c'est  là  tout  eequ'H 

sait,  tout  Ce  qn'd  peut,   tout  ce  qu'il  veut.  El  si  quoiqu'on  s'avise  de  le 
en  outre  à  conclure,  il  s'y  prêtera  de  ion    m. eux;   car,  pour  lui. 

c'est  déjà  faire  acte  de  dévouement  que  de  s'appliquer  à  ce  labeni  in» 

1 1  ,it  ,  pour  lequel  il  n'e>t  pal  t'ait.  Il  creusera  en  lui-même  ,  il  met 

intelligence  en  lambeaux- pouren  arracha 

Ce  fruit  dont  elle  n'a  pas  porté   le    -.nue;   et  i 
qu'épui-  -nié  par  ee  travail  d'une  BBBC  qui  veut  enfanter  eequ 

n'a  pas  conçu  .  ce  qu'elle  n'est  pas  apte  à  Concevoir,  qu'il  coupera   court 

aux  fatigues  stériles  de  ceaavortemeni  en  B*éerianl  :  »  Tiens,  prends 

vie,  et  laisse  mou  pauvre  esprit  aux  sylphes  et  BUS  ir  m  plies  de  la  poés 

La  poésie,  oui ,  George  Sand .  ••'.  st  .1  la  pi  i  -  e  qu'il  faut  revenir  -  • 
tenir;  Tous  lui  ave?  été  infidèle,  vous  raves  renie.-,  roui  Kl  que, 

pour  être  un  véritable  poète ,  il  fallait  être  un  philosophe ,  et  rotre  livre 
est  la  plus  limite  et  la  plus  éclatante  réfutation  qu'on  poisse  o| 

VOS  paroles.  Ht  grâce  à  la  poésie,   grâce  A  la  merveilleuse  faculté  d 

thoUSiaSmc  dont  elle  VOUS a  < loue ,  -:raec  aux  n   bli  -  .  I  éloquent i  s  ; 

dont  elle  a  allume  et  «  1  •  •  1 1 1  elle  entretient  .  ma'  :i  e  \  os  infidélités  .  le  fia  m- 


REVUE    DE    PARIS.  327 

beau  dans  votre  ame ,  votre  livre,  tout  labouré  de  vos  faux  pas  philoso- 
phiques, est  et  restera  un  beau  et  grand  livre.  Il  témoignera  de  tout  ce 
qu'il  y  avait  de  bon,  d'élevé ,  de  courageux  en  vous.  Vous  aussi ,  George 
Sand ,  comme  cet  homme  dont  les  passions  et  le  génie  eurent  avec  les  vô- 
tres plus  d'un  trait  de  ressemblance,  vous  pourrez  un  jour,  ce  livre  à  la 
main,  vous  présenter  devant  le  souverain  jnge,  et  si  c'est  là-dessus  que 
vous  êtes  jugé,  nul ,  soyez-en  bien  sur,  n'aura  le  droit  de  se  dire  :  Je  fus 
meilleur  que  cet  homme-là.  Or,  ce  n'est  pas  à  la  philosophie  que  vous  en 
serez  redevable;  au  contraire,  tout  ce  que  la  poésie  avait  ouvert  dans 
votre  ame,  la  philosophie  a  tenté  de  le  murer,  sauf  la  porte  qu'elle  se  ré- 
servait; tout  ce  qu'il  y  avait  de  large,  elle  l'a  rétréci;  tout  ce  qu'il  y  avait 
de  sympathies  générales,  elle  l'a  localisé  à  son  profit.  Voyez  plutôt  :  la 
poésie  avait  fait  de  vous  l'apôtre  de  la  justice ,  de  l'humanité  ,  de  la  cha- 
rité ,  le  patron  des  faibles  et  des  opprimés,  quels  qu'ils  lussent;  la  philo- 
sophie vous  a  réduit  à  être  le  champion  imbellis  je  vous  dis  cela  en  latin  ) 
d'un  parti  ,  c'est-à-dire  fauteur  de  haines ,  et  complice  du  plus  Tort  et  de 
l'oppresseur,  si  ce  parti  devient  le  plus  fort.  La  poé>ie  vous  a  inspiré  cette 
parole  que  «  le  poète  doit  vivre  seul ,  qu'il  ne  iloit  se  mêler  ni  de  fait  ni 
d'intention  au  tumulte  du  monde;  »  et  roua  êtes  descendu  des  hauteurs 
sereines  d'où  vous  planiez  sur  le  monde  et  sur  ses  tumultes,  des  hauteurs 
d'où  votre  voix  laissait  tomber  sur  nous  des  mélodies  pleines  de  ravisse- 
mens  nouveaux  et  inconnus ,  pour  vous  mêler  à  ceux  qui  crient  et  se  dé- 
battent tlans  la  rue,  et  nous  répéter  d'en  bas  des  refrains  qu'on  vous  a 
inculques.  La  poésie  vous  avait  donné  «  no  sens  particulier,  le  sens  du 

i  ,  »  et  h-  beau  -      ;à  d'une  certaine  ligne, 

qui  vous  enlace  d'un  cercle  étroit;  au-delà  ,  lent  est  pour  vous  objet  de 
réprobation  ou  d'indifférence,  au-delà,  v*  au  lors- 

qu'il s'y  trouve.  Tous  les  hommes  étaient  vu»  frères,  poète;  philoso- 
phe, votre  ligne  est  un  rempart  [dus  d'une  foff  ensanglanté  qui  >'clève 
entre  le  reste  i  famille  et  TOUS,  \  plus  être  juste, 

e  que  ce  que  le  cri  de  rotre  conscience  ap[»ellerait 
d'autres  l'appelleraient  trahison.  Après  avoir  accepté  connue 
ennemis  m  nombre  d'hommes  incalculable ,  v"  >uvez  plus  par- 

i  un  en*  a  tùi  f  .lieraient  pas.  Cha- 

rité, justice,  humanité,  liberté,  1'  rans  a  tout  donné  à  pleines 

mains;  la  philosophie  qu'on  vous  a  faite  vous  ,  aKlMlll  tout,  si  II 

reille  sur  tous  ,  oe  voos  t,  poui  sanrer,  d'heur» 

Inconséquences,  car  vous  i  entant  prr  G  entant  ,  qui 

il  mettre  n  mère,  M  nourrice  en  tutelle' 
dfe donc  que  les  Lafin  M  un  beau  livre,  et  quand 

-'il  en  etl  sorti  un  pli.  de  la  plume  de 


228  REVUE    DE    PARIS. 

George  Sand.  C'est  qu'une  fois  la  part  faite  à  la  critique  des  idées  et  de 
l'idéologie  on  se  trouve  face  à  face  avec  l'homme,  avec  la  passion  ,  arec  la 
poésie  dramatique  daus  toute  sa  captivante  énergie.  Et  plus  les  idées  oot 
été  poussées  dans  le  faux,  dans  l'outré,  dans  la  contradiction,  plus  la 
force  de  la  passion  qui  les  soulève  et  les  agite  comme  des  tourbillons  de 
feuilles  desséchées  se  révèle  à  ces  traits.  A  les  prendre  comme  idéal  et 
dans  leur  sens  direct,  nous  avons  nié  leur  valeur.  Ha  I  a  voir  dans  leur 

détordre l'expro—jon do  détordre  intérieur  qui  bouleverse  une  asne  dé- 
chirée par  une  lutte  achan..  |  .  toutes  ces  idée-,  busses  en  elles-mêmes 
ou  par  leur  oppotitiOD,  sont  admirables  de  vérité  OOOBJM  llgM  de  |  - 
sion.  Et  [»lus  le  trouble  est  grand  ,  plus  la  passion  l'élève  a  une  haute  puis- 
sance poétique.  Béniei  soient  doue ,  au  nom  de  la  poésie,  toute-  eei  mon- 

struoiitéi  que  nous  signalions  tout  à  L'heure  an  nom  de  li  ii  gique!  Bénie 

soit  la  magicienne  qui ,  des  incohérent  -  et  di  s  maladresses  du  philosophe 
encore  novice,  fait  des  beautés  pour  l'œuvre  de  l'artiste.  Heureuses  bé- 
rues  I  glorieuse!  maladi  em 
Mail  ces  Lettres  ne  sont  pas  seulement  intén  au  plus  haut  point 

comme  note-  biographiques  et  eomnie  étude  de  l'aine  sur  un  sujet  d'é- 
lite. Tout  ce  que  tnni  renoue  de  duc  t'en  résume  qu'une  partie,  partie 

Capitale  il  est  vrai,  mais  qui  n'est  pas  tout.  Il  faut  citer  encore   la  tiois 
lettres  sur   l'Italie  comme    richetse  de  couleur  descriptive  OU  de  Ml 
tion  enjouée;  les  lettres  au  Malgache  ou  sur  le  Malgacl. 
surtout ,  Comme  sentiment  de  la  vie  intime,  de  la  vie  du  loyer;  UJ  lettre 

apologétique  sur  l'art  et  une  multitude  de  passagi  i  dam  k  -  a-  urne 

sel  et  ingénieuse  ironie;  celle  BUT  la  BMMeon  <l  inine  clan  poétique 

de  l'imagination;  toutes  comme  vive  expression  du  sentiment  de  l'amitié, 

de  l'amour,  de  la  nature;  celle  surtout  qui  commence  ainsi  :  "J'ai  quitté 

ma  chambre  an  jour  naissant l'ai  passé  mon  panier  à  mon  m  at{  j'y  ai 

mis  mon  porte  ëuille  .  nn  encrier,  un  morceau  de  pain  et  des  cigaretl 

Cl   |'ai  pris   le  cliemin  des  couperics.. ..  S  Je  M  parle  pas  de  l'éloquente  et 

sanglante  imprécation  intitulée  U  Prince,  parce  qu'il  faut  imir. 

George  Sand  '  ils  vous  ont  tlit  que  l'art ,  l'iki  ne  l'attelaient  ft  leur  char- 
rue ,  était  une  chose  inutile  et  méprisable.  Mais  foui  s.ive/  bien  que  non  , 
n'e-t  CC  pas  \  OUI  savez,  bien  <pie,  île  toutes  le-  Cscultés,  la  plus  indl  pen- 
dante est  l'imagination  ;  que  l'artiste  ne  peut  pas  peindre  ce  qu'il  ne  voit 
pas ,  suit  ,uee  la  reui  de  l'a  me.  soit  arec  les  yeux  du  \pi  imer 

CC  qu'il  ne  sent  pas.  \  oiis  lavei  luen  aussi  qu'en  revanche  il  ne  peut  pas  ne 
pas  peindre  ce  qu'il  voit  dans  le  mil  ou   de  la  pailioO,  m  i  \pi  imer 

ce  qu'il  sent.  Vous  lavei  bien  que  chaque  lit  ele  amené  une 

nérale  de  philosophes,  taudis  que  les  grands  artistes,  Ici  |  mol 

toujours  là  sur  leurs  piédestaux  .  feroM  -  el  debout.  \  ,  /  bien  que 


REVUE   DE   PARIS.  329 

le  poète  ne  peut  s'attacher  à  ce  qu'ils  font,  parce  que  ce  qu'ils  font  sera 
défait  daus  cent  ans,  dans  cinquante  ans,  dans  vingt  ans,  et  déclaré  ab- 
surde ou  manqué  par  leurs  successeurs,  sans  quoi  leurs  successeurs  n'au- 
raient rien  à  faire,  et  qu'il  ne  peut  se  résigner,  lui,  poète,  à  vivre  en  pa- 
rasite de  leur  vie  éphémère  pour  mourir  bientôt  de  leur  mort.  Eh  quoi  ! 
éveiller  dans  des  âmes  moins  bien  dotées  que  la  vôtre,  le  sens  du  beau; 
attirer  de  ce  côté  des  passions  qui ,  si  cet  appât  ne  leur  était  offert ,  cour- 
raient risque  d'aller  s'égarpr  dans  les  traverses  de  la  vie;  révélera  l'homme 
les  trésors  cachés  que  sans  vous  il  eût  pu  ne  jamais  découvrir  en  lui,  ni 
en  dehors  de  lui;  développer,  élargir,  ennoblir  sa  vie  morale,  eu  allant 
frapper  de  la  verge  de  la  passion  idéale  des  facultés  qui  peut-être  eus- 
sent sommeillé  toujours;  lui  faire  sentir,  en  le  faisant  pleurer,  frémir  de 
terreur,  d'admiration,  de  pitié,  combien  sa  vie  se  mêle  à  celle  de  tout 
nu  l'entoure,  et  combien  il  la  rendra  plus  intense  à  mesure  qu'il  la 
laissera  se  répandre;  le  consoler  s'il  gémit,  le  relever  s'il  tombe,  et, 
dans  tous  les  cas,  lui  faire  comprendre,  par  les  émotions  qu'on  lui  pro- 
cure et  en  raison  directe  de  ces  émotions,  le  prix  du  bon,  du  juste,  du 
vrai,  c'est-à-dire  du  beau,  c'est  faire  une  chose  inutile!  Ou,  si  cette  ci    - 
est  utile ,  on  u'y  peut  arriver  sans  s'être  constitué  l'écho  des  leçons  de 
vos  écoles  !  Allez,  prêcheurs  de  l'art  utile!  laites  de  la  poésie  votre  bête 
de  somme,  envoyez-la  au  moulin;  donnez-lui  à  porter  votre  mouture 
quotidienne  d'arguties,  de  controverses  et  de  systèmes!  Châtrez  l'âme 
humaine,  afin  que  le  beau,  cet  époux  mystérieux  qui ,  de  tous  les  coins 
de  la  création,  appelle  et  sollicite  sou  amour  et  la  provoque  à  de  fécondes 
étreintes  ,  ne  la  détourne  plus  de  la  sublime  besogne  que  vous  lui  confiez; 
retranchez  du  monde  immatériel  tout  ce  qui  ne  peut  pas  se  traduit 
un  svllogisme  ou  en  un  article  de  charte;  retranchez  de  la  nature  tout  ce 
qui  n'est  que  beau,  tout  ce  qui  n'est  pas  susceptible  d'être  inscrit  au  rôle 
des  contributions  directes  ou  indu  t êtes,  et  quand  vous  aurez  gorge  l'homme 
jfwtilitil,  quand  vous  l'aurez  rendu  heureux  à  votre  manière,  quand  vous 
aurez  arrangé  lelofl  toi  goâts  le  monde  qu'il  habite,  il  n'aura  plus,  pour 
y  p.  lopoorter  anesque  tempe  le  bonheur  épais  que  tous  lui  aurez 

procuré,  que  l'espoir  d'en  avoir  fini  bien  vite  et  de  rejoindre  au  plut 
dans  un  monde  meilleur  les  parties  iuutlft  l  de  lui-même  dont  \ 
?se  l'aura  sépare. 

Auguste  Bossib&b 


POÉSIE. 


A   l'Auteur  «le*  CO\SOI,ATIO\S, 


Voua  avea  laissé  fuir  le  printemps  éphémère, 
Elle  n'esi  d<  jà  plus ,  cette  saison  <los  floui  - 1 
\'(»us  partr/.  cependant .  c'est  l'heure;  roftre  m 
Vous  donne  son  baiser  mouille  de  quelques  pleurs. 
Pensif,  \"us  regardex  avec  sollicitude 

Tous  le>  objets  «  '»iimi>  qui  -.»ut  l.i  ^"ii^  \«i^  veux, 

Pauvres  « >l »)<■  t --;  s.ms  pris  .  que  la  douce  habitude 

A  r.une  du  poète  ■>  r<  adus  précieux  ! 

Nous  saluez ,  prenant  le  bâton  «lu  roj 

1     toit  qui  vmis  abrite  au  faoboui  g  61  ai  té . 

Humble,  étroite  maison,  <  onune  i  elle  «lu  sage . 

Qni  m  remplit  d'amia,  ren  le  i  été. 

\  "Us  li.ui,  hi>se/  I.-  seuil,  mais  votre     1  •)•'   Mie:',  li  1e 

^'.11  réte  en  <  et  endroit  à  plus  d'un  souvenir; 


REVUE    DE    PAIUS.  331 

Une  invisible  main  semble  vous  retenir; 

Vous  rêvez;  mais  bientôt  s'enfuit  la  rêverie, 

Vous  traversez  la  ville  et  les  flots  agités 

Du  peuple,  qui  toujours  aux  mêmes  lieux  se  presse, 

Qui  cherche  le  repos  et  s'agite  sans  cesse; 

Puis,  nous  disant  adieu,  poète,  vous  partez. 

Comme  un  marin  lassé  de  sa  lutte  avec  l'onde 

Et  l'écueil  immobile  et  les  sables  mouvans, 

Laisse  pour  quelques  jours  la  haute  mer  qui  gronde, 

Et  mouille  dans  la  rade  où  se  taisent  les  vents  ; 

Ainsi ,  pour  quelques  jours  vous  quittez  cette  ville 

Toujours  pleine  de  bruit ,  —  mer  sans  cesse  en  courroux ,  — 

El  vous  voulez  mouiller  dans  une  anse  tranquille 

Où  nos  vaines  clameurs  n'iront  pas  jusqu'à  vous. 

<)n  dit  que  vous  allez  vera  ce  lac  de  Genève, 

Où  d'illustres  rêveurs  sont  venus  autrefois, 

Comme  vous  aujounl  liui ,  se  bercer  dans  leur  rêve; 

Demandez  aux  échos,  ils  vous  diront  leurs  voi\! 

C'est  la  que  vint  Corinne  osbUei  set  dis;;races. 

Loin  des  regards  puissans  du  soldat  couronné; 

Là,  rous  pouvez  encor  reconnaître  les  traces 

Du  sublime  vieillard  qui  fadia  lut  René. 

Boependant  pour  un  jour  sa  coui  se  douloureuse, 

i  •  !  ie,  dam  te  i  li.'tt'Mu ,  lord  \'<)  nu  l'acrâ 

D'ici  soyez  la  blanche  et  modeste  C.liarlretnai 
Qu'ObermaM,  votre  ami,  quel  ;ue  temps  liabi 
Tons  ces  lieux  vous  sont  chers,  et  dans  cea  solitud< 
Loin  du  bruit,  délivré  di  vus  iaqoiéladei . 
Vous  trouverez  le  calme;  i\  me  semble  vous  von 


*32  REVCE    DE   PARIS. 

Dans  les  bois,  poursuivant  quelque  grave  lecture, 

—  A  l'aurore,  admirant  cette  belle  nature, 

Que  vous  admirerez  à  la  lueur  du  soir! 

L'heure  légèrement  passe  sur  votre  tôte, 

Lorsqu'assis  sous  l'ombrage  ,  ou  dans  votre  retraite  , 

Nous  tracez  à  loisir,  vers  le  milieu  du  jour, 

Ou  la  tendre  élégie,  ou  le  sonnet  d'amour; 

Et,  lorsqu'après  minuit,  l'ardente  poésie, 

Assise  auprès  de  vous,  tient  vos  sens  embi  aséfl . 

Enivre  votre  lèvre  avec  son  ambroisie 

Et  vous  ravit  aux  cieux  sous  ses  divins  baisers  ! 

Ah!  qu'à  jamais  alors  l'espérance  renaisse 

Dans  votre  ame  où  la  foi,  sans  avoir  succombé , 

Chancelle  bien  souvent;  et  que  \otrc  jeunesse 

Relève  vers  le  ciel  son  front  trop  tôt  tourbe! 

Vous  avez ,  je  le  sais ,  fait  une  expérience , 
Bien  douloureuse,  bélftll  dot  choses  d'ici-bas: 
Il  vous  a  coûté  cher  le  fruit  de  la  science, 
Mai>  il  donne  la  gloire.  Ah!  ne  vous  plaigne/,  pts; 

N*appeles  point  la  gloire  une  grande  folie; 
Ne  désespères  pas  non  plus  de  rotre  cœur  ; 
Parce  que  dès  long-temps  on  Pabrew  e  de  lie . 

Ne  doit-il  plus  goûter  l'enivrante  liqueur? 

Nous  tares  cependaal  que  tarai  se  renouvelle 

Dans  la  rastS  nature  et  dans  le  unir  humain, 

Qu'après  l'hiver  arrive  une  laisofl  plus  belle, 

Qu'après  I  amour  d'hier  vient  [amour  de  demain  ; 
Ou  il  n'est  point  ici-bas  de  blSSSIirS  profonde 

Qui  ne  puisse  guérir,  et  que  l'illusion 


REVUE   DE   PARIS.  333 

Qu'on  croit  morte ,  un  matin  peut  renaître  féconde 
Au  souffle  inattendu  de  quelque  passion! 
Et  vous  savez  aussi  qu'au  fond  de  la  souffrance, 
Toujours,  si  l'on  veut  bien,  on  trouve  l'espérance. 

Eh!  qui  donc  plus  que  vous  a  le  droit  d'espérer? 
L'alouette  a  chanté,  l'ombre  à  grands  pas  décline; 
L'aube  pure,  au  sommet,  dore  votre  colline, 
Et  les  côtés  obscurs  vont  bientôt  s'éclairer  1 

Paulin  Limayrac. 


BULLETIN. 


Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  qu'on  parie  d'un  traité  de  coma  90e 

l'Espagne  accorderait  ani  exigences  de  la  Grande-Bretagne,  pour  obte- 
nir d'elle,  par  réciprocité ,  do  secours  pins  efficace  en  bommes  on  an  ar- 
gent,  mais  en  argent  surtout;  ce  qui  est,  en  effet,  le  mode  de  secoui 
plus  efficace  qu'on  puisse  aviser  pour  l'Espagne.  1  ne  convention  a  été 
discutée,  il  y  1  long-temps  <léjà,  entre  le  gouvernement  anglaif 
le  consul  espagnol  II.  Uarliani  ;  elle  ;i  peutrétre  même  <ie  arrêtée  an  prin- 
cipe, nous  voulons  le  croire ,  puisque  tous  lesjouroaui  ont  paru  eu 
informel  et  en  ont  Fait  connaître  lea  données  générales.  D'après  ce  qn'oo 
a  appi  i>  ou  deriné,  il  l'agirait  «l'un  notable  abaisserai:  ni  «le  droiti  dans  le 
tarif  des  douanes  «  spagnolea .  qui  pi  1  mettrait  1  ui  produiti  des  inauufac- 
tuii  de  pénétrer  pins  racilement  dans  la  Péninsule,  et  m 

vanche  le  gouvernement  britannique  donnerait  rie  et  force  an  traité  «le  le 
quaili  iiple  alliance  ,  selon  le  mode  qui  loi  semble  le  plus  convenable ,  non 
pas  en  intervenant  lui-même  plus  directement  qu'il  ne  l'a  faitjui 
jour,  ni  en  pressant  la  France  d'intervenir  pour  le  compte  des  11 

vis-à-via  de  Marie-Christine;  non  pas  davantage  en  faisant  lui  - 
même  les  fonds  d'un  emprunt  destiné  à  terminer  Is  guerre  civile,  maia 
en  donnant  simplement  sa  (aranlie  aux  prêteurs  que  M  Mendixabal  se 
chargerait  de  trouver,  VoiU  .  disons-nous,  ce  qu'on  avait  <i<  riné  à  peu 
près,  11  ne  manquait  i  <  ela  que  deux  formalités,  difficiles .  H  est  vrai ,  à 
remplir  :  l'approbation  «les  <•  1  lès  •  des  <'i  le  n  le  >iu  pu  leanssat  an- 


REVUE   DE    PARIS.  335 

glais.  Et,  disons-le ,  même  après  que  ce  double  assentiment  aurait  été 
obtenu,  il  y  aurait  eu  encore  à  savoir,  nous  l'espérons,  ce  que  doit  en 
penser  la  France;  mais  on  n'en  est  pas  venu  jusqu'à  cette  épreuve. 

Le  cabinet  de  Madrid  garde  le  traité  in  pcilo  ;  il  craint  de  donner  une 
cause  légitime  de  soulèvement  à  quelques  régions  de  l'Espagne  qui  sont 
vouées  à  l'industrie  manufacturière,  avec  assez  d'étendue  pour  avoir  droit 
à  une  protection  nationale  par  le  moyen  des  tarifs,  mais  non  pas  toute- 
fois avec  assez  de  succès  et  de  fécondité  pour  voir  sans  inquiétude  s'amé- 
liorer les  conditions  fiscales  de  la  concurrence  étrangère.  La  Catalogne 
surtout  oppose,  sous  ce  rapport,  un  sérieux  obstacle  aux  combinaisons 
financières  de  M.  Mondizabal ,  et  la  politique  a  dû  céder  jusqu'ici  à  la 
crainte  de  remuer  profondément,  au  corn  des  intérêts  les  plus  positifs  et 
les  plus  généraux,  cette  province  déjà  tant  de  fois  poussée  à  l'insurrec- 
tion pour  des  velléités  républicaines  ou  de  vaines  alarmes  démocra- 
tiques. 

D'un  autre  côté,  à  Loudres,  on  ne  fait  rien  de  plus  qu'à  Madrid  pour 
mettre  à  eiécution  le  projet  de  traité ,  qui  reste  une  lettre  morte.  Ce  n'est 
pas  faute  de  bienveillante  politique  pour  l'Espagne  constitutionnelle,  ni 
de  bonne  volonté  surtout  pour  tout  ce  qui  peut  concourir  aux  progrès 
commerciaux  de  l'Angleterre;  mais  lard  Palmerston  a  fait  ses  calculs  de 
majorité,  et  Usait  qu'il  n'aurait  pas  pour  lui  un  tiers  îles  voix  du  parle- 
ment, s'il  osait  enlin  livrera  la  discussion  publique  un  arrangement  de 
douanes,  favorable,  il  est  vrai ,  aux  exportations  defl  fabriques  anglaise?, 
mais  qui  fait  entrevoir  au  cbancelier  de  l'échiquier  defl  charge*  éven- 
tuelles et  de  dorée  conditions  qu'aucun  avantage  ne  saurait  compenser. 
Le  ministère  atulais  veut  bien  ouvrir  aux  gp  culatlOOfl  du  négoce  national 
de  nouveaux  marchés,  ou  élargir  ceux  qui  déjà  sontoaverts;  mfltffl  l'il 
faut  pour  cela  pu  i  ;ix  à  qui  l'on  veut  vendre,  il  ne  voit  pas  que 

l'affaire  soit  bonne  ,  et  il  M  l*|  jettera  pas  tète  baissée.  C'est  bien  ,  selon 
lui,  de  tra\  l  étendre  les   relations  commerciales  de  la  tirande- 

S  il  ne  faudrait  pas  atu*  faderts  arri\at  trop  \iie 

jiour  le  traite  de  commerce  dont  il  l'agitj  la  perte  couvrirait  tous  hsbé- 
nétices  poflfliblei    I      i  isu-  [-ni.  rit  .  dans  cette  stipulation,  c'est  la  n> 
de  faire  honneur  a  la  garantie  de  /emprunt. 

Il  n'y  |  le  fait  et  même  rien  de  h. eu  avance  ,  nous  le  croyons; 

,ii  n'empêche  paaqno,  ers  jours,  il  n'ait  couru,  dans 

un  monde  d  it  qui,  .ippaiemuicnl ,  l'est    tenu  à  l'écart  du 

monde  des  journ.iuv  ,  puixpn-  Qldemeuréfl  rets,  un 

bruit  a-  ,r  un  prétendu  traité  coiumer- 

Ddrail  .. '«  îi  mandataire-,  de  l'Au- 

igDti  Cela  ne  pi  mme  nous  avons  vu, 


336  REVCE    DE    PARI-. 

jusqu'à  la  double  sanction  parlementaire,  si  difficile  à  emporter.  A 
en  parlons-nous  ici  moins  pour  l'importance  du  résultat  en  lui-même , 
hypothétique  comme  il  l'est,  que  pour  la  singularité  des  conditions  qui 
auraient  été,  dit-on  ,  stipulées  par  les  négociateurs  des  deux  cours. 

Il  y  aurait  Jô  pour  100  de  droits  perçus  à  la  valeur  sur  toutes  les  mar- 
chandises anglaises  introduites  en  Espagne.  Cette  perception  s'opérerait 
dans  les  ports  mêmes  de  l'Angleterre  avant  le  départ  des  marchandise», 
et  par  le  soin  des  collecteurs  anglais.  Le  montant  des  di  la  I  rait  af- 
franchi de  toute  répétition  delà  part  du  trésor  espagnol,  et  exclusivement 
réservé  à  payer  les  arrérages  et  à  fournir  l'amortissement  d'un  emprunt 
consenti  par  les  capitalistes  anglais  et  garanti  par  le  gouvernement  de  sa 
majesté  britannique.  L'Espagne  ne  rentrerait  dans  la  faculté  de  perce- 
\"ir,  pour  son  compte,  ces  droits  de  donna  spécialisas,  que  quand  elle 
aurait  achevé  d'amortir  la  nouvelle  dette  qu'elle  désire  aujourd'hui  con- 
tracter. 

Le  gouvernement  de  la  reine  Victoria  prendrait  à  sa  charge,  hldép 
damment  de  la  garantie  de  l'emprunt,  la  surveillance  dei  Bêtes  d'Espa- 
gne, dans  la  région  de  Gibraltar,  pour  empêcher  la  Contrebande  qui  se 
fait  sur  une  grande  échelle  dans  ces  parages,  ci  mrtOOt  la  contrebande 
du  tabac,  qui  est  considérable ,  à  ce  qu'il  parait,  malgré  la  fuSM  renom- 
mée des  tabacs  provenant  «les  colonies  espagnoles,  Cuba  et  Manille. 

i  ne  dernière  clause  réserverait  positivement  sa  gouvernement  de 
Marie-Christine  la  liberté  d'accorder  les  mêmes  svanl  nsmor- 

ciaux  à  tontes  les  autres  nations,  clause  inutile  pour  la  France,  qui  déjà, 

par  ses  précédentes  conventions  politiques  ou  autres  avec  l'Espagne  ,  s'est 
assuré  le  droit  d'être  traitée  par  elle  de  la  même  manière  Que  les  nations 

qui  seraient  ou  qui  pourraient  devenir  les  plus  favoril 

Voilà  donc  quel  est  le  pacte  commercial  qu'où  M  COmmuniqosil  à 
l'oreille  ,  il  y  a  deux  ou  trois  JOUIS  ,  dans  un  certain  petit  cercle  de  hauts 

financiers;  mais  n'oublions  pas  que  ,  depuis  quelque  temps,  dam  (ont  ce 

qui  s'appelle  affaires  d'Espagne,  ces  hommes,  d'ordinaire  si  bien  infor- 
mes ,  ont  été  dnpeS  «le  plus  d'une  mystification  _i  —  ;  et  parmi  eu\ , 
sous  ce  rapport,  il  n'y  a  pas  eu  d'exception , même  pour  ceux  qui  éten- 
dent leurs  tuas,  propagent  leur  signature  et  leurs  moyens  d'information 

dans  tous  les  elats  européens,  devenus  pour  eux  comme  autant  de  grsi 

provinces  de  leur  oniverse  le  monarchie  financière. 

Aujourd'hui,  il  s'agit  d'un  autre  projet  de  l'Angleterre,  plus  i 
plus  facile,   plus  modnttS  aussi    en   apparence,  mais  qui  ne   mente   pal 
riMins  d'attirer    la   surveillance  du   gouvernement  français.  le,  produits 
de  l'Ile  de  Cuba  eu  impôts  de  toute  nature   sont,  comme   chacun  sait,  le 
revenu  le  plus  clair  de  l'Espagne;  mais  il  semble  toujours  à  la  veille  di 


REVUE   DE   PARIS.  337 

lui  échapper  par  une  insurrection  de  cette  île  assez  peuplée,  assez  puis- 
sante et  assez  riche,  pour  prétendre  à  former  aussi  à  son  tour  un  état 
indépendant,  comme  l'ont  fait  plusieurs  grandes  colonies  qu'elle  a  sous 
ses  yeux  en  Amérique.  Voilà  le  danger  qu'il  faut  prévenir  :  une  révolte 
de  cette  Ile  lointaine  ôterait  au  gouvernement  de  Madrid  les  dernières 
ressources  qui  lui  restent  pour  se  défendre  contre  une  autre  guerre  civile 
dans  l'intérieur  nn'me  de  la  Péninsule.  Il  est  question,  pour  l'Angleterre, 
de  s'engager  à  maintenir  Cuba  dans  l'obéissance  et  à  la  protéger  aussi, 
au  besoin,  contre  toute  attaque  extérieure.  Mais  qui  ne  voit  que  cette 
obligation  imposerait  aux  Anglais  l'heureuse  nécessité  de  mettre  garni- 
son, un  peu  plus  tôt,  un  peu  plus  tard,  à  la  Havane  et  à  Santiago  de 
Cuba?  Une  fois  maîtres  de  cette  position,  nul  ne  peut  dire  quand  ils  en 
sortiraient ,  ni  s'ils  en  sortiraient  jamais.  Nous  croyons  bien  que  le  minis- 
tère français,  à  la  tête  duquel  nous  voyons  M.  Mole,  ne  souffrira  pas 
qu'ils  y  entrent,  sous  le  prétexte  d'accomplir  un  traité  nouveau,  rat- 
taché d'une  manière  trop  forcée  et  indirecte  au  traité  de  la  quadruple 
alliance:  il  sera  aidé  dans  sa  résistance,  il  y  sera  encouragé  et  entraîné, 
s'il  en  avait  besoin,  par  l'ombrageuse  méfiance  des  Etats-Unis,  qui  ne 
peuvent  accepter  le  formidable  voisinage  de  l'Angleterre  ,  à  la  place  de 
ce  paisible  et  inoffensif  voisinage  d'une  colonie  espagnole,  presque  à  demi 
émancipée. 

Par  malheur,  tout  ce  que  fera  la  France  pour  empêcher  que  l'Angle- 
terre ne  contente  son  ambition  en  secourant,  elle  seule  et  à  sa  manière, 
la  cause  constitutionnelle  de  l'Espagne,  nuira  à  ce  grand  intérêt,  qui  est 
aii->i  le  notre,  bien  plus  qu'à  l'ambition  anglaise.  Il  y  aurait  un  moyen 
de  faire  que  l'Espagne  soit  mieux  défendue,  et  que  nous  n'ayons  aucun 
motif  de  jalousie  contre  l'Angleterre  :  ce  serait  de  concourir  avec  elle  au 
môme  but,  à  l'accomplissement  des  devoirs  de  la  quadruple  alliance.  Un 
jour  ou  l'autre  il  en  faudra  venir  là ,  il  faudra  se  concerter  ensemble, 
cou  une  d'ailleurs  l'Angleterre  et  la  France  l'ont  tour  à  tour  voulu  l'une  et 

l'autre,  en  différentes  occasions,  sans  avoir  eu  la  bonne  fortune  de  le  roo- 
loir  tontes  deux  en  même  temps.  Non-,  n'entrevoyons  pas  d'antre  solution 
définitive  de  la  question  espagnole. 

Efl  attendant  cet  heureux  accord  des  deux  grandes  puissances  qui 
Seules  ont  donné  par  leur  signature  quelque  valeur  en  espérance  au  qua- 
druple traite ,  l'organisation  de  la  nouvelle  légion  auxiliaire  de  cinq  nulle 

hommes  contii chez  nous  activement,  si  Ton  on  vent  croire  les  do- 

illea  légitimistes.  En  attendant  aussi  que  cette  légion  ait 
franchi  les  Pyrénéw,  les  affaires  du  gouvernement  espagnol  prennent 
nue  tournure  plus  favorable  ,  iam  que  loi  lecoura  éti  sngen  v  soient  pour 

quelque  Chose    |)mi  Carl<>s  est  en  pleine  retraite   cl   se  porte  .1  marches 


338  RENTE    DE   PARIS. 

forcées  vers  l'Ebrc ,  pour  le  mettre  de  nouveau  entre  lui  et  les  soldats  de 
la  reine  :  il  va  repasser  ce  fleuve  .  non  dans  sa  partie  inférieure  I  ce  serait 
encore  pour  le  prétendant  une  trop  belle  retraite  ,  mais  vers  les  régions 
de  son  cours  supérieur,  qui  tombent  aux  provinces  dn  nord,  \entable 
foyer,  uniqi  te  incompréhensible  guerre.  On  sait ,  d'à; 

les  dernières  nouvelles,  «pie  don  ('ailes,  dans  sa  fuite  rapide  vers  le 
nord  ,  avait  dépassé  Dtroca,  Calaïayud;  nu  voit  clairement  qu'il  se  diri- 
geait, par  Borja  ,  mi  Tudcla,  ville  arrogée  par  l'Ebre,  et  | 
du  point  où  doivent  être  aujourd'hui  ceux  de  ses  soldats  qui  avaient 
franchi  récemment  ce  fleuve  près  de  Miranda,  avec  la  prétention  de 
venir  le  rejoindre  sous  les  mars  de  Valence  ou  de  Madrid.  C'est  lui 
qui  va  au-devant  d'eux;  il  reparaîtra  à  leur  tête  en  fugitif,  et  plus  affaibli 
que  s'il  m-  les  eût  pas  quittés  :  de  telles  ntureuses .  quand  elles 

n'ouvrent  pas  à  un  prétendant  les  portes  de  sa  capitale,  ne  lui  convien- 
nent pas?  elles  vont  assez  bien  à  un  fi"ine/,  |  un  elu-t  de  guérillas,  qui 
peut  courir  à  perte  d'haleine  et  parcourir  suis  but  tout  un  royaume, 
mais  non  pas  à  un  roi  toujours  inquiet  de  -'apurer  si  son  équiv<  que  cou- 
ronne tient  encore  sur  sa  tête. 

A  Alger  comme  en  Espagne  les  choses  ne  tournent  pas  plus  mal  q 

nous  ne  l'avions  prévu.  11  n'est  pas  nécessaire  pour  cela  qu'Ai  ider 

ait  été  assassiné, ainsi  que  le  bruit  en  a  couru,  et  m  -  \  évi- 

siuns  d'optimisme  ne  vont  pas.  Dieu  merci ,  jusque-li.  L'émir  vient  de 
prouver  asses  viteque  les  deux  nationalités  arabe  et  française  peu 
très  bien  se  maintenir  en  présence  l'une  de  l'antre,  en  Afrique,  se  tolé- 
rer et  mêmeqnelqa  'entr'aider.  On  a  vu  avec  quel  cm  pi  it  il 
s'est  employé  pour  vaincre  la  résistance  de  quelques  tribus  rebelles  qui 
prétendaient  nous  fermer  l'entrée  de  Belida;  on  a  vu  égalerai 
quelle  confiance  il  a  donné,  sur  le  territoire  qui  lui  a  été  lai-- 

à  nos  troupe;  pour  aller  de  Mostaganem  à  \r/ew.  Q  i'il  persévère  a  nous 

témoigner  cette  confiance  et  à  mériter  la  notre,  al  tOUl  le  monde  convien- 
dra que  le  traité  de  la  Tafna  n'<  s'  pu  on  tait  diplomatique  si  malbeni 
dans  la  situation  présente  de  l'Algérie  et  de  la  France.  Tout  dépendra 

maintenant   de   l'habileté  du    gouverneur  qui  Sera  placé  à   A 

agena  inférieurs  par  lesquels  il  communiquera  ses  ordres 
t. .us  les  peint  toire  q  •  •  nous  gardons.  Pourquoi  n'auraii-on  pas 

i les,. i  in.ii s  .i  \L-rr  un  gouverneur-gi  néral  dans  l'ordre  civil .  in- 

resti  de  l'autorité  suprême,  apportant  avec  lui  un  gran  '  nom  administratil 
oo  parlementaire,  une  grande  influence  incontestable,  et  qu'il  saurait  faire 
valoir  de  loin  dans  les  ronse  Is  de  la  r  inronne  pou  BUger  nue  i 

taine  indépendance  d'action  dai  la  d'affain  -  de  rétablissement 

colonial?  Celé  sera  t  logique  .  a  la  s.  rail  eu  harmonie  avec  le  principe  qui 


REVCE   DE   PARIS.  339 

a  prévalu  dans  la  convention  militaire  de  la  Tafna ,  convention  si  pacifique! 
Il  suffirait  alors  de  quelques  maréchaux-de-camp  pour  commander  les 
troupes  d'occupation,  veiller  à  l'observation  des  limites  posées  entre  les 
deux  nationalités,  et  frapper  au  besoin  les  tribus  ou  les  chefs  qui  oublie- 
raient d'être  lidéles  à  leur  parole.  C'est  ainsi  à  peu  près  que  l'Inde  est 
gouvernée  depuis  long-temps,  par  des  hommes  d'un  rang  et  d'un  esprit 
supérieurs,  mais  qui  n'ont  pas  fait  profession  de  porter  Cépée.  Elle  l'est 
aujourd'hui  par  une  espèce  de  philosophe  qui  a  été  presque  doctriuaire, 
à  distance,  dans  le  bon  temps  des  doctrinaires:  c'est  lord  William  Ben- 
tinck.  Elle  a  failli  être  gouvernée  par  George  Canning,  et  elle  ne  l'au- 
rait pas  été  sans  doute  plus  mal  que  l'Algérie  par  l'illustre  épée  du  ma- 
réchal Clauzel. 

Nous  avons  le  loisir  de  proposer  de  nouveaux  principes  ou  de  nou- 
velles habitudes  d'administration,  il  n'y  a  rien  eu  de  grave,  depuis  huit 
jours,  dans  la  vie  intérieure  de  notre  pays.  Le  ministère  aussi  s'est 
senti  du  loisir,  et  il  a  fait  des  nominations  de  plusieurs  sortes.  Il  a  nommé 
ou  fait  voyager  des  préfets  et  des  sous-préfets;  nous  n'avons  point  à  nous 
occuper  de  ces  nominations  et  de  ces  voyages  qui  n'ont  rien  de  politique; 
un  seul  nom,  parmi  tous  ces  noms,  celui  de  M  on  Duchâtel,  pour- 

rait présenter  ce  caractère.  IVous  avons  déjà  «lit.  ce  qu'il  fallait  penser  de 
cet  acte  du  ministère ,  que  :  09  alors  comme  accompli;  nous 

avons  refusé  d'y  voir  les  vestiges  de  L'influence  politique  îles  doctrinaires, 
par  l'excellente  raison  que  le  trère  de  H.  Tanni  gnj  Duchâtel  n'a  jamais 
peut-être  parfaitement  saisi  te  que  pi  I  ,  ce  que  voulaient,  ce  que 

disaient  les  doctrinaires,  ei  qu'il  n'est  plus  avec  eux  depuis  quelque 
tem]  i  n'ajouterons  qu'un  mot  :  ce  n'est  pas  H.  de  Hootalivel  qui 

prêterait  volontiers  une  m  de  tri  l.Guizotel  mis, 

car  .M.  le  Montalivet  est  L'homme  qui  a  le  plus  fait  p  »ui  I  -  i  sciure,  il 
pendus  impossibles  au  15  avril  en  refusant  leur  alliant  ."ou- 

blions pas  plus  q  l'il  ne  l'oublie. 

Le  mil  i  nommé  aussi  des  coi :-  tatet  des  maîtres  des 

Ivant  que  les  ordonnant  uut,  quilei 

avji  i  probablement  et  a  intérêt  assez 

mi,  et  h-  mode  d'initi  .    ta  de 

letii  journaux,  au  secret  on  au  maniement  des  affairai 

pubhqu  teut-à-l  lu  1  us 

qu'il  lentiel  pour  le  pouvoir  lui-même  d'inil  pins  en  plus  les 

journalistes  .1  La  connaissai  't  pratique  de  La  plupart  des  dif- 

ficultés que  :  -  ministi  -savant  de  - 

non»  .ne  faculté  et  m  ••  qu'il  est  bon  de  don- 

ni\  journalistes,  même  quand  il-  i.ius 


3V0  RENTE    DE   PARIS. 

leurs  journaux.  La  presse  périodique  peut  faire  beaucoup  de  bien,  si  elle 
est  mieux  informée;  elle  se  calme,  à  mesure  qu'elle  apprend;  elle 
modère  en  étudiant  les  choses  de  plus  près  et  découvrant  peu  à  peu  de 
combien  d'obstaeles,  qui  lui  étaient  inconnus,  la  route  du  pouvoir  est 
Souvent  traversée,  sans  qu'aucun  ministre,  comme  le  monde  l'imagine 
parfois,  ait  pris  soin  de  les  susciter  de  ses  mains  par  manière  d'amu- 
sement. 

L'admission  d'un  certain  nombre  d'écrivains  dans  le  conseil  d'état  est 
peut-être  un   bon  moyen  de  donner  à  la  ;  ;  ériodique  l'éducation 

dont  elle  a  besoin,  et  nous  pensons  que  le  service  extraordinaire  pour- 
rait très  utilement  ouvrir  ses  cadres  élastiq  ir  faire  un  peu  de 
place  aux  hommes  qui  veulent  apprendre,  servir  l'état ,  apporter  eux- 
mêmes,  qui  sait?  le  tribut  de  quelques  lumières  tcqokci   dans  l'iso- 
lement, et  ne  réclament  ni  salaire  pour  leurs    travaux,  ni  indemnité 
pour  leurs  études.  Le  service  extraordinaire,  dai  :nc,  au  lieu 
d'être,  comme  sous  l'empire,  une    institution  de  vétérance   pour  les 
serviteurs  émérites,  soit  des  départemens  ministériels,  soit  du  conseil 
d'état,  deviendrait  une  école  d'affaires  pour  ceux  qui  commenceraient  à 
apprendre  et  qui  auraient  même  quelque  ehose  à  oublier,  une  pépinière 
féconde  d'où  sortiraient  des  administrateurs,  et  tout  au  moins dei  hommes 
sachant  assez  comment  s'administre  un  pays  pour  n'en  plus  troubler 
dre  par  des  théories  impraticables.   Ceux  qui  auraient  fait  preuve  de 
talent,  de  zèle,  de  science,  le  conseil  d'état   :                      rait  définitive- 
ment, s'iN  y  consentaient;  ceux  qui  préféreraient  continuer  leur  vie  a . •  t i %  o 
dans  la  polémique  quotidienne,  ou  qui  seraient  p  vtremité 
par  l'avènement  d'un  parti  au  ministère,  ou  par  quelque  ^'rand  fait  po- 
litique, porteraient  avec  eux  des  habitudes  plus  modérée*  et  un  esprit 
plus  conciliant ,  on  peut  nous  en  croire.  >        -                           MOU*  sait 
au-si  combien  l'adjonction  des  écrivains  et  leur  concours  actif  dans  les 
affaires  peut  aider  au  succès  de                              ai*  il  faut  ■éprend 
distinguer  parmi  eux  la  esprits  nets,  pratiques,  et  les  hommes  d'ima- 
gination :  c'est  sur  cette  distinction  nécessaire  que  repose  tout  l'avan: 
toute  la  légitimité  de  l'initiation  nouvelle  qu'on  réclame  pour  les  hommes 
de  lettres,  parmi  les  noms  cités  par  un  journal,  comme  preuves  \i\antes 
de   l'aptitude    des   écrivains  aux  affaires,    ivnis  voyons,    par   exemple, 
M.  L-  sourd  ,  qui  est  devenu  ,  en  effet ,  un  administrateur  habile  et  inlel- 
.  M     -  de  t'  1s  écrivains,  à  vrai  dire,  n'ont  fait  que  traverser  la  lit- 
térature, en  y  séjournant  plus  ou  moins,  parce  que  la  restauration  refu- 
sait tin   autre  aliment  plus  solide  à  leur  activité,  à  leur  connaissance  des 
h   mines  et  de*  I  bOM  Ils  ont  cessé  d'<  crire  ,  lui  qu'ils  font  pu,  pour  agir 
et  administrer. 


REVUE   DE   PARIS.  541 

Mais  de  grâce,  n'allons  pas  pousser  de  force  tous  les  écrivains,  ceux 
qui  font  des  romans  ou  du  théâtre,  dans  le  tourbillon  des  affaires  politi- 
ques, et  encore  bien  moins  dans  le  dédale  de  l'administration.  La  littéra- 
ture et  l'état  y  perdraient  également.  L'imagination  se  concilie  peu  avec 
les  affaires.  Il  y  a  long-temps  que  le  savant  et  spirituel  M.  Lércnger,  du 
conseil  d'état,  voyant  venir  à  lui  tant  de  petits  jeunes  gens,  sous  le  nom 
d'auditeurs ,  que  le  garde-des-sceaux  d'alors  lui  envoyait  pour  faire  plai- 
sir à  leurs  familles,  s'écria  ,  sans  tenir  compte  de  la  maxime  évangélique 
S  ■'•  ■  i  m  rulns ,  etc.  )  :  «  Si  l'on  m'en  donne  un  de  plus,  il  faudra  donc 
que  je  le  mette  sur  mes  genoux.  » 

Nous  espérons  que  l'on  ne  continuera  pas  d'en  agir  ainsi  avec  le  con- 
seil d'état,  la  dernière  école  administrative  qui  reste,  parmi  nous,  à  qui 
ne  veut  pas  être  commis ,  ou  ne  peut  pas  être  membre  d'un  conseil  géné- 
ral, honneur  qui  n'est  guère  prodigué  à  la  jeunesse  par  les  électeurs. 
Disons-le,  il  nous  semble  que  M.  Baithe,  depuis  qu'il  est  rentré  au  mi- 
nistère avec  M.  de  Montalivet  et  sous  la  présidence  de  II.  flfolé,  a  été 
beaucoup  moins  prodigue  qu'autrefois  des  nominations  dont  il  est  le  dis- 
pensateur; et  nous  pourrions  à  peine  citer  deux  ou  trois  actes  de  faiblesse, 
qui  prouvent  que  cette  espèce  de  feuille  des  bénéfices,  heureusement 
presque  toujours  sans  traitement,  est  dans  des  mains  bien  faciles.  Mais 
qu'on  s'en  tienne  là;  sinon,  il  arrivera  du  conseil  d'état  ce  qui  arrive  de 
toute  institution  qu'on  ne  ménage  point.  Après  avoir  déprécié  et  usé  les 
honneurs  subalternes,  on  vise  plus  haut;  après  avoir  fait  une  presse 
d'auditeurs,  on  en  vient  à  un  rumprllc  intrare  pour  les  maîtres  des  requê- 
tes en  service  ordinaire,  ou  plus  ou  moins  extraordinaire.  On  enverra 
sur  les  genoux  de  ce  hou  M.  Bérenger,  qui  déjà  fléchissent,  de  grands 
garçons,  sous  le  nom  de  maîtres  de  requêtes,  un  peu  trop  lourds  pour 
s'y  asseoir,  quoique  ce  ne  soit  pas  en  eux  la  seienre  administrative  qui 
.  Par  contre-coup  ,  il  n'y  aura  plus  de  place  pour  des  écrivains  po- 
litiques qui  n'ont  pa-  fait  autre  eboae,  depuis  quinze  ans,  que  de  dis- 
cuter au  point  de  vue  pratique  toutes  l<  lions  dh 
dans  l,i  presse  ,  et  qui ,  déjà  admis  au  conseil ,  attendent  en  vain  l'avance- 
ment promis. 

Plusieurs  elitiiv  (mt  t  te  heureux  cependant.  M.   Boude 

place,  et,  cenfenoos-en,  à  Is  place  qui  lui  convient  le  mieux.  Ce  qui 
le  (ail  remarquer  à  la  ohanlbri  ,  n  habileté  dai  -  les  dis* 

riens  de  détail ,  et  il  est  Impossible  ,  après  l'avoir  entendu ,  de  ne  pas 
dire  :  Cela  Mt  bien;  n  tat. 

\  rasrt  de  finir,  rendons  honni 

plus  d'un  titre,  celle  d     M.  Nisard ,  que  M.  Salvandy  a  pris 
pour  (lui  de  bob  f.  ail  Bsses 

unir  \i.iii        mii 


3i2  REVUE  DE   PARIS. 

Lies  articles  qu'il  a  donnés  à  la  Ilc>  Pétris,  est  un  do  nos  collabora- 

teurs les  plus  justement  ap;  du  public  :  il  est ,  pour  quelques-uns 

(rentre  nous,  plus  qu'on  collaborateur.  11  sera  bien  placé  au  ministère 
de  l'instruction  publique.  Après  avoir  cherché  assez  long-temps  sa  \ 
naturelle,  il  l'a  trouvée  il  y  a  déjà  plusieurs  aunées,  et  c'est  dans  la  Revue 

'arts  qu'il  a  annoncé  avec  un  certain  éclat ,  qu'il  l'avait  enfin  troir. 
Elle  lui  était  indiquée,  du  reste,  par  ses  beureuscs  études  universitai- 
res, son  goût  difficile  et  toutes  ses  habitudes  qu'il  avait  peut-être  mécon- 
nues, mais  non  étouffées.  Il  est,  avant  tout,  un  écrivain  classique,  j'ai 
presque  dit  universitaire  dans  le  meilleur  sens  du  mot. 

—  L'Opéra  est  décidément  dans  une  grande  voie  de  prospérité.  Cette 
semaine  Guillaume  Tell  et  les  HugutnoU  ont  attiré  un  immense  concours 
de  spectateurs.  Quelles  chaleurs  ne  braverait-on  |  i  pour  aller  en- 
tendre Duprez  ?  Jamais  plus  merveilleux  chanteur  n'avait  paruàrO] 

cl  l'engagement  de  Luprez  sera  un  titre  pour  la  direction  de  M.  Dupon- 
chel.  Si  la  présence  du  célèbre  ténor  porte  un  coup  runeste  aux  petites 
putatious  qu'on  comptait  avant  lui  à  l'Académie  royale  ,  elle  i  ien  e  une 

salutaire  influence  sur  de  jeunes  talens  qui  lui  devront  peut-être  un  bel 
avenir.  Ainsi  M"'c  Dorus  a  beaucoup  gagné  au  voisinage  de  Dupres; 
i      ^rès  ont  été  bibles ,  surtout  dans  GuWauMt  '/'<  //,  où  on  la  roi! 

maintenant  avec  une  grande  faveur.  Cette  semaine,  Dupres  paraîtra  dans 

la  .luire  ;  nous  aimei  ÎOOS  mieux,  quant  à  nous,  qu'il  continuai  à  charnier 

J.i  Boute  en  chantant  Guillaume  Tell  et  U»  Hmpunotê.  La  direction  de 

l'Opcr.1  déploie  ,  connue  on  voit ,  mie  grande  activité  ;  demain  hindi  i 
aurons  la  reprise  de   /■'    FUle  du  Damné*,   et    CS   ne  sera  pas  cette 

M"<-  Fitx-James  qui  remplacera  la  légi  gliosai;  nom 

félicitons  H.  Duponchcl. 

—  La  Comédie-Française,  qui  se  charge,  et  qui  seule  pouvait  l 

quelques  chances  de  succès,  d'exploiter  l'Odéon  en  même  temps  que 
le  Théâtre-Français,  vient  d'engagei  m  Dorval  pour  jouer  le  drame 
rue  de  Richelieu  et  à  l'Odéon,  selon  l'occurrence.  Cest  une  excellente 

acquisition  dont  il  faut  louer  M.  Védel,  mais  qui  doit  en  amener  une  autre 
non  moins  utile,   celle  de   BOCSge.  Qui   le  ni.  I  ■■  a  nmquis   une 

popnkrité  que  personne  ne  peut  contei       Cet  ssir" 

quée  de  droit  à  I  i  ;  i  iie-l'ian. ;..i>e.  Nous  insèstOBS  sur  M  point, 
parce  que  l'on  n'a  jamais  su  Caire  le-  chose-  COBBjnC  il  faut  rue  de  l'.iche- 
lieu.  On  a  bien  '.     i  t  de  M*   DOTVSJ  d  tOUT  de 

tles  a  pris  l'un  après  l'auti  lemble  qu'il 

r. 

—  .  iiie  et  :  -Royal  attirent  tonj  ur.>  du  monde,  l'uu 

\rual,  !  D  t'mlimaj: 


REVUE   DE  PARIS.  3i3 

—  Le  Gymnase,  assure-t-on,  ayant  joué  sept  pièces  nouvelles  ces  jours 
derniers,  a  réussi  à  pousser  ses  recettes  jusqu'à  43  francs,  3  francs  de  plus 
qu'à  l'ordinaire. 

—  On  n'a  pas  oublié  la  charmante  nouvelle  d'Inès  de  las  Sierras  que 
M.  Ch.  JN'odier  avait  écrite  pour  la  Revue  de  Paris,  il  y  a  quelques  mois. 
L'auteur  vient  de  la  réimprimer  en  un  joli  volume  qu'on  trouve  chez  le 
libraire  Dumont,  au  Palais-Royal.  M.  Ch.  Nodier  a  fait  précéder  sa 
nouvelle  d'une  préface  fort  piquante. 

—  Le  poème  des  Xicbelungen ,  si  célèbre  en  Allemagne,  n'est  connu, 
en  France,  que  d'un  petit  nombre  de  personnes  auxquelles  l'ancienne 
langue  germanique  est  familière.  Une  dame  qui  habite  le  Nord  depuis 
longues  années,  Mmede  la  Meltière,  vient  de  nous  donner  une  traduction 
complète  de  ce  curieux  poème,  qui  embrasse  la  vie  de  Siegfried,  et  une 
foule  d'aventures,  tantôt  touchantes,  tantôt  gracieuses  ou  terribles.  Cette 
traduction  des  Niebelungen  est  précédée  d'une  préface  de  M.  Riaux, 
sur  l'origine  de  ce  poème    1 

—  M.  Castaigne,  bibliothécaire  d'Angouléme,  qui  se  livre  à  des  re- 
cherches archéologiques  ou  littéraires,  et  a  publié  plusieurs  notices  in- 
téressantes, vient  d'en  donner  une  sur  Marguerite  d'Angouléme  (2),  sœur 
de  François  Ier,  l'auteur  des  contes  et  nouvelles.  Toutes  les  particularités 
relatives  à  la  vie  de  cette  princesse  y  sont  rassemblées  et  discutées.  M.  Cas- 

ic  fait  justice  de  ses  prétendus  amours  avec  le  poète  Maint,  desquels 
le  suspect  Lcuglet-Dulïénny  s'était  porté  garant.  La  seconde  partie  de 
la  Notice  traite  des  poésies  de  Marguerite  et  de  ses  contes.  C'est  un  pi- 
quant chapitre  de  l'histoire  littéraire  du  xvr  siècle. 

(1)  Chez  Charpentier,  rue  des  Beaux-ArU,  ti 
(îj  Techeiier,  \>\<iw  du  Louvre,  1*. 

F.   BONNAIRH. 


—  Nos  lecteurs  se  seront  facilement  aperçus  dTnne  transposition  dans 
l'article  de  M.  Emile  Sonn  le  notre  dernière  livraison.  Nous  nous 

«•m  I  ■  ■  de  réparer  ■  ette  erreur  grave  de  nos  imprimeurs)  en  envoyant 

one  demi-feoille  qui  rétablit  l'article  tel  qu'il  doit  être, 
et  destinée!  remplacer  les  pages  transposées  de  notre  numéro  de  diman- 
<  bo  dernier. 


TABLE  DES  MATIÈRES 

COSTKWCES  DASS   LK  QUARANTE-TROISIÈME   VOLCME 

DE  LA  REVUE  DE  PARIS. 


Le  Roi  de  Carreau  ,  par  M.  En. i  m.  SOIN 5 

De  la  Peinture  en  Ecosse.  —  Exhibition  d'Edimbourg,  pur  M.  1 

DKiin.  Hncn 28 

Critique  littéraire.  —  Jféaaoin  I  ûé  Lafctyi  tic.  —  Origine  du  Droit 

français. —  Histoire  de  Fronce .  p;ir  M.   Michelet.  —  11<>m\\s 

hopvbapx.  —  Bmwurick  deMcmrogtr,  etc. 4G 

Blli.i.iin 

Aventures  du  grand  Balzac,  pour  Cure  suite  aux  Mystifications  du 
petil  Poinsinet.  —  III.—  Le  Voyage  au  château  d'Arthénice, 
par  l>.  L.Jacob,  bibliophile 

Galerie  de  M.  Lgnado,parM.  F.  Mkbgbi 9i 

La  Littérature  sons  Richelieu  et  Mazarin. —  Voiture,  par  M.  Cri. 

L.vitiTTi: loi 

Souvenirs  de  Voyages.  —  Pejeag  ■>  danois,  par  MX.  M  vkmier. 
Blli.i  ii\ 

La  Pierre-Lisse,  par  M.  .I.-L.   I.n.w 137 

Avciilun ■  du  grand  Balxac.       IV.  —  La  chambre  du  cardinal  de 

Richelieu  ,  pai ■  P.  I.    I  \c.on  ,  bibliophile 1ÔT 

Critique  littéraire.  -    Lai  foim  Infarirarei  de  M.  V«  Hugo,  par 

M. Cil  \i- m .s-An.i  h |H 

P.i  i.i.i  un If] 

Sultan  Mahmoud  II  ,  par  M.  Al.runsM.  liOYEn -   . 

i    P  laeport,  par  M.  Booéhb  Gomov -«' 

lue  Rencontre,  par  M.  Banu  Sourani 

r.i  i  m:ii\ • m 

l  ne  M.iuvai-e  Pensée  ,  par  M.  P\i  I.  M   afOBffR 1H 

Critique  littéraire. — Lnt  ru  d'un  VofûgturtdeC  I,  par 

M       :       Bl  ssn  m: ni  i 

poésie,     a  l'amfceor  dea  CeneoltHew  ,  par  M.  Papum  Limatbac. 

BUUURD ....       33  J 


REVUE 


DE  PARIS. 


XLIV. 


l.Ml'HIM!  Kl!      Dl    II.    FOI  UMI  I   ET   I 

ni  i;  i>i    w  im:,  li  bis. 


REVUE 


DE  PARIS 


xS~*« 


TO.UE  QUARAHTE- QUATRIEME. 


PARIS. 

M    Bl  ù\.\\    DE  LA  BEVUE  DE  PA1 

QOAl    M  M  v«.'i  vis,    17. 

1837. 


LES 

AMANS  MYSTIQUES, 


oc 
Amoureux,  Poète  et  Fou. 


FR\GME\S  DTX  J011WL  L\ÊDIT  DE  W1LLIÂ1  COÏÏPER. 


I.  —  INTRODUCTION. 

Il  est  des  villes  dont  le  vieux  nom  nous  reporte  à  un  passé  si  loin 
de  nous,  que  la  tradition  seule  peut  en  justifier  l'étymologie  histo- 
rique. Si  vous  visitez  jamais  la  petite  cité  d'Huntin;;don  \payt  de  chasse), 
capitale  du  comté  du  môme  nom  en  Angleterre,  vous  y  chercheriez 
en  vain  les  traces  de  la  forêt  giboyeuse,  au  milieu  de  laquelle  quel- 
ques chasseurs  fondèrent  ses  premières  maisons  avant  la  conquête 
normande.  Sa  belle  rivière,  l'Ouse,  n'aiTOseplus  d'autres  arbres 
que  les  rares  saules  de  ses  bords;  sa  grande  plaine,  où  broutaient 
jadis  le  cerf  et  le  daim,  rerte  prairie  an  printemps,  marécage  sou- 
vent inondé  pendant  l'hiver,  n'offre  plus  guère  au  chasseur  d'autre 
gibier  que  le  canard,  la  sarcelle  el  les  diverses  espèces  d'oiseaux 
qui  se  plaisent  dans  les  contrées  humides. 

Vous  aime/  peut-être  les  ruines  :  rousarez  In  dans  la  Britanni 
iden  et  dans  1 1  (  (ironique  d'Henry,  qu*Huntingdon  avait  autrefois 
quinze  belles  églises,  do  prieuré  de  chanoines,  un  couvent  de  domi- 
tins ,  un*-  léproserie ,  nu  hôpital  richement  doté ,  un  château  l>àti 
primitirement  par  les  légions  romaines ,  puis  restauré  au  moyen 

par  un  prince  d  I  -,  qui  prenait  le  titre   (fa  COnM  d'iluntiir;- 


6  RENTE    DE   PARIS. 

don,  etc. ,  etc.  Hélas!  pas  plus  de  vestiges  des  églises,  des  monastè- 
res, des  hospices  et  du  château,  que  des  chônes  de  l'antique  forêt! 
Toutes  ces  choses ,  que  regrettent  l'artiste  et  le  poète,  sont  fort  in- 
différentes aux  habitans  actuels  dlluntingdon,  occupés,  la  plupart, 
de  la  fabrication  de  leur  excellente  bière.  Cependant  cette  industrie 
n'est  plus  ce  qu'elle  fut  du  temps  de  Cromwell ,  dont  on  sait  que  la 
famille  ne  croyait  pas  déroger  à  sa  noblesse  en  vivant  du  produit  de 
sa  brasserie  dlluntingdon.  Les  compatriotes  du  lord  Protecteur  vous 
montrent  encore,  avec  une  certaine  vanité,  le  site  de  sa  maison  pa- 
ternelle; c'est  leur  monument,  le  seul.  Je  ne  sais  si  c'est  par  resj 
pour   cette  grandeur  de  l'histoire  ou  par  amour  du  confort  que 
cette  maison  a  été  trouvée  trop  petite  par  un  des  derniers  proprié- 
taires :  elle  a  été  convertie  en  une  habitation  plus  reste  et  plus  com- 
mode sans  doute;  mais  il  est  bien  permis  de  déplorer  que  oet  hon- 
nête Anglais  de  notre  siècle  n'ait  pas  laissé  subsister  au  moins  la 
simple  chambre  on  la  femme  du  brauacr  mit  au  monde  celui  qui  de- 
vait trôner  a  la  place  des  Btuavts  dans  les  palais  de  la  Grande-Bre- 
tagne, cette  chambre  où  l'enfant  prédestiné  \it  un  jour  un  spectre 
ouvrir  brusquement  les  rideaux  de  son  lit ,  pour  lui  dire  comme  à  un 
autre  Macbeth  :  Tu  tenu  roi  ! 

En  l'année  170."»,  Huntingdon  n'avait  guère,  comme  de  DOSJOurs, 
qu'une  population  de  deux  mille  anirs  :  c'était  donc  DUC  petite  VllU  où 
tous  les  habitans  se  traitaient  de  voisins,  où  le  moindre  événement 
faisait  époque,  et  où  il  était  impossible  qu'un  étranger  pût  venu 
Gxcr  -.ois  provoquer  autour  de  lui  les  mille  et  une  questions  de  la  on- 
riosité.  a  Rome  ou  le  déserti  »  s'écriait  je  ne  sais  plus  quel  ancien  :  il 
n'y  a  que  dans  h^  grandes  foules  OU  dans  mie  solitude  complète 
qu'on  peut  passer  inaperçu,  ('.elle  réflexion  n'avait  pas  «le  faite  -ans 
doute  par  un  jeune  homme  venu  depuis  quinze  jours  à  lluntingdon 
avec  le  projet  d'y  vivre  dans  la  retraite,  de  foir  le  monde  pour  se 

livrer  à  l'étude,  de  ne  fréquenter  d'autre  réunion  queeelle  de ', 

et  de  borner  ses  distractions  à  une  paisible  promenade  sur  les  i 

de  l'(  hisc.  11  a\  ait  retenu   une  ehainbi  e  garnie .  00  il  I  tait  M  ri  i  par 

on  domestique  qui  l'avait  acoofapagDc ,  et  qui,  presque  aussi  silen- 
cieux que  ion  maître,  éludait  toutes  les  jntOfTOglliOll  «pion  lui 
adressait,  lien  résulta   bientôt  une  extrême  einie  de  qui  ce 

pouvait  être.  Livré aui  conjei  unes  du  proi  bain,  le  modeste  inconnu 

pass.i  luoCOSsivement  par  tous  les  degrés  de  l'échelle  soi  iale  .  tour  I 

tour  prou  i  ii  et  prin<  e  déguisé ,  suivant  le  caprice  daœnx,qui  va*" 

laient  à  tout   ptiv  IVOÎr  devioé  son  histoire.  Eo  général     cependant  , 


REVTE   DE    PARIS.  7 

toutes  les  suppositions  lui  étaient  favorables,  tant  son  air  souffrant  et 
résigné,  tant  sa  physionomie,  plus  timide  que  sauvage,  intéressaient 
tous  ceux  qui  le  rencontraient.  Son  assiduité  aux  offices,  l'attitude 
de  sa  prière,  indiquaient  un  chrétien  pieux.  Or,  quoique  les  familles 
d'Huntingdon  ne  fussent  pas  ennemies  des  plaisirs  mondains,  on 
y  eût  peu  estimé  quiconque  n'aurait  pas  rempli  ses  devoirs  de  bon 
protestant  ;  et  le  révérend  pasteur,  M.  Hogdson ,  n'avait  pas  à  se 
plaindre  que  la  danse  et  le  jeu  détournassent  aucune  de  ses  ouailles 
les  jours  où  sa  parole  les  rassemblait  autour  de  sa  chaire. 

Dans  cette  congrégation  de  fidèles,  qui  formait  la  majorité  des 
sages  habitans  de  la  petite  ville,  on  distinguait  quelques  familles  ani- 
mées encore  d'un  zèle  plus  ardent  pour  leur  salut,  et  qui,  écartant 
toute  récréation  profane  ,  suivaient  plus  rigoureusement  ce  que ,  dans 
la  langue  du  catholicisme,  nous  appellerions  les  pratiques  de  la  vie 
dévoti'.  La  famille  Morley-L'nwins  aurait  pu  être  citée  comme  le  type 
de  ces  saintes  maisons,  toutes  parfumées  du  baume  des  bonnes 
œuvres,  et  où  la  parole  la  plus  insignifiante  semblait  faire  partie 
d'une  prière  ou  d'une  exhortation  chrétienne.  Cette  famille  se  com- 
posait de  son  chef,  M.  Morlcy-l'nwins ,  patriarche  par  ses  années, 
et  respectable  ecclésiastique,  qui  préparait  des  élèves  pour  lTniver- 
sité.  Sa  femme  riait  plus  jeune  que  lui,  et,  quoique  mère  d'un  fils  de 
vingt  ans  et  d'une  lille  de  dix-huit,  la  douce  sérénité  d'une  vie  dont 
la  piété  réglait  toutes  les  émotions  lui  avait  conservé  une  fraîcheur 
de  jeunesse  qui  la  faisait  prendre  souvent  pour  la  sœur  aînée  plutôt 
que  pour  la  mère  de  ses  enfans.  Il  y  avait  dans  le  caractère  de 
M.  Morlcy-liiNvins  quelque  chose  de  la  simplicité  du  vicaire  de  Wa- 
hafield;  et  le  jeune  William,  destiné  par  lui  à  l'état  ecclésiastique,  ne 
ressemblait  pas  mal .  par  sa  candeur,  à  cet  excellent  Moïse,  que  (iold- 
smith  a  donné  pour  second  Bis  à  son  héros.  Mais  M.  Morley  n'avait 
l»as  |  combattre  ches  loi  ces  petites  \  anités ,  qui  ne  contribuèrent  pas 
pan  aux  infortunes  de  la  famille  Primroee.  Dans  leur  toilette  des 
dimanches,  sa  moitié  et  la  jeune  miss  Qnwina  laissaient  roir 

qu'ellei  se  paraient  pour  le  Seigneur  et  non  pour  les  hemmBS.  AUSSI 

jamais  on  ni  sémillant  comme  le  squire  Thornill  n'eèt  attiré  leurs 
ml>  ;  il  n'auraii  pas  méi u  l'honneur  de  leur  inspirer  de  l'an- 
tipathie en  cherchant  à  se  mire  remarquer  d'elles;  il  serait  resté 
inaperçu .  ou  tant  an  plus  il  lût  parreaa  à  exciter  i  s  genre  de  i  nrin- 
bité  froide  que  nous  éprouvons  pour  un  être  d'un''  nature  tout-à-flût 
différente  «le  la  notre. 

;        ■    :  il  .  ii  o  :  i  ta  ne  pouvait  manquer  d'infaV 


8  REVUE  DE  PARIS. 

resscr,  au  plus  haut  degré,  la  famille  Morlcy-l'nwins.  Par  une  at- 
traction mystérieuse,  ce  fut  là  surtout  que  la  charité  chrétienne 
s'émut  pour  lui,  et  devina  qu'il  était  envoyé  providentiellement  a 
llunlingdon  par  quelque  ange  consolateur.  Une  sympathie  fraternelle 
le  rapprocha  tout  d'abord  du  jeune  Morley-I  n\\ ans;  et,  chaque  fois, 
le  même  hasard  plaçait  dans  l'église,  à  côté  l'un  de  l'antre,  ces  deux 
hommes  qui,  avant  de  s'être  parlé,  se  regardaient  comme  s'ils  se 
fussent  déjà  rencontrés  ailleurs.  Enfin,  triomphant  d'un  reste  de 
discrétion  ,  un  matin  que  l'étranger  se  rendait ,  après  la  prière,  sous 
une  alite  d'ormeaux,  où,  depuis  son  arrivée,  il  avait  plusieurs 
porté  ses  rêveries,  William  Iforley  l'y  suivit ,  l'aborda,  et  lui  demanda 
son  amitié.  In  quart-d'hcuie  d'entretien  leur  suffit  pour  s'ouvrir 
leurs  cœurs.  En  se  quittant ,  ils  se  serrèrent  la  main  avec  une  étreinte 
qui  équivalait  aux  plus  solennelles  protestations  d'un  attach  nient 
inaltérable. 

Le  jeune  Morley-l'nwins  rentra  sous  le  toit  paternel  avec  un  air 
de  bonheur  inaccoutumé  qui  frappa  sa  famille.  ■  le  < "iinais  enfin 
l'étranger,  s'écria-t-il,  el  je  roua  le  présenterai  dimanche.  Ce  n'est 
ni  un  grand  personnage  qui  garde  l'incognito,  comme  le  prétend  le 
voisin  Ratclife,  ni  DO  joueur  ruiné,  comme  le  disait  hier  encore  le  \ni- 
sin  Iferwin;  mais  si  rien  d'illustre  ou  d'extraordinaire  dans  >a  \ie 
n'est  capable  de  contenter  la  curiosité  qu'il  a  tant  fait  parler  dans 
Huntingdon,  tout  justifie  cet  amour  de  frère  que  j'ai  ressenti  pour 
lui;  c'est  un  vrai  chrétien  qui  a  beaucoup  souffert  et  que  Dieu  a 
éclairé  providentiellement  par  la  souffrance:  il  s'appelle  Cowper, 
••t  comme  moi  William. 

—  Nous  le  recevrons  de  notre  mieux ,  dit  M.  Iforley  le  péri 
vous  amie/  dû ,  mon  cher  William  .  lui  offrir  de  partager  notre  dinar 
du  dimanche. 

—  J'\  suis  à  temps  encore,  mon  père,  car  je  le  n  \  errai  demain. 

Le  lendemain ,  l'invitaiion  l'ut  faite  et  acceptée.  Lt  dimain  lie  .sui- 
vant l'étranger  passa  |a  plus  grande  partie  de  la  journée  dans  la  fa- 
mille .Moiic\-i  iiwins,  ci  ur  la  quitta  qu'après  avoir  promis  de  fi 

queutes  visites. 

Quinze  jouri  à  peine  l'étaienl  é<  oulés,  on  eût  dit  qu'il  avait  n  - 

noué,  dans  (tu,"  >.iin(,>  maison,  les  liens  d'une  ancienne  parenté; 
mais  quelque  obscur  que  s,.ii  encore  William  '  '<>\\  i  er,  <  omme  te  nom 

doit  être  un  j.mr  celui  de  l'un  de>  grands  poètes  de  la  Grande-Breta- 
gne, I  !  que  nuire  but  asl  de  révéler  à  nos  Ici  leurs  les  senlimcns  les 

•  plus  intimes  de  ce  génie,  qui  s'ignorait  alors  lui-même,  c'est  lui  qui 


REVUE   DE   PARIS.  9 

va  continuer  son  histoire  :  nous  allons  citer  les  fragmens  d'un  jour- 
nal où  il  enregistrait  les  pensées  et  les  actes  de  sa  vie,  espèce  de 
c  infession  adressée  à  une  amie  d'enfance ,  ou  plutôt  à  une  muse  mys- 
térieuse, dont  il  évitait  de  prononcer  le  nom  devant  les  hommes. 

Journal  écrit  a  Hintingdon  (l).  —  Huntinqdon,  année  17Gj. 

«  J'avais  renoncé  à  vous  voir  et  même  à  vous  écrire,  Théodora; 
mais  vous  m'approuverez  d'obéir  à  la  voix  de  ma  conscience  qui  me 
crie  de  rétracter  une  coupable  malédiction,  et  de  justifier  à  vos 
yeux,  comme  il  est  justifié  aux  miens,  celui  que  dans  mon  cœur 
j'avais  accusé  d'être  un  mauvais  père. 

«  Oui,  Théodora,  j'avais  maudit  celui  que  je  croyais  l'aveugle 
ennemi  de  sa  fille,  celui  qui  luiavait  défendu  d'être  à  moi,  celui  qui 
avait  pu  vous  dire  que  votre  amour  ferait  votre  malheur,  celui  qui 
n'avait  que  trop  raison,  celui  dont  la  prudence  sévère  vous  a  pré- 
servée d'être  la  compagne  d'un  insensé Il  avait  raison;  qu'il  me 

pardonne,  et  pardonnez-moi  vous-même,  vous,  sa  fille,  vous  qui  m'ai- 
mez toujours,  je  le  sais,  mais  que  je  délie  de  vos  sermens,  et  à  qui  je 
ne  demande  plus  qu'un  peu  de  pitié. 

a  Voici  trois  mois  que  j"  >uis  sorti  de  Saint-Albans ,  de  la  maison 
des  fous!  Théodora.  Voici  trois  mois  «lue  je  suis  calme,  niais  non 
;;néri,  car  toute  ma  raison  consistedans  la  force  de  dissimuler  ma  <lé- 
mence,  de  mentir  à  tous,  excepté  à  rous, de  peur  que,  généreusement 
imprévoyante  comme  vous  l'êtes,  TOUS  D  l  persistiez  à  vouloir  con- 

rei  \otrc  vie  à  votre  William,  pour  être  pauvre  avec  lui  et  mal- 
hcuien  c  lui,  ainsi  que  vous  le  «lisiez  à  votre  père,  lorsqu'il 

masqua  «le  pi  étextes  charitables  son  refus  d'approuver  notre  amour. 

!     lui  doifl  l.i  réparation  de  un'  montrer  à  VOUS  tel  (pie  j  •  SUÎfl  ,  et  de 

vous  I  entrevoir  le  cercle  fatal  où  j'ai  failli  vous  emprisonner, 

en  voua  i.i  sanl  partager  l'espèce  dédouble  existence  que  je  mène 
au  milieu  «U->  hommes ,  existence  affreuse  qui  me  li\  re  a  l'incessante 
lutte  <li'  mon  imagination  «'t  <!»•  mes  sens,  de  l'illusion  ei  de  la  réalité. 

1  i  ni'. ri  il.-  Th. .il        Cou 

■  l'un.'  fiuli'  iTalItuloDJ  a  un  -.-s  prem  |nel- 

■uiici  de  «es  lettre*.  Théodore  ttowvttgéa  de  \i\n-  de  iputre-vingu 

■  wln  , .  i  >'•  ml  i.iHi  le  mtombI  le  e'eimei  j  un  u>  qae  la  ,  Bile  ti  ill  ■tu- 
'ii  tilatolre  .i  nnc  d  une  (rai  mi  •    i;  \ 

de  la  révolution,  et  qv'oae  eJtaâUon  analogor  - 
'  ,  '/.  ■  /,•  iTtiw  .■".,-,  L-  I.Tt.ur  |.  .'in  i  ■  M  l! 

1 1   {Ui  n'a  M4éf4 

1      •  d'j  mm  probêJbletMOl  dm  ptblM. 


10  REVUE    DE    IARI-. 

a  Si  encore  je  n'avais  à  combattre  que  les  erreurs  de  la  vue  ou  de 
l'ouïe;  mais  non,  c'est  avec  les  yeux  de  lame  que  j'ai  d 'étranges 
visions,  c'est  une  voix  intérieure  qui  me  parle  pour  me  dire  si  je 
suis  abusé  ou  non  par  ma  vue  et  mon  ouïe.  Cependant  je  parais 
calme,  je  me  môle  à  la  conversation  tel  qu'un  interlocuteur  paisible 
et  raisonnable  qui  voit  et  entend  comme  tout  le  monde.  Ah!  si  l'on 
serait  ce  que  me  coûtent  ce  calme,  ce  sang-froid  ,  cette  logique,  on  ne 
s'étonnerait  pas  que  je  sois  quelquefois  tenté  de  m'écrier  :  «  Qu'on 
me  ramène  à  Saint-Albans  ;  je  suis  fou ,  je  veux  retourner  au  milieu 
des  fuis  pour  me  reposer  des  efforts  do  nia  prétendue  raison.  Là  du 
moins  je  pourrai  pousser  le  cri  du  désespoir  qui  m'étoidïe  i<  i  :  je 
pourrai,  sans  contrainte,  faire  connaître  M  (pie  j'entends  dire,  ou 
crois  entendre,  ce  que  je  vois  ou  ce  que  je  crois  voir,  répondre  tout 
haut  à  mes  amis  ou  à  nies  ennemis  visibles  et  invisiluN 

c  Mais  déjà,  Théodora,  ce  langage  ne  rous  parail-il  pas  appar- 
tenir à  la  démenée.'...  .Me  comprenez-vous,  Théodora,  vous  qui  m. 
disiez,  vous  en  sou\ient-il .'  que  toutes  mes  pensées  vous  étaient 
connues  par  divination,  et  (pic,  dans  notre  silence  même,  vous  sa- 
viez interroger  mon  aine,  lui  dérober  ses  pensées  une  à  une  et  la 
forcer  de  se  révéler  à  la  vôtre  ?  Helas!  je  m'en  BOOTÎeilS,  Mi;  vous 
deviniez  souvent  juste,  et  je  me  rappelle  entre  autres  ce  soir  où. 
ieniphu  ant  votre  pédagogue,  je  dictais  une  leçon  à  retire  sœur  i 
vous.  Quoique  vos  deui  grandes  pages  continssent  à  peine  une  phi 

du  livre,  je  fus  obligé  de  convenir  que  votie  eopie  n'était  pas  m 

<  te  que  celle  d'Henriette,  avee  *  ette  différence  qu'elle  avait  rendu 
la  letti  is  Peeprit  de  la  dictée  du  professeur. 

«Mais  alors,  Théodore,    votre  William  était  encore  sembl 
aux  Mitres  BjOUMMS  ;  il  n'avait  de  set  i  -ris  que  ceu\  de  notre  amour: 
aujourd'hui  je  ne  -is  h  voire  perspica<  ité  ne  serait  pas  mise  en 
faut  par  le  masque  d'impassibilité  dont  je  courre  mon  via  ne 

-  -i  roui  ne  série/  pas  abusée  la  première  par  la  sérénité  de  mon 
fard  et  l'intonation  naturelle  de  ma  voix.  Apprenne  dont  de  ■ 
même  ce  que  je  snis  dei  enu  et  bénisse/  la  préroyanee  de  retire  p 
us  doute,  Henriette  n<»us  aura  communiqué  les  lettres  que  je  lui 
tte  excellente  cousine  -   sera  empi  le  roni  *  «Miiir- 

mer  la  DOurelle  de  mon  entière  guérison.  N  ous  savez  donc  que  mon 
frère  ni'avaii  trouvé  ici  un  appartement  garni  où  le  Gdèle  Robert  l 
voulu  m'accompagner.  Vprés  quinze  joui  s  d'isolement  complet,  je  me 
suis  \  u  liait  a  i  •  »up  re<  lui  <  :  ■  ucilli  par  la  famille  MoiIcn-L  nvvins 

comme  un  parent  qui  arriverait  d'un  pays  lointain. 


BEVUE   DE  PARIS.  11 

a  Toute  cette  famille  est  sainte;  c'est  une  maison  où  habite  la  paix 
du  Seigneur,  et  lorsque  j'y  suis  entré  la  première  fois,  l'ordre  qui 
régnait  dans  l'arrangement  intérieur,  l'ameublement  simple,  mais 
brillant  de  propreté,  le  petit  jardin  parfaitement  cultivé  dont  j'aper- 
cevais les  platebandes  régulières  de  la  fenêtre  du  parloir,  la  tenue 
décente  delà  servante,  et  jusqu'au  chien  qui,  au  lieu  d'aboyer  à 
l'inconnu,  s'était  levé  pour  venir  me  lécher  la  main  avec  une  pré- 
venance respectueuse;  tout  me  pénétra  d'un  sentiment  de  bien-être 
que  je  n'éprouve  plus  qu'à  de  longs  intervalles  depuis  long-temps. 
Je  ne  sais  ,  me  disais-je,  quelle  douce  conGance  m'inspire  cette  mai- 
son, à  moi,  timide  comme  je  le  suis  ordinairement,  et  tourmenté 
d'une  si  pénible  incertitude  quand  je  vais  rendre  la  visite  la  plus  in- 
signifiante. Serait-ce  enfin  ici  le  port  après  la  tempête ,  où  je  pourrai 
me  livrer  à  ces  affections  douces  qui  doivent  peu  à  peu  me  rattacher 
à  la  vie  et  au  commerce  des  hommes? 

a  Ainsi  préparé  par  l'aspect  des  lieux,  que  vous  dirai-je  de  l'effet 
que  produisit  sur  moi  la  vue  des  personnes?  Il  n'y  eut  pas  entre  nous 
un  moment  de  gène  ni  d'embarras,  lorsque  mistress  Morley  descen- 
dit et  commença  avec  moi  une  conversation  à  laquelle  vinrent  succes- 
sivement se  mêler  son  fils  et  son  mari. 

a  Depuis  je  fus  leur  hôte  assidu,  l'hôte  de  chaque  jour,  mêlé  à 
tou>  les  détails  de  leur  vie  et  attiré  vers  eux  comme  par  une  ancienne 
habitude.  .le  ne  vous  raconterai  pas  toutes  les  prévenances  dont  je 
me  vis  l'objet;  on  semblait  ne  s'occuper  que  de  moi,  et  à  quelque 
heure  que  j'arrivasse,  à  quelque  travail,  à  quelque  plaisir  que  Je 
vinsse  ni'aiMM  in,  ma  place  était  toujours  prête,  ma  présence  lou- 
jours  attendue.  Je  me  demandais  par  quelle  secrète  influence  je  me 
trouvait  pre\  enu  dans  mes  désirs  :  tantôt  c'était  le  vénérable  .M.  Mer- 
qui  me  proposait  de  me  conduire  à  Cambridge  dans  sa  petite 

voiture  ,  et  justement  j'avais  écrit  la  veille  a  mon  frère  (pie  je  ne  tar- 
derais p.i>  à  aller  le  voir;  tantôt  c'était  mon  homonyme,  mon  ami 

William  qui  venait  me  chercher  pour  aller  nous  baigner  ensemble 

dans  1<  lase  «>u  monter  à  cheval  :  et  cela  loi  SCJUS  je  terminais  à  pe 
le  billet  par  lequel  je  lui  demandais  >'il  ne  pensait  paa  comme  moi 
que  la  ohaienr  de  la  matiaée  nous  invitait  à  cette  partie  favorite  pour 
l'après-midi.  Mais  vous  ne  sauriez  tous  imaginer  toutes  les  attentions 
de!  de  mistress  Morley  la  môret  avec  quelle  ingénieuse  indus) 

«lie  insentuit  chaque  jour  nue  aouveUe distraction  innocente- ou  ■■ 
sujet  nouveau  d'entretien.  El  moi  que  la  souffrance  a  rendu  é;;où»te, 
rcevsji  toujours  l  sa  tard  que  j'abusais  indiscrètement 


12  REVUE   DE    PARIS. 

peut-être  de  l'intérêt  qu'inspirent  sans  doute  mon  reste  de  pâleur  et 
mon  titre  de  convalescent.  Mais  en  vérité  il  y  a  dans  la  causerie  de 
mistrcss  Morley  un  charme  irrésistible;  c'est  un  délicieux  mêlai 
d'onction  et  d'esprit,  participant  à  la  fois  de  sa  charité  toute  chré- 
tienne et  d'une  gaieté  naturelle  que  sa  dévotion  éclairée  modèle 
peut-être,  mais  n'étouffe  pas. 

«  Il  ne  me  manquait  plus  qu'une  chose,  c'était  de  resserrer  les 
liens  d'une  sympathie  si  intime  en  obtenant  la  faveur  de  vivre  tout- 
à-fait  sous  le  même  toit  que  cette  famille,  et  bientôt  la  Providem  B 
accomplit  encore  ce  vœu.  Pourquoi,  me  disais-je  ,  ne  deviendrais-je 
pas  le  pensionnaire  de  mistress  Morley,  puisqu'elle  a  justement  une 
chambre  destinée  à  être  occupée  par  un  des  élèves  que  .M.  Morley 
prépare  aux  études  de  Cambridge?  Celui  à  qui  elle  était  louée  vient 
de  partir  et  son  retour  paraît  bien  incertain,  rendant  trois  jonn  je 
demandai,  avec  une  sollicitude  particulière,  des  nouvelles  de  <e 
jeune  élève  sans  oser  encore  annoncer  mon  espoir  de  lui  sUOOèdi  i: 
enfin  le  facteur  apporte  une  lettre,  on  la  lit  tout  haut  devant  moi  : 
elle  annonçait  que  le  jeune  élève  donnait  congé  de  sa  chambre. — 

Kh  bien  !  dit  mistress  Moi  ley  en  nie  re;;ai  danl  .  nuire  DOUVeau  loca- 
taire est  trouvé  déjà.  —  Quand  trenesrvous  \"u>  y  installer!  me  de- 
manda M.  Morley  sans  attendre  que  j'eusse  répondu  au  regard  de  m 
femme.  — J'irai  demain  matin,  si  vous  voulez ,  préparer  avec  VOUS 
votre  déménagement,  ajouta  mon  Frère  William. 

«  Nous  avions  tous,  depuis  trois  jours,  la  même  pensée. 

"  Maintenant  je  vais  trous  dire.  Théodore,  comment  se  passent  à 
peu  près  toutes  uns  journées.  Nous  déjeunons  entre  huit  et  neuf 
heures;  jusqu'à  onze  noua  lisons  l'Écriture  ou  lessermons  de  quel- 
que fidèle  prédicateur  de  la  sainte  parole;  à  onze  nous  assistons  au 

service  divin  qui  se  célèbre  ici  deux   fois  par  jour;  demidiàtrOÎS 

heures  nous  nous  séparons  pour  nous  amuser  chacun  de  noire  tôle 

comme  il  nous  plaît.  Pendant  cet  intervalle,  je  lis  dans  ma  chambre, 

ou  je  me  promène,  ou  je  monte  à  cheval.  OU  je  travaille  au  jardin. 
Nous  ilinons ,  et  api  68  le  dîner,  si  le  temps  le  permet  .  nous  non-,  i  <  n 

dons  ;m  jardin  où  généralement  je  goûte  avec  la  famille  Morte]  le 

plaisir  d'une  conversation  religieuse  jusqu'à  l'heure  du  ilié.  S'il  pleut 
ou  s'il  fait  du  vent,  nous  causOM  dans  le  parloir  OU  «haillons  des 

hymu  s,  et .  grâce  à  la  harpe  de  m  itreai  Morte] .  nous  toi  mous  un 
concert  passable  dans  lequel  nos  cours  sont  plus  d'accord  que  nos 
voix.  Après  le  thé  nous  lortoni  pour  nous  promener  tout  de  boa). 
Vlistress  Unwins  est  une  excellente  marcheuse^  et  nous  ne  misons. 


RE\TE   DE   PARIS.  13 

guère  moins  de  quatre  milles  dans  la  campagne;  pendant  les  jours 
courts,  cette  excursion  a  lieu  entre  l'heure  de  l'église  et  le  dîner. 
Quand  vient  la  nuit,  nous  lisons  et  continuons  l'entretien  du  matin 
jusqu'à  ce  que  le  souper  soit  sur  la  table  ;  habituellement  nous  ter- 
minons la  soirée  par  des  hymnes  ou  la  lecture  d'un  sermon;  enfin 
au  signal  de  M.  Unwins ,  chacun  se  tait ,  la  servante  vient  se  joindre 
à  nous,  on  s'agenouille,  et  toute  la  famille  fait  la  prière  en  commun» 
Vous  le  voyez,  dans  une  journée  ainsi  remplie,  le  temps  nous  man- 
que pour  aller  chercher  ce  que  le  monde  appelle  des  amusemens  : 
nous  en  trouverions  facilement  à  Huntingdon,  il  est  peu  de  maisons 
où  l'on  ne  se  livre  à  la  danse  et  aux  jeux  de  cartes;  mais  nous  avons 
toujours  refusé  de  prendre  part  à  de  pareils  plaisirs  :  aussi  nous  ap- 
pelle-t-on  méthodistes. 

«  Telle  est  ma  vie,  Théodora;  dans  cette  douce  retraite,  dans  ce 
sanctuaire  religieux,  je  pouvais  espérer  de  rencontrer  la  paix  qu'un 
catholique  va  chercher  dans  un  cloître.  Eh  bien!  ici  encore  l'ennemi 
de  mon  repos  me  poursuit  de  ses  chimères;  ici  encore,  à  côté  de 
cette  vie  régulière  et  tranquille,  je  suis  condamné  aux  fréquentes  dis- 
tractions d'un  songe  qu  il  me  faut  suivre  tout  éveillé  et  dont  1  image 
fantastique,  mais  palpable,  vient  sans  cesse  exercer  cette  seconde  vie 
dont  je  suis  fatalement  doué. 

i  Vous  voyez,  Théodora,  par  quels  détours  j'arrive  à  cette  confi- 
dence que  je  dois  vous  faire;  vous  voyez  combien  j'hésite  à  TOUS  dire 
que  je  suis  hanté  par  une  apparition  ,  un  spectre,  un  esprit,  comme 
vous  voudrez  l'appeler,  car  moi  je  renonce  à  définir  ce  qui  a  un 
corps  et  n'est  cependant  aperçu  que  de  moi.  Avant  de  continuer  ce 
récit,  je  vous  assure  que  j'ai  mis  un  doigt  sur  mon  artère;  mon  pools 
est  régulier,  je  ne  suis  point  malade  "'t  je  pourrais  vous  répéter  de- 
main commr  j'aurais  pu  vous  écrire  hier  mot  pour  mot  ce  que  je  vais 
vous  écrire  aujourd'hui. 

cr  En  vous  parlant  de  tOUS  loi  membre*  de  la  famille  qui  m'a  adopté 

à  Huntington,  Je  n'ai  presque  rien  dit  de  miss  Fanny.  Miss  Fanny 

semble  à  sa  mère;  mais  c'est  le  poitrail  à  coté  de  l'original.  Chez 

la  mère  et  la  fille,  c'est  le  même  air,  la  même  taule,  la  même  attitude; 

mais  Pane  parle  et  l'autre  écoute.  Une  ex*  lenre,  surtout  en 

présence  de  la  mère,  impose  à  la  fille  on  silence  presque  continuel. 

Ss  physionomie  ne  s'anime  que  par  le  reflet  de  celle  de  mistn  ss  Mor- 

ley.  \  oui  diiir/  i.i  Perdit*  de  ShsJkspearc  i  <  6té  de  son  Hermione;la 

inec  de  foi  mes,  I*  mémeroix,  la  même  doue  m  :  mail  «  «'tte 

ice  est  froid  manque  d'accent,  cette  douceur  est 


14  RE  VIE  DE  PARIS. 

plus  résignée  que  caressante.  A  dix-huit  ans,  Fanny  n'appartient  plus 
à  l'enfance  et  n'est  pas  femme  encore.  Tout  en  elle  est  habitude,  imi- 
tation; rien  de  spontané,  rien  de  réfléchi;  c'est  sa  mère,  en  un  mot, 
moins  son  ame. 

i  Jugez  de  ma  surprise ,  lorsque  je  me  suis  avisé  tout  à  coup  que 
cette  jeune  fille,  s'ignorant  elle-même,  douée  tout  juste  du  mouve- 
ment et  de  la  parole  comme  un  automate  et  comme  un  écho,  prête  à 
son  insu  son  corps  à  un  esprit  qui  vient,  sous  cette  forme  usurpée, 
m'imposer  sa  présence  pour  me  surveiller  de  son  regard  et  me  do- 
miner de  son  geste.  C'est  Fanny  et  ce  n'est  plus  Fanny,  à  moins  que 
ce  corps  auquel  je  refuse  une  ame  en  ait  deux  ;  mais  comment  ex- 
pliquer alors  que  ce  corps  puisse  être  à  la  fois  présent  et  absent,  ou 
qu'il  ait  la  conscience  de  l'une  de  ses  deux  intelligences  et  pas  de 
l 'autre?  jo  me  perds  a  chercher  l'explication  de  ce  mystère,  et  je 
doute  quelquefois  moi-même  de  cette  singulière  dualité,  quand  je 
n'ai  plus  que  la  mémoire  de  ma  sensation;  mais  comment  la  nier 
quand  je  la  subis? 

«Maintenant,  Théodora,  vous  faites-vous  une  idée  de  ma  situation 
et  de  la  force  dont  j'ai  besoin  pour  m'envclopper  dans  une  conti- 
nuelle réticence.  Toute  la  famille  est  rassemblée  :  mistress  Mortey  dit 
à  sa  fille  d'aller  donner  quelques  ordres  dans  une  autre  partie  de  la 
maison,  ou  c'est  Fanny  qui,  d'elle-même,  sort  et  s'absente.  Lh  bien! 
un  moment  après  je  tourne  la  ttte  du  aâlé  do  la  place  que  Fanny  a 
laissée  \  ide,  et  qu'y  vois-je?  Fanny  revenue  sans  bruit,  et  qui ,  un 
doigt  sur  les  lèvres,  me  fait  signe  de  ne  pas  trahir  son  retour:  1 
c'est  moi  md  qui  l'aperçois;  elle  ne  redoute  que  l'expression  de  ma 
surprise,  et,  une.  fois  sûre  de  ma  discrétion,  la  voilà  établie  à  Mi 
pflMe  et  entrant  avec  moi  dans  un  singulier  échange  d<  -  et  dt 

coups  d'o-il.  l'eu  à  peu  réconcilié  avec  »  otte  apparition,  si  j'ose  IV  \ 
miner  plus  attentivement,  cette  Fanny,  naguère  si  indifférente  à  tout 
ce  qui  se  passait  autour  d'elle,  a  changé,  DM  de  v  isago,  mais  de  phv 
sionomie  :  ce  corps  si  froid  est  doucement  illuminé  et  animé  jmr  son 
nouvel  esprit,  connue  une  statue  d'albâtre  dans  laquelle  l'artiste  au- 
i.iii  ména;;é  la  plan  intérieure  d'une  lampe.  Enfin,  elle  disparaît 
<omme  ell I  était  venue,  et  lorsque  la  véritable  I.uiin  revient,  elle 
trOQVC  toujours  sa  plane  inoccupée  et  la  reprend  avec  sa  ligure  im- 
sible  qui  brave  a  son  tour  mon  examen  attentif  par  me  111- 

e,  tomme  la  I  ann\  de  tout  à  l'heure  le  bravait  avei  la  de 
■rouie  d'un  sourire  intelligent. 

7  (l'est  un  meiis,u,;e  de  mes  sens,  n'est-ce  pas,  Théodora?  uuo 


REVUE  DE   PARIS.  15 

hallucination,  l'illusion  d'un  fou?  Ce  fou,  ayez-en  \  itié,  et  cependant 
félicitez-le  de  n'avoir  plus  entre  lui  et  le  monde,  tel  qu'il  est  pour 
tous,  excepté  pour  lui,  qu'un  fantôme  du  moins  gracieux,  au  regard 
bienveillant,  presque  tendre,  qu'il  prendrait  volontiers  pour  sen  ange 
gardien  descendu  à  ses  côtés,  afin  d'y  disputer  la  place  à  quelques- 
uns  des  fantômes  horribles  qui  le  conduisirent,  il  y  a  dix-huit  mois, 
a  :^aint-Albans.  » 

COSTINIATION   DU  JOURNAL.  —  Quinze  JODl 

(f  Je  ne  sais  si  c'est  un  bon  ou  un  mauvais  ange;  mais  il  exerce  sur 
ma  pensée  une  singulière  fascination;  toutes  les  fols  que  son  appari- 
tion est  là,  je  n'ai  plus  de  volonté  à  moi;  je  dépends  de  ion  regard 
et  du  moindre  signe  de  sa  main.  Cette  servitude  me  révolte,  et  je  n'ose 
m'en  affranchir.  Une  vive  curiosité  me  tourmente  :  Fanny  a-t-elle  la 

•  onscience  de  l'espèce  de  possession  à  laquelle  son  corps  est  livré?  II 
me  semble  que  sa  simplicité  s'altère,  et  que  tout  son  être  s'est  peu  à 
peu  modifié;  j'ai  surpris  dans  ses  yeux  une  étincelle  de  la  flamme 
dont  ils  sont  illuminés  lorsque  c'est  l'esprit  qui  vit  en  II  .  et,  hier, 
un  moment  j'ai  pu  croire  que  ses  deux  ame  mies,  car 

•  lie  m'a  parlé  avec  une  émotion  inaccoutumée.  Nom  seuls: 
deux  fuis  j'ai  été  sur  le  point  de  l'interroger  sur  sa  double  existe!» 

iu  risque  de  lui  révéler  ma  folie,  si  c'est  bien  une  folle:  niais  M 
mère  est  survenue. 

m  aurait-elle  qm  Ique  soupçon  de  cet  inexplicable  commerce 
qui  existe  entre  mon  esprit  intérieur  et  l'esprit  dont  est  po 
Fanny...  si,  dans  celte  transfiguration,  Fanny  est  encore  sa  Gilet 
Quelques  moi-  |  :  adroitement  ou  peut-être  sans  intention,  dans 
eus  entretiens,  par  mistress  Alorlcy,  m'ont  fait  craindre  qu'elle 
ne  se  doutât  de  quelque  mystère.  Le  révérend  M.  ftforley  lui-même... 
Mais,  non;  il  est,  quant  à  lui,  préoccupé,  i  ■  d'une  antre 

•  •,  d'un  projet  quil  médite  dans  sa  consd  i  i  le- 

quel il  cherche  l'occasion  de  s'OUl  rir  à  moi.  Quoiqu'il  en  puisse  être, 
ma  apalion  du  spectre  me  tient  dans  une  défiance  continuelle; 

je  tressaille  chaque  loi-,  qu'un  mot  à  double  entente  semble  y  faire 
illusion. 
Je  dois  \  .»ii^  :  ,i!  onter  une  promenade  que  j'ai  laite  hier  tête«a-téte 

treei  Morley.  Nos  finirons  ne  sont  pas   raie  :  II" 

pays  est  plat;  l'Ouse  et  sc->  bord-  eu  font  le  principal  ebarfl 
«eu  mous  les  plu-,  fréquentes  nous  oonduiscnl  tu  joli  i  i  llei  t- 

lurd.  L'église;  est  piltorc>quement  située  mit  un  oui     • 


1G  REVUE   DE   PARIS. 

ccnd  en  pente  douce  jusqu'à  la  rivière,  dont  l'eau  baigne  les  mui  - 
du  cimetière.  J'aime  ce  cimetière,  et  Je  comprends  qu'un  lieu  sem- 
blable ait  inspiré  à  tiray  sa  mélancolique  élégie.  Hier,  mistress  Mor- 
ley  et  moi,  après  avoir  prié  dans  L'église,  nous  nous  sommes  avisés 
de  lire  les  épiiaphes  des  tombeaux;  il  en  est  une  sur  laquelle  j'avais 
plus  particulièrement  appelé  l'attention  de  ma  pieuse  et  ajattbk 
compagne,  comme  exprimant  avec  bonheur  les  regrets  de  l'amour 
conjugal;  c'est  une  veuve  qui  s'adresse  à  son  époux  : 

THOD    WAST    TOO    GOOD    TO    LIVK    ON    KAHIII    \HTIl    ME. 
A.M)  I  NOT  GOOD  BNOUGH  TO  MB   WITO  THEE. 

Tu  fus  trop  bon  pour  vivre  ici-bas  avec  mui  : 
Et  je  l'étais  trop  peu  pour  mourir  avec  loi. 

—  N'admirez-vous  pas  comme  moi  ce  sentiment  qui  a  dieu 
deu\  vtr>.'  dis-je  à  mistress  Morley. 

—  Si  la  femme  irai  la  Bl  graver  sur  ce  tombeau,  ma  répondit-elle, 
.1  persisté  dans  ce  deuil  religieux,  le  ciel  n'a  pu  pa  rester  longtemps 
fermé  à  ses  regrets  et  à  aea  priérea.  Combien  la  ax>n  a  dâ  lui  être 
douce!  il  est  si  rare,  pour  nous  autres  pauvres  femmes,  de  n \i\ 

pas  à  regretter  un  chois  que  nous  avons  fait  à  l'âge  où  nous  étions 
incapables  de  choisir. 

—  Mais,  lui  dis-je  en  souriant,  pensex-TOUS  donc  que  la  SUgUi  b 

.supérieure  <pie  vous  nippoaea  aux  hommes  sans  doote,  ne  aoil  pu 
trompée  quelquefois? 

—  Oh!  je  sais,  William,  reprit-elle,  que  nous  a\ez  beaucoup  de 
prérentions  contre  le  mariai, 

—  \  ous  lareal  lui  demandai-je,  ne  comprenant  pu  quelle  pou- 
vait être  ion  idée. 

—  Oui,  je  le  sais,  continua-t-elle,  et  je  suis  loin  de  fOUS  H  blâ- 
mer, quoique  rotre manière  de  voir  à  ce  sujet  m  soitpuapproar?< 

•  le  tout  le  monde;  eroye/.-le,  quoique  fOUS  ptt  UM  a  DM  femme  DM 

riée,  aune  mère.  le  conçois  tout  ce  qui  peut  roua  éloigner  de  n 
riage,  vous,  ame  tendre  i -t  chaste,  dont  toutes  lee  Uhi  tiona  i 

lent  une  perfection  idéale.  Bî  TOUS  tfOl  aimé,  William,  aime  d'amour. 

reux-je  dire,  Je  doute  que  rona  i]  i  été  comj  ris,  et  wmi  »ti  i  n\ 

espéré  de  toutes  1rs  t",  mines  api  I  -  I  6ttC  premiei  e  épi  1  u\  e. 

—  I  ii  vérité,  ma. lame.  lepomlis-je.  voulant  éluder  toute  allusion 

au  ptaaé  de  ma  fie  et  à  une  passion  qui  doit  reetei  eneereoe  dans 

mon  cœur,  comme  l'inutile  tréSOI  de  l'âtlN  :  M  vérité,  vous  m 


REVrE   DE    PARIS.  17 

tribuez  des  opinions  bien  sévères  sur  les  femmes,  et  en  même  temps 
une  opinion  de  moi-même  par  trop  orgueilleuse.  Permettez-moi  de 
vous  assurer  que  je  ne  suis  convaincu  que  de  mon  imperfection,  et 
que  je  ne  doute  pas,  au  contraire,  de  la  perfection  des  femmes. 

—  Pour  un  solitaire,  vous  avez  conservé  encore  trop  des  expres- 
sions de  la  galanterie  de  ce  beau  monde  de  Londres  auquel  vous 
avez  renoncé,  William,  me  dit  mistress  Morley  en  souriant;  mais 
laissons  de  côté  les  perfections  de  votre  sexe  comme  celles  du  mien, 
ou  plutôt,  déclarons-le  franchement,  il  en  est  peu  qui  résistent  à 
l'épreuve  du  mariage. 

—  C'est  cependant  une  institution  sainte,  un  sacrement  de  toute;- 
les  églises  chrétiennes... 

—  Oh!  interrompit-elle,  voulez-vous  soutenir  une  thèse?  vous  êtes 
battu  d'avance;  je  suis  la  femme  d'un  théologien  ;  vous  défendriez  mal 
une  cause  qui  n'est  j  as  la  vôtre.  Et  puis ,  je  n'attaque  ni  1  institution , 
ni  le  sacrement,  mon  ami  :  je  veux  vous  justifier  à  vous-même  comme 
je  vous  justifiai  l'autre  jour  auprès  de  mon  mari,  car  c'est  lui  qui 
VOUS  blâmait  d'avoir  renoncé  à  unir  votre  sort  à  une  compagne  digne 
de  vous.  Ah!  si  le  mariage  n'était  qu'un  symbole,  une  consécration 
de  l'union  des  âmes;  mais  ce  n'est  pas  ainsi  que  L'interprètent  notre 
nature  corrompue  et  notre  civilisation  san>  poésie. 

—  Les  femmes  ont  un  talent  particulier  pour  soutenir  un  para- 
doxe .  dis-je  à  mistress  Morley.  Continuez,  madame,  je  ne  vous  in- 
terromprai plus. 

—  Mais  je  roos  parle  sérieusement,  Wflham,  reprit-elle,  car  je 
tiens  à  vous  prouver  qu'en  prenant  votre  parti  auprès  de  M.  Iforl  j . 
en  le  prenant  contre  une  proposition  qui,  d'ailleurs,  devait,  sous  tant 
de  rapports,  nm  sourire  à  moi-même,  je  n'ai  fait  que  prévenir  une 
explic  ition  inintelligible  pour  lui.  M.  Morley  est  un  excellent  homme 
un  homme  craignant  l>ieu  et  un  homme  plein  de  -avoir:  mais  m  sim- 
plicité ne  saurait  s*<  s  délicatesses,  qui  ne  sont  le  partage 

que  de  qu  natures  plus  épurées.  Jamais  M.  Iforfov  n'a  VOUld 

1er  que  le  mariage  pouvait  être  nne  union  toute  mystique 
Pour  vous  faire  mon  entière  confi  lenos,  William .  pour  vous  montrer 
nbten  j--  lympathii  ros  vrais  sentimens,  je  ae  vous  dissjmu- 

u  pas  que  telle  était  mon  aversion  pour  le  mariage,  qu'il  m'a  fallu 
toute  nu  loumissioa  à  I  >i< -u  pour  m'aot  outumer  lui  deux  premièi 
années  de  noir.'  nniofl .  lorsque   j    i    oimiis  que  j'-  m'étais  trompée 
en  croyant  qu'un  mari  qui  avait  trente  ans  de  plus  «pu' moi  était 

autre  efcosc  qu'un  MCOUd  père....  Mais,  mon  ami,  notre  promea  I 

TOME  .\L1>  .      Autr.  - 


18  RE  VIE    HE    PALI 

a  été  plus  longue  qu'à  l'ordinaire;  asseyons-nous  au  pied  de  ce  saule 
tjui  incline  une  partie  de  son  tronc  sur  les  eaux  de  l'Ouse,  et  je  vous 
conterai  toutes  mes  infortunes  de  jeune  fille  :  vous  n'en  rirez  p 
vous,  William,  comme  M.  Morley  se  permit  de  le  faire  un  soir  a\ 
mon  père.  Celui  ci  était  un  drapier  d'Ely,  honnête  marchand,  et  tout 
occupé  des  détails  de  son  commerce:  ma  mère,  heureusement ,  m'ai 
donné  le  goût  de  la  lecture,  et  ce  fut  une  grande  ressource  pour  moi 
quand  je  la  perdis,  dans  le  courant  de  ma  quinzième  année.  Quoique 
vivant  très  solitaire,  voyant  peu  le  momie,  je  fus  bientôt  recherchée 
par  un  jeune  homme  que  je  vous  nommerai  Arthur,  et  mon  p 
i m  ouragea  ses  visites  de  préférence  à  tilles  de  déni  on  teohl  au- 
tres soupirans  qui  lui  paraissaient  moins  convenables  ou  qui  s'étaient 
laÎMé  devancer.  Je  ne  vous  cacherai  pas  qu'Arthur  ne  m'était  pas 
tout-à-fait  indifférent.  Doux,  respectueux,  attentif,  il  vivait  heun  u\ 
des  soins  qu'il  me  rendait,  satisfait  d'un  sourire,  et  je  ne  sais  combien 
de  temps  se  serait  prolongé  ion  innocent  bonheur,  lorsqu'au  bout 
-i\   mois  mon  père,  qui  méditait  lui-même  de  me  remplacer  auprès 
de  lui  par  une  seconde  femme,  s'avisa  de  prendre  Arthur  à  paît.  d< 
le  traiter  d'enfant,  de  le  faire  rougir  en  n'appliquant  un  mot  plni 
dur  (jue  celui  de  petite  prude,  et  en  prétendant  que  jamais  <i\.ilier 
timide  ne  plairait  long-temps  à  une  belle.  Mon  cher  père  traduis 
là  en  prose  bourgeoise  je  ne  sais  quel  couplet  de  théâtre  qu  il  t  han- 
tait quelquefois  en  nia  présence,  sans  égard  pour  la  1  le  s 
fille.  Bref,  j'ai  su  depuis  qu'il  avait  même  monté  la  tète  d'Arthur  t  n 
vidant  avec  lui,  à  la  taverne,  une  bouteille  de  Wi  es.  Ai  thur,  ce  jour- 
là  ,  devait  venir  m'achevai  les   l     .    ret  de  Ttlémaque,fUê(fUlg$*  .  I 
plu  mondain  de  tous  les  livres  que  je  m'étaii  permis  de  lire.  Bl  le 

rovam  entrer  dans  le  parloir,  son  «  hapean  sur  l'oreul  an  ail 

de  hardiesse  fanfaronne,  je   1  l'abord  le*  \<u\,  MM  s,i\ 

trop  pourquoi,  et  Arthur,  se  rappelant  tous  1,-s  IOt£  propos  dont  on 
\t  nait  de  troubler  M  tête  de  \  ingl  et  un  ans.  a'hésiUl  \  .\-  I    I 

-on  rôle  de  conquérant Sans  nulle  transition,  lui  qui  n'a\ait  ja- 
mais baisé  un  swul  doigt  de  ma  main,  h'  \odà  qui  saisit  ma  taille  dans 
bras  et  presse  de  ses  lèvres  brûlantes  mon  COU  HMlgitTlBl  : 
—  1  i  donc]  moiisii  ur,  m  éci  iai-je,  épromant  un  sentiment  d'indi- 
ition  ,  de  honte  et  de  dégoût,  qui  nie  donna  I  de  re| 

l'audacieux,  le  m'échappai  du  parloir,  où  je  le  l  iblé  de 

<  cite  e\<  lamation  et  du  regai  d  de  ma  méprisante  colère. 

«  Arthur  alla  |  M  OOter  sa  dél  OOVanM  a  mon  père,  qui  lui  promit  de 
faire  sa  paix  et  lui  conseilla  cependant  de  lais-  |  pajanf  un  ou  deux 


REVUE   DE   PARIS.  19 

jours  sans  reparaître,  prétendant  que  c'était  encore  un  moyen  parfait 
d'intéresser  l'amour-propre  d'une  prude.  Quant  à  moi,  j'étais  si  hon- 
teuse, cette  espèce  d'attentat  m'avait  inspiré  contre  tous  les  hommes 
une  telle  horreur,  que  si  une  vieille  servante  ne  m'avait  pas  révélé  le 
secret  de  l'impatience  de  mon  père,  je  lui  aurais  déclaré  la  première 
que  je  renonçais  au  mariage  pour  la  vie;  mais  cette  servante,  qui 
avait  fermé  les  yeux  de  ma  mère  et  l'aimait  avec  une  sorte  de  jalou- 
sie, me  Ot  un  tableau  si  affreux  de  l'esclavage  où  je  serais  réduite 
sous  une  marâtre,  que  je  préférai  quitter  la  maison  paternelle.  Je 
feignis  de  ne  pas  apercevoir  les  grimaces  moqueuses  de  mon  père; 
je  ne  relevai  aucune  de  ses  grossières  allusions  à  la  pruderie  des 
filles  dévotes;  et  quand,  me  trouvant  sourde  à  tout  ce  qu'il  put  me 
dire  pour  excuser  Arthur,  il  s'écria  :  —  Il  faut  pourtant  bien,  ma  fille, 
prendre  un  mari;  celui-ci  ou  celui-là,  peu  m'importe;  un  mari  riche 
si  votre  vertu  peut  l'espérer,  un  mari  pauvre  si  les  riches  se  retirent, 
un  vieux  si  les  jeunes  vous  font  peur,  M.  Morley-l "invins,  par  exem- 
pte^ notre  ministre,  qui  vous  admire  de  si  bonne  foi,  quoiqu'il  ait  dix 
ans  de  plus  que  votre  père 

—  Eh  bien!  oui,  lui  dis-je,  mon  père;  ML  Morlcy,  plutôt  que  tous 
les  autres,  est  le  seul  qui  puisse  me  rendre  lu  urcuse. 

«  Mon  père  me  prit  au  mot,  et  je  devins  la  femme  de  M.  Morley- 
Inwins,  qui  venait  d'obtenir  une  cure  à  Norfolk,  où  nous  allâmes 
nous  établir,  et  d'où  nous  sommes  Tenus  habiter  Huntingdon,  parce 
qu'un  incurable  ennui  s'était  emparé  de  moi  à  Norfolk. 

crCet  ennui  ne  provenait  pas  dn  lieu  que  nous  habitions,  mais  de  la 
perte  de  mes  illusions  virginales.  Ce  n'est  pas  que  j'eusse  regret  d'avoir 
épousé,  plutôt  qu'Arthur  avec  ses  ringt  ans  et  sa  jolie  tète  blonde, 
un  révérend  ministre  ,  parvenu  aujourd'hui  à  son  soixante-douzième 
hiver,  et  qui,  à  cette  époque,  en  comptait  déjà  cinquante...  Hélas! 
non,  William,  j'aurais,  au  contraire,  moins  pleuré  s'il  eut  été  plus 
vieux  encore  pour  rester  tout-à-fait  mon  second  père.  Mais  que  miu- 
les-vous,  mon  .uni,  tout  eu  respectant  M.  Horley,  tout  en  aimant  sa 

:  tu  modeste  et  si  franchise  on  peu  bourgeoise,  je  ne  pus  me  dàv- 
simulerque  mes  rêves  romanesques  de  jeune  et  chaste  lill<"  s'étaient 
un  bonheur  moins  rulgsire  que  celui  dont  je  jouissais  av<  •  lui. 
Mes  émotions  <  i  mes  devoirs  et  mère,  mon  eipériem  •  et  ma  i  aison 
de  femme  faite  apportèrent  enfin  de  véritables  distractions  .1  des 
chagrins  qui  :  iraient  avoir  de  confident,  pares  que  tout  le 
monde  '  trouvi  ■>  1  i <  1  ■  «  ules;  mais,  mon  ami ,  je  1         1  comment, 

Bl  ai  connu,  votre  rèuiie,  un  je  M  Mis  quoi  dans  \os 


^0  RENTE    DE    PARIS. 

yeux  de  vague  et  d'enthousiaste,  le  son  de  votre  vois,  la  simulta- 
néité de  nos  sympathies,  tout  en  vous,  enûn,  a  réveillé  mes  sou\  - 
nirs  de  jeunesse,  et  j'ai  cédé  au  besoin  de  les  conGer  à  votre  ami- 
tié. Ne  vous  étonnez  donc  pas  ,  mon  cher  William  ,  si  j'ai  interprété 
jusqu'à  vos  réticences.  Que  j'ai  attendu  long-temps  un  ami  tel  que 
vous!  et  combien  je  remercie  pourtant  le  ciel  de  ne  me  l'avoir  en- 
voyé qu'à  un  âge  où  notre  intimité  ne  peut  non-seulement  être  cou- 
pable, mais  encore  ne  saurait  donner  lieu  à  la  médisance  du  monde! 
Je  serais  presque  votre  mère,  William  ,  a  ajouté  mistre--  Motiejj  en 
me  serrant  la  main. 

a  A  ce  récit,  qu'ai-je  répondu?  rien.  Vous  le  dirai-je"?  il  m'avait 
ému  et  même  troublé,  sans  que  je  pusse  trop  définir  cette  émotion 
et  ce  trouble.  Dans  l'amitié  d'une  femme,  il  faut  bien  le  dire,  et  dans 
la  plus  pure,  dans  la  plus  chastement  chrétienne,  il  y  a  quelque 
chose  de  si  tendre,  que  l'amour  pourrait,  à  bon  droit,  en  être  ja- 
loux. Bêlas!  Théodora,  -i  y-  ne  dorais,  à  tout  prix,  rOMgoérir 
de  votre  funeste  amour,  je  romi  aurai- ,  je  crois,  dissimulé  n  nou- 
vel attachement .  qui  est  venu  réchauffer  mon  naurrecœur  d*iasei 
ou  plutôt  je  l'aurais  déjà  rompu. 

a  Après  avoir  essuyé  quelques  larmes,  mistn  --.M    ri   j  l'est  1 
en  silence',  et  je  l'ai  surfin  jusqu'à  la  maison,  ayant  oublie  pour  la 
première  fois,  pendant  quelques  heures,  le  spectre  que  S6I  pre- 
mières  paroles,  encore  inexpliquées,  semblaient  deTOtr  évoquer. 

a  En  rentrant,  nous  avons  trouvé  la  famille  rassemblée  pour  la 
prière.  Mon  ame  était  menreflleosemenl  préparée  pour  adorer  Pieu. 
\  i>  r©J  vi  bien  .  Théodora  .  que  l'amitié  de  mi>tress  Moi  ley  est  ap- 
prouvée du  ciel. 

COSTOUATIM  m    J.'tnvAi.  —  Cinq  jonr»  après. 

"  Quelques  paroles  de  mon  dernier  entretien  ave.  mi-tr  •  —  M  ri'  y 
ont  dû  roui  paraître  obtures.  Je  puis  roui  donner  aujourd'hui  la 
»  le  «le  l'éni;;ni 

a  II  y  a  deux  jours  que  M.  Moil,\  me  proposa  de  l'.u  o»ni|U;;n 

Cambridge.  le  rii  bien  que .  site  fois  ce  petit  *   j       était  un  prétexte 
m  part  pour  avoir  à  son  tour  ma  entretien  s?ec  moi.  Cepend  ai 
00  allant ,  nous  ne  parlâmes  qns  de  »  hoses  indifférentes .  ou  étran- 
gèrei  du  moins  |  ,v  qjm  mon  vénérable  ami  avait  sur  le  OOMUr. 

soir,  après    roirj         la  journée  chacam  de  notre  IL  Marie] 

I  m  ienscoll(  ■  e,  noua  remoi 

ni  en  \  .  lien    |  lin  a 


REVUE   DE    PARIS.  21 

avait  une  question  à  discuter  entre  nous  qui  ne  tarderait  pas  à  être 
entamée.  Nous  avions  à  peine  franchi  la  porte  de  la  ville,  que  je  me 
reprochai  d'imiter,  à  l'égard  d'un  vieillard,  ces  gladiateurs  qui  crai- 
gnent de  se  livrer  à  leur  adversaire  en  frappant  le  premier  coup.  Je 
pris  donc  la  parole,  et  fis  remarquer  à  M.  Morley  que  nous  ressem- 
blions à  deux  duellistes,  se  rendant  à  un  champ  clos,  bien  plus 
qu'aux  deux  voyageurs  si  bien  d'accord  ce  matin,  ne  discutant  que 
pour  avoir  la  courtoisie  de  se  donner  raison  alternativement. 

—  Je  vous  remercie  d'avoir  rompu  la  glace,  William,  me  dit-il; 
je  suis  si  contrarié  de  vous  savoir  opposé  à  un  projet  qui  souriait  à 
mes  plans  domestiques,  que,  malgré  moi,  j'ai  comme  une  certaine 
rancune  contre  vous. 

—  En  vérité  ,  lui  répondis-je,  mon  vénérable  ami ,  je  suis  coupable 
MBS  le  savoir,  car  c'est  la  première  fois  que  vous  allez  me  parler  de 
vos  plans. 

—  Moi,  oui,  sans  doute;  mais  non  ma  femme,  à  qui  vous  avez 
fait  vos  confidences  et  donné  des  raisons  qu'elle  trouve  sans  répli- 
que ,  je  dois  en  convenir. 

—  Mais,  mon  cher  monsieur  Morley,  que  m'a-t-on  fait  dire  qui  soit 
à  la  fois  si  cruel  pour  vous  et  si  raisonnable  ? 

—  Pourquoi  tant  de  détours?  vous  avez  prononcé  vos  vœux  de 
célibat  comme  un  moine  catholique.  Vous  êtes  libre,  mon  ami;  et, 
quant  à  mon  désappointement ,  je  ne  dois  m'en  prendre  qu'à  moi- 
même,: si  je  m'étais  flatté,  sans  tous  consulter,  de  l'espoir  de  donner 
à  ma  fille  un  mari  que  nous  aimions  d'avance  comme  un  second  fils. 
Au  reste,  je  serais  bien  injuste  de  vous  en  vouloir;  votre  refus  n'a 
rien  qui  puisse  blesser  l'amour-proprc  de  Fanny  et  mon  or;;ueil  de 

—  Mais,  mon>i<iiir  Moi  h  y,  lui  disje  .  c'est  \"iis  ,  je  le  répète  ,  qui 
m'appn  nés  un  refuserai  n'a  pu  être  mit  par  anticipation. 

—  Justement ,  reprit  M.  Morley,  \<»ila  1<-  moi  :  par  anticipation  !  En 
\"ns  prononçant  contre  le  mariage  d'une  manière  générale,  que  roua 
eussiei  derme  on  non  mon  projet,  tous  m'ayez  épargné  l'amertume 
d'un  refus ,  et  je  tous  en  remercie,  rai  pu,  lans  aucune  réticence 

.  répondre  à  une  demande  qui  m'agrée  moins  tans  doute, 
qui  peut-être  me  séparera  à  jamais  de  ma  iill<'. 

i.  Morle]  poureuivait  *<>\\  idée  avec  tant  d'obstination,  qu'il 
m'étaii  près  impossible  de  lui  exprimer  ma  lurprise  de  roir  ma 

avec  mistress  Morle\  si  singulièrement  ami  \ 

■m  p  h  i  omme  quelque!  nés,  aui  [uela  je  n    • 


±2  REVUE    DL    l'AIU>. 

drc,  parce  qu'ils  étaient  d'un  sens  si  obscur  pour  moi,  étaient  de- 
venus un  texte  fécond,  grâce  à  l'imagination  de  mistress  Morley.  Je 
pris  le  parti  de  subir  cette  scène  sans  trop  répliquer,  de  peur  d'être 
amené,  par  la  vivacité  de  ma  justiln  ation  ,  à  en  dire  plus  que  je  n'au- 
rais voulu,  tant  sur  le  passé  de  ma  vie  que  sur  cette  hallucination  , 
qui  suffirait  bien ,  certes,  à  me  faire  renoncer  à  épouser  l'anny,  si 
j'y  avais  jamais  pense 

«  Heureusement,  le  théologien  vint  à  mon  secours  contre  le  père- 
sur  la  question  de  ménage;  car,  eprèi  avoir  dit  sur  sa  fille  tout  ce 
qu'il  en  pouvait  dire  ,  M.  Morley  se  laisse  aller  au  plaisir  de  ne  pio- 
cher sur  ce  texte  de  saint  l'aul,  qui  déclare  que  l'homme  ne  doit  pas 
vivre  seul.  J'étais  trop  aise  d'éluder  les  explications  particulières , 
pour  ne  pas  lui  donner  beau  jeu  sur  les  généralités.  Il  eut  tout 
l'avantage,  et  je  lui  fournis  bien  volontiers  les  moyens  d'être  mon- 
tent de  sa  science.  Hélas!  combien  de  prédicateurs  se  consolent, 
mène  dans  la  chaire  chrétienne,  de  ne  pas  convertir  leurs  auditeurs, 
pourvu  qu'ils  aient  la  satisfaction  de  les  étonner!  ML  Iferli  y  suc- 
comba à  la  tentation  de  briller  aux  dépens  de  sou  interlocuteur,  au 
lieu  de  chercher  à  le  convaincre;  il  me  pardonna  d'avoir  contrarié 
ses  plans,  lorsque  je  lui  déclarai  (pie  jamais  M.  Ho;;dson,  le  ministre 
de  notre  é;;lise,  n'avait  parlé  avec  tant  d'éloqnenœ.  M.  .Morley  n'a 
qu'une  petite  vanité,  celle  de  remporter  quelquefbil  Cfl  genre  de 
triomphe  sur  un  Collègue  plus  jeune  que  lui,  et  qui  de  son  cèle  peut- 
être  l'a  quelquefois  provoqué  à  cette  innocente  rivalité. 

ff  Nous  arrivâmes  un  peu  tard  à  Hunlin;;don;  c'était  l'heure  de  la 
prière  en  commun,  et  nous  n'eûmes  pas  le  temps  de  parler  beau- 
coup de  notre  voyage.  Jamais  je  «Lavais  été  plue  distrait  pendant  nos 
dévotions,  ne  pouvant  m'empécher  de  cherche!  à  deviner  dans  les 

yeu\  île  l'anny  si  elle  était  dans  la  conli  lence  de  ce  qui  se  |  asM. 
depuifl  quelques  jours  dans  la  famille.  Son  recueillement  aurait  dû 
rappellcr  le  mien;  elle  ne  tourna  pas  une  fois  les  yeux  de  mon  CÔtéj 
mais  quand  elle  fut  partie,  car  elle  monte  toujours  la  première  dans 

sm  chambre,  avec  se  mère,  je  la  rie  revenir  eveee  pas**  Je  vev 

dire,  je  fil  ioa  rpectre  qoi    De   lit   que  traversai  le  parloir  pour  me 

jeter  an  regard  plein  de  mélancolie  et  de  reprtcha.  .Maintenant,  je 

VOni  le  demande,  \enail-clle  me   reprocher  mes  mauvais,  s  j  ■  n* 
depuis  quelques  jours,  mes  disl  raclions  pendant  la  prière,  ou  la  ma- 
lice BWC  laquelle  j'ai    flatté  la  vanité  de   M.  Morley,  pouf  éluder  I 
reproches  paternels?  Depuis  je  n'ai  plus  revu  l'apparition;  mais  je 

sens  qu'elle  est  là,  toujoun  là  à  1  .i-étre  en  ce  mo- 


RE  VIE    DE   PARIS.  23 

ment  sa  tête  invisible,  invisible  même  pour  moi,  se  penche-t-elle 
sur  mon  épaule  pour  voir  si  je  manque  de  franchise  avec  vous,  Théo- 
dora ,  comme  avec  mon  hôte  vénérable.  » 

CONTINCATIOS   Df  JOURMAL. 

((  Je  n'ai  à  redouter  que  le  ressentiment  du  spectre,  qui,  comme  le 
Brownie,  esprit  familier  des  maisons  d'Ecosse,  semble  prendre  les 
intérêts  de  la  famille,  plus  vivement  que  la  famille  elle-même.  Il  ne 
cesse  de  m'apparaitre  triste  et  presque  courroucé;  quel  pronostic 
tirer  de  sa  tristesse  et  de  ses  menaces  muettes?  Si  c'est  sur  moi  qu'il 
s'afflige,  que  peut-il  n'armer  de  plus  cruel  que  par  le  passé?  Serait- 
ce  la  pauvre  Fanny  qui  doit  être  la  victime  de  quelque  malheur?  Ah! 
y  aurait-il  pour  elle  un  malheur  comparable  à  celai  dont  votre  père 
vousapréservée,Théodora,  et  que  l'instinct  maternel  de  mis tressMor- 
ley  eût  écarté  aussi  de  sa  tille,  si,  par  impossible,  j'avais  pu  entrer 
dans  les  projets  imprudens  de  mon  hôte  vénérable. 

f  Du  moins  ma  conscience  fut  rassurée  dans  le  calme  de  mes  ré- 
flexions, et  ce  qui  me  rendrait  toute  ma  sécurité,  c'est  que  tous  les 
membres  visibles  de  la  famille  me  témoignent  toujours  la  même  con- 
fiance. 

I  Rien  de  changé  dans  l'amitié  si  tendre  de  mistress  Morley,  ou 
plutôt  elle  devient  chaque  jour  plus  affectueuse. 

u  M.  Morley  m'appelle  toujours  son  second  tils. 

f  William,  qui  n'a  rien  ignoré,  me  traite  toujours  en  frère.  Fanny 

iilin,  la  seule,  il  est  vrai,  qui,  je  le  sup;  ose,  ne  soit  pas  dans  le 

secret,  Fanny,  de  jour  en  jour  moins  réservée  avec  100  second  frère, 

répond  annomée  sœur  par  un  sourire  qui  commence  à  indiquer 

que  toi  BOtfl  ont  un  sens  pnwr  elle. 

roui  une  preuve  du  prix  «pion  attache  à  ma  pareille 

d'adoption  ?  Pour  rounsadeani  oser  ceux  s  qui  jappai- 

tien^  par  Le  MUg,  mais,  quoique   unis  n'a\ez  pas   assisté  sans  doute 

,\u  dernier  conseil  de  famille,  vous  ne  pouvez  ignorer  que  notre  cou- 
sin le  colonel  a  pria  la  parole  pour  bc  plaindre  de  mes  prodigalités  et 
conclure  au  retranchement  d'une  moitié  de  la  pentiitn  qu'on  ajoute 
mu  i>  déjà  si  incertains  du  pauvre  i  ouais  assez  (ou...  j'avoue 

tte  démence...  que  n'est-eDe  la  seule .  Théodore  ! ti 

servir  par  un  domestique  dé  vont'  comme  Roberts, 
et  pour  m  <  harger  de  l'éducation  d'un  enfant  inconnu,  l'ai  remercié 
Robertt:  ses  ^oius  ru  effet  étaieni  wpetflus  ici  ;  mais  l'enfant  inconnu 

s  abandonné.  Tant  que  je  ne  mendierai  pas  mou  pain 


2V  RENTE    DE  PARI- 

ne  le  rendrai  pas  à  son  père  véritable;  ce  serait  le  rendre  à  l'ont- 
auquel  ce  père  le  destinait  (1  .  Je  regrette  même  de  l'avoir  1 
Saint-Albans  si  près  de  lui,  et  je  veux  aller  le  chercher,  l'amener  à 
Huntington  et  le  mettre  en  apprentissage  chez  un  ouvrier  honnête. 
Alors  que  j'entendais  encore  la  voix  terrible  qui  m'a  révélé  mon 
exclusion  du  ciel,  j'avais  espéré  racheter  mon  aine  en  rachetant  moi- 
nv'mc  une  autre  ame  de  l'éternelle  damnation,  et  si  cette  TOÎI  - 
tue,  si  mes  fantômes   ont  pris  peu  à  peu  une  forme  bienveillante, 
qui  me  dira  que  cet  acte  n'a  pas  contribué  à  cet  adoodaseneal  de 
mon  supplice?  qui  me  dira  que  cette  adoption  chrétienne  ne  m'a  • 
valu,  en  échange,  l'adoption  que  j'ai  trouvée  dans  la  famille  Morl 
Continuez  donc,  mon  cher  cousin,  mon  redoutable  colonel,  I 
plaindre  de  ma  prodigalité. 

c  Cependant,  en  voyant  approcher  le  terme  du  semestre  .  je  n'étais 
pas  peu  embarrassé  à  l'égard  de  mes  hôtes;  car  je  remplace  un  peav- 
n  nnairc  qui  payait  bien ,  qui  payait  en  fils  de  famille,  et  je  tenais  à 
payer  comme  lui.  Je  n'ai  pas  voulu  attendre  le  dernier  jour  du  I 
pour  prévenir  mistresfl  Morley  que  je  serai-  probablement  fort  é  de 
chercher  une  table  plus  économique  (TOC  la  sienne.  Ah  !  comme  j'ai  été 
accueilli,  Théodora!  Gomme  misti  1  m»  Morley  serait  grondée  Bi  elle 
dépendait  d'un  cousin  colonel.  Elle  m'a  positivement  déclaré  que  -on 

mari  et  elle  avaient  toujours  entendu  que  je  ne  paierai-  que  I  •  moi- 
tié de  la  pension  de  mon  prédécesseur I 

Pour  \ou-  rassurer  complètement  sur  mon  budget  annuel,  il 
faut.  I  le  odora,  que  je  vous  apprenne  que  ma  pi  odigalité  a  encore  une 

autre  protection  contre  la  sage  Opposition  du  colonel.  Pas  plu-  tard 

que  <  ••  malin,  j'ai  reeu   de  Londres  une   lettre  ai \iiic;  je   n'ai  pu 

•  umait  re  récriture,  mais  je  -et  ai»  bien  étonne  -i  VOUS  ne  eonnai-- 
pas  celle  qui  l'a  dictée,  car  il  n'e-t  pas  un  mot  qui  n'ait  fait  battre 

mon  cœur  :  «  Tranquillises-rous,  me  dit  cette  main  mystérieuse 

Mil-  \on>  blâment .  d'autre-  \ou-  Rppi  ornent  ,  et  -i  \olre  peu -ion 

diminuée,  la  somme  réduite  tous  sera  enroyée  par  une  personne 
qui  tous  aime  -2  .  »  Mon  cousin  le  colonel,  que  je  roui  remercie, 
mis  plus  riche  que  Tousl  En  conséquence,  Théodora,  je  me  d 

i  aller  payer  mes  detl        S   us  peu  de  joui-  j*'  rail  Eure  une 


i     huallta  dflCowpei  s'.i.ui  réetleoeal  plaint  I  d'  eettt 

ikle. 

li  mort      i  .  i  Dt  qui  èUU  rem 

.  lui  a%yui.r.  U  confia  i  "ol- 

kwim  nous  en  donnent  la  prtt 


RE  VITE   DE   PARIS.  23 

absence  de  deux  mois  ;  cette  absence  a  plus  d'un  motif:  d'abord  je 
sais  qu'elle  arrange  M.  Morlcy,  bien  qu'il  ne  m'en  ai  rien  dit,  mais 
j'ai  cru  comprendre  qu'il  attendait  un  visiteur  auquel  ma  chambre 
serait  nécessaire;  ensuite  je  désire  consulter  le  docteur  Cotton,  à 
Saint-Albans,  sur  cette  vision,  ou  plutôt  voir  si  elle  me  poursuivra 
ailleurs  qu'ici.  Vous  le  voyez,  il  n'y  a  plus  que  cette  ombre  sur  mon 
bonheur,  sur  le  seul  bonheur  qui  me  reste,  depuis  que  j'ai  renoncé 
à  celui  que  nous  avions  rêvé  ensemble.  Si  je  suis  menacé,  je  ne  suis 
pas  abandonné;  j'ai  dû  me  sevrer  de  ma  famille  naturelle,  mais  j'en 
ai  trouvé  une  autre.  L'amour  n'était  pas  fait  pour  moi,  j'ai  les  con- 
solations d'une  amitié  presque  aussi  tendre  que  l'amour.  L'être  mys- 
térieux que  je  commentais  à  prendre  pour  mon  bon  ange,  me  boude, 
un  autre  bon  ange  m'écrit  la  lettre  la  plus  tendre....  Ah!  Théodora, 
que  cette  lettre  m'a  donné  de  force  contre  ma  démence  même.  Quelles 
ilnuccs  larmes  elle  m'a  fait  répandre  ce  matin!  et  à  présent  elle  ré- 
chauffe mon  cœur  d'un  reflet  de  cette  gaieté  qui  nous  fit  passer  tant 
de  délicieuses  soirées  à  Southampton-Row  (1)  ;  vous  rappelez-vous 
que  la  grave  figure  de  notre  ancêtre  le  chancelier,  elle-même,  sem- 
blait rire  dans  son  cadre  gothique?...  0  mes  visions  de  ce  temps-là, 
qu'êtes-vous  devenues?  s 

iimati'iv  nu  JuruNAf  ,  (I  .ice  (t.- S.iinl-Albans,  el  «'-erite  dans  la  maison  d'aliénés,  ou 
le  |  oètfl  avait  DlgaèN  passe  dix-huit  mois. 

i  .l'iii  prolongé  mon  absence  d'Huntingdon  et  je  la  prolongerai  en- 
core de  quelques  jours ,  quoique  M.  Morley  ne  cesse  de  m' écrire  que 
]>■  suis  attendu  pour  une  fête  de  famille  qui,  selon  tes  premiers  plans , 
ajoute-t-O ,  n'aurait  pu  te  faire  sans  moi.  J'ai  trouvé  heureusement 
quelques  prétextes  pour  masquer  le  véritable  motif  qui  me  rail  hé- 
siter a  m'y  rendre.  Fanny  ra  bc  marier:  Elle  ne  sera  plus  chez  son 
mon  retour;  le  do*  U  m,  qui,  -«ni ,  a  le  Becref  de  ma  super- 
stitieuse folie,  est  d'aria,  puisque  l'apparition  ne  franchit  pas  pour 
moi  le  cercle  du  lieu  habité  par  «elle  dont  elle  emprunte  rima 
qu'il  esl  f  du  -  prudent  de  laisser  éloigner  Fanny  et  son  ombre  on  son 

donl>|e  i  01  |  S. 

\u  reste,  la  distraction  «lu  royage  m'a  (ail  du  bien:  mais  j'.u' 

ni  t'.nt  ;'i  me  féliciter  d'ôti  e  i  enn  analyser  ma  dernière  hallucination 

1   le  docteur.  J'ai  auprès  de  lui  nue  force  d'aine  qui  m'étonne 

1  -  i!       dtoi  ir  ju.r  Cowpar,  qva  V  loro- 

i  ma  féindc  d'an  prt>  nrear. 


26  REVIF    ■    PARIS. 

moi-même.  Médecin  et  pacte,  chrétien  croyant  et  homme  du  monde, 
le  docteur  Kathaniel  Cotton,  qui  m'a  déjà  arraché  une  première  fois 
à  la  plus  sombre  démence  par  ses  consolations  spirituelles  encore 
plus  que  par  ses  remèdes  pharmaceutiques,  exerce  réellement  mit 
moi  une  magnétique  influence.  Je  comprends  comment  les  démons, 
alors  que  les  démons  s'emparaient  d'un  homme,  se  taisaient,  trem- 
blaient et  prenaient  enlin  la  fuite  aussitôt  qu'un  habile  exorciste, 
leur  adressait  sa  redoutable  allocution.  Le  docteur  Cotton  n'est  pas 
de  ces  médecins  au  ton  impératif  qui  attaquent  de  front  les  préjugés 
de  leurs  malades.  Il  commence  adroitement  par  admettra  les  idées 
ou  les  impressions  les  plus  absurdes;  il  a  toujours  à  vous  citer  un 
exemple  de  divagation  plus  extraordinaire  que  le  vôtre,  afin  de 
capter  votre  confiance  cl  de  ne  pas  humilier  le  peu  de  raison  qui 
vous  reste;  puis  peu  à  peu,  il  vous  force  à  faire  vous-même  la  part 
de  l'erreur  et  celle  de  la  vérité.  J'ai  remarqué  encore  avec  qael  art 
il  exerce  une  tète  faible  à  la  fatigue  du  raisonnement,  comme  il  l'in- 
terrompt à  propos  lorsqu'elle  touche  à  la  pierre  d'achoppement  où 
son  bon  sens  habituel  irait  encore  se  heui  lei ,  ci  par  quelle  rose  il  la 
ramène  sans  cesse  au  point  de  départ  jusqu'à  ce  qu'elle  .lit  i  ii-^i 
pas  à  pas  a  atteindre  une  conclusion  logique.  D'ailleurs  il  a  pour  cha- 
que malade  un  traitement  moral  différent  et  presque  une  nouvelle 
méthode,  ce  qui  n'empêche  p.is  que  tous  ne  profitent  de  l'excellent 
système  général  qui  préside  à  SOI!  établissement.  Enfin,  c'est  an  i 
au  milieu  de  ses  enfans  plutôt  qu'un  do<  leur.  11  se  prête  à  leurs  ca- 
prices, faisant  des  vers  avec  les  poètes,  on  mieux,  an  \  rai  connais- 
seur de  Cette  folie,  écoutant  BUnS  ennui  les  mis  qu'Os  lui  lisent; 
musicien  avec  les  musiciens;  broyant  des  couleurs  au\  peintres,   Bl 

respectant  les  fresques  bizarres  dont  ils  badigeonnent  ses  mors; 
argumentant  avec  les  métaphysiciens  ou  aidant  les  ouvriers  dam 
leurs  travaux  les  plus  vulgaires,  au  point  que  je  l'ai  vu  se  faire  la 
manuMi\  re  d'unancien  prédicateur  occupé  à  aligner delourdes  pierres 
dans  sa  courj  mais  un  peu  surpris  toutefois  lorsejne  ce  grave  i 
sonnage  lui  déclara  qu'il  venait  littéralement  de  parer  l'enfer  tUt 
bonnes  intention»  de  tes  ouailles,  réalisant  ainsi  le  mot  connu  de  je  ne 
sais  quel  s.iim  portugais. 

a  Pour  me  montrer  combien  il  avait  confiance  en  ma  parfaite  gué- 
rison ,  il  m'a  permis,  ce  matin  .de  renouveler  connaissance  avec  tous 
mes  anciens  camarades  d  infortune,  à  la  seule  condition  de  ne  pas 
prolonger  cette  triste  i  isite.  le  n'en  .w  aïs  nulle  eni  te ,  je  \  dus  assure, 
et  je  ne  la  recommencerai  pas.  Quelle  bizarre  différence  entre,  mi 


REVCE   LE    PARIS.  27 

démence  et  celle  de  tous  ces  malheureux  !  il  n'en  est  pas  un  qui  ne 
croie  sa  raison  inébranlable,  et  je  tremble  sans  cesse  de  la  fragilité 
de  la  mienne,  a 

Continuation  du  Journal.  —  liuntingdon ,  juillet  17o7. 

If  solid  happiness  me  prize 
"VYithin  our  breast  this  jewel  lies, 

And  they  are  fool  who  roam; 
The  world  has  nothing  to  bestow; 
From  our  own  self,  our  bliss  must  flow, 

And  tliat  dear  but  our  home ,  etc.  (1). 

a  Ces  vers  si  simples  que  nous  avons  quelquefois  lus  ensemble, 
Théodora,  sont  du  bon  docteur  de  Saint-Albans,  et  je  les  récitais 
en  apercevant  de  loin  les  paisibles  maisons  d'IIuntingdon;  mais  sans 
aller  au-delà  de  la  stance  où  le  poète  se  compare  à  la  colombe  de 
l'arche,  trop  heureuse  de  retrouver  son  asile,  imprudemment  aban- 
donné. 

a  J'ai  été  reçu  par  ma  famille  adoptive  comme  l'enfant  prodigue 
de  la  parabole  :  on  m'en  voulait  un  jeu  de  mon  absence  prolongée; 
mais  mon  retour  a  suffi  pour  faire  oublier  tous  les  reproches  dont 
on  s'était  promis  de  m'accabler.  Il  faut  dire  que  ce  retour  venait  à 
propos  remplir  en  p  rtie  le  \id"qu'a  laissé  ici  depuis  quelques  jours 
le  double  départ  de  Fanny  qui,  devenue  mistresse  Poley,  est  allée 
avec  son  mari  habiter  le  Vork-Shire,  et  de  mon  frère  William  ,  qui  est 
allé  à  Londres  dans  l'espoir  d'y  obtenir  le  vicaira;;e  de  Mary-le-IJone. 
Vous  êtes  notre  dernier  enfant,  nia  dit  IL  Morley  en  me  serrant 
dans  ses  bras  :  — Vous  De  nous  quitterez  plus,  a  ajouté  mistress  .Mor- 
ley en  essujanl  une  larme,  et  moi  de  promettre  de  ne  plus  les  quit- 
ter, comme  m  j'étai>  maître  de  l'avenir.  Je  ne  saurais  me  repentir 
de  cette  pi  on.  est  une  si  ti  iste  situation  que  celle  d'un  père  et 

d'une  mère ,  quand  tans  leurs  soins,  pour  rétablissement  et  le  bon- 
heur de  leurs  eiir.in>,  les  ont  conduits  eux-mêmes  à  une  complète 
solitude  en  ce  has  monde.  C'est  maintenant  que  je  suis  de  nouveau 
prix  lann  le  Gis  providentiel  de  mes  hôtes.  Quant  à  moi,  je  ne  peu 
me  défendre  d'une  oertain         tmetion  an  me  voyant  capable  de 

(l    Si  r  |  or  réel,  <  trouve  e<  Kirn 

foa»  sont  t  |,|,  h  |,,m  mûrir  après.  Le  MMdi  n'a  r 

nouft-méWs  dépend  BOtti  Lonlaur  II  n'existe  <]u<  a  maison  qui  no^ 

a  ÉMM 

Le  Coin  du  feu  cm  i  pot-me  du  docteur  Lotion. 


28  REVUE    DE    PARIS. 

payer  une  partie  des  dettes  de  ma  reconnaissance,  quoique  je  ne  sois 
pas,  vous  le  savez  bien,  de  ces  natures  soi-disant  susceptibles  qui 
ignorent  que,  dans  les  véritables  affections  de  la  vie,  l'avance  d'une 
obligation  ou  d'un  bienfait  n'humilie  jamais  celui  qui  espère  avoir 
l'éternité  pour  s'acquitter. 

ff  .Mais  il  vous  tarde  surtout  de  savoir,  je  pense,  Théodora,  ce  qu'est 
devenue  la  vision,  qui  n'a  pas  peu  contribué  à  prolonger  le  séjour 
que  je  viens  de  faire  à  Saint-Albans,  comme  un  voyageur  qui  se  COS> 
damnerait  de  lui-môme  a  recommencer  sa  quarantaine  après  être 
entré  dans  le  port.  Eh  bien  !  ma  cousine ,  soit  que  la  présence  seule  de 
Fanny  causât  cette  vision,  soit  qu'avec  la  grâce  de  Dieu  dans  le  ciel , 
les  derniers  soins  du  docteur  et  ses  bons  conseils  à  SainfeAlbaM 
aient  tout-à-fait  raffermi  ma  santé,  plus  de  vision  depuis  mon  retoui  ; 
il  ne  me  reste  qu'une  vague  inquiétude  chaque  fois  que  M.  Mode] 
me  parle  de  sa  fille ,  et  me  dit  dans  ses  regrets  :  «  Mon  ami ,  je  crois 
encore  la  voir...»  Je  regarde,  je  crois  la  voir  aussi,  mais  comme  lui, 
par  le  souvenir;  et  ce  n'est  plus  son  spectre  v isiblf  me  menaçant  ei 
me  souriant  tour  à  tour.  Je  ne  sais  .si  mistresfl  Morle\  a  Bai  pria  d  IBI 
le  temps  quelque  signe  de  l'émotion  singulière  que  j'éprouvai-,  par- 
fois en  voyant  paraître  Fanny,  ou  quand  son  nom  Frappait  inopiné- 
ment mon  oreille;  elle  a  la  délicatesse  de  m'en  parler  plus  rarement, 
et  s'occupe  plus  volontiers  de  son  (ils. 

a  A  propos  de  celui-ci,  je  viens  de  lui  envoyer  DM  lettre  d intro- 
duction  jtour  notre  cousine,  la  femme  du  colonel.  Vous comprendras 
pourquoi  j'ai  préféré  l'adresser  à  mistress  Cowper  plutôt  qu'à  ladj 
Hesketh  (1).  Je  sais  que  votre  sœur,  avec  m  Franchise  habituelle, 
craint,  tout  en  rendant  justice  au  vertus  de  mes  botes,  qnelevi 
piété  ne  soit  exagérée  jusqu'au  méthodisme,  tandis  qu  >  ce»  rail  la 
justement  ce  qui  recommanderait  mon  Frère  William  à  mistn  m  C  m 

per.  El  «pie  je  VOUS  lasse  un  aveu  qui  vous  montivi  |  .  ..mbien  j'aura's 
besoin  (pie  tout  ce  qu'on  a  dit  de  mes   \ei  lus  , -hrétiennes  fût  un  peu 

plus  \i,ii.  Ma  vanité  est  pour  quelque  chose  dans  cette  lettre.  9i  le 
colonel  n'est  pas  le  plus  généreux,  il  est  le  pins  riche  des  mem- 
bres de  notre  liere  famille  :  or.  je  ne  inifl  DM  «ché  que  William 
Morley  ait  1  0  les  Cowper  dans  leur  gloùt  mondaine  ,  pai  M  qu'il  \  a 
des  gens  i(  i  qui ,  jaloux  de  l'amitié  que  les  Moile\  ont  \ouée  à  un  in- 
connu, se  sont  permis  de  représenter  cet  inconnu  comme  un  paurre 


i    I  idj  11.  -k  1 1  h  .i.iii  l.i  MBV  teTbiodoA.  GOWBSI  lui  rUftltthUti  dïireun  tn'U  mondaine 
comptraUrement  i  ion  autre  cou 


REVCE   DE   PARIS.  29 

diable  sans  feu  ni  lieu,  faisant  le  malade  pour  se  rendre  intéressant, 
et  plus  amoureux  de  la  bonne  table  que  des  saintes  paroles  de  ses 
hôtes.  Ses  hôtes,  il  est  vrai,  ont  haussé  les  épaules  à  ces  méchan- 
cetés. J'ai  feint ,  à  mon  tour,  de  les  mépriser  ;  mais  le  sang  des  Cow- 
per  s'est  secrètement  indigné  en  moi  :  au  lieu  de  m'abaisser  chré- 
tiennement dans  ce  monde  pour  être  exalté  dans  l'autre ,  je  n'ai  pas 
été  fàclié  qu'une  occasion  s'offrît  pour  effacer  toutes  les  mauvaises 
impressions  que  laisse  toujours  après  elle  la  calomnie  la  plus  gros- 
sière; et  quand  William  reviendra,  il  pourra  dire  enGn  :  a  J'ai  vu  la 
noble  famille  de  l'inconnu,  du  pauvre  diable,  du  parasite;  il  n'en 
est  pas  une  à  Huntingdon  qui  pût  opposer  son  arbre  généalogique 
au  sien,  et,  dans  la  collection  des  portraits  de  ses  ancêtres,  l'ar- 
mée, la  jurisprudence  et  l'église  saluent  quelques-unes  de  leurs 
{•lus  hautes  illustrations.  »  Ce  sentiment  d  orgueil  ne  vous  semble-t-il 
pas  aussi ,  Théodora,  une  autre  preuve  de  mon  rétablissement? 
Quand  javas  à  combattre  des  ennemis  dans  le  monde  invisible,  peu 
m'importaient  ces  ennemis  du  monde  réel.  Encore  un  autre  symp- 
tôme :  tant  que  mes  visions  persistaient,  une  fausse  honte  me  faisait 
éluder  toute  allusion  à  ma  démence;  aujourd'hui,  rejetant  le  passé 
bien  loin ,  je  ne  cherche  plus  à  dissimuler  combien  j'ai  été  humilié 
dans  ma  dignité  d'homme  raisonnable.  Je  veux  retracer,  pour  mes 
hôtes  comme  {tour  vous,  le  récit  des  cruelles  aberrations  d'esprit 
par  lesquelles  il  a  plu  à  Dieu,  dans  sa  miséricorde,  de  me  ramener 
au  pied  de  sa  croix.  » 

COSmUATIOfl  Di   JotMAL.  —  Juillet  1707. 

c  Hélas!  Théodora  ,  par  quel  nouveau  malheur  la  Providence  vient 
de  m'arracher  à  nui  téméraire  sécurité!  je  m'accoutumais  trop  faei- 
lenit-nt  -vins  doute  aoi  doux  loisirs  de  ma  retraite,  et  ma  confiance 
en  mi  rauom  sérail  peu  à  peu  doyenne  de  l'orgueil.  Adieu  le  bon- 
b  ir  qne  j'avais  trouvé  à  Hnntingdon.  Nous  trôna  perdu  M.  Morl 
quelle  perte  pOOI  noua  !  quelle  mort  pour  lui  !  Klait-cc  donc  là  C€  que 
■e  prédisait  l'apparition  .' 

"  M.  Iforley,  em  m  e  i  obnste  malgré  mm  grand  âge,  n'iTiii  jamais 

ceaié  d'aller  desservir,  le  dimanche,  sa  chapelle  de  Grimstone.  W- 

l' lie  dernier,  il  monta  a  <  beral  «le  boa  matin .  selon  son  usage,  et 

mil  eu  roule.  Au  boni  île  trOÛ  heures,  un  paysan  frappe  à  BOtTC 

porto,  nu-  demande,  et,  d'un  air  effaré,  m'apprend  que  mon  vénérable 

ami  ait  .1  anc  lieue  «le  la  ville,  étendu  >ans  \  ie  dans  m  chaumière,  par 

suite  d'une  tliule  qui  lui  a  fractaeé  le  (  i  aie-  ;   ton  <  levai  l'était  eni- 


30  REVUE   DE   PARIS. 

porté  et  l'avait  violemment  jeté  sur  le  chemin.  Je  voulais  dissimuler 
d'abord  cette  affreuse  nouvelle  à  sa  compagne,  et  courir  seul  au  lieu 
indiqué;  mais,  pensé-je,  comment  lui  expliquer  mon  absence,  et  à 
qui  laisser  le  soin  de  l'instruire  avec  la  précaution  qu'exige  un  si 
fatal  événement?  D'ailleurs,  peut-être  M.  Morley  n'était-il  pas  mort; 
il  pouvait  avoir  dans  ses  derniers  momens  quelque  confidence  à  faire 
à  sa  femme.  Je  pris  le  parti  de  dire  une  moitié  de  la  vérité,  pour  la 
préparer  doucement  à  l'autre.  Je  ne  saurais  vous  peindre  sa  douleur. 
—  Partons,  me  dit-elle  aussitôt;  c'est  à  moi  de  lui  fermer  les  yeux 
s'il  en  est  temps  encore.  —  Nous  partîmes.  11  n'y  eut  plus  un  mot 
échangé  entre  nous  jusqu'à  l'endroit  où  le  paysan  nous  dit  :  C'est 
ici.  Mais  au  moment  où  je  serrais  la  main  de  mislress  Morley .  >aos 
savoir  encore  par  quelle  parole  je  lui  révélerais  que  e'était  un  ca- 
davre qu'elle  allait  voir,  la  femme  de  notre  guide  vint  à  nous 
criant  ;  //  vit  encore!  Nous  nous  précipitâmes  dans  la  chaumière.  Il 
vivait  encore,  eu  effet,  mais  d'une  vie  convulsive  et  sans  en  avoir  la 

sensation  distincte  peut-être ou,  du  moins,  sans  l'exprimer  que 

par  les  cris  étouffés  de  sa  souffrance.  Il  ne  pouvait  nous  reconnaitn 
ni  nous  répondre.  Un  chirurgien  avait  été  averti  en  même  temps  que 
nous,  et  il  arriva  une  heure  après.  A  p  ine  l'eut-il  examiné,  qu'il 
hocha  la  tête.  Il  n'y  avait  plus  que  Dieu  qui  avait  le  pouvoir  de  le 
rendre  à  nos  larmes,  et  Dieu  l'avait  destiné  à  nous  donner  cet  aver- 
tissement sévère  qu'il  nous  rappelle  à  lui  au  moment  où  nous  y  son- 
geons le  moins,  lue  (forte  saignée  Calma  ses  tortures  le  premier  jour, 
mais  le  lendemain  la  fièvre  le  reprit  avec  une  intensité  nouvelle,  et 
jusqu'à  son  dernier  soupir,  ce  dc  fui  plus  qu'une  agonie...  Di 

nie  de  quatre  jours  et  de  quatre  nuits,  |  héodoral  car  il  n'expira  que 
le  jeudi  matin.  Quel  ipei  tade  pour  nous  dans  cette  chaumière,  d  où 
il  fut  impossible  de  le  transporter  à  lluntingdon!  Le  malheureux 
vieillard  avait  encore  l'énergie  d'un  homme  robuste,  et  il  eût  vécu 
vingt  ans  encore,  disait  le  chirurgien,  Mai  cal  accident  épouvantable. 
Il  fallait  le  voir  dans  sa  lutte  contre  la  mort ,  ee  dresser  tout  à  coup 
sur  s«m  aéant,  promener  autour  de  lui  ses  veui  ha-:anls,  étendre 
ses  bras  violemment  contractés,  comme  un  vieux  gladeutaur  dont 
la  colère  jette  un  impuissant  défi  à  l'a<l\  t-r-aire  qui  vient  de  le  ter- 
rasser; pas  une  parole  articulée  ne  sortait  de  s.i  boni  lie,  engorgée 
par  les  caillots  de  sang,  et  ses  veux  éi  neelaient  sans  y  voir.  ÛO 
était  son  ame'  p|  quel  horrible  cauchemar  sabissait-ellc  dans  cette 
angoisse  de  l'homme  physique,  prolongée  jasqu'a  l'épuisement  du 
principe  vital  T  William,  à  qui  j'avais  envoyé  aa  exprès,  am\a  le 


REVCT   DE   PARIS.  31 

mercredi,  et  il  ramena  sa  mère,  me  laissant  seul  pour  recevoir  le 
dernier  soupir  du  moribond.  Je  crus  que  j'expirais  moi-même  en 
voyant  enfin  ses  yeux  rutilans  s'éteindre  et  sa  tète  tomber  sur  l'oreil- 
ler pour  ne  plus  se  relever.  Le  paysan  et  sa  famille  s'étaient  éloignés. 
Malgré  mon  respect  pour  le  défunt,  je  me  sentais  saisi  d'une  indéfinis- 
sable horreur;  car,  me  rappelant  mes  anciennes  visions ,  je  ne  pouvais 
m'empêcher  de  penser  qu'il  venait  de  soutenir  l'assaut  de  quelque 
spectre,  et  je  m'attendais  à  voir  l'invisible  vainqueur  se  retourner  tout 
à  coup  contre  le  faible  témoin  du  combat.  Je  fermais  donc  instincti- 
vement les  yeux;  mais  en  commençant  sous  cette  impression  mon 
examen  de  conscience,  je  trouvais  dans  mon  cœur  de  si  noires  pen- 
sées, que  j'eus  peur  de  moi-même,  comme  le  gouverneur  d'une  place 
qui,  serré  de  près  par  l'ennemi,  verrait  tout  à  coup  ses  propres  sol- 
dats le  menacer  d'une  émeute  et  l'accuser  de  trahison.  Il  me  sembla 
que  j'avais  je  ne  sais  combien  de  torts  à  nie  reprocher  contre  mon 
ami,  mon  bienfaiteur,  et  que  s'il  avait  pu  articuler  ses  gémissemens, 
c'eût  été  pour  m'accablcr  de  mes  remords.  Aussi,  quand  je  relevai 
mes  paupières,  je  me  jetai  à  genoux  au  chevet  du  mort.  En  ce  moment, 
soit  que  lame  ne  fût  pas  encore  sortie  de  ce  cadavre  tiède  encore, 
soit  que  ma  terreur  seule  le  ranimât,  je  le  vis  se  dresser  sur  son 

ut,  je  senti-,  sa  main  presser  ma  main,  et  j'entendis  sa  voix  qui  me 
dirait  :  Adieu,  William;  je  te  par  lonOftJ 

"  Quand  on  rentra  dam  la  cabane,  on  ma  trouva  évanoui. 

a  Depuis  la  cérémonie  des  funérailles,  je  suis  resté  plus  de  quinze 
jours  dans  un  état  affreux,  entendant  bourdonner  -m  à  mes 

11  -,  «  ea  mots  :  Je  te  pardonne...  Pourquoi  ce  pardon,  ou  plutôt 
•  proche,  dont  je  ne  me  rends  paa  compte'.'  l'eu  à  peu  la  con-ola- 
lioa  de  pouvoir  mêler  maa  laxaaea  à  cellea  de  nuatieaa  Morlcy  et 
lOB  ilf  ,i   triomphé  de  »  cite  superstition  et  <U-  ce  remords  men- 
teur. ComhaenJDOtce  commune  affliction  a  resserré  eaOOMnûail 

Cependant  aoni  na  nona  lenteos  paa  la  force,  mieireefl  Kiorlay  et  moi, 
d'habiter  Buntingdon.  Quand  William  nona  aura  quin  an> 

mm  réaoloa  I  émigrer  n'importe  dana  quelle  antre  \ille.  William  i  a« 
rae  demain  an  aain  da  aon  troupeau  ;  i  ar,  ;,i  ai  e  .1  la  recomman- 
dation de  non  in,  1«'  roili  miniatre  h  Londres,  u 

Amùu.i:  l'iciioi. 

j  •••  m 

t 


AVENTURES 


DU   GRAND  BALZAC, 


POm  FAIRF.   SUITE   AUX   MYSTIFICATIONS 
DU  PETIT  P01NSIXET. 


V.  —    LE    TRIOMPHE    DE    L'ORGUEIL    LITTÉRAIRE. 

Le  rieur  de  Baisse  était  émerveillé  de  sa  réception  triomphale  aux 
BODJ  «les  instrumens ,  dan-  le  palais  de  la  mystérieuse  Ai  iIh't,  e  :  il 
ne  se  repentait  plus  d'ayoir  cédé  sas  sollicitations  <:  ■. iiî*l** »  qui 

le  fit  consentir  à  être  introduit  les  yeus  bandés,  sons  prétexte  de  lui 
her  les  effrayant  abords  de  ce  palais ,  consti  ait  au  milieu  «les  prê- 
cipices  et  défendu  par  de  menaçantes  machines  de  guerre.  Bautru 
s'était  décidé  à  imaginer  ce  prétexte,  appuyé  d'un  ordre  expi 
d'Ârthénice,  pour  que  l'arrivée  de  Balxac,  au  château  de  Richelieu, 
en  plein  jour ,  ne  lût  pas  troublée  de  quelques  soupçons  qui  naîtraient 
naturellement  à  la  \  ne  des  anses  du  i  irdinal .  peintes  <>u  sculpt 
sur  toutes  les  faces  des  bâtimens.  L'entrée  de  «<•  magnifique  séjour 
•'t. lit  soumise  d'ailleurs  à  certaines  précautions  de  police,  capable 
d'effaroucher  le  nouveau  renu,  déjà  inquiet  du  roj  ige  qu'on  lai 
.i\,ut  mit  mire  en  poste  .  sans  lui  apprendre  en  quel  lien  on  le  trans 
ferait.  Balzac  ne  ^  î t  doue  rien  des  difficultés  que  Bautru  déguisé  eut 
beaucoup  de  peine  ft  surmonter .  quoiqu'il  se  lit  reconnaître  par  li  s 
gardiens  du  pont-lerisj  il  serait  resté  dehors  et  peut-être  l'auiait- 

(I)  VejM  les  livraisons  du  II  1 1  .'  ■  min,  ilu  I  M  1  r.  juillet. 


REVUE   DE    PARI<.  33 

on  arrêté  avec  son  compagnon,  qui  s'indignait  tout  bas  de  passer 
pour  un  moine,  si  Boisrobert  n'était  venu  le  tirer  d'embarras  et  n'a- 
vait emmené  le  carrosse  dans  la  cour  d'honneur. 

Bautru,  avant  de  se  rendre  avec  Boisrobert  auprès  du  cardinal, 
ne  voulut  confier  à  personne  le  soin  de  mettre  son  prisonnier  en 
sûreté;  il  s'autorisa  du  nom  du  cardinal,  pour  tenir  les  cariera  à 
distance,  et  pour  empêcher  qu'une  indiscrétion  révélât  à  Balzac  l'en- 
droit où  il  se  trouvait.  Mais  Boisrobert  avait  si  bien  [iris  toutes  les 
mesures  nécessaires,  mis  dans  ses  intérêts  les  officiers  et  les  domes- 
ques,  distribué  les  rôles  subalternes  et  fait  sonner  haut  la  volonté 
de  son  maître,  que  Bautru  put  exécuter  sans  obstacle  le  plan  qu'il 
avait  concerté  avec  Boisrobert  et  Faret  ;  pas  un  éclat  de  rire,  pas  une 
parole  équivoque,  n'accueillirent  le  passage  de  Balzac,  qui  avait  l'air 
de  monter  au  Capitole,  et  qui  faillit  crever  d'orgueil,  au  bruit  des 
applaudissemens  préparés  pour  1''  recevoir.  Il  pria,  d'une  vois  émue, 
son  conducteur,  de  remercier  pour  lui  les  personnes  honnêtes  qui 
applaudissaient,  et  de  leur  jeter  de  sa  part  une  poignée  d'éens 
blancs,  qu'il  lui  rendrait  sans  faute  sur  les  revenus  de  la  terre  de 
Balzac.  Les  musettes  et  les  hautbois  le  quittèrent  au  bas  du  grand 
perron.  Il  traversa  plusieurs  galeries  .  toujours  accompagné  de  Bau- 
tru ,  qui  lui  .'.  a  -on  bandeau,  lorsqu'ils  fuient  entrés  dans  la  cham- 
bre destinée  à  |fhôte  d'Arthéni     . 

Balzac  fut  ébloui  en  ouvrant  les  \  eux  :  il  n'avait  vu  pareil  luxe  que 
dans  le.  descriptions  du  palais  d'Astrée  :  cette  chambre  imn 
soutenue  par  des  colonnes  de  mai  lire,  avait  un  plafond  en  coupole 
représentant  l'olympe  avec  les  dieux  et  le-  déesses  de  la  mythologie; 

les  lambris  don-  étaient  couverts  d'attributs  galans,  de  c  rquois  , 
de  lacs  d'aiBOUr,  «le  flamme-,   de  CŒUr  percr-  de   part  <  ',  la 

tenture  de  soie  rer te,  parsemée  de  bouquets  de  rose  admirablement 
brode  - .  tjoutail  au  caractère  erotique  de  l'ameublement ,  qui  offrait 
des  latyret,  des  nymphes,  des  amour- ,  de-  pied-  de  bout  -,  des 
tétet  de  cygnes,  des  griffes  et  des  cornes  dans  ton-  les  orneoa 
des  i  et  du  lit:  le  pavé  en  mosaïque  offrait  em 

le-  mêmes  symboles  qui  annonçaient  clairement  l'usage  fondamen- 
tal de  cette  «  hambre  ou  avaient  figuré  tour  a  tour  M'  '  de  Chanlo 
afarion  de  Lorme  et  M     de  Combalet,  les  trois  mattresa  s  atitr< 
du  cardinal.  Balzac  s'abandonnait  avec  t  int  de  bonne  foi  à  sa  sur- 
prit nenattentif  de  chaque  objet,  qu'il  ne  s'aperçut  d 
■iia  i  it ion  dr  ion  conducteur  qu'an  bruit  de  la  porte  qui  se  refl  i  - 
-  il  ne  se  tourmenta  pas  beaucoup  d'être  prisonnier,  an 
roua  \i  i\ .    *«or.  ^ 


RRVi  K    DK    PARI- 

s'étonnant  sans  cesse  davantage  de  la  prison  splendide  qu'on  lui 
il  donnée.  11  retrouvait  parti  un  autour  de  lui,  dans  ces  emblèmes 
amoureux,  le  témoignage  des  seatimens  tendres  et  délicats  que 
lui  avaient  expriméfl  déjà  les  lettres  de  l'inconnue.  En  ce  moment,  il 
oubliait  sa  terre  de  lîalzac,  le  prieur  Ojjier  et  surtout  M  de  Chenil- 
lac;  il  se  :  -ait  de  sa  1  fortune,  el  s'appropriait  les  plus 
agréables  scène»  des  pastorales  de  d'Urfé  pour  an  composer  de 
noovi  11  n  prolit  sur  le  tli  u  il  allait  paraître  avec  tous  les 
prestiges  de  la  gloire  littéraire. 

Il  recommença  d  •  %  imiter  en  détail  les  beautés  Je  cet  appartement, 
qui  s  tnblait  avoir  été  décoré,  à  son  intention,  dans  le  goût  le  plus 

;uis.  U  remarqua  pour  la  première  fois  un  habit  loinp! 
et  de  velours,  étalé  .sur  le  lit ,  et  il  devina  pjne  CI  t  habit,  qui  eut  paru 
gulier  à  tont  au  re  que  Babac,  était  destiné  à  rempl  :  iasa- 

que  monacale.  Du  fond  de  sa  pensée,  il  remercia  la  main  invisible 
laquelle  il  di  i  moyens  de  se  montrer  honorablement  aux  yeux 

,  et  il  se  mit  aussitôt  en  devoir  de  revêtir  la  fcv/1 
d'amant  ou  plutôt  de  berger,  qu'on  L'invitait  à  prendre,  pour  n'être 

l'étranj  autrement  que  le  hasard  lui  estai 

donné.  Il  se  fût  affublé  du  plus  es  [ue  d  ment,  sans  s.iup- 

mer  qu'il  ferait  u::  li  ,ui  e  I  idicule,  et  il  ne  s'étonna  pas  de  ■  trou- 
ver é  juipé  à  la  |  île,  quoique  la  houlette  ,  la  panetière  et  les 
pipeaux  rustiques  m  n  niassent  à  ce  plais  istasee  qui  aurait  eu 
bonne  grâce  sur  I  rds  du  Lignoi  profusion  de  ru- 
dentelli  -,  de  broderies  d'argent  et  do  boutons  de  na<  re, 
Urtin  jaune  et  vei  I.  à  i  an  blane, 
et!                       ii  loursnacaratravei  des  bas  couleur  oran 

s  plumes  dm  h.i 
iim.  ofTï  njffii  iln  loin  ■loniitiaaan  as— itilo 
un  lu,;  !  baudriei  se  bleue  hr.>,  hé  an  or .  coaune  pour  m  haï 

laressembl  le  plumage  d'un  perroquet,  supportait  une 

l.i i -.-^a   pendre  fièrement  le  Ion;;  de  sa  cuisse 
droite.  1       -ieur  de  tabac,  ainsi  habille,   aurait 

fort  nablera  nt  représenté  le  bei  |ei  Sylvain  dan»/'  Imsamasi 

i  •  du  poète  Veronno, jouée l'ann<  édente 

ir. 

avei    complaisance ,  dans  une  glace  qui 
ne  lui  lit  \  tout  ce  qu'il  y  tvail  de  divertissant  et  «le 

m  [U  I  i  il  M  i"        âne;  il  fut  au  «outra  :  >.iti*!.iit  de  voir  que 

.  nven  ,  n'étaient  point  ausi      lam 


REVUE   I)E    PARIS.  35 

que  lui,  et  il  regretta  plus  d'une  fois  que  Mlle  de  Chenillac  ne  pût  être 
témoin  de  ce  qui  allait  se  passer  ;  mais  il  ne  sentit  pas  un  seul  remords 
de  son  ingrat  abandon  ,  et  l'idée  même  de  la  douleur  de  cette  femme 
abandonnée,  ne  lui  causa  pas  la  moindre  envie  de  revenir  la  conso- 
ler !  Il  se  félicitait  trop  d'une  aventure  qui  s'annonçait  sous  des  aus- 
pices extraordinaires,  et  qui  pouvait  aboutir  à  quelque  événement 
imprévu;  il  vint  à  songer  qu'il  n'était  pas  marié,  et  qu'Arthénice  se 
proposait  peut-être  d'accorder  sa  main  à  celui  qui  avait  déjà  son 
cœur;  mais  il  se  rappela  tristement  qu'Arthénice ,  si  grande  dame 
qu'elle  fût,  ne  serait  pas  libre  de  faire  choix  d'un  mari,  puisqu'elle 
en  avait  un  jaloux  et  cruel,  suivant  l'aveu  de  son  ofûcier  ;  là-dessus, 
IJalzac  arriva  naturellement  à  se  souvenir  des  confidences  de  Iiautru, 
qui  lui  avait  fait  de  ce  mari  un  portrait  redoutable,  bien  propi 
épouvanter  l'amour  le  plus  intrépide;  Balzac  réfléchit  donc  avec  in- 
quiétude au  péril  qui  le  menaçait,  en  cas  que  le  tyran  d'Arthénice 
le  surprît  dans  ce  chàieau;  il  se  rassura  toutefois  par  degrés,  et  ne 
craignit  plus  d'être  écorché  vif,  en  se  répétant  qu'Arlbénice  était 
assez  intéressée  à  éviter  la  vengeance  de  son  époux,  pour  n'avoir 
épargné  aucune  précaution  de  MÏreté.  Il  aurait  voulu  alors  savoir 
mieux  se  servir  de  son  épée,  pour  faire  une  veuve  de  cette  victime 
du  mariage. 

Quelle  était  cependant  l'héroïne  d'une  aventure  si  romanesque, 
l'auteur  inconnu  des  lettres  charmantes  que  I>;d/.ac  recevait  de  Paris 
cfepnifl  plusieurs  moisi  Son  imagination  avait  souvent  vi  dans  le 

vague  pays  dei  conjectures ,  et  nul  indice  ne  B'était  offei  t  à  loi  pour 
l'aider  à  découvrir  la  vérité.  Tousses  commentaires  1.      plus  ioj 
nJMU  ne  servaient  qu'à  lui  prouver  que  cette  aimable  épislelaire  était 
fortement  inu  :  .mler  l'anonyme;  mais  enfin  \<  -  obitai  l<  s  qui 

■'opposaient  à  la  rencontre  des  deux  amans  tombaient  donc  devant 
Il  volonté  et  L'impatience  de  II  puissante  Arthénice.  Balzac  n'eut  qu'à 
rapprocher  les  inductions  que  lui  fournissaient  sou  enlèvement,  le 
Mime  «t  le  i  aractèi  e  l>i/ai  re  de  bob  i  ompagnoo  de  route,  quelques 
pnafti  plus  ou  moins  explicites  échappés  à  ce  dernier,  l'aj  pareil  raj  i- 

eu\  dl   -"il  entrée  (Luis  |«  rh.'i  ti.iu  ,  et  la  richesse  du   logement 

qu'on  lui  avait  assigné;  il  demeura  convaincu  qu'Arthénice  était  au 

nu  pi  us  une  grandi  dane  de  la  COOr,  peut-être  une  princesse  i!u  -.:ng , 

et  qu'elle  avait  quitti  peux  m  rendre  dans  m 

aûn  d'j  avo  r  oae  entrai  m  avec  lui. 
i     bauteo  qu'il  avait  delà  oaisi  ;  de  la  fortune.  d< 

Arthénice  fut  confirmée  par  le  ipectacle  qu'il  eut  aux  an 


3G  REVtE   DE   PARI  s 

ouvrant  la  cr  !o  du  corps-de-logis  où  il  se  trouvait, 

percée  de  plus  de  soixante  fenêtres,  et  construite  nouvellement  en 
fo  De  pierre  blanche,  avec  des  colonnes  et  de*  pilastres  (Tordre  do- 
rique, resplendissait  de  statues  et  de  bustes  antiques  en  marbre  et 
en  bronze,  placés  dans  des  niches  au  premier  et  au  second  étage;  un 

i  fond  de  cuve,  rempli  d'eau  do  source,  entourait  le  château, 
qui  m  composait  de  bàtinuns  liés  ensemble  p.ir  de*  tours  <t 

des  pavillons  de  différentes  formes;  des boulcvarts  et  dee  terrasses 

b  ndaient  de  chaque  côté  pour  Pagrémenl  plutôt  que  la  d 
de  cette  royale  deaaeore,  et  ao-ddi  de  • — inait  un  parterre 

délicieux,  dont  les  plate-bandes  nserées  de  buis  formaient  ;u- 

oenétriques,  ni  <  uni  1-'  goût  de  l'époque,  <t  encadraient  dos 
3 Ds  dans  les  fl<  ur-  et  la  verdure.  Aux  quatre  coin*  d  tr- 

terre,  quatre  sirènes  \  «  rsaient  de  leurs  urnes  une  eau  claire  1 1  abon- 
dante; à  l'extrémité,  une  petite  ri\iére,  emprisonnée  dans  un  cafJfJ 
lar^o  de  neuf  ou  dix  toises,  séparait  le  jardin  d'un  parc  immense, 
qui  déployait  au  loin  s.  -  (  ses  *  en  I  ix,  ses 

charmilles  taillées  en  murailles  et  ses    tscades  Iles.  Du  riant 

paj  semé  de  moulins  1 1  de  fabriques,  Fermait  l'horixon. 

Balzac  compara  de  nouveau  en  s3 

tout  ce  luxe  d'an  hitecture  et  de  planlalio:  |  |  dont  il 
était  si  fier  au]  m  colombier  qu'A  t  ti    iveaCai 

/h  il ,  à  son  manoir  île  hobereau  angoumois .  a  M  b   —        <ur  où 
gloussaient  canards  et  dindons,  à  son  potager  et  à  son  forger  qui  lui 

d   allaient  à  peine  des  légumes  et  des  h  uitS  pour  M  table    II  soupira 

d'envie  et  convoita  1s  n  du  mari  d'Arthénice;  mais  il  s'étonna 

pi'une  si  merveilleuse  résidence  n'était  pas  plus  tranquille  et 
plus  solitaire.  On  entendait  de  toutes  parts  une  rumeur  pareille  à 
Celle  d'un  port  de  mer:  les  VOIX,  les  cris,  les  t  liani-  des  ouvi 

mêlaient  au  bruit  des  martiaux,  d<  i  et  des  crics.  Oi  royait 

partout  circuler  des  hommes  armés  de  pelles,  des  chevaux  et  dan 
charn  soldats  et  des  valets.  D  y  avaHwccaame  une  colonie  de 

maçons,  découvreurs,  de  menu  «ers,  de  jardiniers  et  de  travailleurs 
de  toute  es]         Bal       ne  put  s'empéi  her  de  réflé<  liir  aux  m  oui 

DS  qui  pourraient  résulter  pour  lui  d'une  telle  quantité  de  témoins 
plus  ou  moins  dil  t  capables  d'alli  rlir  de  si  venue  « 

trois  ennemis,  ].■  mat  i ,  OU  le  frère,  OU  le  père  d'Arthén         "  -  idées 

rembrunirent  tout  a  coup  des  sombres  couleurs  ai  nielles 

<  hide  i  peint  le  supplii  e  du  rché  vif  et  changé  en 

T  |  n  Apollon. 


REVUE   DE    PARIS.  37 

Balzac  n'avait  pas  achevé  d'examiner  en  détail  le  paysage  qu'on 
voyait  de  la  fenêtre,  lorsque  Bautru  rentra,  ayant  une  longue  robe 
de  brocard ,  avec  un  bonnet  conique  de  velours  noir,  étoile  d'argent , 
et  tenant  une  baguette  d'ébène,  à  l'instar  des  magiciens  de  comédie. 
Il  était  suivi  de  quatre  valets,  vêtus  en  bergers,  et  de  trois  flùteurs, 
portant  le  costume  espagnol,  la  colerette  tuyautée  à  trois  rangs,  le 
justaucorps  à  fausses  manches,  les  chausses  amples  et  bouffantes, 
le  chapeau  de  feutre  gris  à  plumes ,  comme  de  véritables  gentils- 
hommes de  Castille.  Balzac  les  prit  pour  des  seigneurs,  et  les  salua 
profondément,  pendant  que  ceux-ci  se  mettaient  à  jouer  des  airs 
tendres  et  langoureux.  Les  valets  commencèrent,  aux  sons  de  cette 
musique,  à  inonder  d'huile  odorante  les  cheveux  de  Balzac,  et  à  les 
arranger  en  boucles  flottantes  sur  ses  épaules;  ils  vidèrent  deux  ou 
trois  flacons  de  parfums  différens  dans  cette  longue  chevelure,  qui 
exhala  bientôt  toutes  les  odeurs  d'une  boutique  d'aromates.  Balzac 
s'était  laissé  accommoder  en  cadence  par  les  quatre  perruquiers,  et 
sa  pauvre  tête  tournait  sans  cesse  au  gré  de  ces  bourreaux,  qui  le 
tiraillaient  en  tous  sens. 

—  Vous  allez  me  conduire  aux  pieds  de  la  belle  Arthénicel  dit 
Balzac  à  Bautru,  qui  avait  peine  à  s'empêcher  de  rire  de  la  toilette 
laquelle  il  présidait. 

—  Oui,  monseigneur,  dit-il  en  s'inclinanl  à  l'orientale,  les  mains 
croisées  sur  la  poitrine;  mais  arant  de  vous  donner  audience,  elle  .1 
désiré  relire  tout  le  volume  de  rosi  it  effet ,  elle  s'est 
enfermée  dans  son  cabinet.  Cependant  il  y  a  là  bien  des  gens  qui 
attendent  la  faveur  de  rons  eue  présentés. 

—  Lli!  quels  sont  ces  gens,  monsieur?  repartit  Balzac,  qui  eût 
ihaité  plutôt  que  sa  maii:  it  \euve,  orpheline  et  fille  unique; 

brutal  de  mari? 

—  Il  n'aurait  .  monseigneur,  répliqua  Bautru  méditant  déjà 

■M  BOUTelle  malice;  je  lui  ai  annonce  que  VOUS  n'aviei  pa>>  d'égal 

pour  le  maniement  de  l'épée. 

—  De  1,1  plume,  roulez-vous  dire.'  cai  je  ne  sais  pas  de  meilleure 
aime,  ii  j'en  userai  quelque  jour  contre  Daniel  Heinsius,  qui  s'est 
raillé  de  moi. 

—  Hélas  1  monseigneur,  m  rons  écriviez  contre  tous  ceux  qv 
lient  de  rous  et  de  ros  ouvra  ;••>,  le,  jour>  ri  les  nuits  ne  rous 

pourraient  suffire,  et  votre  plume  se  lasserait  plus  vit'-  que  la  langue 
plaUans.  Ne  faudrait-il  pas  une  mer  d'encre  pour}  noyer  la 
. 


08  RKVIK    1>K    IAR1S. 

—  La  critique  !  >'<éeril  r..il/-ac  en  se  redressant  avec  dédain;  elle 
est  pour  moi  telle  que  le  cydope  Polyphème  :  Monsirum  horrendm 
informe,  mgem,  cui  Immim  ademptuuu 

—  Quoil  monseigneur,  vous  parlez  latin?  dit  Hautru,  qui  feignit 
l'étonncment  et  l'admiration.  M.  de  P.alzac  a  parle  latin! 

—  Ce  n'est  rien  que  cela,  répondit  Balzac  jouant  la  candeur  d'un 
véritable  savant;  j'éc  i  is  en  latin  aussi  Gnement  qu'en  français:  je  fais 
des  vers  latins  que  Virgile  et  Horace  n'auraient  certainement  pas 
faits,  et  tôt  ou  tard  j'imprimeraàXawwHi un  l'tbri  tresac  Ephtolœ  sclcvtce. 

—  Vr. liment,  vous  excellez  en  tout  ce  que  vous  faites,  et  en  vous 
voyant  tant  faire,  on  est  surpris  seulement  de  ce  que  vous  ne  faiti  - 
pas. 

—  Vous  êtes,  monsieur,  tout  confit  en  politesse.  Mais  quels  sont 
les  gens  qui  souhaitant  de  m'étre  présent* 

—  Ils  viennent  à  VOUS  BB  députation  de  divers  endroits  :  quelques- 
uns,  ce  m'a-t-on  dit ,  arrivent  de  Rome  azprèi  ponc  faon  voir. 

—  De  Home!  1>< 01  DieuJ  interrompit  Baliai  afflfl  émotion.  Serait- 
ce  le  saint-père  qui  m'envoie  s,i  bénédiction! 

—  l'avais  penaé  d'abord  que  le  pape  était  mort  et  que  le  conclave 

vous  allait  élira  à  sa  place. 

—  Ohl  non,  ceci  n'est  point  préaomable,  repartit  Balzac ,  qui  prit 
au  sérieux  cette  bouffonne  supposition  :  je  ne  suis  pas  encore  cardi- 
nal ,  et,  d'ailleurs,  j'ai  reçu  dernièrement  une  lettre  familière  du  pape 
I  i  bain  \  111,  qui  n'était  pas  eu  humeur  de  mourir. 

—  Nous  vomi  aussi  des  gentilshommes  qui  sont  envoyés  des 
Paya-Bai  fora  vous,  et  d'autres  qui  ont  quitté  Paris  afin  de  vous 
admirer. 

—  C'est  sans  doute  le  cardinal  Ferdinand,  gouverneur  desjl'.i 
lias,  de  «pli  les  officiers  ont  ordre  de  me  complimenter  en  se  rendant 
à  Madrid  :  ce  cardinal  m'écrit  sauvant  qu'il  périrai!  d'ennui  dans  son 

uvernement,  si  mes  lettres  M  lui  Bai  1 1  I  ni  de  mcdei  in  et  <\c\\;  o- 
;;ucs.  Quant  aux  ;;en>  \enus  de  Paris  .  je  ne  doute  pas  que  ce  ne  soi! 

le  <  ardinal  de  Richelieu  i  qui  je  dei  rai  obligation  de  cette  hoi  • 

—  ûui-da,  vous  l'avei  deviné ,  monseigneur,  et  le  cardinal  lui- 
même  »  si  peut-être  déguisé  parmi  sas  ambassadeui  i. 

Bautru  tendit  la  main  à  Balzac  cl  le  conduisit  hoi  -  de  la  «  liaml 

en  marchant  d'un  pas  majestueux  que  réglait  la  mesure  musicale.  .  t 
qui  était  en  harmonie  avec  les  airs  solennels  que  les  flûtes  pu. lient 
derriei  e  l'orgueilleux  amant  d'Arlhénicc;  ils  iia\  erséi  i  ni  de  la  sorte 
plu.sieuis  galeries,  dont  l'étendue  ei  la  décoration  enflèrent  davan- 


REVUE    DE   PARIS. 

tage  la  fierté  de  Balzac,  qui  se  regardait  déjà  comme  maître  de  ce 
palais  ainsi  que  du  cœur  de  son  hôtesse;  partout,  sur  son  passage, 
accourait  une  foule  de  dames,  de  seigneurs,  de  pages,  de  valets,  qui 
se  rangeaient  en  haie  pour  le  laisser  passer  et  qui  témoignaient  une 
curiosité  que  Balzac  était  fier  d'inspirer:  il  ne  remarquait  ni  les  sou- 
rires moqueurs,  ni  les  chuchotemens  ironiques;  mais  il  s'enivrait  des 
regards  qui  pleuraient  sur  luiet  n'entendait  rien  des  rires  qui  se  succé- 
daient assez  haut  pour  que  Boisrobert  soulevât  une  tapisserie  et  leur 
imposât  silein-  e  avec  un  ton  impératif  que  fortifia  l'apparition  du  <  ar- 
dinal  auprès  de  son  favori.  Balzac  était  si  rempli  de  joie  et  de  son 
propre  mérite,  qu'il  ne  fit  aucun"  attention  à  l'ordre  que  Richelieu 
avait  donné  par  la  bouche  de  Boisrobert,  et  qu'il  continua  d'avan- 
cer, en  saluant  d'un  signe  de  tête  complaisant  les  dames  qui  se  pro- 
mettaient tout  bas  i:c  lui  faire  payer  cher  ces  gracieux  semblans  de 
protection. 

Bu,  :ait  seulement  aperçu  que  la  plupart  de  ces  dames,  qui 

composaient  sans  doute  la  cour  d'Arthenice,  a\  aient  pris  des  costu- 
mes de  be  .  tels  qu'on  les  portait  au  théâtre  d'après  les  descrip- 
tions de  romans.  Les  hommes  ,  au  contraire  ,  sans  se  rapprocher  de 
la  vérité  local  ,  étaient  vêtus  d'habits  orientaux,  également  dénatu- 
par  l'imagination  des  poète*  français,  qui  avaient  introduit  le 
faux  en  tout  genre  sur  la  scène  comme  dans  toutes  les  représenta- 

tatansdelai rdàaaire  ;  les  |  raids  ,  bizarrement  affu- 

Méf  des  frij  -  pie  leur  avait  offertes  la  ganlerobe  drama- 
tique du  châ:  •  tm liaient  à  entrer  dans  t'eaprit  de  leur-  i 
in<li<ju«s  par  la  défroque  qui  leur  était  échue  a  obai  un.  Mais  Balzac, 
habitué  aux  manies  pastoi  aléa  et  aai  déguisemens  grol  de  son 
Al  iaadni  do  mauvais  goût  qui  avait  atteint  les 
habitant  «lu  Palais  des  Amans  I  rtui  ~ ,  et  qui  se  montrait 
leors  costumes  ext ravageas;  il  en  acquit  beaucoup  d'estime  poui  la 

reine  invisible  «1 i  bergères ,  de  ces  Persans  et  de  ces  masques 

emprunté-,  aux  tragwxHnédies  d  do  la  (  ..'./••  et  de 

ip  il  s  au  milieu  d'un'   galerie  de  portraits  que 

lai  ornemanistes  n'avaient  point  acaefé  Me  doi  er;  il  avait  lu  son  aoai 
au  m  île  ces  '  a<lre>,  dans  lequel  la  figure  mal        -   mbre  d'un 

<he. alier  arme  de  pied  eu  cap  paraissait  ><«rt  r  de  la  t>>  I    :    1  -uppœa 

tout  d'abord  an t  boaune  d'armes  da  xi\  devait  apparte- 

nir a  la  famille  des  Baliac  .  poîsqa  ou  avait  place  «  e  nom  au-do^ous 
du  tableau,  <t  il  ne  sentit  pas  '.e  plofl  mm<  e  s,  i  u; -u!  •  <!  f 


W  REVIE   DE   PARIS. 

à  titre  d'ancêtre  le  personnage  de  cette  peinture,  quoiqu'il  se  sou- 
vînt des  commcncemens  de  sa  noblesse,  qui  ne  remontait  pu  méim 
à  son  aïeul,  et  quoiqu'il  m  reconnût  pas  son  écusson  dans  celui  des 
Duplessis-Richelieu  qui  signalait  l'origine  du  chevalier  que  la  généa- 
logie des  Gnez  n'eût  jamais  pu  accaparer.  Mais  la  satisfaction  de 
lîal/.ac  fut  au  comble  lorsqu'il  vit  smi  nom  répété  dans  les  inscrip- 
tions de  chaque  poi  n  ail  avi  c  différentes  dénominations,  qu'il  n'avait 
pas  fournie,  ;'i  l'auteur  pancartes  imposantes  : Fréderû  Y/1, 

rieur  de  Balzac,  dit  te  l  lutin;  Jult  i  XX  .  B  \kac,  dit  le  Bel; 

■l<  an  \  I. ,  rieur  de  Bahac,  dit  le  Superbe,  etc.  Balzac .  qui  jusqu'aloi  - 
ne  s'étaii  ;  as  douté  de  l'ancienneté  de  sa  rai  e,  se  rejouit  de  retrou- 
ver cette  nombreuse  suite  de  héros  du  même  sang  ou  «lu  moins  du 
même  nom  que  lui,  et  il  se  mit  a  les  examiner  l'un  après  l'autre  ai  et 
le  plaisir  qu'on  éprouve  à  revoir  de  vieilles  connaissances;  loin  de 
concevoir  le  plus  léger  soupçon  sur  l'authenticité  de  cette  filiation  de 
Balzac  célèbres,  sans  B'étonner  seulement  du  caractère  récent  de  i 
pancai  tes  écrites  à  la  main  sous  ces  tuiles  enfumées,  il  ne  tarda  | 
à  se  persuader  qu'il  était  en  présence  de  quarante  générations 
de  sa  maison  et  antérieures  à  Hugues  Capet. 

—  Que  vous  semble  de  cette  galanterie,  monseigneur?  dit  I!  i  i 
tru,  qui  n'avait  pas  voulu  interrompre  l'exl  ISS  de  ï(  an-Louis  Guea 
avant  que  celui-ci  se  fût  accoutumé  aux  \i  -  prétendus 

aïeux ,  <  t  qui  laissait  le  cardinal  s'amuser  do  spet  tarie  de  cette  usur- 
pation  généalogiqu  i. 

—  Laquelle?  demanda    Balzac,    infatué    déjà    de    ses    nomeaux 
aïeux  :  eiilende/.-\  mis  parler  de  te-  1  tes  d'amour  qui  ornent  la  . 

saque  de  mon  trentième  aïeul,  très  haut  et  très  puissant  seigneur 
Honoré  de  Balzac,  fameux  par  ses  conquêtes  amoureust 

—  Je  parle,  monseigneur,  de  la  surprise  que  vous  a  mém 

M     Arthéuice.  en  faisant  peindre  les  plus  grands  hommes  de  votre 

maison. 

—  En  \éi  ilé,   «  lie  n'aurait  BU  faire  un  plus  noble  et  plus  -loi 

«  hoix  eu  toute  la  noblesse  de  Fi  a  née,  et  je  l'estime  davantage  d.w 
honoré  ma  famille  par  ces  peinturée ,  qui  »  ertainement  oni 
au  naïui  1 1 .  tant  elle-  sont  ressemblant 

—  Ainsi  vous  eussiez  reconnu  ces  portraits,  sans  qu'il  roua  lût 
nécessaire  d'en  lin'  les  noms?  reprit  Bautru,  stupéfait 

Mirant  e. 

—  Dieu  merci,  ce  n'eatpaa  d'aujourd'hui  que  je  sais  de  qui  je  d 

•ls  !  repartit  lîal/.ac  sans  hésiter  ;  1  histoire  de  ma  maison  loin  Le  a 


RENTE   DE    PARI>.  i£ 

celle  de  la  maison  royale,  et  j'ai  retenu  tout  au  long  les  belles  actions 
desGuez...  c'est-à-dire  des  Balzac,  qui  ont  illustré  ce  nom  depuis 
l'iiaramond.  Je  tiens  même  de  feu  mon  père  que  ce  nom  de  Balzac 
est  purement  gaulois  et  signifie  bel  esprit.  Vous  ignorez  peut-être  que 
les  Balzac  ont  à  diverses  fois  sauvé  la  monarchie? 

—  Je  l'ignorais  vraiment ,  interrompit  Bautru,  que  démangeait 
l'envie  de  lancer  un  bon  mot;  mais  j'ai  ouï  conter  que  les  oies  aimè- 
rent le  Capitole  de  Borne. 

—  Il  >'agit  de  l'histoire  de  France  et  non  de  la  romaine,  répondit 
naïvement  Balzac  préoccupé  de  sa  filiation  :  je  puis  vous  en  appren- 
dre quelque  chose.  Le  plus  célèbre  de  mes  auteurs  fut  Boffec  de 
Balzac,  qui  vivait  au  \i\  siècle;  il  fit  rebâtir  de  ses  deniers  l'église 
de  l'abbaye  de  Saint-Julien  à  Brioude,  et  il  eut  l'honneur  d'y  être 
enterré  en  habit  de  cordelier... 

—  Je  gagerais  que  votre  aïeul,  après  sa  mort,  ne  portait  pas  cet 
habit  d'aussi  bonne  grâce  que  vous-même  de  votre  vivant. 

—  In  autre  seigneur  de  Balzac,  non  moins  fameux,  fut  lloffec, 
troisième  du  nom,  qui  eut  la  gloire  d'être  le  parrain  de  la  grosse 
<  loche  de  Brioude  :  c'était  là  un  très  grand  et  très  renomme  person- 

jeyous  jure,  capitaine  de  trente  lances  et  sénéchal  de  Beau- 
!  c  pour  le  roi  Charles  V\  chaque  année,  il  ouvrait  la  foire  dans 
cette  ville  par  une  cheTauchée  magnifique... 

—  Connue  font  les  bouchers  de  l'ai  ifl  escortant  le  bœuf  gras,  au 

.  le  <lei nier  jour  du  carnaval? 

—  El  Robert  de  Balzac,  quel  homme!  il  avait  >i\  pi  )àa  de  haut, 
monsieur,  et  il  était  plus  robuste  que  IfOon  de  Crotone. 

—  Brioude  est  une  heureuse  rifle,  je  dirai  même  la  j  lus  heureuse 
de  toutes  les  villes,  puisqu'elle  fut  le  berceau  des  Bal/  .1  rai- 
son d'en  être  li  re,  monseigneur,  1  si  elle  eût  produit  les 
Duplesa  s-R    helieu  et  le  p  'lit  cardinal  de  cette  m  tison. 

—  Il  e^t  \  r.ii  que  je  pui-  mimai .  m  le  saint  ;  ère  j  1  onsent , 
tandis  que  le  cardinal-ministre  ne  ^aurait  derenir  ce  qa  •  j  ,  en 
dépil  de  toutes  les  bulle-,  <iu  pape. 

—  A  moins  que  le  pape  m  m  i  b  tngeât  en  Apollon  pai  les  mérites 
du  Saint-Esprit. 

—  N     -    rons  encoi    G    iffiroi  de  Balzac,  en  faveur  do  qui  la  roi 

\  il  établit  une  foire  au  bourg  de  Saint-Clément... 

—  Mon  Dieu!  monseigneur,  si  votu         texl'hia  m- 

les  roû  leFran  I  de  leur  1     ie  pour  >oua  faire* 

pla 


\2  HEM'l 

—  Je  ne  dis  pas  cela;  mais  je  prétends  que  ma  race  remonte  aux 
premiers  temps  de  la  monarchie,  et  je  regrette  seulement  que  mes- 
sieurs d'Entragucs  m'aient  enlevé  plusieurs  de  mes  auteurs  pour  les 
mettre  dans  une  généalogie  pleine  d'erreurs ,  où  je  ne  figure  pas.  Je 
vous  donne  à  penser  limpertinence  que  c'est!  aussi  j'ai  préféré  re- 
noncer à  la  branche  d'Entra^ues  et  la  retrancher  de  la  véritable 
souche  des  Balzac. 

—  Je  vous  prierai  alon  de  faire  dresser  un  bel  inventaire  de  tons 
les  Balzac  ancien-  et  modernes,  afin  de  diriger  les  inscriptions  de 
ces  portraits. 

—  Y<>u  li.z-vous,  en  même  temps,  faire  entendre  au  peintre  qu'il 
s'est  mépris  sur  les  armes  des  Balzac? 

—  Comment  donc?  ne  portez-vou-  pas  •lu   ■  m  à  troi-  theifOM 
de  gueule-?  Le  peintre  TOOS  ■  l  lioi-i  pourtant  les  plus  belles  armes 
qu'il  put  trouver.  Voyez  :  cclan'.i-t-il  pas  bon  air.  et  ne  croirait-on  ; 
que  TOUS  êtes  doc  et  pair? 

—  Le  peintre  avait  assurément   une  honnête  intention;   niai-  j 
m'en  tiendrai .  >'\\  \ous  plaît .  à  mon  >'■.  u-wi  d'azur  à  Lroii  nnloiri 
d'argent,  au  chef  d'or  charg  utoirs  d*asnr;  i     mm 
les  armes  que  j'ai  fait  peindre  sur  les  girouettes  de  nia  maisou  de 
Balzac. 

Le  sieur  de  Balzac  se  reo  i  et  parut  -enfler  d'orgnefl  en  ; 

lant  de  -   -      ronetteas  Bautru,  qui  crai;;nait  que  l'areugle  vanité  de 

noble  de  (niche  date  ne  fût  pas  dupe  long-temps  de  ses  illusions 

en  prose»  este  longue  suite  de  portraits  n  pi  esentant  les  aïeux 

du  (  ardinal,  entraîna  l'écrn  ain  angoumois  dan-  la  salle  d'audiem  e.  oè 

ils  fuient  introduits  par  l'huissier  qui  annonça  d'une  reiz de  Stentor: 

.(  L  leur  de  Balzac,  -re  (t  historiographe  de  ta  belle 

Aiihenice:  i  Cette  double  quaUÉcatioa  étonna  beaucoup  celui  qui  la 

lit  pour  la  preniiei  lésant  une  nombreuse  assembh  i  qui 

ail  émue  a  MW  aspect  et  qui  n'a\ait  point  assez  d'yeux  pour  le 

considérer. 

—  Oh!  monsieur,  qu'e-t-ce  que  cela?  demanda-t-il  à  demi 

MU  guide;  ne  sommes-nous  pal  I  la  COUr?  Quelle  autre  que  la  reine 
me  nommerait  s.>n  set  réiaire  et  historiograph  La  belle  Arthéniee 
ne  serait-elle  pas  -a  majesté  elle-ruénu 

—  Il  ne  m  e-t  pas  permis  ois  répondre  là-dessus,  reprit  Bau- 
tru  .  qui  faillit  ci.uiliei  do  rire  à  <  cita  làaguln  n  supposition  de  Bail 
ma,-  le-  reines  sont  comme  les  grandi  ècrrrajnj  :  on  les  reconna 


RENTE   DE   PARIS.  43 

leurs  œuvres,  même  anonymes;  voyez  donc  celles  qu'on  va  vous  pro- 
duire? 

—  Oui,  j'ai  bien  deviné,  c'est  la  reine  Anne  d'Autriche,  s'écria 
Balzac  transporté  de  joie,  et  je  suis  présentement  dans  un  de  ses 
châteaux,  à  Fontainebleau  ou  à  Saint-Germain. 

—  Je  ne  saurais  vous  dire  davantage  en  quel  lieu  vous  êtes  ;  mais, 
fût-ce  un  château  royal,  un  génie  tel  que  vous  ne  s'y  trouverait 
pas  trop  glorieusement  logé.  Voici  les  ambassades  qui  attendent  de 
vous  être  présentées  :  faites-leur  bon  visage ,  je  vous  en  prie  au  nom 
de  Mme  Arthénice  qui  est  bien  aise  qu'on  vous  fasse  honneur  et  à  qui 
l'on  rendra  compte  de  ces  réceptions. 

.Balzac  s'assit  sur  un  siège  élevé  de  trois  marches,  que  Bautru  lui 
désigna,  et,  promenant  autour  de  lui  des  regards  protecteurs  et 
satisfaits,  il  prit  un  air  d'empereur  romain  et  inédita  le  plus  gracieux 
sourire  pour  recevoir  les  ambassades  qu'on  lui  promettait.  Cependant 
il  sentait  dans  son  estomac  vide  les  tiraillemens  d'une  faim  impérieuse, 
et  il  s'étonnait  de  ne  pas  humer  quelque  odeur  de  cuisine  révélant  le 
•Minage  d'un  bon  dîner;  il  n'osa  pourtant  exprimer  les  espérances 
de  son  appétit  qu'en  roulant  sa  langue  dans  sa  bouche.  Il  ne  s'était 
pas  aperçu,  en  «'asseyant,  que  ses  chausses  de  velours  s'attachaient 
fortement  au  cuir  noir  du  fauteuil,  enduit  de  poix  résine. 

Deui  pages  soulevèrent  une  portier'-  de  brocard  et  l'on  vit  s'a- 
vancer une  douzaine  de  valets  déguisés  en  magistrats,  avec  la  grande 
impie,  l.i  robe  noire,  le  chaperon  sur  l'épaule  et  la  baguett 
d  ébènc  i  la  main.  Boisrobeit,  habillé  de  même,  et  le  visage  à  demi 
couvert  par  ses  faux  cheveux  et  sa  fausse  barbe  blanche,  mari  hait 
à  la  tête  de  cette  bande. 

—  Monseigneur,  dit-il  à  Ii.il/. k    en  saluant  à  plusieurs  repri 

—  que  la  déesse  Itenommëc  a  embouché  sa  trompette  pour  nous 
apprendre  votre  venue  dan-  latent ,  IOQ8  loi  beilbi  et  léoéOBam 

dei  enyirooj  m  sont  réunis  à  l'effet  de  tous  complimenter,  et  c'est 

moi  qu'ils  ont  chargé  de  ri  m  plie  ce  devoir.  le  De  SOU  laipOTtUliei    i 
pas  de  beaucoup  de  paroles;  car  l'admii ation  que  noms  inspires 
nous  oie  presque  l'usage  de  la  voix;  OU  p. nie  de fOS fff âges  | 
qu'aux  «  onlius  de  l'univers,  et  j'imagioe  qu'on  les  goète  pareille!»  nt 
dans  le  «  ni,  si  le  pari. ut  boahoar  est  donné  aux  élus. 

—  Voila  un  orateur  de  bean «style,  dit  Baisacen  se  penchent  â 
1  oreille  de  bautru,  mais  i  •  déjeunerons-nous  pas  aujourd'hui  .' 

—  M'Uiv  tontii.     L  Boil   Obéit,    qui    entendit    la   question 

entres*  i  .1  Bautru,  .sitùt  q  e  la  provim  e  fut  iu~.ii  uite  de  \  \  ri- 


\\  REVUE   DE   PARIS. 

vée,  chaque  bailliage,  chaque  château,  chaque  maison  de  paysan 
\(  us  eût  voulu  recevoir  et  faire  fête;  mais  la  chose  n'était  pas  aisée, 
d'autant  que  personne  n'aurait  consenti  à  céder  cet  honneur  incom- 
parable; en  conséquence,  il  fut  arrêté  entre  nous... 

—  Monsieur,  mon  cher  monsieur,  interrompit  Balzac  avec  impor- 
tance, venons  au  fait  en  \  eu  de  mots  ;  car  nous  sommes  pressés. 

—  M'y  voici,  monseigneur:  on  convint  de  dresser  le  projet  d'un 
dîner  solennel  qui  aurait  lieu  en  vingt  endroits  à  la  fois,  afin  (pic 
chacun  de  nous  vous  pût  servir  un  plat  à  sa  façon;  ainsi,  on  vous 
donnera  à  laver  dans  un  endroit;  puis,  <l.ms  un  autre,  vous  trou- 
verez le  potage;  plus  loin,  vous  tâterez  de  l'oie;  plus  loin  anCOI 
on  vous  servira  du  poisson;  ailleurs,  ce  sera  du  gibier;  ensuite,  de 
la  venaison;  ici,  vous  attendent  les  entremets  sucrée  :  là,  le  fruit  et 
les  confitures;  dix  lieues  au-delà,  vous  aurez  goûté  le  vin  des  meil- 
leurs crus,  les  mets  les  plus  exquis  de  notre  cuisine  et  1  estime  pro- 
digieuse qu'on  fait  chez  nous  de  vos  livres. 

—  ("/est  un  dîner  en  poste  que  vous  m'offre/,  dit  Halzac  en  souriant 
d'un  air  agréable,  et  je  serai  heureux  si  je  ne  chevauche  pas  une 
demi-journée  avant  de  gagner  le  rôti;  mais  pour  la  singularité  delà 
chose,  j'accepte  votre  invitation,  quoique  j'aie  refusé  relies  des  pins 
grands  seigneurs,  même  des  ministres  et  des  cardinaux  :  vous  vou- 
drez bien  apprendre  cela  aux  hôtes  que  j'aurai. 

—  .le  leur  ferai  savoir  cette  honnête  parole,  reprit  Iloisrobert  I 
force  salutations;  préparez-vous  donc,  monseigneur,  à  venir  bientôt 
dire  votre  hcnnl'n  Ut  à  t'arpenlras  et  vos  OTOCa  à  Amiens  ,  \ille  natale 
du  fameux  M.  Voiture. 

—  Amiens!  Voiture!  sYei  ia  BakaC  étourdi  de  CM  deux  noms  qui 
le  firent  repentir  de  s.i  promesse  imprudente;  quel  est  ce  M.  Voi- 
ture? quelque  marchand  de  \iiis.  j'imaginai  Assurément,  je  n'irai 
point  à  Amiens,  et  plutôt  que  d'y  aller,  je  boirai  de  l'eau  jusqu'à  la 
mort. 

—  Nous  boire/  le  |  llice  jusqu'à  la  lie,  repli. pia  BautTU  indign- 
i 1  ne  allusion  à  l'étal  bien  (  onnn  da  père  de  Voiture. 

M  ùa  Boisrobert  l'étaii  retiré  arec  n  suite  de  baillis,  pour  (  ha» 
i  de  costume,  et  il  ne  m  lit  guère  attendre,  pour  reparaître  dé- 
guisé en  ipadassin  du  bel  air,  le  visa  e  ten  ible  et  menai  ant .  ai 

deux  ou  Iroil  '  M  au  icea  < 1 1 1 i  le  divisaient  comme  un  damier,  la  BOUS* 

tache  longue  et  pendante,  la  chevelure  éparsc  nu  les  épaules;  il 

portait  une  Itauie  fraise,  un  grand  chapeau  à  plumes  noires, 

I  "ttes  en  cuir  de  buffle  à  Cûl  éfiséj  une  Culotte  ample  de  vélo 


REVUE   DE   PARIS.  45 

violet  râpé  et  taché,  un  pourpoint  de  peau  enjolivé  de  taillades  mon- 
trant la  chemise,  une  casaque  à  manches  en  laine  brune;  mais  la 
partie  la  plus  caractéristique  de  ce  nouveau  costume  était  une  lourde 
épée  qui  traînait  à  six  pieds  derrière  lui;  les  valets  étaient  vêtus  à 
peu  près  de  la  même  manière;  mais  aucun  n'avait  son  assurance 
martiale  et  sa  tournure  formidable.  Le  cardinal  de  Richelieu,  qui 
regardait  cette  comédie  à  travers  un  rideau,  crut  voir  sortir  de  la 
tombe  François  de  Rosmadec,  comte  des  Chapelles,  qui  servait  de 
second  à  Bouteville  dans  tous  ses  duels  et  qui  avait  eu  la  tête  tran- 
chée avec  lui  en  place  de  (irève. 

—  Messeigneurs  les  libellâtes  de  Hollande!  annonça  l'huissier  cit 
les  introduisant  dans  la  salle  au  milieu  du  cliquetis  des  épées  sonn 
sur  le  plancher. 

—  Ah!  monsieur,  dit  Balzac  en  se  penchant  vers  Bautru,  ne  me 
livrez  pas  à  la  merci  de  ces  gens-là  qui  ont  pour  plume  une  lame 
affilée. 

—  N'ayez  aucune  appréhension,  monseigneur,  reprit  Bautru,  ils 
ne  tremperont  pas  cette  plume  dans  votre  sang  pour  écrire  vos  faits 
et  gestes. 

—  Monseigneur,  dit  Boisrobert  en  s'appuyant  sur  la  poignée  de 

nous  sommes  envoyés  par  nos  confrères  de  Bruxelles  et 
d'Amsterdam  pour  vous  exprimer  notre  admiration  touchant  votre 
beau  traité  dû-Prime,  qui  ne  le  cède  pas  à  celui  de  Machiavel,  m  pour 

vos  lettres  qui  surpassent  hardiment  celles  de  Pline  le  jeune  et  de 
Cicéron.Gette  admiration  est  telle  que  nous  avons  juré  entre  nous  de 
poursuivre  par  le  fer  et  la  plume  quiconque  oserait  s'alta  [uer  à  votre 
>t\  le  el  reprendre  un  seul  mot  dans  VOS  livres. 

—  C'est  trop  d'honnêteté,  messieurs,  répondit  Balzac  charmé 
d'une  pareille  déférence  qui  rehaussai!  em        -  m  mérite  à  sespro- 

-  reux  ;  je  m'estime  heureux  d'avoir  trouvé  devant  la  -<'•- 

vérité  de  ros  seigneuries  qui  n'épargnent  pas  les  têtes  couronné* 

—  Il  est  vrai  que  nous  disons  de  i  udes  vérités  à  M.  le  cardinal  el 
que  nous  cherchons  noise  bui  puissans  de  la  terre;  mais  Vi.ii>, 
mon  sieur  de  Balzac,  vousétesà<  tnt  pique-,  an-dessus  desroiset  des 
p  ri  uer-,  par  la  gloire  de  vos  œuvres,  el  nous  rous  considérons  i  on 
une  personne 

—  Messieurs,  je  vous  remercie  de  cette  considi 
Balzac,  dont  la  vanité  s'enflait  de  plus  en  plus 

—  Oui ,  monsieur  de  Balzac,  continua  Boisrobert 


'jli  REVCE    DE    PARIS. 

moustache ,  nous  avons  déclaré  une  guerre  à  mort  à  vos  adver- 
saires  

—  Eh  !  messieurs ,  il  faut  bien  que  tout  le  monde  vive;  je  vous  de- 
mande le  pardon  de  ces  insensés  qui  ne  savent  ce  qu'ils  font. 

—  Cet  oubli  des  injures  témoigne  de  votre  grandeur  d'ame,  et  je 
vous  loue  de  pardonner  ainsi  à  vos  ennemis;  mais  souffrez  que 
nous  en  purgions  le  monde,  comme  fit  Hercule  dans  ses  mémorables 
travaux  contre  l'hydre  de  Lerne,  le  lion  de  Némée  et  autres  bétes 
féroces. 

—  Je  consens  que  vous  les  frappiez  à  coups  de  plume,  mais  je 
vous  prie  de  les  laisser  vivre  de  même  que  les  rats,  les  puces  et  tels 
animaux  malfaisans. 

—  Nos  confrèies  de  Hollande  nous  ont  chargés  d'appeler  en  duel 
les  mécrôaas  qui  s'avisent  de  critiquer  vos  ouvrages, 

—  Vous  auriez  encore  une  grosse  besogne,  monsieur,  ei  il  PBSM 
faudrait  d'abord  lancer  un  défi  contre  l'Académie  en  corps. 

—  C'est  notre  intention,  et  nous  couperons  les  oreilles  an x  acadé- 
miciens qui  relii-.ii  ont  de  se  battre;  je  vous  prometl  I  M  01 1  illcs-la 
pour  en  l'aire  un  collier  qui  I  audi  a  celui  de  l'ordl  B  du  roi.  En  Outre, 
j'ai  dressé  plusieurs  cartels  que  je  ferai  porter  à  \os  en\ieii\,   au\ 

écrivains  qui  se  sont  raillés  de  vous  dans  la  querelle  «les  FeuiDans, 
au  frère  \ndré,  au  père  Goulu,  au  sieur  de  Javerxac... 

—  Ce  dernier  seul  vous  répondrait,  mais  les  autres  sont  [\cn> 
•  l'église,  et  vous  excommunieront,  ta  lieu  de  vois  rendre  raison. 
Croyez-moi ,  monsieur,  ne  \oiis  exposes  point  au\  rigueurs  de  l'edit 

contre  les  duels,  et  serves-moi  de  votre  plume  aussi  gaillardement 
que  de  votre  épée. 

—  Quand  nous  aurons  fait  main  basse  sur  tous  roa  Aiistarques 

en  fiance,  nous  irons  en  Allemagne  châtier  l'insolence  d'un  certain 
Heinsius,  <pii  proclame  que  \  oit ure  VOUS  I  ravi  VOS  plus  veftS  lau- 
riers, et  que  VOS  lettres  auprès  des  siennes  sont  semblables  au  fu- 
mier à  i  ôle  des  Hem 

—  Voilà  un  impertinent  maraud,  s'écria  Ital/ac  rouge  ^\^ 

i  \ous  le  rencontre!  par  hasard ,  faites-le  dégainer,  à  moins  qu'il  ne 
rôti  acte  ses  calomnies. 

—  En  attendant,  accepte/  cette  offrande  que   je  VOUS  pi- sente  au 

nom  de  tous  mes  confrères,  di(  Boisroberl  en  tirant  de  ss  poche  une 
imite  de  plomb. 

—  Oii'est-ce.  mon  ami?  Du   taba<  !  dtS  OOnfiturCOl  des  <\\,\:< 

peut-être  ki  brc\ei  île  quoique  ardre  de  chevalet  m  .' 


BETTE   DU    PARIS.  ,7 

—  Ce  sont  les  cendres  d'un  de  vos  plus  mortels  ennemis,  que 
nous  avons  tué  pour  vous  venger  du  tort  qu'il  vous  a  fait  en  Hol- 
lande. 

Balzac  reçut  d'une  main  tremblante  ce  singulier  présent,  et  atta- 
cha ses  yeux  sur  la  boite  sans  oser  l'ouvrir,  pendant  que  Boi>robert 
s'empressa  de  disparaître  avec  son  cortège  pour  subir  une  nouvelle 
transformation,  à  laquelle  se  prêtait  son  excellent  masque  de  comé- 
dien. Balzac  regardait  toujours  le  vase  de  plomb  qui  devait  contenir 
les  cendres  d'un  homme,  et  il  éprouvait  une  secrète  joie  de  posséder 
ce  monument  terrible  d'une  vengeance  qu'il  n'avait  pas  sollicitée  et 
dont  il  ignorait  l'objet;  enfin,  la  curiosité  fut  plus  forte  que  la  ré;  u- 

tnce  qui  l'empochait  d'examiner  le  contenu  de  celte  boite  m\  - 
rieuse,  et  il  la  dévissa  lcntom  nt  avec  une  sorte  de  majesté  accom- 
modée à  la  circonstance  La  boite  ouverte,  il  y  vil  des  cendres  qui 
provenaient  de  papier  brûlé  plutôt  que  d'un  corps  humain,  et  un 
manuscrit,  dont  il  ne  lut  (pie  le  titre,  avec  autant  de  surprise  que 
d'indignation,  constatait  que  ce  mortel  ennemi  qu'on  lui  avait  Ih 
en  cendres  n'était  autre  qu'un  de  ses  ouvrages.  Ce  titr  ait  seu- 

lement :  !'        -    il/ut  de  ta  condamnait  m  du  l\  re  '<  tilulê  le  Prince, 
teur  de  Balzac,  lequel  fut  in  hic  publiquement  à  Bru  elles, 
tence  d  ;  marquis  d'Ail  mu,  comme  rempli  de  ma  tmes  /< 
toiret  à  Chômeur  i  />  de  l 

vrage  <i  digne  du  feu. 

i-verbal  concernait  on  fait  récent  dont  Bal/.i         il  en 
a\K  et  qu'il  s'était  bien  gardé  de  publier  à  eau 

i  Datten  i  et  auto  da-fé  littéraire,  accompagna 

vingt  mille  spectateurs.  Balzac  remit  le  manuscrit  dans  la         e,  et 
ne  se  vanta  pas  de  ce  qu  il  avait  lu;  il  s'imagina  que  les  libellâtes  de 
Hollande  avaient  voulu  recueillir  les  cendres  de  son  Prim    . 
anti         oo  ramassait  j  tiques  :  mais 

lorsqu'il  ouvrait  la  1  pour  demander  font  basl'expl  i  de 

la  métamorphose  opérée  dans  le  contenu  de  la  boite,  il  oe  trouva 
plus  ses  prétendus  champions  de  plume  et  d'épée,  qn    B     rob 
t  emmenés  avec  lut;  il  s'empressa  de  cacher  dans  sa  \     he  le 
[ulier  hommage  qui  lui  venait  de  Hollande,  et  il  affecta  de  parai* 
t  satisfait ,  quoique  son  embarras  fol  aussi  \  isible  que  sa  rou- 
ir; il  commençait  à  entendre  gémir  ses  entrailles  qui  ne  pou» 
eoi  se  repaître  des  mêmes  aliment  que  m  vanité  d'auteur. 

—  Mon  ami,   dit-il  à  Bautru  ,  je  ne  ->ai>  si  ci  Cjoi  m'i 

donné  de  rappétit,  ma»  ]••  me  mettrais  à  table  * 


'(S  REVUE    DE    PARIS. 

—  Ne  parlez  pas  de  cela,  reprit  Bautru  ;  les  génies  ne  boivent  ni 
ne  mangent,  et  vous  seriez  ravalé  au  niveau  de  Boisrobert,  si  l'on 
VOUS  voyait  la  bouche  pleine. 

Balzac  ne  se  fût  pas  rendu  aisément  à  celte  considération  de  jeûne 
perpétuel,  si  Boisrobert  n'avait  repara  avec  sa  troupe,  tous  habillés 
en  bourgeois  de  l'.nis.  avec  des  étoffes  de  laine  brune,  des  bas 
de  couleur,  et  un  petit  chapeau  Bans  plante*;  la  simplicité  de  leur 
costume  dénué  de  galons,  de  rubans  et  de  taillades,  annonçait  la 
profession  de  marchands,  bien  qu'ils  ne  portassent  aucune  marchan- 
dise de  leur  commerce. 

Boisrobert  s'était  affublé  d'une  perruque  rousse  et  avait  donné  I 
son  \  isage  l'expression  niaise  de  celui  dn  libraii  e  I  oui  bé .  qui  tenait 
alors  sa  boutique  dans  la  galerie  des  Merciers, au  Palais,  et  qui  édi- 
tait la  plupart  des  grands  ouvrages  qu'on  imprimait  à  Paria.  I  arbé 
était  devenu,  par  l'entremise  de  Costar,  L'éditeur  qui  ne 

l'avait  jamais  \u  et  qui  ne  le  connaissait  que  par  s  i  coi  respondaii 
et  son  .i  gent.  Courbé  passait  généralement  pour  le  plus  généreux 
et  le  plus  honnête  «les  libraires;  aussi  s'attendait  on  à  sa  ruine  pro- 
chaine, que  devaient  accélérer  les  sacrifices  qu'il  avait   faits  afin 
d'enlever  l'exploitation  des  éi  rits  de  Balzac  aux  libraires  Toussaint- 
Dabra] ,  Rocollet  et  Camusat.  Coui  bé  aimait  son  état  avec  passion, 
et  il  ne  croyait  jamais  trop  payer  la  gloire  de  faire  figurer  au  rroa 
tispice  des  éditions  son  enseigne  héréditaire,  représentant  \m  pal- 
mier entre  quatre  petits  génies,  ai  w:  Curvaia  rena 
par  allusion  au  nom  de  Courbe;   lUutru  avait  tiré  de  08  nom-la  un 
autre  jeu  de  mots,  en  disant  que  Balzac  choisit  expies  le  libraire 
Courbé  pour  n'être  pas  accusé  de  l'avoir  rail  fléchir  sous  le  poids  d 
chefs-d'œuvre  qu'on  \an:e  et  qu'on  ne  rend  n  ls. 

—  Messieurs  les  libraires  de  la  galerie  du  Palais  1  cria  l'huisaiei 

qui  leur  montra  l'.al/.ac  immobile  de  stupéfaction. 

—  M.  de  Balzac,  permettez-moi  de  baiser  le  bout  d< 

qui  ont  conduit  la  plume  à  laquelle  nous  devons  tant  de  belles 
choses,  dit  Boisrobert  en  l'emparant  de  la  main  droite  de  Balsa 

et   «n   la   -errant   i\.u  s   !   j   siennes   an    point  de  le   faire  crier;  i pi • 

je  voudrais  essuyer  avec  mes  lèvres  une  tache  de  e.  ne  ancre  di- 
rine  qui  sert  à  tracer  ce  galant  style  plus  dur  que  le  brome  et  le 
gi  anitl 

—  Holà!  monsieur,  voua  me  brises  la  main!  s'écria  Balzac,  ton- 

Ché  jusqu'aux  larmes  de  cette  ovation  que  lui  faisaient  les  librai- 
res. J'.d  besoin  de  cite  m  un  jour  achever  mes  plus  parfaits  ou- 


REVUE   DE   PARIS.  49 

vrages,  le  Ministre  d'état,  mes  Entretiens,  le  Sacrale  chrétien,  et 
quantité  de  lettres  nouvelles. 

—  Monsieur  de  Balzac,  je  vous  supplie  de  me  vendre  pour  dix 
années  le  privilège  de  ces  œuvres  qu'on  brûle  déjà  de  voir  éclore;  ce 
privilège  me  sera  de  meilleur  rapport  que  soixante  arpens  de  vigne 
bourguignonne;  moyennant  ce  privilège,  j'élèverai  mesenfans,  je 
marierai  ma  fille,  je  ferai  repeindre  mon  enseigne,  j'agrandirai  ma 
boutique,  et  j'achèterai  des  dentelles  pour  M"'  Courbé. 

—  Nous  verrons  auparavant  la  couleur  de  vos  écus,  monsieur 
Courbé,  reprit  Balzac,  qui  prit  l'air  et  le  ton  protecteurs.  Je  ne  refuse 
pas  de  contribuer  à  votre  fortune,  mais  je  serais  content  de  toucher 
au  préalable  une  somme  de  six  à  dix  mille  livres,  sur  notre  marché. 

— Oue  vous  êtes  noble  et  magnanime!  Vous  voulez  bien  vous  conten- 
ter de  six  mille  livres,  quand  je  venais  vous  en  offrir  vingt-cinq  mille  ! 

—  Vingt-cinq  mille!  répéta  Balzac  interdit.  Il  se  fait  donc  une  fu- 
rieuse vente  de  mes  ouvrages? 

—  ("esta  n'y  pas  croire,  monsieur!  répliqua  Boisrobert  qui  sin- 
it  les  mines  et  les  intonations  de  Courbé,  avec  si  grande  vérité, 

que  Richelieu  se  pâmait  de  rire  derrière  le  rideau.  Il  n'y  a  pas  jus- 
qu'aux petits  enfans  qui  ne  préfèrent  vos  livres  aux  dragées  et  aux 
oublies. 

—  Vraiment,  j'en  mus  satisfait  pour  vous,  mon  cher  Courbé,  dit 
Balzac  qui  exultait  d'orgueil.  Combien  donc  vendez-vous  d'exem- 
plaires ! 

—  Tant,  (pie  je  ne  les  compte  plus;  voici  la  vingtième  édition  que 
je  rou*  Bppoi  te  dans  ce  coffre,  et  elle  ne  peut  manquer  d'être  épui- 

avant  mon  retour. 

—  Vingt  éditions,  monsieur  Courbé I  Cela  fait  bien  de  l'argent. 
Vingt  éditions!  SaYez-vous  si  Virgile  a  vu  imprimer  \ingt  fois  son 
Èoéidi 

—  Assurément  son,  répondit  Boisrobert  qui  se  fit  violence  pour 

OC  DUS  rire  tOUt  haut  de  cette  igttOl  auee.  Bientdl    vos    li\  i  ont 

répandus  en  plus  grand  nombre  que  la  Bible  et  1  Evangile;  on  met 
un  ri  prodigieui  empressement  à  les  relire,  que  dans  chaque  maison 
us  se  trouvent  aux  mains  de  quelqu'un  à  toute  heure  dn  jour  et  de 
la  nuit.  Je  sais  des  pei  sonnes  qui  en  sont  amoureuses ,  de  telle  sorte 
qu'elles  ne  se  lassent  pas  de  les  admirer  et  de  les  retenir  par  cœur. 
On  les  rsV  lie  au  assemblées ,  ans  promenades,  aux  soupers;  on  les 
mettra  bientôt  en  musique  et  en  peinture;  on  les  gravi  ra  sur  des  ta- 
bles da  ii. i  in ,  au  milieu  des<  arrefbursj  on  en  tapissera  les  rueuN  ia 
roua  mv.   a  4 


S  i  BEVUE   DE    l'ARls. 

on  les  imprimera  sur  satin  pour  en  faire  des  robes  et  des  justau- 
corps; on  les  écrira  sur  les  feuilles  des  arbres,  comme  les  oracles  de 
la  sibylle;  on  les  Apprendra  par  cœur  aux  enfin» ,  avant  la  pateno- 
tre;  on  les  chantera  au  lieu  de  l'évangile  du  jour,  dam  Itfl  «  ;;lises... 

—  .Monsieur,  monsieur,  interrompit  Ual/.ac  enivré  d'éloges  comme 
un  perroquet  gorgé  dt  \in  Muré,  ne  dites  pas  cela  :  <>n  penserait 
que  je  songe  à  détrôner  Nôtre-Seigneur  Jeans  Christ,  tandis  que  je 
n'en  eus  jamais  la  pensée  impie! 

—  Enfin,  monsieur,  reprit  Hoisrobert ,  VOUS  êtes  à  moi  désormais, 
nonobstant  1rs  envieux.  Je  vous  imprimerai,  je  VOUI  brocherai,  je 
vous  relierai,  je  vous  dorerai,  comme  bon  me  semblera»  I  ad  BSJ 
l'arrêt  de  moi  t  de  tous  les  libraires  qui  ne  .sont  pas  mes  asso<  i<  s  et 
c]ui  n'ont ,  pour  vil  re  ,  que  des  livres  d'académii  il  n  à  \  en  Ire  au  ra- 
bais. Avant  un  mois,  vous  motcs  que  u  bonhomme  Rocoiel  t\ 
|)cndu  à  la  poutre  de  sa  boatiqne,  que  le  petit  Gamnsal  s'est  do 
sous  le  pom  Notre-Dame,  et  queToussaint-Dubrajineurtde  faim,  en 
attendant  «pic  Ri.  Voiture  ail  recueilli  ses  oeuvres,  < i< >m  chaque  ligne 
de  prose  lui  mule  pins  d'effort  et  de  travail  que  si  c'était  un  volume 
entier;  en  outre  .  je  VOUS  annoncerai  que  vos  ouvragl  s  sont  U  aduits 

en  sept  cent  qnatre— vingt«dix-sept  langues  1 1  autant  ds  patois. 

—  Sept  cent  quatre-vingt-dix-sept  langut  ris  Balzac  émer- 

\  cillé.  Bfl  a-t-on  fait  le  comp!cc\a<  1 1 

—  Il  d'obi  pas  encore  au  complet ,  monseigneur,  car  il  j  h  une  infi- 
nité d'Iles  désertes  où  l'on  trouverait  encore  dei  traductions  «le  vos 

•  l  lits,  faites  dans  1  idiome  du  pays.  M.iis  vous  l'aves  en  tendu,  reprit- 
il  eo.SO tournant  VOn  s.i  suite,  nous  aurons  seuls,  messieurs  Ie6 
libraires  du  Palais ,  le  droit  de  vendre  les  cheis-d'œavre  ds  M.  de 

lî.d/.ae  ,  et  je  prOB  lr.ii  des  ,i  mais  la  (piaille  de  son  libraire  ordina 

—  N'oublies  pas  mes  si\  mille  livres,  mon  bon  monsieur  t.ourbe, 
repartit  Balzac  à  qui  la  faim  arracha  un  bâillement  mal  dissimulé. 

Mais  ce  D'est  que  six  mille  livres,  et  si  \oiis  y  pouviez  joindre  dix 
mille  autres,  cela  m  aiderait  à  faire  placei  dt  s  (  anons  sur  les  tours 
de  ma  maison  de  BalzSI  . 

—  I.n  \  ouïe/.- \  ou  s  vingt  millo,  1  renie  mille,  cent  mille  .'vous  n'avez 

qu'à  dirai  On  ne  saurait  trop  payer  li  s  bettes  <  hem  t*  I  afin,  mon» 
leigneac .  la  compagnie  des  libnàrns  du  Palais,  désirant  vous  offrir 

un  don  qui  \«uis  lut  a;;rcahle.  ma  |  liai  ;;e  de  VOUS  présenter  le  plus 

carions  de  vos  onrragoai  lavoii  i<ms  les  . .  nt«>  qui  ont  été  imprimés 
à  leur  louange  dans  l'JEaropet,  en  voua  promettant  ceux  qu'on  a  vu 

paraître  dans  les  mus  Bittes  pat  lies  du  monde. 


REVUE    DE    PARIS.  51 

Boisrobert  remit  dans  les  mains  de  Balzac,  qui  s'en  saisit  avec 
empressement,  une  boite  de  bois  ou  layette,  fermée  de  lacs  de  soie 
et  cachetée,  et  aussitôt  il  salua  jusqu'à  terre  ,  ainsi  que  sa  bande, 
laquelle  sortit  avec  lui  pour  prendre  de  nouveaux  rôles  ;  mais  Balzac 
était  trop  occupé  à  ouvrir  la  layette ,  pour  s'apercevoir  de  la  retraite 
des  libraires  du  Palais,  et  sa  main  tremblait  d'émotion  en  rompant 
les  cachets  qu'on  avait  multipliés,  afin  de  lui  donner  tout  le  temps 
nécessaire  aux  plus  agréables  pressentimens;  enfin,  il  brisa  le  der- 
nier sceau  de  ce  coffre  mystérieux  ,  et  l'ouvrit  avec  autant  de  fierté 
que  s'il  avait  dû  y  rencontrer  les  preuves  de  noblesse  de  son  qua- 
rantième aïeul;  mais  il  resta  pétrifié  et  rougit  de  colère,  autant  que 
de  surprise,  dès  qu'il  aperçut  une  collection  de  petits  volumes  in- 
octavo  reliés  en  maroquin  rouge,  portant  les  attributs  de  la  folie  et 
de  la  satire,  gravés  en  or  sur  le  <los  et  la  couverture.  Un  nuage  lui 
passa  devant  les  yeux  avant  qu'il  eût  pu  déchiffrer  les  titres  de  ces 
différens  ouvrages  qui  concernaient  tous  la  querelle  de  Balzac  avec 
le  père  Goulu  et  les  Feuillans.  Balzac  les  avait  lus  naguère,  lors  de 
leur  publication  ,  dans  le  feu  de  cette  terrible  guerre  déplume,  mais 
il  ne  les  avait  jamais  vus  réunis  en  faisceau,  comme  pour  accabler  sa 
gloire,  et  il  s'était  flatté  que  pas  un  n'arriverait  à  la  postérité;  il 
contempla  donc  d'un  regard  morne  et  furieux,  ces  critiques  amères 
et  sanglantes  qui  n'avaient  j  >é  de  pleuvoir  sur  lui  pendant  plus 

de  deux  ans  :  Lettre  de  Phi,llarquc  à  Anstc,  oit  il  eu  traité  de  tétoqnenee 
française;  AdhaH  s  ii  Paterne*  pour  la  défense  de  Phnllarque  ;  Lettres  de 
Polijdecque  sur  l,  s  lettre*  du  nenrde  Halzac;  Tomheaude  l'orateur  chré- 
tien; Conf  renée  académique  sur  le  différend  de  \  et  de  Pli  /tur- 
que ,  etc.  Jamais  la  célèbre  puce  de  M  l'esroches  n'avait  inspiré  pfcu 
devers,  que  Nareit  t  on  Babac  de  lignes  de  prose  dans  ce  grand 
différend  littéraire,  dont  le  sujet  était  plus  mince  que  celui  de  la  Ba- 
il arhomyomachic. 

Si  ta  Libraire*  -lu  Palais  eussent  été  encore  pré^-ns,  le  sieur  de 
Balzac  leur  aurait  j>'té  à  la  tête  le>  pu  5  ennemis  . 

en  les  UN  iiant  à  repi  endre  leur  don  insultant  :  mais  il  craignit  que  les 

titans  ne  -'■  pu tageaeeent  le>  opuacafes  du  rrèi    André,  du  i  • 

'du,  de  J.i-  \    iii\,  de    Mus.e   .    s'il   ne   le-,   acceptait    pas 

ime  d'agréables  et  pompe  i\  panégyri  pi  •>  :  d'nilleuni ,  il  «  lien  lia 

eue  s  persuader  qae  le*  librairei  n'avaient  pas  en  l'intention  de 

jouer  de  lui ,  et  que  le  hasard  >•  ul  était  l'auteur  de  ce  quiproquo 
iblc  par  le  lit  de  la  substitution  d'un  objet  .1  an  anu 

il  alla  jusqu'à  pontfir  qu  1  mij  •  ■rtincnl  avait  été  formé  I  Kl 

». 


52  REVl'K    M   PARIS. 

prièro  d'un  de  ses  rivaux  de  renommée,  et  que  Voiture,  si  c'était  à 
lui  qu'on  devait  adresser  cette  bibliothèque  anti-balzacienne,  rece- 
vrait peut-être  à  la  place  la  collection  également  nombreuse  des  écrits 
composés  en  l'honneur  de  Narcisse.  Cette  pensée  I  onsola  Balzac,  qui 
referma  le  coffre  et  pria  Hautru  de  le  mettre  en  lieu  de  sûreté  jus- 
qu'à ce  qu'on  pût  le  déposer  dans  les  archives  du  château  de  Balzac, 
comme  un  monument  de  la  reconnaissance  et  de  l'admiration  des 
libraires  du  Palais. 

—  Eh  !  monsieur,  ne  dinera-t-on  pas  aujourd'hui!  demanda  Balzac 
dont  les  entrailles  vides  poussaient  «le  sourds  gémissemeas. 

—  Monseigneur,  <>n  a  retardé  lf  dîner  pour  (pu1  vous  ayez  le  loisir 
de  donner  audience  aux  gens  qui  vous  veulent  roir,  répondit  Hautru, 
car  ces  gens-là  viennent  de  tous  les  points  de  la  France  et  même  de 
l'étranger  :  ils  sont  fort  affamés  de  votre  vue,  et  je  les  Crois  «  .i|  i- 
bles  de  mourir  d'impatien  e  B  ils  tardaient  d'être  admis  devant  TOtre 
;;énic;  ne  leur  refusez  pas  le  pain  et  le  sel  de  votre  parole. 

—  faites  seulement  qu'ils  se  hâtent .  monsû  nr,  Binon  je  me  - 
défaillir,  faute  de  nourriture.  Je  n'ai  pris  que  «le  l'air,  depuis  hier 
midi ,  et  je  vous  jure  que  ce  régime  ae  confient  guère  à  un  amoureui 
qui  en  est  encore  à  se  faire  COnnalti  e. 

—  La  patience  est  la  vertu  des  grandes  aines,  monseigneui 
dans  six  ou  sept  petites  heures  qui  seront  bientôt  écoulées... 

—  Six  ou  sept  heures  !  s'écria  Balzac  découragé  qui  manifesta  son 
angoisse  par  un  triple  bâillement,  .le  suis  un  homme  mort. 

— La  louange  a'est  pas  une  viande  creuse  et  malsaine,  monseigneur; 

on  vous  en  donnera  plus  que  nous  n'en  pourrez  digérei  '■ 

—  Six  ou  sej.t  heures  !  répétait  Balzac  ai  ec  abattement.  Ah  !  moa- 
Bieur,  c'eut  pour  m'asaaasinei  I  de  grâce  .  ai  1 1  que  je  mai 

au  moins  un  potage  ! 

—  .le  vais  m'efl'oner  de  vous  contenter,  monseignenr,  mais  pi  ri- 
dant qu'on  dressera  le  couvert,  continuez  la  réception  des  amba-- 

-, Meurs. 

—  Volontiers .  quoique  je  n'aie  plus  uses  de  satire  pour  leur  i 
pondre.  Mais  comment  a-f-on  appris  ma  venue  ici? 

—  M  \nhéniee  a  dépéché  des  courriers  dans  l  is  quatre  parties 
du  monde,  et  ils  ont  fait  si  bonne  diligence,  que  le  sultan  d    P 

et  le  Prêtre-Jean  de  Tartarie  doivent  être  atw  tis .  dans  l'instant  oè 
je  parle.  le  m  me  rappelle  pas  néanmoins  que  roui  i  konoi 

de  quelqu'une  de  ros  lettn 

—  Je  ne  connais  ] 


REVUE   DE   PARIS.  53 

seuls  que  j'aie  oubliés  dans  l'envoi  de  mon  Prince  ;  mais  je  réparerai 
cet  oubli  en  leur  transmettant  un  exemplaire  evdono  auctoris.  Mon- 
sieur, dites  qu'on  mette  le  couvert ,  je  vous  supplie. 

—  Les  envoyés  des  très  illustres  et  très  magnifiques  académies 
d'Italie!  cria  l'huissier,  en  levant  mal  à  propos  le  rideau  de  la  porte, 
derrière  lequel  le  cardinal  de  Richelieu  se  réjouissait  de  la  nouvelle 
mascarade  de  Boisrobert. 

—  Dieu  te  bénisse,  maladroit  I  dit  vivement  de  sa  voix  éclatante 
le  cardinal,  qui  referma  la  portière  avant  que  Balzac  eût  proOté  de 
la  faute  de  l'huissier  et  apcrru  ce  qui  ce  passait  dans  les  coulisses 
du  théâtre.  Les  académies  sont  encore  en  route. 

—  Lorsqu'elles  arriveront ,  je  n'aurai  plus  la  force  de  leur  parler  1 
reprit  tristement  Balzac;  sauvez-moi,  hélas  !  en  m'annonçant  que  la 
table  est  servit'  ! 

—  Courage,  monseigneur!  dit  Bautru  qui  revenait  de  prendre 
des  nouvelles  du  dîner,  la  broche  tourne  et  le  vin  est  tiré!  Mais  voyons 
d'abord  ce  que  souhaitent  de  vous  les  Académies  d'Italie. 

—  Je  pensais  qu'il  n'y  avait  au  monde  qu'une  Académie,  celle  qui 
fut  créée  par  le  cardinal  de  Richelieu,  il  y  a  deux  ans  à  peine.  Cepen- 
dant il  semblerait  que  l'Italie  possède  plusieurs  A<  adémies? 

—  Quarante  environ,  monseigneur,  mais  aucune  n'a  le  droit  de 
se  comparer  à  la  française,  qui  seule  vous  possède  en  son  giron. 

—  Vraiment!  dit  Balzac  qui  réfléchit  pour  la  première  fois  à  la 
distinction  que  c'était  pour  un  littérateur  de  faire  partie  de  cette  Aca- 
démie. Cesl  grand  dommage  toutefois  que  le  sieur  Voilure  ait  été 
élu  académicien  !  ajouta-t-il  avec  un  soupir  de  regret. 

PAU!  L.  Jacob,  bibliophile. 
{La  suite  au  prochain  numéro.) 


Critique  fitterairr. 


lea  cornelia, 

PAR    MAliAMi:    IHi    MARIE. 

On  a  prononcé,  à  propos  de  ce  livre,  le  mot  de  réaction ,  et  nous  avouons 
hamblemeot  ne  pas  avoir  parfaitement  comprii  le  sens  qu'on  y  attache,  .s'il 
s'agit  ici  d'une  réaction  contre  le  roman  vulgairement  appelé  roman  I  émo- 
tions, c'est-à-dire  contre  le  roman  bounooflé,  plein  d'incidens  plus  ou 
moins  faux ,  plus  ou  moins  absurdes ,  vide  de  MU  et  d'étude  ,  -.111-  rérité, 
MM  couleur,  MUM  alitai  '\  .nions  ,  nous  remarquerons  que  l\ruvre  I  été  tentée 
déjà,  et  victorieusement ,  par  l'auteur  de  Jacques.  Depuis  Imlianti  jusqu'à 

Maupiat ,  George  Sand  n'a  en  effei ,  de  lutter  contre  le  genre  bâtard 

dont  nous  parlons.  L'auteur  de  l.rlin  s'est  proposé  précisément  île  substituer 
la  réalité  humaine  à  la  réalité  hypothétique  ,  si  tant  est  que  ces  deux  mots 
puissent  aller  ensemble  ;  il  a  MMHU  remplace!  le  taux  par  le  \  OBI  ,  soumettre 

I,.  r.ipi  m v  |  la  réflexion ,  tempérer  les  élans  de  l'imagination  par  une  philo- 
sophie consciencieuse,  el  nul  ne  contestera  qu'il  n'y  lit  réussi.  En  ce  sens, 

Lea  Cnniclia  ne  sciait  donc  point  une  chose  neuve. 

Si  Mme  Anna  Marie,  au  contraire  ,  a  voulu  réagir  contre  les  romans  de 
1  ,  1  é  Sand;  si  elle  s'est  propose  le  but  spécial  de  protester  contre  les  ten- 
dam  es  prétendues  Immorales  de  l.rnu,    /<  mi  et  de   Valent inr;  si  ,  épousant 

la  querelle  des  esprits  chatouilleui  pour  qui  les  oeuvres  que  nous  venons  de 

nommer  sont  Irréligieuses,  ■■"   Inna  Marie  a   voulu   ramener  le  roman  a 

l'étude  pure  et  simple  des  lois  chrétiennes,  noua  ne  lui  cacherons  pas  qu'elle 
a  eu  tort.  L'art,  aujourd'hui ,  pas  pi  us  que  la  charte  de  1880,  m  pont  re- 
connaître la  Suprématie  d'un  culte  sur  un  autre.  C'est  de  la  moralité  absolue 
qu'il  doit  l'inquiéter,  non  de  la  moralité  relative.  Les  chicanes  de  mots  ne  le 

irdent  pas.  <  lr,  noi. >  le  répétons .  ce  désir  de  la  moralité  absolue,  1 1 

Sand  l'a  eu  a\ant  personne.  TOUS  les  efforts  BOUT  entrer  dans  la  \oie  0UV6J  le 

par  George  Sand  nous  semblent  donc  dignes  d'encouragemens ,  et  mémo 
d'i  logi  1;  mais  nous  ne  -.unions  leur  attribuer  une  pins  grande  importance 
sans  être  Injuste  envers  l'auteur  de  /ecejMts.  Ls  grande,  Is  réri table  Initia- 
tive, c'est  lui  qui  l'a  prise,  ICuilres  peinent  marcher  glorieusement  sui 

traces,  lui  seul  a  l'honneur  d'avoir  Imprimé  le  mouTement.  -  1  itioa 

une  fois  posée  de  la  sorte,  ouvrons  I    H    msito. 

Lei  Caractères  principaux  de  Ce  roman  se  réduisent  à  deui  ;  encore  celui 

de  Les  Cornelis .  l'héroïne  dn  livre,  absorbe-t*il  presque  tout-à-fail  l'autre 

Lea  Cornelia  est   une  jeune  Bile  d'une  nature  impétueuse  el  ardente.  Rien 

dirigée,  surveillée  avec  prudence  dès  le  jeun         elle  eût  pu  devenir 
créature  SOI  omplie.  slalh<  ment,  née  d'une  union  que  la  loi  et  la  rc- 


REVUE   DE   PARIS.  55 

ligion  réprouvent,  abandonnée,  le  jour  même  de  sa  naissance,  aux  soins 
d'une  étrangère  ,  elle  n'a  reçu  qu'une  éducation  imparfaite;  elle  a  passé  sa 
jeunesse  dans  l'oisiveté  et  l'ignorance,  libre  de  ses  actions  et  de  ses  paroles, 
et  peu  inquiète,  comme  on  le  pense,  d'orner  son  esprit  ou  de  former  sa  rai- 
son. Jusqu'à  quinze  ans  elle  vécut  à  la  campagne  avec  sa  mère  adoptive,  lady 
Bell ,  bonne  vieille  femme  qui  rêvait  mille  plans  d'éducation  pour  Lca,  mais 
qui,  toujours  peu  satisfaite  de  ses  inventions  de  la  veille,  en  remettait  l'exé- 
cution au  lendemain.  Pendant  ce  temps,  Lea  prenait  goût  de  [dus  en  plus  à 
l'inaction  et  à  l'indépendance.  Chaque  jour  qui  s'écoulait  enracinait  davan- 
tage en  elle  le  désir  de  ne  se  plier  à  aucune  contrainte,  à  aucune  loi.  Aussi, 
quand  le  moment  arriva  où  lady  Bell  crut  pouvoir  mettre  sa  méthode  en 
pratique ,  elle  trouva  une  écolière  si  rebelle  qu'elle  dut  renoncer  à  tout 
essai.  Reproches   ou  conseils,  douceur   ou   sévérité,   tout  vint  échouer 
contre  l'obstination  de  la  jeune  fille.  La  vue  seule  d'un  livre  ou  d'une  ai- 
guille lui  soulevait  le  cœur,  et  dès  l'aube  elle  se  hâtait ,  par  une  fuite  à  tra- 
vers champs,  de  se  soustraire  aux  persécutions  moralisantes  de  lady  Bell.  La 
pauvre  lady  mourut  donc  sans  avoir  pu  constater  la  valeur  de  sa  méthode 
par  le  succès,  et  cette  pensée  ne  fut  pas  de  celles  qui  rendirent  sa  mort 
moins  amère.  Lea  Cornelia,  deux  fois  orpheline,  se  trouvait  ainsi  à  quinze 
ans  livrée  à  elle-même,  lorsque  Mlle  d'Auherville,  jeune  femme  d'un  remar- 
quable talent  pour  la  peinture,  et  voisine  de  campagne  de  lady  Bell,  résolut 
de  donner  asile  à  Lea. 

.Mais  la  maison  d'un  artiste,  on  le  pense  bien,  n'était  point  pour  offrira 
Lea  t  les  leçons  qui  lui  auraient  été  nécessaires.  Une  fois  in- 

stallée clie/.  M1  c  d'Auberville  ,  la  liberté  exil  i.t  elle  vit  que  chacun 

jouissait  ne  lit  (pu-  la  confirmer  davantage  di  -  et  l'y  retenir.  Son 

ame  commençant  à  s'ouvrir  alors  à  des  émotions  qu'elle  n'avait  [lis  connues 
,  au  lieu  de  chercher  à  1rs  combattre,  elle  s'y  livra  avec  tonte  l'ar- 
deur d'un  aveugle  qui  hâterait  le  passa  bord  d'un  abîme,  ignorant  le  dan- 
ger. Tout  ne  concourait- il  i  perte  !  I  raetterie  de  tP*  d'Auher- 
ville ,  son  indifférence  pour  du  inonde,  Baconduite  légère el 
insouciance  de  l'opinion  n'autorisaicnl-ell  |  pal  l.e.i  à  faire  de  même,  à  ne 
point  l'inquiéter  de  la  conséquence  <'>■  -,  a  inivre  librement  la  i 
facile  du  plaisir?  Ainsi  lit-elle.  Quand  l'amour  vint  se  révéler  s  elle  comme 
en  un  i  - ' .  .  i.  aelei  epeusss  point;  elle  le  reçut  dans  son  cœur  ainsi  qu'un 
ho'                     chéri  ;  elle  se  livra  à  lui  suis  i  énerve.  San.-  armes  centre  lui , 

n,  elle  vil  dans  l'amour  le  bot  unique  de  la 

:  aile  L  r.  garda  comme  la  loi  rapréme.  Ennuyée  el  lasse  de  son  oisiveté 

habUu<  ment  affligée  de  n'avoir  pas  un  fonds  de  croyances  ou  de 

"ir  qui  [n'it  lui  rendre  les  heures  moins  lourdes  et  moins  ICUtCS  ,  ell 
félicita  <le  trouver  dans  l'smtnr  un  aliment  pour  chacun  (h 
qui  la  :  m.  L'amour,  n'est-ce  pas  la  foi  '  n'eeUce  pas  l.i  icience 

pli.  '-ee  pas  mieux  que  la  foi  et  (pie  II  -  !      {  le  crut.  All-1. 

qu'elle  eut  aperçu  le  prince  Albert  de  Castellanuro»  une  révolution  soudaine 
se  ht  en  elle,  i  -  ses  bras  ave:-  imite  l'insouciance  d'un  enfant; 

elle  lui  confis  née,  n.-  pu  que  le  bonheur  qu'elle  épron 

put  avoir  un  terme.  Poussée  a  l'exaltation  par  l'indépendance  dent  elle  avait 

joui  depoi.s  -es  première,  .muées,  elle  se  mit  à  aimer  jusqu'à  la  fol 
l.  Albert  de  Caitellauiare,  jeuue  homme  éproui 


56  RENTE    DE    PARI- 

infortunes,  ne  put  se  défendre  d'aimer  Les.  Exilé  de  sa  patrie,  wol  el 
sombre,  il  regarda  comme  un  bonheur  inespéré  d'avoir  pu  plaire  à  ni. 
inlle  jeune  fille,  et  il  répondit  avec  nn  enthousiasme  inexprimable  à  la  | 
sion  qu'elle  lui  montra.  ÂJbert  de  Castellamare,  cependant,  n'en  riait 
à  sa  première  maîtresse.  Souvent  déj  i  sa  ne  aventureuse ,  il  a\ 

pire  pour  des  femmes  jeunes  el  belles;  souvent  il  avait  en  occasion  de  fi 
des  sermens  de  constance  et  de  fidélité,  «'t  les  dénooemens  de  ces  ' 
qui  promettaient  d'être  éternelles,  étaient  toujours  renus  lui  apprendre  que 
tout  passe ,  que  tout  s'use,  que  t«*  i  »  t  l'oublie  ,  et  qu'il  n'y  a  p 

me  pour  l'amour,  ici-bas.  L'ardente  affection  de  Les  lui  rendit-elle  con- 
fiance en  lui-même?  Pensa-t-il  que,  cette  fois,  il  avait  trouvé  celle  qu'il 
devait  aimer  à  jamais  et  sans  lassitude  '  i  t-il  que  .veau  ch    i 

n'avait  rien  à  craindre  du  temps?  Albert  ne  se  posa  pas  nne  seule  de 
questions.  Heureux  de  sentir  son  cœur  ouvert  encoi  e  à  d<  s  impressions  pour 
lesquelles  il  se  croyait  déjà  vieux,  il  ne  voulut  point  analyser  -  >n  bonheur, 
ni  se  demander  d'où  il  renaît.  Il  remercia  Dieu  et  s'en  remit  an  hasard  peur 
la  durée  de  cette  passion  naissante,  il  ne  p. nia  point  do  passé  à  Lea.  Il  ne 
l'interrogea  pas,  et  ne  se  donna  pai  le  plaisir  des  dai  onfidei 

Décidé  à  conserver  ses  illusions  le  plus  long-temps  |  ossible,  il  ne  s'occupa 
que  de  poétiser  smi  amour,  puni-  lui ,  Lea  devint  musicienne ,  et  tous  deux , 
après  les  heures  de  répanchement  el  de  l'ivresse,  ds  s'enchantaient  an  • 

de  leurs  iiislruniens  et  de  leurs  foix.  D'autres  luis  ils  couraient  ensemble, 

I  heval ,   au  travers  des  forets  sombre-;  ,00  '  SU  bord  des  e.mx 
DOUr  se  SOUrire  l'un  à  l'autre  et  se  contempler.  Dans  l'excès  de  II  .et 

comme  s'il  eût  prévu  l'avenir,  Albert  conjurait  alors  1 1  i  de  devenir 
épouse;  c'était  Lea  qui  refusait.  Bile  ne  voulait  pas  d'une  affection  oblig 
disait-elle.  Qu'importait ,  d'ailleurs,  le  mai  iage,  puisqu'elle  devait  toujours 
être  aimée.'  Quant  à  l'opinion  do  monde,  à  quoi  bon  s'en  occuper.'  Les  lois 

divines  n'étaient  pas  non  plus  un  obstacle  pour  elle.  Albert  n'ctnit-il  pal  son 

monde  el  i  m  'heu  ? 

II  était  possible  assurément,  avec  ces  deux  personnages .  de  créer  une 
action  intéressante  par  ses  détails  et  sa  péripétie.  M"*  Anna  Marie,  plus  pi 

ii  quantité  que  de  la  qualité ,  du  nombre  de  ses  personnages  que 
de  leur  valeur  poétique,  de  l'eteiuliie  extérieure  de  l'action  «pie  de  son  dé- 
veloppement intérieur,  a  cru  devoir  multiplier  1 

et  ,  à  notre  avis,  elle  a  eu  tort .  (l'était  déjà  hn  D  ISSeï  de  l .ni y  Hell ,  qui  ilis- 
parall  BU  milieu  du  premier  volume,  MM  taire  intervenir  encore  une  foule 

d'individualités  peu  importantes  qui  paraissent  pour  paraître,  et  n'aboutis- 

lenl  a  rien.    \   quoi  bon,  par  exemple  ,  la  duchesse  de  I     1  Héri 

bien  qu'elle  est  l.i  mère  mystérieuse  de  l.e  i  ,   et   que,    I  ce  titre,  elle  a\ait 

droit  A   un    îole.   Mais    alors    M         \nn.i    Marie   devait    prendi.  M- 

lures  eu  conséquence,  et  donner  à  la  duchesse  de  Las  H  /  d'in- 

fluence sur  les  évènemem  qtll  l'entourent  pour  Intel  Baser  k  lecteur.  \u  lien 
de  cela  ,  nous  n'.ipeieevous  cette  femme  que  pour  rebeller  sai  i  n 

que  l'auteur  en  aur.iit  pu  tirer.  Il  \   a\ait   l.en  ,  lorsqu'elle  nronnait  H  lille 

i  Imirable  scène  que  M1**  Anna  Marie  i  tentée  d'é- 

baucher, n  tus  ati        euii  surtout  dn  peu  de  développement  donné  à  cette 

ûgure  au  moment  ou  la  duchess,-,  s'apercevant  que  le  nouvel  amant  qu'elle. 
a  est  amoureux  de  sa  Bile  ,  s'u  rite  contre  elle  et  cherche  à  la  déeuonoi 


REVUE   DE   PARIS.  57 

{iubliquement.il  était  inutile  de  mettre  enjeu  une  pareille  jalousie,  puisque 
le  dénouement  du  drame  n'avait  rien  à  y  gagner.  Mme  Anna  Marie,  avant 
de  commencer  à  écrire  son  livre,  aurait  du  se  décider  franchement  pour 
tels  ou  tels  developpemens,  pour  telles  ou  telles  scènes,  et  ne  pas  faire  ainsi 
un  effrayant  mélange  de  situations  pathétiques  qui  promettent  ce  qu'elles 
ne  tiennent  pas.  Son  livre  aurait  été  plus  simple,  moins  dramatique,  peut- 
être,  dans  le  sens  théâtral  du  mot,  mais,  à  coup  sur,  [dus  émouvant. 

Pour  en  revenir  à  l'analyse  que  nous  avons  commencée ,  après  quelques 
mois  d'un  amour  sans  mélange ,  nous  voyons  Albert  de  Castellamare  se  dé- 
icr  insensiblement  de  Lea.  Il  l'aime  encore,  mais  avec  réserve  ,  avec 
calme,  avec  réflexion.  Il  se  sacrifierait  sans  hésitation  pour  elle,  mais  plutôt 
par  devoir  que  par  amour.  Hier,  Lea  lui  faisait  oublier  la  gloire;  aujour- 
d'hui, la  gloire  lui  fait  oublier  Lea.  L'Italie  est  insurgée,  et  Castellamare 
qui ,  quelques  jours  auparavant,  aurait  tout  fooléaax  pieds  pour  sa  maîtres 
ne  songe  plus,  à  cette  heure,  qu'à  mourir  en  défendant  la  liberté.  Lea, 
toujours  éprise  ,  cherche  d'abord  à  détourner  son  amant  du  projet  de  sépa- 
ration qu'il  a  conçu.  Elle  redouble  de  tendresse,  elle  pleure,  elle  se  lamente; 
peine  inutile:  Castellamare  est  résolu  à  partir.  Déjà  la  voiture  esl  prèle;  il 
va  fuir  Lea  sans  lui  adresser  un  dernier  adieu,  sans  lui  demander  une  der- 
nière entrevue  dont  il  redoute  les  suites,  lorsque  sa  maltresse  indignée  se 
présente  devant  lui.  En  cet  instant  suprême  elle  épuise  tout  ce  qu'elle  a 
de  volonté  et  d'énergie,  elle  tente  de  fléchir  le  cœur  de  Castellamare;  mais 
voyant  enfin  qu'elle  lutte  contre  une  invincible  indifférence,  le  désespoir 
s'empare  d'elle,  et  Castellamare  tombe  poignardé. 

Dans  la  dernière  partie  du  livre  nous  trouvons  une  confusion  plus  grande 
■  pie  tout  à  l'heure.  Lea  est  dans  un  cachot,  condamnée  à  la  peine 
capitale.  M||c  d'Anberville  s'épuise  en  démarches  de  toutes  sortes  pour  sau- 
les jours  de  son  amie.  Castellamare  est  à  l'agonie.  La  duchesse  de  i 
Héridas,  à  qui  les  danj  •  sa  Bile  ont  rendu  les  seotimeos  matera 

joint  'irts  à  ceux  de  M'**  d'Anberville,  tandis  que  Lea,  pleurant  SCS 

erreurs  et  SOU  Crime,  Se  décide  à  croire  en  Dieu.  I  n  prêtre  est  parvenu  à 

la  convaincre ,  et  elle  monte  sur  l'échafaud  pleine  de  foi  et  de  repentir. 

lie  est  la  conclusion  île  ces  sombres  aventures  '  Quel  but  peut-on  penser 
que  s'esl  prop  «é  l'auteur?  A-t-il  voulu  montrer  qu'une  jeunesse  mal  em- 
ployée est  une  source  de  misères  et  «le  catastrophes?  ou  bien  que  l'amour, 
poussé  trop  loin,  mène  au  précipice  N  n  ne  savons.  Le  fait  est  que  le 
doute  esl  inévitable  en  cette  circonstance ,  et  que  l'intention  de  Mmr  Anna 
Marie  reste  un  problème  sans  solution. 

maintenant  que  nous  connaissons  /       I         lia  d'un  bout  à  l'autre, 
lerchons  dans  quel  sens  l'auteur  a  voulu  réagir,  notre  emban 
i  moindre.  D'abord,  nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  recon- 
naître que  M"»  Anna  Marie  -'  le  le  pb,  ,t  de  moyens  m<  i  dra- 
matiques. Nom                m  pas  qu'il  j  ail  beaucoup  de  romans  oà  se  trou- 
ves))              itant  de  scènes  I                     nt  de  situations  plutôt  terril 
;  .                                 i        reest  à  peine  ouvei  l ,  que  I'  ■■ 

meni  d'une  jeune  Bile,  dans  une  .m!  i  plus  m  néons 

qu<-  ■>  il  »'.  le  Richard  Darlington  ou  d'Antonj.  i  ne  femme  désho- 

norée ei  '■  illégitime,i  i  début  plein  de  prom  N 

le  dire  :  M'"'  Anna  m  rie  n'i  lier  une  seule  d 


58  REVCE   DE    PARI-. 

fautes  qu'une  pareille  entrée  en  matière  devait  amener  naturellement.  Aussi, 
au  milieu  du  livre ,  dooiithm  iro  assassinat  compliqué,  et  le  cachot,  les 
fers,  le  bourreau  pour  fontllllfl  II  est  malheureux  «pie  Mn"  Anna  Mari.' 
n'ait  pas  rejeté  de  tels  moyens;  les  beaux  cote-  I  ■  <  yrmlim  y  auraient 
gagne  ROI  aucun   doute,   et   le  livre  serait  plus  littéraire   qu'il  ne  1 

La  véritable  réaction  qu'a  voulu  tenter  l'auteur  de  /  ■  |  nu  lia  ,  il  faut 
bien  tfl  reconnaître,  c'est  une  reaction  religieuse.  Elle  vomirait  que  le  roman 
revint  à  la  foi  pure,  au  dogme  cliretien.  Nous  avons  dit  plus  haut  ce  que 
nous  pensons  d'une  telle  tentative;  montrons  ici  en  quoi  M" r  Anna  Marie 
s'est  trompée.  M"""  Anna  Marie,  avant  tout,  dut  sa  conclus. on  n'être  pas 
.que,  s'est  très  certainement  p:  •  faire  voir  (pie,  sans  religion,  il 

n'y  a  pas  de  bonheur  ici-bas.  La  maxime  l  neuve  ,  assurément;  mais 

nous  avouerons  volontiers,  rependant,  «pie  cette  matière,  pOUT  être  an- 
cienne ,  peut ,  entre  des  mains  habiles,  n'en  pas  être  moins  féconde,  pour 
cela,  il  ne  faudrait  pas  une  trop  exclusive  préoccupation  de  l'idée  chrétienne. 
Il  conviendrait  bien  qu'elle  dominât,  qu'on  la  sentit  vaguement  au  fond  de 
tout,  mais  non  qu'elle  absorbât.  Or,  ce  dernier  cas  est  ceJni  du  livre  de 
H1**  Anna  Marie.  Toujours,  ou  presque  toujours,  le  prédicateur  lève  le 
masque  du  romancier,  la  doctrine  k  montre  sooi  la  description  ou  le  dia- 
ie,  jusqu'à  la  troisième  partie  do  livre  qui ,  tout  entière ,  e<t  m  véritable 

sermon.  .Nous   le  demandons,  l'accouplement  d'une  idée  Série  m 
avec  une  l'orme  usée  BSt-il  possible     L'une  |> mri  a-t-elle  ne  pas  mire  à  l'au- 
tre'\  ai  as  doute,         it  précisément  ce  qui  est  arrivé  dan  mette 

Zx'ous   n'avons  pas  hésité  a   montrer  pour  Mmf  Anna  Marie    une  sévérité 

excessive,  parce  qu'il  y  s  bien  assez  de  côtés  louables  dans  son  Uvi 

que  la  critique  perde  ses  droits.  Par  exemple,  nous  <!•  I  (i  liciter  l'auteur 
des  eObrtS  de  Composition  qui  se  révèlent  dans  le  plan  de  /         I     m<  I  <i  ■  I     - 

trois  partit  i  dont  le  roman  est  forme  sont  très  adroitement .  très  méthodi- 
quement d  .  L'enfance,  l'amour,  le  repentir,  pourraient  être 
titres  des  différentes  parties. dont  nous  parions,  l.    ityie  de  M       \nua 

Marie,  en   second   lieu,   mérite  SUSSÎ    de   sérieux    i  \       que    d'une 

Simplicité  SOUVent  affectée,!!  eit    presque  toujours  limpide.  t,  har- 

monieux. On  sent  que  M",r  tani  Marie  s'attache  autant  aux  mots  qu'aux 
idées,  et  qu'elle  ne  croit  pas  devoir  acheter  le  brevet  de    penseur  par   de 

lourdes  phrases.  Parmi  les  s  s  dont  nous  pariions  tout  à  l'heure  ,  disant 
qu'elles  étaient,  pour  la  plupart,  plutôt  ébauchées  que  raites,  il  en  est  plu- 
sieurs qui  ,  bien  qu'inutiles  ft  l'action  ,  ainsi  que  OOUS  l'avons  dit  ,  n'en  NBl 
pas  moins  •  lissantes  el  tics  belles  :  celle ,  entre  autres  ,  OU  la  dm  liesse 

«le    I.  s   ||    ridas,   doutant   encore  «pie    I  '    sa   Bile,   l'interre. 

anxiété ,  la  questionne,  1 1  pn  wmble  craindre  et  désirer  à  la  fois  de 

roirla  vente,  lue  autre  icène  non  moins  reniarqiiabi    .  Ile  .11  I 

ne  pouvant  supporter  Tidée  de  voir  partir  Casteliam  lem- 

tenlr.  Le  pathétique  J  déborde,  el  les  larmes  roulent  dans  les  %  ,  ux  sans  que 

Pou  puisse  s'en  défendre.  Si  louti  lu  livre  étaient  aussi  natu- 
relles,           tendrissantes q »lles-ci,J    ■<  1  contre- 

«lit  ,  un  chel  -d'.euvie. 

Au  lieu  «le  cela,  Lca  <    rmlia  n'est  qu'un  livre  très  sérieusement  conçu 
et  exécuté,  mais  dont  les  qualités  sont  trop  SOUVent  obscure 

I 


BULLETIN. 


Les  bruits  de  dissolution  de  la  chambre  s'amortissent  peu  à  peu.  On  con- 
clut de  là,  en  certains  lieux  ,  que  le  ministère  a  renoncé  ,  pour  cette  année, 
à  obtenir  de  la  prérogative  royale  cette  grande  mesure  politique.  Oq  a 
tort;  le  cabinet  n'a  [tas  eu  encore  à  délibérer  formellement,  ni  à  compter 
ses  voix  sur  cette  question ,  et  si  quelques-unes  àt  al  exprimées  d'un 

ton  décidé,  quoique  sous  la  forme  d'une  simple  conversation  politique  à 
huis-clos,  tout  le  monde  sait  qu'elles  ont  été  pour  l'aflirmative.  Il  y  en  a 
une  au  moins  qui  ne  variera  pas,  nous  l'espérons,  c'est  celle  de  ML  le  pré- 
sident du  conseil,  qui  a  pris  au  sérieux  M  p  pour  nous  servir  d'un 
mot  attribué  à  l'un  de  ses  col  ,  et  qui  croit  avec  raison  avoir  iatl  - 
duit  dans  le  système  du  gouvernement,  par  deux  ou  trois  actes,  une  modi- 
fication profonde,  à  laqm  lie  il  faut  maintenant  assurer  quelques  chances  de 
durée.  Le  ministère  du  15  avril ,  à  cette  condition  seulement ,  aura  laissé  une 
trace  de  son  passade,  que  d'autres,  plus  glorieux,  dans  de  meilleures  cir- 

. -tances,  n'eflaceront  pas. 

La   question  viendra  donc  BC  poser  de  nouveau  devant  lui  ,  à  l'approche 
du  délai  de  rigueur  pour  la  clôture  des  nouvelles  listes  électorales,  qui,  aux 
termes  de  la  loi  du   lfi  avril   1831 ,  doivent  être  arrêtée-  le  16  0CtODre<    I 
nui,  de  septembre  verra   sans  doute  s'en_v.  mont,  fil  l&vîdsjr 

•  nlin  cette  discussion,  qui  n'eu  sera  que  plus  vive  et  plu-  ,  pourSTOif 

.  5  ii  n'appelle  pas  une  nouvelle  chambre  à  l'appui  d'un 

e  qui  veut  se  i  enoui        .  noua  diross  que  c*<  >t  une  bute  ,  a  laqneUe 
i  veuille  que  l'avenir  ménage  un  rena  paratioo  ,  t< 

-Misante     I  lonient,  il  y  a  bien;  ux  quelque  timidité  à 

n'avoir  pas  déjà  annon  Ton  reui  prochainement  leur  aria 

toutes  les  questiona  plus  ou  moins  amures,  qui  -ont  venue-  I  maturité 
ou  qui  peuvent  aurgir  d'un  jour  a  l'antre ,  et  qui  seraient  la  trou- 

ver la  chambra  actuelle  areesa  mène  m.  solution  déplorable  de  la  dernière 

SSSSion . 

l'est  laissé  cffr.-i  ■  la  reille  d'u  qu'on  Tondrait 

■i  faite,  parles  éventualités  qui  apparaissaient  menaçantes  dan-  : 
res  •  .r.  ■-.  M  ut  la  d  nti- 

memeot  liée  à  la  noire»  par  exemple,  en  !  minuit  If-  nu. 

quelle  rapidité  impi  éi  ue  lea  fanl 
sis  par  un  singulier  effet  de  l'éloignement  u   réduisent  au jourd'h 


€0  REVUE   DE   PARIS. 

proportions  mesquines.  Remarquez  aussi  que,  s'il  y  a  quelque  part  uu 
royaume,  notre  allié,  comme  le  Portugal ,  où  le  désordre  commence  et  où 
il  n'est  pas  facile  de  calculer  encore  les  conséquences  de  ce  désordre,  i 
un  état  du  moins  qui  nous  intéresse  de  plus  loin ,  et  qui  ne  saurait,  par  ses 
convulsions  intestines,  influer  en  rien  sur  le  mouvement  des  opinions  fran- 
çaises. Voyez,  enfin,  l'Audi  terre,  qui  court  la  même  fortune  (pic  nous,  plus 
également,  plus  complètement:  quels  changement  l'y  préparent,  qui  ne 
nous  soient  favorables?  Les  résultats  de  ses  élections  déjà  i  -ont-ils 

de  telle  nature  que  nous  n'osions  faire  les  DOtTCS     N  tait  de  MM 

(pie  le  peuple  anglais  recevait  l'impulsion  politique.  L'atteudrous-nous  de 
lui  aujourd'hui  ?  Et  après  l'avoir  attendue  et  unie,  puisqu'il  le  faut ,  ne  sau- 
rons-nous la  comprendre  et  nous  y  abandonner  a?ec  un  peu  de  confiance? 
S  iuj  avons  nommé  les  trois  états  qui  sont  entrés  arec  nous  dans  la  qua- 
druple alliance.  L'Angleterre,  avant  les  deux  autres,  mérite  d'attirer  Mire 
attention. 

Du  haut  des  k*$tfag$,  le  drapeau  qui  domine  est  toujours  celui  de  la  ré- 
forme, d'une  réforme  modérée,  calme  au  fond,  malgré  quelques  désordres 
extérieurs  ,  et  vraiment  politique  ,  telle  enfin  que  notre  révolution  de  I8M, 

qui  a  su  se  contenir  elle-même,  peut  s'applaudir  encore  de  l'avoir  mise  m 

monde,  si ,  parmi  les  partisans  primitifs  de  cette  glorieuse  réfoi  me ,  quel- 
ques-uns restent  sur  le  champ  de  bataille  des  éleCtiOl  ni  et  u\  qui  ont 
\"iilu  quelque  chose  «le  plus  et  sont  tombes  dan-  le  i  adicaliSflM.  La  vieille 

Angleterre,  même  alors  qu'elle  se  sent  rajeunie  par  le  mémorable  bill  de 

lord  Orey,  les  repousse  de  tout  son  pouvoir,  de  tout.  I    |  instinc- 

tives pour  les  innovations  qui  bouleversent  au  lieu  d'amender.  l.<  lies 

plus  riolens  expient,  dans  la  solennelle  épreuve  du  poil  ,  leurs  prêtent! 

obstinées  et  la  folie  incomparable  de  leur  chef,  le  due  de  Cumberland;  ils 

voudraient  en  vain  le  renier  aujourd'hui;  80fl    mannequin  plane  mit  1" 

les  opérations  électorales,  comme  un  pallëdiwm  conquis  par  le  parti  whig 

sur  ses  adret  -.mes,  pour  mieux  issurer  leur  défaite.  Le  tri pi  i  mré 

aux  réformistes  purs,  i  oeui  qui  oui  continué  de  marcher  avec  lord  .Mel- 
bourne el  de  suivre  la  bannière  tenue  si  liante  et  il  ferme  par  le  Rer  d 
rendant  l<  i  B   Iford ,  lord  John  Rnssell.  Il  r a, ]  our  sinsi  due ,  i 
d'élections  pour  les  îles  britanniques.  Dans  i       i  des  bourgs  et  <  tés  de 

l'Angleterre  et  do.  pays  de  (.ailes,  ||  majorité  pour  le  ministère  actuel 

de  plus  de  quarante  roix.  Dans  les  électioi  i  l'on  trouve  moins 

de  lumières,  il   parait  que  l'avant.  pour  l<  ndant  il  \ 

I  encore  beaucoup  de  réformistes  qui  surna.'ent,  quoiqu'ils  ne  Soient  pas  lî 

dans  leurs  eaux.  Mais  c'est  en  I  ,  en  li  lande  surtout,  que  la  réforme 

achèvera  de  triompher,  en  gagnant  plus  de  roii  qu'il  n'en  faut  pour  com- 
penser celles  qn!  lui  au  mi  i  été  contraires  dansles  comtés  de  l'Angleterre. Une 
majorité  imposante  lui  est  donc ,  des  aujourd'hui,  promise  et  garantie;  et 
même  quand  les  réformistes  ne  devraient  p  -  i  ,  si  sltre  i  n  plus  grand  docbh 

brC  qu'ils  l'étaient  dans  le  dernier  parlement,   US  v  rrviendi  ont  cependant 

plus  forts  el  plu  résolus,  car  ils  pourront  appuyer  leur  majorité  sur  le  nou- 
vel assentiment  di  s  assemblées  électorales,  qu'on  d  us  m  \.dn, 

et  d'où  l'on  suit  plus  puissant,  IVeC  dCS OOOrictioOS  plus  tenues,  lortqu'M 
en  SOfl  victorieux. 

Il  n'y  |  plus  de  doute  possible;  le  gouvernement  de  la  C.raiide-llrcta«':i 


REVUE   DE    PARIS.  61 

va  se  trouver  avec  une  politique  assurée  pour  sept  ans,  si  on  la  laisse  aller 
jusque-là.  C'est  une  bonne  occasion  pour  nous  d'assurer  aussi  la  nôtre  pour 
cinq  années,  durée  légale  de  nos  législatures,  qui,  en  général,  vivent  beau- 
coup nmins. 

En  Portugal  ,  une  insurrection  a  été  essayée  au  profit  de  la  charte  de  don 
Pedro,  mais  elle  a  été  purement  militaire  et  n'a  point  eicité  les  sympa- 
thies de  la  population;  elle  a  donc  échoué,  on  peut  le  croire  d'après  les  nou- 
velles les  plus  récentes,  et  c'est  le  sort  inévitable  de  toute  révolte  où  le 
peuple  laisse  les  soldats  s'agiter,  sans  vouloir  se  mêler  à  eux.  Le  peuple 
portugais  s'est  montré  sage  dans  cette  circonstance.  On  peut  avoir  la  liberté, 
l'ordre,  la  paix,  tous  les  bienfaits  du  gouvernement  représentatif,  sous 
n'importe  quelle  constitution  ;  le  point  essentiel ,  ce  n'est  pas  son  origine  plus 
ou  moins  légitime, selon  les  divers  points  de  vue;  ce  n'est  pas  même  ce  qu'on 
a  pu  y  insérer  de  vaincs  formules  et  de  garanties  écrites:  c'est  la  manière 
dout  on  l'interprète  et  l'exécute;  la  pratique  seule  lui  donne  la  vie  qui  lui 
manque.  A  quoi  bon,  d'après  cela,  renverser  encore  une  fois  la  constitution 
de  1823,  reprise  l'un  dernier,  et  relever  de  nouveau  la  charte  pédriste? 
Il  eût  mieux  valu  peut-être  que  cette  charte,  liée  au  souvenir  de  l'émanci- 
pation du  Portugal,  eût  continué  d'être  sa  loi  suprême;  elle  était  plus 
appropriée  à  l'état  peu  avancé  de  sa  civilisation:  mais  il  faut  l'oublier, 
puis  (d'elle  est  remplacée,  et  ne  pas  habituer  ainsi  les  peuples  à  croire 
que  tout  va  leur  réussir,  s'ils  ont  le  bonheur  de  substituer  à  une  vieille 
pancarte  un  autre  chiffon  de  papier,  qui  n'a  de  valeur  que  par  l'ha- 
bileté et  le  coQi  -  ommes  chargés  de  le  déchiffrer.  Le  sort  des  na- 
tions dépend  bien  en  partie  de  leurs  lois,  et  notamment  du  bill  des  droits 
qu'elles  sa  ri r,  mais  pins  encore  de  leurs  mœurs,  de  la  volonté 
de  leurs  chefs  et  de  l'active  surveillance  qu'elles  exercent  elles-mêmes  sur 

cette  volonté  pour  l'empêcher  de  dévier  du  chemin  de  l'honneur  et  de  l'in- 

térét  public.  Ou  sei  .lit  tenté  d'imaginer  que  cette  profonde  vérité ,  une  des 
dernii-rcs  vérités  que  les  peuples  entendent,  a  été  comprise  du  Portugal;  ou 
bien  il  faut  croire  que  l'extrême  lassitude  des  révolutions  lui  a  tenu  lieu 
d'intelligence  politique.  L'insurrection,  après  avoir  éclaté!  Ura^a,  s'est 
pro|  .  dit-on,  à  Barcellos,  Aro>s,  Ponte-de-Lima,  Castello-Branco, Es- 
trei       .   Santarem,       -  -à-dire  que,  descendant  delà  province  d'entre 

Dut  M  i  elle  a  pris  no  ,  elle  a  essaye  de  se  répandre  dans 

plu-  ,tr<>  provirier*,  celles  de  BeilS  ,  de  Œslramadiire  et  de  l'Alen- 

•Ite  prétorienne,  après  on  facile  de  quelq 

beoi  tombée  devant  l'indifférence  du  peuple  ;  i  lie  n'i  pas  même  eu  de 

chefs  militaires  d'un  grand  nom  pour  la  diriger.  <  ta  avait  supposé  que  Sal- 

danlia  accepterait  ce  rôle,  qui  pouvait  plaire  en  effet  .1  -on  ambition  mécoo- 

un  peu  aventui  00  <  ut  vu  trop  clairement  que  c'était  de 

plus:  il  tant  toujours  quelques  prétextes  lu râbles 

pour  colorer  un  p. mil  iii-^rm,  m  Saldanha  n'en  pouvait  alléguer  aucun 
dan-  un  soulèvement  qui  prenait  pour  drapeau  la  charte  pédriste,  et  préten- 
hr  la  constitution  .  beaucoup  plus  démocratique,  sous  laquelle  • 
jjoord'hui  le  l'oit  Idanhai  toujours  passé  pour  plu-  libéral 

quel  us  qui  ont  été  données  a  ion  pays  depuis  quinxe  ■ 

il  >  irei  de  prévoir  que,  dan-  un  conflit  entre  «.lie  de  îsjj.t  la 

:  •  UCC,  quoiqu'il  ait  et    le  Compagnon  d'aruid* 


02  RE  VITE   DE   PARIS. 

de  ce  prince,  serait  pour  les  institutions  qui  se  rapprochent  le  plus  des  prin- 
cipes républicains.  Il  ne  paratt  pas  avoir  pris  part  au  mouvement  militaire 
qui  avait  compté  sur  lui.  Peut-être  n'a-t-il  pas  compté  lui-même  sur  le  suc- 
cès, et  son  immobilité  pourrait  s'expliquer  par  sa  clairvoyance  au  moins 
autant  que  par  ses  opinions. 

Il  serait  désirable,  pour  l'honneur  de  la  politique  anglaise,  que  son  re- 
présentant à  Lisbonne,  lord  Howard  de  Walden ,  eut  été  aussi  clairvoyant. 
Ou  lui  reproche  ,  non  sans  raison  ,  d'avoir  encouragé  cette  malheureuse  ten- 
tative (l'insurrection.  Il  n'aura  l'ait  qu'aggraver  et  presque  ju-tilii  r  lis  mé- 
liances  qui  s'élèvent  de  tOQI  côtés,  dans  le  pays  et  dans  les  chambres  portu- 
gaises ,  contre  Le  ministère  de  doua  Maria.  Il  a  cntuuré  de  mille  difficultés 
nouvelles  la  situation  de  cette  jeune  reine,  imprudente  el  légère,  et  de  son 
mari,  si  mal  conseillé  et  qui  sait  si  mal  se  conseiller  lui-même  :  on  n'ou- 
bliera pas  facilement,  s'il  marche  ainsi  de  fautes  en  fautes,  son  origine 
étrangère,  les  princes  plus  éclaires  sur  lesquels  il  l'a  emporté,  ni  ses  mal- 
heureux détail  an  Portugal.  Mais  tout  cela  Bit  l'affaire  du  l'.u  tugal  d'abord, 
de  l'Angleterre  ensuite  ,  et  la  notre  beaucoup  moins.  N  Bl  IOM  '.i  tirer 
seulenient  cette  leçon,   utile  dans  l'occasion  :  c'est  que   le  iiement 

britanni(|ue  au'it  ,   dans  les  deux    royaumes  de  la  Péninsule,  d'après  des 
principes  tout  0|)poM  s ,  \  «.niant  détruire  d'une  main   la  constitution  «pi. 
républicaine   de   1S2J,  quoiqu'il   ait  rétabli,  de   l'autre,  la  constitution 
démagogique  de  L8£2. 

I/Bspagne ,  voilà  ce  qui  m  irde  personnellement ,  voilà  un  pa\ 

il  ne  peut  y  avoir  un  seul  événement  grave  qui  laiatela  France  indifférente. 

Il  ne  faut  pas  toutefois  qu'on  s'alarme  ,  au-delà  de  toute  no  iun  .  de  <  ■  qui 
s'y  passe ,  et  la  France  doit  s'estimer  rende  Bl  aaaex  libre  pour  oser 

remuer  che/.  elle  et  faire  ses  affaires,  -  -  l'informer  tics  moindres  muu- 
vemens  de  don  Carlos,  qui,  à  vrai  dire,  n'ont  jamais  eu  l'impôt  lance  qu'on 
leur  a  prêtée.  Aujourd'hui  la  faiblesse  et  l'impuissance  du  prétendant  sont 
plus  manifestes  que  jamais.  Cette  semaine,  par  les  nouvelles  qu'elle  nous  a 
apportées  d'Espagne,  nous  semble  féconde  en  enseignemens  que  doivent 
comprendre  même  les  plus  timides. 

On  a  la  certitude  que  11  dernière  expédition  de  don  Carlos  \ 

avec  le  projet  annoncé  de  marcher  ensuite  sur  Madrid ,  lui  .1  été  c mandée 

par  les  exigences  de  l'Europe  absolutiste,  qui  ,  lasse  de  l'appuyer  depin- 
lon^-temps  avec  mystère,  sans  aucun  résultat  ,  et  pressée  de  lever  enfin  le 
masque  OU   de  l'abandonner  toul-a-lait  ,  a  voulu  le  Voir  tenter  un  dernier 
essai  pour  expérimenter  ses  forces.   Don  C.irlos  a  obéi   .1  «ont  1  «■-<  .1  ur,  il  a 
pas  m:  Il  bre;  mais  a  la  première  1  encontre  qu'il  a  eue  avec  les  troupes  de  la 

reme,  au  premier  petit  échec  qu'il  a  t  prèi  de  Chiva,  il  a  été  dém 

ralise ,  ci  sa  retraitée  commencé. Est-ce  lacet  nomme  qui  doit  aller i  Ma- 
drid .  ou  l'attend  la  reconnaissance  "Sic. elle  des  puissances  européennes.  lit 
S'il  y  entrait  ,  serait -il  aSSUfé  d'y  rester  -eu  le  ment  \  in.;  t -quatre  heui 

.Sa  retraita  n'a.paaété  une  déroute  complète,  un  sauve  qui  peut,  i 
tout  ce  qu'on  eu  peut  dire  avec  indulgence  ,  al  la  faute  en  >  il  i  l'incroyable 
conduite  des  généraux  de  Christine.  La  direction  qu'on  dit  avoir  été  su. 

par  don  Qarll  s  dans  sa  mita  Bal  la  seule  chose  qui  Mil  aUSal  incompréhen- 
sible. 11  1  paru  d'abord  se  diriger  de  Cantavieja,  place  assez  forte  osb  il  ■ 
craint  d'avoir  à  h  détendre,  veraCénia,,  comme  pour  passer  l'Èbre  dans 


REVUE  DE    PARIS.  63 

sa  partie  inférieure;  puis  on  a  dit  qu'il  revenait  sur  ses  pas,  et  on  a  cru 
que  c'était  pour  trouver  un  chemin  île  Cantavieja  à  Daroca  et  Calatayud , 
et  de  là  jusqu'à  l'Eure  supérieur,  qui  borne  ses  chères  provinces  du  nord, 
les  seules  où  il  puisse  vivre  un  peu  tranquille  ,  et  trôner  dans  les  montagnes, 
en  roi  fainéant,  pendant  que  ses  guérillas  se  battent.  C'était  la  direction 
qui  lui  était  indiquée  naturellement;  il  eût  rencontré  en  chemin  ,  pour  l'ai- 
der à  rentrer  en  ISavarre  ,  les  bandes  carlistes  qui  viennent  de  passer  l'Èbre 
supérieur,  et  qui  semblent  s'avancer  au-devant  de  lui  selon  une  ligue  qui 
serait  tracée  de  Miranla  a  Soria.  Ces  bandes  toutefois,  sous  les  ordres  de 
Zariateguy,  de  Gucrgué,  de  Rovesa ,  sont  loin  encore  de  cette  dernière 
ville.  Et  d'ailleurs ,  on  l'a  vu  d'après  les  nouvelles  les  plus  récentes  données 
par  les  feuilles  publiques,  don  Carlos,  qui  n'a  pas  su  risquer  une  pointe 
hardie  à  travers  les  provinces  centrales  de  l'Espagne  ,  n'a  pas  eu  non  plus  le 
courage  de  fuir  franchement  rers  les  guérillas  qui  lui  tendent  les  bras  dans 
le  nord;  il  est  resté  dans  les  environs  de  Cantavieja  et  de  Fortanete. 

Le  bruit  s'est  répanda  aujourd'hui ,  dans  le  monde  diplomatique  ,  qu'une 
dépêche,  tout  fraîchement  arrivée  de  Catalogne,  donne  sur  la  situation 
actuelle  du  prétendant  et  sur  toutes  les  phases  par  lesquelles  il  a  passé  pour 
en  venir  là,  de*  récis  et  du  plus  grand  intérêt.  Quelques 

détails  de  cette  dépêche  sont  venus  à  notre  connaissance,  pendant  que  nous 
écrivions  ces  ligne-  DonCai  -  avait  avec  lui  iy,500  hommes  lorsqu'il 
s'est  avancé  vers  I  !  air  passer  de  la  Catalogne  dans  le  royaume  de 

Valence.  Il  n'était  pas  encore  sous  les  murs  de  Valence  ,  que  déjà  la 
famine,  la  misère,  l'accueil  hostile  des  populations,  avaient  réduit  son  ar- 
mée à  i:{.ooo  nommes;  àchaque  pas,  même  lorsque  c'était  un  pas  en  avant, 
la  désertion  éclaircissait  les  rangs  d  lais  improvisés.   Aujourd'hui 

qu'il  est  vaincu  et  qu'il  cherche  à  fuir,  il  n'a  plus  que 9,000  hommes  ,  mou- 
rant de  faim  et  de  (aligne,  avec  1.  s  |uels  il  erre  à  L'entonr  de  Cantavieja. 
Du  rest    .  ni  sa  pi  temple  ,  qui  apprendra  aux  siens 

à  supporter  patiemment  les  plus  dures  extrémités  de  la  guerre;  il  est  invi- 
sible, et  toujours  à  l'arriére-garde,  enfermé  comme  dans  une  châsse i  al 
environne  d'une  espèce  de  bataillon  sacré,  qui  le  défend  contre  tous  les 
dangers  et  le  protège  contre  tous  Is.DonS  ibaatien,  au  contraire, 

itamment  à  l'avant-  .  mus  lahravoace-ne  peut  tenir  lieu  de 

capacité  militaire  et  ne  suffit  ;  S  iné- 

raux  de  Christine  le  roulaient,  «vite  goerae  finirait  priât  tira  lent  d'un 
ji  par  la  captivité  de  don  Cai  i 

.  en  attendant,  va  faire  un  dernier  effort.  I         attribution  de 
guerre  que  pr  'l.  Ueodrzabal  aux 

exti  l'iveut  les  en         ,  lorsque  les  peuples  it  bien  accepter 

Sens  murmure  loul  -.ees  par  m.  nement  qui  a  leur 

.  mais  il  faut,  pour  cela,  un  enthousiasme  et  m haleur  de 

triotisme  que  I  ;  ic  n'a  p  n  le  cri 

justes  même  a  ndizabal;  il  n'i  L'emprunt  qui 

•  a  l'étranger  n'ayant  pas  n  usai  (  et  il  ne  pouvait  réussir,  él 
i  on  traite  de  commerce  «pie  m  l'Espagne,  ai  li  France  ne  devaient  i 

I   ,  "n  .i  :  :  irlr  a  l'imp 

i  '  >m mares ,  <kn»  u  dernlerr  trjnsfbr» 


CV  REVUE    DE    PARIS. 

il  ouvre  la  porte  à  l'arbitraire;  mais  il  faut  à  l'Espagne  de  l'argent  à  tout 
prix.   Croirait-on  que  le  commandant  Dumcsnil,  chargé  de  recruter  une 
nouvelle  légion  de  volontaires  en  France  [tour  le  service  espagnol,  - 
assuré  des  officiers  ,  i  des  wldats  pour  remplir  se>  cadres,  et  qu'il  ne  peut 
rien  achever  néanmoins,  faute  de  550,000  francs  qui  loi  ont  été  proao 

Félicitons  du  moins  le  cabinet  de  Madrid,  au  milieu  de  tant  de  uii-éf 
d'avoir  noblement  exercé  les  représailles  que  méritait  la  Bardaigne.  Il  y  a 
long-temps  que  le  gouvernement  de  Charles-Albert  s  montré  combien  d 
était  hostile  à  l'Espagne  constitutionnelle:  il  s'est  chargé  de  transporter  des 
armes,  des  munitions,  des  habits,  des  vivres  à  don  Carlos;  plus  d'une  fois 
ses  navires  ont  été  surpris  en  flagrant  délit  de  contreban  le  de  guerre.  Ce- 
pendant il  ne  s'est  point  découragé,  il  s  do«  né  su  prétendant  -  de 

toute  nature,  et  de  l'argent  surtout,  avec  une  générosité  à  laquelle  le  1 1 . 
d'un  si  mince  étal  n'eût  point  suffi ,  s'il  n'avait  été  dans  tout  cela  l'intermé- 
diaire de  quelques  grandes  puissances  continentales,  qui  rvaienl 
d'agir  pins  tard  en  leur  nom.  Mais  ce  n'était  encore  qu'une  hostilité  qui 
prenait  le  soin  de  se  dissimuler  :  le  cabinet  de  Turin  en  est  venu  à  mani- 
fester sa  haine  plus  ouvertement;  il  a  retiré  V-                 à  tous  les 
espagnols  établis  dans  les  états  du  Piémont  et  de  la  Sardaigne.  Le  minist 
françaises!  intervenu  aussitôt  d'une  manière  ofBcieuse;  M.  le  comte  M 
a  essayé  de  faire  révoquer  cette  étrange  disposition;  il  s  exposé  ans  minis- 
tres de  Charles-  klbert  les  vrais  principes  qui  ont  présidé  à  l'institution  do 
consulat,  et  qui  ont  en  pour  but  d'en  faire  une  sauve-garde  de  certal 
rela tiens  entre  les-  peuples,  bonnes  a  conserver  même  en  temps  de  guerre  ; 

il  a   proposé  ,  en  dernier   lieu  ,   comme  une  sorte  de  palliatif,  de  laisser  au 
moins  les  consuls  remplir  toujours  leurs  fonctions ,  sans  titre  ,  sans  c.mt 

tur,  et  par  tolérance.  S  -  remontrances  n'ont  point  prévalu.  Le  cabi- 

net de  Turin,  sans  déclarer  à  l'Espagne  qu'il  cesse  d'être  en  paix  Ile, 

sest  obstiné  à  rompre  des  relations  commerciale!  pic 

civilisation,  que  l'étal  de  guerre  même  ne  suspendrai!  pas  aussi  complète- 
ment, aujourd'hui,  entre  les  autres  peuples  européens.  El  quand  nous  dis 
•e  cabine)  de  Turin,  c'est  un  seul  de  ses  membres  que  nous-  ac< 
M.  Solar  de  Marguerite,  premier  ministre  ou  ministre  favori  de  Char!  i- 
cYlbert,  est  le  seul  coupable,  al  il  s  conseillé  à  i  a  mettre  une  violet 
inutile,  parce  qu'en  Espagne,  on  il  a  rempli  une  mission  d  plomatique,  il  ■ 

noué,  il  y  a  long-temps,  des  relation-  presque  d'amitié  avec  don  < 

mm  l  lis  t ,  i.iit  n,.  ;,  Penpnuil  de  teHa  -'>rt<  ojos  rc  ii'i  i.iii,  pooi  tfnii  dln  . 
>jh  n"  i  boas,  <»n  aaeoratt  ta  eooonaetonnalre  dt  rompront,  i  inUr  le  pal<  ment 

Intenta  «t  le  fond  d'amortlisemi  ni ,  un  prélèvement  surlcs  droit-  qu'auraient  l<» 

mnrrli.niiiiM  i         ne  en  vertu  du  traité.  Cet  di  bcot  êtr«i] 

erre.  L'arrangement  se  trouvait  aceepU  |  iverBenaeal  bril  nnlqui  >i 

par  le  capitaliste qal  l'était  pi  ur  l'emprunt;  mats  la  I  •  1 1 «• 

eombtnalaon,  et  N  Heodli  bal ,  dans  la  crainte  de  déplaire  a  la  I  doJovoi 

i<  -  pins  tadostrteoeei  •.! •  i  i  reDoeeé,  nrtoal  loreqoll  ■  vu  «pie 

CeapédltJ  d  da  <     il  trloe  dana  te  royaume  <     N  .  Il  eit  poeetble, 

ffallleora,  qu'il  m  Mtt  troovd  ofSanaé  d'avoir  eU  mil  trop  en  dehon  de  cette  transacUon 
fUtaoeJèro.  Les  principales  condition!  étalent  en  sffot  :  l#qo<  l'argent  provenant  «le  l'emprunt 

l  r.ul  employa*  qo'aui  dépt  u-  s  tir  1 |  fu  I  p  tr  le*  mains  «l'une  romm 

■ton  spéciale  établie  a  Bayonne,  ei  non  pal  eallei  da  ministre  <li<  finances  d'Espagne; 

poaa  dlntéréta  ècbaa  da  la  dette  ac-Uva  bo  aéraient  point  p  '<tcm- 

prunt ;  >  que  l'on  conserverait  en  *\> poi  <i«u\  asm < -  «1 1  téréu du  noavaj  i sapraati 


REVUE   DE    PARI-.  C5 

Ainsi,  sons  les  gouvernemens  absolus,  1rs  rapports  les  plus  sérieux  de 
nation  à  nation  sont  à  la  merci  d'un  seul  homme!  les  rapports  les  plus  na- 
turels sont  intervertis  !  ear  la  Sardaigne  n'a  pas  d'appui  meilleur  que  la 
France  contre  le  voisinage  qui  lui  est  le  plus  redoutable,  celui  de  l'Autriche 
en  Italie.  Le  roi  Charles-Albert,  nous  le  savons,  comprend  cette  nécessité 
de  sa  position,  tout  engagé  qu'il  est  dans  les  voies  de  l'absolutisme;  et  voilà 
qu'il  est  poussé  par  des  passions  étroites,  qui  ne  sont  pas  tout-à-fait  les 
siennes,  à  blesser  le  gouvernement  français  dans  une  question  que  celui-ci 
avait  prise  avec  chaleur  sous  son  patronage  officieux!  Le  gouvernement  fran- 
çais ne  peut  avoir,  pour  un  tel  procédé,  d'autres  représailles  que  le  dédain. 
On  sait  que  l'Espagne  a  répondu  en  fermant  tous  ses  ports  au  pavillon  sarde 
et  retirant  aux  consuls  et  vice-consuls  de  cette  nation  leur  caractère  diplo- 
matique. 

Le  sentiment  de  dignité  et  de  modération  qui  a  inspiré  toute  la  conduite 
de  M.  Mole  dans  cette  affaire ,  nous  garantit  qu'il  n'en  montrera  pas  moins  à 
l'égard  du  prince  Loais-Napoléon.  Plusieurs  journaux  ont  pris  sur  eux  de 
déclarer  qu'il  était  interdit  au  fils  de  la  reine  Hortense  d'aller  embrasser  sa 
mère  mourante.  Nom  n'avons  pas  besoin  de  rien  savoir  pour  déclarer  que 
cela  n'est  pas,  que  cela  ne  peut  pas  être  ,  et  nous  ne  serions  nullement  sur- 
pris d'apprendre,  un  jour  ou  l'autre,  par  ces  mêmes  journaux,  que  Louis- 
Napoléon  est  arrivé  au  château  d'Arenemberg  ,  sans  avoir  été  inquiété  par 
les  agens  de  la  police  française. 

Un  autre  prince,  qui  jouira  long-temps  d'une  douce  popularité  en  France, 

parce  qu'il  l'a  mieux  comprise,  le  duc  d'Orléans  montre,  en  ce  moment,  à  la 

jeune  duchesse,  une  de  DOS  plus  belles  provinces.  Parmi  tant  de  discours  qu'il 

écoute,  il  est  difficile  que  tout  -»>it  de  bon  g>  fit  et  vienne  à  propos.  I)'e»tima- 

-  industriels,  magistrats  il  est  vrai,  niais  industriels  et  Normands"  avant 

tout ,  <>nt  cru  bien  faire  d'entretenir  le  prince  et  la  jeune  princesse  des  droits 

différentiels  sur  la  houille,  dont  ils  ont  lieu  d  indre.  Le  prince  a 

|i  indu  qu'en  effet  il  y  a  beaucoup  de  droits  à  abaisser  dans  notre  tarif  de 

,  et  sur  un  grand  nombre  de  matières.  Ou  ne  lui  en  demandait  pas 

tant,  et  les  consommateurs  de  bouille,  qui  ont  d'autres  produits  a  protéger, 

•  rident  bien  ne  déclarer  la  guerre  qu'à  un  leul  article  «lu  tarif.  Aire 

isonnea  pense  du  duc  d'Orléans  est  bien  spirituelle  :  elle 

lui  a  été  dit  île  par  un  sincère  amour  du  progrès  en  t>  au  - 

ms  gramme,  pour  D'avoir  pas  été  dam  le  rond  ■  !'■ 

que  plus  parfaits  et  plus  délicate.  Elle  rappelle  ces  tempi  de  l'enqué 
merciale  où  tous  les  ioi  étaient  ligués  contre  M.  Ducbltel  p 

rire  ti mi-,  \>  -  oaamc  l'arche  sainte. 

I  de  l'industrie  doit  trouver  un  remède,  en  attendant  la  réforme 

i  tarifa ,  dans  la  i  ction  des  chemins  de  fer,  et  que 

ie  deviennent  don*  fer  '  ^ 

imea  ailes  eu  •  i •  aouvellea  à  la  l 

loul  de  celui  de  Sa  ut-G<  raisin,  qui  va  être,  dans  quelq 
ou  publie.  Les  aetiom  baissaient;  noui  i 

i  |  un. us  juste  .1  pareille  question,  à  la  1 1 

mille  efforts  Combinés,  dans  la  pi  i  parquet,  dans  la  coulisse,  pour 

|»r<  I  pas  pi  i  nt  que  le  elie- 

i      main  ait  beaucoup  d'atnwn    ,  inquiète  g 


C6  RE\TE   1>E    PARIS. 

lui  personnellement,  et  ses  actions  ont  pour  amis  tous  ceux  qui  les  attaquent: 
U,  dit-on  publiquement,  qai  veulent  la  avoir  à  meilleur  prix  , 
pour  tirer  plus  de  bénéfice!  de  la  hausse  démesurée  qu'on  espère  bien  ob- 
tenir après  un  mois  ou  deux  decircui  raie  entre  Paris  et  le  IVcq. 

Singulier  terrain  que  celui  de  la  1  Nous  irons  plus  souvent  I 

dicr,  et  nous  ferons  part  au  public  de  <  e  que  nous  apprendrons,  non  pour  le 
corriger,  non  pour  le  pervertir,  mais  pour  l'amuser.   Nous  n'CfUM  pas  la 
naïveté  de  croire  qu'on  puisse  empêcher  le  jeu  des  actions  et 
Point  de  crédit  sans  opérations  journalières  sur  les  fonds;  point  d'opérat 
où  la  spéculation  ne  vienne  plus  ou  moins  se  mêler,  quoi  qu'on  I   ■      Nous 
acceptons  cette  loi;  mais  il  n'est  pas  défendu  d'ol  ,  et  puis  de  rire  ou 

de  censurer,  selon  les  circonslam  -t  ce  que  nous  ferons  eu  toute  li- 

berté. 

—  Duprez  a  chanté  deux  fois  In  Juive  cette  semaine.  Dans  ce  sacrifice  que 
fait  le  chanteur  à  M.  Halevy,  il  n'y  a  (pie  1  -  'Opéra  qui  peut  y  ga- 

gner; ni  la  réputation  de  Duprez,  ni  la  mus  Mil   lery  n'y  gagne- 

ront. Ce  n'est  pas  que  les  applandissemeos  aient  manqué  à  Duprez;  mais  le 
chanteur  n'avait  rien  de  eel  élan,  de  cet  enthousiasme  qui  le  transporte 
aux  dernières  limites  de  son  art  lorsqu'il  chante  le  grand  air  du  troisième 
acte  de  OuIIImnm  T<u  :  âsiU  héréditaire,  il  est  évident  que  Du| 
croit  pas  a  la  musique  de  M.  Etaler] .  1!  est  trop  grand  artiste ,  en  effel ,  pour 
nlir  une  bien  vive  sympathie  pour  cette  musique  tarante ,  si  1*00  veut , 
mais  vide  ei  sans  inspiration.  Tous  ses  efforts  ,  tout  le  talent  qu'il  a  depl 
dans  le  rôle  d'Elén/ar,  n'ont  servi  qu'à  mieux  Constater  la  faiblesse  du  com- 
positeur, ainsi  que  cela  était  déjà  arrivé  pour  Slnulrl la.  Lorsque  le  public, 

fc  quelques  jours  de  distance,  entend  Duprei  dans  €httllaum  et       H   iue- 

netff,  et  dans  la  Juive  et  Straéella,  il  se  demande  iorotontairesnecH 

le  grand  chanteur  de  la  veille,  et  la  comparaison  ne  peut  qu'être  terrible 

pour  M    ll.ilevy  ou   M.  \  ledermeyer.  Ainsi,  malgré  runaniine  -  pi'a 

obtenu  Dupre/  dans  l'air  du  quatrième  acte  :  Fillt  rh in  ,  la  représentation 

I    paru   longue.    Mn,r   DOTUS  n'a   rien   .i  bure   non    plus  dans  /./   Jim,  ,    et 

M.  Alexis  Dupont  s  trouvé  moyen  de  faire  regrettei  M.  Lafbnl ,  ce  qui  était 

difficile.  Mais  de  quoi  n'est  pas  capable  M.  Dupont  '.  Après  quelques  repré- 
sentations de  In ./"      .  M .  Duponchei  nous  dédommagera ,  bous  re»| 

ifs  Onj  et  in  Mm  n,  ,  auxquels  Dupres  rendra  tout  l'attrait  de 

la  nouveauté. 

Nous  irons  eu  deux  débats .  a  i  joon  derniers,  à  la  CosBédie-Fraav- 

çai-  rément    une    chose    louable    que    cet    empiétement    de 

MM   li  i    imédiens  ordinaires  à  faciliter  rentrée  de  leur  théâtre  aux  débo* 

tans.  Il  est  de  leur  Intérêt,  Uns  doute,  de  chercher  dans  la   nouveauté 

acteurs  et  des  matière  à  bug  lerait  être  injuste,  néanmo    i, 

que  de  m'  pas  reconnaître  la  bonne  volonté  qu'ils  apportent  dans  l'accom- 
plissement de  ce  deroir.  Malheureusement  les  deux  débats  dont  nous  par- 
lons n'ont  aussi  brillant  qu'ils  auraient  pu  l'être,  ni  agalsjsnesM 
heureux.      tt.Rey,  danel    n  tartuffe,  s'est  montré  intelligent,  noua 

M  la  nierons  pas,  I!    l'est  applique  avec  Bail  •>  rBOdl  i  les  DUanceS  ilu 

ractère  qu'il  «levait    interpréter.  Peut-être  même  a-t-il  étudie  et  médité 
son  rote,  loDf-tjSjSBpj  et  laborieusement;  nous  voulons  bien  le  croire.  Malj 


REVUE   DE  PARIS.  67 

cela,  M.  Rey  n'est  point  parvenu,  il  faut  le  dire,  à  satisfaire  les  hommes 
degont.  Son  coup  d'essai  est  loin  d'avoir  été  un  coup  de  niaitre.  D'abord 
nous  lui  reprocherons,  chose  grave,  la  monotonie  de  sa  voix ,  qu'il  lâche 
avec  une  désespérante  préoccupation.  Il  n'a  pas  un  accent  qui  vienne  vrai- 
ment de  l'ame,  qui  s'échappe  spontanément.  La  poitrine  de  M.  Rey  est  à 
ses  ordres,  comme  son  gosier.  Rien  n'est  imprévu  dans  son  jeu,  dans  ses 
intonations,  dans  ses  attitudes,  et  c'est  là  un  sérieux  défaut.  Il  ne  suffit 
pas  d'avoir  pris  pendant  quelques  mois  des  leçons  de  déclamation  pour 
être  un  comédien  habile.  On  peut  apprendre,  au  Conservatoire,  à  réciter 
plus  ou  moins  convenablement  une  tirade;  mais  ce  que  l'on  n'y  apprendra 
jamais,  c'est  à  sentir.  Or,  voilà  le  grand  défaut  du  débutant  que  nous 
avons  vu  ces  jours  derniers  à  la  Comédie-Française.  Il  ne  sent  pas.  Il  a  joué 
Tartuffe  avec  une  intelligence  ,  assurément  suffisante  pour  les  pièces  de 
Mrae  Ancelot,  mais  non  point  pour  celles  de  Molière.  Dans  l'École  des  vieil- 
lards ,  il  n'a  pas  été  plus  heureux.  La  comédie  de  M.  Casimir  Delavigne 
était  d'un  moins  difficile  accès,  pourtant,  que  Tartuffe.  D'où  vient  donc  le 
peu  de  succès  de  M.  Rey  dans  la  comédie  de  Molière,  et  dans  celle  de 
M.  Delavigne?  Nous  l'avons  fait  entendre:  de  ce  que  M.  Rey  se  préoccupe 
exclusivement  de  la  déclamation.  Franchement,  nous  ne  trouvons  pas  en 
lui  les  germea  d'un  boa  comédien. 

M  Rouvière  a  été  plus  heureux  que  H.  Roy,  et,  quoiqu'accueilli  avec  des 
manifestations  ni  moins  ni  [dus  favorable-;  que  son  concurrent ,  il  nous  a 
semblé  plus  réellement  né  pour  le  théâtre.  Le  rôle  de  Néron  ,  dans  Hrilan- 
nicus,  que  M.  Rouvière  avait  choisi  pour  pièce  de  début,  est  l'un  des  rôles 
les  plus  difficiles  que  nous  sachions,  et  qui  demande  le  plu-,  d'expérience , 
sans  même  parler  ici  du  talent  naturel.  M.  Rotniere,  en  faisant  abstraction 
de  l'expérience,  qu'il  est  impossible  d'acquérir  en  quelque!  mois  d'études 
solitaires,  a  montré  beaucoup  de  sens  et  de  tact  dans  la  manière  dont  il  a 
pris  le  rôle  de  Néron.  Il  a  senti  avec  finesse  et  bonheur  ce  qu'il  doit  y 

avoir  de  rude  et  en  même  tempe  de  timide,  d'humble  et  de  féroce,  I  cer- 
tain! momens,  dans  ce  jeune  homme  qui  commence  à  comprendre  qu'il  est 

empereur,  c'est-à-dire  mahre  de   Rome  et  du   momie,  et  qu'il  peut,  s'il  le 

veut,  fouler  aux  pieds  le*  entraves  qui  le  retiennent  emprisonné  comme  un 

nt.  Il  faut  qu'à  la  parole  brève  et  hautaine  du  Comédien  ,  .1  BOO  g  MC  im- 

périeui  attitude  presque  fanfaronne,  on  devine  tout  l'avenir  de  Né- 

ron .  bauebt  -  mies ,  ses  folii  1.  i>ji^  le  Britsmnietu  de  Racine, 

tout  it  parfaitement  indiqué.  Le  foçoo  dont  Néron  exprime  ion  amour 

:  ii. m  ne  tient  do  jeune  tigre.  On  derine  bien  ce  qu'il  aéra  par  ce  qu'il 

—  M   Rourière  ■  réfléchi  sérieusement,  ou  le  voit,  sur  les  intentions  de 

.  et  il  a  réussi  I  en  exprimer  nne  grande  partie.  Nom  dévoua  louer 

luiete  .le  m  \  'U  ardeur,  quelquefoii  trop  fougueuse  peut-être, 

1  qui  révèle  un  sentiment  réel  de  la  passion.  Si  M.  Rouvièn  -       lait 

d'un  viee  de  prononciation  que  nous  avons  remarqué  cbei  lui,  a'il  continue, 

(OUI,  de  travailler  avec  le  zèle  dont  il  a  lait  pieuse,  il  tiendra  roineua- 

aem  sa  place  rue  de  Richelieu. 

Le  Va  ad  mtinue  d'être  en  va]     .  /     M        \  lu  ville  est  ont 

tite  pi*  1  bien  dialog  blement  composée,  m.  imme,l 

spirituelle.  Les  détail!  v  rachètent  suffisamment  lapuuwcic  un  peu  OMe> 


08  REVTK    1»F.    PARI-. 

mime  du  fond.  Il  s'agit,  dans  le  Jflnrj  ù  lu  tille,  d'un  jeune  époux  libertin, 
H  Lamberti,  qui,  pour  se  livrer  en  toute  sécurit  antaisies,  s'est  fait 

-t  pour  assassiné  dans  les  Abruz;    -    S     reure,  inconsolable  d'abord, 
comme  toutes  les  veuves  ilu  moud  -  offrir  les  assidui- 

tés de  deux  prétendais  à  sa  main.  Entre  les  deux  concurrens,  dont  l'un  a 
vingt  ans,  et  l'autre  soixante,  Mmc  Lamberti,  on  -  ure,  u'hésilerapas 

long-temps  a  se  décider.  1;  lemeot  pour  la  morale  publique,  M.  Lam- 

li  reparait  plein  de  rie,  et  pins  amoureux  que  jamais  de  son  épons 
'.  —  Ce  cadre  tir-  -impie,  pour  ne  pas  dire  plus,  est  habilement  rem- 
pli. Les  deux  rôles  de  M  et  Mmr  Lamberti  sont  assez  délicatement  tracés 
pour  rivaliser  avec  les  plus  jolies  boutades  de  H.  Scribe.  —  Mlle  Louise 
Mayer  et  M'""  Taigny  ont  été  fort  fort  applaudies,  et  avec  raù  .  RtSJI  ne 
pourrons  en  dire  autant  de  M-  Emile  Taigny,  qui  minaude  perpétuellement 
comme  une  jeune  pensionnaire. 

—  Notre  impartialité  nous  fait  un  devoir  d'accueillir  la  lettre  suivante, 
qu.  nous  adn 9M  M.  Harrault  : 

4  août  1837- 

Hovsii  i 

séjour  à  la  campasne  ne  m'a  permis  qu'assez  tard  de  prendre  con- 
nais-, me. ■  de  la  lt'  ras  4ê  Paru,  dn  29  juillet.  Dans  un  article  sur  Mahmoud, 
M.  A.  Royer  nous  représente',  M.  de  Cadalvéoe  et  moi,  comme  nous  étant, 
de  compte  à  demi,  eomttituh  l  foerem)  teka  tÈfïftt. 

Je  n'ai  aucun  motif  d'attribuer  à  cet  écrivain  l'intention  d'attaquer  notre 
indépendance  et  notre  loyauté.  Mai-  auprès  de  la   plupart  de  SCS 

auxquels i  it  inconnues ,  l'expression  risque  de  dépasser  la 

parlée  de  vin  intention.  C'est  pourquoi  je  ni''  er<>  -  •  de  faire  publiquc- 

lt  justice  d'une  expression  qui  aurait  toujours  le  tort  d'être  irréflec! 

lors  même  que  nous  aurions,  s. ms  le  vouloir,  manqué  d'impartialité. 

Ce  n'est  point  dans  la  ■  -épierions  un  tel  reproche. 

Si,  en  traçant  le  portrait  de  Rhosrew,         -  -  11. -ni  son  immoralité 

mire,  si  nousavoi  -  la  licence  de  la  Bdéliti  dire  boiteui  et 

laid,  nous  avons  hautement  reconnu  l'intelligence  orj  de  ce  \i*ir. 

us  tenu  à  rehausser  la  gloire  du  pacha  d'i 

nous  besoin  de  lui  Sacrifier  cette  rictin  I   partie  n'était  point   entre   le 

pacha  et  Rhotrew,  mais  bien  entre  Méhémet-Ali  et  le  sultan  Mahmoud. 
ne  latte,  un  d  les  plus  {rares  de  l'Orient  moderne  ,  que  i 

BVOnS   entrepris  de   raconter,  et    je  suis  étonne  que   M    Uover  n'ait  su  voir 
qu'un  réquisitoire  fa-8"  cooln  K     m  «  dans  le  récit  détaillé  d'une  long 

--ne  et  de  trois  mois  d.-  .nous.  Est-ce  d  rt  une  preuve 

d'impartialité  ' 

i      -i  de  la  \c>tre,  monsieur,  que  j'attends .  au  nom  de  M.  <'    I         Irène 
absent  .  t  en  mon  nom,  l'in-erli  lie  lelti  «ire  prochain  num. 

Agi  1      BUUUI  LT. 

—  Le  noiiv.au   roman  de  G  Sand,    tfauprat ,    paraîtra  demain. 
2  fol.  in-s" ,  ifec  le  poitrail  de  l'auteur,  gravé  par  Calamalta. 


F.    BoWAlRt, 


UNE 


FAMILLE  DE  PARIAS. 


Vers  la  fin  de  l'automne  dernier,  ne  sachant  que  faire  à  la  campa- 
gne pendant  les  longues  et  pluvieuses  soirées,  je  proposai  de  lire  un 
fond  de  bibliothèque  oublié  depuis  vingt  ans  sur  les  rayons  d'une 
vieill  .11  moire.  Quelques  volumes  dépareillés  de  Bernardin  de  Saint- 
Pierre  étaient  la  plus  récente  nouveauté  de  celte  Collection. 

Notre  lecture  se  faisait,  tout  haut,  à  la  table  de  travail.  (  >rdinaire- 
ment,  nous  avions  pour  auditeurs  le  percepteur  des  contributions 
et  un  ancien  avocat  à  la  cour  royale  de  Ntmes. 

I."  |  en  epteur  lisait  au  bel-esprit  et  à  l'érudition  ;  l'avocat  était  un 
brave  homme ,  simple  de  manières,  et  de  bonne  conversation  :  on 
l'accusait  de  faire  le  madrigal  ci  d'aimer  les  romans  comme  une  pen- 
sionnaire, le  n'ai  jamais  pu  vérifier  -<i  c'était  une  médisance. 

I  n  soir  que  non-  venions  d'achever  lu  (.lia  xmïbrt  indienne,  le  per- 
avisa  de  dire  (pie  c'était  une  histoire  fort  poétique,  mais 

dénuée  de  tOUte  \  èl  ité  et ,  qui  pis  est  ,  de  tonte  vraisemblance.  <  >n  M 

i  m  ;  les  femmes,  surtout,  voulaient  croire  en  ce  pauvre  paria, 
qui  avait  de  si  nobles  sentimens  et  me'  Ni  haute  philosophie. 
—  l.ii  !  mesdames!  s'éci  ia  I'-  percepteur,  cela  ne  se  peut  pasl  Corn- 
ât voulei- vous  que  cette  race,  i  éputée  immonde ,  ne  soit  pas  des- 

tans  aucune  exception  individuelle,  à  la  bassesse  de 
ition.  Le  mépris  engendre  l'infamie.  I  ne  caste,  ainsi  Frapp  e  de 
réprobation,  doit  néce  m  arriver  a  une  horrible  pen  raitf 

M     ujv.     *  I 


70  REVUE    DE    PARIS. 

ds  sentimcns  et  d'habitudes,  Lcux  que  le  préjugé  a  marqués  au  front 
de  ce  terrible  sceau  doivent  n  ster  au  niveau  de  leur  origine  :  un  paria 
ne  peut  pas  plus  être  un  grand  philosophe  qu'un  honnête  homme. 

—  delà  s'est  vu,  pourtant,  dit  gravement  l'avocat,  qui  regardait 
les  gravures  de  ta  Chaumière  indienne,  cela  s'est  vu.  Moi,  qui  \nus 
parle,  j'ai  beaucoup  connu  une  lamille  de  parias,  :  de  très  hon- 
nêtes gens,  je  vous  assure,  et  je  prenais  plaisir  à  leur  conversation. 

—  Monsieur  a  donc  été  dans  l'Inde?  demanda  le  percepteur 
une  curiosité  goguenarde. 

—  Non  ,  monsieur,  jamais. 

—  Ah!  pavais  cm...  comme  monsieur  semblait  parler  m  t.  moin 
oculaire  et  auriculaire... 

—  C'est  en  France  que  j'ai  connu  une  famille  de  parias,  répondit 
l'avocat  avec  simplicité;  oui,  des  parias,  de  vrais  pai 

que  les   plus   pauvres   hères   regardaient    comme    bien  au-dessous 
d'eux,  que  chacun  fuyait ,  dont  le  contact  était  déshonorant,  des  gens 
qui  vivaient  isolés  an  milieu  de  monde,  dont  un  invincible préju 
les  séparait.  Personne  ne  se  rot  assis  à  leur  table,  personne  ne  leur 
eût  touché  la  main  ni  adressé  la  parole;  et  pointant  ('étaient  des 

êtres  bon>,  inoffensifs ,  pleins  de  résignation  et  d  I  ;|'iu'ieu\  lauti- 
mens.  Voulez-vous  que  je  vous  fasse  cette  histoire? 

On  se  pressa  autour  de  la  table  ei  taisant  silène-.  L'avocat  passa 
la  main  dans  les  cheveu  de  <a  perruque ,  et  denian  la  un  \crre  d  eau 
sucrée;  puis  il  nous  raconta  ceci  : 

—  Il  y  a  quelque  trente  ans,  j'étais  ((Mine,  et  j'étudiais  en  droit  à 
Aix.  I.a  vieille  capitale  du  comte  do  Provence  éiait  bien  déchue,  la 
révolution  avait  ruine  sanobleesc  de  robe  el  d'épée,  s, m  nombreux 
clergé,  el  même  une  partie  de  sa  haute  bourgeotl 

étaient  rentres  pourtant,  mais  humbles,  dépouillés.  Encore  meur- 
tris, ils  s,,  cachaient  an  fond  de  leurs  hôtels,  jadis  si  magnifiques .  et 
maintenant  dépourvus  de  vitres  et  de  volets.  L'herbe  croissait  dans 

les  i  u,-s  désertes  :  il  j  .n  ait  comme  un  pré  devantceriaines  poi  t 
fréquentées,  et  notamment  devant  celle  de  l'unn  rais  mon 

d'ennui  à   Aix  sans   le   voisinage    de   Marseille.    Aus-i    Dieu    B 
VOJ  ■  ;ea  '  i  était  un  va  et   vient  continuel  ;  on  erit  dit  que  j  tvak  élu 
domicile  sur  la  grande  route.  I  ne  fuis,  c  pendant,  il  m'arriva  de 

ser  toute  nue  semaine  dans  I Oisiveté  de  rues  études  uni\ 
c'était  durant  la  session  i  s  s.  <  ni  jugeait  une  affaire  demeui  tre 

avec  pi  e  méditât  ion.  Je  m-  \oiis  dirai  pas  les  détails.  I.  accusé  appar- 
tenait  a  une  famille  riche,  el  qui  ax  ait  joué  un  rôle  dans  ton 


REVUE   DE    PARIS.  71 

réactions  politiques,  un  rôle  sanglant.  Sous  couleur  de  parti,  entre 
royalistes  et  républicains  ,  il  y  avait  eu  dos  vengeances,  des  assassi- 
nats commis  par  le  père,  par  les  enfans,  sur  la  personne  d'un  frère, 
sur  de  proches  parens  ;  tous  les  membres  de  cette  nouvelle  famille 
des  Atrides  mouraient  les  uns  par  les  autres.  Plusieurs  avaient  été 

[es  par  contumace;  le  dernier  venait  d'assassiner  sa  femme  par 
jalousie;  il  fut  condamné  à  mort.  L'affaire  dura  cinq  jours  :  il  y  avait 
une  foule  immonse;  j'arrivais  toujours  trop  tard  pour  avoir  une  place. 
Ine  seule  fois  je  vis  l'accusé  :  c'était  un  grand  blond  fadasse,  une 
vraie  tète  de  mouton.  Son  frère,  un  homme  de  bien,  disait-on,  se 
tenait  près  de  lui,  et  l'assistait  avec  beaucoup  de  courage:  tout  le 
monde  était  touché  de  son  dévouement;  pourtant,  quand  il  venait 
prendre  l'air  un  moment  dans  la  première  salle ,  chacun  se  retirait  de 
lui  comme  s'il  avait  eu  la  peste,  et  il  n'eût  osé  adresser  la  parole  à 
personne.  Cette  famille  semblait  vouée  au  crime  ;  tout  ce  qui  portait 
ce  nom  était  honni  et  méprisé. 

Quand  l'arrêt  eut  été  prononcé,  le  condamné  fut  embrassé  par  son 
frère  qui  l'accompagna  en  lui  donnant  le  bras  jusqu'à  la  prison.  Je 
les  vis  passer  de  loin  ;  c'était  un  pitoyable  spectacle  qui  arrachait  des 
larmes.  Le  condamné  ne  voulut  pas  en  appeler,  el  quelques  jours  après 
on  annonça  que  l'exécution  aurait  lieu  à  Marseille,  le  surlendemain; 
rar  c'était  à  Marseille  que  l'assassinai  avait  été  commis. 

J'étais  sur  le  Con  quelques  désOBUYréfl  comme  moi,  quand 

on  annonça  cette  nouvelle.  Il  fut  aussitôt  décidé  que  nous  irions  i 
Marseille,  non  pour  assister  au  supplice  de  ce  malheureux  ,  mais  pour 

voir  la  foule  qui  allait  accourir  des  campagnes  en\  ironnantCS    Lei 

:-rous  fut  donné  sur  le  Cours  à  cinq  heures  précises  :  nous  devions 
partir  tous  dans  un  char-à-bancs;  malheureusement  je  m'endormis 

trop  bien  cette  nuit-là  ,  et  le  lendemain  à  m\  heures  .  quand  j'arrivai 
sur  le  ([ours  ,  je  ne  trouvai  plus  personne,  .l'étais  piqué  qu'où  fût  ainsi 

me  \  uir  au  moins  Frapper  à  ma  porte ,  el  je  résolus  de  mire 
la  route  à  pied  .  seulement  pour  prouver  que  je  m.'  passais  d'une  voi- 
lure quand  ene  n-  roulait  pas  m'attendra. 

is  étions  au  mois  d'avril,  il  faisait  an  temps  si  doux  que  les 
nols  avaient  chanté  toute  la  nui:  ious  ma  fenêtre;  les  mûri  rs 
ut  des  di  a  de  la  route,  les  champs  araienl  un  air 

de  niait  de  loin  le  parfum  des  prairies  sdenarcni 

blarn  - 1 1  de  | 

m'en  allais  léger,  rafraîchi  par  la  l » r î «=< •  matinale  et  comme  en- 
ivré dos  influences  d'un  si  beau  jour;  je  me  trouvais  lieui    u\  mm> 


72  RE  VIE    DE    PARI-. 

savoir  pourquoi;  la  vie  me  semblait  fleurie  et  vaste  comme  l'horizon 
que  j'avais  devant  moi.  Mon  Dieu  !  m'écriai-je ,  qu'il  fait  hou  vivi 
et  aussitôt  je  vins  à  penser  au  malheureux  ,  qui,  quelques  heures  au- 
paravant, avait  fait  sans  <!oute  le  nu* me  chemin;  cela  me  fil  mal  et 
refoula  toutes  mes  sensations  de  bonheur.  J'eus  une  grande  pitié 
cet  homme  encore  jeune  et  si  plein  de  vie,  qui  allait  fermer  ses  feu 
au  soleil,  dire  adieu  à  la  terre  et  quitter  violemment  ce  monde  OU  je 
me  trouvais  si  bien.  Ces  pensées  m'obsédaient,  je  marchais  plus  rite 
comme  pourleni  échapper;  j'eusse  donné  tout  an  monde  pour  trow  i  r 
à  qui  parler  ;  mais  il  ne  passait  que  des  rouliers  sur  le  i  h  min  ;  quand 
j'avais  salué  sans  ôter  mon  chapeau  en  disant:  Bonjour,  lu  a\  e  homme, 
et  qu'on  m'avait  répondu  :  Dieu  vous  le  donne  .  monsieur  ;  la  conver- 
sation s'arrêtait  là. 

Enfin,  un  peu  avant  d'arriver  à  l'auberge  «lu  Nas-de-Velu,  j 
Bai  un  homme  vêtu  de  noir  qui  allait  au  bord  de  la  roule  les  mains 
derrière  le  dos,  comme  un  promeneur  qui  D'est  point  pressé  d  ar- 
river. Je  doublai  le  pas  pour  l'atteindre  et  je  l'examinai  du  cou  de 
l'œil,  en  marchant  presque  côte  à  côte  arec  lui,  -  m-  qu'il  tournât 
seulement  la  vue  de  mon  côté.  ». était  un  homme  de  cinquante  ans 
environ,  de  très  haute  taille  et  un  peu  voûté:  de  grandes  lunettes 
vertes  et  rondes  cachaient  ses  j  eus ,  et  son  menton  se  perdait  dans 
une  cravate  lâche  doni  les  bouts  flottaient  au  vent:  son  habit  de  fin 
drap  noir  était  d'une  coupe  déjà  antique,  il  portail  d  chinés 

dans  des  souliers  de  peau  retoui  née,  el  loui  l'ensemble  de  sa  toilette, 

quoique  propre  et  BOigné,  annonçait  un  homme  l'oit  arriéré  en  fait 
de  modes.  Ce  que  je  voyais  de  sou  visage  <  otre  les  lunettes  rertes  et 
la  cravate  avait  une  expression  «aime  et  bénigne  «pu  me  11 

me  semblait  avoir  déjà  mi  cel  lnunine  «m  sa  ressemblance  quelque 
part .  de  nés  loin ,  el  tout  à  coup  j**  me  rappelai  la  cour  d  le 

condamné  et  ce  frère  qui  marchait  près  de  lui,  le  visage  caché  der- 
rière son  mouchoir  :  c'était  bien  là  sa  taille,  SS  tournure,  s. >ii  \ élé- 
ment. Ceci  produisil  sur  moi  un  certain  effet  :  je  ne  dirai  p  \n  que  je 
reculai,  mais  je  restai  «u  arrière  de  dis  pas;  puis,  poussé  par  js  ne 
sais  quelle  cm  iosité,  quelle  ai  nlite  d'émotion .  étonne  surtout  de  ren- 
contrer cel  homme .  je  regagnai  «lu  terrain  vu  i  la  foi  me  intention  de 
lui  parler.  le  m'ai  rétai  encore  tout  couri  :  ensuite  je  repris  mon  élan 
ci  je  le  dépassai  arec  la  résolution  de  l'attendre;  mais  je  le  laissai  al- 
ler seul  en  avant  une  le  fois.  Nous  fîmes  ainsi  un  «pian  de  lieue, 
moi  le  suivant  on  le  dei  ancani  toujours  dans  ma  mari  he  inégale  sans 
qu'il  parûl  s'apercevoir  le  moins  du  monde  <  Bien  ré- 


REVUE   DE    PARIS.  73 

solu  enfin  et  ne  sachant  comment  entamer  la  conversation ,  je  lui  dis 
avec  une  niaiserie  digne  d'un  étudiant  de  première  année  :  Monsieur, 
voulez-vous  me  faire  le  plaisir  de  me  dire  l'heure  qu'il  est? 

Cette  question  avait  l'air  d'une  impertinence,  et  je  le  sentis  aussitôt; 
mais  il  n'eut  pas  l'air  de  s'en  apercevoir  ;  et  tirant  de  sa  poche  une 
fort  belle  montre,  il  répondit  sans  me  regarder  :  Monsieur,  il  est 
huit  heures  moins  le  quart. 

—  En  allant  au  petit  pas,  on  peut  encore  arriver  à  Marseille  vers 
midi.  Voilà  un  beau  temps,  monsieur. 

Il  hocha  la  tête  en  signe  d'assentiment.  Quand  je  vis  qu'il  ne  voulait 
pas  parler,  je  repris  résolument  :  C'est  un  temps  des  dieux  !  pourtant 
je  m'ennuyais  un  peu  le  long  de  la  route,  en  tête-à-tête  avec  moi- 
même;  j'étais  impatient  de  rencontrer  quelque  voyageur  pédestre  , 
comme  moi... 

Il  s'arrêta,  et  me  regardant  en  face,  il  me  dit  avec  une  sorte  de 
dignité  humble  et  mélancolique:  Je  suppose,  monsieur,  que  vous  me 
connaissez? 

Ce  mot  leva  tous  mes  doutes;  j'osai  aborder  la  situation,  et  je  m'é- 
cria  avec  emphase  : 

Le  crime  fait  la  honte  et  non  pas  l'échafaod! 

Je  suis  sans  préjugés,  monsieur,  c'est  le  fruit  d'une  forte  éduca- 
tion; tous  les  hommes  devraient  penser  ainsi. 

—  Ah!  monsieur,  lit-il  avec  une  certaine  émotion,  vous  êtes  le 
seul  peut-être... 

—  Le  monde  est  absurde,  lui  dis-je,  lier  et  satisfait  de  ma  profes- 
sion de  foi  philosophique,  il  méconnaît  les  grands  prineipes  de  justice 
et  d'équité;  moi,  je  pense  que  chacun  est  Dis  de  ses  œurres... 

Je  m'arrêtai,  de  peur  de  me  perdre  dans  quelque  tirade  dont 
l'entreroyais  confusément  le  plan,  mais  pour  laquelle  les  mois  me 

manquaient;  et   revenant  par  une   brusque  transition  à  l'idée  qui 

m'avait  d'abord  préoccupé,  je  m'écriai:  Que  je  vous  plains,  mon- 
ir,  demain I...  Quel  horrible  jmir  pour  vous! 

—  Asses,  monsieur,  interrompit-il  d'une  \ <>ix  troublée,  assez,  au 

nom  du  ciel!  N'en  pai  |0US  DUSl... 

AJoiï  je  ne  tn.in.ii  plus  rien  |  lui  dire,  tant  j'étais  aDSOrbé  dans 

l'horreur  de  ce  Estai  lendemain.  Lui  marchait,  de  son  coté,  la  tête 
je  ne  royais  pas  SOU  regard  a  travers  ses  lunettes  vertes,  mais 
je  me  le  Qgurais  morne  et  plein  de  larmes.   Nous  allAmei  iflcsi 

nient  pendant  quelques  minutes,   |  u  >  le  bOU  mOnsiCUt  DM  dit 


"l'v  RE  VIE    DE    PARI 

avec  une  tranquillité  qui  me  parut  le  plus  sublime  effort  de  résigna- 
tion et  uV  philosophie  : 

—  Que  ce  beau  temps  me  fait  de  bien!  Il  y  a  dans  l'air  quelque 
<  hosc  de  frais,  de  suave  qui  ne  repose  de  corps  et  d'ame! 

—  Vous  aimez  la  campagne?  dis-je  au  hasard. 

—  Oui,  j'aime  l'a-p<  <  t  dm  (hamps,  et  surtout  la  solitude;  la  je 
respire  et  me  sens  vi\  re.  Ifefl  meilleurs  jours  .sont  ceux  que  j< 

en  famille,  dans  le  petit  coin  de  terre  où  je  culti\e  nos  fleurs  et  mes 
arbres  fruitiers. 

—  Fou  '"tes  marié,  monsieur? 

—  Je  suis  veul après  avoir  été  marié  deux  fois ,  répondit-il  avec  un 
soupir. 

—  .Mais  vous  avez  des  enfant. ' 

—  J'ai  eu  de  ma  première  femme  une  fille  qui  a  maintenant  ; 

de  vin;;t  ans:  la  seconde  m'a  laissé  un  petit  enfant,  un  bel  angel 

—  Cest  nih'  ;;i. unie  con>olation  pour  SOUO,  dis-jc  avec  comm 
ration. 

Il  secoua  tristement  la  tête  et    ne  répondit  rien  à  cette  banalité. 
Soua  allions  tout-à-fait  do  pas  de  la  promenade.  Après  un  silène-  . 
me  hasardai  encore  à  dire  : 

—  Monsieur,  je  ne  m'attendais  certainement  pas  à  rOU  rencontrer. 
Permettez.  Comment  vous  et  es -vous  décidé  à  lancée  chemin  tout  seul? 

—  Je  ne  suis  pas  seul,  répondit-il  en  s'arrêtant  et  en  dant 
en  arrière,  une  main  sur  ses  veux  en  faeoii  de  ;;arde-vue:  m 

et  mon  équipage  viennent  1  à  - 1 

I  M  nmt  d'équipage  je  me  tournai  aussi,  mai-  je  m  \is  rien.  Mon 
compagnon  se  mit  à  marcher  d'un  pas  qui  devait  permettre  .1  -es 
gens  de  non-  rejoindre,  ressayai  encore  de  renouer  l'entretien,  qui 
bombait  toujours ,  malgré  les  Irais  que  je  faisais. 

—  Monsieur,  dis-je,  il  me  parait  que  vous  aimez  la  culture  des 
fleurs;  aYCz-vous  des  espèces  raie-.' 

—  Plutôt  belles  que  rares.  J'ai  des  tulipes  et  de-  renoncules  de 
lOOte  beauté,  mais  je  ne  les  crois  pas  unique-,  tani  -Vu  faut,  .lai 
Masi  plusieurs  variétés  de  rosi  -  :  ma  fille  les  amie.  Kll< 

gnifiques  Cette  année.  Il  y  a  déjà  des  boutons  fort  avam 

Je  fus  stupéfait  «le  la  remarque,  .le  pensai  à  1  ette  ici  1  ible  soÉM  de 
cour  d'assises,  au  but  de  ce  voyagi  ,  au  lendemain...  Comment  <  1  1 
homme  avait-il  eu  le  temps  de  regarder  se-  10-1.1-:  Il  continuait  à 
me  p.n  1er  paisiblement  de  sou  jardinage;  tout  »  e  qu'il  disait  1  tait  na- 
turel, bien  pense,  plein  d'observation;  pouilanl  il  me  M-mbla  alors 


REVTE   DE   PARIS.  75 

que  sa  conversation  tournait  un  peu  trop  à  l'idylle,  n  appelait  sa  mai- 
son de  campagne  un  ermitage,  il  s'extasiait  sur  sa  volière,  il  me  di- 
sait les  noms  de  ses  chevrettes  apprivoisées  et  qu'il  allait  traire  lui- 
même.  Au  milieu  de  son  enthousiasme  pour  les  plaisirs  champêtres, 
il  s'arrêtait  de  temps  en  temps  et  regardait  venir  l'équipage  que  ma 
vue  plus  faible  n'apercevait  pas  encore  sur  ce  Ion;;  ruban  poudreux 
qui  se  déroulait  derrière  nous.  Je  finis  par  prendre  grand  plaisir  à 
la  conversation  de  cet  homme,  peut-être  parce  qu'elle  ne  ressemblait 
à  aucune  autre.  C'était  un  pêle-mêle  assez  décousu,  mais  plein  de  trait 
et  d'originalité.  Après  avoir  parlé  de  jardinage  et  de  botanique,  une 
brusque  transition  nous  jeta  sur  l'histoire  du  pays.  .Mon  compagnon 
la  savait  bien;  il  me  raconta  des  faits  infiniment  curieux. 

—  Mais  où  avez-vous  lu  tout  cela?  lui  demandai-je. 

—  Dans  de  vieilles  archives,  au  palais  de  justice,  me  répondit-il. 
Mon  père  m'amenait  ordinairement  avec  lui,  niais  je  ne  pouvais  res- 
ter dans  la  salle:  le  cœur  me  manquait.  Dès  que  j'entendais  venir  les 
prisonniers  ,  je  m'enfuyais,  j'allais  me  cacher  dans  un  grenier  de  la 
tour  de  Saint-Mitre,  et  là  je  m'amusais  à  lire  un  tas  de  paperasses  que 
les  souris  rongeaient  peut-être  depuis  cent  ans.  Il  y  avait  des  cho 
fort  curieuses,  je  vous  assure. 

Bien  que  la  conversation  ne  languit  plus,  je  commençais  à  trouver 
la  promenade  un  peu  longue;  mes  jambes  alourdies  allaient  d'un  j  is 
de  plomb.  NOUS  arrivions  au  Pin. 

—  Monsieur,  tfis-je  à  mon  compagnon  de  route,  voulez-vous  que 
non-,  non»  arrêtions  ici  pour  attendre  vos  gens?  Je  me  sens  «le  l'ap- 
pétit, et  m  fous  voulez  mej'aire  lejplaisir  de  déjeuner  avee  moi  Bans 

m  an  i  ibaret?... 

—  Monsieur,  je  suis  bien  sensible...  c'est  un  honneur  auquel  je  ne 
m'attendais  pas...  balbutia-t-il  d'un  air  encore  plus  surpris  qu'<  m— 

se. 

tmpris  combien  il  était  étonné  de  me  trouver  -:  fort  au-dessus 
de  tout  préjugé.  Au  mit  c'était  étrange  d'oser  inviter  à  déjeaner  un 

mme  dont  le  i  il  avoir  la  tête  coupée  le  lendemain.  Je 

■sue  p.i  iphiqae  cours  n'avais  été  bût  «pie  \ 

mm  n'en  sérail  témoin. 

1         >  |         i  h  la  p  i  de  paui  re  apparence,  1 1  I 

laquelle lira;  »  pin  servait  d'enseigne,  .l'entrai  le  premier 

dans  |,i  cuisine;  l'h  l  -  e  qu'elle  appelait 

tumgrr.  (Tétait  un  bouge  noir  comme  l'enfer,  meublé  de  quatre 
i  lia    es  rlc  paille  et  d'un'-  t  d  le  boiteo 


76  REVUE   DE   PARIS. 

—  Il  n'y  a  pas  moyen  do  rester  ici,  m'écriai-je,  un  peu  honteux  de 
convier  quelqu'un  à  déjeuner  dans  ce  chenil;  voulez-vous,  monsieur, 
que  nous  allions  jusqu'à  l'auberge  de  la  Porte-Rouge?  Ce  sera  mieux 
sans  doute. 

—  Mais  on  est  très  bien  ici,  dit  le  bon  monsieur  en  chassant  pour 
s'asseoir  un  gros  chat  endormi  sur  la  meilleure  chaise,  restons-y; 
j'aime  autant  ne  pas  aller  là-bas. 

Puis  il  ajouta  avec  quelque  Incitation  : 

—  Pardon,  je  ne  m'arrêterais  pas  volontiers  à  la  Porte-Rouge,  sur- 
tout par  rapport  à  vous ,  monsieur.  Je  crois  que  le  maître  de  l'au- 
bei  ge  me  connaît. 

—  Peu  m'importe,  je  vous  assure!  Gs-je  d'un  air  dégagé.  Pour- 
tant jr  n'étais  plus  du  tout  fâché  de  rester,  et  je  me  hâtai  de  com- 
mander le  repas. 

Tandis  que  la  maîtresse  du  logis  arrangeait  le  déjeuner,  mon 
compagnon  allait  de  temps  en  temps  regai  d<  i  le  long  de  la  route.  Au 
bout  d'un  quart  d'heure  environ,  il  rentra  en  disant  : 

—  Enfin,  les  voici  1 

Je  me  levai  à  mon  tour,  curieux  de  voir  la  livrée  de  ce  bon  mon- 
sieur qui  faisait  route  à  pied,  a\ec  sa  voiture  derrière  lui.  I  M  cha- 
rctte  était  arrêtée  au   milieu  du  chemin,  dessus  il  \  avait  je  ne  sais 

quel  échafaudage  .surmonté  de  deux  montant ,  peints  en  ronge.  Alors 
je  reconnus  véritablement  l'homme  et  l'équip  I  était  la  guillotine 
et  le  bourreau!... 

L'avocat  s'arrêta  sur  ce  mot  prononcé  pins  bas;  nous  nous  r,  i  ;,v 
tout  d'une  \oi\  : 

—  Et  vous  ne  rons  êtes  pas  enfui  1  !.. 

—  J'allai  en  courant  jusqu'à  Marseille,  répondit-il. 

—  El  après .' 

—  Après  je  ne  me  \ aniai  ni  de  la  rencontre  que  j'avais  faite,  ni  du 
déjeuner  que  j'avais  commandé. 

—  Monsieur,  du  le  percepteur  d'nn  ton  suffisant,  ceci  m  prouve 

absolument  rien  contre  mon  opinion.  Je  conviens  «pie  VOUS  SV(  I  fait 

la  rencontre  d'un  véritable  paria;  mais  pour  lui  avoir  parlé  dorant 

ii ois  quai  ts  d'heure,  lavex-vous  I  fond  quel  était  cet  homme?  il  lui 
a  été  facile  de  nous  en  imposer,  de  mire  des  phr  i  ni  i  ment. des ,  t 
philosophiques,  de  dissimuler  un  moment  la  biss  ss<  de  ses  senti- 
ment et  de  ses  habitudes  :  je  suis  sûr  qu'elle  était  d'accord  av«  i  sa 
situation  ;  d  fallait  le  roii  de  plus  près,  monsieur,  pour  le  bien  ju,. 


REVUE   DE   PARIS.  77 

—  Sans  doute,  répondit  tranquillement  l'avocat  ;  mais  attendez, 
mon  histoire  n'est  pas  Gnie. 

—  C'est  différent!  fit  le  percepteur.  Vous  avez  donc  vu  le  bour- 
reau en  famille? 

— Oui,  monsieur,  nous  nous  rencontrâmes  encore,  et  cette  fois  ce 
fut  moi  qui  l'allai  chercher.  Après  cette  étrange  aventure  <!e  grand 
chemin ,  je  demeurai  livré  à  des  préoccupations  profondes.  D'abord 
j'avais  été  dominé  par  un  sentiment  de  répression  et  d'horreur  ;  puis 
ces  impressions  s'étaient  effacées,  et  par  une  inconcevable  bizarrerie, 
par  un  caprice  que  je  ne  peux  expliquer ,  et  qui  naissait  sans  doute 
du  besoin  d'émotion  qu'éprouvent  les  âmes  désœuvrées,  je  désirais 
revoir  cet  homme  dont  j'avais  presque  peur.  D'abord  je  ne  fis  qu'y 
penser,  puis  je  m'enhardis  à  en  chercher  les  moyens.  Il  y  a  aux 
environs  d'Aix  un  endroit  qu'on  appelle  en  provençal  Ici  Bnoinncilos, 
ce  qui  signifie  les  petites  grottes.  Ce  sont  des  cavités  creusées  aux 
flancs  d'énormes  rochers  noirâtres,  nus,  stériles,  et  aux  fissures  des- 
quels croissent  quelques  maigres  figuiers.  De  pauvres  femmes  mè- 
nent pâturer  leurs  ehèvres  sur  ces  hauteurs  incultes,  dont  les  pre- 
mières  chaleurs  de  l'été  dessèchent  la  pâle  végétation.  C'est  sur  ce 
coin  de  terre  que  le  bourreau  avait  sa  maison  de  campagne.  Je  le 
In  jour  j'allai  me  promener  du  côté  des  grott  ait  un 

muh  après  le  voyage  de  .Marseille.  Je  m'engageai  presque  en  trem- 
blant dans  ce  chemin  Bolitaire  et  profond  qui  montait,  montait  tou- 
jours  comme  pour  aboutir  à  un  calvaire;  l'herbe  y  i  n  t  mire 
les  cailloux;  les  longues  branches  de  la  clématite  traînaient  sur  les 
buissons  d'où  B'exhalait  une  faible  odeur  de  muse;  l'empreinte  d'au- 
pas  humain  ne  se  retrouvait  sur  cette  route  agreste,  semblable 
au  lit  desséché  d'un  torrent.  A  mesure  que  je  montais,  le  sol  deve- 

'    plus    aride;    les     roches     I  'am<>tn  <  laient    âpTOS    et    Dues;    leUM 

cônes  sans  rerdure  étaient  couronnées  de  genêts  d  Espagne,  dont 
pis  d'un  jaune  d*or  se  balan<  aient  sous  le  rent 
n'assis  an  boni  du  chemin  ,  j'éiai>  dominé  par  une  inconceYa- 
ble  émotion  ;  j'éprouvais  nue  terreur  rague,  comme  ri  j'eusse  péné- 
tré >\.m*,  le  domaine  de  quelque  être  surhumain,  comme  ai  quelque 

midable  apparition  allait  tout  à  coup  se  dresser  devant  moi.  J'ai 
des  battemens  de  coeur;  une  sueur  froide  me  renaît  aui  tem] 
j'étais  tremblant,  et  pourtant  je  me  complaisais  dans  cette  situation 
riolente;  jamais  je  ne  n'étais  ainsi  senti  remué  jusqu'au  fond  de 
rame.  Tandis  que  j'étais  livré  agitations,  tout  restait  paisible 

et  »Uen<  ieui  autour  de  moi  Je  n'entendais  rien  que  ; 


78  REVIT.   DE    PARIS. 

grillons  cachés  sous  les  bram  !  ;enét.  Le  soleil  i  l'ho- 

rizon ;  ses  rayons  obliques  jetaient  de  magnifiques  teintes  sur  i 
roches  s;  l'air  était  transparent  et  suave,  le  ciel  d'une  pun 

resplendissante. 

Je  n'étais  pas  encore  arrivé;  mon  (eil  suivait  les  sinoositée  du  che- 
min, jusqu'à  l'endroit  OÙ  il  se  perdait  entre  deux  i  -  ■  utiere- 
ment  nus.  A  travers  cette  brèche  régulière  comme  le  chambranle 
d'une  immense  poi  te ,  j'apercevais  les  cimes  de  quelques  grenadii 
en  Deurs.  J'allais  me  décider  à  franchir  ces  limites,  dont  personn 
avant  moi  peut-être,  n'avait  approché,  lorsque  je  v  i>  monter  le  long 
du  chemin ,  un  groupe  dont  l'aspect  me  cloua  à  ma  pis 

i     bourreau  marchait  le  premier,  les  mains  di  le  clos:  il 

portait  le  même  COStume  que  loi  -  l'avais  rencontre'':  il  avait 

toujours  l'allure  indifférente  et  posée  d'un  flâneur.  Derrière  lui  l 
nait  une  jeune  fille,  petite  et  toute  mignonne.  1  d  grand  chapeau  de 
paille  encadrait  son  frais  visage;  elle  avait  une  robe  de  mairie  des 

Indes,  un  tic  lui  de  MH6  et  un  tablier  festonné;  cette  toilette  n'appar- 
tenait à  aucune  mode  ,  mais  elle  était  fort 

La  jeune  fille  >e  tournait  de  temps  en  tei  un  bel 

enfant  qu'un  homme   de   la  j  lus  étrange  tournure  portait  dans  ses 
bras.  Ce  |  ersonnage,  presque  \  ii  u\  ,  avait  an  habit  noir,  un 
quette  de  loutre,  de  et  on  gilet  de  satin:  tout  cela  trop 

long,  trop  large,  évidemment  fait  pour  on  antre  que  pour  lui.  11  était 

impossible  de  dei  in  million,  a  sa  tenue  qui  participait  de  c elle 

du  paysan,  de  l'artisan  et  de  l'homme  portant  chapeau.  Sa  laideur 
était  eom  ii  pie;  il  avait  de  longs  cheveux  roux  et  plats,  les  yeux  chini 
un  cou  de  grue.  Chaque  fois  que  l'enfant  lui  (  :  le  visage  de 

petites  mains  potelées,  il  souriait  jusqu'aux  oreilles  et  moatraii 

des  dents  blanches  et  pointues  comme  celles  d'un  o, 

Lorsque  <  -  personnages  furent  à  quelques  |  is  de  moi,  ils 

lèrent  surpris  et  indécis;  jamais  sans  doute  ils  ■'avaient  rejv- 

itré  quelqu'un  si  près  de  leur  domaine.  Le  pire  m'avait  reconnu, 
et  il  semblait  être  le  plus  embarrassé.  Alors  je  me  levai  el  j'allai  ! 
rement  à  lui.  le  oc  sais  i  uniment  i  fit;  mais  1  froid  d 

tait  tout  à  i  oup  revenu. 

—  Bonjour,  Coquelin,  dis-je  en  le  saluant  par  ion  nom  :  bonjosn 

l.h  bien!  \on>  \ene/.  à  VOtrc  einiita,, 

La  jeune  fille  me  regarda  stupéfaite,  le  |  rconeal  peur  de 

moi ,  et  cat  ha  son  \  ai  1  <  paule  de  son  t  trangi  bonne  :  Coque* 

quelin  me  dit  simplement  ; 


REVUE  DE   PARIS.  79 

—  Monsieur,  je  ne  comptais  pas  avoir  jamais  le  plaisir  de  vous 
revoir. 

Pour  rien  au  monde,  je  ne  lui  eusse  donné  une  explication  franche 
et  avoué  ma  méprise.  Je  lui  dis  de  l'air  le  plus  dégagé  que  je  pus 
prendre  : 

—  Vous  ne  comptiez  pas  me  revoir?  Eh!  pourquoi  donc?  Parce 
que  je  vous  ai  brusquement  quitté  l'autre  jour?  Ce  n'était  pas  vous 
que  je  fuyais...  Mais  c'est  plus  fort  que  moi,  voyez-vous,  j'ai  eu 
peur...  peur  de  la  machine  !... 

—  C'est  tout  simple,  dit-il  avec  un  soupir. 

—  J'ai  agi  comme  un  écervelé,  comme  un  fou;  je  devais  ne  pas 
regarder,  voilà  tout.  J'eus  grand  regret  de  vous  avoir  quitté  ainsi, 
et  vous  voyez  que  je  suis  venu  jusqu'ici  vous  chercher.  Ètes-vous 
fâché  que  nous  nous  soyons  encore  une  fois  rencontrés? 

—  Non,  monsieur,  car  vous  êtes,  ce  me  semble,  un  bon  jeune 
homme.  Voulez-vous  visiter  mon  petit  domaine?  ajouta-t-il  en  se 
rangeant  pour  nie  donner  le  pas. 

—  Sans  doute,  lui  répondis-je;  mais  n'allons  pas  si  vite,  vos  en- 
fans  restent  en  arrière. 

—  Ma  fille  n'ose  pas  s'approcher;  c'est  la  première  fois  qu'un  étran- 
ger m'aborde  devant  elle;  personne  ne  lui  a  jamais  parlé,  si  ce  n'est 
mes  valets.  Ah!  monsieur,  quelle  terrible  barrière  il  y  a  entre  cette 
pau\  i  e  innocente  et  le  reste  du  monde!  Il  n'y  a  pas  de  recluse  dont 
la  vie  soit  plus  séparée  de  tout  commerce  humain. 

—  1111*-  a  des  liens  de  famille  qui  doivent  lui  tenir  lieu  de  toutes  les 
amitiés  (pion  trouve  dans  le  monde.  Vous  devez  être  un  bon  père. 

—  Oh  !  oui,  certainement,  et  pourtant  quand  je  regarde  le  sort  de 
s  enfans,  je  regrette  di  les  ■voir.  J'aurais  dû  n  pas  nie  mai: 

monsieur;  j'aurai-,  dû  rester  Mol.  Mais  qu'A  fallait  pour  cela  de  iOU- 
i  '  i.:  rie  est  ri  affreuse  dépouillée  de  toute  affection]  I  i  us 
qui  rhrent  dans  |e  monde  ont  des  amis,  des  relations  intimes  j  ils 

n'ont  qu'un  pas  à  faire  pour  sortir  de  leur  isolement  ;  mais  DOUA  !... 
là  pourquoi  il  me  fallait  une  famille;  qui  aim  |  qui  par- 

I  rais  je),  -  |e  n'avais  ce*  otax  enmnef  Mais  c'est  pour  moi  que  je 

Ir  m  eu\  de  les  avi.ir,  mm  pour  eux,  pauvres,  an;;. 

Sevoiv  s'altéra,  les  larmes lni Tinrent  tuyeux;  puis,  honteei 

de  insi  livré,  il  reprit  avec  plus  d  •  S  Mg-froid  : 

—  Pardon,  monsieur;  \oii~.  deVOI  trouver  que  j'ai  des  faibles  se. 
bien  ridicule!  poOT  un  Immme  de  mon  âge  Ot  de  moi 

—  J'ai  beaucoup  de  sympathie  ci  d'intérêt  pour  les  peines  ds 


80  REVUE   DE   PARIS. 

votre  position,  et  je  suis  fort  touché  de  la  confiance  que  vous  me  té- 
moignez. 

Il  n'osa  pas  me  tendre  la  main;  il  se  contenta  de  me  sourire  avec 
gr&litade.  Puis,  se  tournant  vers  sa  fille,  restée  à  quelques  pas  der- 
rière nous,  il  lui  dit  : 

—  Viens,  Julie,  viens  ici;  nous  allons  montrer  à  monsieur  ta  col- 
lection de  rosiers. 

Elle  vint  prendre  le  bras  de  son  père,  et  répondit  sans  me  re- 
garder : 

—  Les  boutons  de  roses  mousseuses  vont  s'ouvrir;  c'est  la  pre- 
mière fois  peut-être  que  monsieur  verra  celte  espèce,  qui  est  fort  rare. 

Nous  arrivions,  et  je  m'arrêtai  plein  de  surprise  à  l'aspect  du 
paysa;;e  qui  tout  à  coup  se  découvrit  à  mes  regards.  Cette  enceinte 
de  rochers  chauves  et  calcinés  renfermait  un  étroit  vallon  couronné 
de  frais  ombrages  et  tapissé  d'une  admirable  végétation.  C'était 
<  omme  une  corbeille  de  Ileurs  jetée  sur  un  tas  de  pierres.  Une  allée 
sinueuse  conduirait  à  la  maisonnette  appuyée  sur  le  roc;  un  ;;r.m<i 
lierre  en  masquait  la  façade;  tout  à  l'entour,  il  y  avait  des  nOM  1.1-  «  t 
«les  arbres  de  Judée. 

—  Ceci  est  un  paradis!  in'éeriai-je. 

—  Le  paradis  où  Dieu  nous  a  enfermés,  dit  la  jeune  fille  avec  uj\ 
mélaneolique  sourire;  vous  êtes  le  premier,  monsieur,  qui  ait  i 
nous  \  siii\  re. 

Ce  mot,  fort  simple,  me  surprit  par  l'accent  avec  lequel  il  fut  dit; 
je  fus  près  d'j  répondre  par  nue  fadeur;  mais  il  y  tvaii  daas  l'air, 

dans  le  sourire  ;;raeieu\  et  naïf  de  celle  qui  me  parlait,  quelque  cb 

qui  m'arrêta;  je  compris  qu'il  n'était  pas  possible  de  lui  tenir  le 
même  langage  qu'aux  antres  femmes;  elle  ne  l'eut  pas  entendu. 

(  n  homme  travaillait  devant  la  maison;  Détail  >ètu  à  peu  près 
comme  celui  qui  portail  l'enfant,  avec  lesaèsae  pèle  ■mets  de  tous 

états. 

—  Vous  n'êtes  point  absolument  teull  dis-je  à  Coquelin. 

—  Ces  hommes  sont  mes  den\  ralets;  ils  maillent  à  cultiver  mon 

jardin,  ils   prennent  soin  de  la  maison;  je   n'ai  pas  d'autres  don 

tiques...  Qui  voudrait  nous  tei  \  irï  l  ne  pau>  resse  déguenillée,  mou- 
rant de  froid  el  de  faim,  réinsérait  de  se  mettre  à  nés  quan  I 
même  je  lui  donnerais  en  un  an  plus  qu'elle  M  pourrai)  ;  i    i 

toute  sa  rie. 

—  Voici  mon  jardin,  dil  la  jeune  fille  en  ouvrant   la  porte  d'une 
i  e  i  laire-voie. 


REVCE   DE   PARIS.  81 

C'était  un  carré  planté  de  rosiers  ;  entre  leurs  feuillages  sombres 
éclataient  toutes  les  nuances  depuis  le  blanc  pur  jusqu'au  rouge 
pourpré.  Les  roses  s'ouvraient  à  la  fraîcheur  du  soir,  et  répandaient 
dans  l'air  un  parfum  ravissant.  Au  milieu  de  cette  moisson  de  fleurs, 
quelques  jeunes  cyprès  levaient  leurs  tètes  sombres;  ils  ombrageaient 
un  puits  environné  de  jasmins  et  de  rosiers  muhiflores.  Nous  nous 
assîmes  tout  près  de  là;  j'étais  comme  étourdi;  un  trouble,  un  éton- 
nement  singulier,  me  préoccupaient;  tout  ce  que  je  voyais  était 
si  différent  de  l'idée  que  je  m'en  faisais  depuis  un  mois  !  Cette  jeune 
fille  surtout...  J'avais  souvent  songé  à  elle  avant  de  la  voir;  mais 
mon  imagination  ne  se  1  était  pas  ainsi  figurée.  lime  semblait  qu'elle 
devait  être  d'une  beauté  sombre,  pâle,  sévère,  et  le  visage  que  j'a- 
vais devant  moi  était  d'une  fraîcheur  rosée;  ces  grands  yeux  bleus 
et  doux  avaient  un  calme  regard,  et  sur  ce  front  si  pur  éclataient 
une  molle  quiétude,  un  profond  repos. 

L'enfant  jouait  sur  les  genoux  de  sa  sœur  :  il  était  blanc  et  beau 
comme  elle;  leurs  joues  en  se  touchant  confondaient  les  suaves  nuan- 
de  l'incarnat  le  [dus  doux.  Je  croyais  voir  un  tableau  de  la  ma- 
done; c'était  ainsi  que  je  me  la  représentais,  belle  et  pure  jeune  fille 
caressant  son  enfant  Jésus. 

Coquelin  me  parlait  de  son  verger,  de  ses  fleurs  ;  il  se  plaisait  à  me 
raconter  comment  il  avait  créé  ris  au  milieu  de  rochers  brûlés 

et  stériles.  Celait  le  travail  de  toute  sa  vie.  Aidé  seulement  de  ses 
valets,  il  avait  remué  cette  terre  ingrate,  creusé  des  citernes  pour 
: i i i  les  «  aux  pluviales,  et  bâti  sa  maisonnette ,  dont  le  fond  était 
une  grotte. 

—  Je  compte  planter  là-bas  un  boifl  de  pins,  dit-il  en  me  montrant 
une  élévation  ^ur  laquelle  il  ne  (in  ssaii  pas  un  brin  d'herbe.  Il  l\m- 

•  le  rOI  «'t  la  pou  Ire,  pui-*  a;  porter  de  la 

l    U!i  Mil  fat  liée  mit  08  lai  de  [ij    :  |  |  >. 

—  liais,  observaî-je,  rous  avez  déjà  ici  tant  de  beani  arbres, 
qu'un  l«»is  de  pins  n'  ijoatera  rien  à  l'agrément  de  rotre  propriété. 
Qu  <-\mj>  .1  «  e  Iran  11 

—  L'emploi  «lu  temps,  me  répondit-il.  Je  uns  naturellement  actif. 

inlez-voufl  que  je  liasse?  depuis  long-temps  je  oe  touche  plu- 
i  user  •  n  moi  1  -  qui  me  m  l 

•m  en  communication  av<     le  monde.  I  i   :  nn  grand  malheur 
ir  moi  de  i  omprendre  on  cei  tain  lanj 

elligeix  e.  J'aurais  do  m  rien  appi  • 
du  !  des  homi  >mmc  je  >u  le  leui 


82  REVL'E   DE   PARIS. 

société.  Je  me  suis  aperçu  trop  tard  que,  pour  un  homme  comme 
moi,  il  vaut  mieux  végéter  que  vivre,  et,  malheureusement,  je  n'ai 
pas  appliqué  cette  conviction  à  l'éducation  de  ma  famille. 

Il  dit  ceci  plus  bas  en  regardant  sa  611e,  qui  s'était  levée  et  M  pro- 
menait lentement  au  milieu  de  ses  rosiers.  Je  hochai  la  tête  d'un  air 
surpris. 

—  Oui,  reprit-il,  j'ai  mal  élevé  Julie  selon  sa  position.  Au  lieu  de 
développer  cette  belle  intelligente  par  l'enseignement,  il  fallait  te 
comprimer  <t  l'éteindre,  il  fallait  l'eafi mm  i  dans  un  étroit  horizon. 
La  plante  qui  a  vu  une  fois  les  rayons  du  soleil  lan;;uit  et  s'étiole  bien 
plus  vite  quand  on  la  laisse  dans  l'ombre,  Ma  fille  comprend  trop 
bien  tout  ce  qu'il  y  a  au-delà  du  cercle  borné  où  nous  sommes  en- 
fermés. Elle  a  l'esprit  cultivé,  l'ame  noble,  lien soarimons  lier- 
généreux.  Pauvre  enfant!  que  fera-t-elle  de  toal  Elle  fil  parle 
cœur,  par  l'imagination;  j'aimerais  mieux  la  voir  stupidement  \< 

—  Elle  me  parait  heureuse. 

—  Oui,  à  présent  qu'elle  a  vingt  ans  à  peine,  à  nroaonl  que  je  sui> 
encore  II  ;  nuis  plus  tard... 

—  Plus  lard?  Oui  sait  ce  qui  peut  arri\er? 

—  Rien,  monsieur,  rien.  Sa  position  est  de  celles  qu'aucun  pouYoil 
humain  ne  saurait  changer;  la  tache  imprimée  à  son  nom  est  indé- 
lébile. 

—  Son  nom  !  elle  peut  en  changer  !  dis-jc  étourdiment. 

—  (  )ui ,  répondit  Coqoelin  a\  ec  une  amnntunui  profonde;  oui ,  elle 
i.i  de  s'appeler  la  tille  du  bourreau  d'Ail  pour  s'appeler  la 

femme  du  bourreau  de  Grenoble. 

I     -  mots  DM  l 'ternirent  au  »  OBUT  :  je  niée  ri.ii  plein  d'indignation  : 

—  Quoi!  nous  (lonne/  \olie  enfant,  une  fille  si  belle,  >i  pUfll  . 
malheureux! 

—  Eh!  qui  l'épouserait,  si  ce  n'est  lui? 

Je  baissai  la  tête.  Goejuaun  M  tut;  M  lille  revenait  VUII  101», 

—  Monsieur,  me  dit-elle  timidement ,  ne  ch.  ,  is  (pu-! 
(pies  fleurs?  N'oie  i  de  belle-   i              ipucines;  vous  n'en  trouvère/ 
nulle  pan  de  semblables.  Elles  sont  encore  eu  boutons;  prem 

demain  vous  les  verre/,  s'épanouir.  Ne  voule/.-\ou>  pas  les  cueillir, 

monsieui  f 

Elle  me  mollirait  du  doigt  le  i .  ffiS  oser  loui  h 

qu'elle  m'offrait. 

—  Je  les  prendrai  volontiers,  lui  dis-jc,  si  tous  me  les  donnez  de 
votre  main. 


REVUE   DE   PARIS.  83 

Elle  se  baissa  en  rougissant,  et  fit  un  magnifique  bouquet,  que  je 
reeus  avec  des  remerciemens  pleins  d'émotion.  J'éprouvais  une  sorte 
d'attendrissement  mêlé  de  compassion  et  de  respect  en  présence  de 
cette  infortune  si  grande,  si  dénuée  de  tout  espoir,  et  qui  semblait 
accompagnée  de  tant  d'humble  résignation. 

Coquelin  tournait  autour  de  moi  comme  s'il  avait  eu  quelque  chose 
à  me  demander.  Enfin  il  se  décida  à  me  dire  : 

—  Monsieur,  vous  m'avez  une  fois  offert  à  déjeuner;  oserai-je 
maintenant  vous  prier  de  souper  avec  nous? 

—  Volontiers,  lui  répondis-jc  sans  hésitation. 

Nous  entrâmes  dans  la  maison.  Le  couvert  était  mis  à  l'entrée  d'un 
petit  vestibule  tapissé  de  gravures  et  de  mauvais  tableaux.  L'ameu- 
blement me  parut  ancien ,  tout  dépareillé  et  fort  riche,  l'ne  argen- 
terie massive  couvrait  la  table;  le  linge  était  magnifique.  Coquelin 
t'aperçai  de  mon  t'tonnement. 

—  Je  suis  riche,  me  dit-il,  fort  riche  relativement  à  mes  besoins 
et  à  la  vie  que  je  mène.  J'emploie  volontiers  mon  argent  à  acheter 
tout  ce  qui  peut  embellir  cette  petite  maison  de  campagne,  seul  en- 
droit où  je  me  plaise  et  que  ma  lille  aime.  Notre  maison  de  la  ville 

si  triste!  d'un  côté  le  rempart,  de  l'autre  le  cimetière.  Nous  y 
■mes  de  père  en  (ils  depuis  cent  cinquante  ans.  11  n'y  a  que  m 
qui  puissions  l'habiter;  j'en  ai  le  séjour  en  horreur.  Cest  ki  (pie  nous 
nous  réfugions.  J'y  ai  apporté  des  meuMes  de  prix,  des  tableaux, 
surtout  :  j'ai  une  bonne  bibliothèqnc. 
.->  ooiu  mim«- à  ta!  le.  Les  valets  servaient  les  yeux  fixés  bot 
moi  et  comme  stupéfaits  de  me  roir  là.  Ils  étaient  empressés,  atten- 
tifs, silciK  i"u\  .  <    mme  des  domestiques  «le  bonne  maison.  Coquelin 
M  lille  leur  parlaient  a\ee  une  ;nilorité  familière.  Quant  à  moi  ,  je 

n'osais  les  r;  d'horribles  choses  me  revenaient  à  l'esprit 

iliaque  fois  qu'un  île  ces  hommes  avançait  le  bras  pour  prendre 
mon  assiette;  amies  m.iins  osseuses  me  faisaient  peur.  Sans 

doute  leur  j. -une  maitn  .ina  mes  répugnant  r- 

rangea  de  manière  à  me  servir  elle-mèmr.  Dès  qu'elle  vil  que  - 
prérenancei  m-  me  causaient  aucune  répulsion,  elle  s'enhardit.  On 
i  Al  dit  ipic  l.i  p;ni\  re  fille  «Hait  reconnaissante  de  la  différence  que  je 

'■ntre  elle  ci  les  valets  de  mm  pire.  Il  fallait  qu'elle  fût  d 
long-temps  i  de  bien  horribles  mépris  pour  sentir  si  \  i\ 

■  ''tte  prél  .  D'abord  ma  présence  l'avait  fort  troublée;  mais 

une  fois  revenue  de  sa  surprise,  clic  fut  totit-à  f.iil  .i  l'aise.  III''  a\:u't 

ij  -ursrécu  dans  une  trop  profonde  solitude  pour  être  timide;  elle 


81  REVIE    HE    PARI-. 

n'était  pas  habituée  à  calculer  l'effet  de  ses  paroles,  de  sa  conte- 
nant: elle  ne  connaissait  ni  la  coquetterie  ni  la  vanité;  elle  avait  un 
n.uf  abandon,  une  adorable  franchise.  Au  boni  de  deux  heures,  elle 
me  parlait  comme  si  nous  nous  étions  vus  toute  notre  vie.  J'ai  beau- 
coup rojagé  ,  j'ai  beaucoup  vécu  ;  mais  je  n'ai  jamais  rencontré  au- 
cune femme  nui,  de  prèfl  ou  de  loin,  ressemblât  à  celle-là  ,  tant  il  y 
avait  en  eue  de  piquans  contras  i  conversation  était  celle  d'une 

personne  qui  a  appris  à  parler  et  à  \«  oser  dans  les  livres;  elle  avait 
l'esprit  On,  curieux  et  crédule  d'un  enfant,  a\  Idées  d'un  homme 

accoutumé  à  voir  la  vie  de  haut.  Son  aine  ignorait  les  pas*  trot- 

tes et  mesquines  que  développe  le  contact  du  monde  :  ses  sentimens 
étaient  grands,  exal  oéreux,  hors  de  tonte  proportion  avec 

que  l'on  met  dans  le  commerce  ordinaire  de  la  \ie. 

Après  le  souper,  Coqnelin  prit  un  Dambleaa  et  me  lit  roii  h  mai- 
son; elle  était  d'un  goût  et  d'un  arrangement  fort  bizarres.  Il  y  avait 
des  fleurs  partout;  les  chambres  i   ^semblaient  à  des  serres 
on  y  vo\  ait  le  plus  singulier  assemblage  de  choses  rares  et  rosnmni 
C'est  ainsi  (jue  je  remarquai  -tir  une  cheminée  de  I  -  une  pen- 

dule en  bronze  doré  do  meilleur  goût  entre  deux  calebassi  -  lies 
en  guise  de  porte-allumettes.  Le  vestibule  serrait  à  la  fo  don 

et  de  salle  à  manger;  la  bibliothèque  était  à  coté;  j'y  vis  quelques 
beaux  volumes  et  beaucoup  de  bouquins.  Au  fond  ..  petite 

piè<  •'.  |  i\  ta  ii  encore  une  porte  devant  laquelle  retombait  un  ample 
rideau  de  toile  peinte,  j'allais  le  soulever  lorsque  Jutte  me  toucha 
le  bras  et  m»*  dit  simplement  :  C'est  ma  chambre ,  monsieur. 

Je  laissai  retomber  le  rideau:  j'aurais  pourtant  donné  tout  au 
monde  pour  jeter  seulement  on  coup  d'œil  mr  ce  réduit,  où  jan 
les  pas  d'un  homme  n'avaient  pénétré.  Quelle  pureté  égalait  celle  de 
celte  jeune  fille  qu'environnait  un  li  te:  i  Me  rempart!  Jamais  nul  ne 

l'avait  souillée  d'une  parole,  d'un  désir;  c'était  un  beau  h  au 

l  d'un  précipice,  a  l'abri  de  tout  regard  humain. 

x  i         irnàm.  s  >tir  la  terra^e;  la  nuit  était  sombre  et -.ereine; 

les  étoiles  tremblaient  an  nrmameot;  pua  un  souffle  d'air  n<  lait 

lea  i^-r"        endormis;  les  Oeurs  courbaient  leur  tète  humide  de 
i  isée,  et  leur-  parfuma  affaiblis  l'exhalaient  dans  une  fi  ai(  heur  hu- 
mide; <  es  lénèbn  lence,  la  paii  protonde  de  tout  ce  qui  m'envi- 
ronnait ,  bu  jetèrent  dan-  une  disposition  d'esprit  et  de  cobui  qui 
n'.iv.iis  jamais  <  onnne;  c'était  une  tristesse,  un  attendi  - 
ment  indicible,  le  me  lentis  tout  à  coup  détaché  de  ma  vie  | 
je  regardai  le  monde  d'un  nouveau  point  de  vue  ;  .1  me  inoihla  que 


REVUE   DE   PARIS.  85 

tous  les  intérêts  dont  j'avais  été  jusqu'ici  préoccupé  étaient  mes- 
quins et  frivoles,  et  que  les  seuls  biens  désirables  ici-bas  se  trou- 
vaient dans  une  position  solitaire,  ignorée,  remplie  par  les  seules 
affections  de  famille 

Les  heures  avaient  passé  comme  des  minutes,  et  pourtant  il  me 
sembla  que  j'avais  vécu  plus  long-temps  pendant  ce  jour  fécond  en 
émotions  que  durant  le  reste  de  ma  vie.  Il  était  près  «11-  minuit  quand 
je  m'en  allai.  Coquelin  et  sa  fille  m'accompagnèrent  jusqu'à  la  limite 
de  leur  domaine.  En  les  quittant  je  leur  dis  :  — J'étais  venu  ici  par  un 
sentiment  de  commisération  et  de  curiosité;  maintenant  j'y  retour- 
nerai pour  continuer  de  bonnes  et  amicales  relations  qui  déjà  me  sont 
chères.  A  demain. 

Je  ne  dormis  guère  cette  nuit-là,  et  le  lendemain  de  bor.ne  heure 
j'étais  aux  grottes.  A  dater  de  ce  jour,  j'y  allai  régulièrement  deux 
ou  trois  fois  la  semaine.  Rien  ne  démentit  mes  premières  impressions; 
j'avais  bien  réellement  rencontré  deux  belles  et  saintes  âmes,  deux 
êtres  à  paît,  humbles,  justes,  résignés,  sans  haine  envers  le  reste  des 
hommes  qui  les  retenaient  impitoyablement  au  fond  de  leur  position 
abjecte.  La  pauvre  famille  de  parias  subissait  sans  plainte  les  mépris 
du  monde;  la  boue  qn'on  lui  jetait  ne  l'avait  point  souillée,  et  elle 
tiquait  à  l'écart  des  vertus  ignorées  de  ceux  qui  la  foulaient  aux 

L'avocat  prononça  ces  derniers  mots  d'un  accent  ému,  avec  une  ex- 
pr  ission  profonde;  chacun  écoutait  en»  ore,  mémo  le  percepteur;  mais 
le  vieillard  s'accouda  sur  la  table  et  se  remit  à  feuilleter  lu  Ckawmibre 
indienne  d'un  air  distrait  et  comme  absorbé  dans  les  souvenirs  qu'il 
venait  de  rappeler. 

—  Ehl  comment  Unirent  voa  relations  avec  cette  famille?  lui  de- 
mandante après  nu  silen 

Il  passa  une  main  sur  ses  yeux ,  et  répondit  d'une  voix  basse  : 

—  Ceci  est  âne  autre  histoire. 

—  l'.t  voua  ne  roulez  p 

—  C'est  une  histoire  plus  douloureuse  que  celle  dont  voua  venez 

i  la  confidence  d'un  malheur  qui  a  luise  nu 
vie  ;  je  peux  vous  en  fain  1 1  récit;  tous  ceui  dont  je  parlerai 

sont  morts  depuis  long-temps,  et  les  <  lins,  s  que  je  vais  r*  ontei 

'eut  plus  (pie  moi  seul. 

i  Mil  un  moment ,  et  reprit  avec  plus  de  sang-froid  :  — H] 

ai  es  de  tout  ceci;  le  tempe  a  emporté  les  court* 

tbles  douleurs  de  cette  époque  de  nu  vie;  mail  le  souvenir 

rom  \i.i\ .  t 


8G  REVUE   M    l'\lll    . 

m'en  est  toujours  yif  et  présent.  Dès  ma  première  visite  aux  sjrotl 

j'avais  senti  que  j'aimais  la  fille  de  Coquelin,  et  cet  amour  ne  me  lit 
point  peur.  Un  besoin  effréné  d'émotions  me  décorait  avant  de  l'a. 

connue;  il  fut  satisfait  dès  que  j'eus  abordé  cette  formidable  situation; 
je  trouvais  tout  à  coup  un  but,  un  intérêt  puissant  an  milieu  de  ; 
impressions  vulgaires  et  monetont  s;  j'existais  enfin  par  le  cœur,  par 
l'imagination.  le  fermai  les  yeux  but  l'avenir,  je  me  lamsai  aller  tu 
ardentes  émulions,  au  bonheur  poignant que  m'offrait  le  prénom. 
(.'était  une  étrange  vie!  l'étais  loin  cependant  d'en  jouir  avec  sécu- 
rité. Il  fallait  beaucoup  d'adresse  et  de  pré<  autionpour  dérober  mes 
nouvelles  relations  aux  regarda  curieux  d'une  douzaine  d'amis  <l 
œuvres.  Je  compris  que  je  n'y  parviendrais  pas  si  j<*  restais  à  la 
ville.  Tour  être  libre  et  seul ,  je  louai  une  maison  de  campagne  à  une 
demi-licue  des  grottes.  D'abord  on  s'étonna  de  DM  \.'ir  installe  là  : 
on  pensa  que  c'était  le  caprice  d'un  jeune  homme  ri<  ne  1 1  qui  rou- 
lait s'amuser  en  toute  liberté  ;  puis,  quand  on  sut  que  j'étais  seul  et 
que  je  ne  voulais  plus  retourner  à  la  ville,  OH  me  traita  d'ouïs, 
maniaque,  et  les  amis  se  gardèrent  de  me  \enir  trouver.  Mais  que 
m'importait  ma  solitude  pendant  le  jour".'    Tous  j'allais  aux 

grottes.  Depuis  le  première  fois  que  j'avais  ru  Julie,  je  l'ai;  er- 

duement,  et  au  bout  de  deux  mois,  je  n'ava  u  la  hardiesse  de 

le  lui  dire;  pourtant  j'étais  sur  qu'elle  m'aimait  aussi.  IVul-étre 
fut  seulement  l'occasion  qui  DM  manqua,  car  son  père  était  toujours 

entre  nous.  Je  n'av  lia  aucune  impatient  e  «le  cette  contrainte  :  j'aimais 
de  trop  bonne  foi  pour  calculer  les  Chances  d'une  séduction.  I. "inti- 
mité île  cette  pauvre  famille  m'était  bien  douce;  [e  n'ai  jamais  ren- 
COntré  dans  mes  relations  du  monde  autant  d'affectueuse  bienvcil- 

lance,  d'exquise  discrétion,  de  politesse  aisée  et  franche.  Cnquchn 
me  témoignait  beaucoup  de  *  onfiance;  cepsjudant  il  était  m  point  sur 

lequel  il  gardait  avec  moi  un  silence  absolu:  malgré  mes  insinuations, 
il  ne  s'expliquait  jamais  sur  l'avenir  de  sa  fille,  .l 'avais  lèVoeucUS  «les 

«  raintea  épouvantablea  el  dont  je  détournais  ma  posai  i  em  i  hor- 
reur. 
J'analysais  trop  bien  mes  propres  inmreaaious  pour  ne  pan 

qui  M  passait  dans  lame  de  Julie;  la  sérénité  «le  son  regard 

m  ;  nue  langueur  étrange  leaaUait  i  eralj  aar  toc 

OU    sourire   était  triste  et  anime,  «.es  parole*,  plu*-  bi  t   «l'un 

plus  ;;i  and  sens.   Mu  md  j'arriv  ail .  alk  se  tenait  .l'abord  a  1  il  ut. 
puis  elle  n  v  «'liait  peu  à  peu  .  elle  hésitait  toujours  a\  ant  d< 
entre  son  peicclinoi;  mais  une  lois  là,  nomme  an  1  cœurs  se  parlaient! 


REVUE   DE   PARIS.  87 

comme  ils  s'entendaient  dans  ces  longs  entretiens  où  le  mot  d'amour 
n'était  jamais  prononcé! 

Un  soir,  en  arrivant  aux  grottes,  je  trouvai  Julie  pâle  et  abattue; 
on  eût  dit  qu'elle  avait  pleuré  long-temps.  Coquelin  était  moins  trou- 
blé; mais  je  remarquai  aussi  une  certaine  altération  dans  sa  physio- 
nomie. Il  me  tendit  la  main  comme  à  l'ordinaire  et  me  fit  signe  de 
m'asseoir. 

—  Qu'est-ce?  qu'est-il  donc  arrivé?  m'écriai-je  frappé  d'un  triste 
pressentiment. 

—  Rien,  me  répondit  Coquelin  avec  effort;  notre  situation  est  de 
celles  que  rien  d'imprévu  ne  saurait  frapper.  Mon  Dieu!  comment 
avons-nous  mérité  d'être  si  malheureux! 

Il  cacha  son  visage  dans  ses  mains  ;  Julie  fondit  en  larmes. 

—  .Mais  qu'est-ce  donc?  qu'avez-vous?  m'écriai-je  avec  violence, 
au  nom  du  ciel  dites-le-moi!...  Ouelque  insulte? 

—  Hélas  !  non,  dit  Julie  en  passant  son  mouchoir  sur  ses  yeux  et 
sur  sa  bouche  comme  pour  contenir  ses  larmes,  je  suis  une  folle  de 
pleurer  ainsi...  Pardon,  mon  bon  père! 

Elle  baisa  les  mains  de  Coquelin,  et  i^  retint  un  moment  sur  sa 
poitrine  cette  belle  tète  blonde  en  la  caressant  doucement. 

—  Allons,  dit-il,  allons  !  soyons  calmes  et  résignés.  Pourquoi  i 
an;;  !  \e  devrions-nous  pas  être  habitués  à  cette  vie!  Qu'avons- 
nmis  à  nous  reprocher)  Ce  ne  son!  pas  nos  fautes,  c'est  notre  mal- 
heur qui  notu  accable  :  nous  sommes  bien  à  plaindre;  mais  notre 
co— cionoo  eet  tranquille. 

J'étais  surpris  et  navré;  je  voyais  pour  la  première  fois  Julie  pleu- 
rer sur  m  position.  Que  s'était-fl  donc  passé  qui  la  lui  avait  tout  à 
;>  rappelée?  Je  n'osai  faire  aucune  question,  j'attendis;  mais  on 
ne  me  dit  rien  de  plus.  Il  me  sembla  que  ma  présence  consolait  Julie 

•  ni  du  moins  avait  pu  la  distraire  de  son  affliction,  elle  se  calma; 

Coquelin  aussi  lut  moins  triste,  et  la  so  coula  à  peu  près  comme 

à  l'ordinaii 
Je  mVn  allai  obsédé  pat  les  plus  douloureux-,  pensées  <  t  par  le 
liment  de  quelque  malheur  ;  je  i    ,i   liais  de  n'avoir  pas  in- 
Coquelin.  É\  idemment  il  se  passait  quelque  chose  «pion  rou- 
lait me  <  .m  lui;  je  me  souvenais  de  ce  qui  m'avait  été  dit  du  bourreau 
d  •  Grenoble,  et  j'éprouvais,  en  -  anl ,  quelque  chose  qui  n'avait 

de  nom;  c'était  un  mépris,  une  one  effroyable  jalousie 

nomme.  Ma  nuit  hit  sans  I,  et  le  lendemain,  au  point 

parmi  lea  rochers  aux  enriro 


88  REVUE   DE   PARIS. 

des  grottes;  enfin,  dévoré  d'inquiétude,  je  me  décidai  à  me  présen- 
ter chez  Coquelin,  bien  avant  l'heure  accoutumée. 

Il  faisait  un  temps  orageux  ,  les  nuages,  incessamment  déehii  es  par 
«le  livides  éclairs,  s'amoncelaient  au  ciel.  11  n'y  mil  persxtSSM  dana 
l'allée,  personne  sur  la  terrasse;  les  fenêtres  de  la  maison  étaient 
fermées,  et  nulle  fumée  ne  l'élevait  au-dessus  du  toit.  J'avam  ai  m 
tremblant,  je  regardai  d'un  œil  Btupide  autour  de  moi;  un  moment 
je  crus  que  Julie  était  partie  et  perdue  à  jamais... 

Tout  à  coup  1rs  batlemens  furieux  de  mon  cœur  s'arrêtèrent  ,  mes 
genoux  fléchirent;  je  joignis  les  mains  pour  remercier  Dieu  ;  la  roil 
me manquak  :  la  fille  de  Coquelin  était  là,  seule,  assise  m  tord  «lu 
puits  dans  une  morne  attitude.  Le  vent  rejetait  en  an 
cheveux  et  séchait  les  larmes  qui  tombaient  lentement  mii  Ml  ÎOMI 
pâlies;  son  regard  fixe  et  accablé  ne  se  détournait  pas  de  ioa  jetUM 
frère  assis  à  ses  pieds.  J'arrivai  prés  d'elle  sans  qu'elle  m'eut  aperça. 

—  Julie,  lui  dis-je  doucement. 

Elle  se  dressa  comme  ri  une  main  invisible  l'eût  soulevée  :  le  faible 
incarnai  de  ses  joues  s'effaça  entièrement;  elle  mil  nneasain  su 
sa  poitrine  et  murmura  :  Monsieur!...  c'est   VOUSl...  ah!  rOUfl  < 


venu  !. 


Je  la  regardai  tOUf  éperdu  sans  lui  répondre.  11  y  eut  un  silence. 

Enfin  je  loi  dis  :  Vous  êtes  »  nie  ici;  pourquoi?  Notre  père,  Tesq  et 
Jigé,  où  sont  ils? 

Elle  se  œha  le  risage  et  répondit  d'une  roix   étouffée  :  I..1-I 

à  la  \ille...  C'est  lini  maintenant...  vous  ne  lariei  pas...  nous  n'avons 

pas  osé  nous  le  dire  hier  soir...  Oal  mon  pauvre  père  !  quel  horrible 

jour... 

Je  frissonnai,  ferais  COmpril  enlin.  Julie  retomba  comme  an.    D 

tic  sur  le  bane  de  pierre;  j<>  m'assis  près  d'elle;  je  baisai  ses  maki 

froides  et  tremblantes. 

—  Voilà  donc  pourquoi  nous  pleuriez  !   lui  dis-je;   <  omme  j'ai  été 

malheureux  hier  sotrl  mais  l'idée  de  ce  qui  t'esi  |  assé  aujourd'hui 
ne  m'était  point  renne...  Pauvre  Bllel  je  doaaerais  la  moine  de  ma 
vie  pour  changer  rotre  sort!  ne  le .  roy<  i  ro  u  pas  I 

Elle  sourii  tristemeoi  et  me  du  :  Vous  êtes  boni...  roi  juste 

.'  i  rapetissant  envers  urne  pauvre  famille  bien  malheui  ■ 

—  Oui .  mais,  hélas I  je  ne  peux  rien  que  nous  plaindre,  vous  i 
I  icter,  tous  aimer...  Mon  Dieu  1  prenexcoui       '  auisaitl  l'avenir 
ri  long  devant  nous,  Noua  pourrons  être  lu  o  eux  .  Julie... 

Bt  main  frémit  dans  la  mie  nu  me  regardaave   d 


REVUE   DE   PARIS.  89 

d'égarement  et  détourna  aussitôt  la  vue  en  s'écriant  :  Nous!  vous 
avez  dit  nous!  eh!  qu'y  a-t-il  de  commun  entre  le  sort  d'une  pauvre 
fille  méprisée,  honnie,  repoussée  de  tous,  et  celui  d'un  homme 
heureux,  honoré ,  haut  placé  dans  le  monde?  Ah!  ne  me  parlez  pas 
ainsi  !  cela  me  fait  mal  ;  cela  me  force  à  regarder  jusqu'au  fond  de 
l'abîme  qui  nous  se  pare. 

Je  saisis  ses  mains  qu'elle  me  retirait ,  je  lui  dis  en  l'attirant  vers 
moi:  L'amour  l'a  comblé  cet  abîme  effroyable:  Julie,  ne  suis-je  pas 
devenu  votre  ami ,  celui  de  votre  père?  Ai-jc  hésité  à  venir  m'enfer- 
mer  dans  le  cercle  défendu  où  vous  vivez?  J'y  suis  heureux  :  que 
réimporte  le  reste  du  monde?  je  donnerais  tous  ses  succès ,  toutes 
joies  pour  une  heure  du  bonheur  ignoré  que  j'ai  trouvé  ici.  Ce 
bonheur  il  durera  long-temps,  il  durera  toujours,  si  vous  m'aimez 
eoSBBBe  j<-  vous  aime. 

Elle  appuya  son  front  sur  mon  épaule  et  pleura.  M'aimes-tu?  dis- 
je  si  bas  qu'elle  dut  à  peine  m'entendre.  Elle  releva  la  tête  et  répondit 
-errant  mes  deux  mains  dans  ses  mains  jointes  : 

—  <  >ui.  Dieu  fasse  que  je  meure  bientôt!... 

—  Mourir,  tu  veux  mourir  !...  mais  je  suis  ici,  près  de  toi,  pour 
toujours... 

e  secoua  la  tête. 

—  Vous  ne  me  croyez  pas?  repris-je  ,  eh  !  pourquoi?  est-ce  impos- 
able ce  que  j«-  \eu\?  Je  suis  à  peu  prés  libre:  depuis  long-temps  j'ai 

:  lu  ma  niere  qui  m'a  laissé  une  fortune  indépendante;  mou  p 
ii<-  as  mes  vol«»ntés;  son  autorité  ne  va  pas  au-delà  de  quel- 

ques r ►•  in ^  conseils,  <]<■  quelques  projets  qu'il  forme  pour  moi.  Je  res- 
terai a  la  campagne,  j'y  passerai  ma  vie;  ne  dites  pas  que  ce  serait 
-  kcrifier  mou  avenir...  Eh  !  puis-je  vivre  sans  rous  maintenant  ? 
s  qne  j'ai  souffert  hier,  quelles  craintes  j'avais  !...  I 
mystère  que  vous  m<      -       certaines  paroles  de  Totre  père  qui  sont 
-  dans  ma  mémoire...  Julie,  il  y  i  un  nomme  qui  -  i  \"u-< 

épouser,  je  ne  l'ignore  pas...  Cet  nomme,  irez  qui  il  est. 

Elle  me  fit  ligne  arec  11  main  de  me  taire  ,  et        ria  d'une  rois 
brisée  :  Moi,  me  marier!  jamaii  !  j-'  ne  resji  pas  mettre  au  monde 
malheureux  et  réprouvés  comme  moi.  le  m--  souri  as  du  *'>rt 

re,  slk  épouvantable  souillure, 

iiemont  «lu  meilleur  des  nommes  ne  la  pascon 
de  notre  infamie  ttant  de  me  laisser  en  ce  monde... 

u  .\\nr-  l'immensité  de  notre  malheur;  a  présent 
bon  la  1-1  :  je  donnerais  ton 


90  RE  VIE    DE   PARI- 

nées  de  ma  vie  pour  m'y  soustraire  un  seul  jour...  Mais  il  n'y  a  point 
do  rachat,  point  de  réhabilitation  j)o>>iljk'  !  mon  Dieu?  éles-vous 
just    ! 

L'enfant ,  qui  jouait  à  ses  pieds,  tendit  vers  elle  ses  petites  mains  ; 
elle  le  regarda  avec  une  pitié  profonde,  aa  ajoutant  : 

—  Et  ce  pauvre  innocent,  il  sera  forcé  de  faire  06  qu'a  fait  aujour- 
d'hui mon  pire!...  Que  maudit  soit  le  jour  où  il  aal  I 

Ses  larmes  s'étaient  séchées;  une  moine  douleur  .mimait  son  re- 
gard; j'étais  brisé,  je  pleurais  prés  d'elle  les  mains  join: 

—  COSBBM  je  n'étais  trompé,  lui  dis-je  ;  \oiis  me  sembliez  si  I 
gnée!  Je  ne  fOUS  Croyais  pat  malheureuse,  pauvre  Jolie I  Bi  riaa  aa 
l .eut  vous  ooasolerl  rien,  pai  même  mon  amour!...  Ah  1  je  vois  mieux 
que  vous-m'ine  au  fond  de  rotre  COBUT»  vous  ne  m'aimez  pas!... 

Elle  leva  sur  moi  un  regard  plein  de  tendresse  et  d'abattement  : 

—  Je  ne  nous  aime  pas!  dit-elle,  plût  à  Dieu  pour  IOUS  deu\!  \  0*8 
ne  feriez,  j >a->  de  raina  efforts  pour  vous  jeter  en  dehors  df  POti  B  ; 
sition  ,  et  moi,  je  me  résignerais  mieux  à  la  mienne.  Le  inonde  où 
vous  avez  votre  place  m'est  à  jaunis  fermé;  je  le  regarde  de  loin  iaaa 
espoir  de  TOUS]  suivre...  Qu'elles  sont  heureuses  les  femmes  que 
vous  pouvez  publiquement  saluer,  qui  osent  s'appuyi  i  i  rotre  bi 
marcher  bous  rotre  protection ,  se  montrer  ai  ec  *  ous  i  tons  les  re- 
gards] "h!  oui,  Dieu  fasse  que  je  meure  bientôt! 

—  Non  !  lui  dis-je  en  l'entourant  de  BM8  deux  brasj  non!  tu  n  h 
pour  celui  <]ui  dès  M  jour  ne  \.  ut  plu»  d'autre  \  ie  que  la  tienne...  le 
t'arracherai  à  cet  horrible  sorti...  ouand?  comment?  je  n'en  sais 

rien  encore;  mais,  TOis-tn,  rien  n'est  impossible  à  quiconque  aime 
(  onmie  moi...  NOUS  fuirons...  Je  t'emmènerai;  BOUS  ÛTOM  BOUS  I 
cher  dans  quelque  pa]  i  éloigné...  lu  seras  ma  femn 

—  Ne  me  parlez  pas  ainsi!  s'écria-t-elle  en  palissant; je  pouri 
espérer,  je  pourrais  vouloir...  Ohl  que  Dieu  m'en  garde  !..  Moi,  dé- 
truire \otre  position  !  moi,  VOUS  faire  quitter  sans  i  tiour  \  oiiv  pa\  -. 
VOtre  famille!  El  SI  un  jour  vous  veniez  a  regretter  «et  immense  sa 
orifice?  .Non,  non  !  Restons  ce  que  nous  sommes...  A  vous  l'arenèr,  à 
vous  toutes  les  chances  de  bonheur!  A  moi  le  repos  dans  mon  lit 

le  me  nus  à  ses  genou;  je  lad  dis  tout  ot  qu'un  amour  effréné 

peut  inspirer  de  prières,  da  plaintes,  et  de  reproches;  je  la  suppliai 

d'aroir  pitié  d'elli  moi-même,  de  consentir  à  mes  résolutions, 

à  mes  projeta.  Elle  ne  me  répondait  que  par  des  pleurai  et  tournait 

i  le  ciel  ses  reu  qu'elle  a'oaajl  plu»  arrêtai  >ur  moi. 


REVrE   DE   PARIS.  91 

Il  y  avait  dans  les  airs  comme  des  voix  qui  semblaient  se  mêler  à 
nos  larmes  ;  le  vent  résonnait  sourdement  dans  les  profondeurs  du 
vallon,  le  ciel  était  sombre,  les  nuages  montaient  vers  nous  noirs  et 
menaçans,  l'orage  était  près  d'éclater  sur  notre  tète.  Tout  à  coup  le 
vent  tomba;  un  bruit  sourd  passa  au  loin  et  vint  mourir  au  pied  de 
ces  hauteurs  d'où  nous  dominions  un  paysage  immense. 

—  Rentrons,  dis-je  à  Julie,  un  moment  distraite  par  ce  grand  et 
terrible  spectacle;  rentrons,  voici  un  orage  effroyable,  il  pleut  déjà 
là-bas... 

In  épouvantable  coup  de  tonnerre  me  coupa  la  parole;  mon  regard 
ébloui  ne  vit  plus  rien;  je  sentis  Julie  s'appuyer  sur  moi  et  tomber  aus- 
sitôt sur  ses  genoux  la  tète  baissée;  elle  laissa  aller  l'enfant  immobile 
et  penché  sur  son  bras.  Je  la  crus  foudroyée ,  j'étendis  les  mains  ,  je 
l'appelai  avec  des  Ctia  frénétiques.  Au  bout  d'une  minute,  je  recou- 
vrai la  vue.  I.'  tonnerre  était  tombé  à  côté  de  nous,  sur  un  cyprès 
dont  il  avait  brisé  la  cime  et  entièrement  dépouillé  le  tronc.  Je  referai 
Julie.  Elle  serrait  convulsivement  l'enfant  contre  son  sein;  ses  lèvres, 
pâles  et  tremblantes,  remuaient  sans  articuler  aucun  son. 

—  Oh!  mon  Dieu!  murmura-t-elle  enfin,  la  mort  nous  a  ton 
de  ;  lie  nous  eût  pris  ensemble! 

it  autour  de  nous  avec  une  horrible  furie;  aveuglé 
par  lea  é<  toardi  par  les  formidables  roolemena  du  tonnerre, 

j'entraînai  Julie  vers  la  maison;  en  y  entrant  elle  s'agenouilla  comme 
pour  prier;  l'enfant  s'attaehaii  à  elle  en  jetant  <:  d'elïr 

l'élreignit  avec  transport  et  le  couvrit  de  baisers  :  puis,  me  tendant 
i  i  main,  elle  dit  avec  un  soupir  profond  : 

—  Dieu  n'a  pas  voulu  de  nous! 

En  <  e  moment,  Coquelin  arriva.  Il  était  pâle,  haletant,  trempé  par 

la  plu 

—  Mon  pèi  Folie,  tous  êtes  rerenu  parce  temps  effroyableJ 

—  .Mon  enfant,  j'ai  eu  peur  pour  toi;  je  te  i  royaia  leole,  1 1  pais , 
j'avais  tant  besoin  de  t'1  retrouver,  ainsi  que  mon  petit  Louis! 

D  les  attira  sa  ;eooux,  et  les  lintembi  l  eût 

rq         ■  tête  à  l'abri  d        deux  téteaiimoceiitea.  Je  m'approchai, 

lia  mes  deux  mains  à  la  sienne  qu'il  n'osait  a\an.  |  i   yen  moi: 

ne  rem  ur  un  sourire  plein  de  triste  reconnais* 

Je  restai  aux  grottes  plus  tard  que  de  coutume.  I  temps  s'était 
i  .1  :  la  lune  m  leva  pure  et  bridante;  une  <  ahae  m  .■  <  •  - 

dait  d  (<■  j  i  oquelin  vint  me  rei  onduire  jumju  a  l'endroit 


92  REVrF.   H   PARIS. 

où  nous  nous  étions  retrouvés  deux  mois  auparavant.  Là,  il  s'arrêta, 
et  me  dit  tout  à  coup  : 

—  Il  m'en  coûte  de  vous  quitter  ce  soir,  car  nous  ne  nou> 

rons  pas  demain;  j  étais  heureux  d'avoir  trouvé  enfin  un  ami,  niais 
il  est  mon  sort  funeste  que  ce  qui  lait  la  joie  et  le  bonheur  des  au- 
trc>,  fait  notre  désespoir  à  nous...  Je  redoute  votre  présence  pour 
Julie... 

—  Ehl  quoi!  i:iterrompis-je  violemment,  me  croyez-vous  i 
d'une  lâche  séduction? 

—  A  Dieu  ne  plaise  que  je  vous  soupçonne  d'une  mauvaise  action! 
mais  l'assiduité  de  vos  visites  peut  avoir  pour  Julie  de  terrible  ré- 
sultats. Je  ne  vous  parle  pas  de  son  honneur,  de  sa  réputation  com- 
promis par  vous...  Hélas!  rien  ne  peut  déshonorer  la  tille  du  bour- 
reau... Mais  sa  tranquillité,  le  peu  de  bonheur  qu'elle  trouve  dans 
notre  misérable  vie,  seraient  perdus  si  elle  vous  aimait.  Vous  I 
bien  qu'il  faut  ne  plus  revenir.  J'aurais  peut-être  dû  VOUS  dire  i 
plus  tût  :  le  courage  m'a  manqué...  Si  vous  sai  ies  i  e  qu'il  m'en  coûte 
pour  renoncer  à  nos  relations] 

Je  m'attendais  vaguement  à  une  explication  de  <  e  geai  je  la 

redoutais  beaucoup.  11  fallait  parler  avec  franchise  pour  s'en  tirer  en 

honnête  homme,  et  je  n'hésitai  pas. 

—  11  e»t  trop  tard  \  OUI  rompre  cas  Ti  lations,  dis-je  av  ee  l'en: 

j'aime  Julie,  elle  m'aime  aussi,  le  ne  sais  ce  qui  sa  adviendra;  d 

ma  ferme  intention  est  de  tenter  par  tous  les  mo]  ens  possibles  de  la 
soustraire  à  sa  position.  Ecoutes .  I  îoquehn  :  je  suis  jeune  et  i  \<  ' 
i  ai  an  i  sur  une  volonté  inébranlable;  il  a*j  .i  i  m  d  dont  on  m 
\enir  à  bout,  quand  <>n  e-t  décidé  à  ne  rei  aler  devant  aucun  mm 
i    i.  Je  vous  donne  ma  parole  d'honneur  d'être  le  protecteur  de 
votre  fille,  de  ne  jamais  l'abandonner.  Quel  que  soit  -■  g  son  i 
moi,  il  vaudra  toujours  mieux  que  celui  auquel  vous  étii 
DOUI  elle.  PenSCX-y;  demain  seule  me  ni  je  VCUI  -.ivoir  vol  ri 

Je  m'en  allais.  Coquelin  me  retint;  il  me  parla  long-temps;  il  me 
dit  des  i  hoses  pleines  d<  ;énéi  osité ,  de  formaté.  Il  avait 

raison  ;  j'étais  un  fou ,  j'allais  tèie  bais  mtre  des  obstacles  où  je 

ilev.iis  aécessairemenl  me  briser;  mais  le  sacrifice  qu'il  exigeait  était 
au-dessus  de  met  forças  ai  de  ma  volonté.  Je  maudis  m  ci  nette  prt> 

dente;  je  lui  demandai  comme  un  de  ne  pas  me  bannir  tout 

a  I  Ùi ,  de  ne  pas  i  oindre  violemment  notre  intimité ,  de  me  l.iis*(  i 

temps  de  prendre  moi-même  une  résolution. 

Noua  nous  sépan  mes  fort  n  istes  tous  deux ,  nuis  eooleni  l'ai 


REVUE   DE    PARIS.  93 

l'autre.  J'avais  fait  preuve  de  franchise  et  de  dévouement  ;  lui  s'était 
montré  juste,  indulgent  et  ferme,  comme  devait  l'être  le  père  de 
Julie. 

Le  lendemain,  je  retournai  aux  grottes  à  l'heure  accoutumée.  J'a- 
vais la  tête  pleine  de  projets,  de  résolutions  violentes;  j'étais  trans- 
porté de  courage  et  d'espoir.  Une  cruelle  déception  m'attendait  ;  la 
maison  était  fermée,  je  ne  trouvai  ni  Julie,  ni  son  père;  il  n'y  avait 
plus  personne  aux  grottes. 

Mon  premier  mouvement  fut  un  profond  dépit ,  une  violente  colère. 
11  me  sembla  que  Coquelin  abusait  de  son  autorité,  qu'il  violentait  sa 
fille,  qu'il  m'avait  trompé;  puis  j'eus  quelque  espoir  qu'il  n'avait  pas 
emmené  Julie  pour  muter  les  moyens  de  la  revoir,  et  qu'il  allait  re- 
venir. Je  m'assis  devant  la  maison,  j'attendis  jusqu'à  la  nuit  close; 
personne  ne  revint.  Je  retournai  chez  moi  furieux,  malheureux  au- 
delà  de  toute  expression.  Huit  jours  durant  je  revins  aux  grottes  dès 
le  matin,  pour  ne  m'en  aller  que  le  soir;  j'espérais  voir  du  moins 
arriver  un  des  valets  et  en  obtenir  quelque  explication.  EnGn,  le 
huitième  jour,  je  me  décidai  à  retourner  en  ville,  à  aller  frapper  à  la 
porte  de  cette  maison  infâme,  de  laquelle  nul  n'avait  passé  le  seuil, 
pour  demander  à  Coquelin  ce  qu'il  avait  fait  de  sa  fille. 

Fattendifl  la  nuit,  et  vers  les  dix  heures  du  snir  j'entrai  par  la 
porte  Notre-Dame.  Je  suivis  le  rempart;  personne  ne  passait  par  la 
tuc  ,  où  l'herbe  croissait  comme  dans  un  pré.  Les  murs  d'un  vaste 
jardin  la  bordaient  d'un  côté;  de  l'autre,  j'aperçus  une  maison  avec 
un  perron  de  trois  mari  h  is  BUT  le  devant,  et  une  vigne  qui  tapissait 
la  fa  ad  .  (l'était  là,  je  le  savais,  le  m'arrêtai  le  cœur  palpitant.  Il  y 
avait  de  la  lumière  à  une  fenêtre  du  premier  él  ,  .  qui  était  toute 
mli'  ouverte;  un  silence  absolu  régnait  dans  l'intérieur  de  la  mai- 
son, le  nu-  glissai  i  omme  un  malfaiteur  le  long  du  mur,  el  gagnai  en 
tremblant  le  perron.  La  porte  était  fei  mée;  je  soulevai  doucement  le 
marteau  de  F<  i .  et  frappai  un  seul  coup  sourd  et  timide.  Ce  lut  Tony, 

l'un  des  valets,  qui  \inl  nn>u\  i  il  . 

—  Ali!  mon  Dieu!  lit-il  stupéfait,  c'est  trous,  mon  bon  monsieur? 

—  Où  est  Coquelin?  lui  dis-je  en  refermant  la  porte;  je  viens  pou 
le  vi 

1      nomme  ne  me  répondit  que  par  un  gémissement  qui  me  lit 

tressaillir.  Il  posa  sa  lampe  de  terre  roi  un  vieux  bahut,  et  comme 

jeta  au-devant  de  moi  les  bras  étendus.  I  n  frisson 

■  ourui  t'»ut  n kre,  je  sentis  mes  «  baveux  m  di  ur 

je  i,  de  quoi ,  et  je  m'éct  iai  ; 


9i  REVUE    DE   PARIS. 

—  Où  est  Coquelin?  je  veux  parler  à  Coquelin  sur-le-champ  ;  où 
est-il? 

—  Il  est  là-haut ,  répondit  Tony  avec  une  espèce  de  sanglot;  il  est 
là-haut  couché  dans  sa  caisse  de  sapin.  Vous  pouvez  encore  le  voir. 

—  Il  est  mort!  interrompis-je  frappé  de  stupeur. 

—  Mort  depuis  ce  malin,  après  une  maladie  dune  huitaine  de 
jours. 

Je  montai  l'escalier,  j'entrai  dans  la  chambre  du  premier  éta^e,  où 
je  ne  jetai  qu'on  rapide  coup  d'u  il.  Coquehn  était  là  dans  son  inaire; 
l'Mtre  valet  veillait  près  de  lui  en  lisant  DU  livre  de  prières.  Je  re- 
endis. 

—  El  Julie?  demandai-je  à  Tony. 

—  Elle  esl  là-haut  enfermée  dans  sa  chambre  BTeC  le  petit  Louis. 
Le  prêtre  qui  est  venu  ce  matin  n'a  pas  voulu  qu'elle  restât  près  du 
pauvre  trépassé.  Il  reviendra  demain  la  voir;  c'est  un  brave  homme 
bien  charitable. 

—  M6Î  aussi  je  reviendrai. 

—  Alors  n'attendez  pas  midi.  Demain  matin  la  paorre  Blk  retour- 
nera aux  grottes  aussitôt  après  l'enterrement.  Si  aHe  fwA  .  je  la  sui- 
vrai et  je  résinai  à  son  service;  je  n'aimerais  p  is  à  me  metti 
l'autre  ipii  va  venir,  quand  même  il  doublerait  les  profita. 

Je  donnai  hO  francs  à  Tonv  en  lui  recommandant  d'avoir  bien  soin 

de  n  maîtresse,  et,  Bans  m'arrdter ma aaoment  dephiaen  ville,  je 
retournai  à  ma  maison  de  campagne. 

Julie  me  trouva  aux  grottes  :  j'y  étais  depuis  une  heure  quand  elle 
ani\a.  Il  faudrait  avoir  passé  par  la  situation  exceptionnelle  où  elle 
était  placée  pour  comprendre  l'immensité  de  sa  douleur.  Elle  avait 
perde  le  seul  être  qui  Tact  ompagnât  daus  sa  triste  vie ,  celui  qui  ne 

s'était  pu  séparé  d'elle  depuis  qu'elle  existait  .  et  BUT  lequel  ell 

si  long-temps  pi  |  orté  toutes  s,>s  affection».  Je  n'essayai  pas  de  la 
«  onaoler;  j'attendis  que  le  temps  calmât  ses  profonds  regrets.  le  | 
sais  ma  rie  aux  grottea;  j'avais  rompu  toute  relation  avec  le  monde; 

je  ne  recel  ais  aucune  fiaite,  je  ne  répondais  aux  lettres  de  ma  famille 
que  par  quelques  lignes  insignifl  mti  i.  reusse  rotda  être  oublié  de 
l'unirers  entier.  Nous  arriTions  pourtant  à  l'époque  des  racam 

m  ni  |  ■  pe  m  attendait  ;  je  lui  écrivis,  je  motivai  m  i  i  isolation  «le  1 

ter  a  la  i  amp  igné  paT  (  i  ae  sais  quelles  raisons  entortill  •  >s .  et  aux 
quelles  il  ne  dut  i  lire. 

Que  pouvait  Juin1  contre  un  tel  dévouement  cl  les  faiblesses  d 

propre  cœur?  Quelle  \  >rta  surhumaine  eut  résisté  aux  puis 


REVrE  DE   PARIS.  95 

Influences  d'un  amour  exalté,  d'un  complet  isolement?  Elle  fut  mienne 
enfin!  Alors  seulement  je  vis  jusqu'au  fond  de  cette  ame  ardente; 
j'étais  sa  religion,  l'arbitre  souverain  de  ses  joies,  de  ses  douleurs, 
l'our  quiconque  a  été  aimé  ainsi  une  fois,  tout  autre  amour  est  insi- 
gnifiant et  frivole.  Je  me  laissais  aller  à  ce  bonheur  si  grand ,  si  com- 
plet, comme  si  rien  au  monde  n'eût  pu  me  le  ravir.  Ma  sécurité 
épouvantait  Julie;  tandis  que  je  me  reposais  dans  le  présent ,  elle  re- 
gardait en  pleurant  l'avenir,  et  me  disait  souvent  : 

—  Ami,  Dieu  fasse  que  je  meure  assez  tôt  pour  ne  pas  voir  finir 
mon  bonheur! 

Mêlas!  je  lui  en  voulais  de  ces  pressentimens,  et  alors  elle  m'en 
demandait  pardon.  Elle  essayait  de  croire  que  cette  vie  durerait 
toujours;  mais  combien  de  fois,  lorsque,  appuyée  sur  mon  épaule, 
elle  venait  de  me  dire  :  «  Va  ,  je  ne  crains  rien  ;  je  sais  bien  quo  lu  ne 
me  quitteras  jamais  !  »  je  relevai  son  visa;;e  pâle  et  couvert  de  larmes 
silencieuses  !  Un  événement  que  j'aurais  dû  prévoir  mieux  qu'elle  vint 
m'éveiller  au  milieu  de  ma  sécurité. 

Ufl  soir,  en  revenant  des  grottes,  je  trouvai  mon  père  chez  moi. 
11  m'attendait  depuis  le  matin:  on  n'avait  pu  lui  dire  de  quel  côté  j'é- 
tais allé.  Je  demeurai  stupéfait  à  son  aspect,  et  mon  premier  mou- 
vement fut  une  sorte  de  frayeur. 

—  Eh  bien!  me  dit-il  d'un  ton  moitié  riant,  moitié  fâché  ,  il  faut 
donc  que  je  vienne  te  chercher,  méchant  garçon?Mais  quelle  est  donc 

fantaisie  oterrer  I  la  campagne  1 1  d'y  vivre  comme  on 

ours?  D'à]  dernière*  lettres,  je  t'ai  cru  malade:  voila  un  visage 

qui  me  rassarOti  Ça,  monsieur,  embrassez-moi  donc? 

I  ï ait  un  brave  homme  ojne  mon  père.  l'avais  eu  lui  un  ami  indul- 
gtntot  qui  comptait  sur  toute  ma  confiance;  car  jeuneencorelm-uiémo 
d  comprenait  qu'on  fit  quelques  folies,  et  H  n'entrais  dans  ses  repro» 
i  ni  autorité,  ni  raideur.  L'indépendance  de  ma  position  ne  m'a- 
mancipé  île  fait;  son  ascen  lant  me  g  Hivernait,  à  mon  insu 
peut-être;  il  DO  m'imposait  aucune  de  SOS  volontés,  mais  je  les  adop- 
tais aisément  comme  miennes.  \  os  pourtant  ni  le  même  cœur 
ni  le  mèrm  ;je  prenais  la  vie  plus  sérieusement  que  lui:  fe 
tenais  de  ma  mère  une  ame  impétueuse  .  des  sentimens  obstinés  ;  lui 
au  contraire  ét.iit  plein  de  laisser- aller  et  de  modération  :  il  avaii  des 

ip.nlnes  ..il  ries  répugnai!'  es,  i  ien  au-delà  :  l'afflOVT  OU  la   haine 
n'avait  jamais  remué  son  i  oui.  \n^i  comprenait-il  mal  les  passions 

•  I  M  Im  <  raignait-il  point  pour  ne  i. 

Comme  te  \n;|  ;  i.i-l-ll   QIC  \ov.lllt  SllON  iel|\  et  troublé  de- 


96  REVIT.   DE    PARI-. 

vant  lui,  voyons,  que  sepasse-t-il?  on  dirait  que  ma  présence  t'em- 
barrasse... 

—  Ah!  mon  père,  vous  ne  le  pensez  pas!... 

—  Kh!  «  h  !  je  crois  que  tu  as  quelque  plaisir  à  me  revoir  après  une 
absence  de  huit  mois,  mais  il  y  a  des,  riironiUm  M ,  di  s  positions... 

Je  frémis,  je  crus  que  quelque  funeste  hasard  l'avait  instruit  d< 
vérité. 

—  Oui,  reprit-il,  on  est  amoureux  et  trahi;  cela  se  voit  tou> 
jours,  on  rient  enterrer  son  dépit  à  la  canq  >n  renonce  à  l'u- 
nivers entier  parce  qu'on  a  été  joué  par  une  coquette;  mai-  lu  . 
mon  ami,  il  n'y  a  riea  qui  pme  CO— ne  ces  chagrins-là,  et  tu  aurais 
bien  pu  venir  t'en  consoler  ailleurs  qu'ici. 

Je  compris  l'allusion:  mon  père  s'était  renseigné  à  Ai\.  st  les  ca- 
quets de  la  petite  ville  lui  avaient  appris  une  certaine  bis  irmée 
depuis  plusieurs  mois ,  et  dont  une  bonne  moitié  net  ail  pas  v  raie;  je 

tentai  pas  de  le  désabuser. 

—  Tonl  cela  ne  vaut  pas  qu'on  le  regrette  plus  de  quinse  grandi 
jours,  reprit  mou  père,  et  voici  tantôt  quatre  mois  que  tu  bond 
Vo\  eus,  que  faut-il  faire  pour  te  distraire  de  ind  I  hagi  m  .'  d  a- 
DOrd  BOUS  ne  resterons  pu  i<  i  :  je  t 'emmène.  Kbus  irons  OU  tu  vou- 
dras. Te  plairait-il  de  passer  tes  rai  an  m  .i  Paris. 

—  M^rci ,  mille  fois  merci .  mou  père  :  l  V>i  un  trop  long  | 
nous  le  ferons  plus  tard  .  inlei  rompis-je  effrs 

—  Efa  bien  !  il  faut  aller  à  Marsefllej  BOUS  y  WffOni  très  agréable- 
ment, non-  %•  1 1  "ii>  du  monde,  nous  forons  des  parties ,  et  puis  dé- 
cidément .  je  ne  veux  plUi  me  séparer  de  toi  ;  l'hiser  prochain  je  ■ 

tablirai  à  âii ,  et  j'y  attendrai  l<  i  etour  dV  -  \  l  a*  i  -  pour  l'emmener 
tout  de  bon.  Il  n'est  pus  -    i    tlors  que  nous  lotions  en  l'i' 
j'ai  de-  projets.  Eb  bien  I  tu  si  mbles  eOBUtarné.  Ah!  ça,  mon  ami. 
dis-moi,  qu'as-tU  iloni  | 

—  Hien  ,  mon  père,  rien  que  beaucoup  de  reconnaissant  e  poui 

bon' 

—  De  la  reconnaissance,  c'est  ti  s  je  voudrais  aussi  de 
la  confiance,  de  l'abandon;  là,  comme  m  en  aurais  avnt  m  bon 
marade.  le  sais  que  les  pères  on  les  trompe  toujours  un  peu;  ■ 

moi.  pourtant...  Allons,  courage;  aurais-tu  lut  quelque  grande  >ot- 
t  »  '  bis-lé,  et  nous  aviserons  ensemble  aux  moyens  de  la  n  parer. 
Si  c'était,  par  exemple,  des  dettes;  j'ai  quelques  nulle  dans  à  ta 
disposition... 

—  Ah!  mon  père,  TOUS  MTUI  que  mon  revenu  est  plus  que  suffi- 


REVUE   DE   TARIS.  07 

sant  pour  des  fantaisies  même  dispendieuses  ;  et  comme  je  ne  suis  ni 
débauché,  ni  joueur,  j'ai  de  l'argent  de  reste. 

—  Alors  je  reviens  à  ma  première  idée.  Tu  es  amoureux  d'une 
femme  qui,  vraiment,  ne  vaut  guère  la  peine  qu'on  se  fasse  ermite 
pour  elle  et  qu'on  pleure  si  long-temps  sa  trahison. 

Je  ne  répondis  pas. 

—  Cela  ne  sera  rien,  reprit  mon  père;  décidément  nous  allons  a. 
Marseille.  Veux-tu  me  faire  servir  à  souper,  Léonce?  puis  nous  nous 
coucherons  :  je  suis  cruellement  fatigué.  Sais-tu  que  je  me  suis  pro- 
mené tout  le  jour  pour  te  chercher?  Les  paysans  m'ont  indiqué  un 
chemin  par  lequel  on  t'avait  vu  passer;  j'ai  été  jusque  là-haut,  sur 
les  collines,  et  il  a  failli  m'arriver  une  étrange  aventure.  Figure-toi 
que  je  marchais  au  hasard,  le  long  d'un  petit  chemin  fort  solitaire, 
qui  m'a  conduit  au  milieu  de  rochers  effroyables.  Je  pensais  qu'il 
devait  aboutir  quelque  autre  part,  j'allais  toujours,  lorsqu'une  pauvre 
femme  qui  gardait  ses  chèvres  m'a  arrêté  à  l'entrée  d'un  petit 
vallon.  —  Mon  bon  monsieur,  où  allez-vous?  m'a-t-elle  demandé.  — 
Je  vais  m'asseoir  là-bas  à  l'ombre,  lui  ai-je  répondu  en  pressant  le 
pas,  car  le  soleil  me  fendait  la  tète.  Elle  m'a  couru  après  en  criant  : 
— Arrêtez,  mon  bon  monsieur,  arrêtez;  c'est  la  battide  du  bourreau! 

moi  qui  allais  m'y  reposer!  Ma  foi,  j'aurais  pu  entrer  dans  la 
maison  et  demander  à  boire...  Tu  as  là  un  triste  voisinage,  mon  cher 
I 

J'avais  alternativement  senti  le  rouge  et  la  pâleur  me  monter  au 
vis,  es  mots  si  simpli !fl  et  -i  «  rueis.  .Mon  père  ne  vit  pas  mes 

angoisi  a  esprit  était  trop  éloigné  de  soupçonner  quelque  co- 
relation  entre  ma  situation  et  06  qu'il  venait  de  me  dire.  Nous  sou- 

mes  ensemble,  et  je  lai  laissai  faire ,  Bans  observation,  les  dispo- 
sitions de  notre  \  .1  Marseille;  aucune  raison,  bonne  ou  mau- 
vaise, aucun  prétexte  ne  pouvait  me  le  faire  éviter.  Si  mon  père 
m'eût  parlé  ai  m  autoi  lé,  j'aurais  résisté  ;  mais  il  avait  une  manière 
de  m,  faire  mire  -a  volonté,  a  la  [uelle  je  ne  savais  pas  me  soustraire. 
Il  était  près  de  minuit  quand  je  le  conduisis  a  >.i  chambre  :  il  m*em- 
en  me  disant  bonsoir;  et  passant  la  main  dans  mes  che- 
:i"  quand  j'étais  enfant ,  il  ajouta  : 

—  N'est-ce  \  as,  Léon<  e,  que  tu  es  content  de  me  revoir  1 

Lee  larmes  me  van  eut  eux  veux  do  honte,  de  remords ,  de  do u- 
leoi  moment,  je  me  trouvais  1  ten  coupable  envers  mon  | 

OJM  j'1  UrOUiptis  ,  •  Julie  que  j  allais  quitter.  Une  heure  api 

a  nai  BUI  ;;ioti      . 


08  REVUE   DE   PARI- 

Il  faisait  une  de  ces  nuits  de  septembre,  sereines  et  blanches  de 
légers  nuajjes  sous  lesquels  se  voile  la  lune  :  aucun  bruit  ne  s'élevait 
des  campagnes  endormies;  mes  pas  seuls  résonnaient  le  long  du 
sentier  désert  qui  montait  aux  rjrottes.  En  arrivant  au  seuil  de  cette 
mai>"i).  que  j'avais  quittée  quelques  heures  auparavant  avec  autant 
de  sécurité  que  m  j'eusse  dû  y  rei  •  nii  tous  les  jours  de  ma  vie  ,  et  à 
laquell  |  \  nais  dire  adieu  maintenant,  je  fus  saisi  d'une  si  grands 
douleur,  d'une  si  profonde  pitié  pour  «elle  qui  allait  y  rester  seul'* 
désormais,  que  le  covage  me  manquait  pour  lui  apprendre  notre 
malheur.  J'éprouvais  d'ailleurs  une  sorte  de  honte  à  démentir  m 
promptement  toutes  les  n  solutions  que  je  lu  îanifestées;  moi, 

■  plein  de  ravage  et  de  volonté,  moi .  que  nul  sacrifice  n'eût  é| 
vanté,  et  qui,  prêt  à  lutter  eontre  ma  position,  contre  le  monde, 
av.!!*.  m.iiIu  renon<<  r  a  tout  pour  Julie,  je  me  laissais  dominer  par 
un  simple  désir  de  mon  père  ,  je  «  <m  ascen- 

dant.  à  la  foi  *  choses.  11  faut  l'avouer,  en  ce  moment  je  me 

trouvais  moins  à  plaindre  que  Jul  >on  malheur  surtout  qui 

m'.i<<  al'l.iit. 

Tontes  les  fenêtres  ot  fermées ,  à  l'exception  d'une  seule,  celle 
de  la  bibliothèque,  derrière  laquelle  j'apercevais  une  faible  clarté. 
Je  m'approchai  pour  regarder  entre  les  joints .'  tait 

li ,  elle  \eillait  encore,  asi  -    dam  le  profond  fauteuil  de  cuir  où  je 
me  repoeaû  SOnrent  Dne  lampe  de  terre  éclairait  en 

'  he  vnr  un  herbier  dont  elle  arrangeait  machinalement  les  fou i  1 
Au  bout  d  un  moment ,  elle  se  relei  a ,  et  jetant  en  arrière  ses  loi 

veux,  elle  passa  I  -  deux  mains  inr  son  front  en  «lisant  tout  haut 
d'un  ton  plaintif: 

—  Mon  Dieu!  ne  pfaj  dormir! 

lient  le  volet  de  la  fenêtre.  Julie  jeta  un  faible 

—  Ces!  moi ,  ne  crains  rien ,  lui  «lis- j         ntrani. 

—  Ah!  mon  bien!  interrompit-elle,  qu'est-d  doue  arrivé?  Pour- 
quoi \iens-tu  me  trouver  ainsi  au  milieu  de  la  nuit  '.'  EitH  que  lu  ne 
«lois  pas  retourner  demain".' 

J<-  lis  un  .si;;ne  alïirmati!.  bile  s     ,  n  arrière,  j»àle  et  le  re- 

1  fixe. 

—  Ah!  t-t-clle.  .si-ce  que  le  pmr  de  notre  séparation  i  si 
venu? 

Alors  je  lui  rm  Mai  qui  j'avais  t  r .  retournant  cher,  moi ,  ci 

tout  ce  que  m'avait  dit  mon  elle  m'ecouta  .  s,  >  main 


REVCE   DE   PARIS.  99 

miennes,  le  regard  Cxc  et  sans  larmes.  Quand  j'eus  fini,  elle  me  dit 
avec  fermeti  : 

—  Léonce,  tu  as  un  bon  père,  ne  lui  donne  jamais  de  chagrin  : 
pars  avec  lui,  puisqu'il  le  veut.  Va ,  je  savais  comment  tout  ceci  de- 
vait finir  ;  j'y  étais  préparée...  mais,  hélas!  si  tôt,  mon  Dieu! 

Elle  passa  la  main  sur  ses  yeux ,  et  reprit  en  se  contenant  : 

—  Dis-moi  tous  les  projets  de  ton  père;  je  veux  savoir  ce  que  tu 
feras,  où  tu  iras  après  notre  séparation. 

Je  lui  parlai  avec  détail  de  la  vie  que  j'allais  mener  loin  d'elle;  je 
voulais  que  du  moins  sa  pensée  pût  me  suivre  au  milieu  de  ce  monde, 
de  ces  habitudes  qui  lui  étaient  si  étrangères.  Elle  m'écoutaitavec  une 
triste  et  jalouse  attention ,  mais  sans  aucune  explosion  de  douleur.  Je 
ne  m'étais  point  attendu  à  la  trouver  si  résignée;  et,  tel  est  l'égoïsme 
de  l'amour,  que  j'en  éprouvai  un  secret  dépit.  J'aurais  eu  moins  de 
regrets  en  la  laissant  pins  malheureuse. 

Les  heures  avaient  rapidement  passé  ;  la  lampe  ne  jetait  plus  que 
de  mourantes  lueurs.  J'allai  ouvrir  la  fenêtre;  Julie  se  leva  en  fris- 
sonnant. Les  clartés  qui  blanchissaient  l'horizon  tombèrent  en  plein 
sur  son  visa       et  l'environnèrent  d'une  pale  auréole. 

—  Le  jour!  s'écria-t-elle,  Mjilà  le  joui  ! 

Nous  sortîmes  ensemble  de  la  maison,  elle  appuyée  sur  moi,  qui 
marchais  chancelant.  Nous  allâmes  ainsi  jusqu'à  l'entrée  du  vallon; 
alors ,  !  ix  pleins  de  larmes ,  (pic  je  a'essa]  .ii>  pas  de  retenir,  je 

i  dans  mes  bras  en  lui  disant  : 

—  Adieu  !  je  rei  iendrai  Julie  ;  je  m  tendrai ,  tu  le  sais  bien. 

oua  la  tête  en  me  montrant  du  doigt  1>-  chenria.Je  la  re- 
gardai en  face  ,  elle  ne  pleurait  pas. 

—  Adieu!  laicriai-je  encore  en  m'enfuyant*  adieu,  Julie!... 

ind  je  fus  en  b.is  da  sentier,  je  m'arrêtai .  y  regardai  là-haut, 
derrière  m<>i,  entre  les  rochers;  Julie  avait  déjà  disparu. 

—  Ah!  m'écriai-j  irte  ds  je  croyais  être  mieux 
aiiii 

Deux  heures  plus  tard  mon  père  entra  dans  ma  chnobre. 

—  Lli  quoi!  s  '.'■!  i  i.i-t-il ,  déjà  lerél  Mais  comme  le  \<>ilà  prises  et 
démit ,  U  ••:,'  •  .'  Si  tu  ét.iis  souffrant,  nous  différej  tons  notre  départ. 

—  Non  ,  mon  p«re,  non ,  aujourd'hui,  <  <   matin  si  vous  voulac;  il 
ui  le  d'être  hors  d'ici,  i  épondis-je  subitement  décidé. 

Lu  srrivant  .1  Marseille,  mon  père  ne  me  laissa  pour  ainsi  dire  pas 

le  temps  de  ■  i  in.iitie.   Il  me  lit  l.nie  t.iut  de  \isile»,  il  m  en\i 

ion  n.  1  ds  tant  de  distractions,  que  j'en  fus  d'abord  étourdi;  mais  une 


100  REVl'E   DE   PARI-. 

sorte  de  fatigue  s'ensuivit  bicntùt ,  et  tout  en  ayant  l'air  do  m'y  pi  i  ter 
encore,  j'étais,  au  fond,  dévoré  de  mélancolie  el  d'ennui.  Le  souvenir 
de  Julie  me  causait  un  douloureux  attendrissement,  une  sourde  ir- 
ritation; je  lui  en  voulais  de  nos  adieux,  d'avoir  pris  si  résolum 
son  parti,  de  notre  séparation;  fausse  \oulu  pouvoir  être  heureux 
loin  d'elle,  puisqu'elle  était  tranquil!  ■  el  consolée  loin  de  moi.  Ce  fut 
ainsi  (pie  je  tachai  de  briser  au  fond  de  mon  cœur  l'idole  que  j'avais 
tant  adorée,  et  que  j'essayai  de  réduire  une  [  assion,  dont  j'avais  fait 
un  moment  dépendre  non  bonheur  et  mon  avenir,  aux  proportions 
mesquines  d'un  amour  ordinaire. 

Nous  habitions  un  des  beaux  hôtels  de  la  ('anebiére,  et  je  me  liai 
avec  une  famille  anglaise  qui  y  était  descendue  presque  en  même 
temps  que  nous.  C'étaient  des  (;cns  riches  et  fort  répandus  dam  le 
inonde,  où  ils  reparaissaient  tous  les  birei  S  tpi  es  une  promenade  en 
Suisse  ou  aux  Pyrénées  qui  durait  toujours  juste  SÎI  mois,  ni  plus. 
ni  moins.  Vingt  années  de  séjour  sur  le  continent  avaient  fram 
"William  Neal;  il  n'avait  d'anglais  que  ss  tournure  tout  d'uni'  pièce  et 
l'habitude  de  p. nier  entré  les  dents.  8s  sa  m .  miss  Anna  Val.  était 
une  de  ces  vieilles  filles  intrépides  qui  ont  courageusesnent  arbi 
leurs  quarante  ans,  et  qui  feraient  seules  leur  tour  d'EuropesOUS  la 

triple  sauvegarde  de  leurs  chereux  gris,  dé  leurs  besicles  et  de  leur 
plaid  écossais.  Tous  1rs  soirs  nous  prenions  le  thé  ches  eue;  du  thé 
de  caravane  préparé  par  une  Anglaise;  c'était  rare,  an  temps  de 

l'empire. 

I  n  jour  William  Noal  me  dit  sans  préambule,  et  la  bon.  lie  encore 
un  peu  |  lus  serrée  que  decoutum 

—  Mon  cher,  je  suis  très  amoureux. 

—  Amoureux,  vous!  Bfa  !  comment  cela  rous  est-il  resra  I 

—  En  regardant  du  matin  an  soir  une  jolie  femme  <pii  ne  se  doua 

sculemenl  pas  de  mon  amour. 

—  Mais  ou  donc  la  \  o\  e/.-\  ou- 1 

—  Sur  la  petite  terrasse  de  l'hôtel,  par  la  Incarne  de  mon  cabinet. 

le  Die  pi  is  à  rire,  car  je  DM  BgUl  ai  SUS8Îtôl  Willism   Ncal   pei  »  lit- 
sur  une  table,  le  cou  tendu  cl  tâchant  d-  Bf  aux  lui  rcaux 

de  cette  lucarne,  étaréc  de  dis  pieds  an-dessus  du  sol. 

—  C'est  dm  femme  très  comme  fl  faut,  reprit-il  imperturbable 
ment;  eue  est  reure,  elle  s'appelle  Mm  OUrier,  J'ai  été  aux  rensoi 

gnemens.  On  ma  du  qu'elle  ne  recevait  personne,  et  qu'elle  ne  eonr 
11  ùsanil  i»  i  ame  qui  rire:  elle  doit  s'ennuyer  extrêmement,  i  me 

donne  beaucoup  d'espoir.  Ne   fttt-4  I  que  pour  emplov  i   -a 


REVUE    DE    PARIS.  101 

elle  ne  refusera  pas  l'invitation  de  miss  Anna,  elle  viendra  au  bal... 
Ce  n'est  pas  maladroit  de  ma  part  d'avoir  décidé  ma  sœur  à  réunir 
pour  ce  bal  toutes  les  personnes  qu'elle  connaît,  de  prés  ou  de  loin. 
Les  étrangers  qui  se  trouvent  dans  l'hôtel  ont  été  priés  en  masse,  et 
M"""  Olivier  a  reçu  ce  matin  sa  lettre  d'invitation.  11  n'y  avait  pas 
d'autre  moyen  de  l'aborder.  C'est  bien  imaginé;  qu'en  dites-vous? 

—  Pourvu  qu'elle  vienne. 

—  Certainement  elle  viendra;  miss  Anna  ira  lui  faire  une  visite 
pour  l'y  eii{ja[;cr. 

—  Et  vous  raccompagnerez? 

—  Non  pas,  diable!  non  pas.  Il  ne  faut  pas  aller  si  vite.  Me  pré- 
senter ainsi,  ce  ne  serait  pas  convenable;  M"    Olivier  n'aurait  qu'à 

se  douter C'est  une  dame  très  comme  il  faut,  vous  dis-je,  et  elle 

pourrait  trouver  mauvais  que  j'osasse  donner  un  bal  à  son  intention. 

—  C'est  pourtant  d'une  galanterie  très  raffinée,  ce  que  vous  faites 
là,  et  les  femmes  se  laissent  prendre  volontiers  à  ces  façons  d'agir 
romanesques.  Bonne  chance,  mon  cher  William. 

Une  fui-,  (pu-  j'eus  entamé  ce  rôle  de  confident,  il  m'en  fallut  subir 
toutes  les  charges.  William  Neal  me  faisait  faire  parfois  avec  lui  une 
(action  de  deux  heures  dans  le  jardin ,  seulement  dans  l'espoir  d'en- 
trevoir la  dame  de  Bes  pensées  à  une  Fenêtre  qui  ne  s'ouvrait  jamais. 
Nous  montions  vingt  fois  par-  jour  l'escalier  où  il  l'avait  deux  fuis  sa- 
luée; mais  on  eût  dit  qu'elle  mettait  autant  de  soin  à  se  c. h  lier  que 
nous  d'empressement  à  tâcher  de  l'apercevoir.  Au  bout  de  quinze 
jours  je  ne  lavai-,  pas  encore  entrevue;  William  Neal  grimpait  inuti- 
lement à  la  lucarne  de  son  cabinet,  la  terrasse  restait  déserte  et  les 
fenêtres  Fermées.  Cependant  j«'  li-  one  remarque  qui  ranima  fort 

l'espoir  de  William.  Chaque  fois  que  QOUS  étions  dans  le  jardin,   I   s 

jalousies  du  balcon  restaienl  inexoral  lemenl  baissées;  mais  souvent 
il  me  sembla  qu'une  ombre  payait  derrière  les  lames  obliques,  et 
qu'une  main  furtivement  avancée  leur  imprimait  unv  légère  oscil- 
lation. 
L'avant  reine  du  bal,  William  vint  tout  désolé  me  raconter  que 

miss    \rin.i    V  Mm   présentée   Chei  .M    '    <»!ivter,   la    femme    de 

•  bambre  lui  avait  dit  avec  mille  excuses  que  >.i  maîtresse  était  ma- 
lade, ei  qu'elle  ne  pouvait  recevoir  personne.  Cela  avait  tout  l'air 
d'un  prétexte ,  et  je  m'en  fâchai  comme  si  ce  désappointement  m'eût 
personn  Dément  regardé. 

—  \  tes  un  fou  .  di-  je  a  William  ;  je  roui  demande  «in  peu  ce 
que  cela  signifie  de  faire  ainsi  I'-  pied  de  grue  pour  une  !.  mme  qui 

roui  n.  i  iv.  s 


102  REVUE   DE    PARIS. 

ne  s'en  doute  peut-être  pas?  Ceci  est  de  l'obstination ,  et  vous  aile/ 
vous  rendre  ridicule:  il  faut  renoncera  cette  invisible  Mcc  olivi 
I    ;urez-vous  qu'elle  est  partie,  que  vous  ne  la  reverrez  jamais  ,  et 
oubliez-la. 

—  le  crois  que  c'est  ce  que  j'ai  de  mieux  à  taire,  répondit  piteuse- 
ment William. 

Le  soir  au  thé ,  miss  Anna  nous  dit  :  Je  crains  bien  que  nous  n'ayons 
pas  après-demain  Mnr  Olivier;  c'est  une  personne  bien  originale;  elle 
passe  sa  vie  assise  derrière  les  persiennes  à  regarder  ceux  qui  vont 
et  viennent  dans  la  cour  de  l'hôtel;  c'est  là  tout  son  amusement, 
toute  sa  distraction;  la  nuit,  elle  veille,  et  parfois  on  l'a  vue  des- 
cendre dans  le  jardin  pour  ne  remonter  chef  »  lie  qu'au  jour.  C'est 
comme  un  oiseau  de  nuit;  jamais  elle  ne  voit  le  soleil. 

—  .le  l'ai  aperçue  hier,  dit  mon  père;  j'avais  sonné  de  très  bonne 
heure  pour  ou'on  ouvrit  mes  fenêtres;  et  comme  personne  ne  \enaii. 
je  me  suis  levé  moi-même.  Alors  j'ai  vu  sous  le  balcon  une  femme 
qui  m'a  pan  belle  et  toute  jeune.  Mlle  .s'est  I  \  éc  aussitôt  et  a  iv;;,i;;iir 
lentement  la  porte;  elle  était  seule. 

—  Voilà  qui  ne  ressemble  à  rien!  lit  Yilliam  tout  poneif. 

—  Gela  n  trembla  aux  manies  d'une  folle,  dis-je  dédaigneusement 
Nous  nous  générâmes  fort  tard,  et  avant  de  monter  chezmoi,  j'en- 
trai dans  la  chambre  de  William  pour  prendre  un  livre:  tandis  que 
je  parcourais  les  rayons  de  sa  bibliothèque  ,  il  alla  dans  Ifl  cabinet. 

—  Venez,  me  cria-t-il  doucement  ;  \  le  est  là. 

.'hésitai,  car  il  me  sembla  que  nous  étions  ton-;  deux  bien  ridi- 
cules; pois,  la  curiosité  me  ;;a;;nant .  je  me  hissai  à  grand' |  |  ro- 
ques à  la  lucarne,  cl  je  regardai  en  bas.  1.  \  teiTtSSe  attenante  à  un 
petit  corps  «le  logis  séparé  s'avançait aor  une  cour  intérieure;  une 

femme  .tait  accoudée  sur  la  balustrade:  la  lune  nous  montrait  son 
visi  blanches  mains;  sa  riche  chevelure  flottait  défaite  pal 

l'humidité  de  la  nuit.  le  la  considérai  un  moment  d'un  regard  stupe- 
fail  ;  je  passai  la  main  sur  mes  yeux,  pensant  être  abusé  par  une  illu- 
sion ,  une  ressemblance  étrange  :  mais  quand  elle  sa  r  <  tel  s .  quand  je 
la  !  is  marcher,  je  n'eus  plus  aucun  doute;  cette  femme,  c'était  Julie... 

—  Eh  bien  !  me  dit  William,  maintenant  que  ^  ou  s  l'axe  me,  tms> 
\  re/vons  (pi,  ,  s'ils  un  grand  fou  si  je  roata  attma  qu'il  ne  tiendra 
qu  .i  elle  de  d(  venir  ladv  Ne  il  ' 

—  Ah  !  m'i  criai-je,  rOOJ  OSeiiesI... 

—  Bhl  mais,  pourquoi  |  u  I  me  répondit  il  ctonné;  puisqu'elle  Oft 

veuve  et  que  j'en  suis  aaatu  ai 


REVUE   DE    PARIS.  103 

Le  lendemain  je  trouvai  un  prétexte  pour  rester,  tandis  que  Wil- 
liam et  mon  père  sortaient  ensemble,  et  j'envoyai  un  des  gens  de 
l'hôtel  à  Mmc  Olivier  avec  un  billet  cacheté  qui  ne  contenait  que  mon 
nom  :  Léonce  Debray. 

l^n  moment  après  je  montai. 

Julie  m'attendait  debout,  mon  billet  encore  à  la  main.  Elle  était 
pâle  et  tremblante,  et  quand  je  m'avançai  vers  elle,  ses  yeux  se  dé- 
tournèrent de  moi,  ses  genoux  fléchirent,  elle  s'appuya  au  dossier 
d'un  fauteuil  sans  avoir  la  force  défaire  un  pas.  Irrité  d'un  tel  accueil, 
poursuivi  de  je  ne  sais  quels  doutes,  je  lui  dis  froidement  :  Quelle 
imprudence  ! 

A  ce  mot  cruel,  la  triste  victime  baissa  la  tête  et  me  répondit  d'une 
voix  éteinte  : 

—  ("est  vrai...  mais  je  n'ai  pu  résister  au  désir  de  vous  suivre... 
Je  voulais  rester  cachée  ici  près  de  vous...  j'espérais  que  vous  n'en 
sauriez  rien.*.  Que  Dieu  me  garde  de  troubler  jamais  votre  tranquil- 
lité... A  présent,  je  m'en  irai,  et  personne  au  monde  ne  saura  qui  j  ■ 
.suis  et  ce  que  je  serai  devenue... 

Les  sentimens  que  je  tâchais  d'étouffer  depuis  deux  mois  se  ra- 
vivèrent tout  à  coup;  cette  résignation,  ces  larmes  nie  touchèrent  au 
cirur;  encore  une  fois,  je  me  sentis  aimé;  j'éprouvai  un  poignant  re- 
mords d'avoir  Ontragé  de  mes  susceptibilités  injustes,  de  nies  soup- 

BS,  < "i  être  soumis  et  dévoué  dont  je  n'avais  pas  cessé  d'être 
l'unique  amour.  Comme  autrefois,  je  me  mis  aux  ;;enou\  de  Julie,  j 
lui  dis  que.  je  voulais  \  ivre  pour  elle,  et  je  jurai  qu'aucune  puissance 
humaine  ne  saurait  nous  séparer.  Elle  m'écouta  a\  -  unbre  at- 

tendrissemeni  :  ses  larme*  tombaient  sur  nos  mains  unies:  une  singu- 
lière exaltation  animait  ses  yeux  d'un  bien  M  (aime;  elle  se  taisait, 

dominée  p.ir  une  \  iolente  émotion,  et  ne  me   répondait  que  par  de 

mets  regards.  EnGn,  elle  me  dit  d'une  roix  faible  el  profonde  : 

—  Tu  m'aimes  toujours...  y  t'ai  retrouvé...  ne  fut-ce  que  pour  un 
jour,  une  heure  seulement;  c'est  plus  de  bonheur  que  je  n'en  espé- 
rais encore...  Léonce,  )••  rais  venue  jusqu'au  seuil  de  ce  monde  ou  il 

idu  de  le  suivre;  la  porte  en  est  ouverte  devant  moi... 
Elle  prit  la  lettre  de  mi>>  Anna  Neal  el  la  mil  sous  mes  yen  : 

—  Écoute, iinua-t-eiie  après  un  lilence,  si  m  voulais,  j'accep- 

1  elle  invitation;  une  nuit,  toute  une  nuit,  je  pren  Irais  plao 
ton  côté,  j«'  m. H'  lierais  appuyée  sur  ton  bras,  heureuse  el  fiére  de 
ta  protêt  lion...  Ce  bonheur  tant  envie  n  était  donc  pas  impossible' 
rêve  pool  m  réaliser  L.,  Waie  pas  peur,,  Léo»  el  rien  ne  nous  tra- 


10V  revu:  i>f  pari-. 

hira...Qui  pourra  me  reconnaître  ici?...  Ce  terrible  sceau  de  répro- 
bation et  d'ignominie  n'est  pas  empreint  sur  mon  front...  Qu'une  f. 
une  seule  fois,  il  me  suit  permis  de  te  suivre  au  milieu  de  ce  mon 
où  je  vais  te  laisser...  Dis,  le  reux-tu? 

—  Oui,  lui  répondis-je  épouvanté,  <»ui;  mais  après,  quelles  craintes 
effroyables!  Crois-tu  pouvoir  rester  inconnue  à  ce  monde  devant  le- 
quel tu  auras  une  fui-  comparu?  Il  te  poursuivra  de  son  attention; 
il  voudra  Baroir  qui  tu  es.  Qui  >ait ?  on  osera  peut-être  s'en  informer 
directement,  et  alors  que  répondras-tu  à  ceux  qui  te  feront  cette 
formidable  question? 

Elle  sourit  avec  une  expression  indéfinissable,  el  me  répondit  tran- 
quillement : 

—  Fie-toi  à  moi  ;  je  sais  comment  échapper  à  leur  curiosité. 

—  Hélas!  je  n'aurai  de  repos  que  quand  no  isi  ai  aan  ore  aux 
grottes  :  ne  désires— tu  pas  j  retourner,  Julie? 

Elle  lit  un  signe  affirmatif  el  répondit  en  me  serrant  les  ma. 

Oui ,  bientôt. 

Je  la  quittai;  d'un  moment  a  l'autre  mOfl  père  pouvait  reul 

cette  visite  ne  devait  être  sue  de  personne;  que!  prétexte  turais-je 
donné?  Tout  le  reste  du  jour,  tout  le  lendemain,  j'eus  sut  l 
William  Neal,  qui  me  poursuivit  de  ses  «  oui  lences;  enfin,  l'heure  du 

bal  arriva. 

MÎSfl  Aima  Neal  a\ait   voulu  ouvrir  avêC  éclat   la  saison  d'hiver; 

rien  n'avait  été  oublié  poui  que  cette  première  fête  lût  gaie  et  bril- 
lante. La  grande  salle  de  l'hôtel  était  tendue  en  blanc  avec  des  tro- 
phées entre  chaque  panneau  ;  il  ]  avait  profusion  de  lumières,  de 

Heur-,  de  parfum-:  l  '<  lait  un  coup  d'OSil  cbloui--ant:  a\ant  di\  lieu 

i  i,  trois  cents  personnes  étaient  déjà  arrivées.  Je  me  tenais  ai 
William  près  «le  la  porte;  il  était  suffoqué  de  dépit  et  d'inipatseai 

Quand  Onze  heure-  sonnèrent,  il  me  «lit  : 

—  C'en  e-t  fait ,  elle  ne  viendra  pas...  liions  jouer;  cela  asedis- 
traira  peut  être...  le  donnerais  tout  au  momie  pour  que  cette  nuit 
foi  finie... 

le  pensai  qu'au  moment  de  venir,  le  courage  avait  manque  à  Julie, 
«■t.  par  une  bizarrerie  inconcevable,  je  lui  en  voulus  de  n'avoir  | 

accomplir  cette  résolution,  qui  m'avait  tant  épouvanté.  J'allai 
m'asseoh*  à  une  table  de  bouillotte;  an  bout  d'un  quart  d'heure, 
William  (féal  \  inl  à  moi  tout  raj  onnant ,  et  m'*  dit  à  l'oreille  : 

—  Bile  eet  là!... 

Quand  je  rentrai  dans  ||  lallede  bal,  je  vis  Julie  est 


REVUE    DE    PARIS.  10Ô 

miss  Anna  Neal.  J'avais  tremblé  de  la  trouver  timide  et  embarras- 
sée; le  premier  regard  que  je  jetai  sur  elle  me  rassura;  calme,  sou- 
riante, maîtresse  d'elle-même,  il  semblait  qu'elle  eût  passé  sa  vie 
au  milieu  de  ce  monde  qu'elle  abordait  pour  la  première  fois,  elle 
palitpourtant  à  ma  vue;  mais,  aussitôt  revenue  de  son  trouble,  elle  - 
tourna  pour  saluer  mOD  père  que  lui  présentait  William  Neal.  Tous 
les  yeux  la  suivaient  :  qu'elle  était  belle  entre  toutes  ces  femmes  si 
belles  et  si  parées  !  Les  plis  transparens  d'une  robe  de  mousseline 
des  Indes  l'environnaient  comme  d'un  nuage,  sous  lequel  éclatait 
la  suave  blancheur  de  ses  épaules  chastement  voilées.  Sa  blonde  et 
soyeuse  chevelure,  relevée  en  nattes,  formait  à  son  front  une  cou- 
ronne qu'eût  enviée  une  reine.  Son  visage  avait  une  divine  expres- 
sion de  sérénité  mélancolique,  mais  au  fond  de  ses  prunelles  bleues 
luisait  un  éclair  ardent,  un  reflet  de  son  amc. 

La  présence  de  cette  femme  si  jeune,  si  belle  et  inconnue  de  tous, 
avait  l'ait  sensation;  la  foule  (.les  danseurs  l'environnait;  elle  se  dé- 
roba  a  ces  empressemens ,  en  déclarant  qu'elle  ne  dansait  point. 
William  Neal  ne  la  quittait  pas,  il  l'entourait  de  soins,  il  semblait 
fier  d'être  à  peu  près  le  seul  homme  auquel  elle  eût  parlé,  le  seul 
qu'elle  eût  l'air  de  reconnaître  dans  cette  foule.  Son  rôle  de  maître 
de  maison  l'obligeait  pourtant  à  s'occuper  de  quelques  antres 
femmes,  il  me  lit  signe  <!<■  venir  prendre  sa  place. 

—  Madame,  «lit-il  en  me  présentant,  c'est  mon  ami ,  M.  Léonce 
Debray;  il  D'est  pas  moins  reconnaissant  que  moi  «lf  l'honneur  que 
vous  nous  ave»  fait  en  daignant  paraître  à  cette  1er 

Julie  ne  répondit  (pi'1  par  une  inclination.  Je  m'assis  près  d'elle.  H 
me  semblait  que  nous  étions  tous  deux  sons  l'influence  d'un  rêi 

is  peur  'If  cette  étrange  situation;  j'aurais  fui  m  un  regard  sup- 
pliant ne  m'eût  arrêté. 

—  Encore  deui  heures!  «lit  Julie  en  me  montrant  la  pendule  qui 
marquait  minuit.  Puis  après  un  silence  elle  ajouta  :  Lé  «ce,  voulez- 
vous  me  donner  lf  bras  pour  faire  lf  tour  du  bal? 

Quelle  nuit  !  quel  moment  unique  dans  la  \  if  de  cette  pauvre  ré- 
prouvée :  Le  monde  l'environnait  d'admiration  et  d'hommages .  lelle 
niiiM  h  ut  l'égale  «lf  ces  femmes  dont  elle  avait  tant  envie  l.i  condition 
libre  et  n  spe<  lée;  elle  «tait  la  reine  «I»  ce  bel  où  tant  «le  rœux  si 
luaient  sa  beauté,  liais  elle  m-  \>>\.iit  que  moi  .m  milieu  de  cette 
Irak  cuipi  isé;j    »eotais  sa  mais  >  et  tremblante  serrer  moi 

bras  ;  eue  promenait  autour  de  dooj  un  regard  rague  et  troublé; 
I      battemens  impélueui  d  mnaicut  jusque  dans  le 


10G  REVUE  DE   PAJtlg. 

mien.  William  Nerf  étah  revenu  vers  nous,  il  observait  Julie  avec 
inquiétude;  il  l'obsédait  de  soins  et  de  questions,  .le  saisis  le  uniment 
où  il  était  occupé  à  donner  quelques  ordres,  pour  dire  tout  bas 
Julie  : 

— Rentre,  je  t'en  supplie,  les  émotions  de  cette  soirée t'accablent... 
elles  me  brisent...  lia  tête  se  perd...  Aie  pitié  de  moi  et  de  toi-même; 
ne  prolonge  pas  cette  dangereuse  situation... 

Elle  s'approcha  d'une  fenêtre  et  leva  les  yeux  au  ciel  en  soupirant 

profondément. 

—  Hélas!  dit-elle,   comme  cette  nuit  d'automne  est  nébuleusi 
sombre  :  voici  l'hiver,  bientôt  il  n'y  aura  plus  aux  grottes,  ni  fleurs, 
ni  ombrage...  plus  rien... 

Elle  se  tut  subitement,  et  se  penchant  sur  la  main  que  j'appuyais 
au  rebord  de  la  fenêtre,  elle  l'eflleura  de  M  DOW  lie  en  murmurant  : 
Adieu,  Léonce! 

Ce  geste  fut  rapide  comme  la  pensée.  Julie  se  leva,  et  plongeant 
un  long  regard  dans  ces  s,,i,,iis  resplendissant ,  où  la  foule  ondulait 
étim clante  et  joyeuse,  elle  parut  adresser  aussi  BU  monde  un  muet 
adieu;  puis,  s/appuyant  à  mou  bras,  elle  me  dit  :  Allons! 

.le  la  reconduisis  jusqu'au  bas  de  Peseaker,  et  elle  reasoota  chez 
elle  en  me  faisant  encore  un  signe  d'adieu.  Uors  je  l  tspirai  plus 
librement  ;  il  me  sembla  que  BOUS  étiottS  sauves  tous  deux.  I.e  bal 
dura  jusqu'au  jour;  je  sortis  des  derniers.  Quand  je  rentrai  die/, 
moi ,  Julie  ne  .s'était  pas  couchée;  la  lampe  veillait  encore  d-n  ici  e 
les  jalousies. 

J'étais  encore  au  lit  à  midi;  un  sommeil  de  plomb  pesait  sur  mes 
ycu\  ;  je  luttais  eOUtl  e  je  ne   sais  quel  ré\  e  effroyable.    I  ont  a  coup 

aws  rideaux  s'ouvrirent  brusquement,  ja  m'éveillai  an  irtaut  et 
trouvai  devant  moi  la  li;;ure  blême  al  consternée  de  William  NaaL 

—  Kh  bien  !  qu'est-ce?  qu'estai]  donc  arrivé?  lui  demandai- je. 

—  Oh!  pas  grand'ohose,  moins  «pie   rien,  un  caprice  de  femme, 

lit-il  d'un  air  qu'A  voulait  rendre  calme  et  dédaigneux  :  M"  Olivier 
est  partie  ce  matin...  Ella  ne  reviendra  pas...  Hier  son  départ  était 
arrête,  car  elle  a  congédié  une  jeune  fille  qui  la  servait  depuis  >on 
arrivée  à   Marseille,  l'.n  sortant  du  bal,  elle   a  fermé   UM  malles;  à 

aa  havres,  aile  montait  ea  voiture»..  Mais  quelle  est  dont  aaMe 

femme?  Le  fait  esl  que  personne  ici  ne  peut  dire  Aon  elle  v  h  m  .  ni 

OÙ  elle  va...  Il  faut   pourtant  que  je  le  BM  lie  .  je  le  sauiai...  .le  la  ic- 

trouvorai,  dussé-je  pour  cela  recommencer  mon  tour  d'Europe... 

Tandis  qu'il  parlait  ainsi  d'une  voi\  animée,  j'avais  pris  en  trem- 


REYCE  DE   PARIS.  107 

blant  une  lettre  posée  sur  mes  journaux,  William  Nea]  s'interrompit 
subitement  et  s'assit  à  distance  : 

—  Lisez  donc!  fit-il  avec  un  grand  soupir  ;  il  me  paraît  que  vous 
êtes  plus  heureux  que  moi  dans  vos  amours. 

La  lettre  ne  contenait  que  ces  mots  :  «  C'est  à  genoux  que  la  pauvre 
Julie  t'adresse  son  dernier  adieu  !  Sois  heureux,  Léonce!.,  ne  m'ou- 
blie pas!...  Ici-bas  nous  ne  nous  reverrons  plus...  mais  là-haut, 
peut-être...  J'ai  foi  en  la  justice  de  Dieu...  » 

—  Eh  bien  !  dit  William  Neal ,  qu'est-ce  donc?  vous  avez  pâli... 

—  Vous  me  parliez  de  Mm'  Olivier,  interrompis-je  en  froissant  la 
lettre;  voyons,  que  disiez-vous?  Il  fallait  tâcher  de  savoir,  du  moins, 
où  elle  va;  si  c'était  en  pays  étrangers  !...  Demain  elle  pourrait  avoir 
passé  la  frontière... 

—  Eh  non!  répondit  William,  étonné  de  la  véhémence  avec  la- 
quelle j'entrais  dans  ses  intérêts  ,  elle  a  pris  une  voiture  de  louage 
«lui  doit  la  mener  jusqu'à  Aix.  .1  attends  le  retour  du  postillon  pour 
savoir  où  elle  est  descendue  ,  et  puis  nous  aviserons. 

A  ces  mots,  je  respirai.  J'avais  craint  que  Julie  eût  plus  sûrement 
accompli  sa  résolution  :  elle  possédait  des  valeurs  considérables  : 
aucune  impossibilité  matérielle  ne  la  retenait  ;  elle  aurait  pu  partir 
pour  les  pays  étrangers,  s'aller  cacher  dam  quelque  grande  ville  de 
France  ou  d'Italie,  où  je  n'aurais  pas  retrouvé  sa  trace.  Mais  je  ne 
craignis  plus  de  la  perdre  dès  que  j'eus  la  certitude  de  pouvoir  la 
rejoindre  aux  grottes  :  il  me  sembla  que.  déformait,  les  moyens  ne 
me  manqueraient  pas  pour  assurer  la  durée  61  la  sécurité  de  mon 
bonheur.  Il  fallait  partir,  s'en  aller  à  Paris,  l'immense  ville  où  per- 
sonne ne  se  connaît.  •  mmener  Julie.  Mon  père  ne  tenait  pas  à 
ter  en  province;  il  m'était  facile  de  le  décider.  Tout  celarele\.t 
mon  espoir  ;  j'entre!  il  encore  mi  avenir  heureux  ;  je  m'étonnail  d'a- 

i  h  Ion  ;-temps  hésité  à  prendre  !<*  parti  qui  seul  pouvait  me 
rendre  notre  bonheur  passé.  Le  même  jour,  j'annonçai  qu'il  me  (al- 
lait aller  à  Ai\  pour  BM  affaire  imprévue.  Mon  père  .  qui  ne  me  ques- 
tionnait jamais  quari  1  il  entrevoyait  quel  pie  my  me  dit  simple- 
ment : 

—  Pars  demain  ,  si  tu  veux  .  j'irai  te  rejoindre  dans  deux  ou  trois 

:  nos  \  -  sont  fini 

—  Bi  si  nous  allions  ai  never  noire  droit  à  Paris?  lui  demaedai-je 

lement. 

—  Sot) ,  si  tu  le  désii       N  nu  reparlerons  de  û  la  à  Ai\. 

is  tonti  lu  monde  à  me  défa  :  N^  illiam 


108  REVIT    DE    PARIS. 

Neal  :  il  voulait  absolument  venir  avec  moi.  Enfin  ,  il  se  décii  la  à  rester 
pour  attendre  le  postillon  qui  avait  mené  M  (  >livier.  Le  lendemain 
au  point  du  jour  je  montai  à  cheval ,  et  vers  midi  j'étais  aux  grottes. 

Jamais  plus  d'espérance  et  de  bonheur  ne  m'avait  souri  :  j'allais 
rendre  à  la  vie,  à  nos  amours,  une  ame  désolée  ;  j'allais  faire  succé- 
der à  L'affreux  désespoir  d'une  séparation  sans  terme  la  joie  de  ma 
présence  et  le  pressentiment  d'un  autre  avenir;  j'allais  dire  à  Julie  : 
cr  Tu  as  voulu  me  rendre  mon  indépendance ,  ma  sécurité;  tu  l'es 
retirée  de  moi  pour  ne  pas  être  un  obstacle  ilan-  nia  vie,  tu  t'es  OOU> 
damnée  à  des  regrets  ,  A  une  solitude  éternelle  pour  me  laisser  heu- 
reux et  libre  ;  eh  bien!  mon  amour  n'accepte  pas  ce  tri-tr  - 1  I  lice, 
je  riens  y  renoncer.  » 

Kt  je  voyais  ce  doux  \  [sage  se  tourner  vers  moi  cou\  ci  i  de  larn    i, 
et  ces  belles  mains  jointes  m'implorer,  car  je  m'attendais  a  une 
néreuse  résistance;  mais  j'étais  sûr  maintenant  de  Jolie,  je 
qu'elle   me  suivrait,   puisqu'une  fois   déjà  elle  avait  osé  me   venir 
trouver. 

l'éprouvai  une  grande  émotion  en  i  nt  ces  lieux  ou  j'ai 

.si  aimé,  si  heureux  naguère.  Comme  autrefois,  tout  «t.iii  solitaire 
<'t  silencieux  dans  le  vallon  ;  l'automne  avait  jauni  ses  frais  ombragea; 

les  rosiers,   dépouillés,  montraient  tristement  leurs  branches  épi- 
neuses, entre  lesquelles  éclataient  quelques  baies  rougi  i. 

Alors  je  me  souvins  de  ces  mots  que  m'adressa  Julie  au  moment 
de  nos  adieux  :  «  bientôt  il  n'y  aura  plus  aux  grottes  ni  fleurs,  ni 
feuillage,  plus  rien...  • 

—  >i  fleurs,  ni  feuillage!...  répétai-je  mentalement,  il  est  vrai!... 
Quel  deuil!...  le  |  n  isai  le  pas  ;  mon  •  aux  buttait  I  rompre  dans  ma 
poitrine; j'avais  les  larmes  aux  \nn.  En  approchant  de  la  maison, 
j  aperçus  avec  une  inexprimable  surprise  quelqu'un  d'étrangei  ar- 
ièie  au  seuil  ;  c'était  une  pauvre  femme  (pie  j'avais  souvent  rencon- 
trée aux  environs .  gardant  ses  i  bei  i  as.  Eue  «  taii  A  genoux .  le  rim 
tourne  vers  le  vestibule,  son  bâton  al  son  panier  po  d'elle, 
be  petit  bonis  courait  tout  seul  sur  U  tei           il  m  prit  i  ■ 

me  voyant;  il  ne  me  reconnaissait  | 

—  Ah!  mon  bon  monsieur,  dit  la  pauvre  femme  an  se  levant,  ni 
N,)"  la  charité  de  venir  garder  cette  pauvre  Rue  avec  moi, 

Dieu  vous  le  rcndia  '. 

—  Que  voulez  vous  dire?  interrompis-'         ippé  d'une  horrible 
i  rainte;  \  a-t-il  quelqu'un  de  m  <  •  . 


REVUE   DE    PARIS.  109 

—  Je  garde  la  morte,  répondit  cette  femme  en  me  montrant  du 
doigt  toutes  les  portes  ouvertes. 

—  Qui  est  mort  ici"?  m'éeriai-je. 

—  La  011e  du  bourreau!  Devant  Dieu  soit  lame  de  cette  pauvre 
créature,  morte  sans  confession!  Elle  s'est  tuée,  mon  bon  monsieur! 
Le  valet  est  allé  avertir  la  justice.  J'étais  là-bas  quand  il  a  passé;  il 
m'a  offert  de  l'or  et  de  l'argent  pour  venir  garder  le  corps.  J'ai  re- 
fusé ce  qu'il  voulait  me  donner,  cela  me  porterait  malheur  le  reste 
de  ma  vie...  Je  suis  venue  pour  rien;  c'est  une  bonne  œuvre... 

Elle  se  remit  à  genoux  avec  un  geste  de  terreur;  j'avais  passé  de- 
vant elle  pour  entrer  dans  la  maison.  En  ce  moment  terrible  je  ne 
sais  quelle  impulsion  me  soutint,  car  toute  force  physique  était  anéan- 
tie en  moi;  je  ne  sentais  plus  ma  vie  que  par  les  horribles  battemens 
de  mon  cœur.  J'allai  droit  à  la  chambre  au  fond  de  la  bibliothèque, 
je  regardai.  Jolie  était  là,  étendue  sur  son  lit;  le  drap,  relevé  jus- 
qu'à ses  épaules,  était  ensanglanté;  sa  tête  reposait  ensevelie  dans 
i  neveux;  son  \  affreusement  pâle,  n'avait  gardé  au- 

cune expression  de  souffrance;  elle  ne  semblait  pas  morte,  mais  en- 
dormie pour  l'éternité. 

Je  la  baisai  au  front...  puis  je  m'en  allai... 

Deu\  jours  après,  mon  père  me  trouva  à  la  campagne,  malade 
d'une  fièvre  nerveuse  qui  faillit  m'emporter.  Dès  que  je  fus  un  peu 
rétabli,  nous  partîmes.  Depuis  je  ne  suis  jamais  revenu  à  Aix.  Je  ne 
veux  pas  mourir  cependant  sans  avoir  revu  les  Lieux  où  j'ai  été  si 
heureux,  où  j'ai  subi  la  plus  affreuse  douleur  de  ma  \  ie  :  quelque 
jour  j.'  retournerai  aux  grottes. 

L'avocat  laissa  retomber  SOU  front  sur  ses  mains  jointes  el  ajouta  : 

—  Si  du  moins  je  pouvais  retrouver  la  place  où  repose  la  pauvre 

Jul: 

I  n  long  iflence  suhil  ce  triste  récit;  DOUA  avions  tous  les  laine 

aux 

—  Ali  !  bah!  murmura  1<-  percepteur  60  étouffant  un  BOUpir,  et  tte 

toire  m'a  tout  1  aii  d'un  conte,  comme  celle  de  l'autre  pariai 

H.    \H\  \l  n. 

(M'c-    CUARLI  |    lit  \  D  \ 


LA    VIE  DEVOTE 


CHEZ   LES   PAÏENS 


I. 

Les  hommes  de  ce  temps-ci,  et  nous  sommes  du  nombre,  qui  atta- 
chent le  plus  grand  prix ,  pour  la  bonne  conduite,  la  en  ilisation  d<  s 
peuples  et  le  bonheur  des  Individus,  aux  idées  religieuses  en  géné- 
ral, et  aux  idées  île  la  religion  catholique  on  particulier,  ne  peuvent 
liasse  dissimuler  que  depuis  deux  siècles  à  peu  près  les  rapports  d< 
ce  qu'on  appelle  la  puissance  religieuse  et  la  puissance  civile  sont 
dans  un  état  de  crise  violente,  et  par  conséquent  dans  un  état  de 
transition.  D'abord,  la  lutte  a  commencé  par  la  séparation  complète 
des  protestans  d*av<  c  la  «  ommunion  romaine.  Cette  séparation  i  eu 
pour  résultat ,  dans  toutes  les  parties  de  l'Europe  qui  l'ont  a<  cept< 

de  détruire  la  puissance  temporelle  du  catholicisme,  en  détruisant 
les  abbayes  et  les  monastères,  lesquels,  en  raison  de  leur  existent  e 

terrienne  et  seigneuriale,  avaient  juridiction  et  puissance  du  glaive. 
\  niià  tout  l'appauvrissement  que  le  protestantisme  a  tait  subir  au  < 

tliolieisine;  mais,  et  eeei  n'avait  pas  été  prévu  pu  les  réformateurs, 

l'esprit  de  révolte,  inauguré  par  Luther  dans  les  idées  religieua 
a  acquis  des  forçai  en  marchant,  comme  la  renommée  de  n  ir;;iie, 

et  de  même  que  les  i  e\  olutionnaires  de  la  \eille  sont  toujours  trou\  I  - 

tiédes,  trembleurs  et  suspects  par  les  révoluttonnairas  du  londt*- 
main,  la  philosophie  sceptique,  vanne  depuis  le  \m  siècle,  ai 
formé  la  réforme,  et  lui  a  mil  son  royaume  dam  ce  monde  bien  plus 

petit  qu'elle-même  ne  l'avait  l'ait  à  la  papauté. 


REVUE    DE    PARIS.  111 

Depuis  que  le  christianisme  s'établit  jusqu'à  la  réforme,  il  avait 
toujours  été  en  possession  de  régler  les  actes  principaux  de  la  vie; 
ainsi,  il  baptisait,  il  mariait  et  il  inhumait.  Il  faisait  cela  seul,  sans 
partage.  La  réforme  a  donné  naissance  à  quelque  chose  qui  s'est  ap- 
pelé la  i'IISsanœ  civile.  Cette  puissance  civile  s'est  mise  à  partager 
les  prérogatives  du  christianisme,  et  a  Gni  par  se  les  approprier  ex- 
clusivement. Elle  laisse  bien  le  christianisme  baptiser,  marier,  et 
inhumer  comme  autrefois,  mais  de  son  côté  aussi,  elle  baptise,  elle 
marie  et  elle  inhume,  ne  considérant  comme  bien  baptisé,  bien 
marié,  bien  inhumé  que  ceux  qui  ont  passé  par  ses  mains. 

Pour  cette  puissance  civile,  un  homme  qui  n'a  pas  été  déclaré  à 
sa  naissance  et  inscrit  sur  son  registre ,  n'existe  pas.  Pour  cette  puis- 
sance civile,  un  homme  et  une  femme  qui  ne  sont  pas  venus  déclarer 
à  un  homme  qui  s'appelle  maire,  qu'ils  se  marient,  ne  sont  pas  ma- 
riés. Pour  cette  puissance  civile,  un  homme  dont  la  mort  n'a  pas  été 
officiellement  inscrite  >ur  le  registre  municipal,  existe  encore,  paie 
mpo-iiions,  etc. 

Les  actes  principaux  de  la  vie  se  font  donc  par  duplicata,  depuis 
qu'il  existe  ce  quelque  chose  qu'on  appelle  la  puissance  civile.  L'égl 
f.iit  de  son  côté,  la  mairie  de  l'autre.  Du  reste,  l'église  considère 
comme  nul  tout  ce  que  peut  taire  la  mairie,  et  la  mairie  considère 
<oinme  non  avenu  tout  ce  que  peut  faire  l'église.  Néanmoins,  comme 
la  mairie  a  les  gendarmes  de  son  côté,  elle  B'est  fait  les  bonnenrs  de 
la  position,  et  elle  exige  «pion  soit  né,  marié,  et  mort  pour  elle, 
avant  de  l'être  pour  l'églisi 

nce  civile  e-<t  née  depuis  la  réforme  et  de  la  réforme. 
alte  née  d'une  petite,  un  Robespierre  fila  d'un 
tte.  Pu  r>  ^t<',  en  ceti  «lotion  comme  en  tontes,  1<'  lende- 

main a  détrôné  la  \eillo.  Luther,  en  réfomumt le  christianisme,  n'avait 

entendu  lui  ôter  le  dn-ii  exclusif  de  consacrer  la  naissance. 
mariage  et  la  mort;  il  entendait  bien  que  les  ministres  protestans 
n'auraient  pas  besoin  d'être  doublés  dans  lenrs  fonctions  par  d 
maires;  mais  il  a  été  puni  selon  qu'il  avait  péché,  il  i  été  réformé 
<  aanme  il  avaii  if. 

\1  In  nie  qu'il  est,  cette  puissance  ci\ile  dont  nous  parlions 

pleinement  en  -ion  de  tout.  Llle   \<ut  bien  souffrir  le  pu 

Luther,  et  elle  leur  f.iil  leur  part ,  selOO  qu'elle  l'entend. 

it ,  quelque  paisible  el  patient  que  soit  le  christianisme,  il 
M  pa-  >.m«.  trouver  étranges  quelquefois  les  prétentions  de  m 

1      ;  t  l'SSpi  il 


112  REVIE    DE    PARIS. 

i  évolutionnairc  prennent  part  chacun  de  leur  côté  pour  l'Évangile  et 
pour  la  loi  municipale. 

En  cet  état  de  choses,  il  nous  a  paru  curieux  de  rechercher  la 
place  que  la  religion  occupait  dans  la  vie  des  païens.  Les  esprits 
forts,  qui  se  prétendent  issus  en  droite  ligne  des  anciens  philo- 
sophes, trouveront  peut-être  en  ceci  des  leçons  auxquelles  ils  no 
-attendent  pas. 

Ce  n'est  pas  une  histoire  complète  de  la  vie  religieuse  des  païens 
que  nous  prétendons  faire;  ('est  seulement  une  esquisse  rapide  de 
l'organisation  de  leur  clergé,  de  la  valeur  de  leurs  dogmes  religieux 
dans  la  vie  politique  et  administrative ,  et  des  pratiques  pieuses  aux- 
quelles ils  se  livraient  individuellement. 

II.  —  Dl   CLERGE*  PAÏEN. 

Non-  devons  dire  à  ceux  qui  trouveraient  étrange  que  nous  em- 
ployions le  mot  de  clergé  pour  désigner  les  prêtres  païens,  que  ce 
mot,  qui  esl  grec  d'origine  et  qui  est  antérieur  an  christianisme .  a 
long-temps  signifié  fonctionnaire  avant  de  signifier  prêtre,  et  que 

-lors  il  peut  être  appliqué  sans  profanation  aux  prêtres  |  tiens4 
en  tant  qu'attachés  à  des  fonctions  spéciales,  qui  étaient  les  fonctions 

erdotales.  Il  nous  faut  encore  prémunir  le  lecteur  contre  l'ex- 
pression de  collège  da  augura  ou  de  e  Uégedct  pouft/î  i ,  qui  i>i  ti 
Fréquente  dans  les  histoires  anciennes,  et  d'après  laquelle  quelque 
uns  pourraient  s'imaginer  peut-être  que  c'était  quelque  façon  de 
séminaire  on  d'établissement  d'instruction,  comme  et  nient  les  <«//< 

jésuitci  ouïes  collèges  det  aro!<  riras.  D'abord,  nous  Terrons  toute 
l'heure  que  les  fonctions  sacerdotales  n'exigeaient  p.ts,  tii 
fi. liens,  une  éducation  spéciale  et  préparée  de  longue  main  comme 
dans  le  christianisme  ;  ensuite  il  esl  facile  de  concevoir  que  les 

léges,   comme  nous   les  entendons,  étaient   impossibles    parmi    Ifl 
anciens. 

En  effet,  nous  autres,  peuples  modernes,  nous  sommes  le  fruit 
d'une  longue  civilisation  préalable,  qui  nousa  faits  ce  qu'on  noua 
voit,  et  que  noua  sommes  forcés  d'étudier,  pour  nous  comprendre 
nous-mêmes.  Nos  idées  morales  el  religieuses  sont  chrétiennes;  a 
idées  littéraires,  artistiques,  philosophiques,  s, .m  plus  au  moins 
i,  ra<  ou  romaines.  Enfans  de  la  tradition,  nous  devons  savoir 
la  tradition.  Or,  notre  tradition,  à  n  rite  dans  d'auti 

langues  que  ht  nôtre.  H  nsnepom  sance  critique 


REVUE   DE    TARIS.  113 

de  notre  religion,  de  nos  lois,  de  nos  arts,  de  nos  lettres,  de  notre 
politique,  de  notre  philosophie,  qu'en  apprenant  l'hébreu,  le  grec  et  le 
latin,  qui  sont  les  trois  langues  traditionnelles  du  principe  chrétien 
et  du  principe  païen,  dont  la  civilisation  des  peuples  modernes  est  le 
résultat,  le  résumé,  la  synthèse. 

Les  anciens  n'étaient  pas  dans  cette  position.  Il  n'avaient  aucune 
tradition,  écrite  dans  quelque  langue  étrangère,  à  apprendre  et 
à  inéditer.  Les  Grecs  ne  relevaient ,  ils  le  croyaient  du  moins,  que  de 
leur  propre  histoire.  Aux  yeux  des  Romains ,  les  Grecs  étaient  un 
peuple  sans  foi,  sans  dignité,  sans  loyauté,  mais  spirituel  dans  sa 
souplesse  et  gracieux  dans  sa  ruse.  La  Grèce  fournissait  l'Italie  de 
chanteurs,  d'escamoteurs ,  de  grammairiens ,  de  peintres ,  de  philo- 
sophes, à  peu  près  comme  l'Italie  du  XVIe  siècle  fournissait  la  France, 
d'hommes  retords,  dissimulés,  fripons,  galans,  se  mêlant  de  vers, 
de  musique  ,  d'alchimie  et  d'amour  ;  mais  jamais  l'ancienne  Italie  ne 
songea  sérieusement  à  copier  l'ancienne  Grèce,  l'our  donner  une 
idée  du  mépris  que  leur  inspirait  ce  pays  qu'ils  avaient  vaincu,  les 
Romains  appelaient  le  geai,  qui  est  à  la  fois  le  plus  nul  et  le  plus 
vaniteux  des  oiseaux,  vu  petit  Grée,  Grceculus.  Les  anciens,  soit  les 
Grecs,  soit  les  Romains,  n'avaient  donc  point  à  étudier,  comme 
nous ,  une  civilisation  préalable  ,  une  tradition  et  des  langues  mori 
il  n'y  avait  pas  lieu  à  fonn  i  ainsi  parmi  eu  des  universités,  des 
collèges,  et  quand  on  lit  ce  mot,  ou  son  équivalent  eoilegia  dans  les 
histoires  anciennes,  il  faut  bien  se  garder  de  le  prendre  dans  le  sens 
que  nous  lui  donnons.  On  verra  d'ailleurs  ce  qu'il  signifiait. 

Ce  qui  trappe  tout  d'abord  dans  le  sacerdoce  des  païens,  c'est  qu'en 
général  il  n'imprimait  pas  caractère.  Nous  disons  en  général,  parce 
qu'il  l'a  m  excepter  certaines  congrégations  religieuses  dans  lesquelles 
rcBui  étaient  perpétuels,  par  exemple,  lu  congrégation  des  re/i- 
i/icu  i  de  Cy  bêle,  où  le  célibat  était  rigoureux,  même  Bi  rigoureux, 
qu'on  n'entrait  dans  la  congrégation  qu'en  devenant  eunuque.  Il  fout 
placer  dans  le  même  cas  l'ordre  dearctigieu  de  Jupiter,  qui  por- 
taient le  nom  Flam  tu  -  dioL  ,  <  h  «  eux  qui  <'^  faisaient  partie  étaient 
loi.  ■  t  et  ne  pouvaient  pas  divorcer,  ce  qui  constituait 

une  exception  caractéristique,  et  eu  qu  Iquefa  ici  amen  telle  dans 
les  lois  romaines. 

1     n'est  |  as  ians  motif  que  nous  employons  le  mot  de  re/i  . 
lieu  de  celui  de  pi  n  parlant  de  la  congrégation  d<  s  Galli,  rou< 

Cy  bêle,  et  de  celles  des  Flumine$Ui  .  \  tés  à  Jupiter.  Il  y  avait  di- 
vei  païen,  comme  il  y  a 


HV  REVIK    M   PARIS. 

chrétien,  les  minorés,  les  tonsurés,  les  sous-diacres,  etc.  Le  mot  de 
pivlre  entraine  avec  lui  l'idée  d'une  consécration  spéciale,  tandis  m 
le  moi  de  reliyicu  i  s'applique  également  à  tous  les  <1<  gréa  de  la  Ihérar- 
chic  sacerdotale,  et  surtout  aux  congrégations,  qui  constituaient  la 
base  du  clergé  païen. 

In  autre  caractère   également  fort   remarquable  du  sacerdoce 

païen,  c'est  qu'il   n'exigeait   aucune  initiation,  et  que  tout  citoyen 

Une  famille  honorable  pouvait  légitimement  M  promettre  d'obtenir 

quelqu'un  de  I6f  degréa.  Il  parait   néanmoins  que  M  n'était  gué 

que  parmi  les  nobles  que  le  MCerdooe  se  recrutait .  à  en  juger  par  le 

.udaleque  produisit  la  nomination  au  souverain  pontificat,  qui 
fut  faite  an  peu  .nant  la  dictature  de  César,  de  Ventidius  Bassus, 
qui  était  alors  consul,  mais  qui  avait  été  palefrenier  dans  les  écuries 
de  Pompée.  II  y  eut  dans  Rome  une  multitude  de  placards  en  rers, 
comme  c'était  l'usage ,  appliqués  au  piédestal  dee  statues  des  i  ai  re- 
fours,  et  dans  lesquels  on  signalait  aux  augurée  la  nomination  de 
Veatidius  Bassus  comme  le  prodige  le  plus  surprenant  qu'ils  eussent 
à  consulter. 

Il  n'est  pas  bien  aisé  de  dire  combien  il  y  avait .  à  Rome,  de  sortes 
•  le  piètres,  par  exemple  s'il  y  en  avait  autant  que  de  dieux.  Néan- 
moins nous  pencherions  vers  la  négative.  Il  résulte  de  divers  témoi- 
gnages ajUS  le  même  prêtre  pouvait  servir  à  plusieurs  dieux.  Tertul- 
lieit   dit  dans   son   livre   adressé   \i\   x\imns,   que  imis  |t>s  rfteiu 

publk  et.  uent  réunis  dans  le  temple  de  lupiter  an  ('.apitoie,  et  que  tous 
Les  dieu    étrangers  étaient  dans  le  temple  de  la  déesseCarna.  Tertullien 
ajoute  quelque  chose  qui  est  an  <  tu  i  d'une  grande)  importanc 
qu'en  outre  des  dieux  publies  et  des  dieui  étrangei  i,  roi  oanus  pai 
-  Romaine,  il  y  a\ait  encore  la  foule  sans  nombre  des  dieux     iu- 

,:    ,  i -'esl-à-dii  e  des  dieux  de    tous  1rs  peuples,  des   dieu\   pi>. 

qui. s,  philosophiques  et  autres,  qui  étaient  lout-a-lail  sans  OOSM 

quenee  .  et  <pii  n'avaient  ni  pn'ti  es ,  sj  templ 

Peut-être  de\oiis-nous  ,  avant  de  passer  OUtre,  expliquer  un  peu 
lie  expression    de  */.  MX   public*  ,  dont  I    ici  Terlullien.  !? 

vouloir  toucher  en  cet  endroit  la  question  relati\  8  a  la  libei  té  de  COB 

m  >•  <  hei  les  anciens,  il  faut  dire  qu'il  ne  dépendait  pas  dn  ] 
mier  venu  de  fonder  une  religion  dans  l'empire  romain  .  et  qu'on 
n'adorait  publiquement  que  les  dieux  qui  axaient  i  onnus  par 

décret  du  sénat.  Ainsi,  durant  les  deux  premiers  sii  <  Il  s  de  l'ère  I  ul 

tire,  il  se  lit  une  grave  révolution  religieuse  dans  toute  l'Italie; 

'  ii  i  i  i   iix  furent  CEI  l  leur  culte  défendu  :   l  étail  ni    Bacchus, 


REVUE   DE    PARIS.  115 

Sérapis,  Isis,  Harpocrate  et  Anubis.  Il  parait  qu'alors,  comme  lors- 
que Valentinien  II  défendait  au  clergé  païen  les  offices  et  les  prières 
de  nuit,  Ips  consciences  s'alarmèrent  et  la  populace  se  révolta;  car  les 
cinq  dieux  proscrits  venaient  d'être  solennellement  rétablis  lorsque 
Tertullien  écrivait  son  Apologétique. 

Nous  croyons  donc,  à  quelques  exceptions  près  dont  nous  parle- 
rons tout  à  l'heure,  qu'il  n'y  avait  qu'une  seule  espèce  de  prêtres 
pour  tout  le  paganisme  romain,  et  que  ces  prêtres  étaient  seulement 
partagés  en  diverses  catégories  d'hiérarchie  et  de  fonctions.  Aulu- 
Gelle  fait  connaître  avec  assez  de  précision  quels  étaient  les  degrés  du 
sacerdoce  païen;  il  les  nomme  dans  l'ordre  suivant  :  les  (lamines,  les 
augures,  les  quinze  sacrificateurs,  les  sept  maitres-d  hôtel  et  les  pon- 
tifes. Il  y  avait  encore  les  joueurs  de  flûte  pendant  les  sacrifices,  le 
grand-sacrificateur,  les  congrégations  religieuses,  et,  au  sommet  du 
sacerdoce,  le  souverain  pontife.  Reprenons. 

Il  résulte  de  divers  témoignages  que  les  (lamines  et  les  augures 
étaient  des  clercs  qui,  indépendamment  de  leur  place  dans  l'ordre 
{[(•lierai  du  sacerdoce,  tiraient  encore  leur  importance  de  la  spécialité 
de  leurs  fonctions.  Par  exemple,  et  nous  espérons  qu'on  ne  verra 
dans  n  que  nous  allons  dire  qu'une  simple  comparaison  destinée  à 
faire  comprendra  notre  sujet,  il  y  avait  à  Rome  (lamines  et  (lamines, 
de  même  qu'avant  la  révolution  et  dam  l'ancienne  constitution  du 
clergé  en  France,  il  y  avait  chanoines  et  chanoines.  Ainsi,  pour  de- 
venir  chanoine  de  Lyon,  il  fallait  foire  des  preuves  de  noblesse, 

me  pour  l'ordre  de  .Malle,  et  de  plus,  il  fallait  être  comte.  Dans 
la  plupart  des  antres  chapitres,  au  contraire,  tout  prêtre  pouvait  de- 

ir  chanoine.  Il  y  avait  donc  autrefois  une  grande  différence  dans 

le  corna  du  clergé  entre  un  chanoine  de  Lyon  et  un  chanoine  de  Paris. 

flamines,  qui  étaient  un  seul  et  même  »  OrpSj  présentaient  au--i 

prande  n  raison  de  la  spécialité  de  leur  i  onaéeration. 

(  u  llamine  de  Ouii  inus ,  par  exemple,  était  un  homme  de  médÛM 
importance,  tandis  qu'un  flamme  de  Jopiter  n'avait  au-dessus  de 
lui,  en  fait  dé  préséance,  que  le  grand-sa(  rilicateur.  Aulu-delle  ra- 
conte  1rs  diverses  prérogatives  de        graves  personnages  ;  il  ]  en  a 

de  »  in  ,  I  m  flamine  m-  pouvait  sortir  qu'à  cheval.  JOUI   prison- 

nier (pli  parvenait  a   touiller   son   vêtement  était  libre.  11   fallait   un 
ruquier  citoyen  romaia  pour  le  raser.  Ses  cheveux  et  1>  tu- 

(k  ses  ongles  et. lient  des  reliqi  it  llamine  était  marie,  saos 

I  divtt  m ii it •  tout  le  morne'.  J.    JOUJ   oA  il    I    • 

nait  reuf,  il  cessait  d'être  llamine. 


l!«i  tJ  \  i  B   l'i    PAJUS. 

Les  augures,  qui  formaient  également  un  seul  corps,  avaient 
rangs  entre  eux.  Aulu-Gelle mentionne  un  Messala  qui  était  presniei 
augure.  Erj  outre,  les  augures  prenaient  le  nom  d'mujurcs  </< 
triées,  on  d'augures  des  haruspices,  selon  la  spécialité  de  divination  à 
laquelle  ils  étaient  appliqués. 

Les  quinze  sacrificateurs  étaient,  comme  leur  nom  l'indique,  les 
membres  du  corps  chai  gé  des  sacrifù  es,  lesquels  s'élevaient  à  quinze, 
avec  une  espèce  <ie  supérieur  <>u  de  prieur,  qui  s'appelait  rex  Mcre- 
rum,  ou  grand  sacrificateur. 

Les  s<  |>t  maltres-d'hôtel ,  tepteuunri  epulonum,  étaient,  i  ce  qu'il 
parait,  un  corps  fort  précieux  dans  la  hiérarchie  Baoerdotale  des  lin- 
mains.  Us  étaient  chargés  de  régler  les  repas  qui  suivaient  toujours 

-  sacrifices.  Du  reste,  il  résulte  de  divers  témoignages  que  la  gotn- 
i  .rie  occupait  une  grande  place  dans  toutes  les  cérémonies  reu- 

uses\  Il  faut  se  représente]  ,  en  effet,  l'énorme  quantité  de  victi- 
mes  qui  étaient  offertes  au\  dieux,  soit  il. ni-  les  offices  réguliers  et 
quotidiens  et  aux  dépens  de  l'état,  soit  aux  oiii  -  i  isuels  et  por- 
nels ,  et  aux  dépens  des  particuliers,  et  h  nécessité  où  était  le 
corps  sacerdotal  de  manger  beaucoup,  pour  éviter  l'en»  ombrement. 
Tertullien  lui  reproche,  en  divers  endroits,  de  passeï  s.i  m,-  dans 
I  >  festins ,  et  il  le  raille ,  en  chrétien  austère  .  sur  les  couronnes  de 

fleurs  «pi"  portaient  les  prêtres  païens  à  table,  leur  demandant  s  ils 

tient,  par  hasard,  l'odorat  aui  cheveux.  Il  tant  ajouter  que  les 

ironnes  de  fleurs  étaient,  parmi  lespaiens,  une  marque  d'hu- 
milité religieuse  :  on  en  portait  toujours  pendant  les  saci  iii' 
le  signe  des  supplians. 

au-dessus  «los  maltres-d  hôtel  venait  le  corps  des  pontifes.  Ceux- 
ci  tenaient  le  premier  raie;  du  sacerdoce;  c'étaient  les  cardinaux  du 
i  ;anisme.  Les  pontifes  avaient ,  comme  les  augures,  m  chef,  un 
prieur  ;  c'était  le  souverain  pontife,  dans  lequel  résidait  la  suprême 
autorité  religieuse,  et  qui  était  le  père  spirituel  de  la  patr  • 

\  sm  de  parlerde  l'organisation  intérieure  des  différens  corps 

clergé  païen ,  que  nous  venons  de  mentionner  ,  il  est  à  pi  [UC 

nous  disions  quelques  mots  de  quelques  congrégations  religieus 
qui  se  groupaient  autour  du  sa<  ei  dot  s. 
•  i  plus  notable,  la  plus  riche,  Il  plus  vénérée  de 

tions,  était,    suis    contredit,  celle  des  religieuses   de   Yesta.  qu'on 

appelait  Fillcf  de  I         I  Vesi        Les  idées  ii  i  qui  cou- 

rent a  leur  égard  parmi  les  modernes  mentent  une  courte  explica- 
tion. Quoi  que  paraissent  en  penser  les  auteurs  d<  l'opéra  de  I    I    - 


REVIE    DE    PARIS.  117 

taie,  la  congrégation  des  Filles  de  Vesta  n'a  jamais  eu  que  six  mem- 
bres. On  les  prenait  à  l'âge  de  dix  ans ,  dans  les  trois  ou  quatre 
familles  les  plus  nobles  et  les  plus  illustres.  C'était  le  souverain  pon- 
tife qui  les  présentait,  et  le  sénat  qui  les  nommait.  Depuis  dix  ans 
jusqu'à  vingt,  elles  étaient  novices;  depuis  vingt  jusqu'à  trente,  elles 
étaient  religieuses.  A  trente  ans,  elles  étaient  libres  de  sortir  et  de 
se  marier. 

Les  Filles  de  Vesta  avaient  une  supérieure.  On  sait  le  vœu  de  vir- 
ginité qu'elles  faisaient.  Du  reste,  il  parait  que  ce  vœu  de  virginité, 
même  jusqu'à  trente  ans  seulement,  était  une  terrible  chose  pour  les 
paient.  Saint  Ambroise,  dans  sa  querelle  avec  Symmaque,  à  propos 
des  dieux  du  paganisme,  leur  reproche  de  ne  pouvoir  trouver,  même 
à  force  d'honneurs,  de  richesses  et  de  privilèges,  que  six  filles  qui 
voulussent  rester  vierges  jusqu'à  trente  ans,  tandis  que  le  christia- 
nisme en  trouvait  par  milliers ,  qui  le  restaient  toute  leur  vie,  au  mi- 
lieu du  travail,  de  l'obscurité,  de  l'abstinence  et  des  prières. 

Rien  n'égale  la  \énération  dont  jouissait,  dans  tout  l'empire,   la 

congrégation  des  Fille»  de  Vesta.  Leur  maison  n'était  pas  fermée  aux 

hommes,  comme  on  se  l'imagine.  Le  sénat  avait  même  avec  elles  de 

mentes  relations,  car  on  leur  confiait  le  dépôt  des  actes  publics 

de  grande  importance.  Leurs  archives  étaient  un  charnier  immens 

00  les  familles  mettaient  leurs  litres.  Soétone  rapporte  que  le  testa- 
ment de  César  y  fut  dép<       •     fut  \eis  l'année  Vos,  à  peu  près,  de 

l'ère  vulgaire,  sous  le  règne  d'Honorios,  que,  dans  la  ruine  géné- 
ral»- du  (  nlie  païen  ,  la  congrégation  des  Filles  de  \  e$ta  fut  dispersée. 
Zo  vme  raconte  le  fait  avec  une  profonde  tristesi  .  car  il  était  nn 
dévot  austère  de  la  vieille  religion  de  son  pays.  L'impératrice-mére 
S  éna  entra  fièrement  dans  le  temple  de  Vesta,  dit-il,  et  remarquant 
que  la  i  il  au  coo  un  ri»  be  coKer,  elle  le  prit  et  le  mil  au  sien. 

1  i  are  des  vestales,  qui  était  resl  ,  fit  des  imprécations  sur 
elle  et  la  menaça  du  coorroux  de  la  d  [u  -  réalisa,  ajoute 
Z  3  réna  fui  étranglée,  i  ett-a-dire  mise  à  mort  parla 
l                m  corps  qui  avait  profané  le  collier  de  Vesta. 

1      Filie»  de  Kevin  n'étaieui  pas  la  seule  congrégation  de  Gemmes 
qn  il  y  eût  dans  le  paganisme.  Il  j  en  a\ ait  beaucoup  d'antres,  en  U 
ind  nombre,  par  exemple  les  religieuses  de  Gérés,  qu'on  appe- 
lles fi  |  Cen  ri». 
I.'s  eou;;réj;aiions  d'hommes  étaient  fort  nombreuses  dans  1e  paga- 
N  m  ne  p. u  i, -mus  que  -les  HtHgieux  de  Cséèfe,  qui  et  liaM  tel 

i'1"  i  un  ordre  de  m  ndians.  i   t  R 

mur.   i  >\ 


118  REVl  E   M   MW. 

lifjicur  de  C>jbi'le,  qu'on  appelait  des  Gaul<>i<, oudes  Coqs,  Calli,  par 
une  triste  dérision  peut-être,  étaient  tous  eunuques.  Ils  faisaient  vœu 
«le  pauvreté,  et  ils  erraient  partout,  une  1  sur  l'épaule,  portant 

de  petites  images  de  la  déesse,  et  demandant  I  aumône.  Ju vénal  repré- 
sente ces  pauvres  frères  lo;;és  dans  les  tavernes  des  bords  du  Tibre, 

M  les  toldats,  les  matelots ,  les  valets  du  bourreau ,  les  fabrieans 
dt  cercueils  des  pompes  funèbres  de  Home,  mais  prenant  toutefois 
la  vie  assez  paiement  et  dormant  sous  la  table  quand  ils  étaient  ivres. 
Il  faudrait  se  garder,  dans  l'intérêt  dee  malheureux  <  ■  q$ .  de  prendre 
le  récit  hyperbolique  de  Juunal  au  pied  de  la  lettre.  Seulement,  il 
paraîtrait  que  le-,  poèlei  latins  ne  traitaient  pas  mieux  les  mon 
païens  qu«-  l<s  poètes  modernes  n'ont  traite  le>  moines  chrétiens. 

Il  >erait  curieux  maintenant  de  rechercher  les  costumes  que  por- 
taient les  différens  corps  du  sacerdoce  païen;  mai  rail  là  un 
travail  qui  nous  entraînerait  au-delà  des  limites  que  nous  nous 
sommes  imposées.  Nous  dirons  seulement  que,  sans  parler  du  ce; 
des  ptètree  propn  ment  dits,  il  y  avait  autant  d  habits  que  de  con- 
grégations. Les  Dame*  de  Cérèi  étaient  entièrement  \ élues  de  blanc, 
i\i   HM  immense  perrmpie  en  forme  «le  corbeill>  un 
ruban,  et  ItmOBlM  d'un  gâteau  plat  et  rond  ,  en  forme  i            Ue. 
Lee  religieux  de  Hcllone  étaient  vêtus  d'une  longM  soutane  noire, 
DU  chapeau  de  laine  noire,  les  religieux  de  Saturne  portaient 
une  tunique  blanche  à  larges  bandes  <1  'écarlate,  et  par-dessus  U 
manteau  couleur  de  f« M.  CTeet  Terlullien  <pii  donne  ces  détails  ilans 
D  traité  du  Manteau. 

D  -ins  également  quelques  mots  de  certaines  pratiques  auxquelles 
uni-  loi  ptétiee  paiena,  a\ant  <le  parler  de  leur  organisa- 
tion. la>s  religieux  de  Saturne  avaient  une  rè;;le  fbrl  dure.  Ils  étaient 
obligés  de  prendre  un  bain  dans  l'eau  froide,  au  point  du  jour,  en 
tOMe  MiaOBL  IVrtullien  les  rai llt^  fort  plaisamment  >ur  ce  qu'ils  .sor- 
taient raides  et  \erts  de  leurs  baignoires,  aux  fêtes  de  Saturne,  qui 
tombaient  en  décembre.  Les  Q aminés  de  Jupiter  ne  pouvaient  pas 
<"iter  leur  chapeau  en  plein  air,  M  cVùt  été  un  MH  n!  oir 

un  nrrud  à  une  partie  quelconque  de  leurs  vétemei 

I  -  prêtres  païens  allaient  tOOJ  à  II  glM 

II  n<  it  pas  aisé  de  reconstruire  avec  rigueur  l'organisation 
complète  «lu  Clergé  païen.  Les  livres  nombreux  de  théurgic  et  de 
théologie  qui  existaient  encore  au  m*  et  au  i\  siècle,  et  qui  sont 
souvent  cités  dan-  l.-s  auteurs,  ont  complètement  disparu,  rout  ce 
•  pion  sait  bien,  c'est  que  les  divers  ordres  de  prêtres  ou  de  religieux 


REVUE   DE    PARIS.  H{| 

que  nous  avons  mentionnés  formaient  un  corps,  une  confrérie,  un 
collège,  eollegium ,  comme  disent  les  auteurs  latins.  Combien  de  mem- 
bres avaient  ces  collèges?  Il  serait  fort  chanceux  de  l'affirmer.  Il  n'y 
a  que  les  sacrificateurs  dont  on  sait  qu'ils  étaient  quinze  par  collège, 
et  les  maîtres-d'hôtel ,  dont  on  sait  qu'ils  étaient  sept. 

Par  exemple,  il  est  tout-à-fait  certain  que  le  nombre  des  membres 
de  ces  collège»  était  limité  et  fixé ,  puisqu'il  fallait  attendre  qu'il  y  eût 
des  places  vacantes  pour  y  entrer.  C'est  d'ailleurs  un  caractère  qui 
est  commun  à  toutes  les  confréries  de  l'empire  romain.  Il  y  a,  dans 
les  épîlres  de  IMine-le-Jeune,  une  lettre  dans  laquelle  il  demande  à 
Trajan  de  lui  donner  l'une  des  deux  places  %X augure  ou  de  mahre- 
(t hôtel,  qui  venaient  de  vaquer. 

Nous  avons  vu  que  c'était  le  sénat  qui  nommait  les  vestales;  c'é- 
taient les  consuls  qui  nommaient  dans  tous  les  ordres  du  sacerdoce, 
sur  la  présentation  du  corps  où  le  candidat  voulait  entrer.  Cicéron 
dit,  dans  la  seconde  Philippique,  qu'il  a  été  nommé  augure,  sur  la 
demande  du  collège ,  par  les  consuls  Cn.  Pompée  et  Q.  llortensius. 

Du  temps  des  rois,  c'était  le  chef  de  l'état  qui  était  souverain  pon- 
tife. Xosyme,  qui  est  très  instruit  sur  ce  qui  touche  la  clericature 
païenne,  et  qui  en  parle  avec  amour,  dit  que  Numa  fut  le  premier  roi 
qui  exerça  le  souverain  pontificat.  Ce  prit-il  de  son  autorité  royale? 
le  reçut-il  de  l'élection  des  pontifes?  C'est  un  point  fort  difficile  à 
décider;  néanmoins  nous  pencherions  vers  la  seconde  liypotle 

Sous  la  république,  le  souverain  poniife  était  électif  et  annuel.  (  )r- 
dinairement c'était  Pun des  consuls  qui  était  choisi.  Etait-ce  le  sénat, 
et, lit-ce  le  collège  des  pontifes  qui  le  nommait?  C'esl  ce  que  1  état 
I  résent  de  nos  lectures  ne  nous  permet  pas  d'affirmer. 

Sous  les  empereurs,  oèlni  qui  prenait  le  trône  prenait  en  même 
temps  le  souverain  pontificat.  Depuis  Auguste  jusqu'à  Valons,  imis 
le^  empereurs  -,m>  exception  lurent  souverains  pontifes,  même  Con- 
stantin. Cratien  lut  le  premier  qui  refusa  les  suprêmes  fonctions 
erdotales  du  paganisme,  et  qui  renvoya  sa  robe  an  collège  «les 
pontifes. 

Les  dii  ers  01  dres  de  clergé  païen  formaient ,  avons-nous  dit ,  des 

rporations,  <le^  .   //,  /.s,  coilegia.  Ces  collèges  étaient  capables  de 

posséder,  et  c'est,  en  effet,  des  biens  dn  clergé  païen  que  nous  allons 

!•  1  n1.11ntr11.1nt.il  sera  curieux  de  remarquer  ^m  ce  point  que 

I  histoire  moderne  ressemble  quelquefois  è  i'j  méprendre  .1  l'histoire 

.in<  ienne. 

1    1  biens  du  <         païen  provenaient  de  cinq  sources  ;  1   les  do- 

9. 


120  REVIT.    DE    l'AHK. 

talions  de  létal;  2°  les  dîmes;  3°  les  legs  pieux;  +°  les  offrandes; 
.")   le  (  asucl  des  temples. 

C'est  à  Numa  que  remontent,  au  rapport  de  Plutarque,  les  dota- 
tions en  terres  et  en  argent  que  l'état  accorda  au  clergé  païen.  » 
dotations  étaient  immenses.  Quand  le  du  i-i;anismc  renversa  lis  faux 
dieux,  le  quart  au  moins  de  l'empire  appartenait  aux  prêtres.  < 
biens  consistaient  en  terres,  en  inai>"ii>.  I  n  rentes  et  en  redevint  I 
féodales.  On  comprend  alors  Facilement  avec  quelle  ardeur  étaient 
recherchées  ces  fonctions  sacerdotales  ,  auxquelles  étaient  attachées 
de  si  grandes  richesses.  Les  terres  du  clergé  étaient  affermées  par 
des  traitans,  comme  les  domaines  de  létal.  C'est,  du  reste,  une 
matière  qui  est  touchée  fort  au  long  dans  les  lois  romaines,  et  princi- 
palement dans  le  code  de  ThéodOM. 

Les  dîmes  étaient  pour  le  clergé  païen  une  source  permanente  de 
i  evenus;  tout  citoyen  était  tenu  de  payer  annuellement  la  dime  de 
ses  récoltes.  Sylla,  qui  était  une  façon  de  Louis  XI ,  lout  couvert  de 
s(  apulaires,  et  qui  poi  lait  à  nu  sur  sa  peau  des  images  de  plomb  des 
dieux  auxquels  il  était  plus  pai liculièrement  dévot ,  «'tait  exemplaire, 
dit  Plutarque,  pour  le  paiement  exact  de  ses  dur 

L'usage  des  dîmes  était  général  dans  lout  le  paganisme,  en  Italie, 
en  Grèce ,  en  Asie.  Xenophon,  qui  était  un  homme  tort  pians  .  quoi- 
que philosophe  et  ami  de  Socrate,  est  plein  de  détails  a  <  e  sujet.  11 
faut  même  mire  cette  remarque  au  sujet  des  dîmes,  qu'elles  n'étaient 

I   \i  seulement  de  rigueur  pour  le-  revenus  de  la  terre  ,  mais  encore 

pour  toMt  ,i,  froissement  de  richesse.  Ainsi,  quand  les  1».\  Mille  fu- 
rent revenus  de  l  Asie  en  Europe,  ayant  lait  un  riche  butin  d'ar- 

:;''iil  cl  de  prisonniers  dans  une  excursion  aux  en \  irons  du  Bosphore, 

ils  en  prélevèrent  religieusement  le  dixième  pour  Apollon  et  pour 
Diane.  Ainsi  encore,  api  es  avoir  ruiné  les  Lydiens,  Cj  ■  us  lit  pren 

sur  le  butin  la  dime  qui  était  dm-  aux  dieux  de  la  Pei  se.  NOUS  DOUS 

bornons  a  CM  deux  exemples.  |  ai  i  e  que  les  Lois  analogues  abondent 

dans  l'histoire  ancien  ne.  Peux  endroits  de  Thucydide  prouvent  même 

(pie  la  dime  se  prélevait  lUI  les  amendes  judu  ïaires  imposées  pai 

tribunaux,  et  sur  les  confia  ations  opérées  pat  les  lois  poUtiqn 

Les]  as  rapportaient  aussi  considérablement  auclei  d.O  ré- 

sulte des  ti  .  mes  de  la  lettre  (h1  Sj  mmaque,  préfet  de  Rome,  a  \  alen- 
tinien  II,  pour  la  défense  du  paganisme,  que  les  h  ttameni  >t 

donations  en  Faveur  des  dieux  et  des  temples  venaient,  tout  récem- 
ment ,  d'ôl  indus.  Du  reste,  les  l«es  des  emp<  reursdu  tv*  siècle 
mais  ont  conservé  la  forme  de.-  u  stamens  pieux  ;  c'étaieni  de-  codi- 


REVUE    DE   PARIS.  121 

cilles  ordinaires,  par  lesquels  on  léguait,  douo ,  lego,  etc.,  à  Cérès, 
à  Pluton,  à  Jupiter,  à  Saturne  et  aux  autres.  Cet  usage  passa  des  païens 
aux  chrétiens ,  car  le  code  de  Justinien  referme  plusieurs  lois  qui  dé- 
rogent à  la  jurisprudence  établie  à  cet  égard ,  et  qui  valident  des  legs 
aux  saints,  aux  anges,  à  Jésus-Christ,  au  Saint-Esprit,  et  ainsi  de 
suite. 

Les  offrandes  volontaires  n'étaient  pas  la  branche  la  moins  impor- 
tante des  revenus  du  clergé  païen.  Les  riches  veuves,  les  vieillards 
dévots,  se  répandaient  en  fondations  pieuses,  comme  autels,  chapelles 
et  temples,  sans  compter  les  bijoux  et  les  habits  de  soie  et  d'or  pour 
revêtir  les  statues  des  dieux;  car  c'est  une  grande  erreur  des  mo- 
dernes de  s'imaginer  que  les  statues  des  dieux  étaient  exposées  nues 
dans  les  temples.  Il  y  avait  donc,  disions-nous,  une  grande  émul.i- 
tion  parmi  les  païens  pour  se  répandre  en  une  foule  de  fondations 
pieuses.  Xénophon  raconte  lui-même,  avec  détail,  comment  il  éleva, 
de  ses  deniers,  à  N  illunie  ,  prés  d'Olympia,  un  temple  et  un  autel 
a  Diane.  Ce  temple  était  entouré  d'un  grand  terrain  ,  qui  fut  consacré 
-si.  Il  ajoute  qu'il  ne  cessa  jamais  de  payer  exactement  la  dime  de 
revenus  à  la  déesse. 
Cesl  Ici  tuilier»  et  Ikuucius  Félix  qui  nous  apprennent  de  quoi  se 
composait  le  casuei  des  temples.  Il  fallait  payer  pour  y  entrer  ;  il  fal- 
lait payer  pour  s'y  asseoir;  et  la  place  était  d'autant  plus  chère,  que 
étaient  plus  rapprochées  de  fautel.  Ifinurius  Félix  ajoute 
que  les  prêtres  allaient  aussi  quelquefois  foire  des  quêtes  à  domicile, 
poi  tant  avec  eux  de  petites  images  th's  dieux. 
Les  cinq  sources  des  revenus  de  clergé  païen,  que  nous  avons 
-,  ,i  savoir  la  dotation  de  l'état,  1rs  dîmes,  les  legs, les 
offrandes  et  le  casuei,  avaient  fini  par  lui  constituer  des  biens  im- 
1    i  biens  i  onsistaient .  pour  le  (  '  «main ,  en  maisons  à 

Rome  ,  et  en  i  a  Italie.  Ces  tei  res  el  i  es  maisons ,  qui  portent , 

isdui  ode  de  Théodose,  le  nom  dv  I.  ea  templorum .  étaient 
affermi  mme  le  domaine  de  l'état,  soit  à  des  particuliers ,  soit 

.i  des  comj  ignii  s.  l  es  baux  en  étaient  à  long  terme .  la  plupart  i  "ur 
l  .m- .  Quelques  domaines  étaient  concédés  à  perpétuité.  C'étaient 
rs  de  véritables  inféodations  :  ce  qui  fait  qu'il  j  avait  dans  l'his- 
e  romaine,  comme  dans  la  nôtre,  des  serft  des  seigneurs,  et 

i  h  de  1  église. 
iand  le  christianisme  commença  de  se  répandre ,  I 

pab  n,  qui  n'étaient  employa  •  -  qn  I  **  jo« 


J  22  REVUE    DE   PARI- 

sanccs  propres,  sans  qu'il  en  fût  distrait  quoi  que  ce  soit  pour  de* 
établissemens  de  charité,  lin  ni  peu  à  peu  murmurer.  Déjà,  dus  |, 
premier  siècle  de  L'ère  vulgaire,  Néron,  qui  se  trouvait  souvint  à 
court  d'argent,  soit  pour  aller  aux  «  aux  de  Il.ua ,  avec  son  train  de 
mille  voitures  et  deux  mille  muta  l  I  rées  d'argent ,  soit  pour  peV  lier 
danfl  le  Tibre  avec  son  filet  de  mailles  en  lil  d'or  teinte-  de  pourpre, 
soit  pour  I. ure  semer  de  poudre  de  Bâfrai  les  voies  ronniiw.  >ui 
lesquelles  il  paaaait  ave»  -  uireurs  manies  el  M  garde  à  cheval. 
avail  donne  l'exemple  de  dépouiller  les  temples ,  el  île  fondre  jus- 
qu'aux peintes  de  la  ville  de  Home;  mais  les  temples  dépouilles,  les 
biens  restaient ,  et  c'était  là  ressentie!. 

»      fui  \er s  la  fin  du  IVe  siècle  que  les  biens  du  <  1er;;  •  païen  p< 
Cillèrent  sérieusement.  Les  empereurs,  appauvris  par  les  gui 
avaient  réfléchi,  à  ce  qu'il  parait,  à  la  ressOOfCe  dont  h  m  seraient 
les  richesses  du  «  lergé,  surtout  depuis  qu'étant  chrétiens  il-  m  con- 
servaient plus  là-desSUS  aucun  SCI  upule.  \  alentinien  II  fut  le  premier 
(pii  n  risqua.  Il  voulut  tuer  le  clergé  d'abord,  pour  pouvoir  le  dé- 
pouiller  ensuite.   ZoOfSM  raconte  comment  cet  empereur,  mort   si 
jeune,  avait  déjà  fait  défendre  lefl  cérémonies  de  Doit  dans  les  tem- 
ples, et  comment  la  populace  révoltée  l'avait  contraint  à  retirer  son 

édit.  C'est  sous  Valentinîen  II  qu'eut  lieu  la  polémique  célèbre  antre 
9j  arnaque,  préfet  «le  Rome,  et  saint  Ambroi  jue  de  Milan ,  au 

sujet  du  paganisme,  dont  Synunaque  était  un  ardent y  et  même  un 
éloquent  défenseur,  il  resuite  de  leurs  lettri  -  i    iproques,  adi 
i  .1  l'empereur,  qu'une  partie  des  boui  mis  du  clei 

avaient  été  taries;  par  exemple,  les  fondations  et  les  donations 
avaient  été  prohibées. 

Le  grand  OOUp  fut  porté  par  Théodose.  Il  se  rendit  un  jour  solen- 
nellement au  sénat,  rapporte  Zosjme,  et  lui  adressa  un  long  et  beau 
disCOUl  > ,  pour  l'engager  à  renoncer  à  la  foi  Oe  ses  pèi  I  s.  Le  s,'  nat 

en  maase  refusa.  AJors  l'empereur  confisqua  tous  les  biens  de  clei 
et  les  sacrifices  ne  se  firent  plus  qu'au  moyen  des  offrandes  volon 
taires  des  dévots.  Quelques  mo  s  après,  les  sa<  rificea  furent  défén 

(lus,  les  temples  fermes,  le  .  [<  i  gé  païen  dlsp4  i  Si  ,  I  •     '   <i  n\a  durant 

li  s  années  :w:i  et  3M  de  Père  \  algaire.  (Test  durant  les  aan<  es  it'.u 
et  17'.»',  de  la  même  ère  que  les  églises  chrétiennes  ont  été  fera 
en  France,  les  biens  du  clergé  vendus,  et  1  -  |  rétres  dispei 
guillotinés. 

A.  6i  \ ^ 1 1 1  M  Cassaou  v<  . 

/         tic  au  prochain  mimera.  } 


BULLETIN. 


Il  n'y  a  peut-être  pas  un  journal  qui ,  dans  ces  derniers  jours ,  u'ait  com- 
mencé un  article  par  ces  mots  :  i  La  dissolution  est  décidée,  »  —  Nous  la 
jugeons  inévitable,  pour  notre  part,  et  il  y  a  long-temps  que  nous  l'avons 
dit;  mais  nous  ne  croyons  pas  la  chose  aussi  avancée  qu'on  le  prétend.  Com- 
ment la  dissolution  aurait-elle  pu  être  décidée,  après  tant  de  résistances  et 
d'objections,  dans  un  moment  où  les  membres  du  ministère  se  croisent  tour 
ir  en  chaise  de  {Mite  sur  le  rente  de  Normandie,  et  sont  hors  d'état 
de  se  réunir  tous  ensemble,  soit  aux  Tuileries,  soit  au  château  d'Eu?  La 
volonté  royale,  en  supposant  qu'elle  ait  été  seule  à  résister  jusqu'ici  dans 
le  conseil  (et  elle  n'était  pas  seule),  a  dû  observer  plus  de  ménagement  pour 
les  justes  prérogatives  de  ses  ministres,  et  cela  dans  l'intérêt  même  de  sa 
propre  dignité  et  de  respect  auquel  elle  a  droit,  comme  pouvoir  inviolable. 
Tool  ce  qu'il  est  possible  donc  de  savoir,  quant  à  présent,  c'est  qu'une  op- 
position ,  qui  partait  de  liant  et  qui  aurait  été  décisive  sans  doule  pour  em- 
pêcher la  dissolution  de  la  chambre,  mais  aussi  pour  forcer  à  la  retraite  un 
plus  honorables  serviteurs  de  la  royauté,  coiiunenee  à  se  laisser  Béchir 
'•lairer  par  la  leçon  rassurante  des  evénemens  extérieurs  et  par  la  pais 
profonde  qui  règne  dan-  le  paya,  Rica  h''  -t  l'ait  encore;  mais  tout  -oln 

facilement  et  promptement,  nous  l'espérons,  après  le  retour  de  M.  Mole  da 
d'Eu,  où  tant  de  fausscsjalarmes,  tant  d'intrigues  ambitieuses  Tien- 
nent expirer,  et  ou   mille   \<  ix   doctrinaire  n'a  péuel  ! 

gués  entendront  du  roi  non  plus  de  cesobjectîoni  qui  prévoient 
les  melhenrade  trop  loin,  mais  des  paroles  d'encouragement,  des  conseils 

miment  politiques, qui  aideront  Ici  plus  timides  |  o>ri  IV  qui  eet  leur  uni- 
que lut  et  le  seul  moyeu  d'affermir  I  me  de  conciliation 

du  1")  avril.  On  n'aura  plus  lion  qu'a  attendri-  le  jour  où   I  i,  réuni 

.1  Paris, eaus  la  présidence  da  roi,  irr  linitivement  la  grande  mesure 

qu'il  est  dans  >a  destinée  d'accomplir. 

(  >:i  voit  que  1rs  partis,  et  non  dément  le  parti  doctrinaire,  attachent 

Ique  importance  ft  rnières  conli  qui  sont  ouvertes,  en 

moment  même  ,   entre  le  mi  et  h'  ehttf  du  Cabinet,  In  journal  ,  il  y  |  qui  I- 

*  1  «  »  •  .  donnait   cette   grave  nouvelle  t.  \iuellement  :  rr  On   assure  que 

M-  '  !i  ,  <  i -111.11111  ,  ni' uijmto,  pour  le  (  h.ïte.ui  d'Eu.  ■         I   n.eili. 

sait  cette  phrase  non  moins   singulière  :    «  Décidément,   H.   Mol     \  * 

tir ....  i>  Il  est  permis  d'espérer  qu'après  a\<>ir  l'ait  tant  de  bruit  des  plus 
simples  démarches  du  M.  Mole,  et  signalé  ainsi  pai   il  M  réïélaliami  snper 
Hues  sa  persistance  à  demander  la  dissolution,  ou  ne  wendra  pas,  plus 


12+  RE\XE    DE    PARIs. 

lard,  lorsqu'il  l'aura  obtenue,  déclarer  qu'il  l'a  voulue  accidentellement, 
dans  un  intérêt  de  circonstance,  j»«>ur  parer  à  qu  .  rentualité  impti 

q   i  se  rencontrait  sur  son  chemin.  N'j-t-on  pas  dit  lors  de  l'amnistie,  que 
le  chef  du  cabinet  l'avait  proposée  au  roi  à  l'improviste ,  p  .11  r  l'en  faire  un 
moyen  de  gouvernement  et  une  ressource  in  extremis  qui  lui  permit 
1    Mer  ministre  ,  ap        .   -  beaux  et  inutiles  discours  échangés  à  la  tin  de  la 

•ion  entre  M.  GtÙSOt  et  M-  Barrot  N  ~'est-il  pas  trouvé,  il  y  a  t; 
j  m  I  peine,  une  feuille,  la  seule  qui  reste  aux  doctrinaires,  pour  re- 
cueilleret  développer  encore  une  fois  cette  incroyable  accusation?  Il  fallait 
I  ir  cela,  oublier  que  M.  M  >le  s'était  lait  le  promoteur  des  projets  de  clé- 
mence, il  y  a  long-teeapa;  que  toute  sa  conduite,  depuis  trois  ans,  a  • 
dictée  par  cette  opinion;  qu'il  n'est  entré  au  ministère  que  pour  assurer 
son  triomphe,  et  qu'enfin  il  s'était  attaché  à  l'idée  d'amnistie,  par  une  vue 
politique  et  raisonnée,  presque  au*si  anciennement  et  avec  autant  de  con- 
viction que  le  maréchal  Gérard  Tarait  pu  Mre  parmi  mouvement  instinctif 
de  généro-/     Mais  le  Journal  d>  I  -    -  avenir  de  ries.  La 

haine  a  quelquefois  bien  peu  de  mémoire! 

Sur  l'amnistie,  tout  le  monde  est  d'accord  maintenant,  si  on  en  excepte 
un  petit  nombre  de  doctrinaires  renfoi  :,t  le  Journal  «'-    /' 

plus  même  se  faire  l'orsane  dans  cette  question,  qui  n'en  est  plus  une.  Il  en 
sera  ainsi  bientôt  <!.  h  -  ti<>n  :  tout  le  monde  la  voudra,  ou  y  consentira, 
honnis  la  doctrinaires.  Sur  ce  point,  leur  rouille  officielle  1  pas  re- 

lée  sa  illence,  comme  sur  l'amnistie;  le  Journal  -'•  Purii  promet  : 
les  jours  de  se  taire  et  de  ne  plus  luit  1  contre  une  mesure  plus  me 

lui;  Déanmoins  il  revient  I  !a  charge  '!  s',  xprime  sur  les  pr. 

du  cabinet  avec  un  désordre  d'iiees  ,]Ui  montre  s  ,[i  désespoir.  Prenant  sur 
lui  de  supposer,  par  exemple,  que  le»  élections  générales  doivent  610 

du  irr  au  10  novembre,  il  s'indigne  qu'eu  proclame,  trois  mots  d'avance,  la 
té  d'une  dissolution,  pour  baver,  fendant  (oui  sa  («urne,  l<  pays  a 
l'agitation  électoral*,  et  il  oublie  que  lui-même,  en  maint  ate, 

il  a  constaté  findifft  n  tu   </<  tj  %  finiiffértncc  croissante  il  eux 

laêorfsiii  et  />  las  fbucttoiu  électorales  multipliées  *n»> 

mtmtnt.  Que  d'entrés  entreprennent  d'accorder  entre  ,ir- 

malions  contradictoires  du  dernier  interprète  des  doctria  ires.  N 

mieux  célébrer  une  conversion,  plus  importante  que  ne  le  pourrait  être  celle 

du  Jmtrnnl  <i    Péris,  dont  personne,  au  demeurant,  n    -   Il        ipé. 

I     Jour  nul  des  l)rh.ii<  a  demandé  ,  le  s  mût ,  la  dissolution  qu'il  combat  - 
tait  à  outrance  le  lô  juillet.  Il  n'y  a  pas  un  mois  qu'il  recueillait  tout  ce  qu 

lui  reste  de  faculti  1  et  d'argnmens  pour  démontrer  que  le  gouvernem 
Jt  Insensé  de  faire  ippel  I  des  -  générales;  il  déclarait  «  nue 

p.u  1 .  s'il ,  1  ,  in  ,1  in,  i,  deys'épargner  les  risques  et  V  -  frais  de  rédu- 

cation  d'une  cliambre  nouvelle.  i>  —  Aujourd'hui,  il  fait  un  double  m 
pour  ilcux  erreurs;  il  applaudit  à  l'amnistie,  «  dont  l'effet  immédiat  1  été 
de  désarmer  l<  nier  les  esprits;  »  il  souhaite  la  dissolu- 

tion ,  nui  lui  parait  ,  comme  à  nous,  une  COUSéqueS  pie  de  l'amnistie  : 

il  ne  comprendrai I   pis  1  qu'un  gouvernement  qui  a  ose  taire  l'ainn  lti<  . 
qui  a  1  éussi  ,  n  -  fan.-  les  élection*  »>  Ce  qui  l'a  décidé  a  <  r  la 

dlsselotiou  sous  un  nouveau  point  de  \ue  .  toui-a-fail  favorable  ,  Ion 

lui  ,  l'heureuse   to;iriiure  que   prennent  les  évcncnic 
nous  devons  nous  intérrwr,  chez  les  trois  peuples  qui  ont  s 


REVUE   DE   PARIS.  125 

le  traité  de  la  quadruple  alliance.  Ici  encore  nous  féliciterons  le  Journal  des 
Débats  de  sa  conversion ,  d'autant  plus  volontiers  que  ses  raisonnemens  sout 
exactement  ceux  dont  nous  avions  fait  usage  deux  jours  avant  lui.  Regret- 
tera qui  voudra  de  voir  le  Journal  des  Débats  désormais  à  la  remorque  des 
idées  d'autrui ,  lui  qui  avait  une  si  libre  allure  autrefois  ,  et  tant  d'initiative 
hardie ,  au  point  de  gêner  bien  souvent  les  ministères  qu'il  défendait ,  en  les 
devançant  un  peu  à  l'aventure.  Tout  cela  est  bien  changé  :  ce  n'est  pas  à  nous 
de  nous  en  plaindre. 

La  sécurité  qui  nous  venait,  pour  oser  conseiller  un  grand  mouvement 
dans  nos  affaires  intérieures,  de  l'état  de  l'Espagne,  du  Portugal,  et  de  la 
marche  des  élections  anglaises,  n'a  pas  été  démentie  par  les  faits,  quelle  que 
soit  l'apparence  équivoque  des  dernières  nouvelles. 

Pour  l'Espagne,  on  est  habitué  dès  long-temps  à  cette  incertitude  qui 
vient  planer  de  nouveau  sur  les  deux  camps  ennemis ,  au  moment  où  les  po- 
sitions commençaient  à  se  dessiner  et  la  fortune  à  se  déclarer.  Cependant, 
et  malgré  la  lenteur  des  généraux  constitutionnels  à  profiter  de  leurs  avan- 
tagea, on  peut  dire  que  don  Carlos  a  prouvé  son  impuissance  aux  yeux  de 
l'Europe  ,  et  il  est  permis  d'espérer  qu'il  n'ira  point  à  Madrid.  C'est  du  sein 
de  cette  ville  seulement  qu'il  aurait  pu  influer  sur  le  mouvement  de  nos  opé- 
ration! électorales.  Dans  les  montagnes  où  il  est  réfugié,  aux  environs  de 
Cantavieja  ,  l'Espagne  peut  bien  encore  s'inquiéter  de  lui,  mais  non  la 
France.  Le  problème  pour  don  Carlos  est  de  savoir  comment  il  parviendra 
à  franchir  I  Ébrc  pour  opérer  sa  retraite  vers  le  nord.  Les  chefs  qui  comman- 
dent l'armée  de  Christine  le  laisseront  sans  doute  échapper  encore  une  fois; 
mais  il  faudra,  pour  le  sauver,  toute  leur  inhabileté  ordinaire  ,  et ,  de  plus, 
renforts  de.  troupes  qui  lui  arrivent  de  l'Ebre  supérieur,  moins  pour 
relever  sa  fortune  que  [tour  l'aider  à  fuir  et  le  tirer  de  sa  captivité.  Il  sor- 
tira donc  de  ses  montagnes,  mais  il  en  sortira  démoralisé,  perdu  de  répu- 
tation et  d'honneur. 

I  •  élection!  anglaises,  voilà  le  seul  fait  qui  ne  semble  pas  avoir  tourné 
i  bien  que  nous  l'espérions.  Cependant  il  restera  encore  au  ministère 

whi^r,  dans  la  nouvelle  chambre  des  Communes,  une  majorité  au  moi:  -  -i 
nombreuse  que  celle  du  dernier  parlement  ,  et  elle  sera  pin!  forte  ,  car  elle 

it  retrempée  dans  l'épreuve  électorale;  elle  sera  plus  pure  et  pin!  inti- 
mement unie  ,  elle  pourra  voter  et  une  un  seul  homme  ,  Car  elle  s'est 

dég  o  plusieurs  endroits ,  de  l'alliage  radical  qui  l'empêchait  d'avoir 

1      pari  'Ut  et  d'être  apprécier   ,i  s,i  mie   valeur.  Toutefois,  on  peut  le 
prévoir  déjà,  elle  ne   H  i.    imposante  | r  donner  au  cabinet  do 

lord  Melbourne  le  courage  d'employer  contre  la  chambre  des  lords  les 
grands  moyens  qui  chaogent  une  majorité  el  triomphent  de  tontes  Y 
tarife  >.  il  v  aura  donc  probablement  une  balte  dans  l'accomplissement  des 
ue,  législatives  qui  devaient  compléter  la  ici.. nue.  Mais 
qu'importe  1  l'étal  des  esprits,  en  Angleterre,  n'en  s,  ri  que  pins  en  har- 
monie avec  i.i  situation  morale  de  plnsieui  Bui  ope  .  «  t  de  la  France 
entre  autres ,  qui  l'a  |            Is  pren          l  l'a  dirigée  dans  une  rôle  de 

n  politique.  On   remarque  un  besoin   impérieux,  chei   nous  <i 
tOOt  lill  IJ0Urd*h0l  ,  de  faire  une  halte  sMr  les  débl  il  des  s  lel 

qui  ont  nversees.  Il  \  n  de  temps  à  autre,  dans  || 

nations,  de  ces  r<j  ;ui  leur  permettent  de  reprendre  • 

leur  ut  avec  plus  de  confiance  el  de  nouvelles  Ibrcei    I   an- 


126  RKVIF.   Dl   paris. 

glcterrc  en  est  peut-être  arrivée  là,  comme  nous.  Un  jour,  lorsqu'on 
jugera  les  travaux  de  notre  temps  sans  les  passions  qui  nous  obscurcis- 
sent  la  vue,  on  sera  étooné  de  ce  qu'on  fait  de  ruines  chez  nos  voisins 
et  en  France  depuis  sept  années.  Observons  seulement  que  la  majorité, 
qui  va  se  constituer  dans  la  chambre  des  communes,  sera  fournie  par  l'Ir- 
lande; et,  en  Irlande,  tout  n'a  fins  été  détail  de  M  qui  doit  litre,  de  ce 
qui  peut  l'être  dés  ce  moment.  Si  O'Connell  fait  servir  la  majorité  qu'il  a 
donnée  au  ministère  à  renverser  tout  ce  que  les  siècles  et  la  violence  de  la 
conquête  ont  entassé  d'abus  dans  son  malheureux  pays;  si  c'est  sur  ce  ter- 
rain exclusivement  que  se  porte  la  faux  de  la  reforme;  N ,  enfin,  les  lords 
du  parlement  anglais,  pour  détonner  d'eus  le  danger  personnel  qui  hs 
menace,  pour  éloigner  de  l'Angleterre  l'ouragan  des  révolutions,  consentent 
à  laisser  l'Irlande  se  délivrer  île  ce  qui  la  gène  et  dépenser  à  M  M  avail  tonte 
son  activité  contagieuse,  nous  n'aurons  pas  assea  d'admiration  peuf  une  telle 
sagesse  et  pour  une  destruction  aussi  saint;  et  h  _itime.  L'Aogl  terre  main- 
tenant, pour  ce  qui  lui  reste  à  abolir,  peut  bien  attendre.  Qu'cll  une 
pause,  qu'elle  donne  à  l'Irlande  le  loisir  de  la  rejoindre  et  d'atteindre  SU 
même  niveau  qu'elle-même  par  les  institutions  ;  ce  sera  bien.  Le  gouverne- 
ment des  iles  britanniques  aura  toute  la  puissance  qui  lui  OSt  réS6fT 
alors  seulement  qu'il  commandera  à  une  population  homogène. 

Nom  en  sommes  à  os  point  eu  France,  et  aussi  dos  débati  intérieurs 
sont  peu  de  Chose  OU  comparai  sou  de  ces  grands  débats  OÙ  s'élabore,  coin  me 
dans  une  fournaise,  toujours  prête  à  fane  explosion,  la  constitution  nou- 
velle d'un  empire  qui  étend  ies  bras  sur  toutes  les  régions  du  globe.  On  en 

631  réduit  à  chercher,  parmi  nous,  quels  objets  microscopiques,  a  l'heure 
qu'il  est ,  servent  à  distraire  l'opinion  publique  ,  eu  attendant  les  dédions 

générales  qui  seules  pourront  l'occuper  lérieusemenL 

Il    faut,   pour  trouver  quelque  intérêt  à  nos  propres  affaires,  porter  nos 

regards  jusque  vers  l'Algérie.  Li  <>n  voit  que  le  traite  de  laTafna  réussit  : 

pour   des   traites  aussi   modestes,   c'est   une  condition  plus  rigoureuse  (pic 

pour  d'autres  ds  réussir  et  d'assurer  d'une  manière  incontestable  h^  evan- 
i  -  dont  ils  se  sont  contentes.  D'après  les  correspondances  d'Oran ,  les 
nrebej  affluent  sur  nos  marchés.  Des  approvisionnemens  coosidérabl 

surtout  en  bestiaux.,  nous  an  ivent  de  l'intérieur  de  la  province.  Le  pris  de 
la  viande,  dans  nos  e  mips  et  DOS  \  illes,  BSl  lOUtbé  I  \m  UNIS  si  bas  .  qu'il  S 
fallu  en  autoriser  des  exportations,  jusqu'ici  prohibées;  on  a  même  vu  di  s 
na\  ires  qui  étaient  arrivés  avec  des  pro\  isions  pour  les  troupes,  en  e  vécut  ion 
de  marches  antérieurement  conclus,  et  qui,  VOJ    ut  le:  .  «n  inutile, 

trouvant  même  du  superthi  à  (  )ran  ,  lui  ont  emprunté  des  n  oupMUS  entiers 
qu'ils  iront  vendre  ailleurs  a\ec  de  grands  protits.  QM  le  traite  delà   l'alna 

soit  toujours  exécute  ainsi,  et  d  opérera  la  oonrersiou  da  oouat'li  mume  qui 

prétendaient  y  trouver  un  texte  d'accusation  contre  le  cabinet. 
Gbes  DOUS,  dans  le  domaine  de  la  politique  et  des  alla 

que  le  conseil  d'état  qui  ait  attire  l'attention  publique,  depuis  une 

qujniaine  de  jours.  La  destitution  de  sK  Denis  Léger  de  a  ouvert  bien  des 
J  SUS  ,  qui  ont  pénétré  curieusement  dans  les  profondeurs  du  conseil  d'étal 

Nous  n'avons  pas  voulu,  dans  le  premier  moment  OÙ  l'ellervesceiKe  USS 
mécontenleinens  ,  \  rail  OU  faCtil  I  s,  était  au  comble  ,  dire  uoli  e  a\  is  de  I 

destitutlou ,  qui,  se  présentant  lao  i  a,  nous  parait  en  effet  un  acte  ds  rigueur, 
mais  qui ,  si  elle  avait  i  te  pu  le  plusieurs  autres  retraitas t  plus  m- 


REVIT.  DE   PARIS.  127 

gentes  et  mieux  justifiées  encore  ,  aurait  annoncé  au  moius  ,  de  la  part  du 
ministère,  l'intention  arrêtée  ,  systématique  et  dès-lors  honorable,  de  rani- 
mer ce  vieux  corps,  même  au  prix  de  quelques  sacrifices  de  personnes,  dont 
les  services  datent  presque  d'un  autre  siècle  et  leur  ont  bien  mérité  la  vété- 
rance.  Le  ministère  osera-t-il  faire  comprendre  à  certains  conseillers  d'état 
ce  qu'on  dit  d'eux  publiquement  1  II  y  a  tel  homme,  parmi  eux,  qu'une 
surdité  complète  empêche  de  prendre  part  utilement  aux  discussions  et  qui 
iiarde  sa  place  sans  la  remplir  ,  qui  ne  veut  pas  sans  doute  ,  comme  le  ma- 
réchal Soult,  se  séparer  de  son  traitement  ,  dont  une  fortune  considérable 
lui  permettrait  de  combler  facilement  le  vide.  Il  va  tel  autre  qui  est  aveu- 
gle et  n'entend  pas  beaucoup  mieux,  mais  qui  trouve  commode  >ter 
héroïquement  sur  sa  chaise  curule  du  comité  de  la  guerre ,  où  l'on  peut  très 
bien  vivre  en  paix  et  cacochyme,  tant  que  les  seuls  ennemis  qui  viennent 
assiéger  la  place  sont  des  solliciteurs  éperdus  que  le  garde-des-sceaux  se 
charge  d'econduire  :  il  est  vrai  qu'il  est  de-;  noms  que  tout  gouvernement, 
par  une  sorte  de  nécessité  proverbiale  depuis  cinquante  ans  ,  doit  toujours 
avoir  dans  ses  cadres,  à  ce  qu'il  parait,  sous  peine  de  se  faire  dire  qu'il 
n'est  pas  ne  viable. 

N  BS  ne  voulons  nommer  personne  ni  désigner  plus  distinctement  tous 
ceux  qui  pourraient  l'être:  ce  n'est  pas  une  liste  de  proscription  que  nous 
dressocs.  Mais  quelquefois  un  conseiller  d'état,  qui  a  fait  des  rom. 
déporté  d'emblée  au  comité  des  lioances,  où  il  lui  faut  discuter  avec  des 
hommesaussi  profondément  instruits  que  M.  de  Frétille  et  .M.  Bérenger,qui 
plaisantent  parfois  aussi  bien  qu'ils  discutent.  A  ce  même  comité  des  nuan- 
ces, d'ailleurs,  on  a  donné  rendez-vous,  dans  le  service  extraordinaire,  aux 
hommes  les  ploa  éclairés  de  notre  administration  active,  devant  lesquels 
la  position  est  difficile  à  tenir  pour  ceux  da  -  ordinaire:  il  suffit  de 

nommer  MM.  (Jalmon,  Jules  Pasquier,  l'iorine  ni  d'Audiffret ,  David  ,  le 
baron  R  di.-r. 

ir  rendre  faciles  et  naturel-;  les  ehangMMM  de  pei  • ,  on  eonçoit 

qu'un  changement  de  quelques  parties  de  l'organisation  actuelle  da  i  i-  1 
•l'état  serait  néoaasaàre.  M-  Situe!  av.  à  l'amender  sur  un  i  oint.  Le 

comité  de  l'intérieur  et  du  connu  depuis  la  mort  île  (ieor.c  CttV  C", 

est  uni-  trop  lourde  charge  pour  le  -  lier  qui  a  mission  de  le  présidi  r  : 
nous  n'attaquons  point  Celui  qui  remplit  cette  tâche  aujourd'hui,  M    M.» il— 

lari.  n'est  pas  île  croire  intérieur  à  G  Cuvier, 

qui  lui-même  n'était  pas  supérieur  •  cet  immense  travail,  le  dernier  honneur 

et  I  '  jer  le  fardeau  ,  avait  ré- 

i  de  le  ;\  comîl  elui  de  l'intérieur 

'■lui  du  cou  chacun  leur  président  spécial,  M.  Vivien  au 

etSnraerce,   M  d  a  l'intérieur.  Dam  cette  combinaison  ,  ou  concevait 

lard  i  ci ii ; .1  ..   ut  la  moitié  de  M.  Cuvier;  mais  |oOl  cria  est   : 

i  que  c'était  un  projet  d<ja  ancien,  qui  date  d'un  ti-uq  I 
l'on  n'en)  s  parler  de  M    -  ii-mémi     I        l ainsi  que  letsneil- 

nt  la  plus  grande  peu.  si  de  la  chano  i- 

li  n'en  sortira  peut-être  jamais, c'est  Pinamovihilité 
r  su  m  la  c..ntcniieu\,  véritable  magistrature  pai 

attribut  i  qui  peut  bien  avoir  le  mérite  de  riodépendance,  d 

n'eu  aura  pas  l'honneur  au\  yen  du  monde,  tant  qu'elle  ne  sera  pas 


128  RENTE    DE    PARIS. 

vible.  La  restauration  elle-même  avait  pemé  à  lui  donner  cette  garant 
mais  elle  y  avait  pensé  seulement,  comme  à  beaucoup  d'antres  prinn;    i 

Le  public  n'a  pas  eu  d'antres  sujets  plus  animés  de  conversation  politique, 
cette  semaine  :  le  conseil  d'état  et  ses  octogénaires,  le  Portugal,  dont  M  ne 
sait  rien  d'exact,  l'Espagne  qui  l'endortTeucore  une  fuis,  les  élection!  an- 
glaises qui  ne  résolvent  rien  avec  décision.  C'est  vous  dire  que  la  Bour» 
été  inactive.  Il  y  a  des   -eus  qui  sont  fort  embai  n  pareille   circon- 

stance, ce  sont  ceux  qui  ont  mission  de  faire  précéder  la  cote  des  fonds  pu- 
blics, dans  les  journaux  quotidiens,  de  certaines  observations  explicatif 
Comme  il  lant  loot  expliquer,  OU  s'en  tire  à  peu  |irès  ainsi  :  «  La  Stagna- 
tion des  ronds  publies  tient  à  11  rareté  des  affaires,  et  la  rareté  des  affaires 
vient  de  la  stagnation  des  fonds  publics  :  le  tout  procède  de  l'absence  de  la 
spéculation.  » 

Il  serait  plus  simple  de  dire  que  le  môme  phénomène   se  reproduit  tou> 

les  ans  à  la  même  époque,  et  pour  la  même  raison.  Les  banquiers  sat; 

les  agens  de  change  vont  an  moins  à  Sceaux,  ou      S   -eut,  ou  à  Meudon, 
les  coulissiers  à  leur  maison  des  champs  de  la  barrière  de  l'Etoile.  M  è>guado 

est  à  Dieppe,  lui  qui  menaçait,  il  y  a  peu  de  jours  ,  de  reparaître  I  11  I 

triomphalement .  à  la  tête  d'un  emprunt  de  250  millions.  M.  de  Rothschild 

est  aux  bains  île  Neris,  dans  le  Bourbonnais. 

S'il  n'y  avait,  en  ce  moment,  quatre  ou  cinq  chemins  de  fer,  dont  les  ac- 
tions sont  cotées  a  li  Bourse,  et  rendues  au  comptant,  à  terme,  à  prime, 
diversifiées  enfin  sous  toutes  les  formes,  pour  dissimuler  les  lacunes  des 
rentes  françaises  et  étrangères,  on  n'aurait  |  de  spéculations  entre 

mie  heure  et  trois  heures  et  demie,  pour  faire  vivre  seulement  trois  cour- 
tiers marrons  et  une  don/aine  de  COUliSSierS. 

Mais  qu'un  événement  grave  rappelle  i  Paris  tous  les  absens  ;  nous  les 
rons  bientôt  s'abattre  à  Is  B  mise ,  tous  I  leur  poste  .  avec  plus  de  noetia 

UC  me  mu  ire  locale  que  leurs  pigeon]  BUI I  :  M  ,  Foui  ! .  u  premier 

pilier,  près  du  bas-cote  gauche  de  ee  temple  de  l'agiotage;  M    Rotschtld, 
dans  la  nef  même,  su  milieu  du  Denve  de  ceux  qui  entrent  ou  qui  s, .ri. 

et  n'étant   appuyé   sur    rien   que   sur   lui-même;  d'autres   le    suivant   i 

pectueusemenl  dans  le  sillage  mystérieux  qu'il  trace;  quelques-uns  enfin 

y.mt  de  remonter,  en  lace   de  lui,  le  courant   qu'il    domine;    au    milieu 

d'eus  tous, M.  Léo,  se  promenant  de  l'est  ft  l'ouest  et  do  nord  tu  midi, | 

SlOt  en  revue  ses  actionnaires  pour  le  chemin  de  la  rive  gauche  :  <J 

I    9  i/ii,  ni  ih  m  ni    C'est  II  s.  ■dément  un  corn  du  tableau  de  la    Bourse.  <l««i 

peut    Se    dérouler    tOUl   cntiei  DOS  yeux,  un  jour  ou  l'an"'",  sur  un 

signe  du  télégraphe. 
—  / 1  /.'«  m  pi  ,  uut ,  que  i'(  Inera-Comique  .i  donné,  pour  Is  première  fois. 

Vendredi,  est  une  de  Ol  s  partitions  que  le  théâtre  de  II  H  uns,    a  l'habitude 

de  tirer  de  ses  poudreux  cai  tons  pour  les  produire  pendant  li  nia  m  d'< 
aux  grands  sppliudissemens  de  trois  ou  quatre  habitués  intrépides  de  l*< 
chestri' .  qui,  grâce è cet  artifice  ingéuieux ,  passent  là  des  fraîches 

I      • 'reines,  tandis  qu'UO  peu  plus  loin  00  ctonlTe  a  (iuilliiumr  Trll.  Il  est  im 

possible  de  voir  dans  le  caprice  de  MM  Scribe  et  Bayard  autre  chose  qu'un 

lie  nie  donné  SOS    roulades  de  M.  Couder,  ,  île  M.   RevUI  cl  de   M.   Moeau- 

Sainti.  On  don  due  |  li  louange  des  chanteurs  dont  noua  parlons ,  qu'ils  ne 

sont  pas  pestes,  pour  leur  part,au-d  le  leur  rôle  ;  pièce,  niusiqu 


REVTE  DE   PARIS.  129 

exécution  ,  tout  s'est  maintenu,  durant  trois  heures,  à  la  même  hauteur,  et 
sans  quelques  intonations  fâcheuses  de  M.  Moreau-Sainti ,  rien  ne  fût  venu 
troubler  l'harmonie  de  cette  médiocrité  agréable.  En  général,  les  gens  qui 
ont  la  coutume  de  chanter  faux,  ne  se  déconcertent  guère.  H.  Revial  entonne 
une  note  pour  une  autre  avec  un  sang-froid  remarquable,  M.  Couderc  de 
même;  mais,  dans  ce  genre  d'exercice,  rien  n'égale  l'aplomb  héroïque  de 
M.  Moreau-Sainti  :  il  se  promène,  il  fait  traîner  son  sabre  à  grand  bruit,  il 
sourit  d'aise,  et  pour  que  vous  sachiez  bien  qu'il  ne  croit  pas  s'être  trompé, 
un  moment  après  il  recommence.  La  musique  de  cet  opéra  est  de  M.  Batton. 
Dieu  merci!  M.  Batton  n'en  est  pas  à  son  début  dans  la  carrière  ;  voilà  tan- 
tôt dix  ans  que  la  renommée  s'enroue  à  proclamer  son  nom  de  fleuriste  hors 
de  ligne;  ses  magasins  de  la  rue  de  Richelieu  abondent  en  bruyères  déli- 
cates, en  épis  blonds  et  charmans,  en  jasmins  si  frais  épanouis,  qu'on  vou- 
drait les  sentir.  M.  P.atton  possède  en  outre  des  connaissances  rares  en  hor- 
ticulture; il  sait,  à  merveille,  apprécier  tous  les  trésors  d'une  belle  serre, 
et  distinguer  un  gardénia  d'une  passiflore. 

—  Le  Théâtre-Français  a  donné,  cette  semaine,  le  Château  tl>  ma  Nièce, 
comédie  en  un  acte '!'■  M  Ancelot,  qui  ne  vaut  peut-être  [jus  beaucoup 
moins  que  Marie,  mais  n'est  [tas  destinée  à  fournir  une  aussi  longue  car- 
rière. Mme  Ancelot,  après  avoir  fait  pleurer  M11'  Mars  pendant  tr  ois  actes, 
il  y  a  bientôt  un  an,  s'est  dit  qu'il  était  temps  de  la  faire  rire  aujourd'hui; 
elle  veut  épuiser  à  son  profit  les  dernières  larmes  et  le  dernier  sourire  de 
M'1-  Mars.  Voilà  tout  le  secret  de  la  pièce  nouvelle.  Quant  à  l'intrigue,  elle 
est  Simple  et  bien  connue.  Il  s'agit  d'une  tante  encore  jeune,  toujours  spiri- 
tuelle et  de  belles  manier  -  qui  a  le  tort  d  •  venir  de  province,  d'être 
la  veuve  d'un  président  à  moi  tier  du  parlement  de  Dijon,  et  de  tomber  à 
l'improvise  dans  la  société  de  quelques  étourdis  mauvais  coût,  amis 
n  nièce,  et  qui  lui  OUI  prépare  une  mystification.  Elle  s'en  tire  à  mer- 
veille, parle  pendant  toute  la  pièce,  qui  n'est  qu'une  série  de  con\ ersations 

où  les  autres  personnages  D'assistent  que  pour  lui  donner  la  réplique.  C'est, 
comme  on  Toit ,  une  espèce  de  ft  Pourceaugnac  femelle ,  moins  la 

■cène  des  apothicaires  qu'on  veut  bien  lui  épargner.  Fui  reste,  M'  ■  Mars 
porte  de  la  poudre ,  ce  qui ,  dit  -on  ,  rajeunit ,  et  elle  devient  amoureuse  . 
comédie,  d'un  beau  marquis  urès  fat, qu'elle  corrigée!  qu'elle  épouse 

—  L'Académie  fi  .1  tenu  née  annuelle  \<  it;  l'audi- 

toir  nombreux  et  ■  été  tour  à  tour  charmé  par  les  piquantes 

du  ttuel,  et  vivement  èmu  p.ir  le  récit  des  belle, 

l'adjudant  an  rr  de  culnmien,  Mathieu  Martinet.  M.  Villemain  s  oui 
vice  par  son  rs  »r  les  prix .  .  par  l'Académie  un 

qu'elle  n  jugés  les  plus  unie,   aux  100  i  |,i  pjeee  <l  ,  ni 

nu. litre  l'expression  la  pins  complète  dea  sentimens  inspirés  par  l'arc 
de  triomphe  de  l*Ki  >ile  i  .1  lecture  attentive  de  ce  rapp  >rt  prouvera,  nous 
"'•""  doute*  que  r  académie  elle-même  com- 

'•  qu'elle  <  voie  et  ne  s*abu  ror  l*insuf- 

■■1  -Ile  couronne.  Ce  jn    M   \  illemain  dit  avec  une 

réserve  ingi  >  modération  qui  convient  an  «  ael 

*!''  '  le  dir<  bise;  mais  la  eti- 

l"l"  be  «lu 


130  RKVLE    DE    PAR1- 

iiicl,  nous  dispense  de  tout  commentaire.  L'innocence  des  théories  de 
M.    ksaffl  ,  les  vues  bienfaisante-;  et  presque  toujours  inutiles  de  M.   h  jfau, 

la  sol»riùté  d'imagination  empreinte  dam  les  contes  moraux  de  MM.  \.  Sain- 

tine  et  Ernest  l'ouinct,  sont  clairement  exprimées  dans  les  mmplimCM  si 
finement  railleurs  de  M.  Villemain.  IS'ous  ne  poofom  donc  mieux  faire 
que  de  citer  en  entier  l'excellent  rapport  du  secrétaire  perpétuel. 

«  Mi:ssir.LRs, 

«  L'Académie,  en  couronnant,  L'année  dernière,  le  beau  livre  </<■  la  b<  //.<>- 
cratieen  Amérique,  exprimait  la  crainte  de  ne  pouvoir  de  long-temps  dé- 
cerner avec  autant  de  justice  et  d'éclat  ce-  prix  annuels  établis  par  la  muni- 
ficence d'un  sage,  et  qu'il  faut  rehausser  encore  par  le  mérite  de  ceux  qui 
les  obtiennent.  Ce  langage  était  mi.  Toutefois,  si  l'importance  du  sujet, 
l'élévation  de  vues,  le  talent,  et  cette  pureté  d'ame  qui  embellît  le  talent, 

plaçaient  d.ms  un  rang  à  part  l'ouvrage  de  M.  «le  Tocqueville,  on  peut  sup- 
poser sans  peine  des  travaux  moins  emmens  ,  moins  rare- ,  BUIS  dont  l'uti- 
lité morale  frapperait  davantage  tous  les  esprits  et  paraîtrait  plus  exactement 
remplir  la  pensée  du  fondateur  de  ce  concours.   I  ut  surtout   les  ou- 

vrages qui  l'adressent  à  un  mal  présent  de  la  société,  pour  le  consoler  ou 

pour  le  guérir,  les  ouvrages  qui  proposent  quelque  réforme  praticable,  quel- 
que bien  à  faire  aux  hommes,  quelque  manière  de  K  rendre  soi-même 
meilleur,  en  les  rendant  plus  heureux. 

«  A  ce  titre,  l'attention  de  |'  \cademie  a  dû  se  porter,  cette  année,  sur  un 

ouvrage  récent ,  consacré  à  une  clasae  de  malheureux  qm  le  nature  elle- 
même  S  faite  au  milieu  de  la  BOCÎété,  et  dont  la  chante  ne  peut  qu'adoucir 

le  sort,  sans  le  changer  jamais,  les  aveugles-née.  Attaché  depuis  vingt 

ans  à  l'instruction  de  quelques-uns  d'entre  eux,  dans  un  établlOSOment 
public,  l'auteur  de  ce  livre  a  ('tendu  son  Intérêt  sur  tous.  Il  a  calcule  leur 
nombre  en  France  ,  et  l'insuffisance  des  asiles  qui  lec  BfOTtS.    ISSMu 

témoin  de  leurs  inclinations  ,  de  leurs  études  ,  de  leui  S  progl    s,  il  a  décom- 
posé M  travail  de  leur  intelligence;  et,  dans  l'absence  même  de  l'organe 
qui   leur  manque,    il  a  vu  briller  d'une  plus  \i\e  lumière   l'action  Kofi 
intérieure  de  la  pet 

«  I  ii  écrivain  célèbre  avait  dit,  dans  le  dernier  siècle  .  que  la  morale  dé- 
pend tOUt  entière  des  -eus,  qu'elle  change  avec  l'organisation  physique  ,  et 
qu'un  aveugle,  par  exemple,  e>t  tutlurcllt  nu  nt  mu  I,  parce  qu'il  M  t(  itp  H 
le  -  og  couler.  Le  nouvel  obeert  ai eu r,  en  repoussant  cette  étrange  Ihe. 
défend  et  les  droits  de  l'infortune  et  la  dignité  même  de  la  nature  humaine. 
Si  lame,  tout  ensemble  noble  capiivfl  1 1  maîtresse  nnpei'eo-e  du  corps,  oe 

peut  se  passer   de  tous  |,s  -eus  a  la  Ims  |mur  a  :n  au  d.  bois,  du    BMHOJ  elle 

peut  les  remplacer  l'un  par  l'autre,  leur  apprendre  i  taire  ce  qui  o' 

leur  ouvrage  naturel,  el  montrer  d'autant  mieux  ,  par  l'instrument  impar- 
fait qui  exécute,  la  lubHsne  c-sence  qui  dirige;  a  peu  pi  es  oooune  la  su, 
riorité  d'uo  grand  chef  apparaît  dans  la  médiocrité  même  des  serviteurs 
qu'il  emploie,  et  qui  suffisent  à  son  génie. 

i  \  asi .  l'aveugle  tait  les  objets  par  le  tow  bar,  mesure  l'<  -  ir  le 

son,  comprend  la  lumière  par  la  pensée.  Tel  fut  ce  célèbre  mathématicien, 

aveugle  de   naissance ,  Saunderson  ,  qui .  dans  de-  le.ui.s  publiqtn  s  ,  expli- 
quait l'optique  de  Nea  ame    \r.    [0    le  compléterait  ,  cl,  du   tond 

scs  uuebres,  anal] sait  la  lumii  i  qui  la  royaienl  pour  lui. 


REVUE   DE   PARIS.  131 

«  La  première  partie  de  l'Essai  sur  les  aveugles,  de  M.  Dufau,  peut  deve- 
nir une  leçon  de  spiritualisme,  d'autant  plus  persuasive  qu'elle  n'est  pas 
cherchée,  qu'elle  e:t  involontaire ,  et  qu'elle  sort  de  l'observation  même. 
Bientôt,  à  ce  principe  qu'on  peut  tirer  de  son  ouvrage,  viennent  se  réunir 
en  foule  les  expériences  ingénieuses  et  les  conseils  d'utilité  pratique.  La  vé- 
ritable nouveauté  de  ce  livre,  c'est  que  l'auteur,  en  perfectionnant  l'éduca- 
tion spéciale  des  aveugles,  c'est-à-dire  l'art  de  substituer  un  sens  à  l'autre, 
veut  en  même  temps  leur  donner,  dans  une  proportion  habile,  l'éducation 
commune;  de  telle  sorte  que  ces  hommes  soient  rendus  à  la  société,  en  même 
temps  qu'ils  sont  secourus  par  elle,  et  que,  dans  les  sciences,  dans  les  arts, 
les  métiers  ,  ils  puissent  devenir  tous  laborieux  et  utiles,  comme  quelques- 
uns  ont  été  grands  et  sublimes.  Voilà  ce  que  l'auteur  expose  tour  à  tour 
par  des  inductions  ou  des  exemples.  Ici,  l'aveugle  instruit  est  professeur 
plus  attentif;  là  ,  par  la  subtilité  d'un  toucher  plus  infatigable  et  plus  délicat 
que  la  vue,  il  fabrique  des  ouvrages  d'horlogerie.  Ce  sont  des  prodiges, 
dites-vous.  Oui ,  sans  doute;  mais,  sur  un  nombre  annuel  de  quarante  mille 
aveugles-nés  qu'a  supputés  l'auteur,  il  y  a  place  pour  les  exceptions  et  les 
prodiges.  Et  il  est  beaucoup  d'autres  industries  que  tous  pourraient  appren- 
dre ,  et  qui  leur  permettraient  plus  tard  de  vivre  de  leur  travail  daus  la 
société,  qui  seulement  les  aura.t  élev 

a  Pour  atteindre  ce  but ,  l'auteur  propose  de  multiplier  dans  les  départe- 
mens,  et  d'après  un  système  sagement  gradué,  les  institutions  d'aveugles- 
nes,  qui  n'existent  encore  que  dan-;  deux  villes  du  royaume.  Aux  détails 
is  qu'il  donne,  au  résultat  qu'il  annonce,  on  reconnaît,  non  pas  les 
rêves  d'un  homme  de  bien,  mais  l'expérience  d'un  maitre  habile,  et  les 
plans  praticables  d'un  bon  citoyen,  qui,  en  demandant  quelques  lacrifi 
nouveaux  à  l'état,  lui  montre,  à  coté  de  l'utilité  morale  ,  un  profit  de  travail 
et  de  teaapj   l  ii  cependant,  meai         .  li  les  rues  del'anteurne 

seront  pas  lentes  et  difficiles  à  rcali-<r.  Mais  qu'il  est  beau  d'entrer  dans 
.  et  de  continuer  ainsi    l'œuvre  de  Yalentin  Hauv,  ce  premier 
instituteur  des  aveugles,  qui  rappelle  un  nom  cher  à  l'Institut  !  Ou'il  est 
beau  de  projeter  le  bien,  Ion  même  qu'on  i.c  peut  l'accomplir  encore! 

«  Il  y  a  quati  ■  ^,  en  France,  à  Paria,  devant  la  cour,  la  destination 

qu'on  donnait  au\  aveugles,  c'était   A'm  mettre  quelques-uns  aux  prit 

ici  et  armés  de  longs  bâton-.,  pour  égayer  h     s      tateurs  pas 
'•'  mald  h  coups  qu'ils  m  portaient.  De  cette  barbarie  ,  on  <  si  resta 

ilaT  i'<\  us,  auv  di  DgénieuseS  de  h   charité   i      - 

:i1'  '  r<-  q  m  un  espr  ox  propose,  pour  cette  classe  d'hoav 

> ,  nombreuse -parmi  les  pas  mplet  u"        .  ifensei- 

i.  i.    public  j  prend  intérêt,  les  académies  en 

•nt ,  et  l'état  ne  peut  Banquet  d'être  attentif  au  DOS  I  nfait  qu'on 

lui  demande. 

End  i    rnant  le  prix  à  M.  Dufau,  à  l'auteur  de  l'J        mrrftaJpayriqur, 
i  av0uç  kcadémiene  prétend  pas  payai  son 

lier  de  nouveau  soo  nom  et  son  pi  I  i  vraie  récompei 

ira  lorsqu'une  de  nos  riiles  industrieuses 
ra  fondé,  d'api  mseils,  un  étal  int  de  plus  pour  1<  i 

infortunés  dont  il  s  si  bien  plaidé  i 

i     malheur  irréprochable  qu'il  est  li  juste  de  secourir,  la  bienfaisance 

•rie  tes  1 1  satané  mr  i>  i  rime. 


132  REVl  E  HE    PAMA 

On  «ait  ce  que  la  législation  a  déjà  fait  [tour  adoucir  les  peines,  et  écai  1er 
les  flétrissures  ineffaçables.  L'administration  publique,  sous  la  saésne  in- 
fluence, s'occupe,  chaque  jour,  de  reformes  util  -,  I  lit  pour  préparer  l'amé- 
lioration morale  des  condamnés,  soit  pour  épargner  à  la  foule  le  spectacle 
dangeretn  de  leur  impudence.  La  pensée  des  écrivains  a  dû  se  porter 
quelques  points  des  mêmes  questions.  L'Académie  ne  pouvait  oublier  la  ten- 
tative d'un  poète  ingénieux  et  facile  pour  donner  i  on  problème  sasea  triste 
la  forme  de  l'intérêt  d'une  œuvre dramatique.  Le  /.<&-  n  de  H.  de  La  Vil* 
Mirmont  a  été  remarqué  par  elle.  L'auteur,  sous  ce  titre,  a  voulu  peindre 
l'hostilité  sociale  qui  suit  le  condamné  après  sa  détention,  el  qui  s'attache 
peut-être  moins  à  la  faute  qu'il  a  commise  qu'au  lieu  d'expiation  d'où  il  sort. 
a  Sans  doute ,  en  lisant  l'ouvrage  de  M.  de  La  Ville,  quelques  ineertitndea 

se  présentent  sur  la  vérité  de  la  leçon.  [I  s'agit  d'un  orphelin ,  condamné 
dés  l'enfance,  pour  un  vol  d'aliment,  à  di\  innées  de  prison,  et  qui,  de- 
venu, dans  sa  captivité,  un  modèle  de  vertu  ,  plein  d'honneur,  de  savoir  et 
d'industrie,  n'en  reste  pas  moins,  lorsqu'il  rentre  dans  la  société,  SOUS  une 
insurmontable  disgrâce,  est  chassé  de  partout,  exclu  de  tout  travail,  et 
revient,  après  dix  ans,  commettre  un  vol  à  la  porte  de  BS  prison,  pour  oh- 
tenir  la  grâce  de  s'y  réfugier.  La  supposition  est-elle  seses  rraisemblabl 

Et  le  poète   qui,  -ans  doute,    ne\eut   pas   détruire  le  pn  'Mal,    ii      - 

seulement  l'avertir,  et  qui  conseille  ,  non  l'indifférence  sur  le  passé  ,  mais  le 
discernement  ,  n'a-t-il  pas  choisi  un  exemple  auquel  h'  préjugé  lui-nietur 
aurait  céd< 

<'  QUOI  qu'il  en  soit  ,  l'effort  de  M    île  la  \  die  pour  attirer  l'intérêt  public 

sur  un  grave  problème,  la  pureté  de.  sentimens  qu'il  exprime  ,  et  le  pathé- 
tique louchant  de  quelques  scènes,  ont  trappe  l'académie,  lui  approuvant 

l'intention  générale  et  le  talent  de  l'auteur,  elle  désire  (pic  a  I  i  isai  l'engage 

lui-même  à  composer  d'autres  pièces  morales  qui  Soient   JOU  r  C'est 

;iinsi  siM  tout  qu'elles  seront  utiles. 
«  Le  même  ordre  d'idées ,  sous  un  sspecl  différent .  a  valu  le  suffrage  de 

l'Académie  à  l'ouvrage  intitule:  Allan  ou  U  Jeun,  Déporté.  L'auteur, 
."M.  Ernest  Fouinet,  homme  savant,  et   occupe  de  profondes  étO  ris 

une  forme  décomposition  romanesque  pour  atteindre  un  but  sérieui  S  a 
livre  n'est  pas  sans  quelques  défauts  ;  mais  sa  morale,  belle  et  persuasive, 
entremêlée  d'aventures  attachantes ,  peut  occuper  utilement  l'imagination 
oisive  du  jeune  lecteur  des  grandes  villes.  Les  tentatives  do  vice,  les  sonf- 
frai  il  repentir  y  sont  peints  avec  force,  el  surtout  avec  onepun 

sévère. 

«  Qoelquei  traits  de  ce  tableau  ne  semblent  pas  ind^o.  s  du  I  iniirr  iê 
Vnrhrflrlil  .  le  meilleur  des  livres  de  inonde  aUlUMM  qu'on  ait  jamais  t.  ils. 
Dans  notre  existence  moderne.  Surchargée  de  travail  et  avide  de  distrac- 
tions, les  romans.  [|  t'aut  l'avouer,  sont  de  pnlssans  précepteoi ipour  le  i 

et  pour  le  mal    Cdl  la  seule  lecture  de  tous  ceux  qui  n'ont  p  |  -  de 

1  surs  fictions  agitent  les  âmes  ;  leur  philosophie  impose ,  leurs  passions; 
font  des  imitateurs;  on  les  cite  à  la  tribune,  <•'  ls  ri«  réelle  le-  copls  quel- 
quefois    I   1   société  devra  donc  reconnaissance   aux  hommes  de  talent  qui 

font  servir  cette  vota  de  communication  rapide  ci  populaire  a  l'eneeuraf 

nient  de  nobles  penclians  ,  ft  |a  culture  de  l'amc,  on  même  a  d«  puise!  :m- 

(  ieux  délassemena  de  l'esprit. 

x  ce  titre,  un  autre  roman,  à  demi  psychologique,  à  demi  mondain, 


REVUE    DE   PARI*.  133 

Picciola  ,  l'histoire  d'une  fleur  et  d'un  prisonnier  pour  principaux  person- 
nages, a  paru  présenter  un  intérêt  moral. 

«  Il  y  a  bien  des  siècles,  un  écrivain  fort  grave,  presque  un  père  de  l'Eglise, 
disait  aux  athées  de  son  temps  :  «  Une  fleur,  non  pas  de  la  prairie,  mais  du 
buisson,  ne  suffit-elle  pas  pour  vous  montrer  quel  sublime  artisan  que  le 
créateur  de  l'univers  [i)7  »  M.  Saintine  a-t-il  pris  dans  Tertullien  cette 
pensée,  sujet  de  sa  fiction?  ou  plutôt  ne  l'a-t-il  pas  trouvée  dans  l'étude 
chérie  de  la  hotanique,  dont  il  s'occupe  comme  des  lettres?  Il  suppose  un 
homme  comblé  de  tous  les  biens  de  l'esprit  et  de  la  fortune,  mais  devenu 
sceptique  par  l'abus  du  raisonuement  et  la  satiété  du  bonheur  des  sens.  Ce 
bonheur  cesse  :  prisonnier  d'état  tout  à  coup,  l'homme  incrédule  à  Dieu  et 
aux  affections  de  la  vie  est  averti  de  la  Providence  par  l'aspect  d'une  petite 
fleur,  qui  croît  entre  les  pavés  de  la  sombre  cour  de  son  cachot.  Il  s'y  attache 
comme  à  la  compagne  de  sa  solitude;  il  la  contemple,  il  l'aime;  et  ce  faible 
ouvrage  de  la  nature  le  ramène  insensiblement  vers  le  Dieu  qu'il  a  méconnu, 
et  en  attirant  sur  lui,  dans  sa  prison  même,  d'autres  regards  humains,  le 
conduit  vers  une  affection  plus  réelle  et  plus  douce,  à  laquelle  il  doit  bientôt 
la  liberté  et  le  bonheur  de  l'ame. 

o  Cette  fiction,  placée  s  >us  la  date  deMarengo  et  de  l'Empire,  contraste 
un  peu  avec  la  Uerié  politique  et  guerrière  d'une  telle  époque;  mais  cela 
même  n'est  pas  sans  quelque  charme.  On  croit  lire  parfois  un  de  ces  poètes 
mystiques  de  l'Orient ,  qui  ,  dans  les  jardins  délicieux  de  Schiroz  ,  chantent 
les  amours  du  rossignol  et  de  la  rose,  et  d'une  image  gracieuse  font  sortir 
un  élan  vers  le  ciel.  La  raison  et  le  goût  sévère  ont  bien  quelque  chose  à 
dire.  Mais  le  roman  de  M.  Saintine  a  deux  mérita  rares,  même  de  nos 

jours  :  l'imagination  y  est  pure,  et  la  sensibilité  vraie. 

«  Les  trois  ouvrages  si  divers  que  je  viens  de  rappeler  ont  paru  à  l'Acadé- 
mie mériter  une  distinction  semblable  :  elle  décerne  à  chacun  des  auteurs 
une  médaille  de  3,uoo  fr. 

«  Loin  d'être  embarrassée,  comme  on  l'a  dit ,  pour  répartir  le  dépôt  qui  lui 
est  coolie,  l'Académie  regrette  quelquefois  que  ce  dépôt  ne  soit  pas  plus 
riche  encore  :  elle  voudrait  en  faire  un  supplément  à  ces  récompenses  litté- 
raires que,  dans  l'ancienne  société,  le  talent  rencontrait  sous  tant  de 
formes,  quelque-lois  même  sous  des  abus,  et  qui,  .  -  nt  plus  dis- 

putées et  plus  rares.  Elle  voudrait  y  voir  non  seulement  un  pria  p 
~-tis  un  appui   durable  pour  ceux  qui  parcourent  la  carrn 
Elle  De  v».ui  encore,  bienfaits  de  M     dfl   Muilhyon,  acquitter  que 

faiblement  telle  i,.,i.|t.  ,j,.u,.  .  t||c  \\  .  .J,,  nim. 

a  Parmi  les  ou\  LulOSupktqnea  dont  elle  l'est  M  .  cette  année, 

arec  le  regret  de  se  point  admettre  le  plus  éminenl  de  tous,  elles  distin- 
gué un  dernier  écrit  qui  rappelle  une  vie  entière,  ni  «templath 

labon.  .le  d'un  écrivain  tecoininaiiilable  pat   ^>n  talent  et  sa  p> 

■Ml  dans  un  même  ,\  ItéSM,  M    AzjÏs.  Il  y  a  li  ente  ans ,  lorsque  le  génie 
des  conquêtes,   du   haut  de  la  France   Impérisle,  pesait  mm   1*1 
M    Aaab  était  i  devant  la  grandeur  demi  Mirée  d'un  h<  m  me, 

■   les  iré  1  tombant,  il  taisail  i 

1 

i 

1UMI.    Ml  ».  1° 


194  REM  I-    DE    PARIS. 

théorie  dos  mmpensnVons.  Depuis,  la  face  du  monde  a  changé,  plusieurs 
fois  changé;  et  M  A /aïs,  à  travers  toutes  les  fortunes,  continuait  de  re- 
produire son  explication  universelle  La  science  en  avait  condamné  quelques 
parties,  et  lui  refusait  le  droit  de  recommencer  Newton,  dont  rcrarre  ne 
peut  être  égalée,  puisqu'il  o'y  a  qu'un  système  du  monde.  Mais  la  morale 
approuvait  ses  vues  consolantes,  ses  douces  illusions,  et  les  vérités  qui  s'y 
mêlent.  L'âge  et  peut-être  te  malheur  ont  encore  ajouté  au  caractère  tou- 
chant de  cette  plulosophie,  et  rendu  respectable  l'ingénieux  auteur.  L'Aca- 
démie décerne  a  M  kials ,  auteur  de  la  Pfcyi  ■■■et  de  la  m 
une  médaille  de  cinq  mille  francs.  Le  talent  de  M  \  tS,  ses  l  Ipé- 
rances  pour  l'humanité,  son  ambition  modeste  (mur  lui-même,  attachent  a 
son  nom  beaucoup  de  lecteurs  que  ses  écrits  n'ont  pas  convaincus. 

«J'ai  vu  ,  quand  il  parlait,  M.  Cuvier  applaudir  pu  fois  en  souriant ,  et 
l'homme  de  génie  exact  et  sévère  s'intéresser  avec  une  affectueuse  estime  a 
l'éloquent  démonstrateur  de  conjectures  douteuses,  mais  de  nobles  senti- 
ui. -us.  Que  n'est-il  donné  à  l'Académie  de  réaliser  toot-à-fait  cette  illustre 
recommandation,  et  d'assurer  le  repus  et    1  aux  dernières  an: 

d'une  vie  long-temps  active  et  toujours  désintl  PeSS 

«  Ce  vœu  ,  qu'a  plus  d'une  l'ois  formé  I'  \i\a  iénue,  de  poOTOfr,  dans  quel- 
ques rans  eireonstanees,  aider  efficacement  les  lettres,  honorer  les  travaux 
du  vieillard  ,  doter  pour  l'avenir  l'indépendance  d'un  jeune  i  I  talent, 

tous  léserez,  messieurs,  la  générosité  d'un  émule  de  M.  Monthyon  nous 

met  à  portée  de  le  voir  bientôt  accompli  ;  et  je  dois  l'annoncer  aujourd'hui, 
non  pas  aux  candidats,  car  ils  n'auront  nulle  démarche  à  faire,  mais  au  pu- 
blic, dont  le  jugement  précédera  le  notre.  A  partir  du  M  mai-  If 
l'Académie  s'occupera  de  désigner  le  morceau  éloquent  d'histoire  le  plus 
digne  à  ses  >  eux  de  la  dotation  fondée  par  le  baron  Gobert  ,  et  annuellement 
affectée  au   même  OUTTage,  tant  qu'A  ne  s'en  présentera  pas  un  meilleur. 

Elle  décernera  également  le  second  pris  annuel  fondé  par  le  testateur,  en 

rattachant  à  ce  double  COnOOUrS  les  écrits  historiques  publiés  depu h  It 

première  date  de  ce  bienfait  singulier  dans  l'histoire  des  letw 

Célèbre  un  jour,  s'il  inspire  DU  beau  travail. 

a  A  | h  es  toi, s  ces  concours  ,  il  reste  I  \"iis  parler  de  relui  qui  n'est  pas  le 

moins  difficile ,  le  concours  de  poésie.  Le  sujet  annoncé'  était  l'.lrr  de  IWsuv 

jilir  d,   l'Etoile,  ce  monument  si  long-tempS    interrompu  «le  nos  Mctoires, 

à  bon  droit  achevé  par  la  règne  nouveau,  qui  les  a  toutes  adoptées  e*  re- 
connues. Tant  de  souvenirs  devaient  Inspirer  le  talent ,  s'ils  n*  ''•"  câblaient 
pas   Mais  il  y  avait  à  craindre  l'uniformité dei  »  images,  la  monoto- 

nie de  la  grloii  e. 

s  Dans  cet  amasde  célébrités  guerrières, entre  les  noms  de  trois  cent  qua- 
tre-vingt-quatre généraux  inscrits  inr  ce  portique  do  triompha  et  de  sa 

moi  !     et  tOUS  n']    -  lUt  pas),  l'admiration  hésite  épouvantée  ;  ellr  M   ia4t  à 

quoi  s  •  prendre   Diri  -t-cHe  les  gran  i  '  taéuea  béai  I  | 

de  notre  révolution,  H  iche,  Marceau  ,  K  Iber,  su  celui  qui  sernaa  ut 
I  -  renommé)  s,  eu  les  couronnant  de  la  sienne  t  Ah  '  que  l'iuiagMiation  d 

un  tel  sujet  l'attache  surtout  I  li  ii <•  '  qu'elle  ne  redoute  aucun 

.•..us  de  la  France!  que  II  France  a  unité  poéUqui     l 

la  France  qui  i  souffert .  q  il  s  i  ilncu .  qui  s  mardi  .  et  qui ,  debo 

U  ni',  aux  de  ceux  qui  l'ont  Ml  vie  cl  de  ceux  qui  ont  don. 

I 


REVrE   DE    PARIS.  135 

«Cette  pensée  de  patriotisme  et  de  civilisation,  qui  s'offrait  d'elle-même, 
a  été  trop  néslisée;  la  plupart  des  jeunes  talens  qu'avait  attirés  le  con- 
cours ,  ont  faiblement  répété  ce  que  le  nom  de  l'empereur  a  déjà  fait  dire  à 
des  voix  m  fortes.  Ils  sesontéblouis  eux-mêmes,  en  réfléchissant  des  images 
éclatantes,  mais  connues. 

«Toutefois,  l'Académie  ne  se  plaint  pas  de  cet  essai  :  d'éloquentes  inspira- 
tions, de  belles  promesses  de  talent  s'y  rencontrent.  Le  concours  était 
achevé  avant  la  pompe  nationale  et  touchante  qui  a  dignement  inauguré 
l'arc-de-triomphe  par  l'entrée  civique  et  paternelle  du  roi ,  sous  les  auspices 
d'une  amnistie  désirée.  Nos  jeunes  poètes,  sans  allusions  au  présent,  ont 
donc  respiré  surtout  l'atmosphère  du  passé;  ils  ont  tâché  de  revivre  sous  ce 
ciel  de  gloire  et  d'airain.  Une  jeune  fille  même  n'a  pas  eu  peur  de  os  rudes 
souvenirs,  et  s'est  essavée  à  eu  redire  les  bruits  éclatans.  Vous  croirez  sans 
peine  que  la  force  lui  a  quelque  peu  manqué.  On  reconnut  Herminie  qui 
chancelle  et  qui  tremble  sous  la  pesante  armure.  D'heureux  traits  de  senti- 
ment et  l'élégance  ont  frappé  du  moins  l'Académie,  dans  l'ode  guerrière  de 
Mllc  Eiisa  Moreau.  L'auteur  peut  cultiver  ce  goût  des  vers,  qui  a  tant  de 
grâces  dans  une  femme  ,  et  qui ,  de  nos  jours  ,  en  a  si  glorieusement  inspiré 
quelques-unes.  A  seize  ans ,  elle  a  déjà  du  poète  l'acceut  pur  et  l'harmonie. 

Moi,  triste  et  frêle  jeune  fille, 
Au  son  de  voix  plaintif  et  lent, 
Oiseau  caché  dans  la  charmille, 
El  qui  ne  chante  qu'en  tremblant, 
Si  pavais  la  voix  prophétique, 

Au  timbre  vibrant  et  magique, 
Q  l'on  -    m t  les  mains; 

Comme  autrefois  la  pythonisse, 
Sur  le  trépied  du  sacrifice, 
Ouvrait  l'avenir  iUI  humains  ; 
Je  dirais  :  Le  ciel  de  la  Krauce, 
Semé  d'astres  éblouissana , 
Rayonne  comme  l'espéraoee 
Sur  un  visage  «le  seize  ans; 
rais  :  D'ans  ère  nouvelle 

I  ve  r.ilme  et  bel  e  ; 

Sur  les  loti  d'un  lac  I 

Le  vaisseau  da  l'état  i avance « 
Laissant  limier  >a  voile  imm< 

Au  -  n.lil  ■  le  la  liberté  ! 

a  Une  autre  pu-..-,  placée  plus  haut,  i  été  jetée  dans  le  concours  par  un 
homme  (],•  lettl  ceotM  ,  et  q lsiin^iir  l 'élévation  du  talent  critique. 

Habitué  a  l'éto.  le  comparée  des  Ktiéretom ,  il  i  conçu  le  sujet  bom  la  forme 
d'un  ivmeote,  oo.  Bsbyloueet  l'ISgj  pie  sont  poétlquecaent  évoquées  devant 
la  France  nouvelle,  qui  l<  -  ei  leur  répond.  A  cette  Betioo  ,  qui  [tout 

surprendre  pluto     que  pi  lire  .  l'ing  mieux  auteur  a  mèl  •  de  beaux  vei  •«  et 

ition  orientale.  Void  qu  traits  da  son  (aboli    l 

dialogue  : 

I IB1 1.OM 

v'  lu  qui  H  lie  jeune  guerr 

,  quand  j'ai  des  ms 

1  .  était  pas. 


136  REVUE   DE   PARIS. 

L'ÉGVI'TE. 

Sous  la  forme  d'un  aigle,  aigle  aux  ailes  rapides, 
Qui  réveilla  d'un  cri  le  tombeau  de  Memuon , 
Je  la  vis  s'élancer  au  front  de*  Pyramides, 
Et  j'appris  quel  était  Bon  nom. 

LA   FRANCE    .NOUVELLE. 

Je  suis  la  France  nouvelle. 
La  vieille  France,  avant  de  descendre  au  tombeau, 
Eut  comme  vous  ses  jours  d'une  gloire  éternelle; 
Puis  ma  mère  mourut  ,  et  je  pute  comme  elle 
Dans  une  main  un  glaive  et  clans  l'autre  un  llambeau. 

«  D'autres  pièces  ,  les  n°'  (i,  il,  39  et  18  ,  se  sont  fait  remarquer  par  des 
traits  de  talent  môle-  au\  erreurs  du  -nul.  Le  n"33a  plus  longtemps  fixé  l'at- 
tention de  l'Académie  et  partagé  ses  suffrages.  Malgré  trop  de  diffusion  peut- 
ôtre,  on  y  reconnaissait  l'art  habile  et  l'éclat  élégant  d'un  écrivain  qui  l 
initiée  tous  les  artilices  de  l'expression  poétique.  Cette  puce,  qui  I  le  plufl 
approché  du  prix,  sera  sans  doute  publiée,  et  nous  craindrions  d'en  aflai- 
blir  l'effet  eu  ne  la  niant  que  par  fragment:  l'auteur  esl  11.  Bignan  .  souvent 
couronne  dans  ces  concours,  et  estimé  dans  les  lettres  à  plus  d'un  litre. 

«  Le  prix  enfin  I  été  i  emporté  fur  un  émule  moins  exercé,  mais  dont  quel- 
ques inspiration!  ont  frappe  davantage.  Dn  plan  poétique  et  simple,  de  la 

force  et  même  du  naturel  ,  quelque  cbOM  de  DOrveUI  el  d'agile  qui  semble 

marquer  l'élan  du  jeune  athlète  rail  pour  vaincre,  un  sentiment  vrai  sons 

la  parure  des  vers ,  voilà  ce  qui ,  malgré  les  fautes,  s  Usé  uni 

S  I. 'auteur  esl  M.  IJoulay-Paly .  Plein  d'ardeur  el  d'expél  lence.  Il  merile 

cette  faveur  qui  anime  le  talent,  et  que  le  talent  justifie,  H  ra  lire  lui-même 
sou  ouvrage:  vous  l'accueillerez  pour  lui  donner  la  force  d'être  mieux  en- 
tendu ;  car  il  n'a  besoin  que  de  l'être.  » 

M.  Boulay-Patv  a  lu,  en  effet ,  ss  pièce  de  vers,  qui  i  été  fort  applaudie. 
Nous  ne  contesterons  pas  l'élan  el  la  verve  de  plusieurs  strophes  de  eetes 

pièce;  mais  méritait-elle  bien  la  seconde  Couronne  que  lui  a  décernée  M  le 
ministre  de  l'instruction  publique  1  NOUS  Connaissons  de  beaux   volumes  de 

vers  qni  resteront ,  et  qui  n'attirent  ni  l'attention  de  l'Académie  ni  celle 
de  M,  le  ministre  de  l'instruction  publique.  Noos  tondrions  voir  ce  ministre, 

qu'animent  de  m  bonnes  intentions ,  rechercher  avec  le  même  soin  tous  le 
travaux  dignes  de  ses  cm  nui  a^euien». 

Quanti  l'Académie,  nous  savons  que  ses  statuts  semblent  *■       '  ■*• 

paihe  des   laule-   quelle   commet   chaque    année    dan-    '■'  distribution  | 
pril  qu'elle  accorde  I    la  poésie,   à  l'éloquence,  à  la  morale;   mais,  sans 
espérer,  pour  chaque   année,   un    liavail    philosophique,  oratoire   M    B 
tique,  d'une  valeur  éclalanle  el  incontestée  .  non-  BOB IS  Sûl  s  que    I'  \ca- 

deuiie,  qui  sait,  paris  bouche  de  M.  \  die  main  ,  railler  svnc  tant  d'esprit 
les  ouvrages  qu'elle  couronne,  pourrait,  en  oonaultanl  le  goût  éclairé  de 
son  secrétaire  perpétuel,  trouver  moyen  de  g  mronnardes  ouvrages  capables 
d'échapper  I  la  raillerie.  Si ,  par  amour  de  l'égalité .  elle  ne  veut  pas  i  iosar 
Ses  statuts,  qu'elle  I  ;  la  littérature  et  le  bon  sens  s'en  applaudiront. 


1       D    nsMRE. 


SOUVENIRS 


DE  CATALOGNE. 


Je  me  trouvais  à  Barcelone  au  temps  du  choléra  et  je  n'avais  que  vinpt- 
quatre  heures  à  y  passer.  C'était  trop  encore  dans  un  pareil  moment.  J'é- 
tais recommandé  à  un  moine,  à  on  médecin  et  à  un  négociant;  le  négociant 
était  mort,  le  médecin  invisible,  le  moine  en  fuite.  Rédoit  à  moi-même, 
je  courus  la  ville  au  hasard,  faisant,  pour  ainsi  dire,  un  voyage  de  dé- 
couverte. 

Barcelone  a  quelque  chose  de  Palcrme,  dans  son  apparence  extérieure; 
mais  quant  aux  mœurs  et  à  la  civilisation  (ce  mot  <  si  si  vagœ  et  il  est  devenu 
si  banal,  que  je  l'emploie,  faute  d'un  autre  sous  ma  plume  ) ,  elle  est  à 

pagne,  ce  que  Milan  est  à  l'Italie;  les  usages  français  y  combattent  pied 
à  pied  et  auront  bientôt  achevé  d'\   détrôner  la  vieille  coutume  indigène, 
ille  de  commerce  et  de  vanité.  <)n  v  poursuit  ardemment  la  for- 
tune, et,  la  fortune  atteinte,  on  la  dissipe  en  luxe   et  en  plaisir-;.  CTeSt  la 
ville  d'Espagne  où  le  théâtre  est  le  plus  suivi,  il  l'était  même  au  milieu  de 

idémie,  et  Pop  l  quelquefois  bien  compi  m;  mais  il  n'y  a  pas  de 

musique  nationale    R  -ne  en  maître  absolu  et  solitaire  sur  le   COBUT 

des  tHii  itniin  catalane.  La  salle  d  i  éclairée;  ce  n'est 

nein  ■.  la  demi-obscurité  d  !  provoque  aux  mystères  de  la 

rie ,  et  la  beauté  des  femn  tante  dans  l'amoureuse 

auréole  de  ces  clartés  doutent      S     lementje  regrette  la  mantille  que  les 
immolent  imprudemment  au  chapeau  franc,     .  I  'est  les 

Innovations  ultramontaines  la  plus  malbi  :  il  serait  à  désirer  qui 

tion  do  veau  de  Louis XH  t,  qu'en  fait 

latte ,  il  v  eût  toujoi 

■  I.  X I  I \ .  il 


138  REVUE  DE   PARIS. 

Il  y  a  une  architecture  catalane  dont  on  saisit  les  caractères  avant  même 
d'avoir  franchi  les  Pyrénées,  en  mettant  le  pied  dans  le  Roussillon;  Perpi- 
gnan est  déjà  presque  une  ville  espagnole.  Le  type  «lu  genre  est  le  palais  de 
VAudieneia  Real,  palais  de  justice,  l'édifice  le  plus  saillant  de  Barcelone. 
Ilien  n'égale  la  grandeur  de  l'enscmhle ,  si  ce  n'est  le  fini  parfait  des  détails  : 
il  n'y  a  pas  jusqu'aux  monstres  de  pierre  servant  de  gouttières  qui  ne  soient 
sculptés  avec  cette  I  >nsciencc,  cette  perfection  que  nos  ancêtres  portaient 
dans  leurs  moindres  travaux.  La  cour  est  plantée  d'orangers  à  l'orientale  ;  ce 
mariage  de  l'architecture  avec  la  nature  est  ravissant. 

La  même  union  se  retrouve  à  la  cathédrale  ,  ou  ,  comme  on  dit  en  catalan, 
la  Scii  ,  lu  1  é  lifice  gothique  du  \ive  siècle.  Lu  bosquet  d'orangers  et  de  ci- 
tronniers parfume  l'intérieur  du    cloitre,   remarquable  d'ailleurs   par  la 
finesse  et  par  l'élégnance  des  voûtes.  La  fraîcheur,  la  grâce,  la  folttpU 
ce  terrestre  J^dcn,  contraste  avec  l'aspect  Révère  et  imposant  de  la  basi- 
lique. 11  en  est  de  l'Espagne  comme  de  l'Italie  :  il  faut  à  ces  imaginations  mé- 
ridionales toutes  les  séductions  profanes  pour  les  conquérir  nu\  mystères 
sacrés;  la  foi  n'arrive,  à  leur  intelligence  que  par  les  sens;  leur  déTOtion 
toute  physique;  le  dogme  les  rebuterait  dans  son  aridité  primitive  :  ils  ne  con- 
çoivent l'idée  et  ne  l'acceptent  que  sous  une  forme  charnelle.  La VI 
une  Eemme  pour  le  croyant  qui  ûUe  et  pleure  a  ses  pk  une 

et   moins  belle,  elle  aurait  moins  d'adorateurs;  et  C*i  le  noble  \i 

du  Christ,  dans  son  doux  regard,  dans  la  mélancolie  de  son  sourire,  que  la 

piété  féminine  cherche  les  preuves  de  lion  divine. 

Deux  choses  surtout  me  frappèrent  à  Barcelone  :  les  clochers  oeti 

ries  à  COlonnetteS  qui  couronnent  les   maisons.  Ce   sont  là  b  s  deux 
traits  distinclil's  de  l'architecture  barceloi  .  qui  donnent  à  la  \illt* 

sa  physionomie  propre. 

Il  y  a  cependant  <;à  et  là  quelques  monument  d'un  autre  ordre;  tel  est,  par 

exemple,  le  palais  du  duc  de  Medinaceli ,  \  cri  table  bijou  à  mettre 

comme  le  fameux  campanile  11  >rentin  de  GiottO.  Il  est  tout  eu  marbre  blanc 

Ct  reporte  aux  jours  les  |  lus  purs  et  h  s  plus  exquis  de  la  EU 

l'intérieur  a  été  livre  aux  \  and. des,  il  est  abîmé.  Le  duc  de  Medinaceli  t  st 

comme  le  marquis  de  Carabes  :  il  n'est  pu  de  ville  ou  de  village  où  il  n'ait 

quelque  palais,  et  il  pourrait  presque  faire  le  lOUT  de  11  IBM   U 

prince  de  butera  faisait  le  tour  de  la  Sicile,  encouebant  loi.  IrSChesluL 

Parmi  les  couvris,   il  en  est  un  .  le  la  M    I  ei  ,    dont  le  xcsiilmle  < 

couvert  de  peintures  sur  faïence  représentant  la  <  y 

[ues  d'Aragon.  Le  nom  de  tous  les  chevaliers  qui  l'accceofagnaienl  d 
son  expéditii  n  belliqueuse  est  tracé  sur  la  .  el  ceux  qui  manquent 

sont  pas  il,'  lion  a  loi  pour  la  noblesse  catalane  :  c'est  le  h\  i  e  d'or  de  l'.ai  ce  loue. 
La  plupart  de  CCI  noms  sont  Drançail  et  appartiennent  à  dl  s  l.iiiu. 
DO  et  île  ROUSSU! 
Le  belveder  du  pn\  I  l    I  rt  du  Monjuic  h ,  qui  commande  la  ville  el  la. 


REVUE   DE   PARIS.  139 

protège  de  ce  côté,  comme  la  citadelle  la  défend  de  l'autre.  On  y  monte  par 
un  chemin  taillé  en  zig-zag  dans  la  montagne  et  accessible  aux  voitures.  Le 
site  est  beau  ,  mais  triste  ,  malgré  le  grand  nombre  de  villages  et  de  maisons 
de  plaisance,  dispersées  dans  la  plaine  ainsi  qu'au  pied  et  aux  flancs  des 
collines  qui  la  ceignent.  C'est  vers  le  midi  surtout  que  la  vue  est  morne,  et 
les  bouches  du  Llobregat,  fleuve  jaune  et  paresseux ,  ont  quelque  chose  du 
silence  et  de  la  désolation  des  Maremmcs  italiennes,  à  l'embouchure  du  Tibre 
ou  de  l'Ombrone.  L'horizon  de  mer  est  magnifique;  emporté  au  loin  et  mé- 
lancoliquement bercé  sur  les  lames  bleues  et  frémissantes  de  la  Méditerranée, 
le  regard  s'égare  et  s'oublie  aux  dernières  limites  de  l'horizon.  Ramené  sur 
la  ville  infortunée  par  le  murmure  incessant  du  peuple  qui  tombait  à  cette 
heure  et  mourait  sous  les  coups  invisibles  de  l'épidémie ,  je  me  mis  à  songer 
aux  scènes  de  deuil  et  de  désespoir  dont  la  cité  maudite  était  alors  le  théâtre. 
Rien  n'annonçait  cependant  que  la  mort  planât  sur  elle;  l'air  était  tiède  et 
pur,  le  soleil  radieux,  le  ciel  en  fête  et  les  brises  de  la  Méditerranée  toutes 
chargées  du  parfum  des  orangers;  cette  amère  ironie  de  la  nature  avait  quel- 
que chose  qui  serrait  le  cœur  et  qui  rendait  plus  terrible  l'idée  du  fléau. 

Tout  en  me  faisant  les  honneurs  de  sa  forteresse,  le  gouverneur,  vieux 
soldat  de  1S08,  me  racontait  dans  une  espèce  de  langue  mixte,  comp 
à  dose  égale  de  français  et  d'espagnol,  les  destinées  militaires  et  politiques 
de  la  cité  dont  la  garde  lui  est  confiée.  Le  souvenir  le  plus  vivant  à 
Rarcelone  est  celui  du  comte  d'Espagne;  c'était  un  émigré  français  que 
l'exagération  de  ses  principes  absolutistes  et  la  brutalité  de  -m  caractère 
avaient  rendu  cher  à  Ferdinand  VII.  Il  l'avait  envoyé  à  Un:  en  qua- 

lité de  capitaii.  -g  rai,  concentrant  ainsi  dans  sa  main  l'administration 
civile  et  militaire  de  la  Catalogne  ;  car  les  capital]     -  virent  une 

véritable  dictature:  armée,  police,  justice,  administration,  \\<  président 
tout.  Le  comte  d'Espagne  usait  sans  ménagement  et  sans  pitié  de  son  pou- 
voir exorbitant,  et  l'épisode  des  Àfnviaioê  a  marqué  son  passage  d'une 
tache  de  s  ...  <  >:»  cite  de  lui  des  traitN  singulièrement  excentriqi 
quelquefois  il  allait  se  promener  de  grand  matin  dans  la  ville,  et  mettait  à 
ramende  les  marchands  dont  les  boutiques  n'étaient  jms  encore  ouvertes. 
I  il  fl  lit  retenir  sa  femme  prisonnière  entre   les  deux 

la  port-  qu'elle  était  sortie  i  ùon.  Lui-même  se  mettait 

.   comme  Soiiwaroff  s'imposait   des   disciplines  à  la  tête  de 
armée.  Il  avait  proscrit  V  loutre  comme  révolutionnai 

un  ridicule  atroce  étaient  le  châtiment  des  infi 

•  avait  acheté  de  le  rendre  odieux  aux  Cata- 
lans; on  qualité  de  Franc  i  entouré  de  Français,  el  en  arait| 
1 1rs  postes  importanj  de  son  administration. 

I      i  essentiellement  marin;  d  aime  la  m< t,  les  avenr 

et  la  grande  sans*  qui,  d  .allaient 

<  tune  au  Ind  tient  d  i        iple  maritime  n 

11. 


1  VO  REVl'E  DE   PARIS. 

son  quartier  à  lui  ou  plutôt  sa  ville  :  liarcelonettc  lui  appartient  tout  en- 
tière Barcelonette |  en  effet,  est  plus  qu'un  faubourg,  c'est  nie  ville  dan 
la  ville;  on  y  compte  plus  de  sept  crut-;  maisons  qui  sont  toutes  bâties  sur  le 
même  modèle,  et  dont  aucune  ne  dépasse  un  étage,  afin  de  ne  point  iater- 
cepter  la  vue  dccelles  de  B  ne.  Tool  ues  sont  tirées  au  cordeau, 

i;  reelonette  est  une  construction  moderne;  elle  oe  remonte  pas  au-delà  du 
siècle-  dernier;  le  marquis  de  la  Mina  y  mit  la  dernière  main  en  1775.  Il  j 
règne  une  grande  activité;  c'est  là  qu'on  fabrique  les  ancres»  les  voil 
cordages,  tout  ce  qui  concerne  la  navigation,  et  l'on  y  construit  DM 
bâtimeus  marchands  de  toutes  grandeurs.  Le  peuple  catalan  a ,  se 
rapports,  une  supériorité  qu'il  sent  et  qu'il  fait  volontiers  sentir  aux  aut; 

i    ne  pouvais,  sans  imprudence  »  demeurer  plus  long-temps  dans  une 
ville  infectée;  je  partis  donc  de  Barcelone  pour  m'aller  purifier  dans 


montagnes. 


Tandis  qu'on  chargeait  la  diligence  qui  devait  m'emmeoer,  la  cloche  d'une 

petite  église,  située  sur  la   llambla,  sonnait  la  m 

matinale  que  celle  des  chasseurs;  mais  elle  sonnait  en  vain,  pas  u: 

gcur  n'y  prit  garde,  et  la  messe  se  cél         dans  le  vid       I  roix 

rde  et  monotone  à  celle  de  la  cloche  argentine,  le  guet  criait:  Deux  heui 
et  annonçait  ans  bourgeois  endormis  que  Le  temps  était  serein.  Or,  comme 
il  l'est  en  Espagne  les  trois  quarts  de  l'année,  le  guet  ;i  été  baptisé  do  mot 
qu'il  répèle  le  plus  souvent  :  on  l'appelle  le  \,  n  no.  A  Paris  ce  serait  le  plu- 
vieux ;  à  Londres,  le  nébuleux.  ('.  I  US)  _  •  du  guel  D  vigueur  dam 

toute  l'Espagne,  et  il  donne  aux  nuits  sinistres  de  ces  vieilles  cités  du  moyen 

une  pli  lie  qui  leur  sied  merveilleusement  bien. 

La  diligence;  chargée,  on  pari .  bruyantes  sonnette  .  t  mul<  - 

sacramentelles  carillonnent  dans  les  rues  ténébreuses  et  muettes.  La  , 
de  la  ville  .s'ouvre  devant  nous,  le  pout-ie .  me  comme  le  pont  mjtho 

logique  de  Salmon  pagne;  mais  il  est  nuit  ci 

et  Ton  galope  dans  l'ombre  jusqu'à  Martorell,  b  ifianletqui 

a  un  arc  de  triomphe  et  un  pont  d'origine  romain*  .  rat. 

i.    diligenc  mole  diffère  de  la  diligent  b  qu'elle 

lusivement  destinée  an  des  voyageurs,  et  non  au  transport  i 

marchandi  atquel'i  ire;  elle»  ù  beaucoup  | 

chèi  e.  i.  -  plus  grandi  self  d  usent ,  et  l'on  y  voj  sge  côte  .'i  cote  i 

duchesses  et  des  ambassadeurs.  Ce  n'<  il  |  ai  dire  qu'on  i'j  trouve  tou- 
i"in>  en  bonne  com]  Au  contraire  des  conducteurs  français 

dèi  anl  li  i  roj   51  in  connue  la  pu  lie  la  plus  incommode  de  Icui  »on  , 

le  conducteur  espagnol,  noyorsU,  est  plein  d'attention  et  de  ,  1 

diligence  espagnole  couche  tous  l<         rsdansdes] 
en  étape  parle  Iministration;  1  irdquotidi 

mine  plus  vite-  que  les  nôtres;  une  i.os  lancée ,  elle  \.i  pi  rajouta 

au  galop.  1  ordinairement  Urée  par  sept  mules,  mais  ou  eu  met  jus- 


REVUE   DE   PARIS.  141 

qu'à  dix  et  même  douze ,  —  une  fois  j'en  ai  vu  seize,  —  suivant  la  longueur 
du  relai  ou  les  difficultés  de  la  route.  Les  mules  sont  attelées  par  couples;  les 
deui  dernières  font  l'office  de  limonières,  et  le  mayoral  les  tient  en  rênes 
assis  sur  le  siège.  Les  autres  vont  sans  bride  et  obéissent  à  la  voix.  Chacune 
a  son  nom  et  y  répond  par  un  coup  d'oreille.  Ces  noms  varient  peu  et  sont 
les  mêmes  d'un  bout  à  l'autre  de  l'Espagne,  c'est  toujours  Carboneru  ,  Dra- 
goncra,  Jardinera,  l'iatera,  Cupitana ,  Coronela,  Generala ,  Colegialti , 
Amorosa,  Yali-rosa ,  Borrasca,  Lcona ,  et  d'autres  semblables,  tirés  de  la 
couleur  ou  du  caractère  des  mules  qui  les  portent;  elles  sont  parées  de 
housses  jaunes  pour  l'ordinaire,  et  toutes  caparaçonées  de  sonnettes  étour- 
dissantes. La  première  mule  est  montée  par  un  petit  postillon  qui  mène  la 
caravane  sans  s'occuper  de  ce  qui  se  passe  derrière  lui;  jamais  il  ne  retourne 
la  tête.  Le  zagal  est  un  piéton  qui  court  à  côté  de  l'attelage,  distribuant, 
selon  l'occurence,  le  blâme,  l'éloge  et  les  coups  de  bâton.  C'est  lui  qui  fait 
le  métier  le  plus  rude;  il  faut  des  jarrets  de  fer  pour  y  suffire.  Tout  i 
firme  un  ensemble  des  plus  pittoresques,  et  rien  n'est  plus  amusant  que 
de  suivre,  dans  tous  ses  détails,  le  gouvernement  de  cette  armée  rétive  et 
bruyante. 

Au  village  d'Esparaguorra  commence  le  Mont-Serrat,  Jeté  au  milieu  de 
la  plaine  aride  et  nue  comme  un  vaste  écueil  au  mdieu  de  l'Océau.  On  eut 
dit,  en  le  voyant  de  loin  se  dresser  à  travers  les  brumes  du  matin,  quelque 
Babel  myitérii  -  Titans  antidéluvieus  pour  escakuler  le  ciel; 

mais  les  brumes  s'eelaircissent,  l'aurore  parait,  et  les  formel  brusque!  et 
hardies  de  la  citadelle  gigantesque  se  dessinent  de  plus  en  plus  nettes  sur  le 
fond  rose  de  l'horizon.  La  solitaire  montagne  n'est  qu'une  énorme  masse 
Calcaire  taillée  en  aiguilles  et  en  Sèches ,  Comme  le  mont  l\  llcgrino  de  l'a- 
lerme,  auquel  elle  ressemble  beaucoup.  Elle  est  isolée  comme  loi,  dépouillée 
comme  lui,  et,  comme  lui,  coupée  en  tous  sens  dfanfractaosités  profondes 
et  pittoresques. 

Arrivé   au  chétif  village  du  Iirucli ,  je  mis  pied  à  terre,  et  m'acheminai 

-  Bénédictins,  aujourd'hui  •opprimé  ,  qui  occupe  le  haut 

-de  la  mont  -     .    t  tuquel  elle  doit  m  célébrité.  La  montée  est  t. .rt  douce 

1;  "H  ii  i.i,t  commodément  par  une  r<>uie  pratiqua  iiids 

/rais  par  la  moines  au  temps  de  leur  opulence  ,  et  qui  \a  se  dégradant  tous 

le>  j  m  i  depuis  qu'elle  D'est  plus  foulée  par  le  pi  pèlerins  ni  enti 

par  leura  offrandi  a.  B  «dée,  a  droite,  de  grandi  rochers,  tantôt  noi 

i  tapissé*  de  mousse  1 1  converti  de  pin  te  le  préci- 

pta  m  haut  et  décrit  d<  i.  A  mesure  qu'on  i 

la  i  end  sur  un  paya  triste  et  abandonné;  nn brouillard  d'automne 

voil.nl  le  C4  I  Bt  ajoutait  à  la  nul. meule  La  SoU- 

tndedecei  rti  n'est  troubk  quelquei  bivouacs  de 

charbonnier-,  qui  tachent  le  gaiOQ  de  larges  plaques  ii'i.re-. 

1.        lidj  que  ftvail  pr.i  au  Uruuh  e^t  reste  pour  moi  le  type  du  paysan 


1V2  revit  de  paris. 

espagnol,  la  meilleure  race  de  la  Péninsule;  vêtu  d'un  simple  caleçon,  il 
portail  lierement  sa  manta  sur  l'épaule,  et,  tout  en  marchant,  rejetait  der- 
rière lui  le  bout  de  sa  yorra  avec  une  impatience  qui  n'était  pas  sans  grâce. 
11  s'était  pourvu  prudemment  d'une  OOtre  [bot*]  pleine  de  vin,  et  quand  la 
l'aim  le  prit,  il  DM  lit  sii'iie  de  m'arrèt'T  d'un  air  SSSez  d<  .uit 

sur  le  bord  du  rlicinin,  il  tua  de  m  bnSSCe  M  morceau  «le  pain  et  une  poi- 
e  de  noix  qu'il  mangea  tranquillement ,  DOS  toutefois  sans  m'avoir  offert 
de  prendre  place  à  son  banquet  frugal.  Il  fallut  bien,  sous  j>eine  de 
ser  profondément,  faire  lionneur  à  sa  bol  a. 

Il  y  a  dans  ce  sans-gène  quelque  chose  qui  me  plaît,  car  il  vient  d'ui. 
liment  de  dignité  personnelle  qui  a  de  la  grandeur,  et  qui  fait  prendre  eu 
dégOOt  l'obséquiosité  basse  et  servde.  La  fausse  honte  i;  M  I  -- 

pagne  :  le  dernier  paysan  parle  au  roi  sans  se  décontenancer;  mais,  BSSSf 
Ja  liberté  et  l'aisance  de  ses  manières,  il  est  plein  de  tact ,  de  convenai 
dam  ses  paroles  ,  et  ne  sort  jamais  awc  son  Mipél  leur,  OU  celui  qu'il  juge 
tel,  des  limites  de  la  politCSSC  et  d'une  réserre  NOpai  •  (  >u  n'a  jamais 

.1  craindre  qu'il  t'apprivoise  trop  et  qu'il  devienne  indiscret  et  importun  par 

trop  de  familiarité. 

Le  eoufom  r*aunoncede  loin  par  une  de  pierre  qui  plane 

sur  le  cbenùn,  et  qui  semble  placée  là  pour  [aire  scnueil  sa  pèlerin.  Comme 
je  me  disposais  à  pénétrer  dans  le  dattre,  une  nuée  d'nroonos  bsrceloi 

fondit  sur  moi  et  DM  barra  le  icnt  là  pour  sur\  i:ll<  i-  les  moi- 

nes, fort  soupçonnes  d'entret»  nir  des  relations  arec  don  I  "W"ii  appa- 

rition  était  suspecte;  j'étais  un  émissaire,  comment  en  douter?  J'exhibai  mon 
passeport;  mai-  d<  -  passeports,  ire  de  faux  tant  qu'on  eu  veut; 

cela  ne  prouve  rien.   Le  destin  voulut  qu'un  iW>  urbains  écorcbal  quelques 

mut-;  de  rrencaJs;  c'était  en  ancien  Mldal .  qui,  jeté  se  loin  par  les  commo- 
tions de  l'Empire,  avait  été  fusqu'i  Genè*  I  enatstanee  fut  bientôt  faite, 
et  il  me  prit  sous  m  protection.  Cependanl  le  chef  du  ;  otinue  à  est  1 1  - 

I  ,|cr  de  mauvais  œil;  objet  des  sou  p. on-  \  a-.  I  ivile,  je 

(ni  su  r\  cille  et  suivi  <le  [Mes  il  niant  tout  DBOD  sej  uir  au  couvent ,  et  de  leur 

cOte,  1« I  BMtnt    .  uant  de  se  c promettre,  se  tinrent  à  dislance  et  s'm- 

tcrdircul  toute  coinmuncation  avec  moi.  A  peine  en  api  rçus-je  quelques-uns 

errer  sa  milieu  *w>  reoheri  dans  leur  robe  noire.  n>  di*  paraissaient  à  mon 
approche  comme  des  ombri 
L'ancienne  église  sétébrulée,  la  nouvelle  est  Ignoble;  le  badigeon  a  tout 

envahi,  et  le  Cloître  est  ,  d'aill  M  architecture.  Aussi  bien  quelle  ar- 

chttectors  de  ma  m  d'homme,  o  i  boessne  fm-d  ItMbel-Aege,  ponri 

tenir  la  eOOOpSraiSOa  STOC  l'aie  lu  lecture  pu  i  s-ante  de  cette  monta 
,t  taillée  pm  la  main  de  lueii  ?  I.c  site  est  admii  ablc  ;  de  magnifiques  I-uffeS 
de  veidiire  coupent  l'ami  ne  du  RM  OU.   Lfl   monastère  est   hSjSj   à 

l'entrée  d'une  gorge  étroite  qui  coupe  le  mont  en  deux,  d'où  lui  est  venu  le 
nom  dcMont-Serret,  corruption  de  monte  $crrado ,  moût  scie.  Toute,- 


BEVUE  DE   PARIS.  14$ 

crêtes  voisines  sont  couronnées  d'ermitages,  suspendus  aux  rochers  comme 
des  nids  d'aigles.  Ces  asiles  du  recueillement  ascétique  et  de  l'éternelle  con- 
templation étaient  depuis  long-temps  abandonnés.  La  foi  de  notre  âge  n'est 
plus  assez  robuste  pour  soutenir  l'homme  en  de  si  austères  Thébaïdes.  Ces 
sauvages  sanctuaires  ne  sont  plus  là  que  pour  la  décoration  du  paysage.  Tout 
autour  s'ouvrent  d'énormes  précipices.  Le  Llobrégat  serpente  au  bas  à  tra- 
vers la  plaine  aride  et  monotone  de  Monestrol.  Un  groupe  de  mendians  ve- 
nus de  ce  pauvre  village  étaient  accroupis  à  la  porte  du  couveut,  attendant 
la  sportule. 

La  fondation  du  monastère  remonte  au  ixe siècle;  il  eut  au  moyen-âge  de 
glorieuses  destinées;  le  xvme  siècle  lui  porta  un  coup  irréparable  par  le 
bras  de  Charles  III.  Il  en  est  de  la  Vierge  adorée  sur  ces  hautes  retraites 
comme  de  toutes  ses  pareilles  :  exhumée  miraculeusement  des  entrailles  de 
la  sainte  montagne,  elle  opéra  pendant  mille  ans  des  miracles  attestés  par 
un  nombre  prodigieux  d'ex-voto  suspendus  aux  murs  de  sa  chapelle.  Il  y  en 
a  de  tout.:  espèce  :  des  jambes  d'argent,  des  doigts,  des  bras,  des  seins,  des 
bateaux,  des  chars,  des  chaises,  des  bijoux;  que  sais-je  encore?  C'est  tout  à 
la  fois  un  cabinet  d'anatomie  et  de  bric-à-brac. 

Il  y  avait  autrefois,  au-dessus  du  monastère,  un  château-fort  avec  citer- 
nes et  pout-levis ,  qui  était  devenu  le  repaire  d'une  bande  de  voleurs.  Les 
malandrins  s'abattaient  de  là  comme  des  oiseaux  de  rapine  pour  piller  les 
vallées  voisines,  et  ils  forçaient  les  moines  à  leur  donner  des  vivn  s  en  loi 
menaçant  d'écraser  le  monastère  sous  les  rochers.  Ils  étaient  ieexpugna- 
Eafin,  une  troupe  de  miquelets  parvint,  à  force  de  mystère  et  d'au- 
dace, jusqu'à  la  forteresse  et  s'en  empara.  Le  repaire  fut  détruit,  et,  en 
commémoration  de  cet  événement,  l'ermitage  qui  se  trouvait  au-dessous  du 
château  fut  consaci  I  Dimas,  le  bon  larron  de  rÉYangile. 

là  I  iiioin.  iraient  précieusement  parmi  leurs  reliques  la  mémoire 

et  les  ceodrea  d'un  frère  fameux,  JeanGnerin,  dont  voici  l'histoire.  I 

disciplines  et  la  retraite  l'avaient  si  peu  mortifié,  qu'il  sédnisit,  poù 

sina  la  iille  d'un  coati         Barcelone.  Il  eut  un  si  grand  repentir  de  son 

•pi'en  châtiment  d<-  >:\  brutalité  ,  il  se  condamna  lui-nu  -me  a  l'état  de 

bru;     i  lane  les  forêts  et  3  r  nourrissant  de 

rehaut  à  quatre  p. i'  Mime  n  I      I  de 

ot  à  la  efcasse,  prit  le  Murage  dam  ses  Blels,  et  l'assena  à  la 

ville  pour  le  montrer  camuse  unecuriosta     I  ire/,  le  miracle'  le  fila 

du  <  .  -ment  d'ut.  lit tOOt  oTon  «■■■up  à  parler  à  haute) 

et  Intelligible  vois  ,  ordonnant  au  péniteol  de  le  r<l 

tient  pai  I  .ua  en  effet,  et  comme 

J     .ti  U  m  tau  ehote  ,J" 

i  marche  comme 

Ji  les  Jour»  les  de.  ' 


■\\l  REVCE  DE   PARIS. 

mettait  en  quetc  pour  trouver  le  corps  de  la  princesse,  elle  parut  elle-même 
aussi  jeune  et  aussi  belle  que  le  jour  du  crime.  La  vierge  Marie  lavait  res- 
suscitée. 

I  ii  souvenir  plus  sérieux  est  lié  au  Mont-Serrat.  C'est  ici  qu'Ignace  de 
Loyola  vint  déposer  son  armure  lorsqu'il  quitta  la  guerre  pour  l'apostolat. 
Ame  ardente  et  belliqueuse,  il  ne  faisait  que  changer  de  lut        I  ans 

le  recueillement  et  le  silence  de  CCI  lieux  solitaires,  qu'il  vint  passer  sa 
veillée  des  armes,  etse  préparer,  par  la  retraite  et  l'abstinence  ,  S  M  loogM 

vie  d'aventures.  Sorti  blessé  de  la  généreoae  guerre  det  Coimnoncroo,  le 
gentilhomme  biscaleo  dépouilla  ici  le  vieil  homme;  il  se  lit  hoaaaae  nou- 
veau :  il  en  sortit  saint  Ignace. 

Contemporain  de  Luther,  Loj<  1 1  «  t  itint  d'une  main  ferme  l'édi- 

fice battu  en  brèche  par  le  réformateur  allemand;  rordrc  deajéanitei  fut 
l'une  des  plus  fortes  colonne-;  du  trône  ébranlé  de  Saint-Pierre  et  lune 
plus  hardies  conceptions  du  catholicisme.  Il  nom  ml  permis,  maintenant 
que  la  victoire  nous  est  restée  ,  de  juger  cette  institution  vivace,  mais  enfla 
frappée  à  mort,  comme  an  jnge  un  ennemi  couché  sur  le  champ  de  bataille 
Il  n'y  a  plus  ni  courage  ni  danger  à  être  juste,  et  l'un  peut  dès  aujourd'hui 
se  mettre  au  point  de  vue  de  la  postérité.  L'histoire  dira   que  l'teuvn 
Loyola  tut  une  grande  Ouvre  ,  et  qu'elle  ne  pouvait  sortir  que  d'un  • 
puissant.  Heureui  celui  dont  la  vie  est,  comme  tut  la  sienne,  remplie  par  une 
idée,  et  qui  a  la  conscience  profonde,  sincère,  inébranlable,  d'une  mission 

à  accomplir;  c'est  ||  le  souffle  des  prophètes  et  l.»  muse  de  l'art.-  -t  le 

levier  irrésistible  qui  soulève  les  peuples  et  1.  s  pousse  comme  des  troupeaux 

dociles  mr  les  routes  inconnues  de   l'avenir,  lleureuv  le  bras  à  qui  la  Pro- 
vidence le  confie,  ce  levier  miraculeux!  plus  heureux  celui  qui  en  use  vail- 
lamment! Que  d'heures  d'messe  et  de  ravissement  Ignace  dut  pu 
la  montagne  dans  cette 

PrOOellosa  e  trépida 

Gioja  d'un  gran  disegno 

dont  parle  le  poète  lombard  '  Que  tic  VOIX  mystérieuses  durent  parler  à  sou 
illel  que  de  visions  magnifiques  éblouirent  ses  yeux  nlin  quand 

il  se  fut  bien  pénètre  de  la  grandeur  île  s, m  OBUVre,  lorsqu'il  se  fut  cuirassé 
le  CCeur  contre  tous  1rs  tiaits  qu'il  allait  affronter,  il  sortit  un  jour  d 
traite,  laissant  en  fttage  au  cloitre  lorieui  trophée  qn'OB  ]  montra 

loog-tempi  :  il  quitta  le  désert ,  il  descendit  la  montagne  .  et ,  dei  aler  apô- 
tre militant  de  l' église  .  il  se  Dit  en  rOOU  I  IraVUri  le  monde  ,  et  le  remplit 

de  son  nom.  Quand  m  lâche  fut  laite,  il  ^''^  s'endormira  Home. 
ade  ombre  du  Vatican. 
Je  quittai  le  cloître  si  fortec    ••      :upé  de  Toi  dcstinéi  poire 

biscaleo,  qu'il  s'en  fallut  de  peu  que  je  ne  cher.  :ier  la  IMCC 

de  l'aima-  qu'il  avait  passe  par-là  et  q 


REVUE  DE   PARIS.  Ii5 

contemplé  les  mêmes  sites  dont  les  miens  étaient  frappés;  lien  mystérieux  et 
tout  puissant  des  souvenirs,  qui  unit  les  temps ,  attache  les  générations  pré- 
sentes aux  générations  passées  et  fait  que  l'humanité  n'est  qu'une  grande  fa- 
mille immortelle  !  Je  redescendis  la  montagne  par  le  côté  opposé  à  celui  par 
où  j'étais  monté  ;  le  chemin  est  plus  court ,  mais  il  est  affreux,  tout  hérissé  de 
rochers  pointus  et  de  racines  à  fleur  de  terre.  J'étais  étonné  à  chaque  pas  du 
la  profondeur  des  précipices,  de  l'horreur  des  gorges  et  des  escarpemens 
prodigieux  du  roc.  Je  me  croisai,  dans  ces  défilés  sauvages,  avec  plu- 
sieurs caravanes  de  Barcelonais  des  deux  sexes,  qui  venaient  accomplir  les 
vœux  faits  à  la  Madone  dans  l'épouvante  du  choléra.  Pèlerins  soigneux  de 
leurs  aises,  ils  arrivaient  juchés  sur  de  honncs  mules  et  me  donnaient  tous, 
en  passant,  le  salut  de  paix  :  Ya>j  '-on  J)io«! 

A  un  coude  du  sentier  on  découvre  tout  à  coup  une  nouvelle  plaine  grise , 
silencieuse,  mélancolique  comme  celle  qu'on  vient  de  perdre  de  vue;  semée 
çà  et  là  de  pauvres  villages,  elle  s'étend  tristement  jusqu'à  la  mer;  mais  la 
mer  était  invisible ,  cachée  par  le  brouillard.  Enfin,  arrivé  au  bas  du  pré- 
cipice on  se  repose  des  fatigues  de  la  descente  à  l'ombre  des  oliviers  et  des 
pans. 

Je  revins  au  Druch  à  TAvë  Maria,  après  avoir  fait  le  tour  entier  de  la 
montagne;  le  lendemain,  je  pris  au  p  1 a  diligence  de  Saragosse. 

Je  n'avais  échappé  au  choléra  et  aux  urbanos  que  pour  tomber  aux 

mains...  Mais  voici  comment  se  aventure.  J'avais  donc  pris  au  Bruch  la 

diligence  de  S  La  première  journée  fut  sans  intérêt.  Le  pays  est 

el  montagneux;  le  brouillard  ou  la  pluie  éteignait  toutes  les 

couleurs  de  la  nature.  Ignalada  est  une  petite  ville  insignifiante,  on  l*on 

jeune  <-t  qu'on  n'a  même  pas  le  temps  de  voir.  Le  jour  tombe  vite  en  no- 

pesnbre,  et  il  était  onit  close  quand  nous  arrivâmes  A  Cervera.  Cest,  comme 

on  sait,  une  ville  d'université;  nuis  ne  fîmes  que  la  traverser  au  milieu  d'un 

groupe  d'étndians  coiffes  du  claque  universitaire  et  drapés  dans  les  lam- 

ix  de  leurs  manteaux  i  -  prennent  place  dans  la  diligence,  et 

l'on  t  autre  petite  1  ir  jumelle  d'Igualada. 

I  -t  ignoble;  le  tonné  immangeable,  même  pour  di  eurs 

allâmes;  les  lits,  d'aillem  ^  loin  d'inviter  an  sommeil,  comman- 

t  la  veille,  tant  ils  sont  sales;  la  place  manque  p  >ur  m         .  elle  manque 

D  plus  pour  dormir;  en  se  dispute  les  matelas  et  les  paillasses;  ils  api 
t    nnent  au  premier  occupant.  Je  me  relire  prudemment  de  la  m         car  le 
pria  de  la  lutte-  ne  vaut  pas  la  lutte,  ,-t  envelopt  -  mou  manl 

m'empare  d'une  table  dont  pi  i  r  la  possession. 

I  ttfnslon  à  rompre  la  tête  ;  les  muletiers  jurent , 

chiens  burieot,laj  ii  brutalise  ses  servantes,  les  voyageurs  rient, 

lre<  rolt,  le  bruit  redouble,  i  pleine  I 

I 

milieu  de  i  -mêle  as  [Utl  un  homm 


14G  RE\TE  I>K    PARI    . 

mauvaise  mine  qui  allait  et  venait  d'une  pièce  à  l'autre  et  observait  touu- 
choses  d'un  mil  sournois.  Comme  je  le  faisais  remarquer  à  mes  compa- 
gnons de  voyage,  il  disparut.  Etait-ce  un  espion  de  la  police,  des  fac- 
tieux ou  des  bandits? 
Cependant  le  calme  s'était  peu  à  peu  rétabli;  les  pavots  nyttoleftqpH 

avaient  plu  du  baut  du  sale  plafond  de  la  posada  sur  les  yeux  appesantis 
de  la  C  ie,  et   l'on  entendait  ronfler  sur  tous  les  tons  aux  quatre 

coins  du  raravanserail  immonde.  Cet  beureux  calme  ne  devait  pas  durer. 
A  deux  heures  du  matin,  tout  le  monde  était  sur  pied,  à  trois  heures, 
la  diligence  roulait  sur  la  grande  route,  et  le  zayal  causait  amicalement 
avec  ses  mules.  Il  faisait  encore  nuit  ci 

La  diligence  était  au  grand  complet.  Le  coupé  appartenait  à  la  c»m- 
■  de  M.,  jeune  veuve  andalousc,  qui  \.  .  d*m  r..té, 

par  une  chambrière,  de  l'autre,  par  un  jeune  Italien,  qui  remplissait 
auprès  d'elle  les  fonctions  de  cavalier  servant. 

J'étais  dans  l'intérieur  avec  les  trois  étudient  de  Cervera  ,  un  de 

;,  amnistié,  qui  revenait  d'Angleterre,  et  un  joui..  Pliais,  qui 

•liait  à  sa  maison  de  campagne  et  qui  pariait  assez  bien  français.  La   : 

tonde  était  occupée  par  un  valet  de  la  eomleaM  et  par  deux  bonnes  dames 
portant  chacune  une  petite  Bile  de  ira  .  1 1  accompagnée! 

d'un  honnête  bourgeois.   Le   rôdeur  suspect    de   la   veille   complétait   la 

chambn 

.l'ai  dit  qu'il  faisait  nuit, et  la  nuit  était  sombre,  car  il  pleuvait.  Nous 

étions  dans  la  plaine  d'iruel  ;  mail  OU  ne  Noyait  rien  ,  »t  Poo  n'entendait 

que  le  tintement  des  mille  sonnettes  des  mules  et  la  I  du 

al]   tout  le  monde  dormait,  et  je  donneil  dans  mon  coin  comme  tout 

le  monde*  Tout  à  coup  la  voiture  l'arrête.  Réveillé  i 

brusque  tempe  d'arrêt,  je  me  dispose  à  me  rendormir,  m'imagiuant  qu'une 

mule  est  tombée  ;  Cela  nous  était  déjà  arrivé  et  le  chemin  tôt; 

mail  la  balte  se  prolonge,  et  j'entends  une  glace  du  coupé 

tracas; je  b  ;   mienne,  je  mets  la  tete  à  la  portière  pour  I  qui 

BSSe,  cl  je  nie  trouve  nez  à  DM  IfSC  dOU  carabines  qui  me  couchaient 
CO  joue. 

I  ,.  nt-ce  des  factieux.'  eLiient-co  des  v.> leu 

Dans  tOUS  1  le  rencontre  ne  promettait  rien  île  bon,  <t  BBC  ren- 

fonçant dan-  mon  coin,  je  gUoSSJ  I  iMt  hasard  une  vingtaine  <lc  louis 
dans  \mc  de  mes  %  ,  et  ma  montre  dans  l'auln     » 

l'événement. 

II  ne  se  lit  p.-cs  attendre.  La  portière  s'ouvrit;  on  nous  fit  mettre  pied  à 
t.rre,  .1  j.-  m-  tfOUVal    au   milieu   d'une   douzaine   d'hommes  armés 
labres,   de   piStoletl  et  d'eSOOpcttcs.  I  ■  SSaSS  de  sabre  avait  jeté  le  pos- 
tillon à  bas  de  ma  cheval,  an  coup  de  crosse  avait  lancé  le  zagal  dans 
le  loisé,  il  le  tnayoral  était  couche  >ur  le  ventre,  la  téle  sous  la  roue. 


REVUE   DE   PARIS.  147 

qui  l'aurait  broyée  au  premier  pas  des  mules.  La  jeone  comtesse  avait  été, 
comme  nous ,  arrachée  de  la  voiture;  la  pluie  tombait  sur  ses  beaux  cheveux 
noirs,  et  son  petit  pied  andaloux  baignait  dans  la  boue  du  chemin.  Elle 
était  fort  effrayée,  et  son  cavalier  servant  ne  lui  servait  à  rien;  il  était 
plus  effrayé  qu'elle,  et  fit  une  assez  triste  figure;  tous  les  autres,  du  reste, 
étaient  muets  et  consternés.  Quant  au  rôdeur  inconnu  de  la  posada,  je  ne 
sais  ce  qu'il  devint,  car  je  ne  le  vis  plus.  Les  deux  femmes  de  la  rotonde 
étaient  tout  en  larmes;  l'une  surtout  serrait  son  enfant  sur  son  sein  avec  une 
terreur  passionnée,  en  poussant  des  cris  desespérés.  Ln  des  bandits,  je  crois 
que  c'était  h: chef,  s'approcha  d'elle  le  fusil  à  la  main;  la  pauvre  mère  s'ima- 
gina qu'il  venait  tuer  son  enfant ,  et  ses  cris  redoublèrent  ;  mais  le  bandit  la 
rassura  :  il  prit  l'enfant  et  se  mit  à  le  bercer  paternellement  dans  ses  bras. 
Pendant  ce  temps  la  bande  travaillait  et  n'y  allait  pas  si  doucement. 

—  liora  ubmjol  nous  criaient-ils  en  lançant  au  hasard  des  coups  de  sabre 
et  des  coups  de  crosse,  et  chacun  d'obéir  et  de  se  coucher  ventre  à  terre 
sans  faire  la  moindre  résistance.  Seul  je  refusai  de  me  soumettre  à  cett 
honteuse  formalité,  et  malgré  les  injonctions  réitérées,  malgré  les  menaces 
et  les  coups,  je  m'obstinai  à  demeurer  assis  sur  le  marche-pied  de  la  dili- 
gence; le  poste  était  périlleux,  car  les  bandits  se  mirent  à  la  décharger,  et 
ils  jetaient  les  malles  du  haut  de  l'impériale  sans  s'embarrasser  qu'elles 
écrasassent,  en  tombant,  quelqu'un  des  patiens  étendus  sur  la  route.  Un 
des  étudians  de  Cerrers  en  reçut  même  une  qui  pensa  lui  casser  la  jam 

femmes  seules  étaient  à  l'abri.  On  les  avait  mises  ensemble  à  une  dis- 
tance raisonnable;  je  m'attendais  de  ce  côté-là  à  une  scène  d'un  autre 
genre,  car  la  jeune  ffttrm  était  faite  pour  éveiller  de  tout  autres  i 
que  des  idées  de  cupidité;  elle  le  savait  bien,  et  se  rappelait  sans  doute 
l'aventure  arrivée  rtctUMl  sur  la  route  de  Pampelunc  à  ia  fille  du 
comte  P. 

—  Soi/  unu  i>rnbrr  infirivi,  disait-elle  en  sanglottant;  je  suis  une  pauvre 
malade,  et  peut-*  tre  avait-elle  un  butSOCret  .ii  se  faisant  passer  pour  mal. 

le  fait  est  qu'elle-  M  portait    fart  bien  et  qu'elle  était  charmante.  Toutefois 
80  lut  quitte  pour  la  peur;  elle  avait  caché  ses  bijoux  dans  son  Corset; 
on  n'alla  pj>  ne  nié  loi  f  elierelier. 

Quand  les  bandit!         rcurenl  quej'éteif  étranger,  je  d  le  leur 

part  l'objet  d'une  attention  particulière.  —  «  .1/  rahuUero  fYuncej.  | 

répétai.  nt-iU  l'un  à  l'autre  en  HM  montrant  du  doigt,  et  ils  ne  me    per- 
le l'œil,  /étais  fort  einkii:  naaprendra et  suri    c 
pour  leur  répondre,  car  jVn  était  al'.rs  aux  pr<  |a  lau- 
ignole.  .!.•  n'.  Dtendaii  que  les  mots  qui  m  rapprochaient  de  l'italien, 

Bl  italien  .pié  I  gne  n'était 

'»'  t  l'inipat.  m'.tlliia  plus  d'un  Clip  dé  sabre. 

L'un  menai ,  •  :        •    os  doute  que  j']  mattaii  da  laaeauv 

ul-u-fait,  et  m'appujant  ;a  «  aiabiue  sur  la  poiUil 


U8  REVrE  DE   PAR  M. 

—  Carajo!  s'écria-t-il  furieux,  lias  a  morir. 

Je  compris  fort  bien  cela,  mais  je  ne  pris  pas  la  menace  au  sérieux  : 

—  JVo  scûcr!  lui  répondis-je  tranquillement  en  faisant  un  mauvais  mé- 

dYspagnol  et  d'italien  ,  no  se  muerc  cosi. 

L'idée  de  la  mort  ne  me  vint  pas  alors,  et  mon  calme  avait  par  eon* ■■- 
quent  peu  de  mérite.  Toutefois  un  linistrc  me  prit  à  la  gorge.  Je  me 

mis  à  songer  que  mon  titre  de  cahnllem  franres  me  plaçait  dans  une  posi- 
tion périlleuse,  car  il  se  pouvait  qu'un  dernier  levain  des  passions  politiques 
de  1KOS  se  réveillant  tout  d'un  coup  dui  le  cœur  de  ces  sauvages,  ils  n'as- 
BOQrineot  sur  moi  quelque  vieille  rancune.  Alors  seulement  j'eus  un  mo- 
ment d'inquiétude;  mais  le  nuage  se  dissipa,  ils  n'en  voulaient  qu'à  ma 
bourse.  Mon  sang-froid  avait  fait  sur  eux  quelque  impression,  et  après  s'être 
répandus  en  menaces  féroces  et  stupides,  ils  renoncèrent  à  leur  i<!<  e  fixe  de 
me  faire  mettre  b»cu  ahnj» ,  comme  les  autre-;,  et  ils  liuireut  par  me  traiter 
une  certaine  considération. 

Si  j'avais  su  la  langue,  je  me  serais  bien  mieux  tiré  d'affaire;  mais  j'étais 
toujours,  .1  cet   égard |  dans  un  horrible  embarras.  J'avais  bien  appel 
mon  aide  le  jeune  Borct -louais  ,  qui  parlait  Iraneais,  le  priant  dl  I  vir 

d'inlerpn'te,  mais  il  faisait  le  mort  et  ne  me  répondit  pat.  C'était  une  II 
.l'espagnol  un  peu  rude  pour  la  première;  puis-je  dilt  qu'elle  me  prolita, 

i  que  pat  on  de»  mots  entendus  cette  nuit-i.i  ne  -  nit  de  ma  mémoire,  Ge 

Ojne  mon  oreille  perdait,  je  le  comprenais  par  lefl  J  BOX 

—  Duurti'.  dinci'i!  fut  le  premier  mot  que  j'entei  >t  celui  qui 

minait  tous  les  autres.  Je  donnai  le  menu  que  /ava^  gardé  dans  ma  bom 
or  centaine  île   francs  environ;  de  la   part   d'un    I         _uol ,  la  somme   I 
été  loflBianle;   ils  furent  bien   forée!  contenter  de  moin-.,   lee  ctu- 

dians  de  Carrera  n'araient  entre  soi  troie  qu'un  dwro   5  francs  ;  il  eet  rrai 
que  les  banditi  se  vengèrent  de  la  modicité  de  la  rai  ■  lee  épav 

prieonniere;  ili  lee  rouèrent  de  coupa, 

i  me  rappelle  un  Ai. -lais  qui  \  oytgeoil  I  H  Andalousie  fort  I  la  légère, 
et  qui  se  plaignait  tic  n'avoir  jamais  rencontre  de  rotoon.  —  Qoe  m'im- 
porte, disait-il,  ils  ne  KM  prendront  nen,  car  je  ne  porte  pas  d'argent.— 
Enfin  Ntromi   lurent  exaucés;  il    l'ut  arrête  par   une  bande  aux  envi' 

tatequera  el  le  laé  pour  mort  mr  la  place  pane  qu'on  se  trouva  nen  sur 

lui.  Ou  le  rapporta  mourant  à  Seville,  et  il  fut   guéri  |">ur  tOUJOUTI  00  II 
i  ■cherche  des  bandits. 

1  n  malheur  seiuhlable   arriva  à   l'ambassadeur  de  RunriC  :  :  r  Wl 

voleurs  dans  une  partie  de  Campagne,   à   la  porte  même  de  Madrid,  il  fut 

rudemenl  battu,  pane  qu'ils  ne  lui  trouvèrent  pal  assez  d'argent:  — 
amb  r,  lui  duent-ils,  doit  porter  plue  qoe  cela  dam  sa  poche. 

bandit!  eepa{  UOll  n'entendent  pas  perdre  leur  temps,  et   ils  veulent 

cbej  si  on  ne  Bnanee  pm,  on  att  battu,  el  il  u 

<le  s.-  n  el  -  le  bourse  «les  \  Il  faut  leur  rendre  la  jttt- 


REVUE  DE  PARIS.  1+9 

tice  de  dire  qu'ils  ne  sont  pas  trop  exigeans  ;  vingt  piastres  (100  francs)  sont 
une  rançon  raisonnable,  et  avec  le  double,  on  est  réputé  par  eux  muy  cabal- 
lero  et  traité  avec  toutes  sortes  d'égards. 

Toutefois  mes  100  francs  ne  suffirent  pas  aux  malandrins  catalans,  ma 
qualité  d'étranger  leur  faisait  espérer  davantage.  Ils  se  doutaient  de  quelque 
stratagème;  un  déjà  commençait  à  me  tâter  les  jambes.  Ce  fut  pour  moi  le 
quart  d'heure  critique;  s'ils  eussent  trouvé  l'or  celé  dans  mes  guêtres,  ils 
m'auraient  tué  sans  nul  doute,  pour  les  avoir  trompés.  Ils  veulent  qu'on  y 
aille  loyalement ,  et  quand  on  leur  cache  quelque  chose,  ils  disent  qu'on  les 
vole-  J'avoue  que  je  passai  là  un  très  mauvais  moment ,  et  que  je  maudis  du 
fond  de  l'ame  ma  dangereuse  précaution.  Mon  bourreau  allait  mettre  la  main 
sur  mon  petit  trésor,  et  ma  dernière  heure  sonnait,  lorsqu'un  de  ses  com- 
pagnons me  sauva  miraculeusement  la  vie  en  me  demandant  ma  montre;  on 
se  rappelle  que  je  l'avais  glissée  dans  l'autre  guêtre;  je  dis  qu'elle  était  dans 
la  voiture ,  et  j'y  montai  comme  pour  la  chercher.  Je  la  tirai  de  sa  cachette  à 
la  faveur  des  ténèbres,  et  je  la  donnai.  Cette  capture  fit  diversion,  et  l'on 
ne  songea  plus  à  me  palper  les  jambes.  J'aurais  mieux  aimé  sauver  la  montre 
que  l'argent,  mais  on  ne  me  laissa  pas  le  choix  et  c'est  ma  vie  qu'il  s'agis- 
sait de  sauver. 

I  s  s'étaient  emparés  de  ma  malle  et  de  mon  carton  à  chapeau  ;  la  malle, 
ils  la  dédaignèrent,  mais  la  chapelière,  qui  était  de  cuir  et  fermée  par  un 
cadenas,  fixa  leur  attention.  Us  s'imagirèrent  avoir  mis  la  main  sur  le  cof- 

-fort,  et  ils  palpaient  déjà  en  imagination  les  onces  qu'il  renfermait;  ils 
coupent  les  courroies,  ils  ouvrent...  Un  chapeau.  O  mécompte!  Ils  lai:  - 
•  loin  d'eux  avec  rage  l'insolent  carton,  et  leur  désappointement  fut  si 
burlesque,  que  je  ne  pus  retenir  un  éclat  de  rire  [je  M  croyais  pas  rire  en 
pareille  affaire);  ils  ripostèrent  par  un  coup  de  sabre  qui  taillada  mon 
manteau. 

Elaient-ce  des  factieux  ou  de  simples  voleurs?  C'étaient  des  voleurs  qui 

voulaient  se  faire  passer  pour  factieux.  Afin  de  nous  faire  prendre  le  change, 

ils  :  mandèrent  bien  nos  papiers,  qu'ils  ne  lurent  pas.  et  en  s'adi  -- 

celui  qni  paraissait  le  chef  et  qui  présidait  à  la  cérémonie,  ils  lui 

ïlopidement  le  titre  de  capiidn  faecioso]  preuve  évidente  qu'ils 

n'étaient  |  ctieux  ,  car  ils  ne  s'en  seraient 

;  îalificati  D.  Il  n'y  a  de  factieux  pour  les  carlistes  que  les  christinos. 
.t  simplement  une  bande  de  voleurs,  qui ,  erre 

ile,  essayaient  ner  un  caractère   politique  à   leur  brigand 

•pie  l'obscurité  m'ait  empêché  d'étudier  le  ir  ; 
lenr  équipement.  Je  crus  remarq  i  lement  qu'un  d  tait 

ivait  plo  irequel'ex]  i  durait,  et  en  pareil  tion 

■  :.li:i  le  elief  dOUOS  !  I  de  I>1  l  '  tt.ut" 

r  intimé  i  i  prisonniers  1 


150  REVUE  DE   PARI*. 

mort,  l'armée  ennemie  se  retira  avec  son  butin.  Elle  disparut  bientôt  dans 

les  ténèbres. 

Les  voleurs  partis,  le  sdence  continua  à  régner;  personne  ne  remuait; 
c'était  un  spectacle  grotesque  que  de  voir  tous  ces  hommes  couchés  sur 
le  ventre,  au  milieu  du  chemin,  et  plus  immobiles  que  des  cadavi 
comme  j'étais  resté  debout,  le  rôle  d'éclaireur  m'était  échu  naturellement; 
c'est  donc  moi  qui  sonnai,  pour  ainsi  dire,  la  trompette  de  la  résurrection. 
Une  tête  se  leva  timidement ,  puis  deux,  puis  trois,  puis  toutes,  et  le  cœur 
revenant  aux  morts  avec  la  vie,  ils  se  levèrent  un  a  un  du  sépulcre  de  boue 
où  ils  étaient  ensevelis. 

A  peine  étions-nous  sur  pied,  qu'un  long  convoi  de  mulets  arriva  sur  le 
champ  de  bataille.  A  la  vue  des  malles  et  des  bardes  qui  jonchaient  la  route, 
les  wrritTOê  ne  s'informèrent  pas  seulement  de  ce  qui  nous  était  arrive;  car, 
en  Espagne,  un  fol  à  main  armée  est  un  événement  qui  n'en  est  pas  un; 
c'est  une  des  mille  chances  probables  du  voyage,  OOflUnc  de  verser  ou  de 
s'enrhumer.  On  parle  de  cela  comme  d'un  simple  désagrément ,  Bf  personne 
ne  s'émeut  pour  si  peu  île  chose.  Les  arrieros  passèrent  donc  outre  en  ebau- 
tant  des  n>}>Hlas;  ils  auraient  trouvé  les   voleurs  en  fonction,  qu'ils  m-  se 

seraient  pas  dérangés  davantage;  seulement  ils  auraient  passé  un  peu  plus 
vite,  afin  de  ne  pas  les  gêner  dans  leur  onvrs 

On  devine  le  désordre  du  premier  moment.  Olui-ei  repéchait  sa  malle 
noyée  dans  le  fossé,  celui-là  ramassait  ses  bardes  d  spersées  dans  la  bc 
l'un  supputait  BM  pertes,  l'autre  ses  Ml  I8QJ  I.  C'était  un  chaos  umversrl ,  et 
la  pluie,  l'obscurité  ,  ajoutaient  à  la  confusion.  Rnfln  la  rfiCOIWllilHianTfl  laite, 
il  se  trouva  que  personne  n'était  mort,  ni  même  blessé  grièvement;  l'émi- 
gré seul  avait  reçu  un  coup  de  couteau  dans  le  dos ,  ce  qui  ne  l'empêcha  pas 
de  continuer  son  voyage.  La  VOitnrc  rechargée,  chacun  reprit  sa  place  et  la 
triste  caravane  se  remit  en  route  à  pas  lents. 

i  œ  demi-heure  iprès  nous  avions  atteint  le  village  de  (         .  D  faisait 

encore  nuil.  Nous  niinies  pied  à  terre  et  nous  allâmes  en  niasse  chez  le  bdlê 

(bailli)  faire  notre  déposition.  L'ascrtèono  (  greffier  )  la  coucha  sur  pa] 

timbré,  et  ttOOS  signâmes  ;  tout  cela  pour  la  forme.  Chacun  d.  |  i  [u'U 

lui  plut.  Ceux  qui   avalent   perdu  cent   francs  accusaient  cent  louil 

coups  de  bâton  se  transfoi  maienl ,  sous  la  plume  de  t*eecribano .  en  oon]  - 
poignards.  A  les  entendre,  personne  n'avait  en  peur.     Je  leur  ai  Bèrement 

parlé  ,  (lisait  l'un  :  il  était  resté  muet  comme  une  huître.  —  Il  fallait  \ 
disait   un  autre,  comme  je   les  |j    tenus  en   rOSpeCl   :  celui-là  avait  pli 

comme  une  Madeleine  -t  demandé  la  vie  à  genoux. 

Le  fait  est    que  |.,is  un  n'.nait  BOOgé  à  nue  résistance  qui  n'était  | 

pai  impossible .  car  nus  étions  douze  hommes;  il  est  vrai  que  nous ,  ; 

sans  armes  ,  et  qu'en  I  il  D.'l  -t  pas  d'USage  de  faire  tète  aux  \olcurs. 

Les  rodomontades  de  mes  hidalgos  n'en  étaient  que  plus  bouffonnes ,  et 

la  comtesse,  qui  avait  tout  observé,  ne  leur  épargnai!  pas  ! 


REVUE   DE   PARIS.  151 

Le  bruit  de  notre  aventure  s'était  répandu  dans  le  village,  et  nous  fûmes 
bientôt  entourés  parla  population  tout  entière;  comme  étranger,  j'eus  les 
honneurs  de  l'attention  publique  :  Pobre  Franrcs!  répétaient  les  femmes,  et 
plus  d'une  me  tira  par  mon  manteau  pour  savoir  si  j'étais  blessé.  C'est  mon 
manteau  qui  l'était,  ce  n'était  pas  moi.  Quant  aux  hommes,  ils  étaient  plus 
les,  et  drapés  dans  leur  couverture,  ils  nous  regardaient  passer  avec 
l'œil  d'une  profonde  indifférence,  presque  du  mépris.  Quelques-uns  portaient 
une  escopette  sur  l'épaule  ;  c'étaient  des  urbains  qui  faisaient  la  garde  du 
village  ;  jamais  je  n'ai  vu  de  figures  plus  sinistrés.  Ils  eurent  l'air  de  se  met- 
tre en  campagne  pour  aller  à  la  chassedes  bandits,  maisc'était  pour  la  forme; 
qui  sait  môme  s'il  n'y  avait  pas  dans  leurs  rangs  quelqu'un  de  ceux  qui 
avaient  fait  le  coup  ,  et  si  ma  montre  ne  battait  pas  dans  leur  poche?  Go- 
mès  a  une  fort  mauvaise  réputation  dans  la  contrée. 

Ces  groupes  villageois,  mystérieusement  éclairés  par  des  lampes  ou  des 
tisons  ardens,  ces  hommes  drapés,  ces  autres  armés,  ces  femmes  de  tout 
3ge,  les  unes  en  mantille,  les  autres  nu-tétcs,  plusieurs  à  demi  vêtues, 
l'heure,  le  lieu ,  la  pluie ,  les  petits  enfans  qui  se  traînaient  tout  nus  sur  le 
seuil  des  portes,  les  chiens  qui  jappaient,  les  oiseaux  de  nuit  qui  fuyaient,  et 
puis  cette  longue  caravane  de  voyageurs  qui  regagnait  le  coche  dévalisé, 
avec  le  conducteur  en  tète,  les  étudians  en  claque* .  I  -  bourgeois  en  bon 
les  deux  mères  éplorées,  la  jeune  comtesse  encnrt'  t<>ut  émue,  tout  cela  :  - 
mait  un  tableau  bizarre,  pittoresque,  et  tout-à-fait  digne  du  pinceau  satiri- 
que et  populaire  de  Goya. 

Le  jour  nous  prit  au  milieu  de  la  plaine  d'I  rgi  ! ,  la  plus  riche,  la  mieux 
cultivée  et  la  mieux  arrosée  surtout  de  la  Péninsule;  mais  il  pleurait  toujours, 
et  le  coup  d'œil  était  terne,  la  nature  morte.  Les  oliviers,  dont  la  cam;m_'nc 
est  couverte,  ne  faisaient  que  rendre  la  vue  plus  grise  encore  et  plus  mono- 
tone. Nous  marchâmes  toute  la  matinée  sans  autre  aventure.  Enfin  j'aperçus, 
à  travers  le  brouillard  ,  une  ville  pittoresquement  bâtie  aux  flancs  d'une  col- 
line ,  aver  toutes  les  apparences  d'une  place  forte  el  couronnée  d'une  église 
'était  Lérida  ,  ce  fameux  mvnieiphm  I  «•/•  ,dont  le  nom  rê- 

vent dans  les  guetn  i  t  <!e  Pompée.  On  y  entre  par  un 

•  rre  jeté tur le Ségré ,  Heuve  t"tir  à  tour  bienfaisant  et 
ar,  où  les  bonne-,  femmes  prétendent  que  le  roi  Hérode  vint  se  DOjer 
ianseusc  bon» 

I      nouvelles  formalit  urs  het. 

reparti  i: 

I  fi  ehanpe  après  Lérida  :  la  culture  cesse,  les  olivier* 

paraissent  par  le  chemin  mén  t  l'on  i  :  00 

passe  à  gué  la  périlleuse  Noguera,  et,  saluant  bientôt  «Tua  dernier  regard 

I  ,  on  entre  dans  l' Aragon,  l  -ont 

;  partout  des  montagnes  arii!  cnaatpe  pierreux , 

point  oTarbl  .  à  peine  rà  et  là  quelques  touffes  de  gazon 


152  REVUE  DE  par: 

jaune  et  maigre  au  milieu  des  rochers.  La  première  ville  aragonr.  - 
Fraga,  méchante  bourgade  bâtie  au  bord  du  Cinca. 

La  rivière  passée,  ou  gravit  une  montagne  dont  l'aridité  défie  II 
lion.  Le  rocher  gris  et  nu  s'ouvre  à  peine  pour  laimer  passer  la  route ,  et  un 
ravin  profond  qu'elle  <  anace  do  vertige  les  meilleures  tel  -   i   !  ri— 

dite  engendre  la  solitude,  et  l'une  est  complète  comme  l'autre-  On  rencoi. 
seulement ,  de  loin  en  loin ,  quelques  Énes  chargés  de  racines  qu'on  lu  ub 
guise  de  hois.  On  ne  saurait  rien  imaginer  déplus  désolé,  de  plus  solila. 
l'Afrique  n'a  pi  i    -     jaunâtre  se  déroule  à  perte 

'le  Vue,  l'aucun  accident  en  vienne  jamais  interrompre  l'éternelle 

monotonie.  Quelques  maigres  ronces  sont  la  seule  régétatiOO  de, 
solitudes.  Quant  au\  arbres,  il  n'en  faut  |  ;o  chercher,  l'œil  se  !a- 

rait  en  vain  et  n  viendrait,  sans  avoir  rien  trouvé,  des  dernières  limites  de 
l'horizon.  L'eau  est  encore  plus  raie  ,  s'il  est  possible;  de  loin  en  loin  seule- 
ment croupissent  des  mares  verdatres  fétides. 

Le  désert  est  traversé  par  la  charriera  royale,  carrera  rcal,  lar  min 

à  peine  indiqué,  que  les  boucs  rendent  impraticable  en  lnvi  r  ;  eue. Te  i  rit, 
route  ébauchée   u'est-elle  point  t*OUVrage  du   _   ir  t  i  i.einent ,  mais  d'une 

opagnie  de  Catalogne,  qui  exploite  depuis  trente  ans  le  monopole  des  di- 
ligences, et  ijiii  a  lait  des  I  -  Considérables.  1-a  route  n'est  établie  que 
pour  son  service  et  celui  de  la  ;  me  autre  n'a  le  droit  <. 
•er.  Il  faut  que  les  arrière           .:,  sous  peine  d'amende,  de  mauvais  sen- 
tiers fangeux,  h           droite  et  à  gauche  de  la  carrera.  Voila  un  système  de 

routes  bu  n  entendu  ,  et  lient  la  civilisation  doit  tirer  de  grandi 

Nous  galopions,  depuis  plusieurs  heures,  au  milieu  d'un  silence  infli  \iblc; 
u  n'avioni  pai  rencontré  une  habitation,  pas  un  visage  humain.  Enfin, 

je  crus  voir  un  toit  poindre  à  l'horizon  :  c'était  l.i  poste  de  ÇandaSUOI  ,  dont 
la  terrible  maîtresse ,  asfi  mi-douzaine  de  palefreniers 

çons  de  ferme, a  la  réputation  île  résoudre,  tu  à  la  main,  lesqn 

lions  de  tarif.  Malheur  au  voyageur  que  u  mauvaise  et, oie  amène  seul  ; 

Le  relai  suivant  est  à  Pefialva,   hameau   Chétif  pi  mine  un  a 

arabe  au  milieu  du  naines  à  la  chute  du  jour.  '1  an  .i-  que 

non  vaux  ,  les  habitant  du  village  entouraient  la  voita 

cm!  leur  manteau  et  leur  large  chapeau  rabattu  BUT  les  yeu\.  Il  \ 

lit  là  des  physionomies  de  mauvais  L'heur*  iit,lai    it< 

solitaire,  nous  avions  l'imagination  frappée  par  U  catastrophe  du  matin; 
bref,  nous  cédâmes  à  la  tentation  de  noua  fait  par  dons 

la  petit"  garnison  qui  garde  ce  U  u  inspecta 

Nous  partîmes  rassuré!   I     lune  brillait;  des  massifs  de  rochen 

i'i  cet  endj     l  du  désert  pi  OJeUienl  ,  sur  le  chemin,  des  ombres  înqiiic- 

tanl  i  mdant  noua  arrivâmes  -ans  rencontre,  quoique  fort  tard  ,  au  \il- 
lage  de  Bnjan  i  nous  d  la  mut.  Voyageurs,  ai 

conducteur,  tagal  et  \  -,  nous  noua  touj  autour  du  feu 


REVCE   DE   PARIS.  153 

clair  et  pétillant  de  la  posada,  et  l'on  commença  par  nous  servir  du  thé, 
bouilli  dans  le  pot-au-feu,  puehero.  C'est  le  choléra  qui  a  mis  à  la  mode,  en 
Espagne ,  cette  boisson  reléguée  jusqu'alors  dans  les  pharmacies,  d'où  il 
aurait  mieux  fait  de  ne  jamais  sortir.  Le  petit  territoire  de  Dujaraloz  passe 
pour  l'un  des  points  les  plus  fertiles  du  royaume  d'Aragon;  on  y  a  vu,  dans 
années  d'abondance  ,  le  blé  rendre  jusqu'à  cent  pour  un;  cependant  la 
charrue,  et  quelle  charrue  !  écorchc  à  peine  le  sol  trainée  par  un  mulet,  ou 
plus  souvent  par  un  an  . 

.Notre  inutile  escorte  de  la  Pcnalva  nous  accompagna,  le  lendemain  Jus- 
qu'à la  Venta  de  Santa-Lucia ,  où  nous  arrivâmes  au  lever  du  jour.  La  ma- 
tinée était  froide,  mais  pure,  et  le  soleil  se  leva  magnifiquement  sur  la  plaine 
nue  et  déserte.  La  sierra  de  Meubierre  court  à  droite;  mais  elle  contribue 
peu  à  la  décoration  du  paysage,  car  ce  n'est  qu'une  chaîne  de  collines  d'ar- 
.  -,  comme  tout  le  rest  :  ace,  couronnées  de  quelques  tours 

ruinées;  à  gauche  coule  l'Eure  ,  et  c'est  non  loin ,  à  l'autre  rive  du  fleuve, 
que  s'élevait  l'ancienne  sse;  il  n'en  re>tc  aucun  vestige,  mais  le  lieu 

a  gardé  le  nom  de  Saragoxa  la  Yieja  ,  Saragosse-la-Yieille. 

i  et  là  de  petites  croix  de  bois  sortent  du  sol;  elles  indiquent  le  théâtre 
d'un  assassinat;  et  l'on  appelle  Cela  un  milagro,  miracle;  à  quelque  dis- 
tance de  Villa-Franca,  la  route  passe  par  un  mauvais  délilé  de  sable  ,  où  le 
courrier  de  Barcelone  avait  été  arrêté  par  les  bandits  quelques  jours  aupara- 
vant. Tous  ces  lieux  sont  pleins  de  speclr»  s. 

Poebla  de  Allindeu  est  le  dernier  relai  avant  Saragosse.  La  diligeno 
d'ordinaire  une  halle,  dont  je  profitai  pour  aller  faire  une  promenade 
au  bord  de  l'Elue,  qui  paSM  à  deux  pas.  J'ai  été  désappointé  ;  je  n'ai  trouve 
qu'un  fleuve  étroit  et  bourbi  aXft  odeur,  sans  poésie,  coulant  le: 

ment  dans  un  lit  à  Heur  de  leur.  Déçu  par  le  monde  extérieur,  je  me  réfu- 
giai dans  le  monde  Invisible  des  souvenirs;  antique  limite  de  l'empire  de 
Charlemagne,  l'Èbre  a  toujours  pour  lui,  comme  le  Tibre,  l'auguste  ina- 
.re. 

—  Don  Carlos!  nie  dit  un  de  mes  compagnons  de  voyage  comme  je  ren- 
trai ' .  bous  avons  formé  m  qu'on  appelle  en  Espagne  amitié 
au  premier  degré,  ui  i         tad  de  primer  rumeur;  nom  avons  couru  un 

•  de  moi.  Voua  ai  rolé,  \ 

étia;i_-  r, et  voua  ne  cem  peut-éti  ir  \ou> 

pr<  at.  Moi,  j'y  ai  des  amis;  ne  vous  g  us  offre 

ma  boui 

—  Miii.  i,  répondis-je en  tuant  de  ma  guêtre  qui  y 

i  -,  ii  les  dépliant  aux  yeux  des  essistans;  i 
ta     .  :       leurs,  qui  tous  offre  la  mienne- 
Le  rin  dieux  d'Homère  part,;  de  la  corn]         .  si  le 

mr  uu  franc  Ourladm.  Deux  beures  spri  - 
i.s  à  Sa-  Ciiahli.s  Dii'ii.n. 

luMLM.H.     i  1J 


AVENTURES 


DU   GRAND  BALZAC, 


POCR  FAIIU.    SUITE    AUX    MYSTIFICATIONS 
DU   I'KTIT   POIKSWBT. 


§  YL  —  OC  COMMFM  i      El    I'IMM'II\\T1M1'N7. 

Les  députés  des  académie!  d'Italie  ayant  achevé  enGn  leur  toilette, 
entrèrent  sous  la  conduite  de  Boisrobert,  qui  avait  pris,  arec  un  nou- 
veau costume,  le  caractère  tic  physionomie  et  le  son  dfl  voix  conve- 
nables à  ce  rôle  nouveau.  Les  acteurs  de  cette  sc'iie  académique 
s'étaient  parta;;é  lee  habilleniens  grotesques  d'âne  troupe  de  «  00)6- 
diens  italiens  que  le  cardinal  faisait  renir  quelquefois  à  Richelieu  pour 
jouer  des  parades  aCCOmpagnéeei  de  danseï  et  de  chants  :  il  y  avait 
là  les  diffèrent  personna;;-  l  de  ces  parades  qui  ne  furent  natura- 

lieéee  en  France  qoe  sous  le  ministère  de  liazarin,  le  BonnoMMche,  le 

Zani,   le  Pantalon,  l'Arlequin  ,  le  Docteur.  Ce  dernier,  remarquable 
par  .ses  ('nonnes  sourcils  et  M  lon;;ue  barbe  postiche,  par  H  face 
blême  semée  (le  mouches   et   RM   ENM  I   oreÉtes   flottant    sur 
épaules,  par  son  firos  ventre  et  son  dos  proéminent,  n'était  autre 
que  l'abbé  de  Boisrobert  qui  avait  mis  en  jeu  les  académies  italiennes 

pour  le  faire  un  prétexte  d'offrir  sans  cesse  en  parallèle  l'Académie 

française.  Qnant  à  Mac,  il  srali  frémi  inTolontairemem  à  ridée  de 
M  trourer  en  pi<  des  académiciens,  comme  Orphée  Brré  aux 

bacchantes;  il  ne  put  s'empêcher,   toutefois,  «le  remarquer  que  CCS 

académiciens  n'avaient  pas  l'air  respectable  qui  appartient  à  de  graves 

satans;  il  en  augura  mal  pour  l'honneur  des  lettres  et  des  science: 
de  l'Italie 


REVUE  DE   PARJS.  155 

—  Monseigneur,  lui  dit  Boisrobert  en  grasseyant,  vous  m'excu- 
serez de  ne  point  parler  dans  la  langue  toscane,  mais  la  vérité  est 
que  je  ne  la  sais  pas  plus  que  le  chinois, ,  depuis  que  j'ai  appris  par 
cœur  vos  lettres  dorées. 

—  Oui-dà!  monsieur,  répondit  Jean-Louis  Guez  qui  s'étonnait  que 
des  académies  eussent  un  aspect  si  plaisant,  je  ne  comprends  guère 
les  rapports  qui  peuvent  exister  entre  mes  lettres  etla langue  toscane? 

—  Eh!  monseigneur,  vos  lettres  nous  ont  révélé  des  beautés  qu'on 
ne  soupçonnait  pas  dans  la  langue  française,  et  depuis  leur  appari- 
tion ,  les  cinquante  académies  de  mon  pays  ont  adopté  cette  langue, 
de  préférence  à  l'italienne. 

—  Eh  quoi  !  monsieur,  reprit  Balzac  dont  les  yeux  se  gonflèrent 
à  fleur  de  tète,  le  beau  langage  français  prévaudrait  en  Italie? 

—  Assurément,  monseigneur;  grâce  à  l'influence  de  vos  livres, 
avant  qu'il  soit  deux  ans ,  la  langue  toscane  sera  reléguée  au  rang  des 
langues  mortes,  et  déjà  les  petits  enfans  de  Rome  et  de  Florence 
écorchent  le  français  en  jouant  à  la  cligne-musette. 

—  L \  -t  un  merveilleux  triomphe  pour  la  langue  dans  laquelle  j'ai 
l'honneur  d'écrire!  Mais  que  puis-je  faire  pour  vous,  s'il  vous  plaît  ? 

—  Tout  ce  que  vous  ferez  sera  bien  fait,  monseigneur;  cependant 
il  dépend  de  vous  de  nous  sauver  la  vie? 

—  De  moi!  monsieur,  j'en  serais  fort  aise,  si  la  chose  est  en  mon 
pouvoir  :  que  faut-il  donc  pour  cela? 

—  Terminer  un  débat  qui  nous  tient  en  suspens  depuis  quinze 
mois,  et  nous  dire  votre  avis  sur  le  mot  équivaut, 

—  <Jue  voulez-vous  que  je  vous  en  dise,  monsieur?  lavez-vous 
rencoiitié  dans  mes  ouvrages?  Je  me  lave  les  mains  de  la  figure  qu'il 

:it. 

—  Accord,  z-nous  sur  ce  point  délicat  et  dé.  idez  si  le  substantif 

U  doit  être  du  genre  féminin  ou  du  masculin  ? 

—  I  l  u  des  noti  est  plus  diffl<  ile  à  reconnaître  que  celui  des 
per  pliqua  Balzac,  qui  n'avait  pas  sous  la  main  ses  d.uv 

-  ,  le  père  <  >,;ier  et  M  '  de  Chenillai  :  je  vous  demande  le  temps 

•suaire  pour  •  r  ledit  mot  et  pour  vous  en  rendre  l»>n 

inement,  on  doit  s'étonner  qu.'  le  sexe  d'un  substantif 

H  ittyiil  qu'il  existe,  .t.  pour  M  -ni 

fait,  j.-  suU  d'arii  de  le  déclarer  neutre,  à  moins  qu'il  ne  prenm 

genr.1  féminin  en  l'honneur  des  d.im.-. 

—  \  oilà  une  lumineuse  di><u»-i'>n  de  grammaire  !  s'écria  15  auli  u  ; 
M-  de  Vau  ndra  do  ne  l'avoir  pas  entendue  ! 

12. 


15G  REVUE   DE  PARIS. 

—  La  difficulté  est  résolue  par  un  jugement  digne  de  l'académie 
tJcs  Inlronnlï!  dit  Boisrobert;  le  mot  éau  roque  ne  sera  donc  plus, 
selon  le  caprice  des  gens,  féminin  ou  masculin,  mai»  neutre  M  tou- 
jours neutre  jusqu'à  la  consommation  des  siècles,  sinon  jusqu'à  ce 
qu'il  plaise  au  sire  de  Balzac  de  lui  rendre  l'un  des  deux  sexi  s  qu'on 
lui  a  ôtés  à  la  fois. 

—  Je  vous  invite  aussi,  messieurs,  à  vous  en  référer  aux  étymo- 
logies,  dit  Balzac  tout  fier  d'avoir  une  opinion  en  matière  gr.unma- 
ticale;  il  y  a  un  petit  avocat  d'Angers,  appelé  Gilles  Ménage,  qui  cx- 
celle  à  découvrir  la  racine  des  mots,  si  bien  qu'il  a  prouvé  que  notre 
mot  français,  cheval,  dérive  du  latin  equus.  C'est  la  nouvelle  que  nie 
donne  IL  Chapelain  dans  une  de  ses  plus  éloquentes  lettres. 

—  Cela  ne  nous  surprend  euére,  repiit  Boisrobert,  depuis  que 
nous  savons  que  le  mot  iqmmoque  est  venu  de  votre  nom  de  Balzac. 

—  En  vérité,  ce  mot-là  aurait  ainsi  cinq  ou  six 

mais  je  ne  vois  pas  trop  de  quelle  façon  s  est  opérée  celte  métem- 
psycose. 

—  Le  plus  aisément  du  monde,  monseigneur  :  de  la  syllabe />«/, 
on  a  fait  iqui,  et  laterminaison  tac  est  devenue  voque,  Voua  D'igno- 
rés pas  que  los  fils  ne  ressemblent  pas  |  Kurs  |  ;  pourquoi 
les  deux  mots  ne  paraissent  pas  de  même  famille. 

—  .l'annoncerai  celte  curieuse  étymolo;;ie  à  M.  Chapelain  | 
qu'il  en  fasse  paît  à  son  ami  d'Angers  ;  mais  que  signifie  mon  nom 
60  remontant  à  sa  source? 

—  Il  signifie  confusion  en  langue  copte,  répliqua  Boisrobert  nve< 
un  sang-froid  imperturbable. 

—  ConfàÛcml  repartit  lîal/ac  mécontent  du  sens  qu'on  prêtait  à 
nom.  Qu'est-ce  <  piécette  langue  copte,  que  j'ai  CU84  I  ai»\  olon  tiers  d'im- 
pertinence effrontée,  si  je  savais  en  quel  endroit  la  rencontrer  pour 
lui  dire  son  fait? 

—  Cent  la  langue  dont  se  servaient  Adam  et  Eve  dans  le  paradis 

terrestre,  et  elle  était  seule  en  DSage  I  h  I  les  hommes  avant  la  COU- 
-miction  de  la  tour  de  Babel,  qui  amena  la  confusion  des  lange 
lin/ <  !  ou  Baisse,  c'est  tout  un. 

—  Ah!  monsieur,  les  prodigieuses  i  h  Ton  apprend  dans 
■dénies!  le  porte  le  propre  nom  de  la  tour  de  Babel? 

—  Je  regrette  que  vous  ne  parliez  pas  ls  lan  ;uc  copte,  je  voua 
aurais  récité  dans  cette  laie;  ne  les  principaux  traits  de  vos  ouvrsj 

—  Dans  la  langue  d'Adam  et  d'Ei  Bakac  frémissant  de 
joie  et  d'orgueil.  I.e  DOO  DÎCtl  le»  I  donc  pu  i 


REVUE  DE   PARIS.  157 

—  Ce  n'est  pas  tout,  dit  Boisrobert,  qui  ne  s'attendait  pas  à  trouver 
tant  de  crédulité  et  de  bonne  foi  dans  l'amour-propre  exorbitant  du 
génie  angoumois;  je  viens ,  de  la  part  des  diverses  académies  qui 
llorissent  en  Italie,  vous  prier  de  recevoir  les  titres  et  les  insignes 
d'académicien  que  je  vous  confère  en  présence  des  illustres  députés 
desdites  académies. 

—  Eh  quoi  !  vous  voulez  que  je  sois  académicien  de  vingt  académies? 
reprit  Balzac,  qui  redoutait  fort  les  embarras  académiques. 

—  De  cinquante,  s'il  vous  plaît,  monseigneur,  lesquelles  se  dis- 
putent déjà  l'honneur  de  vous  avoir  pour  protecteur. 

—  Ainsi  que  M.  le  cardinal  est  protecteur  de  l'Académie  française? 
demanda  Balzac  revenant  déjeà  de  ses  préventions. 

—  Oui,  monseigneur,  dit  Boisrobert  en  faisant  apporter  un  grand 
coffre  de  velours  rouge  à  clous  dorés ,  et  je  vais,  si  vous  me  donnez 
licence,  vous  présenter  les  insignes  ou  armes  parlantes  de  ces  fa- 
meuses académie    . 

—  l'ai  peur  de  vous  retenir  trop  long-temps,  dit  Balzac  dont  l'es- 
tomac vide  criait  grâce;  nous  reprendrons  cette  affaire  après  le 
diner;  car  j'entends  d'ici  résonner  la  vaisselle,  et  j'aurais  grand  tort 
de  1  lisser  les  plats  refroidir. 

—  Les  plats,  monseigneur,  n'auront  pas  cette  malhonnêteté,  re- 
prit Boisrobert,  tirant  du  coffre  différens  jouets  d'enfans  qu'il  offrit 
n»  ment  à  Balzac,  qui  les  prit  et  les  examinait  avec  surprise, 

lanl  qu'on  lui  en  donnait  l'explication. 

—  Comment,  vos  académiciens  s'amusent  encore  de  ces  bagatelles? 
objecta  Balzac,  agitant  des  grelots  et  une  vessie  gonflée  qu'on  lui 

:t  nii>  dans  la  main;  j'étais  donc  académicien  chez  ma  nourrice! 

—  Voici  le  symbole  des  Intronati  ou  hébétés  de  Florence,  dit 
Boisrobert  i  n  désignant  les  grelots  :  les  Intronati  passent  leur  vie  a 
mire  du  bruit  par  li>  monde.  Cette  vessie,  où  roulent  si  harmonieuse- 
ment dea  |"  -,  représente  l'académie  des  Addormentati 
endormii  de(  ils  emploient  leur  tent]  nourrir  d'air,  à 
l'instar  de  cette  vessie ,  qui  en  est  pleine.  Ce  bilboquet  est  l'image 

on  oieifa  de  Bologne;  dana  cette  boule,  qui  ne  demeure 

igitati  ou  agités  de  Gtta  di  CasteUo; 

dans  cette  toile  d'araigi u  rerre,  lesP<  tn/ion 

pei  os  de  Trérise;  dans  ce  Jen  ûTécbei  i,  les  hnmobiii  on  im- 

mobil<  -  <!  Dette  marotte .  les  Imauati  ou  ineeni 

:      mieux  être  d'une  académie  d'escrime  et  de  dan 


158  REVUE  DE  PARIS. 

interrompit  Balzac,  rejetant  avec  dépit  tous  les  objets  ridicules  dont 
lîuisrobert  l'avait  chargé.  Excuses-moi,  monsieur  l'académiste;  mais 
je  suis  pressé  de  me  mettre  à  table,  et  je  boirai  à  la  santé  des  gens 
qui  vous  envoient.  Kemerciez-les  de  ma  part,  et  dites-leur  que, 
par  les  statuts  de  l'Académie  française,  je  ne  saurais  accepter  d'être 
d'aucune  autre  académie,  quelque  entie  que  j'en  aie;  c'est  pour- 
quoi je  vous  rends  mis  ;; reluis,  votre  vessie,  votre  boule  et  le  reetfl. 

—  Sur  ma  parole,  j'ignorai!  que  vous  fussiez  membre  de  l'Acadi 
mie  française,  dit  Boisrobcrt,  jouant  l'étonnement. 

—  N'ai-je  pas  les  qualités  qu'il  faut  pour  en  taire  partie?  répliqua 
Balzac,  piqué  de  ce  qu'on  avait  l'air  de  le  rabaisser  ra-dettOOfl  des 
académiciens.  Tous  ceux  qui  en  sont,  par  malheur,  n'ont  pas  la  va- 
leur de  M.  Chapelain,  et  depuis  ({n'en  y  a  reçu  M.  Voiture!... 

—  Vous  valez  seul  assurément  plus  que  les  quarante  académiciens 
ensemble!  répondit  Boisrobert;  aussi,  ne  rons  propesé-je  pas  d'en- 
tier dans  une  académie,  mais  dans  cinquante  à  la  lois,  afin  de  ra- 
cheter la  qualité  par  la  quantité.  Nous  avons  encore  J<isti<.i 
ou  fantasques,  et  les  fiSumeristî  «ni  humoristes  de  Home;  I  lui 
ou  sourds  de  Viterbe;  les  Ûsmri  ou  obscurs  de  Lucques;  les  offus- 

culi  ou  offusqués  de  f.eséne... 

—  Par  la  morbleu!  je  n'ai  pas  l'estomac  assez  robuste  pour  me 
paître  de  votre  litanie!  interrompit  Balzac,  qui  \oulm  m  lever  de  s,»u 
siège,  et  qui  y  resta  comme  enchaîné,  seachanSSOS  étant  ineorporéea 
au  i  uir  du  fauteuil  par  une  épaisse  couche  de  p<  ne.  Bhl  qu'est 

celai  Suis-je  ensorcelé? 

—  Quelle  inouihe  rous  piquet  dit  Bautru,  feignant  d'ignorer  la 

cause  des  efforts  M  des  grimaces  que  faisait  Balzac  pour  ne  pas  em- 
porter avec  lui  le  fauteuil  attache  a  SOS  »  hausses. 

—  Voyez  donc,  mon  ami,  pourquoi  08  fauteuil  l'obttÎM  à  me 
sui\  re  ! 

—  Les  choses  participent  sans  doute  à  l'humeur  des  personnes, 
qui  ne  roui  renient  plus  quitter  dès  qu'elles  roui  possèdent. 

—  J'y  laisserai  le  fond  de  mes  grèguesl  dit  Balsac,  qui  s'agitait 
comme  un  patient  sur  le  siège  de  la  question.  Je  m'<  tais  as->is  >m  île 
la  glul  .ij< »u t.i-t— il  an  rompant  le  charme  an  grand  préjudice  de  sea 

culottes,  qui  se  déchirèrent  de  la  façon  la  moins  honnête. 

—  Quand  rOUS  serez,  enracine  dans  nos  académies,  on  vous  en 
arrachera  HOÙll  aisément  !  du  Boisrobert  .  qui  irait  attendu,  pour 

continuel  son  row,  que  la  lutte  du  fauteuil  et  des  t  haut  ler- 

minée  par  la  défaite  de  tes  derniéi 


REVUE  DE   PARIS.  lo9 

—  Ce  qui  vient  de  se  passer  est  d'autant  plus  malheureux  qu'on 
en  voit  les  marques,  lui  fit  observer  Bautru.  Je  vous  invite  à  ne  pas 
tourner  le  dos  aux  dames. 

—  Monseigneur,  reprit  Boisrobert,  gardez-vous  de  tourner  le  dos 
à  nos  académiciens  d'Italie. 

—  Monsieur,  monsieur,  disait  Balzac  en  s'en  fuyant  vers  la  salle 
du  festin,  j'estime  que  vos  académiciens  ne  jeûnent  pas  plus  que 
l'Eglise  le  commande. 

—  Je  ne  les  ai  pas  nommés  tous ,  monseigneur,  continuait  l'impi- 
toyable Boisrobert,  poursuivant  Balzac  avec  leseuménides  des  aca- 
démies; n'oublions  point  les  Caiujinoû  ou  ténébreux  d'Ancône,  les 
Adacj'iaù  ou  proverbiaux  de  Rimini,  les  Laicnaù  ou  enchaînés... 

—  Monsieur,  délivrez-moi  de  vos  académies  et  de  tous  ces  diables 
verts  !  Ayez  pitié  de  ma  digestion  qui  a  besoin  de  repos  et  de  silence. 

—  Vous  serez  académicien  de  ces  académies!  ajouta  Boisrobert, 
qui  menaçait  do  pénétrer  avec  Balzac  dans  la  galerie  où  le  repas 
était  servi. 

—  Bon  Dieu!  je  serai  ce  que  bon  vous  semblera!  reprit  Balzac, 
Tésolu  d'acheter  la  paix  au  prix  de  toutes  les  promesses  qu'on  Mi- 
rait de  lui. 

—  11  y  a,  en  outre,  les  Filarmonici  ou  amis  de  l'harmonie  de  Vé- 
rone, reprit  1  bert  avec  Ivolubilité  ;  les  Oeeutti  ou  cachés  de 
Bresse:  les  Osthiatï  ou  obstiné-*  de  Yiterbe;  les  Hicuirati  ou  recou- 

s  de  PadoiM  :  les  Aulcnti  ou  ardens  de  Naples... 

—  Monsieur,  êtes-vous  le  bourreau  pour  m'infliger  ce  suppli. 
ria  Balzac,  qui  s'indignait  davantage  contre  les  académies,  à 
que  minute  de  retard  qu'elles  infligeaient  à  son  appétit  auv  abois; 

.s'il  est  une  académie  en  enfer,  allez-y  M>ir! 

—  Cm  braves  gens,  monseigneur,  ont  l'ait  deux  cents  lieues  pour 
Il  institut  i  ancien ,  reprit  Boisrobert,  montrant  sa   bande 

qui  entourait  et  regardait  Balzac  comme  une  proie.  Vous  prendrez 
d-'iic  rang  parmi  I.  -ii  ou  mystérieux  de  Milan;  les  Affidati 

ou  affidés  de  l'ai  niiti  ou  désunis  de  Fabiano;  les  (Hympici 

ou  olympiquei  de  Vieri,.     ;  |j  |  Jummunati  ou  MM  Mi  de  l'aime; 
llumorusi  ou  humides  de  Cortoatj  les  linatjlùii  ou  amoureux  de 

—  nue  |.'  <  i.l  confondi  idémies,  h  •>  académies  .  t  I,  ■>  .1,  a- 

i  I;  ilzac,  qui,  assourdi  par  celte  litanie  et  impatient 
de  te  remettre  d'un  long  jeûne,  repoussa  Boisrobert  et  N  uii. 
dans  la  galerie  où  Bautru  le  rejoigiùt. 


1G0  REVUE   DE    PARI  s. 

A  peine  fut-il  entré,  que  les  musiciens,  placés  (tans  le  vestibule  qui 
conduisait  aux  cuisines,  jouèrent  de  leurs  instrumens  et  ne  cess 
d'exécuter  de  joyeuses  symphonies,  tant  que  le  sieur  de  Balsac  fut 
à  table.  Celui-ci  s'étonna  do  voir  le  couvert  mis  pour  lui  seul,  n 
que  la  belle  Arthénice  parût  pour  présider  au  banquet:  au  1    il 
l'ordonnance  de  ce  banquet  était  vraiment  royale  :  il  y  avait  profu- 
sion de  ragOÙtfl  habilement  apprêtés  et  de  vaisselle  d'argent  précieu- 
sement ciselée;  le>  xins  de  «irèce  et  d'Espagne  brillaient  comme  des 
topases  et  des  rubis  à  travers  les  cristaux  :  le>  (leurs  en  ;;uii  lande! 
en  bouquets  "exhalaient  de  suaves  partons;  des  aromates  brûlaient 
en  des  casaoli  ttOS  de  vermeil.  Le  nombre  et  la  livré  •  des  valets  ré- 
pondait a  ce  luxe  éblouissant  :  les  plats  étaient  portés  par  des  homn 
habillés  eu  satjl  OS  dei  nit  lesquels  marchait  un  héraut  d'armes  vêtu 
de  sa  casaque  armoiriée;  puis,  les  é.  uyers  tranchans,  qui  a\ai 
emprunté  à  la  garderobe  du  théâtre  leurs  costumes  mythologiques, 
ajoutaient  encore  à  la  ressemblant •«•  de  08  festin  avec  ceux  de  l'<  Hympe, 
lits  par  les  poètes  anciens.  Pour  compléter  le  splendide  coup 
d'o'il  de  la  fttO,  Boisrobert  lit  introduire,  par  une  autre  porte, 
personnes  qu'il  avait  invitées  à  cette  comédie  et  qui  se  rangèrent  sut 

dinsoù  Balsac aurait  pu  roi  onnattre  les  plus  jolies  femuM 
cour,  ce  qui  l'eût  confirmé  i  ans .  ette  opinion  que  la  reine  Anne  d'Au- 
triche m  cachait  sous  fa  faux  nom  d'Arthénice  par  respect  p" 
mari  Louis  Mil,  afin  d'être  plus  libre  de  n  conduite  <  t  de  ses  esaou  i. 
h   n-Louis  Gnex  oapendanl  trembla  d'avoir  pour  rival  un  roi 
Frai 

—  Ah!  monsieur,  dit  Balzac  qui  l'assit  brusquement  it  se  tourna 

ensuit'  Bautm,  d'OÛ  vient  que  la  reine   Wlheiiiee  n'c-l  | 

—  Ifonseigneur,  répondit  Bautru  .  la  divine  Aarthéni  ucie 
plus  de  boire  ni  de  manger,  depuis  qu'elle  roua  aime. 

—  Lu  vérité  .  monsieur,  reprit  Balsac,  que  l'odeur  des  \  iand 
Il  i  OUleur  des  \ins  a\aient  mis  en  gaieté  .   \"iis  me  feriez,  eroire  \ 

I  i  qu'elle  m'aime  depuis  moins  de  temps  qu'elle  ne  dit  !  il  faut  avouer 
pourtant ,  ajouta-l-il  en  rentrant  dans  ion  rôle  ordinaire  de  sobn 

qu  aads  pei  tonnages  ne  botrent  ni  ne  mangent  autant  «pie  les 

petits,  et,   t.|  que  \ous  me  \ove/.  ,  je  r<  |    privé  de 

Doorriture  pendant  nae semaine  ou  deux. 

—  \  oui  ira  ainsi  certaine  similitude  arec  le  pélican  qui  r« 
onfans  de  sa  propre  rubstaix  ••:  \ous  nom  ;         an-dedans  uv 
mémeleplui  profond  philosophe,  le  plus  diiert  orateur  et  le  phu 

parfait  cet  i\ain,ipie  l'on  puisse  trouver  tlans  le  monde  entier.  Ce  sont, 


REVUE  DE  PARIS.  161 

à  vrai  dire,  trois  grands  hommes  dans  l'étoffe  d'an  seul;  mais  je 
vous  supplie  de  ne  pas  les  laisser  se  consumer  d'inanition. 

—  Je  vais,  pour  cette  fois  seulement ,  me  départir  de  mes  bonnes 
habitudes  de  continence,  dit  Balzac  qui  avait  vidé  un  plein  verre  de 
vin  de  Chypre  pour  aiguiser  son  palais,  tandis  qu'on  achevait  de 
couvrir  la  table;  je  dois  faire  honneur  à  la  magnifique  hospitalité 
qu'on  me  donne  céans,  et  d'ailleurs  ce  que  j'en  ferai  n'aura  pas 
d'autre  motif  que  de  satisfaire  la  belle  compagnie  présente  à  mon 
dîner. 

—  Je  vous  conseille,  monseigneur,  de  ne  pas  compter  les  morceaux 
et  de  goûter  à  tout  ce  qu'on  vous  présentera. 

—  Je  profiterai  du  conseil,  monsieur!  dit  d'une  voix  altérée  Bal- 
zac, qui  venait  de  lire  ces  mots  écrits  à  la  plume  sur  la  manche 
d'ivoire  de  son  couteau  :  On  veut  vous  empoisonner  !  Mais  je  m'aper- 
çois maintenant  que  je  n'ai  plus  faim. 

—  Allons  donc!  tout  à  l'heure  encore  vous  aviez  une  faim  dévo- 
rante; vous  vous  prépariez,  disiez- vous,  à  faire  main  basse  sur  tous 
les  plats. 

—  Peut-être,  monsieur,  reprit  froidement  Balzac,  qui  se  défiait  de 
Bautru  comme  d'un  complice  dea  empoisonneurs;  mais  à  présent  je 
ne  toucherai  à  rien...  A  rien  !  répéta-t-il  sourdement  en  écoutant  les 
murmuiTs  de  B08  intestins  qui  se  tordaient  sur  eux-mêmes. 

—  Cela  n'eat  pas  possible,  répliqua  Bautru,  dont  l'insistance  redou- 
blait les  défiances  de  Balzac;  M°"  Arthénice  n'entend  pas  que  vous 
jeûniez  dans  sa  maison,  et  vous  aurez  beau  vous  en  défendre,  vous 
mangerez  pour  voir  si  l'appétit  ne  rotU  viendra  point. 

—  Oh!  il  ne  nu-  viendra  pas,  je  vous  assure,  dit  tristement  Balzac 
•  n  contemplant  <  ea  meta  dont  lea  raccolentea  exhalaisons  irritaient  sa 
faim  et  son  désespoir.  Je  suis  font  mal  à  l  aiae,  monsieur,  et  je  ne 

paa  davantage  .1  table,  tous  peine  <l<-  rendre  rame... 

—  Demeurez ,  monseigneur,  intei  rompit  Bautru ,  qui  l'empêcha  de 
m  lever  et  le  for<  .1  de  humer  lea  rapeura  exquiaea  dea  lancea  ramant 
dorant  lui.  Si  l'on  remarquait  que  \"u>  êtea  indisposé,  Païenne  ee 
répandrait  -\  la  ronde,  et  Mr  Arthénice  en  pourrait  prendre  une 
douleur  mortelle.  Faitea  bonne  contenance,  )<■  roua  supplie,  et  fi-i- 

:  du  moins  de  manger,  ai  voih  m  mangez  p.i^. 

—  Ymis  irez  raison,  monsieur,  répondit  Balzac,  qui  s'ima 
qu'on  lui  donnait  cet  aria  indirect  pour  le  murer,  et  qui  jugea  plus 

blement  lea  intentions  de  Bautrn;  mais  je  compte  >oii  1 
obtenir  on  œuf  Irais  à  la  coque,  lequi  1  je  mangerai  réellement. 


1G2  BEVUE   DE   PABIS. 

—  Ordonnez  dans  le  palais  des  Amans-Fortanés,  comme  si  vous  en 
étiez  le  maître,  reprit  Bautrn,  qui  se  divertissait  des  appréhensions 
comiques  de  ce  pauvre  convive.  Monseigneur  demande  un  œuf  à  la 
coque!...  Mais  ne  buvez-vous  pas,  en  attendant  ? 

—  Boire!  j'ai  bu!  s'écria  Balzac  qui  changea  île  couleur  et  se  serra 
le  ventre  à  deux  mains.  Hélas  !  mon  Dieu!  n'ai-je  pas  bu  ce  coup  de 
vin?  L'en  est  fait  de  moi  !  je  suis  perdu  !  je  n'ai  plus  que  peu  d 

à  vivre  !  Monsieur,  quelle  œuvre  de  charité  ce  serait  que  demander 
le  médecin? 

—  Le  médecin!  Eh!  qu'avcz-vous,  monseigneur?  Est-ce  une  arête 
de  poisson  que  vous  venez  d'avalei  ! 

—  Je  sens  déjà  l'effet  de  ce  détestable  vin!  Les  coliques  M  tar- 
deront guère...  Aie!  quel  guet-apens!  In  médecin!  un  apothicaire! 

—  Gilmez-vous,  ne  laites  pas  oYéd  u .  <lii  Bautru  en  clignant  de  l'œil 
eten  baissant  la  voix  avecunaird'intelligencequi  remit  un  peu  d'e<|>oir 
dans  l'esprit  de  Balzac;  on  vous  épie,  on  vous  tint  ne,  on  s'inquiète 
de  ce  que  vous  ne  mangez  pas.  Que  craignez-vous,  lorsque  j    mil  là? 

—  Je  crains  d'avoir  l'ait  aujourd'hui  mon  dernier  repas,  répondit 
Balzac,  qui  prenait  pour  des  symptômes  d'empoisonnement  la  con- 
traction de  ses  entrailles  affamées.  Ah  !  monsieur,  pourquoi  ne  m'a- 
voir  pas  averti,  quand  j'approchais  de  mes  1.  rrea  M  iitaJ  brem.i 

—  Ah!  monseigneur,  est-il  bien  certain  que  vous  ayez  bu?  reprit 
lîautru  avec  un  air  de  consternation  qui  redoubla  celle  de  B 
non,  vous  n'avez  pas  bu. 

—  Ilclas  !  je  s,  rais  heureux  d'en  pouvoir  douter  ! Vie  !  je  corn- 
ée à  •ooffrirl  J'ai  comme  un  feu  dans  la  poitrine  et  tics  -•  ipeos 

dans  le  ventre. 

—  Si  vous  ne  dissimulez  pas  ces  légères  souffrances,  je  frémis  de 
ce  qui  peut  aiii\er,  dit  Baulru  en  lui  versant  à  bon 

—  Que  peut-il  arriver  de  pli  (pie  ce  qui  est  Mme  .'  repartit  Balzac 
en  reculant  d'horreur  à  la  vue  de  son  verre  rempli  jusqu'aux  bords. 

—  Ils  sont  capables  de  vous  tuer  sur  la  place,  dans  le  cas  où  ils 
verraient  que  vous  échappez  au  poison! 

—  Bon  Dieu  !  monsieur  le  chevalier  d'honneur,  quels  ennemis  ai-jo 
donc  qui  M.ut  si  tort  acharnés  contre  ma  misérable  Hit  dit  liai, 

i  n    èmisi  oit. 

—  Trois  ennemis  qui  ont  juré  votre  mort  et  qui  s'occupent  de  tenir 
leur  serment,  le  |  ère,  le  frère  et  le  mari  de  M"'  Arthénice,  outre 
une  infinité  de  galansàqui  vous  ave/  ini  toute  r-p,  rance  de  plaire; 
à  cette  enchanteresse  cl  qui  vous  gardent  d'implacables  hain< 


BEVUE  DE  PARIS.  163 

—  Monsieur,  je  vous  conjure  de  me  ramener  en  ma  maison  de 
Balzac!  dit  l'innocent  écrivain,  lisant  sa  perte  dans  tous  les  veux 
comme  dans  tous  les  plats.  Je  promets  de  vous  adresser  une  épitre 
de  remerciemens  et  de  rendre  par  ce  moyen  votre  nom  immortel. 
Si  vous  m'aidez  à  sortir  de  ce  mauvais  pas,  la  France  et  le  monde 
vous  auront  gré  de  leur  conserver  un  auteur  qui  n'a  jamais  eu  son 
pareil. 

—  Je  vous  sauverai,  monseigneur,  ou  je  mourrai  avec  vous; 
seulement,  laissez-moi  faire  et  ayez  soin  que  votre  assiette  soit  tou- 
jours pleine. 

— Que'la  Providence  nous  protège!  murmura  Balzac  en  dépliant  sa 
serviette  d'où  tomba  un  billet  qu'il  ramassa  et  ouvrit  à  la  dérobée. 

Le  colloque  de  Balzac  et  de  Bautru  avait  eu  lieu  à  demi-voix,  en 
sorte  que  les  assistans,  à  qui  Boisrobert  apprit  le  sujet  de  cette 
scène  burlesque,  en  devinaient  les  plaisantes  péripéties  d'après  la 
pantomime  de  Balzac  se  palpant  l'estomac,  se  tatant  le  pouls,  s'es- 
suyant  le  front  inondé  de  sueur,  joignant  les  mains  et  levant  les  yeux 
au  plafond.  Le  rire  circulait  sur  les  gradins,  et  même  les  gens  de 
service  ne  s'en  préservaient  pas,  lorsqu'ils  voyaient  Le  convive  tres- 
saillir d'effroi  ;'i  chaque  morceau  qu'on  mettait  sur  son  assiette.  Le 

i  linal,  assis  derrière  on  rideau  à  peu  de  distance  de  l'acteur 

principal,  s'amusait  beaucoup  de  l'entretien  engagé  entre  son  hôte 
et  lecfcei  alifj  d  honneur d'Arthénice;  il  s'abandonnait  par  intervalles 
à  une  imprudente  gaieté  qui  arrivait  aux  oreilles  de  Balzac  et  aug- 
mentait m^  frayeurs;  car  celui-ci  se  persuadait  que  les  empoisonneur  s 
it  ainsi  de  sa  mort  prochaine,  ai  ses  cheveui  sa  dres- 

nt  alors  sur  >a  tête.  Le  billet  qu'il  trouva  dans  sa  sejviette  n'était 

dénature  à  le  tranquilliser  sur  les  desseins  de  .ses  ennemis; 
mais  il  y  vit  du  moins  qn  uaté  h  avait  riee  i  1 raindre  de  la  pre- 

mière libation ,  qu'Use  reprochait ,  ni  d<  -  qu'il  pourrait  faire 

pour  tromper  sa  faim  dévorante  :  il  soupira  profondément  en 

(  ontemplani  \<  i  appétissantes  apparences  «le  ce  perfide  banquet ,  ca- 
chant la  moi  t  dana  chaque  plat. 

•  Bouveiain  prince  des  lettres,  on  m'apprend  à  l'instant  qu'un 
traître  cuisinier,  à  l'instigation  de  mon  mari  jaloux,  a  empoisonné 

tout  ce  qui  \"u^  sera  offert  sur  la  table,  à  l'exception  destins,  qu'un 
ëV  ni  i  officiera  a  eu  le  ^<>in  de  préaerrer  de  tout  mélange  funeste. 

Abftett  /-\<>u-s  donc  de  lOUi  ber  i  quoi  qui  i  it .  en  feignant  néan- 
moins de  manger  de  grand  coura  ;e;  car  \<>\\>  tomberiez  mort  avant 
d'avoir  avalé  une  seule  bouchée;  prenez  palicm  e  en  goûtant  aux  \ins 


16i  REVCE   DE    PARIs. 

qui  sont  purs  et  véritables.  Je  fais,  en  ce  moment,  préparer  un  sou- 
per auquel  vous  me  tiendrez  compagnie,  et  je  vous  donnerai  ensuite 
le  spectacle  de  la  pendaison  aux  flambeaux  de  l'empoisonneur  qui 
vient  d'être  saisi  au  milieu  de  ses  fourneaux  et  de  ses  drogues.  Vous 
devinerez,  sans  que  je  vous  le  dise  .  pourquoi  je  roua  prie  de  ne  rien 
faire  paraître  de  ceci  dorant  les  personnes  que  j'ai  envoi  »ur 

vous  faire  honneur  :  aussi  bien  ,  aurai-je  mille  cli-  roos  dire 

là-dessus,  dans  un  langage  que  je  voudrais  aussi  noble,  aussi  so- 
lennel, aussi  divin  que  le  \ôtre.  mais  qui  De  -aurait  être,  malgré  tout . 
à  l'équipolenl  d'une  éloquence  que  vous  envient  I < •  ■>  <  i  :  atins. 

Le  dmerqui  vous  était  destiné  sera  réchauffé  et  servi  de  nouveau, 
quand  reviendront  mon  père  ,  mon  frère  et  mon  mai  i ,  furieux  de  ne 
vous  avoir  pas  rencontré  dans  votre  maison  de  Bal  ine 

qu'ils  ont  mis  tout  à  feu  et  à  sang.  L'amour  ne  prendra  pas  le  deuil  aux 
funérailles  de  ces  trois  tyrans,  que  je  vous  sacrifie  avec  une  joie  in- 
compatible. 

\it  i ■iii'mck.  d 

—  Le  père,  le  frère  et  le  mari  de  la  belle  Arthéni  al  dont 
revenir?  demanda  Babac,  qui  se  reraail  à  boire  pour  se  donner  du 
cœur. 

—  Pas  encore,  monseigneur,  à  moins  que  votre  château 
rendu  MUS  résistance ,  répondit  liaulru  ;  mais  la  place  est  forte  ,  il  y 

a  d<  -  fossés  profonds  et  de  bonnes  murailles  :  le  poot-levii  est  tou- 
joui  s  levé ,  et  la  garnison  se  tient  prête  à  courir  aux  arm  i. 

—  Hélas  1  monsieur,  ma  maison  n'a  pas  soutenu  de  siège  depuis 
plusieurs  siècles;  f  ai  changé  les  tours  an  colombier,  le  pont-l 

h ^  >t  qu'en  votre  imagination,  et  la  garnison  se  compose  «l'une  an 
tique  demoiselle,  de  mon  secrétaire,  d'un  valet  et  de  deux 

—  On  a  \u  ce  que  peut  la  résolution  d'une  femme  :  la  demoiselle 
dont   VOUS  parle/.  |   peut  être  quelque  <  host>  de  l'héroïque  Jeanne 

d  ta  I 

—  Bêlas  !  non  monsieur,  elle  ne  manie  pas  d'autre  Uum  e  que  la  hou- 
lette, ni  d'autre  épéc  que  la  plume  dont  elle  é»  i  it  les  [dus  belles  <  hose.s 

du  monde:  le  serais  désespère  qu'il  arrivât  malheur  i  ma  1 
Alcinadure. 

—  Il  arrive  de  ton  ibles  *  atastrophes  aux  dames  dans  le  sac  d'une 
ville  ou  d'un  château  '■  une  sainto  mémo  n'<  n  sei  ail  j  as  exemple. 

—  Ali  !  monsieur,  VOUS  BM  laites  ireinbler  !  je  ne  me  pardont) 
jamais  d'être  cause  de  ces  violences  soldatesques  l 


REVUE  DE   PARIS.  165 

—  Comptons  sur  un  miracle  pour  que  la  demoiselle  échappe  saine 
et  sauve  aux  assiégeans  ;  et  mangez  votre  œuf  en  toute  sûreté. 

—  Yuilà  donc  de  quoi  se  composera  mon  dîner  !  dit  Bal/ac  en  sou- 
pirant à  la  vue  de  l'œuf  qu'on  venait  de  lui  apporter  cérémoniale- 
ment,  un  œuf  à  la  coque  pour  un  homme  qui  n'a  rien  mangé  depuis 
vingt-quatre  heures  I  un  anachorète  ne  se  contenterait  pas  de  si 
maigre  chère  !  mais  du  moins  cet  œuf  ne  saurait  me  nuire ,  si  l'on  ne 
l'a  point  empoisonné  au  ventre  même  de  la  poule. 

—  Donnez-vous  patience ,  monseigneur,  et  ne  ménagez  pas  les  ra- 
sades en  attendant  l'heure  du  souper. 

—  Je  vous  avoue,  mon  ami,  dit  tristement  Balzac,  qui  proGtait  de 
l'exhortation  pour  faire  honneur  à  la  cave  du  cardinal,  que  je  ne 
souperai  pas  de  bon  cœur  avec  ces  craintes  d'empoisonnement  :  le 
cuisinier,  qu'on  pendra  ce  soir,  a  peut-être  des  complices,  et  je  me 
souviendrai  de  ce  dîner  en  soupant. 

—  Lu  effet,  on  distingue  le  poison  mêlé  à  toutes  les  sauces,  et  je 
suis  sûr  que  vous  tomberiez  mort  si  vous  y  goûtiez  seulement. 

—  Je  m'en  garderai  bien;  j'aimerais  mieux  mourir  de  faim!  Mais 
j'espère  ne  mourir  d'aucune  sorte,  avant  d'avoir  mis  la  dernière  main 
à  mes  ouvrages  commencés.  Je  bois  à  vous,  monsieur! 

—  Vous  me  faites  plus  glorieux  que  je  ne  saurais  dire,  monsei- 
gneur, car  l'histoire  enregistrera  cette  santé. 

—  Je  bois  aussi  à  la  b<  Ile  Arthénice,  afin  que  l'éclat  de  ses  yeux 
ne  f'effaee  pas  plut  que  celui  de  08  vin  pétillant. 

—  Bien,  monseigneur!  ne  vous  lassez  point  de  boire,  de  môme 
que  DOUA  ne  nous  lassons  point  de  lire  vos  écrits. 

—  le  bob  bsens,  s'il  roua  plaît,  s'écria  Balzac,  qui 

changeait  son  appétit  en  soif,  et  qui  se  vengeait  sur  les  bouteilles 

d'un  jeûne  rigouj  ;  faites  savoir  aux  personnes  présentes 

que  je  bois  i  el! 

— Mesdames,  dit  Bautru  en  élevant  la  voix ,  le  sire  de  bal/ac  vous 
porte  une  santé  a  pleine  coupe  ! 

A  i  es  mot*  ,  B  ilzai  .  moins  troublé  de  cette  allocution  laite  en  son 

■  que  par  le  \in  qu'il  avait  déjà  bu  a  en  diam  elaul ,  la  I 

rubiconde,  le->  reui  clignotant,  la  bouche  épanouie  et  le  \  la 

main.  Tout  les  assistans  s'étaient  levés  à  lai  >is,  et  avaient  salu 
de  profbfl  aonstrations  de  i  ironique.  En  même  temps, 

l'orchestre  joua  une  marche  triomphale  pour  accompagner  le  coo- 
v  h  lortie  de  table.  Balzac ,  jetant  un  coup  d'oeil  de  terreur  et 

deregret  lomptu  uin  encore  intact,  accepta  1  de 


iGG  REVUE   DE   PARI-. 

lîautru  comme  un  appui  nécessaire,  et  se  disposa  lentement  à  quitter 
la  salle,  sans  savoir  où  il  irait,  sans  s'informer  du  chemin  que  lui 
faisait  tenir  son  guide,  sans  voir  où  il  mettait  le  pied:  car  il  nr  l'était 
pas  préservé  de  l'influence  bachique  aussi  prudemment  que  des  at- 
teintes du  poison,  et  sa  léte  l'abandonnait  à  chaque  nuage  que  for- 
maient dans  son  cerveau  les  fumées  du  vin  et  de  l'orgueil. 

Tout  à  coup  il  se  sentit  arrêté  par  derrière,  comme  si  une  main  in- 
"\isible  le  saisissait  pour  le  terrasser.  Son  sang  se  figea  dans  ses 
veines,  et  un  frisson  glacial  pénétra  jusqu'à  la  moelle  de  ses  os  ; 
tous  ses  rêves  de  gloire  s'effacèrent  (forant  la  crainte  d'un  danger 
plus  immédiat  et  plus  inévitable  que  celui  auquel  il  venait  d'échapper, 
en  quittant  à  jeun  ce  repas  de  mort;  il  crut  que  ses  ennemis,  qui 
avaient  échoué  dans  leur  tentative  d'empoisonnement,  allaient  l'at- 
taquer à  force  ouverte ,  et  il  comprit  en  ce  moment  combien  toute  son 
éloquence  était  faible  vis-à-vis  d'un  poignard  :  mais,  en  retournant  la 

tête  arec  an  risage  effrayé  et  suppliant ,  il  ne  fut  pat  peu  surpris  de 

voir,  au  lieu  d'un  assa»-in  armé  jusqu'aux  dents ,  une  jeune  et  jolie 
fille,  à  la  physionomie  piquante  et  malice  nue,  fléchir  le  ;;enou  de- 
vant lui ,  et  attendre  qu'il  la  relevât  avec  un  certain  air  de  protection 
et  de  di;;nité  naïvement  comiques. 

—  Mademoiselle,  lui  dit-il  d'un  ton  galant  pour  dissimuler  la 
frayeur  qu'il  avait  eue,  ètes-\  pus  l'étoile  matinale  qui  précède  le  le- 
ver du  soleil?  Ne  venez-vous  pas  m'annoncer  (pie  la  di\ine  Arlhénice 
consent  à  m'éclairer  de  ses  rayonsl 

—  Monseigneur,  reprit  la  demoiselle  en  présentant  une  bague  à 

Balzac .  je  \  iens  de  la  part  de  ma  main  esse,  que  je  oe  vous  puis  nom- 
mer, \ous  offrir  cet  anneau  cl  vous  demander  le  don  d'une  boucle 
de  vos  cheveux. 

—  Mes  che\eu\,  comme  toute  ma  personne,  appartiennent  à  la 
princesse  Ai  ihénice,  repondit  humblement  BalsaC. 

—  Ma  maîtresse  n'est  point  celle  (pie  ■sous  pense/,  mais  elle 

VI  mourir,  de  l'ai  is  des  niedei  in-,  ■  TOttfl  M  lui  OCtrO]  'e  pré- 

cieuse boucle  ,  qui  a  det  \  ci  tus  pour  guél  ir  tous  les  mau\  ,  depuis  la 
pleurésie  jusqu'à... 

—  Jusqu'à  l'Académie,  plus  dangereuse  mille  loi-  que  la  gaie  et  le 
farcinl  interrompit  Hautru,  «pic  démangeait  l'envie  de  lancer  une 
épigramme,  connue  s  il  craignait  «l'en  perdre  l'habitude. 

—  Puis-je,  sans  offenser  l'adorable  \rthéniœ,  demanda  Balancé 
Bautru,  disposer  d'un  seul  de  mes  cheveux? 

—  Attendu  qu'elle  n'en  mh  pas  le  compte,  je  ne  TOÛ  pal  d'incon- 


REVUE  DE   PARIS.  167 

vénient  à  ce  que  vous  en  donniez  qui  seront  considérés  comme  re- 
liques. 

—  Voyez  donc,  mademoiselle,  à  couper  de  votre  main  quelques 
cheveux  seulement,  que  vous  porterez  de  ma  part  à  votre  maîtresse. 

Le  sieur  de  Balzac  s'assit  sur  un  tabouret  qu'on  lui  présenta,  et  la 
malicieuse  comédienne,  qui  n'était  autre  que  Marion  Delorme,  abat- 
tit d'un  seul  coup  de  ciseaux  une  épaisse  touffe  de  cheveux  tranchés 
jusqu'à  la  racine.  Quand  Balzac  se  retourna  pour  lui  adresser  des 
complimens  à  redire  à  la  dame  qui  l'envoyait,  il  ne  vit  plus  cette  mes- 
sagère d'amour,  que  venait  de  remplacer  un  nain  vêtu  de  la  livrée 
du  cardinal,  et  armé  d'une  paire  de  ciseaux  énormes,  qu'il  ouvrait 
comme  ceux  do  la  parque  Atropos  :  Balzac,  épouvanté  de  cette  appa- 
rition grotesque,  prit  pour  un  poignard  les  ciseaux  menaçans,  et  crut 
qu'on  en  voulait  à  sa  vie,  non  plus  à  sa  chevelure. 

—  lié!  qu'est-ce?  dit-il  en  essayant  de  se  lever  du  tabouret  où 
son  état  de  faiblesse  causée  par  un  long  jeûne  le  retenait  autant  que 
le  bras  vigoureux  do  J5autru.  Messieurs,  éloignez  ce  nain,  qui  n'est 
pas  en  son  bon  sens ,  ainsi  qu'il  semble  à  ses  yeux  égarés  et  à  ses 
gestes  furieux  ! 

—  Monseigneur,  dit  le  nain  enflant  sa  grosse  voix,  je  suis  à  la 
marquise  de  Fignac ,  qui  m'a  dépêché  vers  vous  pour  avoir  de  vos 
cheveux  et  vous  rendre  cet  anneau. 

—  I)o  m.  loxl  reprit  Balzac ,  qui  n'osa  refuser,  parce  que  le 
nain  paraissait  dil  i  se  servir  de  ses  ciseaux  bon  gré  mal  gré; 
mon  Dieu!  qu'eu  veut-elle  faire?  fa  la  remercie  de  son  anneau,  et  je 
vous  autor>.  |  i  mpm  -ur  ma  tête  avec  de  grandes  précautions  les 
cheveux  qu'il  faut. 

—  La  marquise  do  Fignac  en  voudrait  assez  pour  composer  un 
matelas,  répliqua  le  nain  en  faisant  tomber  sous  ses  ciseaux  tout  ce 
qu'il  put  atteindre. 

il  av. lit  >>i  largement  ouvert  ses  ciseaux,  qu'il  faillit,  en  I<  ^  refer- 
mant ,  enl<  iiDut  de  l'on-illr  do  Jean-I  nuis  Goez ,  qui  frémit  au 
COOtact  froid  de  l'ai  i.T,  tf  qui  M  piit  a  goui  mander  la  maladresse 
du  nain.  Mais  celui-»  i  avait  disparu  pour  faire  place  a  un  coureur  de 

iiamrn  ut  habillé  a  reepagaele,  <'t  MMthériaaf  di  [frelon 

qui  sonnaient  à  chacun  de  uvemens.  <  >  <  «air.  ur  -.  a  ;>  nouilla 

ffrit  un  anneau  a  Bakac,  qui  !  mine  les  pre.  édens,  on 

faisant  jouer  des  ciseaux  semblabli  -.  a  d<  u\  lames  de  d.i  ;u>  s  liai- 
chenieni  aiguisée- 

—  li>  MfeOM  dcTroufouillac,  apprenant  votre  passage  au]  I  n- 


1G8  KEVUE   DE   PARIS. 

■virons  de  son  château ,  dit  le  coureur,  se  meurt  du  désir  de  posséder 
de  vos  cheveux  :  elle  se  propose  d'en  faire  fabriquer  une  brosse 
molle  qui  soit  digne  de  toucher  vos  beaux  livres  et  d'en  ôler  la  pous- 
sière. 

—  Cette  invention  me  plaît  pour  sa  délicatesse ,  reprit  Balzac  en 
abandonnant  sa  tête  à  la  discrétion  du  coureur.  Homère,  Déni 
tliènes  et  d'autres  illustres  orateur»  de  L'antiquité,  ne  furent  pas  ho- 
norée de  la  sorte  par  cette  raison  qu'ils  étaient  chau\ 

Le  coureur  ne  se  fit  pas  répéter  la  pei  mission  qu'on  lui  accordait, 
et  il  emporta  de  quoi  garnir  trois  brosses,  sans  que  Bal  ùt 

qu'on  le  tondait  entièrement.  Un  quatrième  acteur,  déguisé  en  musi- 
cien, la  guitare  en  sautoir  sur  le  dos,  avait  Mm  èdé  au  coureur,  i 
l'anneau  et  les  ciseaux,  qui  étaient  des  armes  parlantes  que  Balzac 
comprenait  du  premier  coup  d'œil. 

—  Encore!  s'écria-t-il  tout  consterné  :  pense-t-on  que  mes  che- 
veux repoussent  à  mesure  qu'on  lefl  taille? 

—  Ilonaeigneur,  je  riens  an  nom  de  la  dnchesae  de  Ifarognac,  la 
plus  habile  joueuse  de  guitare  qui  soit  en  France,  dit  le  musicien  : 
clic  serait  bien  aise  de  Bler  une  corde  harmonieuse  <  heveu 
pour  jouer  en  présence  dn  roi  et  (le  la  reine. 

—  Je  ne  saurais  faire  autrement  que  de  me  rendre  à  cette  requête, 
répliqua  Balzac,  ■imaginant  se  conformer  aux  volontés  de  la  reine 
et  d'Arthénice  qu'il  identifiait  de  plus  en  plus  :  1  ni  qu'on 
m'a  déjà  coupés  gâtent-Os  ma  coiffurt 

—  \  raiment,  on  vous  en  I  COnpé  sans  qu'il  y  pai  le  moins  du 

monde;  et  d'ailleurs  tous  les  ares  si  touffus,  que  \<>us  pourries  oon« 

tenter  à  la  injs  les  \teu\  de  cinquante  belles  damée,  qui  les 
raient  comme  retiqui  ». 

—  le  ne  \eu\  plaire  qu'à  la  divine  Aitliénice,  repartit  l!al/;u   ci; 

l'accompagnant  d'un  involontaire  bàillemem  d'inanition. 

l.e  musicien  ne  .se  borna  pas  à  un  seul  coup  de  ciseaux,  m 
promena  lefl  siens  avec   tant  de   rapidité  sur  I  I  dépouillé  de 

Balsac,  que  le  peu  de  cheveu  qui  y  rostaient  dans  toute  leur  lon- 
gueur furent  fatt<  lies  en  un  moment.  BahUM  n'axait  pas  en  up- 

conné  ce  complot  contre  s.i  chevelure  d'Apollon,  et  le  bruit  d 

eaui  «  ouranl  autour  de  ses  tempes  mises  à  découvert  1  •  tira  subi- 
tement de  ses  orgui  illeu»  »  préoccupatioas.  Il  porta  la  main  à  eon 
occiput  et  jeta  un  cri  de  surprise  en  n'y  trouvant  plus  Pornement 
naturel  qu'il  avait  entouré  d'une  .  de  culte,  comme  si  la  foi 

<le  son  génk  tenait  a  la  ia<iue  de  BCfl  ch<  reux.  Il  maudit  les  dames 


REVUE  DE  PARIS.  169 

qui  le  privaient  de  sa  plus  chère  parure;  il  maudit  leurs  envoyés,  qui 
avaient  sans  doute  dépassé  les  instructions  en  vertu  desquelles  ils 
agissaient.  Il  fut  tenté  de  fouler  aux  pieds  les  anneaux  dont  on  avait 
chargé  ses  doigts.  Il  s'élança  hors  de  la  salle  où  les  odeurs  culi- 
naires insultaient  à  sa  faim,  et  couvrant  de  ses  deux  mains  le  dessus 
de  sa  tétc  demi-rasée,  il  courut  au  hasard  pour  échapper  à  la  pour- 
suite de  ciseaux  qui  n'étaient  plus  que  dans  son  imagination.  Tous  les 
spectateurs  se  précipitèrent  sur  ses  pas,  et  Boisrobert  eut  beaucoup 
de  peine  à  les  empêcher  de  s'attacher  impitoyablement  à  sa  victime, 
qui  retombait  entre  les  mains  de  Bautru,  placé  auprès  d'elle  à  l'in- 
star du  vautour  rongeant  le  foie  de  Prométhée. 

—  Ah!  monsieur,  dit  Balzac  en  lui  montrant  son  chef  dégarni, 
comment  se  montrer  en  cet  équipage  à  une  dame  qu'on  aime  et  qu'on 
admire! 

—  Kn  effet,  vous  n'auriez  pas  une  mèche  de  cheveux  à  bailler  en 
hommage  à  M"*  Arthénice,  répondit  Bautru,  feignant  de  se  mépren- 
dre sur  la  nature  de  l'embarras  où  était  Balzac;  mais  laissez-moi  user 
d'un  plaisant  expédient  :  nous  choisirons  quelques  jeunes  pages  qui 
aient  le  poil  de  même  couleur  que  le  vôtre,  et  nous  leur  emprunte- 
rons tous  les  cheveux  dont  vous  aurez  besoin  pour  les  dames. 

—  Ah!  monsieur, quel  supplice  que  la  faim!  s'écria  Balzac  avec 
une  touchante  grimace,  qui  eût  ému  un  cour  moins  inflexible  que 
celui  de  Bautro  :  je  donnerais  une  de  mes  plus  éloquentes  lettres 
pour  un  morceau  de  pain!  Ne  soupera-t-on  pas  aujourd'hui? 

—  Boni  roua  sortez  à  peine  de  dîner,  dit  le  cruel  Bautru  :  atten- 
que  la  digestion  se  fesse ,  s'il  vous  plaît.  Mais  la  dame,  que  rous 

dei  ntôt,  ne  \eut  pas  (pie  v  j  ez  exposé  <lans  son  pa- 

I  à  de  mair  :  ennui:  :    i;  i  ir  les  ennemis  qui  rous  ont  tendu 

m-  vous  pardonnent  pas  d'avoir  goûté  de  leurs  sauces  sans 

mode.  J'ai  dune  ordre  de  roua  mettre  en  un  lien  ou  roua 

\ ri  i  et  tout  et  ne  i  rez  vn  de  personne  :  je  ne  tarderai  guère  à  roua 

délivrer  pour  roua  mener  dana  la  chambre  de  ma  trèa  excellente 

dame  1 1  malti 

—  Hélas  1  monsieur,  j'1  roua  supplie  de  ne  point  nu-  laisser  long- 
temps en  captirité,  reprit  Balzac  arec  un  ton  et  on  air  homblea  qui 
ne  lui  étaient  pas  habituels;  i  I  acte  de  piété  chrétienne  que 
de  n'apporter  le  pain  qu'on  distribue  aux  paurri 

ma  lui  répondit-,  araii  ourert  une  porte  et  introduit  Bal- 
an  milieu  d'une  grande  rolière  vitrée .  n  rètue  de  SI  d'an  hal  et 
enrironnée  de  pUn(  i  dans  dea  rasea  de  I  nie.  Deux 

roui  lui  .    *     .  i ; 


170  REVUE    DE    PARIS. 

ou  trois  cents  oiseaux  de  différentes  espèces,  indigènes  et  étran- 
gères, volaient,  (hantaient,  gazouillaient,  criaient,  s'ébattaient  le 
long  de  cette  cage,  où  des  arbres  étaient  plantés  pour  leur  servir  de 
perchoir;  des  auges  de  terre  cuite  contenaient  l'eau  et  Im  graines 
nécessaires  à  la  nourriture  de  ces  oiseaux;  des  nids  de  mousse  et 
d'ouate  abritaient  les  œufs  el  let  couveuses.  Cette  volière,  destinée 
à  égayer  la  principale  galerie,  dont  elle  occupait  une  extrémité,  était 
couverte  par  une  toile  tendue,  sur  laquelle  les  rayons  du  soleil  arri- 
vaient à  travers  une  coupole  en  verres  de  couleurs. 

Balzac  ne  fut  pas  médiocrement  étonné  de  la  compagnie  ailée  qu'on 
lui  donnait,  et,  lorsqu'il  allait  s'en  plaindre  à  Uautru ,  il  ne  troma 
plus  ce  dernier,  qui  s'était  retiré  en  fermant  la  volière,  où  il  laissait 
un  nouvel  habitant  peu  satisfait  de  sa  prison.  Balzac  entra  d'abord 
dans  une  terrible  colère,  et  menaça  de  briser  les  ritres  ri  l'on  m  lui 
rendait  la  liberté;  mais  il  se  calma  presque  aussitôt  en  se  rappelant 
que  son  guide  n'avait  obéi  qu'au  intentions  d'Àrtbéaice,  et  que 

l'endroit  où  il  était  alors  devait  le  soustraire  à  lOUS  les  regards,  mal- 
gré la  transparence  de  la  clôture  de  verre  qui  lui  permettait  de  tssi 
les  dames  et  les  seigneurs  réunis  dans  la  galei  ie.  11  fut  confirmé  dans 
l'opinion  que  ce  verre  avait  la  propriété  de  le  rendre  invisible,  en 
remarquant  que  les  personnes  qui  s'approchaient  de  la  volière,  et  qui 

passaient  en  revue  les  oiseaux  ,  OC  paraissaient  |'as  le  distinguer 
debout  à  OOté  de  la  poi  le  contre  laquelle  il  frappait  en  vain  sans  que 
Bautru   vint  à   ce   bruit.   Boisrobert  avsil  averti    tonte  l'assemblée, 

afin  qu'on  n'eut  pas  l'air  de  prendre  garde  à  l'étrange  oiseau  qui 
effarouchait  tous  ceux  qu'en  lui  avait  donnés  pour  compagnons;  et . 
quoique  chacun  i  istans  se  sentit  saisi  d'un  foi  rire  à  I 

de  »  G  pain  i  e  bipède  honteux  et  indéeis  eomme  un  hibou  assailli  par 
les  oiseaux  de  jour,  on  évitait  de  le  regarder  en  face,  ou  bien  on  af- 
fectait d    regarder  la  place  qu'il  occupait  et  de  n'j  rien  voir.  Bal 
demeura  tellement  convaincu ,  enpeud'instans,  de  son  invisibilité 

Complète,  qu'il  ne  se  lût  pas  montré  plus  réservé  que  leavolltilai 

enfermes    a\ee  lui,   s'il   eût  été    moins   serupuleux  gardien   du   x  in 

qu'il  avaii  bu  pour  se  dédommager  de  ne  dîner  que  i  m.] 

cardinal  de  Richelieu,  qui  oe  perdait  pas  le  moindre  détail  de  la  i 

méilie  .  i  iail  plus  haut  que  ne  eriaient  ses  pei  nu  h< 

Cependant  Balzac,    pei  siiadé    de    I.  \aula;;e  qu'il   axait   sur  celte 

foule  qui  ne  le  \ u\aù  pas,  chercha  un  i  s'en  hi  un  avec  de 

la  mOUSSe |  sous  laquelle  il  écrasa  plus  d'un  suf  prêté  él  lore  :  puis 
il  se  mil  a  ramas,   i  dans  les  auges  quelque.  CTOÙtl  I  de  pam  .  quel- 


REVUE  DE   PARIS.  171 

qnes  biscuits  tout  becquetés,  quelques  fruits  déchiquetés,  qu'il  man- 
gea lentement,  comme  s'il  savourait  ces  restes  du  repas  des  oiseaux  ; 
il  recueillit  jusqu'aux  miettes,  qu'il  avala  une  à  une  en  soupirant  par 
intervalles.  Ensuite  il  se  coucha  sous  le  juchoir,  et  s'endormit  de  las- 
situde. Les  oiseaux,  certains  des  dispositions  paciOques  de  l'envahis- 
seur de  leur  volière  ,  recommencèrent  leurs  jeux ,  leurs  sauts  et  leurs 
chants,  en  venant,  par  degrés,  se  poser  jusque  sur  son  épaule,  et 
lui  picoter  les  oreilles;  ce  qui  ne  réveillait  pas  le  sieur  de  Balzac,  mais 
lui  inspirait  des  songes  dignes  de  l'enfer  de  Callot.  Ces  audacieux 
oiseaux  poussèrent  l'irrévérence  au  point  de  traiter  le  fameux  auteur 
du  Prince  de  même  que  Tobie  fut  traité  autrefois  par  une  hirondelle, 
avec  cette  différence  pourtant  que  Balzac  n'en  perdit  pas  la  vue.  Cet 
intermède  bouffon  divertit  le  cardinal  plus  que  les  scènes  exécutées 
par  Boisrobert ,  et  il  en  Gt  compliment  à  Bautru ,  qui  avait  mis  Balzac 
en  ca;; 

Vers  le  soir,  le  cardinal ,  à  qui  le  sommeil  du  héros  de  la  pièce 
avait  permis  de  prendre  plusieurs  heures  de  repos  en  vaquant  à  des 
affaires  du  gouvernement,  fut  prié  par  Boisrobert  d'assister  à  la  re- 
prise de  cette  comédie.  La  galerie  de  la  volière  avait  été  évacuée ,  et 
la  compagnie  s'était  transportée  dans  les  jardins  où  devait  avoir  lieu 
l.i  suite  d  1  aventures  de  Balzac;  les  oiseaux  Vêtaient  perchés  pour 
mir  à  l'imitation  île  ce  malheureux  grand  homme,  qui  ronflait  de 
tout  son  cœur  en  rêvant  à  des  galas  capables  d'apaiser  sa  faim,  irritée 
par  le  tableau  de  la  bonne  chè  i  tains  chardonnerets,  plus  fa- 

miliers que  les  autres  ,  n'avaient  pas  quitté  le  dormeur,  et  Semblaient 
guetter  SOU  réveil  pour  lui  faire  rendre  gorg  .àteaux  et  des  ce- 

rises qu'il  leur  avait  volés,  Bautru  arriva  doucement  à  la  porte  de  la 
volière  avec  une  chaise  fermée  et  quatre  porteu 

—  Ah!  Seigneur  mon  Dieu ,  chai  d  pains  !  murmura 
Balzac,  quand  bautru  le           lit  par  le  bras.  Donoez-moi  à  man 

—  Monseigneur,  il  e>t  temps,  lui  dit  lîautru  en  se  penchant  vers 
lui ,  \o:<  i  que  j--  rais  rous  conduire  vers  M"'  Arthénû 

—  Il  <[  soit  I  i  Balzac,  qui  i  i  en  ore  tonf 
soupi ,  et  qui  trébucha  en  pan  onrant  la  i  leatu  «  iTr 

voletaient  et  criai' ut  à  la  foi-,  :  vrimib  Mir-le-(  hamp  ,  pourvu  que  le 

■par  soit  prêt  !  9  lare  davantage ,  je  me  dévorerai 

bras  et  lei  mains. 

—  Vc,  Insatiable,  monseigneur!  reprit  bautru  avec  i 
rasée;  roc        teza  peine  de  souper,  et  rovi  roolei  souper  dê- 

1  :. 


J72  REVUE   DE   PARIS. 

—  Je  sors  de  souper,  bourreau!  moi,  j'ai  soupe,  dis-tu?  moi, 
qui  me  sens  défaillir,  faute  d'avoir  rien  mangé  depuis  deux  jours! 

—  Vous  avez,  ce  me  semble,  mangé  fort  copieusement  à  souper, 
et  vous  seriez  incommodé  en  ayant  égard  à  une  fausse  faim  qui  vous 
trompe... 

—  lue  fausse  faim!  reparti!  Balzac,  qui  commençait  à  douter  de 
ses  propres  souvenirs,  confondu  avec  ses  derniers  réves. 

—  Dépéchons!  dit  Bantrnen  l'entraînant  pour  troubler  sa  mé- 
moire et  y  faire  entrer  des  faits  qui  n'avaient  pas  existé.  <  m  vous 
attend ,  et  une  puissante  dame,  telle  que  votre  Aithénice,  serait 
grièvement  blessée  d'un  seul  retard. 

—  Êtes-vous  bien  sûr  que  j'ai  soupe?  interrompit  avec  dés  isj  oii 
Jean-Louis  G  nez,  interrogeant  son  estomac,  qui  était  plus  creux  que 
jamais,  et  son  cerveau  encore  rempli  des  plus  agréables  rémii 
cences  de  ses  son;, 

—  Si  j'en  suis  sûr,  monseigneur!  s'écria  Bautrn  en  le  poussant 
dans  la  chaise,  qu'il  referma  aux  verrous;  faut-il  vous  énumén  i 
qui  est  passé  de  votre  assiette  dans  voire  bouche?  une  caille  cuite 
dans  des  feuilles  de  vigne»  une  cuisse  d'oie  grasse  aux  Bgues  <!«•  Pro- 
vence, trois  pieds  de  porc  salé,  six  merlans  rôtis,   deux  pans 
demi  de  boudin... 

—  Puissiez-VOUS  l'avoir  au  bout  du  ne/,  comme  disait  ma  nourrice  ! 

s'écria  Balzac  B'agitant dans  la  chaise,  heurtant  aux  parois,  lançant 
des  <  oups  de  pieds  dans  la  portière,  b'<  lion  ,mt  de  rompre  cette  nou- 
velle prison  :  je  Veux  être  damné  et  ne  point  aller  à  l'immortalité  plus 
(pie  M.  Voiture,  si  l'on  me  prouve  que  j'ai  soupe  aujourd'l 

Mais  Bautrn  ne  répondait  pas,  1 1  les  porteurs  qui  avaient  enlevé 
la  chaise,  balancée  sur  ses  deux  brancards  par  les  secou 

de   Balzac,  marchaient   à   pas  Comptés,   entre  des   \alels   munis   de 

flambeaux:  le  cardinal  se  mit  derrière  la  chaise,  pour  ecouti  i  i  i 
monologues  tour  à  tour  furibonds  et  supplians  du  prisonnier,  qui 
fut  conduit  ainsi  dans  une  basse-cour  jonchée  de  fumier,  <  boisie  pour 
former  l'arène  d'un  exercice  inconnu  aux  Grecs  >t  aux  Romains. 

reniant  (pie  Richelieu  écoulait  a\  ec  un  malin  plaisir  les  lamentations 

et  les  Fanfaronnades  de  Balzac,  bautrn  ôta  un  ècrou  soutenant  le 
fond  de  la  chaise  :  le  plancher  se  déroba  aussitôt  sous  le  poids  de 
Balzac .  qui  se  troui  a  debout  à  tei  i  e,  et  toujoui  s  «  mpi  isonné  dans  la 
(liai  se ,  que  les  porteui  i  se  ;,  trdèrenl  bien  d'arrêter;  au  contraire, 
malgré  les  <  i  is  de  Bal  •"  .  d^  continuèrent  a  promener  cette  (  baise . 
que  celui-ci  (tait  force  de  inivre  eu  dedans,  tel  qu'un  colim  >ui 


REVUE   DE   PARIS.  173 

sa  coquille;  et  plus  il  enjoignait  aux  porteurs  de  poser  leurs  bran- 
cards, plus  ils  hâtaient  le  pas,  sans  sortir  de  la  basse-cour,  où  le 
terrain  mouvant  et  couvert  d'eaux  croupies  présentait  à  la  marche 
des  difficultés  qui  augmentaient  à  mesure  que  le  fumier  se  trouait 
sous  les  pieds.  Balzac  se  cramponnait  inutilement  à  la  boite  pour 
l'empêcher  d'aller  en  avant,  il  ne  pouvait  rien  contre  la  force  de 
quatre  hommes  robustes,  qui  lui  donnaient  à  chaque  instant  une 
rude  impulsion  et  le  jetaient  d'un  bout  de  la  chaise  à  l'autre,  en  sorte 
que  celui-ci,  las,  essoufflé  et  meurtri,  était  obligé  de  régler  sa  course 
sur  celle  de  ces  bourreaux  allant  et  venant  dans  la  basse-cour,  aussi 
vite  que  Bautru  le  leur  commandait.  Le  cardinal  riait  si  fort  que  ses 
courtisans,  qui  ne  voyaient  rien,  riaient  de  l'entendre  rire. 

—  Insolens!  criait  Balzac  d'une  voix  entrecoupée  et  haletante,  in- 
fâmes !  n'ètes-vous  point  aussi  des  assassins?  Je  serai  ven;;é  de  votre 
insolence,  canaille-)!  la  belle  Arthénice  vniis  fera  battre  de  verges  et 
I  ndre  ,  avec  le  poing  coupé!  ()  mon  petit  prieur  Ogier,  que  n'es-tu 
l,i  pour  défendre  ton  maître?  Akinadure,  si  je  fusse  resté  entre  tes 
brebis,  je  ne  serais  pas  réduit  à  subir  cet  affront?...  Arrêtez,  bri- 
gands! ou  sinon  je  vous  tue!  Je  viens  d'allumer  la  mèche  de  ce  pis- 
tolet; voi;  morts,  vilains ,  si  vous  ne  cessez. 

—  L'aventure  se  complique  1  dit  Boisrobert  qui  accourut  armé  de 
1  en  cap,  avec  le  casque,  la  cuirasse  ,  les  brassards,  1rs  crissai 

et  toutes  les  piècei  d'unv  vieille  armure  qu'il  avait  tirée  d  nal 

du  château  :  voilà  deux  spectateurs  que  je  n'avais  point  invités  à  la 
.  le  prk  ur  <  tgier  et  demoiselle  Alcinadure  de  Chenfllac. 

—  Ne  son:  -  les  amis  du  sieur  de  Bal/.u  .'  reprit  le  cardinal, 

ne  diminuaient  pas,  quoique  la  chaise  eût  fait  quatre 
le  tour  de  la  basse-cour.  /.    B     ,  que  t'1  semble  de  cette  1 
qui  marche  a\  U  d'homme? 

—  I  r  aller  une  tortue,  dit  Boisrobert,  jaloux  <\u  suc- 
■  de  «  eue  m]  itification;  je  préfère  le  bernemeot  de  San  ho  Pinça* 

—  Monseigneur,  reprit  Bautru,  souffres  q  honte  à  l'ima- 
gination d<  /     /<       en  obligeant  le  prieur  Ogier  et  la  demoiselle  de 
Chenfllac  à  prendre  chacun  leur  rôle  dans  notre  joyeuse  com< 
balza<  hique. 

i\  i.  L.  Jacob,  bibliophile. 

I.i  jm  a  un  prochain  numi.ro.) 


O'COXN'ELL 


Aux    Elections  de  Dulili 


11. 


Dublin  envoie  quatre  députes  au  parlement;  deux  sont  nommés  parl'uni- 
■  Été  et  deux  par  la  cité.  Les  élections  «le  l'univt  i  lité  m'ont  peu  in' 
Mire  qu'elles  m  présentaient  aucune  physionomie  pai  ticnlière ,  le  torisnsa 
y  régnait  eu  naîtra;  on  le  \o\ait  de  i<>:  a  qu'on  avait  pris  «le  leur 

affecter  le  beau  OOHégC  de  la  Trinité,  monument  à  colonn  I,  el 

surtout  aux  lires  et  aux  quolibets  a-  S  étaient  accueillis  !• 

des  rarei  partisans  de  la  réforma.  Là,  la  partie  n'était  point  sérieusement 
;  les  huit  on  neuf  cents  joneni  •  leurs  politiques  jooaiaal  à  coup 

S'ir  :  I.  -  lient  pipés.  Aii-si  deux  jours  de  poU  ouvert  ont-ils  sulli  pour 

faire  élire  les  deux  candidats  luii.-,  MM.  >li.i\\  et  I  le  premier  par 

I,  et  le  second  par  MfTotaas   Ledoci  et ,  qni  s'était  préseté  par 

pure  forme  de  protl  Station,  s.ms  doute,  a'  I  lecncilli  «pie  I  m.  -     n 

Tonte  ma  curiosité,  et  franchement  ;mssi  toutes  mes  sympathie"*,  se  - 
donc  p  ,-s  ,  h-ctions  de  la  cité.  A  lui  seul ,  l'endroit  où  siégeait  le 

.  lais. nt  pressentir  qu'il  allait  être  question  de  la  vieille  Irlande,  dans  la 
vieille  ville,  non  encore  alignée  par  l<"  cordon  stratégique  pour  le  • 
ment  facile  de  la  i  contre  la  rébellion,  non  encore  grattée,  lavée 

el  ;  .'U  badigeon  par  la  minutieuse  recherche  de  propreté  du  vain- 

queur pour  lui  donner  un  air  de  nationalité  nouvelle.  I  < 

Sfretf ,  où  l'on  n'arrive  qu'après  avoii  serpenté  d  ns  quelques  rues  étroites 
<  t  BOtnbfl  -    la  s'(  appuyant  l'un  sur  l'autre,  deux  SJjOm 

Jiumen.s,  première  fondation  tic  toute  ville  du  moyen-ége  :  la  prison  et  l'hô- 


REVUE   DE  PARIS.  175 

tel-de-ville,  la  maison  qui  protège  et  la  maison  qui  punit.  Le  shériff  pré- 
sidait le  poil  à  l'hôtel-de-ville,  et  en  face,  dans  l'angle  formé  par  deux 
maisons,  dont  l'une  avançait  dans  la  rue  plus  que  l'autre,  un  réformiste  avait 
prêté  toute  la  façade  de  son  logis ,  deux  fenêtres  par  lesquelles  on  arrivait 
de  plein  pied  sur  le  balcon  improvisé  avec  quelques  soliveaux,  et  qui  devait 
servir  de  tribune  aux  orateurs  des  hustiugs. 

De  plus,  le  nombre  des  électeurs,  pour  la  cité,  est  de  sept  ou  huit  mille. 
Les  intérêts  de  patrie  et  de  fortune  y  peuvent  donc  plus  facilement  être 
faussés,  car  la  corruption  et  l'or  y  ont  la  partie  belle;  mais  aussi  les  raisons 
de  résistance  y  sont  plus  puissantes.  C'est  là  que  s'étaient  portés,  avec  toutes 
leurs  forces  de  conviction  ardente  et  de  vénalité  facile,  la  réforme  et  le 
torisme,  pour  savoir  si  enfin  l'or  de  celui-ci  cesserait  d'entraver  la  marche 
de  celle-là  dans  le  foyer  même  où,  dit  l'Angleterre,  bouillonnent  le  plus  la 
misère,  l'ivrognerie  et  la  démoralisation  irlandaises.  Là,  pour  la  première 
fois,  O'Conncll  venait  demander  la  sanction  de  ses  patriotiques  efforts,  et 
posait  face  à  face ,  pour  une  lutte ,  la  puissance  de  son  nom  et  de  sa  parole 
avec  la  puissance  de  l'or  et  des  pamphlets  du  torisme.  L'Angleterre  enfin 
allait  savoir  quel  compte  elle  aurait  à  faire  désormais  des  menaçantes  pro- 
phéties du  grand  agitateur,  et  si  la  voix  qui  l'épouvante  depuis  tant  d'années 
i  en  réalité  que  la  voix  perdue  d'un  misérable  coin  de  terre,  qui  a  nom 
Kiikenny,  ou  si  elle  est  l'écho  avoué  de  toute  la  vieille  et  trop  long-temps 
malheureuse  Irlande. 

La  lutte  a  duré  cinq  jours  pleins.  Je  n'en  ai  perdu  ni  un  épisode  ni  un  dis- 
Omra,  <  t  a  chaque  heure,  a  chaque  minute,  je  m'attendais  à  voir  se  dérou- 
ler quelqu'une  de  ces  scènes  extraordinaires  dont  ,  en  l'ranee,  00  nous  parle 
tant ,  et  dont,  sur  la  foi  des  broderies  de  certains  journaux,  j'espérais  être 
enfin  le  témoin.  Pendant  ces  cinq  jouis,  je  me  suis  convaincu  que  nos  politi- 
QUOI  ne  se  doutent  p«>  le  moins  du  monde  de  ce  qu'e<t  l'Irlande,  de  ce  qu'est 
le  peuple  en  Irlande.  Ce  que  j'ai  vu  ici  m'a  tout-a-lait  désappointé,  non  que 
ce  que  j'ai  vu  M  fan  niurem* ut  réfléchir  et  ne  -  .il  empreint  d'un  certain 

caractère  le  beauté  calme  et  légère;  Je  veux  dire  •eeJeeuent  que  m  que  j'ai 

vu  n'est   nullement  M   que  j'avais  n'\      M     |,  .1  tout  prendre,  il  vaut  mieux 
qu'il  en  soit  ainsi  ;  la  réalité  r>t  lu-n  au-  NI  letiOB. 

Les  élections  d'Irlande  m'ont  offert  un  contraste  frappant  avec  les  élec- 
tions auxquelles  l'avais  n>-.Me  en  \n_'h  '      ■       I      ditfn  1  -no  qui  l  :itre 

allai  montre  quelle  cenadeai  i        -  ""t  de  l'inégalité  de  leur  con- 

dition. I.a  lurhulenre  lievreu-e  de  celui-là,  la   ténacité  froide  de  celui-ci , 

indiquent  aates  qu'Us  ant  l'un  al  l'autre  la  mena  mrtsi  peuvent  im- 

msenent  omra 

I       I  .  à  Dublin  du  moins    je  ne  veux  parler  que  de  ce  que  j'ai  vu  ), 

point,  comme  a  Londi  processleni  Ignobles  nés  mettras 

dans  l'art  de  la  mieuserie  dandinant  fier  •  «eleSCOOt 

soyeuses  et  fcea  que  leur  ont  jetées  les  parti-.,  au  milieu  de  la  bona 


1TC  BEVUE  DE   PARIS. 

des  rues,  pèle-nicle  avec  les  chiens,  les  chevaux  et  les  voitures;  ce  ne  sont 
point ,  comme  à  Wolwich ,  les  dames  de  la  ville  ou  des  châteaux  voisins  qui, 
la  tôle  chargée  de  rubans  politiques  noués  dans  leurs  cheveux,  agitent  du 
haut  de  leurs  baleoDS,  sur  la  foule,  des  handerolles  et  des  mouchoirs  bro. 
ou  s'en  vont  de  porte  en  porte,  dans  les  tavernes,  achever,  par  un  sourire, 
de  faire  perdre  au  pauvre  électeur  un  reste  de  raison  déjà  fort  compromis 
par  les  libations  d'ale  et  de  porter  faites  en  compagnie  du  noble  épooi  de  la 
noble  dame. 

Durant  les  assauts  oratoires  des  hustings  ou  les  proclamations  des  chai 
di\  erses  du  poil ,  ce  n'est  point,  comme  à  Birmingham,  tout  un  peuple  d'ou- 
vriers, qui,  le  visage  enfumé,  lis  bras  nus,  désertent  leurs  bruyans  ateliers 
et  les  fournaises  de  leurs  forges  pour  camper,  des  journées  entières,  en  face 
de  brillans  équipages  et  de  richei  maisons,  et,  pour  se  mer  contre  loyal 
Inilrl,  faisant  passer  meubles,  draperies  et  cristaux  par  les  :  .  mon- 

trant ainsi  tout  ce  dont  le  peuple  serait  capable  s'il  n'obtenait  point  ses  can- 
didats. Ce  ne  sont  point,  comme  à  Manchester,  les  cent  cinquante  mille 
machines  vivantes  auxquelles,  dans  les  rues  sombres,  on  lit  à  la  lueur  i 
torches  d'atroces  pamphlets  contre  l'aristocratie  et  les  bano'  I    - 

payeurs  de  taxe  n'osent  pas  ici ,  comme  là, en  face  des  landaui  arum: 
des   lords,  conduire  le  tOmbereaO  pavoisé  SUT  lequel  ils  bêchent  la  terre  ou 
pétrissent  l'argile,  et,  par  cette  allégorie  du  travail,  taire  ri""ttir  l'odieux 
de  la  vie  inactive  et  pourtant  honorée. 

Ce  n'est  point,  comme  à  Liverpool,  nu  tory  traîné  dons  les  rues  api 

avoir  été  nus  à  mort  pour  avoir  crie  $temal  si, mue  sur  le  peuple,  et  a\ 
refusé  de  se  racheter  par  un  kotmrak  pour  le  candidat  de  la  réforme. 
A  Dublin,   tories  el  réformistes  évitent   tout  ce  qui,  en  dehors  du  poil, 

pourrait  amener  le  choc  des  opinions  :  les  tories ,  par  prudence,  pour  m 

point  faire  jaillir,  par  la  vue  de  couleurs  détestées,  une  étincelle  d'OU  sor- 
tirait  peut-être  UD  incendie;   que  leur  importe  le  symbole   fan!  la 

puissance ,  quand  il  en  ont  la  réalité  '  l«s  réformistes,  par  habileté ,  poui 
point  éveiller  des  craintes  par  le  dénombrement  et  l'étalage  de  l  inrs  fon 
Que  leur  importe  d'ailleurs  le  signe  extérieur  d'une  opinion  qu'ils  oui  dans  le 

COSUr,  dont  tout  ce  qui  \  il  ,  tout  ce  qui  soiilïr  -à-dire  tout  ce  qui 

irlandais,  leur  rappelle  la  sainteté  et  le  bon  droit]  —  Les  drapeaux  ^~>  par- 

i   il  mon  Dieu]  levés  la  tète,  regardez,  non  dans  des  carrefos 
obscurs,  non  dans  des  impasw  -  inf<  1 1-,  ms  -  dans  d<  s  rues  pins  ; 
notre  rue  de  i.i  Paix .  dans  des  rues  où  notre  place  Vendôme  i  - 

les  voilà,  ds  pendent  à  CCS  Scelles  que  des  p.-irln  s  en  .-aillic  portent  loin  d 
lr<  i  pour  chercher  le  soleil;  regardes,  vous  dis-je  .  t  des  t-| 

qui  refusent  la  solidité  du  tissu  primitif  à  l'aiguille  réparatrice  qui  an  vou- 
drait rapprocher  les  morceaux;  ce  sont  des  robes  et  des  mouchoirs  dont  : 
longu  i  déchirures  flottent  en  bander  deui  -  : 

i  ns  d'été  dont  les  jambes  semblent  étn  ttn  a  I 


REVUE   DE   PARIS.  177 

"tant  le  frottement  entre  le  talon  et  les  pavés  les  a  rongées;  ce  sont  enfin  des 
lambeaux  de  toute  sorte,  qui  ont  perdu  leur  forme  première.  Des  haillons  r 
des  haillons!  voilà  le  drapeau  du  peuple  irlandais,  celui  au  nom  duquel  et 
sous  lequel  marche  la  réforme. 

Maintenant  portez  vos  regards  sur  la  maison  voisine  :  d'étage  en  étage, 
derrière  les  vitres,  voyez  des  tentures  de  moire  et  de  mousseline  entrelacées; 
sur  le  péristyle  ,  derrière  les  grilles  de  fer  en  saillie  aussi  sur  la  rue  et  à  tra- 
vers lesquelles  le  pauvre ,  qui  n'a  point  de  pain  ,  jette  tristement  ses  regards, 
se  montrent  des  valets  de  pied  en  bas  de  soie ,  en  riche  livrée  ,  l'œil  insolent , 
le  teint  fleuri.  Voici  l'étendard  du  torisme,  celui  sous  lequel  marchent  hum- 
blement et  chapeau  bas  les  professeurs  de  l'Université,  les  gens  de  justice 
et  de  police,  les  tenanciers,  les  fermiers,  et  quelques  banquiers  ou  mar- 
chands qui  n'obtiennent  qu'à  ce  prix  l'honneur  d'avoir  pour  chaland  l  or  des 
hautes  seigneuries.  Vous  voyez  que  l'Irlande  n'a  pas  besoin  de  se  ruiner  en 
rubans  de  couleur,  pour  trancher  ses  opiuions  politiques.  Le  luxe  et  la  mi- 

• ,  voilà  son  double  drapeau. 
A  Dublin,  le  peuple  ne  laisse  rien  arriver,  ni  dans  ses  yeux,  ni  sur  sou 

,'c,  de  ce  qu'il  a  dans  le  cœur,  crainte  ,  espérance  ou  joie  ;  il  ne  s'en  va 
point  tumultueux  parcourir  les  rues  en  criant:  llourrah!  pour  ses  amis, 
ou:  D<)"n  wilkl  pour  ses  ennemis.  Il  sait  trop  bien  qu'on  feindrait  de  se 
méprendre  à  cet  exercice  de  la  liberté  électorale,  et  que  ce  qui,  en  Angle- 
terre, est  regardé  comme  un  droit,  serait  ici  traité  comme  un  commence- 
ment de  révolte;  au  moment  même  de  la  proclamation  du  poil,  le  hourrah  si 

rgiqne,  si  furibond,  si  écherelé  dis  Anglais,  n'est  plus,  en  sortant  des 
bouches  irlandaises,  qu'un  cri  inintelligible,  comprimé,  ressemblant  assez 
au  bruit  d'une  crécelle. 

Durant  les  deux  premiers  jours  des  élections  de  la  cité,  le  poil,  à  une 

grande  majorité,  a  été  favorable  aux  tories.  Aussi,  faisant  la  nique  au  pauvre 

'•■il    allaient-ils    de    boutique    en    boutique   colporter   la 

joyeuse  nouvelle,  et  le  ioir,  i  leur  divan  ,  situé  dans  GrafUmStn  •  t ,  le  quar- 
tier de  l'L.  Il  accablaient  de  leurs  lourdes  railleries,  et  Us  pré- 

unell  et  les   niendians  d'Irlande   dont  ils  le  disent  le  chef: 

inhr  pares/  Pendant  ces  deux  jours,  le  torissae  a  jeté,  dans  les 
ta\>  les  pot  s,  sur  les  tables  des  hôtels .  dans  les 

ballots  de  marchai:  otre  deux  p. nies  de  gants  ,  les  feuillets  d'un  U 

■  ut' s  de  pamphlets  anonymes  oa  onell;  l'épiciei 

sa  earelopp  ^:t  le  suen  gingembre,  si  le  fruitier  en  fa  ;  nets 

•  les  (rail         I.     '      SSl    ries,  dans  CM  deux  JOUTS,  I  I 

plus  d'infamies  que  la  meilleure  d  nations  ne  semble  en  poni 

vr;  il  a  faite  pin  mettre  plus  de|  USdS  lâchCS  déSSI  t  i-  »n-  ■  t  don- 

ner plu-,  de  baisers  d  ■  Ju  las  que  n'en  peut  Imaginer  Is  b  onde  d'un  dra- 

;  ie  n'en  peuvent  produire  tous  le.-  parti--,  politiques  ejneetnble 
eu  dix  ami. 


178  REVCE   LE   PARIS. 

Après  avoir  attaqué  lui-même,  directement  et  corps  à  corps ,  O'Connell 
dans  sa  vie  et  dans  ses  opinions,  par  ses  journaux  et  ses  libelles,  le  turisme 
a  recruté,  moyennant  finances,  des  hommes  qui,  naguère,  suivaient  la 
bannière  de  l'agitateur,  et  s'en  disaient  les  meilleurs  amis.  J'ai  eu  en  main , 
sur  papier  grand  \  clin ,  magnifiquement  imprimées,  les  deux  lettres  des 
frères  patt  et  Tliomas  Finn,  «le  Carlow.  Elles  ne  sont  pas  nouvelles,  elles 
remontent  à  l'année  1835,  il  est  vrai;  mais ,  vu  la  circonstance  et  faute  de 
mieux i  on  les  a  rajeunies  par  une  réJmprcMion  sans  date.  Entre  autres 
aménités,  on  y  trouve  :  0'<<>niuU  is  a  knavc  in  poiitiet,  and  a  hypo- 
crite in  reliijion;  O'Connell  est  un  fripon  en  politique  et  un  hypocrite  en 
religion.  C'est  le  révérend  Amlrcœ  Fitz-ll>  raid  ,  du  collège  de  Carlow,  qui 
avait  trouvé  cela  avant  I<s  deux  frères.  Ces  lettres,  gonflées  de  poison, 
m'auraient  fort  peu  occupé,  si  elles  ne  m'avaient  donné  la  dé  de»  attaques 
dont  O'Connell  est  l'objet  de  la  part  des  radicaux  en  Angleterre,  et,  depuis 
quelque  tempi,  de  la  part  de  l'opinion  démocratique  la  plus  avancée  en 
France.  Ceat  une  histoire  qui  vaut  la  peine  d'être  conti 

Dans  une  association  unli-tonj,  O'Connell  avait  reproché  hautement  aux 

deux  ii'  read'atoir,  en  is:;.j,  en  compagnie  de  trente-cinq  autres  cathoiiquee, 
fait  manquer  Uchemcntrélectiandu  candidat  réformiate  de  Carlow,  M.  Yi- 

-.  Jusque-là  le  parti  radical  n'avait  rien  à  voir;  niais  O'Connell  ajouta  : 
«  Parmi  ces  déserteurs  de  notre  cause,  il  se  trom  •  itilshommes  qi. 

prétendent  patriotes;  Q  en  eatxoéme  un  qui  cet  tout  parfuméde  républicanisme 

(savurcd  of  ici>ublicmiism  ).  Je  n'aurais  point  déjà  d'autres  rai-  dé- 

répubficaina  (pie  celle-ci  me  suffirait.  Ces  messieurs  s'echauf- 

at  à  la  recherche  et  à  la  dii  b  de  théories  abstraites,  et  quand  ils 
en  vinrent  à  l'application  <le  la  liberté  pratique.  il-  renfoncèrent  le  républi- 
canisme au  fond  de  leurs  pochci  MMU  le  poids  de  I'  dont  ils  h-s  avaient 

; ,,-./;,',..- ,  |  ,tr,in  <  htiail  lilicrhj,thc  sunk  theirr 

liltrunism   in  tl  kds  icith  the   uriijhl  <f  tin    «P— M  Ihnl    teent  a. 

'h  il.  a 

C'était  de  II  part  d'O'Connell  un  cri  de  gUClYe,  et  le  radicalisme  riposta 
I  n  criant  a  la  trahi--. n.  Il  pouvait  y  avoir  déclaration  de  guerre,  sans  do>. 
je  ne  ]  -  qu'il  y  ait  eu  trahison. 

I       une  tous  les  hommes  qui  ont  une  idée,  O'Connell  a  'OSé  à  ne 

Onpril  tout  d'abord.  Comme  tous  les  hommes  qui  OUI  le  courage 

de  lepri  COUTiCtioni  .  I  » '<  OUnell  I  dû  grouper  autour  de  lui  bien   «! 

timides,  qui  ,  pour  marcher,  n'attendaient  qu'un  homme  de  cour  qui  leur 

ouvrit  une  \oie.  Comme  tous  les  hommes  qui  veulent  arrm  i  lisalmn 

de  l'idée  qui  les  poueae,  tfCnnneU  a  leuti  le  baaoia  d'avoii         ppuia;fl 

n'a  pas  eu  le  choix  ,  il  ■  du  les  prendre  partout  d'où  ils  lui  -ont  venu-  . 

t  an  temps  et  au  frottement  d<  in  «le  séparer  de  lui   les  traî- 

nard- qui  tombent  dans  les  fossés,  ou  les  indi-<  iphius  qui  veulent  marcher 
avant  que  le  jour  ne  soit  venu  éclairer  la  route. 


REVUE   DE   PARIS.  17D 

Si,  du  premier  bond,  O'CoQnell  avait  dit  son  dernier  mot ,  il  n'aurait  pas 
soulevé  un  brin  de  paille.  S'il  n'avait  fait  entendre  que  le  cri  :  Liberté  pour 
l'Irlande!  il  aurait  eu  contre  lui  l'égoîsme  et  les  terreurs  de  toute  l'An- 
gleterre, tory,  wigh  ou  radicale.  En  proférant  le  mot  de  liberté  dans  le 
sens  abstrait,  sans  application  particulière,  il  a  fait  venir  à  lui  les  utopi- 
qui  rêvent  la  liberté  pour  l'univers.  Cela  fait,  il  s'est  tourné  vers  eux,  et 
concluant  du  tout  à  la  partie,  il  leur  a  dit  :  «  Si  vous  êtes  de  vrais  radicaux, 
vous  ferez  taire  en  vous  les  intérêts  d'une  nationalité  étroite,  et  vous  don- 
nerez d'abord  à  l'Irlande  la  liberté  que  vous  demandez  pour  le  reste  du 
monde.  a  Les  radicaux  n'ont  pas  osé  dire  non ,  et  leurs  voix  se  sont  mêlées 
à  la  voix  d'O'Connell  pour  demander  la  liberté  de  l'Irlande;  et  ce  cri  s'est 
formulé  depuis  en  celui  de  réforme. 

O'Connell  me  semble  s'en  être  tenu  là.  Lorsque  le  radicalisme  a  voulu 
mareber  plus  avant,  O'Connell  a  refusé  de  le  suivre;  il  avait  ce  qu'il  vou- 
lait, il  avait  fait  honte  à  l'Angleterre  du  long  ilotisme  dans  lequel  elle  par- 
quait la  plus  belle,  la  plus  active  population  des  trois  royaumes,  celk  qui 
avait  des  devoirs  sans  avoir  des  droits,  celle  qui  lui  donnait  les  plus  brave- 
de  ses  enfans ,  le  plus  clair ,  le  plus  net  de  ses  biens  et  de  son  or  ;  il  avait  fait 
entendre  le  cri  formidable  qui  a  été  répété  par  toutes  les  nations,  et  que 
nulle  puissance  aujourd'hui,  ni  la  mitraille,  ni  l'or,  ni  le  carnage,  ni 
corruption,  ne  peuvent  plus  étouffer,  et  qui  retentira  jusqu'à  l'achèvement 
de  l'œuvre  régénératrice  qu'il  deman 

Et  c'est  pour  cela,  c'est  parce  qu'O'Counell,  sans  haine  systématique, 
I  fait  l'ami  de  tous  ceux  qui  venaient  au  pouvoir  avec  l'intention  de  sa- 
tisfaire un  à  un  les  besoins  et  les  droits  de  l'Irlande  ;  c'est  parce  que  ,  chaque 
qu'il  avait  une  espérance,  il  n'en  compromettait  point  la  réalisation  par 
des  exigences  hors  de  saison;  c'est  parce  qu'il  a  pensé  qu'avec  la  vieille 

ne  monarchique,  à  laquelle  l'Europe  est  façonnée,  plus  peut-être  qu'ai 
la  forme  républicaine,  dont  le  monde  ne  posntdti  pas  encore  les  vertus* 

stitutives,    l'Irlande   pourrait    redevenir  libre,   indu  -,    florissante. 

nourri-  enfans  qu'elle  |  '  qu'il  a  dit  anathème  sur  le> 

.m  s  qui,  voulant  la  liberté  pour  tous  les  p  talent  à  la  seule 

Irlande,  qu'<  y'I'.imwM  ->Y>t  vu  diflamé  d  si   honnête,   ,1   -, 

m"  pour  cela  qull  a  été  traité  de  renégat,  •censé  de  \ 

nalité ,  et  qu'on  le  raille  sur  sa  vire-royauté  de  l'Irlande,  à  laquelle  ra.li- 

1 1  toi  ies  r  l  de  monter  son  ambition, 

rv    ■  '  '  I  SenneU  n'a  rien  renié;  ce  qu'il  était  il  y  ■  dix  ans,  il  r. 
1  :ir.tr.        t  de  l'Irlande,  U  à  obtenir  pour  l'Irlande 

qu'il  pourra  arracher  aux  Orayeun  de  l'Angleterre  qu'il  ■  -   m 
>        i  dit  qu'il  lut  autre  chose  qu'Irl 

•  I  M  (aol  mt  voulu  inscrire  son  nom 

approbation  t  lition  d< 

.    '.        ird'htti,  O'Connell 


180  1ETU1   DE   TARIS. 

pour  dire  son  dernier  mot,  ce  dernier  mot  qui  devait  enfin  résumer  les  prin- 
cipes et  les  ambitions  du  grand  agitateur.  Eh  bien!  on  le  sait  aujourd'hui. 
Principes  et  ambitions  se  résument  dans  ce  cri  :  /  VMtn 

Je  conçois  la  colère  des  partis  qui  avaient  compté  sur  O'Connell  et  à  qui 
O'Connell  fait  défaut;  mais,  loin  de  !<■  blâmer,  il  le  faut  louer  haut 
•  l'avoir  renoncé  à  être  le  héros  futur  de  républiques  encore  dans  les  brouil- 
lards de  l'avenir,  pour  se  borner  à  être  le  sauveur  de  sa  terre  natale,  qui 
lamente  journellement  sous  ses  yeux  dans  la  misère  et  l'ilotisme.  T  tir 

certain  que  c'est  là  aussi  l'avis  du  peuple  irlandais.  O'Connell  est  béni  de  ce 
qu'il  se  borne  à  être  le  bras  sur  lequel  l'Irlande  se  puisse  appuyer  pour 
pleurer,  souffrir  et  espérer.  Trois  fois  j'ai  entendu  O'Connell  bai  r  la 

foule  du  haut  des  huttingl  de  (in  i  n -Street ,  et  trois  fuis  O'Connell  n'a  pat  lé 
que  de  ce  qui  intéressait  l'Irlande ,  el  la  foule  ne  lui  demandait  ni  pourquoi 
il  ne  parlait  pas  des  autres  nations,  ni  ce  que  faisaient  h 
France ,  d'Allemagne  ou  d'Italie.  C'est  que,  lorsqu'on  est  si  malheureux , 
<»n  a  bien  asaei  de  sonder  ses  propres  infortunes;  c'est  que,  lorsqu'on  a 
tant  de  misères  sous  les  yeux,  il  ne  reste  plus  uses  de  larmes  pour  en  dont 
aux  misères  lointaines.  Quand  on  est  Irlandais,  on  ne  peut  qu'être  triand 
et  je  roua  le  répéterai  éternellement,  O'Connell  n'est  tt  ne  veut  être  qu'Ir- 
landais. 

C'e^t  même  là  ce  qui  fait  le  caractère  si  original  de  son  éloquence  tribu- 

nitienne.  Avec  trois  mots,  qu'il  tourne  et  fait  rouler  sans  >u- 

che ,  il  improvise  les  plus  admirables  discours  que  fale  entendus    I 

réforme!  Irlande!  voilà  les  trois  mots  qui  reviennent  incessamment 

lèvres ,  comme  le  glas  monotone  de  la  cloche  qui  sonne  le  tocsin ,  b  mm 
refrain  plaintif  d'une  ballade  le  soir  à  la  raillée,  c me  les  répons  d'un 

h.  mue  à  Dieu,  s  Si  TOUS  n'.ive/  |,ns  de  pain  .  li  VOUS  fit 

.1  l'air,  c'est  le  torisme  qui  en  est  i  Si  tous  voulez  du  pain ,  du 

nn  toit  pour  tons  abriter,  veuille/  la  réforme;  la  réforme  rousles  dont 
la  réforme  roos  débarrassera  du  torisme!  Irlande'  Irlande'  pauvre   Ir- 
lande   Irehitui!  trtlamii  paour  trtUmâl  :  ta  seras  féconde  quand  tu  n*au- 
torisme;  ta  seras  poissante  el  libre  quand  tu  aurt 

\  oilà  les  thèmes  éternels  de  CCS  unpro\  is  itioOS  don!  l'Europe  est  \\  cho  ,  i  t 

qui  ébranlent  Is  puissance  des  lords  d'Angleterre. 

trois  mots  seulement  que  le  second  jour  *\u 

O'Connell  parut  sur  les  huslings,  el  qu'il  répondit  au: 

OQtl  DtW   lui.  Il   semblait    ne   venir   là,  en 

montrer  aux  tories  l'impuissance  de  leurs  efforts,  Pinébranlabl  nce 

de  son  nom,  «I  la  fol  qu'il  avait   dans   H   mission  de  deliuanee.  Je  l'j   : 

le  lendemain  et  les  Jours  suirans;  mais  sJon9cosnme  d  l'avait  prédit,  li 
chance  du  poil  avait  i  Iques  neun 

une  majorité  de  cent  el  quelques  votes.  En  ce  i  oment ,  le  talent  ' 
!    :  tsar  m'apparnl  Mm  n  ne  nouyelle,  celle  qui  ta  h  : 


REVUE  DE   PARIS.  181 

à  la  multitude.  Comme  s'il  se  fût  reproché  d'avoir  pris  la  veille  ses  adver- 
saires au  sérieux  et  d'avoir  contristé  ses  amis  en  les  arrêtant  trop  long- 
temps sur  leurs  misères,  il  commença  par  faire  pleuvoir  sur  ses  deux  con- 
currens,  Hamilton  et  West,  des  railleries  et  des  accusations  qui  les  per- 
çaient à  fond,  et  qui  excitaient  à  la  fois  l'hilarité  et  l'indignation  de  son 
auditoire. 

g  Où  sont-ils  maintenant,  Hamilton  et  West?  Je  crois  en  vérité  qu'il  sont 
partis  pour  se  frayer  un  passage  vers  le  Xorlh-West;  et  un  de  ces  jours  nous 
entendrons  dire  qu'ils  ont  été  trouvés  gelés  dans  les  glaces  du  Kam-Chatka. 
(  Hilarité.)  Je  leur  pardonnerai  tout ,  excepté  leurs  prétentions  à  la  dévotion. 
(Ecoutez.)  Il  y  avait  dans  Londres  uu  voleur  céléhre  nommé  Jonathan 
Wilde,  il  était  à  la  tétc  de  tous  les  pickpockets.  Ce  gaillard  affectait  heau- 
coup  de  religion,  et  il  parlait  sans  cesse  de  ses  principes.  Un  jour  qu'il 
s'étendait  complaisamment  sur  cette  matière,  un  de  ses  amis  lui  dit  :  Quel 
rapport  peut-il  y  avoir  entre  la  piété  et  un  fripon  de  ton  espèce?  — Re- 
tiens ta  langue,  répliqua  Wilde;  je  vais  entendre  tous  les  sermons  des 
méthodistes  en  plein  air,  et  quand  ils  ont  les  yeux  au  ciel,  je  mets  la  main 
dans  leur  poche.  (/ pich  their  pocket*.}  Ainsi  font  West  et  Hamilton!  Et 
.ment  montrent-ils  leur  piété?  Est-ce  par  des  sentimens  purs  de  reli- 
gion et  par  la  charité?  Est-ce  par  la  bienveillance  envers  leurs  frères,  est- 
ce  en  rendant  justice  à  tous?  Est-ce  en  calmant  les  passions  orageuses?  en 
rétablissant  la  paix  et  la  concorde  parmi  vous  ?...  Non!  non!  c'est  en  soule- 
vant les  haines,  c'est  en  rédigeant  les  articles  sanglans  de  la  Malle  du  soir 

I.  ening-Mail),  c'est  en  faisant  de  la  bigotteric  productive  dans  VEvening- 
l'.ul;  i  :  S'ils  avaient  une  foi  sincère,  je  ne  m'élèverais  point  entre  elle.  Je 
crois  fermement  à  la  religion  que  j>'  professe,  je  suis  catholique  romain 
jusqu'au  fond  du  cour;  mais  pour  et  la  je  n'en  respecte  pas  moins  les  con- 
fierions protestantes  de  l'honorable  ami  que  voici  prés  de  moi.  A  Dieu  seul 
il  appartient  de  décider  entre  nos  deux  cultes!  Ce  n'est  point  à  la  légère  que 
je  vous  parle  de  tonl  ceci ,  et  je  n'en  eusse  point  fait  mention ,  si  mes  enne- 
mis ne  m  rossent  rendus  coupables  de  blasphème.  Remarquez  bien  que  je 
1rs  ar  leur-  ageni  -ont  de  véritables  blasphémateurs. 

Je  me  soutiens  de  Watty-Cox ,  éditeur  du  Dublin  Magazine ,  qni  disait 
que  contre  ses  ennemis ,  an  moyen  d'un  faui  serment,  il  se  serrait  de  la 
Bible  connue  d'un  poignard  qu'il  lavait  plonger  an  coeur. 

\  oulez-TOUi  savoir  comment  eux  Hamilton  el  \\'i  >t  propagent  la 

religion  ?    I  Par  Is  subornation ,  1 1  c  irruption  el  le  blasphème  ! 

i         •  comme  ces  hommes  qui ,  dans  les  papiers  publics,  mettent  desi 
M.  Button  ci  moi.  On  les  appelle  wetleuant.  Eli  bien' un 

ut  épicier,  appels  un  jour  son  commit.      Harr  .  mon 
i ,  lui  dit-il ,  as-tn  mil  <\>-  l'eau  dans  le  tabac  1  —  <  rai ,  maître,  rép 
il  1 1  \ .  —  'h'  i  bien  !  Harry,  tu  mis  du 

—  (  )ui ,  mail  i .  çon  ' 

est,  et  prl       Dieu  que  1 1  pratique  vienne. 


182  REVUE  DE   PARIS. 

a  Les  agcns  de  West  et  d'Hamilton  font  des  saints  de  cette  classe.  Ils 
mettraient  volontiers  du  sable  dans  la  cassonnade  et  de  l'eau  dans  le  tabac, 
pour  que  la  pauvre  vieille  femme  ne  put  avoir  moitié  de  la  valeur  de  son 
penny  (demi-sou  anglais).  » 

Après  avoir  ainsi  préparé  favorablement  son  auditoire,  et  s'être  mis  avec 
lui  en  rapport  d'idées  simples,  par  des  paroles  simples,  O'Connell  jk.ii  à 
peu  laisse  sa  passée  s'élever  jusqu'aux  plus  hautes  considérations  n  -es, 

morales  et  politiques;  l'esprit  du  peuple  le  suit  sans  peine  dans  les  bat. 

ions  de  l'intelligence,  et  ils  en  redescendent  tom  deux  ,  l'un  ,  pour  pro- 
férer et  l'autre  pour  entendre  de  saintes  paroles,  toutes  parfumées  le 
patriotisme  et  de  poésie. 

«  Vous  êtes  tous  calmes,  paisibles,  amis  de  l'ordre  et  de  la  sobriété,  et 
vous  retournerez,  j'en  suis  sur,  à  vos  demcui  litOI  (pif  j'aurai  quitté 

les  bustings  (oui!  oui!  );  que  chaque  homme  qui  connaît  un  électeur,  aille 
vers  lui,  et  le  chapeau  à  la  main,  le  supplie  ,  pour  l'amour  de  l'Irla: 
ne  point  manquer  de  se  trouver  aux  bustings  demain  de  bon  matin.  l^u'il 
l'engage  môme  à  avancer  sa  montre  d'une  heure;  ayons  un  grand  jour  de 
plus  pour  la  religion  et  la  liberté,  pour  la  religion  sans  tache,  que  lanctifieat 
les  plus  purs  sentimens  de  bienveillance  et  de  charité!  pour  la  liberté  qui 
ne  reconnaît  que  le  joug  de  la  loi,  et  Qui  est  indépendante  des  caj  r 
de   l'oppression  des   hommes!    Oh!  puis-'   une  telle   liberté  visiter 
nos  plaines  riantes  et  nos  vert»  s  jnoutagnnt I  PniSM  cette  liberté  ,  COOnaSC 
l'éclair  qui  traverse  la  nue,  diaprer  de  tel  feu    Im  Sans  de  DOS  I  •"MM, 
réchauffer  nos  charmantes  vallées,  et  luire  radieuse  sur  les  plus  hautes 
cimes  de  l'Irlande.  Alors  un  boSSUM  universel  retentira  de  Connemara  au 
imet  de  Ilowth,   et  du  Gianl's  Cawscway    au  Cap  (".Icare  :  ll,>urrah! 
Ii'iurriih  !  mc-n  nfuits  ,  pour  la  liberté,  ls  vieille  Crin  !  et  la  reine!  u 

La  foule  s'éCOUUI  en  effet  calme  et  lUeucieUM,  Comme  -i  O'Connell  ne 
venait  point  de  l'agiter  au  gré  de  SOU  souffle  puissant.  Sans  doute  elle  lit  ce 
qui  lui  avait  été  reCOUUnandé,  et,  chapeau  bas,  elle  alla  quêter  d<  - 

r  l'niiviiir  île  VlrUmd»  ,  SOflUne  un  autre  jour  elle  \a  demander  l'aun. 
pour  l'amour  de  Dieu,  car  le  lendemain  ,  jour  définitif,  la  reforme  triompha, 

et  le  shériff proclama  O'Connell  et  Hultan  députes  de  Dublin  ,  pour  la  cite 

I     avaient  réuni  :  O'Connell  trois  mille  cinq   cent  Soixante»!  \   1     1,  et 

Ilutton  trois  mille  cinq  cent  quarante-deux.  Ilanitlton  et  West,  leurs  Con- 
CUrrenS,    avaient  obtenu,   l'un   trois    mille  quatre  cent  SOixantC-sept , 

Feutre  omis  milie  quatre  cent  soixante-nne. 

(       ;.>,.i  DC  rolr  que  le  Chiffre  mesquin  de  la  majorité  obtenue  ,  il  sem- 
blerait que  l'on  ne  peut  tirer  de  cette  élection  aucune  induction  fax  oral 
l'avenir  de  l'Irlande  ,  et  qu'il  n'y  a  pal  a  faire  sonner  bien  haut  l'a 
que  Dublin  a  faite  d'OTODDell.  <);:i  ,  en  effet,  au  premier  abord  .  I  on 

.pelle  O'Connell,   qu'l  -  l'une  majorité   de  qiia'.re-vin 

I 

Ce  que  h  1-1  ;    "i  se  courber  enm  et  plein  d'admira- 


REVUE  DE   PARTS.  183 

tion  même  devant  elle;  pour  apprendre  aussi  à  connaître  O'Connell ,  et  à 
bénir  cet  homme  si  grand  et  si  simple  ;  pour  savoir  au  nom  de  quelle  puis- 
sance il  parle ,  et  ce  qu'il  pourrait  oser,  et  de  quelles  espérances ,  de  quelles 
garanties  de  tranquillité  et  d'attente  paisible  sa  nomination  est  le  symbole, 
il  faut  avoir  parcouru  Dublin  le  jour  et  aux  heures  avancées  de  la  nuit;  il 
faut  s'cHrc  rnélé  aux  groupes,  qui,  manquant  de  pain ,  attendaient  dans  Green 
Slreet  l'heure  où  leur  Muise  devait  faire  descendre  sur  eux  des  paroles  de 
consolation;  il  faut  avoir  entendu  uu  vieil  Irlandais  ,  tout  courbé  par  Page 
et  par  la  misère,  se  redresser  les  larmes  aux  yeux  pour  vous  bénir  des  six 
pence  que  vous  lui  aviez  glissé  <!ans  la  main,  et  vous  dire  avec  une  orgueil- 
leuse joie  :  «  La  souscription  master  O'Connell  en  aura  la  moitié  !  »  Il 
faut  surtout,  durant  cinq  jours,  à  sept  heures  du  soir,  quand  le  poil  était 
fermé,  il  faut,  pluie,  vent  ou  soleil ,  il  faut  avoir  vu  sur  les  hustings  O'Con- 
nel,  l'homme  grand  et  fort,  le  front  large  et  élevé,  la  poitrine  large,  haut 
de  prés  de  six  pieds,  les  bras  nerveux  ,  la  bouche  dédaigneuse  ,  l'œil  mena- 
çant ,  carré  par  la  base  et  par  le  faite ,  taillé  pour  la  lutte  à  mort  qu'il  a  en- 
gagée avec  la  vieille  Angleterre,  égoïste,  oppressive,  orgueilleuse,  sans 
entrailles  et  sans  intelligence;  il  faut  avoir  entendu  sa  parole  rouler,  rail- 
leuse, tonnante,  plaintive  ou  provocatrice,  sur  les  tètes  de  tout  un  peuple 
sans  linge  et  sans  coiffure,  et  faire  courir  le  frisson  de  l'enthousiasme  sur 
toutes  ces  chairs,  dont  le  nu  parait  à  travers  les  déchirures  de  vêtemens. 
Car,  sauf  quelques  exceptions  rares,  c'est  là  tout  l'auditoire  d'O'Connell  : 
des  enfans  nus,  des  vieillards  nus,  des  femmes  nues,  des  pauvres,  —  et 
les  pauvres,  c'est  toute  l'Irlande!  — qui  se  pressent  dans  la  rue  étroite  des 
hustings  ,  se  suspendent  aux  frontons  des  portes  ,  rampent  le  long  des  murs 
et  des  fenêtres  ,  «t  s>  penchent  aux  bords  îles  toits  qu'ils  ont  envahis  pour- 
voir, pour  entendre  minier  O'Connell.  Il  faut  surtout  avoir  vu  tout  re  peu  [de, 

buveur  pnwionnfl  de  wiskey,  se  condamner  à  la  tempérance, perce qn'O'Con- 

■d  leur  a  dit  que  l'ivrognerie  était  la  mère  des  lâchetés  et  de  la  corruption. 

ud   TOUS  aurez:  vu  et  entendu  10  ,  la  majorité  obtenue , 

quelque  minime  qu'elle  ptnwiflft,  root  semblera  imposante,  sublime!  car 

■  comment  il  se  fait,  (pie  dans  toute  une  ville  ainsi  peu- 
plée, 00.  le  bâillon  est  roi ,  il  M  trouve  des  malheureux  qui  ont  faim  ,  qui  ont 

Ht  nus ,  etque  l'or  du  tOrytflM  n'a  pu  acheter,  n'a  pu  pou 
suicide  politique;  votre  imagination  alors  plongera  dans  lefCBOvrei  riv< 
la  vénalité;  rooi  la  rerrei  a  la  i  e,  profitant  pour  son  oeuvre  tentai! 

du  moment  où  la  faim  ,  la  soif,  dévorent  davant  entraillei  du  père  , 

de  la  rie'  re  ,  <|e  l'entant  ,  et  ou  la  nudité  rend  le  plus  la  chair  froide  i 
pé>.  VOUS   aSSI-  .UM   au  m nih.it    de  Satan    et    de    I'  I  du 

;  lOtJMM  et  ilu  bMOio  ;  et  lion  ,  au  nom  de  la  dignité  «le  l'homme  ,  \nu, 
Cerar  un  peuple  qui  M  BOUM  Dm  lui-m-  nie  ,  n 

ewnpt'  venir  au  profit  do  présent ,  et  met  les  mur.  t-  du  |  .  J  -  au- 

dessus  des  de  la  famille. 


18V  REVIT.  DE    PARIS. 

Alors  vous  comprendrez  aussi  la  puissance  d'O'Connell,  et  vous  le  bé- 
nirez  de  sa  modération;  car  vous  vous  direz  que,  si  l'homme  irai  calme 
flots  populaires  ou  leur  «lisant  :  Calinez-vous,  voulait  leur  crier  :  1  inai  ut  pour 
la  vieille  Irlande!  demain,  ce  soir,  il  no  resterait  plus  rien  ici  du  pouvoir 
de  l'Angleterre.  Mais  où  cela  irait-il?  et  c'est  ce  doute  qui  effraie  O'Gmnell 
peut-être,  et  c'est  parce  qn'O'ConneU  s'arrête  devant  lui,  qu'O'Counell  ne 
jtarait  un  habile  politique  et ,  ce  qui  est  mieux,  un  bon  citoyen,  un  honnête 
me  !... 

Alors  vous  comprendrez  aussi  que  l'aristocratie  anglaise  va  de 

se  reposer  plus  qu'il  ne  faut  snr  la  conscience  qu'elle  a  do  cotte  probité;  et 
quelques  concessions  qu'elle  ait  faites  jusqu'ici,  elle  sentira  qu'il  eu  faut 
faire  de  nouvelles,  car  O'Connoll  n'est  ;  llemeot  l'homme  de  kilkenny; 

ce  n'est  pins  au  nom  de  quelques  centaines  de  pauvres  paysans  qu'il  élève 
sa  voix!  Dublin,  qui  jusqu'ici  s'était  tenu  en  dehors  de  l'agitation ,  vient 
«l'appeler  à  elle  le  grand  agitateur,  elle  l'a  proclamé  son  enfant  da«: 
tion ,  elle  l'a   avoué  pour  défenseur.  O'Connell,  aujourd'hui,  c'est  UMte 
l'Irlande! 

Moi,  qui  avais  pesé  et  senti  tout  cela;  moi,  qui  avais  vu  pass 

sous  mes  fenêtres,  dans  le  Strand,  1  l       iphal  des  électeurs  de 

Westminster,  promenant ,  après  leur  victoire,  leurs  candidats  Brans 

Leader,  dans  dos  voitures  ornées  de  lauriers  et  «le  rubans,  suivies  de  plus 
décent  autres  voitures  pai  'les  couleurs  de  la  réforme,  entouré*  i 

chargées  d'un  monde  fou,  gesticulant  à  outrance,  criant  à  l'avenant,  en- 
voyant th's  saints,  des  baisers  el  des  aourroa ,  à  des  dames  qui  do  haut  de 

leur  balcon  ,  leur  renvoyaient  ulutS,  Imurrtih  et  baisers  politiques;  en  com- 

p  r.mt  Dublin  à  Londres |  la  différence  di  i  s  dont  chaque  ville  avait  a 
demander  le  re  In  uement,  et  de  l'intérêt  qu'elles  avaient  au  triomphe  de 

la  réforme,  sachant  combien  on  cola  Dublin  l'emportait  sur  Londres,  j'avais 

rêvé,  d'après  celle  échelle  de  proportion,  ce  que  pourrait  être  Is  manifi  K 
tion  triomphale  des  Irlandais.  En  bien  :  le  peuple  qui  souffre  le  pus  ■  été  le 

moins  broyant.  Le  succès  delà  réforme,  la  victoire  d'O'Connell  mémo  , 
n'ont  pu  élever  à  de>  notes  plus  liantes  le  diapason  de  sa  VOIX  ordinairement 

si  Faible,  qui  accuse  d'une  m  nière  si  énergique  Is  longue  compn  tsion  qu'il 

a  fallu  employer  pour  l'obtenir.  Il  n'y  a  eu   ni    illuminations ,  ni    \ 

pav    .       -,  ni  chants,  ni  clameur-.  1  i  victoire  a  été  aUSSji  CalSM  ,  l'Ius  «\dme 

que  la  bataille.  Seulement,  en  \    ri  -inlant  do  près,  on  pouvait  lire,  •<  l!   te 

daii>  i  -  feus  des  pauvres,  on  peu  moins  combes  que  i.i  veille,  le  mot 

eiefory,  non  damé  dans  les  rues,  on  poité  MU  le  chapeau  ,  sur  le  ventre  <  l 

sur  le  dos  des  bommes-placarda,  comme I  Londres,  mais  timidement  ifficbé 

«lovant  la  porte  «b-s  eommiltti  n     -    v  Dublin,  douleur  on  j»ic.  tes  beo- 

ehes  soûl  muettes;  les  murailles  parlent  seules,  comme  dans  la  vu  ille  Rosne 

parlait  Is  statue  de  Pasquin<  Si  quelquefois  elles  m  peuvent 

retenir  un  cri  de  joie,  ce  Cri  a  q  u  Ique  chose  de  celui  de  la  douleur 


REVUE   DE   PARIS.  185 

dirait  que  les  malheureux  Irlandais  espèrent  ainsi  que  leur  ennemi ,  s'il  se 
réveillait  en  sursaut,  pourrait  prendre  le  change,  ou  tout  au  moins  regar- 
der comme  un  hommage  à  son  pouvoir,  cet  éclat  timide  du  triomphe  d'uu 
jour.  Il  se  peut  que  les  tories  se  réjouissent  de  ces  cris  étouffés,  et  qu'ils  les 
préfèrent  aux  hurlemens  de  Londres,  de  Birmingham  et  de  .Manchester. 
Mais  que  les  hanovriens  (nouveau  surnom  des  tories)  y  prennent  garde! 
Moi  qui  ai  entendu  ces  cris  effrénés  et  ces  cris  étouffés,  je  serais  plus 
effrayé  de  ceux-ci  que  de  ceux-là,  pour  peu  que  j'eusse  quelque  in- 
térêt de  domination  ou  de  fortune.  A  Birmingham,  à  Manchester,  quelque 
vive  qu'elle  ait  été,  la  fermentation  populaire  s'en  est  allée  pendant  trois 
jours  en  chaudes  et  bruyantes  vapeurs;  le  lendemain,  vainqueur  et  vaincu, 
tout  est  rentré  dans  le  repos  et  le  silence.  Ici,  les  ames  bouillonnent  sur 
elles-mêmes,  l'ébullition  comprimée  ne  se  fait  jour  par  aucune  issue.  Elle 
n'est  pas  plus  active  aujourd'hui  qu'elle  ne  l'était  hier,  qu'elle  ne  le  sera  de- 
main, et  sans  doute  elle  ira  ainsi  jusqu'à  la  consommation  île  la  matière 
qui  l'alimente...  Quami  ce  moment  sera  venu ,  si  par  orgueil  ou  cruauté 
l'Angleterre  le  laisse  arriver,  l'explosion  se  fera  tout  d'un  coup  et  tout  à  la 
fois,  et  un  jour  peut-être  verrons-nous  la  mer  d'Irlande  apporter  aux  mers 
terre  et  de  France  les  débris  de  l'impitoyable  pouvoir  aristocrati- 
que, qui  dort  insouciant  et  orgueilleux,  couché  sur  le  volcan  qu'il  croit 
éteint,  parce  qu'il  en  ferme  la  bouche. 

C.  Felillidl. 

Dublin,  8  août  1837. 


TOVL    M  IV        àOUT. 


LES  MINES 


DE  DAMMORA  ET  FAIILEM. 


Dans  une  des  provinces  les  moins  riantes  de  la  Suède,  dans  lTppland, 
après  avoir  traversé  les  bruyères  l 1  les  pAturagei  rocailleux  d'Andcr- 
on  aperçoit  une  vallée  encadrée  dans  une  l'on  t  de  lapins,  comme  un  | 
du  midi  dans  une  bordure  D0ÎT6.  Là  sont  les  champs  de  blé  f  de 

bluets,  li  1  haii  1  d'aubépine  qui  sillonnent  la  prairie,  et  les  allée-;  de  bou- 
leau qui  ombrageai  le  sentier.  Prei  de  II .  on  i  otend  le  bruit  de  l'eau  qui 
tombe  fur  lea  1     bon.  Ceet  la  riTière  d'Otterbj  qui  lantOt  jaillit  à  tra- 
versée! <  cluses,  et  tantôt  se  plonge  dans  m  largetbaai  aplani  t  comme 
un  miroir  et  s'endort  comme  un  lac  l  11  maître  de  t  ■ustruit 
élégante  demeure  ,  et  les  0UY1  "iers  |0Ul  renuf  l*una[)rès  l'autre  bâtir,  le  I 
du  chemin,  leur  maison  de  boisa  la  suite  de  celle  du  matin     D      l'autre 
Côté  de  ||  rivière  est  |g  |\m't  a.                          I  mflhef,  00  l'on  entend  au  loin 
tinter  la  clochette  du  troupeau  ,  comme  auprès  dl  s  chà!  anchc- 
Comté.  Tonte  cette  nature  est  calme,  recueillie,  et  cependant  anin:        I 
matin,  les  ouvriers  ferment  la  porte  île  leur  demeure  champêtre  et  m  ten- 
dent à  !           :  les  pajaam  deaeni nous  transportent,  sur  leurs  petits  char- 

1  lots  suédois ,  le  minerai  ou  le  charbon;  la  moissonneurs  liguiaeut  leurs 
l.m\  ,rl  la  jeune  fille,  avec  ses  cheveuv  blonds  tressés,  tombant  sur  l'épaule, 

les  piedf  mis,  1,  s  épaulei  onea,  l'en  vu,  connue  Rnth,  chetchat  m  (i.i: 

parmi  les  m.'iss,, mu  uis.    Lune   ||    |,  ■  e  ,  en   l'ace  du  bois  de 

■  us,  l'auberge   d'Oftterb]   l*0UTn  dl  do   Novateur,  et  quand 

j'y  suis  entré,  et  quand  on  m'a  présenté  le  lifTS  oq  tous  les  étrangers  avaient 


REVUE  DE   PARIS.  187 

exprimé  leur  admiration,  les  Anglais  avec  des  vers  de  Byron,  et  les  Alle- 
mands avec  des  citations  de  la  Bible  ou  de  Jean-Paul,  j'ai  cru  me  retrouver 
eu  Suisse,  dans  un  de  ces  hôtels  où  il  est  convenu  qu'on  dînera  à  trois  francs 
par  tète  et  qu'on  écrira  six  lignes  de  banalités  ou  d'érudition. 

Hais  laissez  l'auberge  avec  ses  verts  enclos  et  prenez  le  chemin  du  vallon. 
A  l'extrémité  de  l'allée  d'arbres  qui  le  traverse,  voici  les  appareils  indus- 
triels qui  se  dressent  dans  les  airs,  voici  les  pompes  qui  plongent  dans  les 
entrailles  du  sol,  et  les  poulies  qui  crient  sous  le  poids  du  fardeau  qu'elles 
entraînent;  voici  les  mines  de  fer  de  Danemora.  Sur  une  surface  d'une 
demi-lieue,  les  rochers  ont  été  brisés,  la  terre  s'est  ouverte  comme  un 
volcan.  De  tous  côtés,  on  n'aperçoit  que  des  amas  de  pierres,  des  machines 
en  mouvement,  et  au  milieu,  l'excavation  ténébreuse  et  profonde.  L'œil  y 
oge  avec  terreur.  On  n'y  voit  que  l'abîme,  on  n'y  entend  que  le  sou  loin- 
tain du  marteau  des  mineurs. 

Au  bord  de  ce  goulïre  béant,  s'élève  une  poulie  à  laquelle  sont  suspen- 
dus deux  larges  tonneaux.  L'un  sert  à  monter  le  minerai  ;  l'autre  est  la  bar- 
que flottante  destinée  aux  ouvriers  et  aux  curieux  pour  descendre  dans  les 
mines.  On  n'entre  pas  dans  cette  nacelle  de  bois  sans  une  certaine  émotion, 
:uand  les  manœuvres  lâchent  le  câble  qui  la  retient,  quand  on  quitte  la 
terre  ferme,  l'imagination  la  moins  ardente  a  le  temps  de  faire  toutes  sor- 
te rêves  singuliers,  et  l'homme  qui  entreprend  pour  la  première  fuis 
te  exploration  souterraine  peut  adresser  du  fond  du  cœur  une  dernière 
pensée  à  ses  amis  et  se  recommander  à  son  bon  ange.  Le  terme  du 

i  quatre  cents  pieds  KMU1  terre.  Le  long  du  chemin,  la  corde  peut  se 
le  tonneau  peut  se  rompre  sur  la  muraille  de  roc  contre  laquelle  on 
va  M  heurter.  Qui  sait?   l'abîme  peut  se  refermer  tout  à  coup  et  vous  en- 
gloutir. Mais  au  moment  où  l'on  parcourt  tonte  cette  série  de  catastrophes, 
'•  un  sentiment  d'héroïsme  qui  chatouille  la  vanité,  on  rencontre  trois 
ou  quatre  ouvriers  debout  sur  une  vieille  cuve,  qui  montent  avec  une  par- 
faite insouciance,  en  causant,  en  allumant  leurs  pipes,  et  l'on  reutre  dans 
son  tonneau,  honteux  d'avoir  en  peur. 
Tonte  la  mine  est  ose  longue  suite  de  -  humides ,  creusées  comme 

ithédrale,  rapportées  par  des  ;  le  pierres  ferruginen- 

D  distance  par  les  fend  PI    la  haut 

tel  bleu;  ici ,  la  terre  noire,  le  sol  bourbeux  et  souvent  courert  d< 
glace.  I.a  plnie  oui  tombe  par  les  ouvert  la  moi 

Ces  .  tailler  le  liloti  de  minerai,  il  faut  cnl<\.  r  |i  - 

ivrent.  Do  grand  canal   traverse  tottl  a- 

lombe  dans  on  r,  et  la  pompi  . 

mit  o  moavement  tout  le  jour.  Quelquefois,  on  ne 

.1  l'anti  urbant  ji 

une  plancbi 

I  à  un  in 

li. 


188  REVCE   DE  PARIS. 

tes,  et  alors  il  est  beau  de  voir  le  foyer  des  mineurs  pétiller  sous  ces  i 
meures  sombres,  et  les  rayons  de  la  torebe  de  résine  se  refléter  sur  les  parois 
de  murailles  où  le  cristal  étincelle,  où  le  grenat  rouge  brille  do. 

fer.  Là,  dans  ces  profondeurs  silencieuses  de  l'abîme,  la  voix  humaine  a  un 
accent  solennel,  le  bruit  du  marteau  qoi  tumbe  sur  la  pierre  se  répercute 
de  voûte  en  voûte  avec  un  son  sinistre,  et  quand  on  met  le  Ira  à  l'une 
mines,  quand  le  roc  éclate,  tout  l'<  souterrain  en  est  ébranlé,  et  toutes 

les  arcades  semblent  chanceler  sur  leur  base. 

La  mine  de  Dancmora  fut  découverte  au  xV  siècle.  Cest  l'une  des  plus 
riches  de  la  Suéde.  Le  minerai  qu'on  en  tire  donne  soixante  et  quelque 
quatre-vingt  pour  cent  de  fer  brut.  Trois  cents  ouvriers  y  travaillent  chaque 
jour.  Ce  sont  presque  tous  des  le  famille  qui  ont  leur  habitation  dans 

la  campagne  à  une  ou  deux  lieues  de  distant      l'i     que  tout  habita- 

tions sont  entourées  d'un  cmT  s  et  protégées  par  quel  upesd'arbi    - 

Elles  sont  fraîches,  riantes,  et  entretenues  avec  soin.  La  femme  est  là  qui 
veille  tout  le  jour  sur  le  petit  domaine  qui  lui  <>t  confié  et  travaille  l 

e  a  l'embellir.  Quand  le  printemps  vient,  toute  cette  maison  est  couron- 
née de  verdure,  des  branches  de  sapin  Ombragent  lei  fenêtres,  des  bran- 
ches de  sapin  jonchent  le  parquet ,  d<  BUS  d'arbres  forment  un  ber- 
ceau de  feuillage  an-di             la  porte,  on  dirait  qne  le  mineur  condamné 

a  \ivrv  tout  le  jour  dans  ses  retraites  ténébreuses,  demande  à  trouver,  en 

rentrant  chez  lui,  toute  la  verdure  et  toutes  les  Oenrs  du  sol  dont  il 

exilé.  Il  doit  quitter  à  regret  cette  demeure  ornée  par  une  main  \  igilantC  , 

1 1  cependant  il  la  quitte  chaque  matin  et  n'y  revient  que  le  soir. 

La  plupart  de  ceux  qui  travaillent  aux  min  gneut  pas  plus  d'un 

rixdaler  par  jour  (1  fr.  ôoc).  Beaucoup  gagnent  moins.  Bo  devenant  mi- 
neurs, ils  Ont  fait  Ce  que  lapaient  leurs  pèl  1  S.  Le  marteau  de  fer  a  été  leur 
héritage,  et  le  souterrain  leur  patrimoine.  Dfl  J   lOOl  enli 

ils  ne  se  plaignent  pas  de  leur  sort.  Cependant  cet  isolement  de  la  nature 
entière,  cette  rie  |  lam  les  ténèbri  peu  à  peu  sur  eux.  Di 

penchent  sur  le  sol  qu'ils  doivent  creuser,  et  ils  accomplissent  av<  ;  a- 

tion  cette  parole  de   Dieu  :  1  <>  gagnerai  lOO  pain  à  la  sueur  de  UM  front. 
Hais  ils  sont  rêveurs  et  silencieux.  IN  ne  rient   pas  et  ils  ne  chantent   | 
Quand  j'étail  parmi  eux,  au  fond  de  l'abîme,  un  enfant  de   I>aneinoi  a,  qui 
devait  travailler  connue  eux  un  jour,  et  qui   descendait   dans  la  mine  pour 

la  première  mr  un  bloc  de  pierre  et  chantait  D  chantait  un 

chant  de  mineurs,  composé  par  un  |'  l'aldern,  M.  KœoigSVtcrl    L>  - 

ouvriers  le  regardaient  avec  ti  1  semblaient  lui  din 

O  paUt  ;  Ql ! 

(     qu'il  y  a  de  plus  douleureuz,  c'est  que  1  ge  leur  vie.  Tout 

.  leur  \ i-.i  ■■•  se  ride,  ils  vieillissent  >  te  cl  meurent  ordinain  - 
sut  du  mal  le      trn-,  du  mal  de  consomption.  L'ouvrier  qui  me  d 
naît  ces  détail*,  étiil  1   -memi  reuve  évidente  de  cette  fatale  Influai 


RENTE  DE   PARIS.  189 

des  mines.  Il  avait  le  regard  terne,  le  visage  amaigri ,  et  sur  les  joues  cette 
fausse  teinte  rosée  qui  annonce  la  fatigue  intérieure.  Il  était  là  depuis  dix 
ans.  Il  sentait  ses  forces  décroître,  et  il  pouvait  compter  le  nombre  de  ses 
jours  par  les  coups  de  marteau  qu'il  donnerait  encore.  Il  me  conduisit  dans 
sa  demeure  pour  me  donner  quelques  échantillons  de  minerai.  Sa  femme  et 
ses  enfans  vinrent  à  notre  rencontre,  et  il  était  triste  de  voir  cette  femme 
bientôt  veuve  et  ces  enfans  bientôt  orphelins  s'asseoir  auprès  de  lui. 

Fahlcm  est  à  vingt  milles  de  Danemora  :  on  y  arrive  par  les  routes  escar- 
pées ,  par  les  forêts  de  sapins ,  par  les  beaux  lacs  du  pays  de  Gèfie  et  de  la 
Dalécarlie.  Mais  quand  du  haut  de  la  moutagne  on  regarde  dans  la  plaine, 
on  n'aperçoit  que  des  tourbillons  de  fumée  qui  flottent  à  travers  la  vallée ,  et 
entourent  toutes  les  habitations.  Puis,  peu  à  peu,  à  travers  cette  vapeur 

isse  et  continue,  on  distingue  le  clocher  de  l'église  toute  couverte  en  cui- 
vre, puis  les  maisons.  Ces  maisons  sont  bâties  en  bois,  très  étroites  et  ti es 
basses,  assez  semblables  aux  frêles  boutiques  de  planches  que  les  marchands 
l  lèvent  pour  six  semaines  snr  la  place  de  Leipsig  :  elles  ont  été  [«ointes  en 
rouge  ;  mais  elles  sont  devenues  noires,  et  noir  aussi  est  le  pavé  de  cette  ville 
de  forges,  et  noire  l'atmosphère  qui  l'enveloppe.  De  toutes  parts,  à  travers 
la  campagne,  on  ne  voit  que  des  huttes  en  terre,  où  l'on  fond  le  cuivre, des 
ateliers  couverts  d'un  nuage  de  fumée ,  des  amas  de  minerai  entassés  par  la 
main  de  l'homme  pendant  des  siècles ,  et  à  une  longue  distance,  une  terre 
aride,  une  chaîne  de  collines  dépouillées  de  végétation,  point  d'herbe,  point 
de  Heurs,  point  d'arbres ,  le  loi  nu  ,  ebaure ,  rongé  par  la  vapeur  du  enivre 
qui  se  renouvelle  sans  cesse.  Depuis  l'IIécla,  je  n'avais  rien  vu  de  plus  som- 
bre et  de  plus  désolé. 

rnore  l'époque  précise  à  laquelle  ces  mines  furent  découvertes,  mais 
elle  remonte  très   haut.  Eu  1347,  le  roi  M    gfl    S-Smek  accorda  à  ceux  qui 
devaient  les  exploiter  un  privilège  spécial;  et  cette  ordonnance ,  qui  ei 
encore,  en  cite  d'autres  beaucoup  plus  anciennes,  notamment  une  de  1200. 

peuple, qui  8  toujours  une  tradition  pour  tous  les  évènemens  dont  il  ne 

raconte  celle-ci.  Un  Finnois,  nommé  Kare,  qui  habi- 
tait cette  contrée ,  s'aperçut  un  jour  qu'une  de  ses  chèvres,  qui  avait  | 
lajoun         os  le  bois ,  était  couverte  d'ui  >  de  terrer 

I  •  tait  du  minerai  de  cuivre.  Il  s'en  alla  faire  une  perqu 

tiOO  i  forèl  ,  el  la  mine  fut  découi  'i  te. 

le  mine  était  tutrefois  d'un  merveilleuse  :  ou  y  voyait  briller 

plus  beaux  Bloos  de  cuivre  ,  el  ou  n'attachait  pas  I  l  autant  de 

prix  qu'il  en  a  aujourd'hui     N       -  11    ns  \u  au  musée  d'I  psal  «les  ne. m 

lans  le  temps  veines  fécondes  s'ouvraiei  I 

tien  i  du  mineur.  Ce  i  ot  <  [ues  de  cuii  i  e  pur, 

•  ii  i    dalei  i  mme  un  In-quarto  ;  le  double  dater 

t  demi  i >  ii r    La  monnaie  de  fer  108X1 

peli  te  i 


190  EEVLK   DE   PARIS. 

.Maintenant  cette  mine,  creusée  par  tant  de  mains  différentes  et  pendant 
tant  d'années ,  s'est  appauvrie.  On  en  tire  encore  du  vitriol,  du  soufre,  du 
grenat ,  un  peu  d'or  et  d'argent;  niais  les  veines  de  cuivre  sont  plus  rares  et 
plus  maigres.  Le  minerai  que  l'ou  arraclo  /ine  aux  entrailles  du  sol , 

De  donne,  après  truis  fusions,  que  quatre  ou  cinq  pour  cent  de  vrai  métal; 
et  l'on  revient  sur  ce  qui  a  été  fait  autrefois.  On  reprend  les  pierres  'léjà 
fondues  et  abandonnées  dans  on  temps  de  richesse.  On  les  fond  de  nouveau, 
et  on  en  tire  environ  un  demi  pour  cent. 

Lu  H.oo,  cette  mine  fut  élargie  par  un  cboiilemcnt,  où  plusieurs  personnes 
périrent.  En  1683,  dans  une  nuit  d'orage,  toute  la  ferre  qui  l'entourait 
s'écroula,  toutes  les  roches  sur  lesquelles  elle  s'appuyait  lurent  renversée». 
La  veille,  on  ne  voyait  encore  qu'un  espaça  arrondi  et  creusé  as-  liè- 

renient,le  lendemain  c'était  un  abîme.  Les  "tivriers  étaient  heureusement 
absens  quand  la  ferre  S'ébranla J  mais  cette  catastrophe  eausa  dans  le  \ 
une  profonde  terreur,  et  les  habitant  de  l'ahlcm  qui  l'ont  entendu  raconter 
à  leurs  pères,  eu  parlent  encore  avec  une  singulière  émotion. 

Autour  de  ce  gouffre  s'élèvent  la  maison  îles  chefs  de  travail  et  les  ma- 
chines. On  a  construit  une  muraille  pour  affermir  le  terrain  ,  et  une  balus- 
trade en  bois  pour  servir  de  sauvegarde  aux  pnwyyf  C'est  là  qu'il  arriva 

un  jour  une  scène   touchante,  que  If.  Arndt  rapporta  dans  sou   loi/,!;/, 

Suiiic,  et  qui  m'a  été  confirmée  parles  Détournai  lent 

de  -  r  un  chemin  à  tTS  le  pierre  et  las  Ilots  de  sable 

amassés  par  un  ancien  eboulemeiit.  SOUS  une  couche  de  terre  épaisse,  ils 

trouvèrent  le  corps  d'un  jeune  homme  en  habits  de  (été,  et  portant  un 

bouquet  de  Heurs  à  II  boutonnière.  La  forme  îles  habits  était  celle  d'un 
autre  temps;  mais  la  figure  du  jeune  homme  n'avait  subi  aucune  altération  ; 

i  la  voir  ainsi  couché  sur  le  sol ,  le  ^  eût 

dit  qu'il  s'était  endormi  à  la  suite  d'un  bal.  I  habitant  de  la  vill 

eeui  de  la  campagne  accoururent  pour  le  voir,  et  personne  ne  le  cosui 

sait  ,  quand  tout  à  coup  <m  \  it  venir  une  Vieille  femme  qui  n'était  pas  sortie 

mis  plusieurs  années,  mais  qui  n'avait    pu  résister  au  désir   d'observer 

cette  i  tran  merle.  La  pauvre  femme  avait  les  cheveux   blancs  cl  le 

front  ridé;  aile  était  faible,  et  ne  nsarrhait  qu'à  l'aida  d'une  béquille.  Elle 

lia  du  jeune  homme.  pTTTT  BU  cri  de  douleur,  et  tomba  à  genOUl 
devant  lui .  C'était  un  ouvrier  avec  qui  elle  avait  été  fiancée  cinquante  . 
auparavant.  Le  jour  même  où  il  devait  se  marier,  il  avait  disparu  ,  et  la  mine 
au    bord   de    laquelle   il    nattail    l'avait    BOgloOtL    <  >n    l'enterra    en    grande 

pompe,  et,  qualqa  n  an  s,  sa  fiancée  snourut.  Cette  eanvation  ian- 
menae,  que  le  voyageur  contemple  avec  étonnosjont ,  n'est  que  resnbou- 

«  hure  de  la  mine.    C'est    au   fond  par  la  tempête  que  coni- 

nii  ine  le  SOUterrain.  <  >0  entre  par  une  porte  étroite  ,  on  pote  le  pied  >ur  un 

lier  tortueux ,  et  ,  une  fois  la .  adieu  In  lumière  du  soleil,  adieu  l'aapi 

de  la  nature  liante;  le  tombeau  n'  plus  DOir,  et  le  chemi.i  t  •  1 1  - 


REVUE  DE  PARIS.  191 

par  lequel  les  Lapons  croient  que  les  morts  s'en  vont  en  l'autre  monde  n'est 
pas  plus  triste  que  ce  chemin  étroit  par  lequel  on  descend  dans  ces  cavernes 
de  cuivre.  J'ai  ri  de  l'école  terroriste  de  Mme  Radeliffe  et  des  émotions  naïves 
que  j'éprouvais  jadis  en  lisant  ses  sombres  descriptions.  Si  jamais  Mme  Rad- 
clifïe  était  venue  à  Fahlem,  elle  aurait  brûlé  tous  ses  livres,  anéanti  toutes 
ses  tours  mystérieuses  et  ses  châteaux. 

Le  chemin  tourne  autour  de  la  mine.  Des  piliers  de  bois  soutiennent,  de 
chaque  côté,  la  terre  qui  menace  de  tomber,  et  des  poutres  transversales 
forment  le  plafond  de  cette  longue  galerie.  Tout  ce  travail  est  une  œuvre 
d'une  merveilleuse  patience;  et  quand  on  pense  qu'il  n'a  pu  être  fait  qu'à 
travers  tant  de  périls  et  à  la  lueur  des  flambeaux,  il  faut  admirer  l'audace 
avec  laquelle  il  a  été  conçu,  et  le  courage  persévérant  avec  lequel  il  a  été 
achevé.  L'escalier  est  étroit  et  fangeux;  on  y  glisse  souvent,  et  il  faut  prendre 
garde  de  s'en  écarter.  Prés  de  là  est  une  mare  d'eau  ou  un  abîme.  Les  mu- 
railles, contre  lesquelles  on  s'appuie,  sont  humides  et  gluantes.  L'eau  filtre 
à  travers  les  couches  de  terre  ;  le  soufre  et  le  vitriol  s'amassent  sur  les  piliers 
de  bois  ou  sur  les  rochers;  et  quand  le  flambeau  les  touche,  une  fumée 
noire  s'élève  sur  ces  parois  de  la  voûte,  et  cette  fumée  exhale  une  odeur 
infecta. 

L'étranger  qui  entreprend  d'explorer  la  mine  se  revêt  d'une  longue  robe 
noire  d'ouvrier.  On  lui  donne  un  chapeau  à  larges  bords  et  de  grandes 
bottes.  Un  homme  le  précède,  portant  une  torche  de  sapin  ;  un  autre  le  suit, 

■  iivcnt  il  est  obligé  de  s'appuyer  sur  ses  deux  guides,  car  l'escaliei 
.al  et  dangereux.  A  moitié  chemin,  c'est-à-dire  à  environ  trois  cents  piedfl 
sous  terre,  l'escalier  cesse,  l'espace  se  rétrécit;  on  aperçoit  un  trou  dans 
le  sol,  on  pote  le  pied  sur  une  échelle:  c'est  par  là  que  l'on  descend;  c'est 
lj  que  les  ouvriers-,  après  avoir  parcouru  toute,  1  ;,s  de  ce  monde  -     - 

terrain,  s'en  vont  chercher  une  nouvelle  veine  de  minerai.  Si,  lorsque  j'étais 

memora,  j'avais  plaint  le  sort  des  ouvriers,  combien  ils  nie  parurent 
■Ion  plui  heureux  que  ceux  de  Fahlem!  car  ils  travaillent  encore  à  la  lu- 
mière du  jour,  Ua volent,  par  intervalles,  le  ciel  au-dessus  de  1' ni   i 

Ifj    s  à  Fahlem,    il    n'y  I  plus  ni   ciel  bleu,   ni  rayon  de  lumière,  ni  l> 
rafraîchissante.  On  n'y  entend  plm  le  retCDtiatement  de  Ce  qui  |  au- 

tour de  ||  min",  la  Tagne  romenr  qni  annonce  la  présence  d<  ri  vans; 

c'est  la  nuit  dans  toute  >.i  profondeur,  c'est  le  silence  de  la  saorl   L'ouvrier 

;  fangeux,  entre  les  murailles  humides.  One  lampe  lYrl.iire, 
DBM montagne  de  fer  p" m' mii  lui.  Si  la  lampe  s'éteint,   m   les  piliers  de    la 

mine  chancellent,  c'en  est  fait  de  lui.  Quand  ■  i\  deux  eafa- 

plies  des  shVIis  précédenij  u'a-t-oo  pas  le  droit  d'en  redouter 
troisième? 

M.  le  gouverneur  de  Fahlem  avait  en  la  boute  de  donner  des  ordres  pou 
•  pie  l'on  dm  ut  voir  la  mine  complètement ,  et  notre  promenade  sootei  raine. 

mima  par  une  Illumination.  Nous  étions  au  milieu  d'une  des  plus  VS 


192  RE\TE  DE  PARIS. 

et  des  plus  hautes  arcades  de  la  montagne.  Sur  les  bancs  de  roc  qui  la  di\  i- 
sent  en  plusieurs  galeries,  les  ouvriers  allumèrent  des  torches  de  sapin,  et 
je  vis  un  étrange  spectacle.  Au-dessus  de  nous,  la  voûte  de  roc  noire  et 
élevée;  au  Las,  le  gouffre  ,  et  tout  autour  les  torches  flamboyantes  dan 
ténèbres,  et  projetant,  de  distance  en  distance,  des  teintes  ai  i  et  des 

lueurs  blafardes.  Près  des  galeries,  l'eau  qui  ruisselle  sur  les  mur.iil 
les  paillettes  de  fer  du  minerai,  et  les  grains  de  cristal,  renfermés  dans  le 
roc,  brillaient  comme  des  paillettes  d'or,  comme  des  gouttes  de  i  i  aux 
rayons  de  la  lumière,  et  les  étincelles  qui  s'échappaient  des  torches  pétil- 
lantes voltigeaient  à  travers  la  grotte  comme  une  fusée,  ou  descendaient 
daoa  les  profondeurs  du  souterrain  comme  les  étodes  qui  glissent  sur  un  ciel 
sombre.  Et  tout  était  calme,  on  n'entendait  que  les  gouttes  d'eau  tombant 
tristement  l'une  après  l'autre,  comme  les  larmes  d'une  veuve,  dans  le 
silence  de  la  nuit.  Je  restai  là  jusqu'à  ce  que  la  dernière  torche  fût  con- 
sumée, joiqa'à  ce  que  la  dernière  étincelle  jaillit  dans  les  ténèbres;  poil  je 
m'en  revins  rêveur  avec  mes  guides,  et,  quand  nous  sortîmes  de  ce  goufre 
sans  fond,  le  ciel  me  parut  plus  riant,  l'air  me  parut  plus  pur  que  jamais, 
et  je  saluai,  avec  une  joie  d'enfant,  les  montagnes  v.  la  DaléctxUi  , 

les  beaux  lacs,  les  frais  jardins  et  l'heureuse  maison  de  Rothcnby. 

\     MuvMiin. 


BULLETIN, 


Le  fait  le  plus  considérable  de  ces  derniers  huit  jours,  dans  nos  affaires 
intérieures,  a  été  ,  le  rrnirait-on ?  la  distribution  «les  prix  du  concours  |  - 
néral.  M.  de  Salvandy  a  joui  du  dangereux  privilège  de  concentrer  presque 
sur  lui  seul  toute  la  puissance  d'attention  dont  le  public  dispose  chaque  se- 
maine. C'était  une  éprouve  délicate,  il  l'a  traversée  avec  bonheur.  Les  élèves 
et  tous  ceux,  parmi  les  pi  s,  qui  se  rapprochent  le  plus  des  élèves 

par  leur  âge  et  leurs  vives  sympathies,  ont  adopte  M.  de  Sa!  vandy.  I  ne  seule 
téance,  un  seul  discours  lui  ont  sufti  ;  il  leur  a  parlé  avec  cette  chaleur  de 
cœur  qui  fait  honneur  à  l'homme  sans  rien  ôter  à  la  dignité  du  ^rand 
maître,  et  il  a  et-''  applaudi ,  parce  qu'on  le  savait  convaincu.  Même  les 
prits  plus  sévères  et  plus  froids  rendent  justice  de  [dus  en  plus  à  ses  bonnes 
i  -a  lovante,  à  son  artivité  infatigable,  qui  n'ont  besoin  eue  d'être 
mieux  connues,  pour  qu'il  soit  lui-même  apprécié  comme  il  mérite  de  l'être, 

il  ne  l'a  jamais  été,  nous  devons  le  dire,  linon  |  lOOJielS 

t-èiro  s'est-il  montré  uu  peu  trop  facile  à  promettre  ans  jeunes  gens* 

que  !<■  Il  .i\  ail  ,  et  le  travail  seul  ,  égaliserait  DOUT  eux  tOUÛ  I  les  I  •  ' n <  1 1 1 î < >ns 

du  se         i  tant  de  chances  farorables  qu'il  en  a  touIu  Tolr  d 

notre  société  actuelle;  mais  une  pareille  illusion  d'égalité,  qui  part  «l'un 

I  ,  était  bien  ible  le  jour  où  le  toi  u-nail  pour  l.i  pre- 

,  depuis  qu'il  est  sur  k  -ter  au  cooronnemenl  univer- 

nfans ,  les  ducs  d'Annulé  et  de  Montpensier.  i  i  présence 

iropi  ii  de  cette  fête  de  la  bourgeoisie,  dans  le  quartier 

populaires  et  de  la  jeunesse  . î .  -  .  •  1 1  il  porte  rarement  ses 

le  donner  un  autre  sujet  de  triomphe  sérieus  i  '  de  joie  réfléchi 

H,  -!■  Sahandj  et  a  tout  le  cabinet  auquel  d  appartient,  car  rien  ne  prouve 


19+  REVUE  DE   PARI  g. 

mieux  la  sécurité  qu'a  faite  à  la  personne  royale  le  ministère  de  l'amnistie 
Nous  ne  rechercherons  pas  curieusement ,  avec  d'autres  journaux  ,  t;  -  -  - 
vans  en  histoire,  s'il  faudrait  remonter  plusieurs  siècles  dans  nos  annales 
pour  trouver  un  roi  de  France  assistant  à  une  pareille  solennité;  mais  nous 
affirmons  hardiment,  sans  faire  remonter  bien  loin  nos  investigations  ar- 
chéologiques, que,  si  le  ministère  du  6  septembre,  cette  dernière  et  mal- 
heureuse tentative  de  l'ambition  de  M.  Guizot,  avait  persisté  jusqu'à  ce 
jour  à  s'imposer  au  pay- ,  1.  roi  n'aurait  jamais  eu  l'idée  ni  le  pouvoir  d'al- 
ler àlaSorbonne,  avec  sa  famille,  embrasser  ses  deui  jeunes  fils  ,  et  les 
prendre  par  la  main  ,  au  milieu  de  leurs  camarades,  aux  applaudissemens 
de  toutes  les  autres  familles,  [magma  quel  rôle  ,  sous  la  férule  d  "W  I  '.ui- 
Z'4,  aurait  joué  la  royauté,  si  elle  avait  eu  l'imprévoyante  faiblesse  de  pa- 
raître à  la  distribution  des  prix,  comme  pour  couvrir  de  MO  inviolabilité 
impopulaires  doctrines  d'un  tel  grand  maître;  elle  aurait  couru  le  risque 
d'assumer  sur  elle  ,  en  échange,  quelque  chose  de  la  responsabilité  minis- 
lle  ,  qui ,  dans  ce  pays  latin,  si  libre  de  gestes  et  de  pan  parfois 

mise  en  pratique  par  une  multitude  irrespectueuse.  La  route  même, 
Tuileries  à  la  Sorbonne,  aurait  paru  semée  de  périls  qui  eussent  interdit  à 
M.  Guizot  d'espérer  un  auditeur  de  i  tte  autorité.  Aujour- 

d'hui ,  le  roi  peut  accompagner  les  siens  quand  ils  vont  jouir,  à  l'Univer> 
de  ces  innocentes  vict  ic  le  maréchal  de  Villars  avait  la  sioguh 

fantaisie  de  préférer  à  d'autres  trophées  plus  nlorieux. 

Plaise  à  Dieu  que  la  famille  qui  nous  gouverne  ne  pense  pas  toujours 
comme  le  maréchal  de  Villars,  et  qu'elle  donne  à  In  elle-même 

d'autres  triomphes  plus  grands  et  plus  positifs,  auxquels  puisse  applaudir  une 
puissante  et  peu  littéraire,  la  \oix  du  jtouple ,  qui  dicte  pourtant  aux 
historiens  :  |  qu'il  y  a  de  rrai ,  de  profbod  et  de  durable  dans  leurs 
écrits!  L'amnistie  a  déjà  fait  beaucoup  pour  atténuer  ce  qu'il  y  avait  eu 
d'e\  lias  le  système  de  gouvernement  suivi  depuis  bientôt  sept  ans: 

mais  il  reste  encore  à  faire  une  bonne  moitié  du  travail  qui 

nous  semble  nécessaire. 

L'imperfection  de  i  me,  qui  a  eu  sa  valeur  utilité  incoote»- 

tables,  éelate  aujourd'hui  par  deux  cotes  principaux    l.e  besoin  de  résie- 
MB  émeute^  |  finir  avec  le  désordre  intérieur  avait  tendu  à  l'exeèf 

^••rts  du  i-uv.ir.  Pendant  la  lutte ,  il  y  avait  des  humni 

<!re  et  de  laejeaae  .  aaaii  qui  ont  ieseatraflles  plu*  t  "7«>t  et  M.  I 

sil,et  qui,  t'  ut  en  reconnaissant  à  la   ICCiété  k  «lr>it  de  te  défendre ,  tout 
en  concourant  même  à  cette  défense  par  Ici  il  pas  eu  de  gortt  pour 

se  faire  s  des  hautes  oevvrefl  d'un  régime  impitoyable  :  ces 

urnes  M  sont  levés  après  la    défaite  des  partis,  et  ont  prêvhé  la 

Meils,  elle  a  f«it  entendre ,  par  leur 
gane,  des  mats  de  pardon;  elle  a  desarmé  les  haines  qui  n'ont  pu  être  étouf- 

s,  enlevé  ■UVSasmai  laftté  publique  dont  ils  abusaient  et  qui  seule  le* 


HEYrE  DE  PARIS.  195 

rendait  redoutables,  et  maintenant  la  royauté  se  présente  dans  nos  fêtes  avec 
la  même  assurance  et  presque  avec  la  même  faveur  et  les  mêmes  sûretés 
qu'aux  premiers  jours  de  son  avènement.  Voilà  l'ouvrage  de  l'amnistie  à 
l'intérieur. 

Mais,  dans  notre  système  de  politique  extérieure,  il  y  a  eu  aussi  de  l'exa- 

ation,  et  disons-le,  une  exagération  de  la  pire  qualité,  celle  de  la  fai- 
blesse; il  faut  l'attribuer  à  la  crainte,  a=sez  légitime,  il  y  a  sept  ans,  de  la 
propagande  universelle  que  prétendaient  organiser  certains  esprits  aven- 
tureux. On  s'est  jeté  d'un  bond  à  l'extrémité  opposée,  de  peur  de  paraître, 
aux  yeux  de  l'Europe,  les  encourager  dans  leurs  périlleuses  espérances. 
Une  crainte  semblable  serait  bien  chimérique  aujourd'hui  ;  on  peut  se 
remuer,  agir  ou  se  poser  fermement  vis-à-vis  de  l'étranger,  sans  passer 
pour  des  rabâcheurs  d'anciens  clubs,  qui  voient  à  tout  propos,  dans  les 
affaires,  les  fantômes  de  Pitt  et  Cobourg,  la  convention  de  Pilnitz,  le  con- 
grès de  Laybach  ,  de  Troppau ,  de  Vérone.  L'Europe  sait  à  quoi  s'en  tenir 

irmais  sur  notre  modération.  N'ayons  qu'une  inquiétude  maintenant, 
c'est  d'avoir  été  trop  modérés.  Et  qu'on  ne  nous  réponde  pas  en  portant 
trop  haut  1rs  deux  ou  trois  choses  qui  ont  été  faites  en  sept  ans,  pour  re- 
lever le  nom  de  la  France ,  quoiqu'elles  n'aient  pas  été  sans  gloire.  L'expé- 
dition de  Belgique  était  une  question  de  vie  ou  de  mort  pour  notre  révo- 
lution et  notre  nouveau  gouvernement;  c'est  pourquoi  elle  n'a  pu  être 
essentiellement  une  question  de  grandeur  :  or,  nous  disons  que  la  France 
doit  aspirer  aujourd'hui  à  quelque  cliose  de  plus  qu'à  vivre  seulement.  La 
prise  oTAoedM  S  bien  été  un  fait  de  quelque  hardiesse;  niais  comme  il  n'a 

été  Miivi  d'une  collision  qu'on  pouvait  craindre,  nul  ne  peut  dire  s'il 
aurait  été  soutenu  avec  la  même  résolution  de  caractère  :  ce  n'est  jusqu'à 
présent  rien  de  plus  qu'un  coup  de  tête  de  Casimir  Périer,  inspiré  par  les 
jeunes  doctrinaires  qui ,  pour  la  plupart ,  n'y  rat  rien  compris. 

En  Espagne,  plus  que  partout  ailleurs,  le  gouvernement  français  a,  de- 
puis UM0-ttmpB,  une  occasion  de  prouver  sa  loue  et  SI  liberté  d'action. 
Là,  en  effet,  que  don  Carlos  l'emporte,  et  MM  M  croyons  pas  que  la  France 
MM  destinées  nouvelles  nient  en  péril;  mais  la  dignité  de  sa  revolut      | 
serait  compromise,  et  c'est  uses. 

N  ■   demandons  pas  to.  'intervention  :  il  est  peut-être  trop  tard, 

après  avoir  livre  l'Espagne  à  elle-même,  dans  une  ■  longue  et  si  lab 
épreoti  ■  lie  doit  se  tirer  maintenant  sans  intervention  »  1  i  r  -Ile 

ne  vent  p.is  en  sortir  d>  pour  ainsi  dire  etneéodn  rang  des  ne* 

lions.  Mais   il  est   du  moins  possible  et  juste,  il  serait   dans  l'intérêt  de  la 
nceife.  en  lait  de  i  conditions  de  la  lutte 

olutismc,  représente   pardon'  ,  Ot  l'ordre  constitutionnel, 

qui  se  penonoi!  Mu  i.-Cliristino. 

I  ntre  do     I  et  les  poiOMBV  es  européennes,  qui  sont  ses  alliées  natu- 

relles par  la  force  même  de  leur  gouvernement,  il  n'y  a  point  di 


190  BEVUE   DE   PARIS. 

mol ,  ayant  dato  cortainc  ;  mais  voilà  quatre  ans  qu'elles  font  mille  sacrif 
d'armes,  de  munitions,  d'habits  et  d'argent,  pour  le  soutenir.   Elles  eom- 
meoçaient  à  se  lasser,  il  est  vrai,  de  le  voir  COOfiné  dans  les  provinces  sep- 
tentrionales et  de  nourrir  l'insurrection  sans  rien  résoudre;  elles  lui  ont 
ordonné  de  passer  l'Ebrc,  il  a  obéi ,  et  les  voilà  de  nouveau  d  -  à  four- 

nir leurs  subsides  de  guerre,  tant  qu'il  sera  sur  la  rive  droite  de  ce  lieu 
où  il  manœuvre  en  ce  moment.  Quoique  soit  le  sens  de  ses  marches  et  con- 
li  -marches,  auxquelles  les  puissances  européennes  comprendront  »  qu'elle! 
pourront,  leur  appui,  s'd  peut  se  maintenir  sur  es  théâtre  d'opération*,  lui 
est  acquis  pour  quelque  temps  encore,  pour  tout  le  tempe  néo  Mdre  à  une 
dernière  et  décisive  expérience. 

Noua  avons  eu  la  preuve,  il  y  a  déni  jours,  par  une  source  particulier! 
digne  de  toute  notre  confiance,  que  le  gouvernement  pi  II  toujours 

On  des  banquiers  du  prétendant.  Le  cabinet  de  Berlin  vient  de  livrer  à  une 

maison  de  cette  ville ,  goe  nous  pourrions  nommer,  \  iii-'i-eiiii]  mille  roi  - 
pour  le  service  de  don  Carlos,  et  il  a  imposé  au>  de  ce  prince,  pour 

unique  condition,  que  ees  armes  ne  soient  pas  transportée!  suis  pavillon 
prussien  en  Espagne.  On  pourra  employer  ce  pavillon  pour  les  faire  pu 
de  Dant/ick  dans  le  port   libre  de  Hambourg,  OU   commencera  l'obligation 
de  recourir,  pour  leur   transport  ultérieur,  à  un  navire  dont  l'orlj 

puisse  compromettre  la  Prusae.  La  Hollande,  et  qui  sait?  la  Sardaigne  en- 
core, peut-être,  se  chargeront  de  ce  bon  office  pour  le  prétendant. 

Et,  après  un  pareil  exemple ,  nous,  les  premiers  signataires  de   la  qua- 
druple alliance,  et  les  plus  mtéreseésàsa  généreuse  exécution  selon eon 

esprit,  et  non  pas  seulement  selon  sa  lettre  inanimée,  nous  ne  ferons  rien  de 
plus  que  d'exercer  une  surveillance  exacte,  mais  mesquine,   sur  la  ligne 

frontière  des  Pyrénées!  Nous  H,'  saurons  porter  secours  i  l'Espagne  consti  - 
tutionnelle  qu'en  remplissant  pour  elle  le  sen  ice  de  douaniers  |  i.  comman- 
dant Dumesnil  n'a  besoin  que  de  550,000  fr.  pour  mettre  sur  pied  m  légion 

tout  entière,  officiers  et  soldats,  et  la  conduire  à  la  frontière;  il  ne  trouve 
personne  pour  les  lui  prêter  :  la  munilicence  publique,  à  défaut  du  gOQVar- 
neinent,  qui  est  entravé  visiblement  par  une  volonté  puissante  .  I  \>''it  pas 
se  souvenir  qu'elle  a  prodigué  autrefois  aux  (irecs,  par  enthousiasme,  des 
trél  VI  dont  une  faible  partie  viendrait  bien  a  01*0001  aider  une  cause  qui 
nous  touche  de  plus  pi 

Il  est  permis  de  Croire  que  cinq  mille  hommes  de  plus,   dans  le  nord  de 

l'Espagne,  lui  auraient  été  d'une  grande  utilité  dan-  les  dernièrea  circon- 
stances, car  DOUa  ST0OS  entendu  U)l  I  (DOll  loi  plu-  et  l.urc-,  qui  M  trou- 
vent aujourd'hui  à  Pans  ,  expliquer  II  marche  en  avant  des  h.uides  carlistes, 

jusqu'à  Ségorie  et  au-delà,  par  le  rappel  Inopiné  da  i  du 

baron  i  >  »s  Amas,  qui  irait  une  ligne  d'opérations  a  défendre  et  s'est  TU 
forcé  de  l'abandonner.  <  féal  ainsi,  pour  le  dire  en  passant ,  que  l'Angli  terre 
sert  quelquefois  sas  alliés  :  elle  provoque, on  Pot  tagal  ,une  révolte  militaire  . 


REVUE  DE   PARIS.  197 

pour  le  rétablissement  de  la  charte  de  don  Pedro,  qui  doit  ramener  au 
pouvoir  des  ministres  plus  disposés  à  subir  le  vieux  joug  commercial  du 
traité  de  Methuen,  des  hommes  moins  pénétrés  que  M.  Passos  et  ses  amis 
de  la  nécessité  de  donner  enfin  au  peuple  portugais  une  nationalité  distincte, 
des  intérêts  qui  lui  soient  propres  et  le  courage  de  défendre  cette  indépen- 
dance nouvelle,  le  plus  honorable  des  rêves  tout  au  moins.  L'Angleterre, 
pourvu  qu'elle  espère  réussir  dans  son  dessein,  se  soucie  assez  peu  de 
susciter,  en  Portugal,  des  difficultés  et  des  périls,  qui  enlèvent  une  force  à 
l'Espagne,  son  alliée  aussi,  pour  laquelle  elle  a  jugé  bon  d'appuyer  un 
système  de  politique  contraire.  Le  baron  Das  Antas  est  rappelé  par  son 
gouvernement;  il  laisse,  sur  le  point  dont  il  s'éloigne,  un  vide  que  le  gé- 
néral espagnol  Escalera,  placé  d'abord  plus  au  sud,  s'efforce  de  remplir. 
Le  capitaine-général  de  la  ZS'juvelle-Castille,  Meniez  Vigo,  n'étant  plus 
protégé  d'assez  près  par  le  corps  d'Escalera,  qui  était  pour  lui  comme  une 
espèce  de  garde  avancée ,  se  croit  trop  faible  pour  défendre  la  province  qu'il 
commande  et  donne  accès ,  jusqu'à  trois  lieues  de  Madrid ,  aux  bandes  car- 
Zariatéguy.  Voilà  ce  qu'à  pro  luit  un  déDcit  de  troupes  dans  une 
seule  des  cases  de  l'échiquier  militaire  où  l'Espagne  constitutionnel!' 
tient  sur  la  défensive  :  l'incapacité  des  généraux  christinos,  leur  désunion, 
leur  jalousie  coupable,  il  faut  le  répéter  sans  cesse,  ont  grandement  con- 
couru aux  déplorables  effets  que  nous  voyons. 

Il  ne  s'agit  pis  encore,  heureusement,  d'un  résultat  définitif.  Le  gouver- 
nement de  Madri  i  :  _  e,  dit-on,  pour  conserver  à  son  service  le  corps 
du  baron  Das  Antas,  et  il  a  chance  d'y  réussir,  depuis  qu'on  voit,  en  Por- 

1  ,  l'insurrection  chnrlsle  aller  beaucoup  moins  vite  et  moins  bien  que 
il  nt  les  Anglais.  Il  a  d'ailleurs   appelé  à  lui   toutes  les  foi 
nationales   qui   lui   sont  ni  ,  et  sur   tous  les  [oints,  un  corps  de 

christinos  est  opposé  à  un   corps  de  carlistes.  La  lutte  va  linir  par  s'en- 
gager, nous  devons  l'esj    ni  :  il  y  a  pins,  et  parce  que  nous  aimons  V ■ 

lions  nettes   et    tel    promptes    solutions,   nous    regard  ,rne   un 

bien  que  les  injonctions  d  pe  absolutiste  aient  ol  u  < "ai  l 

s'en  aller  \  ider  m  querelle  sir  des  champs  de  bataille  plus  rapprochés  de 

M  si  toutefois  il  <ï"it  y  avoir  enfin  des  champs  de  bataille  dan-  cette 

rable  guerre.  T<  n!  combat  sur  le  terrain  "û  >"nt  les  deux  partis 

,  ni.iL'i  plus  décisif  que  par  Ii  ,  quel  q  ombat, 

et    bien    qu'ils    n'y    \etnllent   mettre,   ni    l'un,   ni   feutre  tOOt  leur   enjeu. 

aux  christinos ,  el  que  le 
tendant,  pour  avoir  quelques-uns  dexes  ch  uérillas  auxpoi 

M    lrid,n'(  i  la  veille  d'y  entrer.  Si  nous  nous  trompons,  notre 

•  par  les  i  ersonn  -  -  lea  mieux  pi  Madi  me, 

•  le  v<  rit  kble  él  it  d<  (avorab 

malgré  toutes  les  apparences ,  au  _•  Qvernexnent  de  la  reine  Isabelle    N 

limples  prévitioi  panons  n'avons  jan 


108  REVUE   Ï)E   PARIS. 

données  poar  quelque  chose  de  plus,  ne  sont  pas  démenties  par  les  rensei- 
gnemens  qui  nous  arrivent,  à  l'heure  qu'il  est,  des  sources  les  plus  véri- 
diques.  Un  observateur,  bien  placé  pour  voir  exactement,  écrit  à  peu 
près  ceci  :  «  Tout  ce  que  vous  pourriez  imaginer,  à  Paris,  de  la  faiblesse 
du  parti  de  don  Carlos  et  du  peu  de  racines  qu'il  a  en  Espagne,  D'appi  - 
che  pas  de  la  vérité.  Ses  bandes  sont  à  quelques  lieues  de  la  capitale,  et 
l'on  y  est  tranquille  :  on  a  la  confiance  qu'elles  seront  battues  et  <  -.  o 

Nous  avons  besoin  de  partager  cette  confiance  pour  nous  expliquer  com- 
ment le  gouvernement  français  n'a  point  agi  davantage  en  faveur  de  la 
cause  constitutionnelle  :  cela  serait  inconcevable,  s'il  ne  s'était  dit  que 
l'Espagne  pourra  suffire  seule  à  la  rude  tache  qui  lui  est  imp< 

Plaise  à  Dieu  !  mais  l'œuvre  est  bien  lente ,  et  en  attendant  qu'elle  tourne 
favorablement,   ses  incertitudes   et   ses  haltes   i  :it  d'une  mani 

lâcheuse  sur  nos  propres  affaires.  Voici,  dit-on,  la  dissolution  qui  i. 
plus  aussi  bien  accueillie  qu'elle  l'était,  il  y   a  huit  jouit,  par  la  0    - 
ronne.    Il  faut  compter  encore  sur  la    persévérance  qu'a  déjà  mont 
M.  Mole  dans  cette  question  capitale  et  aussi  sur  une  heui 
évènemens  extérieurs,  contre  lesquels  il  n'irait  pas,  avec  son  esprit  calme 
et  vraiment  politique,  se  cabrer  imprudemment ,  s'ils  étaient  tout-à-fait 
graves,  aussi  graves  qu'on  le  dit  et  que  plusieurs  le  souhaitent. 

M.  Mole  |  déjà  terminé  quelques  grandes  affaires,  qui  ne  semblaient  pas 
très  près  d'une  solution  définitive  :  il  I  signé,  av  ,  l'amn.- 

dont  il  avait  fait  la  base  de  sa  politique;  il  a  montré  le  roi  au  peuple,  jus- 
qu'à quel  degré  de  confiance  mutuelle  et  dam  quelle  familière  sécurité, 

vient  d'en  jager  tout  à  l'heure;  il  a  conclu  le  mariage  de  M.  le  duc  d'Or- 
léans (  )n  voudrait  que  d'autres  question-;  qui  SOUt  à  résoudre  ,  dam  un  ave- 
nir plus  ou  moins  prochain,  lui  fussent  i  :  le  coins  prospère  des 
érènemem  :  Mil  parait  appartenir  à  sou  habileté   et  découler  de  ce  qu'il  a 

déjà  fait.  La  dissolution  e>t  la  première  de  ces  qu  .  et  pour  celle-ci, 

il  est  important  qu'il  profite  de  son  alliance  avec  M.di  Montalivet,  l'homme 
le  plus  capable  d'agir  sur  les  élections  par  les  influei 
et  de  les  obtenir  bonnes  pour  la  royauté  ,  boonei  pour  I'  DOntrail 

une  coterie  qui  ne  BOOge  ni  au  pays,  ni  à  la  royauté,  ne  fuit  qu'elle- 
même  dans  les  affaires  publiques,  et  ,  tà  elle  devait  un  jour  convoquer  le 
corps  éleet  mirait  y  Faire  exclusivement  refléter  son  image  cor, 

dans  un  miroir  trompeur.  Il  y  aura  ,  de  plue,  pour  le  gouvernement  fran- 
çais, une  chose  à  faire,  que  M  Holé  pourrait  faire  avec  plus  de  mesure, 
d'indépendance  et  de  délicatesse  qu'un  autre;  il  y  aura  à  suivre,  un  jour, 
les  diverses  eaudi  latures  qui  se   présenteront  pour  le  n  de  la   H 

\      toria  ;  il  faudra  chercher  s'il  v  a  mo\en  i!  1er  les  unes,  d'écarter 

ISS  I  ItreS,  autant  qu'il  sera  donne  à  la  Traitée  d'influer  sur  une  affaire  qui 
leuible  ,  au  premier  abord  ,  purement  an; 

Parmi  Isj  candidats  que  l'on  cite  déjà,  U  J  I  le  prince  6*1  .  que  la 


REVUE  DE  PARIS.  199 

jeune  reine  et  son  gouvernement  ne  choisiront  pas,  s'ils  gardent  quelque 
estime  pour  leurs  plus  proches  alliées,  la  Belgique  et  la  France.  Les  affec- 
tions de  famille  qui  unissent  la  reine  et  surtout  la  duchesse  de  Kent  au  roi 
Léopold ,  leur  feront  sans  doute  une  obligation  personnelle  de  ce  refus  ;  mais 
le  gouvernement  britannique  pourrait  vouloir  demander  à  sa  jeune  souve- 
raine ce  sacrifice  de  ses  senti  mens;  et  qui  sait  si  la  balance,  où  l'on  se  met- 
trait à  peser  des  engagemens  antérieurs  de  parenté  et  des  intérêts  politi- 
ques, ne  pencherait  pas  en  faveur  du  fils  du  roi  Guillaume  ?  Ce  ne  serait 
pas  la  première  fois  que  l'Angleterre ,  foulant  aux  pieds  les  liaisons  du  sang, 
aurait  trouvé  avantage  à  faire  cause  commune  avec  la  Hollande.  Nous  ne  sa- 
vons pas  quel  intérêt  nouveau  peut  surgir,  et  rendre  à  ces  deux  peuples  une 
alliance  désirable. 

Entre  les  autres  noms  cités  par  un  journal  tory,  répété  par  plusieurs 
feuilles  françaises,  il  n'en  est  pas  un  qui  mérite  qu'on  s'en  inquiète.  Le 
prince  George  de  Cambridge  a  été  nommé;  il  n'y  a  rien  à  en  dire,  si  ce  n'est 
que  ce  serait  là  un  arrangement  de  simple^cousinagc,  tout  naturel  et  très 
facile,  qui  épargnerait  bien  des  frais  de  négociation  et  des  voyages  diplo- 
matiques. On  a  désigné  aussi,  dans  la  feuille  tory  ,  les  beaux  régens  des  mai- 
sons de  Cobourg  et  de  Holstcin-Glucksbourg.  Il  y  a  bien,  à  l'égard  de 
ceux-ci  ou  de  l'un  d'eux  au  moins,  un  peu  de  parenté  encore.  Nous  igno- 
rons, du  reste,  ce  qu'ils  sont,  nous  n'avons  pas  eu  le  loisir  de  consulter  l'al- 
manach  de  Gotlia  ;  mais  nous  souhaitons  à  la  jeune  reine  de  n'avoir  qu'à  choi- 
sir entre  eux  ,  puisque  leur  beauté,  qu'on  signale,  parait  être  leur  principal 
titre  de  candidature. 

A  ces  candidats  dont  le  rang  justifie  les  prétentions  qu'on  leur  attribue, 
la  renommer  ,  dit  le  journal  tory,  ajoute  un  noble  jeune  homme  en  ce  mo- 
ment il'in.s  l'Est  ri  quiprobabUwunt  n'a  jamais  eu  l'idée  d'un  èrènement  pan  il 
dans  ses  rivet  I      |  orientaux.  —  Qui  veut-un  désigner?  un  sujet  de  sa 

majesté  britannique,  évidemment.  Peut-être  un  tel  mariage  est  possible  en- 
core, sans  compromettre  la  di  'aie,  dans  cette  Angleterre  oà  l'aris- 
tocratie, mèiiie  jusqu'à  nos  jours,  a  formé  une  classe  toul-à-fait  séparée  du 
B  de  la  nation ,  et  tellement  distincte  et  à  part ,  que  les  illustres  parvenus 
dont  elle  daigne  admettre  les  noms  dan-;  MU  livre  d'or,  se  trouvent,  dès  I  ! 
lendemain,  Complètement  ÏSOUl  de  la  tare  d'où  ils  sortent  et  ne  paraissent 

pluMoiiserveraucum;  trace  de  leur  obscur  D  ins  cette  disposition  de 

la  société  SI  :  vrai  que  la  jeune  reine  eût  déjà  jeté  le^  yeux  sur 

MM  kOWmt,  un  de  SOS  Niij"ts ,  il  vaudrait  mieu\  cent  fois  le  pi  en- 

dft  pour  époux  que  pour  farori.  Mais  no  isejuef  rat 

l,  et  que ,  d'ici  S  deux  ans,  il  ne  s'a  -  sérieusement  du  ma- 

B  d'Angleterre  :  son  extrême  jeiim  iplexion  cm 

plus  frêle  quel  lui  font  une  loi  d'attendre. 

Etevaao  aux  intérêts  plus  directs  et  plus  immédiats  de  1s  iranœ. 

Il  eu  e>t  un  ojui  ni  négligé  depuis  dix  .  liciers  d'il  ilti . 


200  REVCE   DE   PARIS. 

M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  s'en  est  occupé ,  et  déjà  l'on  annonce 
qu'il  est  en  mesure  d'amener  une  solution  de  toutes  les  difficulté!  de  cette* 
affaire,  qu'on  pouvait  croire  interminable.  A  chaque  session,  depuis  ls. 
on  en  parlait  aux  deux  tribunes  ;  des  rapports  étaient  faits  sur  les  pétitions 
des  malheureux  colons  de  Saint-Domingue  d'abord,  et,  plus  tard,  sur  les 
réclamations  des  souscripteurs  de  l'emprunt,  non  moins  malheureux ,  et 
dupes  par-dessus  le  marché;  des  conclusions  favorables  étaient  prises  par 
les  chambres,  la  bienveillance  du  gouvernement  était  iir  et  promise. 

Par  malheur,  dans  l'intervalle  des  sessions',  où  il  aurait  fallu  agir,  1rs  mi- 
nistres ne  pensaient  pas  à  leur  promesse.  Il  n'en  sera  plus  ainsi.  H.  afoM  a 
agi,  il  a  fait  ce  qu'il  avait  dit  à  la  chambre  qu'il  ferait,  et  plus  encore. 
L'amiral  de   Mackau  a  mission  d'aller  proposer  au  président    I  les 

bases  d'un  nouvel  arrangement ,  dont  la  principale  danse  rédtth  l'indemnité 
pécuniaire  imposée  par  M.  de  Villèlc  aux  possesseurs  actuels  de  notre  an- 
cienne colonie.  Ce  préliminaire  était  indispensable;  la  charge  de  lô<», 000,000 
était  trop  forte.  Quand  elle  aura  été  allégée  ,  pour  ne  point  d  k  -  res- 

sources d'Haïti,  et  quand  le  gouvernement  haïtien  s'y  sera  soumis,  il  n'y 

aura  plus  de  prétexte  à  sa  mauvaise  foi,  qui  a  été  scandaleuse  dam 

les  négociations  depuis  sept  ans,  Soutenues  par  la  France,  à  vrai  dire,  | 
bien  peu  d'espril  de  suite  ,  et  maladroitement  abandonnées.  Si,  apTJ 
Consenti  de  nouveau  une  indemnité,  dont  il   p  mira  discuter  avt  e  OOUS  le 

chiffre,  mais  à  laquelle  enfin  ou  est  sûr  de  le  forcer,  le  gouvernen 

haïtien  vient ,  plus  tard,  à  refuser  le  paiement  ,  ou  s'il  le  fait  trop  attendre 
aux  échéances  qui  seront  réglées,  le  gouvernement  français  est  décidé  alors 

A  l'y  contraindre  par  la  force  :  on  bloquera  les  ports  d'Haïti ,  on  suspendra 
toute  sa  navigation  de  cabotage  a?ec  le  continent  et  les  aub 

Hque;  on  lancera,  au  besoin,  Quelques  bombes  sur  la  ville  du  Cap.  Pour 

l'accomplissement  de  ces  m<  sures  de  rigueur,  nous  n'aurons  point  «le  non- 

relies  dépenses  à  l'aire  ,  point  de  Crédits  supplémentaires  à  demander  à  la 
chambre  :  la   division   navale,   qui  lient   la   station  des   Anlillt  lei 

ordres  de  AI.  de  afackau  lui-même,  peut  Suffire  à  l'exécution  de  celte  haute 

justice  internationale* 

On  assure  que  le  nouveau  traité  avec  Hait  i  a  été  lu,  cette  semaine  .  au 
conseil  des  ministres,  et  nous  espérons  bien  qu'il  aura  été  approuvé    I     | 

commissaires  civils  doivent  accompagner  af.  de  Mark, m.  et  parmi  eux  un 
membre  de  li  chambre  des  députes ,  qu'on  ne  nomme  point ,  et  qui .  peut- 
être,  n'est  pas  encore  choisit  La  liste  est  ouverte;  il  est  probable  que  les  as- 
pirans  ne  manqueront  pas  non  plus  à  cette  candidature. 
Mais  ce  qu'on  peut  affirmer,  c'est  que  voilà  un  nouveau  fonds  qui  va 

tir  de  sa  tm  pi  ur,  a  la  BOUI  M,  dl  -  qu'on  le  saura  SOUI 

les  vicissitudes  d'une  négociation  entamée.  Seulement  il  faudra  qu'on  sache 
l'expédition  partie.  Ls  B  tune  ■  rraisnenl  besoin  de  cette  expédition.  Il  n 

l'ait  presque  plus  d'opératiOUI  n'<  M  --ur  lei  chemins  de  fer,  dont  Us 


REVrE   DE   PARI^.  201 

actions  continuent  de  s'élever,  quoique  tout  le  monde  convienne  que  cette 
hausse  est  factice,  démesurée,  éphémère  par-dessus  tout;  mais  chacun  es- 
père qu'il  pourra  se  tirer  de  la  mêlée  avant  que  la  déroule  n'arrive,  et  se 
faire  remplacer  par  un  spéculateur  maladroitement  retardataire  :  c'est 
quelque  chose  comme  ce  jeu  vulgaire  du  petit  bonhomme  qui  vit  eneore ; 
celui-là  paie  l'amende,  dans  les  mains  duquel  il  vient  à  s'éteindre. 

A  propos  de  ce  jeu  bien  connu ,  n'oublions  pas  de  dire  que  l'on  cote,  à  la 
Bourse ,  depuis  quelques  semaines ,  sur  le  carnet  des  agens  de  change,  mais 
non  pas,  à  ce  qu'il  paraît,  sur  la  cote  officielle  qui  arrive  jiisqa'aiil  jour- 
naux, une  nouvelle  espèce  d'actions  industrielles,  pour  une  entreprise 
qu'on  nomme  le  gaz  portât  f  de  M.  Gisquet.  Ce  gaz  passe  de  main  en  main, 
et,  à  chaque  transmission ,  la  hausse  devient  plus  prononcée  :  voilà  un  fait 
jusqu'ici  incontestable.  On  ajoute  qu'il  donnera  dix  capitaux  pour  un:  nous 
verrons  bien  si  ce  miracle  s'accomplit. 


—  L'été  règne  en  tyran  depuis  une  semaine;  la  moitié  de  la  population  pari- 
sienne se  fait  naïade  et  se  voue  à  la  Seiue  et  aux  bains  froids.  On  ne  respire 
plus.  Pourtant  le  thermomètre  ne  s'est  élevé  qu'à  vingt-deux  degrés  ;  il  y  a 
loin  de  là  à  cet  épouvantable  maximum  qui  faillit  cuire  la  cervelle  de 
M.  de  Humb  >1  «Jt,  dans  son  crâne,  ainsi  que  l'a  conté  cet  intrépide  voyageur 
en  revenant  des  régions  équinoxiales.  Les  frais  ombrages  des  Tuileries 
sont  brûlans;  la  poussière  joue  avec  le  zéphir,  à  l'ombre  ardente  des  oran- 
>;  les  lecteurs  de  journaux  mouillent  le  papier,  comme  s'ils  pleuraient. 
On  devrait  arroser  les  Tuileries;  ce  serait  philantropieu.      Nos!  irts 

sont  ravagés  par  une  double  invasion  de  Vésuve-  en  miniature,  qui  versent 
des  torrensde  lave  aux  pieds  des  promeneurs,  et  donnent  encore  à  l'atmo- 
sphère un  supplément  de  canicule  : 

Heureux  l'homme  des  rliamps ,  s'il  connaît  son  bonheur! 

Ijrlille  a   bit  ce  Wtn  10  n  ut,  >ur  le  boulerai  Italien.  Pardon 

d'avoir  cité  Dehlle. 

ri,  —  loi  I.  Dopooebel  n'<  traiot  de  (aire  appa- 

raître devant  no  rare  public  effray<  .  m      i  itz-J  mes, 
grâce  et  sans  talent,  impôt  Iministratioc  par  un  pat  roi  1e  nous 

:is  connaître  nn  j"ur,  j  i*il  y  a  une  plaisante  bistoire  .ï  raconl 

I  !iit  l'ai' 

spli-  I  otation  d      // 

^  a 1 1   fort    bien   vivre  dans  un  bl  :i   'i 

rvu  qoe  1 1 

M     i  ni- 

par  I 
TOMh  XXII .     i  I  i 


REVi  ::    DE   PARIS. 

rection  de  M.  Véron,  l'Opéra  n'avait  joui  de  plus  de  faveur.  Il  est  vrai  que 
l'Opéra  n'avait  pas  Duprez;  mais  Du;n et  est  DM  conquête  de  M.  Duponr! 

La  chaleur,  qui  est  à  l'ordre  du  jour,  nous  fait  penser  naturellement  au 
cordon  non-sanitaire  qui  nous  entoure  du  nord  au  midi.  Les  fléaux  nous 
cernent.  La  peste  d'Orient  est  tomber  sur  Varsovie,  la  ville  malheureuse. 
Leriin  est  en  proie  au  choléra;  Marseille,  à  peine  délivrée  de  la  peste,  est 
frappée  comme  Berlin;  cette  grande  ville  subit  le  fléau  pour  la  troisième 
fois;  on  ne  doute  point  que  l'excès  «les  chaleurs  et  la  putréfaction  de  son 
port  ne  soient  les  causes  de  cette  nouvelle  invasion.  Il  est  étonnant  qu'une 
ville  aui>i  opulente  n'ait  jamais  songé  à  désinfecter  son  port,  qui  serait  un 
loyer  permanent  d'épidémies,  si  le  mistral  ne  venait  souwnt  neutral 
tant  d'bomicides  exhalaisons.  C'est  très  bien  de  creuser  de  nouveaux  l  - 
sin>,  de  e  nstruire  KS,  d'ouvrir  le  canal  de  la  Durance,  de  bâtir  des 

bazars;  mais  avant  d'accomplir  ces  travaux,  il  i  nt  de  songer  à  son 

existence,  et  d'extirper  l'ulcère  qui  vous  ronge  le  sein.  Au  reste  ,  le  temps 
est  mal  choisi  pour  traiter  cette  question.  Marseille  a  souffert,  dans  sa  longue 
vie  de  cité,  vingt-deux  pestes;  elle  en  doit  la  moitié  à  l'haleine  pestilen- 
tielle de  son  port.  Qu'elle  y  sont, 

Dernièrement  on  débarqua  au  Havre  deui  i      -  -  contenant  de  petits 
troncs  d'arl  rement  sculptés;         oane ne  sut  comment  imposer 

marchandises  étranges  qui  n'a?aii  m  pas  été  prévues  par  le  tarif.  C'étaient 
les  de  la  mer  du  Sud,  que  des  missionnaires  envoyaient  à  mont 
gneur  l'archevêque  île  Paris,  comme  des  trophées  de  victoire-   1  • 

archipels  des  Marquises,  de  Meodoce  et  de  Sandwich,  furent  frapi 
d'un  droit  par   .AI.  Greterin,  et  brûlées   vives   BUT  une  simple  ordonnance 
partie  du  palais  archi-episcopal.  Il  parait  que  cette  aventure  a  mis  le-»  idoles 
en  vogue.  On  vient  d'e\|  ment  à  M.  Bai     -.        Loodi 

soixante-dix-huit  dieux  indienf   Cesid  (présentent  toul  carna- 

tiom  de  Brama;  les  bramines  h  >  oui  mises  <\<"<*  le  commerce,  il  n'y  a  pins 
ligioo!  Qui  aurait  cru  cela  lesB  i!  N>  G  iua 

a  été  autorisé  a  \rndrc  l'Olympe  du  l  eu  détail.  Las  asnatawrs  sont 

accourus, et  le  •  mercantile  a  été  consommé  sans  q  ma  soit 

cenda  pour  punir,  comme  au  dénouement  du  /'      tt  la  B   fadètt  d'An: 
Api  ,t  la  traite  .  l'Angleterre  commence  Is  traita 

dieux;  rien  n'esl  -aère  pour  èJbion.  Ls  vente  a  donne  à  M   I  ilo- 

bîns   19  '    quinze  Cents   francs  par  dieu  :  pardi. 

pas  cher!  Plusieurs  os  de  commerce  de  Paris  oui  écrit  auxeompi 

de  l'O  Gque,  pour  commander  des  expéditions  de  doux.  On  s  bit 

jadi  les  magots  chinois;  on  fende  de  brillai 

h  mi  les  i«i..i,  i  d     I      enat,  d'<  hs       .  ■'■     Foi  ■ 

g'enrichir  d'une  nouvelle  branche 
d'il  chambi 

■ 

nou  .L 


REVUE   DE   PARIS.  203 

l'arbitraire  des  ordonnances;  dès  que  la  loi  aura  donné  le  tarif  des  divi- 
nités indiennes,  les  salons  de  Paris  se  peupleront  comme  des  pagodes,  et 
chaque  famille  aura  un  Brama,  un  Tien,  un  fétiche  ou  un  Manitou.  Ce  sera 
charmant. 

—  Le  Théâtre-Français,  pour  dédommager  un  peu  le  public  des  fadeurs 
du  Château  de  ma  nièce,  s'est  mis  à  jouer,  cette  semaine,  OEdipe  et  Andro- 
maque.  Nous  approuvons  fort  la  reprise  de  la  dernière  de  ces  deux  pièces, 
mais  non  la  reprise  d'Oïdipr.  Tous  lescentons  philosophiques  de  Voltaire 
semblent  bien  fades  et  bien  insipides  aujourd'hui.  Andromaque ,  au  con- 
traire, pièce  admirablement  composée  et  admirablement  écrite,  est  un 
sujet  d'étude  que  la  Comédie-Française  ne  saurait  nous  proposer  trop 
souvent.  Depuis  long-temps  nous  engagions  M.  Védel  à  rendre  au  jour  les 
chefs-d'œuvre  de  Racine,  aussi  le  félicitons-nous  de  nous  avoir  euliu  écoulés. 

M.  Rouvière  a  continué  ses  débuts  dans  le  rôle  d'Olello,  de  Ducis.  Nous 
maintenons  ce  que  nous  avons  déjà  dit  de  M.  Rouvière.  Seulement,  nous 
l'engagerons  à  se  délier  de  son  amour  pour  la  déclamation.  La  déclamation, 
prise  en  elle-même,  est  une  qualité  qui  nous  semble  assez  secondaire,  plus 
utile  à  un  professeur  de  rhétorique  qu'a  un  comédien.  Je  sais  bien  que  ceci 
sera  considéré  comme  un  blasphème  par  M.  Saint-Aulaire,  nuis  n'importe! 
M.  Rouvière  semble  se  délier  beaucoup  de  l'inspiration,  de  la  spontanéité 
des  mouvemeus,  et  il  a  tort.  C'est  par  la  spontanéité,  et  non  point  par  la 
déclamation,  qu'un  comédien  peut  montrer  s'il  comprend  le  îôle  qui  lui  est 
confié,  et  s'il  a  de  lame. 

—  Un  mms  à  NapUêi  réussi  au  Vaudeville.  Cette  petite  pièce,  fort  ba- 
bil.-ment  laite,  ne  se  distingue  pas,  il  est  vrai,  par  le  dessin  des  caractères. 
L'intérêt  résulte  plutôt  de  l'étrangelé  de  ridée-mère  que  de  la  finesse 

détails.  Néanmoins  DOUS  avons  remarqué  quelques  couplets  pleins  d'esprit 
et  de  grâce,  et  qui  n'ont  pas  peu  contribué  au  succès.  Mlle  Mayer  a  bien  joué. 
Elle  porte  le  costume  d'homme  à  merveille.  M.  Emile  Taiguy  est  décidé- 
m  m  Incorrigible. 

—  L«s  variétés  continuent  à  jouer  JanoA  SU  hnnne  fortune ,  et  le  Gymnase 
à  ne  ncu  jouer  qui  vaille. 

—  Le  mois  d'août  est  peu  favorable  ans  publications  nouvelle-;  snjri  peu 
se  hasardent  dan-,  ces  chaleurs  de  l'été;  le  Journal  it,-  tu  Librairie  PrançitiM 

d'une  pauvreté  remarquabl  .  i  ne  sont  défrayées  que  par  des 

ins  sans  importance,  des  publications  provinciales  ou  des  bro- 
chures  eu  i  dont  l'amour-propre  littéraire  Eail  loos  les  fi 

in  vint  distrib  lées  incognito  sus  amis  de  l'auteur.  Il  n'est  donné  qu'au 
noms  d'affronter  sans  péril  l'été,  kussi  depuis  quinxe 

jour-  n'.i-t-il  paru,  eo  littérature ,  qu'un  ouvrage  :  Hampralàt 

■  I ,  nu  des  plus  be  iui  romani  de  l'auteur  d'indiana,  el  qui 
intenant  dans  toute  ins,  cai  L'édition  a  été  épuisée  en  très  | 


•20'f  REVrF.   DE   TARIS. 

jours.  Nous  reviendrons  sur  ce  nouvel  ouvrage  du  célèbre  écrivain,  dont  la 
fécondité  et  la  verve  paraissent  inépuisables.  En  histoire  ,  il  a  paru  aussi  un 
livre  remarquable:  c'est  le  second  volume  de  Y  Histoire  d'Espagne,  par 
M.  Rosseuw  Saint-Hilaire.  Ce  volume  contient  l'histoire  de  l'I  arabe 

d'une  part  et  de  la  Castille  de  l'autre,  depuis  711  jusqu'à  1002.  Le  travail  de 
M.  Rosseaw  Saint-ILIaire  est  digne  de  tout  éloge  et  comble  une  lacune 
daus  l'histoire  européenne. 

—  An  milieu  de  cette  foule  d'entre[  librairie  qui  s'élèvent  en  fa- 

veur de  la  jeunesse,  n  l  qu'il  en  est  une  qui  mérite  une  mention 

particul;  N  jus  voulons  parler  de  la  Bibliothèque  <t' Éducation  (1)  que  pu- 

blie Mlle    D  l'.smery,  avec  la  collaboration  de  quin/e  membres  de 

l'Académie  française  ou  de  l'Institut,  de  proies  eursel  de  dames  distinguée» 
dans  les  lettres.  Sa  collection  offre  un  ensemble  heureusement  combim 
se  divise  en  tri  t'cnfana  .  fadotêSttWCi  et  la  j<  unisse. 

La  première  est  terminée,  la  seconde  s'achève.  La   -  le  l'enfance 

complète  en  douze  jolis  volumes  in-ls  sur  velin  ,  et  deux  cartonnages  fort 
amusans,  qui  offrent  plus  île  cent  vignettes  00  graTores.  L'éditeur  fournit 
à  ses  souscripteurs  six  volumes  par  an  pour  la  somme  de  dix  francs.  Cette 
honorable  entreprise  ,  qui  compte  plusieurs  années  d'existei.  sortait 

sans  bruit,  et  se  soutient  par  le  seul  fait  mérite.  Cette  intéressante 

collection  a  fixe  l'attention  de  II  Diversité,  qui  a  recommande  pour  la  od- 
légei  plusieurs  des  00  |  -  qui  11  CODipOSeot,  notamment  la  Mylholi 
de  M.  île  Poogerrille.  Chaque  volume  île  celte  bibliothèque  offre  une  mo- 
rale douce,  aimable,  une  instruction  facile  et  solide.  I-  -  lOteon  qui  mit 
le  pliiscontnbue  a  la  publication  des  dix-huit  relûmes  maintenant  en  fente, 
i  M.M.Ch.  .Nodier,  «le  Poogerrille,  Jaj,  le  comte  deSégur,  de  l'Acadé- 
mie française;  Lebas,  maître  de  conférences  a  l'école  normal  lly, 
A.-E.  de  Saintes,  Ch.  Delattre,  ninet;  M"1"  de  Bawr,  de  liradi, 
Méuessier-Nodier ,    Mi.ia  de  Savignac,  Bm.  Ferrand,  de  Saint-Sorin, 

Trémadeiire  ,  et  d'autres  auteurs  non  moilM  estimables. 

—  Il  vient  de  paraître  un  livre  singulier,  de  M.  Eugène  Chapus,  sous  ce 
titre:  Lis  Choêêti  it  Ckei  •  \.  s  '  I  'rs  ilt  /'(Wi-i-  une  COUT.  <  >t  ni 
un  roman  ,  ni  une  histoire  ,  cl  ce  n'est  pas  non  [dus,  tant  s'en  faut ,  un  guide 

pour  la  chasse,  il  faut  le  lin ,  et  on  se  regrettera  pas  les  heur' 

cette  lecture.  Ce  livre  ne  pouvait  être  fait  qoe  par  un  homme  de  beaucoup 
d'esprit  ,  et  par  un  grand  chasseur,  1res  impartial  en  lait  de  révolutions  tf  de 

coups  d'état. 

—  Les  deux  derniers  volumes  des   Lettre*  du   prince    Puckler-'Mu<kau , 

sur  l'Afrique,  ooi  para  la  semaine  dernière  ckei  II.  Founuer,  rue  des 
--  \  igustins,  -<•■ 

i  yuai  VolUin  .  18 


klftl. 


LA 


PEINE  DU  TALION. 


•  milieu  du  mois  de  décembre  18-28,  Mme  d'Argenest,  une 
des  femmes  les  plus  élégantes  de  la  Cbaussée-d"  Antin ,  recevait  pour 
la  première  fois  depuis  son  retour  de  la  campagne.  Décrire  l;i  phy- 
sionomie d'une  soirée  parisienne  n'entre  pas  dans  le  plan  de  cette 
étude;  nous  négligerons  donc  les  traits  communs  à  tontes  les  réar- 
mions du  même  genre  pour  appeler  l'attention  >ur  on  seul  épisode  du 
tableau  :  c'était  une  scène  expressive,  quoique  muette,  jouée  par  deux 

rsonnages,  d'un  bout  du  salon  à  l'autre;  un  de  ces  drames  im- 
prudens  qui,  dans  la  confusion  d'un  rout,  échappent  aux  observa- 
teurs tupei  li<  iels,  mais  que  dépistent,  avec  une  infaillible  perspicacité, 
les  \  eilles  filles,  les  demoiselle  nés,  les  dames  qui  ne  sont  pas 

belles,  celles-là  surtout  <|ui  l'ont  été,  en  un  mot  toutes  les  femmes 
mises  A  la  réforme  par  la  passion,  <-t ,  par  conséquent ,  embrigadi 
dans  l.i  gendai  merie  de  la  rertu. 

i    pi  emier  acteur  de  i  eue  mystérieuse  pantomine  était  un  homme 
d'une  trentaine  d'années,  dont  l'air  sérieux  et  les  indu  énergi  p 
contrastaient  .née  l'enjouement  officiel  de  ses  voisins.  Debout,  | 
d'une  table  d  é<  irté,  ses  feux,  an  lieu  de  suivre  les  chances  de  la 

■  •ut  invariablement  ii\é>  sur  la  glace  >\<-  la  chemin 
oo  eût  pu  croire  qu'il  éprouvait,  i  j  savourai  son  image,  le  plaisir 
d<»nt  Narcisse  mourut,  si  la  pensive  gravité  de  sa  pbj  lionomie  n'eût 

TOME    \l.l\.      > 


20G  REVUE   DE   PARI  s. 

démenti  une  fatuité  que  la  position  diagonale  de  la  glace  rendait 
d'ailleurs  impraticable.  Évidemment  il  ne  pouvait  se  voir,  mais,  en 
revanche,  il  apercevait  les  personnes  placées  dans  l'autre  partie  du 
salon  et  dont  les  moindres  mouvemens  lui  étaient  révélés  sans  qu'il 
eût  besoin  de  tourner  la  tête  de  leur  côté. 

On  regarde  un  homme  en  face,  on  ne  regarde  guère  une  femme 
laide  ou  une  matrone;  il  est  donc  facile  de  deviner  quel  devait  être 
l'objet  de  cette  contemplation  semblable  à  un  espionnage  :  c'était  en 
effet  une  jeune  et  belle  personne  qui  occupait  ainsi  l'attention  de  l'<  >b- 
servateur.  Par  un  séduisant  contraste,  ses  traits  peu  caraciéii» 
appartenaient  encore  à  l'adolescence ,  tandis  que  sa  physionomie 
rayonnait  des  lueurs  d'une  maturité  précoce;  elle  avait  un  visage  de 
demoiselle,  mais  des  yeux  de  dame.  Hasard  ou  intelligente  harmonie, 
sa  mise  reproduisait  ce  caractère  complexe. Une  robe  de  velours  noir, 
qui  trahissait  les  récentes  somptuosités  de  la  corbeille  de  maria 
misait  ressortir  de  blonds  cheveux  arrangés  en  bandeaux  avec  une 
ingénue  simplicité,  tradition  du  pensionnat.  Enfin  elle  portail  une 

parure  de  perles  qn'on  eût  pu   prendre  pour  un  emblème,  tar  la 

perle  semble  créée  pour  remplacer  les  boutons  de  l'oranger;  elle 

la  symbole  de  la  jeune  lille  changée  en  femme  ;  la  perle,  e'eat  la  lleui 
«lui  se  fait  diamant. 

A-sjm-  au  centre  d'un  cert  le  éblouissant  de  luxe  et  d'élégance,  cette 
ature  <  harmante  paraissait  isolée  dan  comme  l'est  une 

i  majesté.  Toutefois,  malgré  le  calme  de  sa  BOam,  un 
■nage  li\>  sur  son  front  démentait  cette  sérénité  royale  :  indiffé- 
rente à  la  conversation  de  .sr-,  \oisines,  elle  accueillait  d'un  air  dis- 
trait et  parfois  avec  une  impatience  mal  d  nnplimens  des 
hommes  empi  a  !  i  saluer.  A  chaque  instant,  elle  tombait  dans 
une  rêverie  involontaire  et  s'affaissait  sur  son  fauteuil,  comme  sj  elle 
eût  ployé  sous  la  pression  d'une  de  ces  pensées  dont,  mal 
Souffrance,  le  Cirur  chérit  la  tyrannie.  Son  regard,  quelquefois. 
peut-être  en  dépit  d'elle-même,  s,-  portail  rers  la  le  la  che- 
minée,  mais  en  \  rencontrant  l'œil  tenace  et  perçant  qui  étincelail 
dans  |  |  comme  brille  à  fleur  d'eau  la  prunelle  d'un  serpent, 
il  se  détournait  aussitôt.  In  indéfinissable  mélange  d'impatient  e.  d" 
malaise  et  de  .  rainte.  assombrissait  alors  l'expression  mélancolique 
de  son  \  isage;  puis  ,  attirée  de  nou\  eau  par  je  ne  sais  quel  charme, 
elle  revenait  se  11.  -ei  i  a  :  d  immuable  qui  .  à  H  ils  |e> 
groupes  ondoyaiis  dans  1  •  raton,  la  poursuivait  comme  dans  un  vol 
d'ois<  aux  le  fusil  d'un  <  lias>eur  choisit  la  victime  qu'il  veut  abam 


REVCE   DE   PARIS.  207 

Depuis  quelques  instans  la  jeune  femme,  insensiblement  subju- 
guée ,  ne  cherchait  plus  à  se  débattre.  Le  dépit ,  l'inquiétude ,  le  mé- 
contentement, toutes  les  brumes  de  lame  qui  avaient  jusqu'alors 
obscurci  sa  physionomie ,  s'étaient  successivement  fondues  sous  cette 
ardente  contemplation,  comme  s'évapore  un  brouillard  d'automne 
aux  rayons  du  soleil.  Ses  yeux  d'un  bleu  sombre  et  velouté,  Gxés  à 
leur  tour  sur  la  glace  tentatrice,  trahissaient  de  plus  en  plus  un  de 
ces  secrets  que  la  médisance  des  salons  est  toujours  prête  à  déflorer 
sans  pudeur  ni  pitié.  Heureusement  un  incident  inattendu  mit  fin  à 
cette  scène  dont  l'imprudence  touchait  au  danger. 

—  11  me  manque  vingt  francs,  dit  en  ce  moment  un  jeune  homme 
blond  et  fort  élégant  assis  à  la  table  d'écarté;  Sordeuil,  pariez-vous 
vingt  francs  pour  moi? 

A  cette  interpellation,  le  personnage  au  regard  magnétique  tres- 
saillit ,  comme  un  rêveur  brusquement  éveillé;  au  lieu  de  répondre,  il 
s'approcha  do  la  table,  jeta  une  pièce  d'or  sur  le  tapis  et  vint  reprendre 
son  poste  d'observation.  Dans  ce  mouvement ,  il  heurta ,  sans  le  vou- 
loir, un  nouvel  arrivant  qui  cherchait  à  fendre  la  foule  pour  aller 
saluer  la  maîtresse  de  la  maison.  Les  deux  hommes  se  retournèrent 
en  même  temps  pour  s'adresser  des  excuses;  mais,  en  se  trouvant 
face  à  face,  la  politesse  banale  empreinte  sur  leurs  physionomies  fit 
place  à  un  étomemenf  réciproque  qui,  «l'un  côté,  devint  aussitôt  un 
rayonnement  de  joie,  et  se  changea,  de  l'autre,  en  une  expression  de 
contrariété  non  moins  vive. 

—  George,  s'écria  le  jeune  homme  qui  venait  d'entrer,  toi,  ici!  à 
Paris!  Et,  sans  achever  sa  phrase,  il  s'avança  marnent,  lis  bras 

MI\ertS. 

Sordeuil  réprima  cet  oubli  de  l'étiquette  en  saisissant  à  la  fuis  1rs 
deux  m;tins  de  son  interlocuteur;  puis ,  se  penchant  m  m  lui,  il  dit 
rapidement  d'une  \<>i\  basse  : 

—  Je  ne  m'appelle  plus  (ieorge  Trélan ,  mais  George  de  Sor- 
deuil ;  tu  o'es  pas  mon  frère  :  oons  ne  Dons  sommes  jamais  \  us. 

—  .le  ne  ne  mi! s  pas  Ion  li  l  1 1 il  ré]  "m lit  le  plus  jeune  qneces  pa- 
roles rendirent  immobile;  qne  renx-tn  dit 

—  Rien,  en  ce  moment.  QahteHnoi,  je  le  veux ,  Léopold ,  et  son- 

vii-ns-iui  qu'ici  ta  m-  nie  BOBSJSjSI  BjSjflJ, 

—  Oin  |  mystère  ! 

—  In  mj  StèlC  de  mort;  demain  tu  sauras  tout  ;  voilà  mon  adresse. 
Demain  a  une  heure.  —  Mauiirn.int  m  RM  parle  plu-  Bt  \a-t-rn. 

dm  H  ;  ;  i  •  s  - 1  une  «  arts  dans  la  mam  de  son  frère  en  la  loi  sériant 

lo. 


208  REVUE   DE   PARIS. 

avec  une  impérieuse  énergie,  et  il  lui  tourna  le  dos.  Ce  mouvement 
le  mit  en  face  «lu  jeune  homme  blond  tjui  venait  de  lui  faire  parier  et 
perdre  vingt  francs  à  Vécu  ; 

—  Comment,  dit  celui-ci  d'un  ton  enjoué,  une  discussion  pour  un 
coup  de  coude  au  milieu  de  cette  cohue,  des  adresses  échli 
Avcz-vous  perdu  la  tête?  Allons,  mon  cher  Sordeuil,  et  \uus,  Trélan, 
calmez  votre  humeur  belliqueuse ,  cl  permettez  que  je  vous  présen 
l'un  à  l'autre. 

—  VOUS  ^'»us  trompez,  d  Lpernoz,  répondit  le  frére  aîné  en  im- 
posant silence  à  Léopold  par  un  signe  expressif;  il  ne  s'a  ici 

d'une  querelle,  mais  d'une  reconnaissance,  J'ai  rencontré  quelque- 
fois dans  le  monde  M.  Trélan. 

—  Un  cœur  d'Amadis  sous  un  frac  d'étudiant  en  droit,  reprit 
le  joueur  avec  une  emphase  ironique  ;  puisque  nous  somm<  :\, 
permettez-moi,  vertueux  Léopold,  de  faire  une  confidence  au  pé- 
cheur que  VOtcL  Met  paroles  pourraient  bl«  >-  :  v otre  candeur  de 
dix-huit  ans. 

—  Au  revoir,  monsieur  Trélan  ,  dit  Sordeuil  en  jetant  à  son  frère 
un  regard  qui  lui  prescrivait  de  s'éloigner. 

Soumis  à  cet  ascendant  de  l'Age  qui  survivra  toujours  an  droit 
d'aînesse,  ou  peut-être  subissant  l'influence  dn  secret  dont  il  attar- 
dait la  révélation,  car  tout  myst<  re  est  un  pouvoir,  Léopold  s'éloigna 
en  :  mais  à  défaut  de  paroi  -  .  -   -  traits  OÙ  brillaient  la  fran- 

chise et  l'ardeur  de  la  première  jeunesse,  exprimèrent  l'émotion  que 

lui  avait  causée  cette  rencontre  inattendue. 

—  Maintenant  <pie  le  lycéen  est  parti,  reprit  d'Épernos,  voici  ce 
«lont  il  s'agit.  D'abord  pardonnez-moi  d'avoir  perdu  votre  argent; 

je  suis  d'autant  plus  coupable,  que  je  n'ai  pas  employé  tout  mon  ta- 
lent à  le  défendre.  Mais  voilà  une  demi-heure  qu'un  bonheur  odieux 
me  cloue  à  celte  table  do  jeu.  et  j'ai  affaire  ailleurs;  mon  ,  1  •  H  Hhello 

al  d'arriver. 

—  M.  Javen  al  I 

—  Lui-même.  1  <•  voilà  qui  salue  M  d'Argenest,  là,  près  de  la 
«  Déminée. 

Au  premier  coup  d'oeil,  le  personnage  désigné  par  d'Epernoz 
n'avait  rien  qui  jusiiii,\t  le  nom  tragique  dont  il  se  trouvait  affublé. 
I  était  nn  de  ces  beaux  gros  messieurs  de  quaranten  inqans,  à  mine 

somptueuse  Ot  à  tournure    prépondérante,    dont  le  mérite   méconnu 

des  femmes  du  monde  est  m  rei  ani  ha  foi  I  spj  i  lanseui 

Le  col  captif  d'un  carcan  de  mousseline  trois  fois  empesé*  .  1  ab- 


REVUE   DE   PARIS.  209 

domen  embreloqué  d'une  demi-douzaine  de  cachets  de  montre  clique- 
tant à  chaque  pas  comme  les  sonnettes  d'une  mule,  il  fiorissait  dans 
un  habit  noir  tout  neuf,  dont  les  basques  écartées  par  un  embon- 
point irrespectueux,  tandis  qu'il  s'inclinait  devant  la  maîtresse  de 
la  maison,  lui  donnaient  l'air  d'un  énorme  scarabée,  entr'ouvrant 
les  ailes  pour  prendre  son  vol. 

—  Avez-vous  remarqué  l'épingle  de  son  jabot?  demanda  le  joueur 
à  son  ami. 

—  C'est  un  rubis,  si  je  ne  me  trompe,  répondit  celui-ci. 

—  A  merveille  !  et  que  pensez-vous  de  ce  rubis? 

—  Je  ne  suis  pas  joallier,  dit  Sordeuilavec  une  impatience  mal  dé- 
gui~ 

—  Je  le  sais;  mais  d'après  l'expression  sournoise  qu'a  parfois  votre 
regard,  je  vous  croyais  observateur.  Eh  bien!  mon  cher  confident . 
je  vais  aider  votre  sagacité.  I-e  rubis  de  ce  bourgeois  signifie  qu'en 
ce  moment  sa  femme  est  à  l'Opéra  où  elle  m'attend. 

—  En  \érité!  s'écria  George  dont  la  curiosité  et  l'intérêt  parurent 
subitement  éveillés. 

—  Puisque  j'ai  commencé,  autant  vaut  tout  vous  dire;  d'ailleurs 
j'ai  besoin  de  vous.  Sachez  donc  que  cet  homme  replet  est  outra- 

isement  jaloux  comme  tousles  hommes  replets.  Il  va  toujours  fure- 
tant dan-,  l'appartement  de  sa  femme;  il  fouille  les  tiroirs,  il  ouvre 

1rs  lettres,  il  compte,  je  crois,  le>  feuillets  de  papier  à  l'instar  de 
Bartholo.  Bref,  cela  crie  vengeance,  el  je  suis  le  vengeur.  Maisl . 

marital  rendant  tes  intelligences  difficiles,  j'ai  dû  aviser  à 
un  moyen  de  communication  prudent  et  commode. Or,  mous  laver- 
val, dont  le  grand-père    était,  bijoutier,  possède,   pour  -.i    (|. 
ration  personnelle,  une  collection  de  pierreries  à  rendre  jalouse  une 

duchesse  douairière.  L'épouse  opprimée  m'en  a  donne  la  liste  dont 
)'ai  composé  une  espèce  de  lexique,  imité  des  fleurs  persannes  et 

des  quipos  indiens;  dans  cet  idiome  symbolique  »'t  hiéroglyphique, 

chaque    puri  m  80118,  chaque  camée    18    signification.    Depuis. 

qu'elle  me  distingue,  M     lavervaJ  préside  elle-même  à  l'em  raval 

ment  i|t-  M.n  éDOUX  qui  le  trouve  ainsi  l'agent  de  mitre  correspon- 
dais .  i  rous  assure  que  ce  système  est  fort  bon.  Au  lien  de  perdre 
du  temps  et  de  commettre  des  imprudences  en  poursn  rani  la  dame 
de  mes  pensées,  je  n'ai  d  autre  peine  que  d'attendre  à  la  Bourse  le 
m  m  i ,  qui ,  chaque  jour,  i  la  complaisance  de  m'apporti  r  ou 

un  i.  i  femme,  il  est  notre  pige. m  voyagi  ur. 


210  REVUE   DE   PARI-. 

—  Oh!  vous  êtes  un  séducteur  habile,  dit  Sordeuil  avec  un  sou- 
contraint. 

—  .Mon  cher,  vous  pouvez  en  croire  mon  expérience,  car,  étant 
marié  maintenant,  j'ai  étudié  la  question  sous  se>  deux  fat  es.  Si  vous 

z  affaire  à  un  mari,  pas  de  lutte,  mais  exploitation  toute  pacifique. 
Il  n'y  a  que  les  sots  qui  guerroient  :  l'homme  d'esprit  ne  combat  pas 
son  ennemi,  il  l'utilise.  Maintenant,  voulez-vous  me  rendre  un  ser- 
vice? 

—  Parlez. 

—  Je  %ais  à  l'Opéra  porter  la  réponse  au  rubis.  Il  faudrait  que 
vou-  eussiei  la  complaisance  d'accompagner  ma  mère  et  ma  femme 
lorsqu'elles  voudront  partir. 

—  \e  suis-je  pas  tout  à  \ous,  mon  cher  Henri?  répondit  I 
ITOC  empressement. 

—  Eh  bien!  venez;  que  je  fOVJ  lasse  reconnaître  en  qualité  de  ca- 
valier servant;  surtout  quand  je  mentirai.  !)••  me  trahirez  pas.  Ma 
femme  eet  trop  jolie  pour  ne  pu  avoir  droit  à  des  égards,  t: 
serai-  dévoie  qu'elle  >ou[><  onnàt  mes  èaoi  mités  Depuis  quelque 
temps  sa  froideur  m'a  fait  faire  plus  d'une  réflexion  aérien  BR>- 
rai'  It  certain  qu'elle  est  OBfll  fois  mieux  que  Mr  .la\enal,  <  L 
-ornent  je  me  MM  l'envie  de  devenir  le  plus  exemplaire  <!•  ax; 
mais  comment  résister  au  plaisir  de  ridiculiser  08  gros  homme  qui 
m'a  fait  perdre  ( inquante  mille  francs  à  la  Bours 

—  La  n  ■!i;;r;incr!  elle  justifie  tout,  dit  Sordeuil  d'un  ton  grave. 

—  Vous  accentuez  ce  mot-la  d'une  manière  un  peu  co:  pon- 
dit en  riant  d'Épernoz :  p<>ur  moi .  je  m  coaapiondi  que  la  \ engeance 
pariaieune. 

A  ■  s  mots,  l'époux  infidèle  prit  le  bru  de  son  confident  et  tra- 
furaa  k  salon  en  se  dirigeant  vers  la  jeune  femme  qui,  un  moment 
auparavant,  avait  entretenu  un  colloque  mystérieux  BTW  ce  dernier, 
au  moyen  de  la  glace  de  la  cheminée,  l'n  \ oyant  ap  u  mari 

ompa;;né  de  l'homme  dont  le  regard  semblait  poaaéder  »ur  elle 
une  puissance  inexplicable,  M"  d'Kpernoz  éprouva  un  malaise  que 
trahit  bus!  i  onteoance;  elle  regarda  d'un  autre  côté  en  adres- 

sant  la  parole  à  une  de  >es  voisines;  puis.  s;uis  attendre  ta  reponau, 
se  i  u  son  fauteuil  et  i  espira  à  plusieurs  reprises  un  fia 

auspendii  à  s. m  bracelet,  comme  si  elle  se  fût  pré| 
imminenie.   I  es  deux  hommes  armèrent  jusqu'à  elle  sans  qu'elle 
parut  r  aperçue;  i  la  roii  de  m  mari.  elle  tourna  la  al 

sourit  trac  calme  et  npondit  au  >alut  de  Sordeuil  en  ut  l'air 


REVUE   DE   PARIS.  211 

froid  et  distrait  par  lequel  les  femmes  cherchent  à  se  débarrasser 
d'un  indifférent  ou  d'un  importun. 

—  Ma  chère  Clémence,  lui  dit  d'Epernoz  d'an  ton  gracieux  ,  on 
vient  de  me  prévenir  qu'il  va,  ce  soir,  une  réunion  des  actionnaires 
du  bazar.  Il  est  nécessaire  que  j'y  assiste  pour  veiller  à  nos  intérêts, 
car  il  est  question  d'une  mesure  dont  l'adoption  me  contrarierait 
beaucoup.  J'y  vais  donc  aller.  Si  l'assemblée  se  prolonge  trop  pour 
que  je  puisse  revenir,  voici  M.  de  Sordeuil  qui,  en  vrai  chevalier  fran- 
çais, se  met  à  tes  ordres  et  à  ceux  de  ma  mère;  je  lui  confie  mes 
pleins  pouvoirs. 

—  Si  vous  êtes  obligé  de  partir,  répondit  la  jeune  femme  avec- 
vivacité,  nous  en  allons  faire  autant  ;  je  ne  tiens  nullement  à  rester  ici. 

—  Songe  que  ma  mère  a  commencé  son  whist;  l'arracher  à  sa 
partie  serait  attenter  à  la  piété  filiale;  d'ailleurs,  continua-t-il  en 
s'appuyant  sur  le  dos  du  fauteuil,  il  y  a  là  trois  ou  quatre  femmes 
qui  seraient  trop  contentes  si  tu  partais. 

Clémence  accueillit  ce  compliment  par  un  sourire  dont  le  dédain 
pouvait  s  appliquer  également  à  la  galanterie  de  son  mari  et  à  la  ja- 
lousie de  ses  rivales;  puis,  prenant  brusquement  son  parti,  mais  se- 
lon l'usage  des  femmes,  habile  à  en  décliner  la  responsabilité  : 

—  Puisque  vous  le  voulez,  je  resterai ,  dit-elle. 

—  En  vérité,  madame,  reprit  d'Epernoz  en  souriant,  ne  dirait-on 
pas  que  je  vous  impose  le  plus  cruel  (les  sacrifices?  est-il  donc  si  pé- 
nible de  régner? 

D  (■:  circulaire,  qui  rappelait  le  maréchal  de  Villeroy  disant 

à  Louis  W  enfant  :  Sire  ,  tout  ce  peuple  est  à  TOUS,  le  jeune  homme 
montra  a  -a  femme  la  brillante  réunion  dont  ils  étaient  entourés  ci 
qu'A  lemblait  mettre  à  ^  >  pieds  par  cette  muette  Batterie.  Il 

icha  ensuite  ven  elle,  lui  murmura  à  l'oreille  un  tendre  adieu  , 
tilla,  en  un  mot,  a  bcs  genou  tontes  le*  lents  hypocrite*  dont 

un  mari  de  bonne  compagnie  a  toujours  l'attention  de  < ■i.uvrir  le* 
infidél  ,  la  «  on»  ien<  e  tranquillisée  par  la  conviction  de  n'a- 

voir manqué  .1  aucune  de*  du  savoir-vivre,  il  1e  disposa  à 

tir.  En  se  redressant .  ion  *\>>>  heurta  le  nei  d'un  gros  mon*  e 
qui  commençait  une  tort  belle  révères 

—  Mille  pardons,  moucher  Javorvl,  s'écria  le  jeune  bomme,je 
ne  von  1  pas  :  ,  ',»st  cette;  superbe  cscarboucle  que  \"u>  avei  à 

iboi  qui  m'a  ébloui. 

—  Madame,  j'ai  bien  l'honneur...  Toujours  belle  comme  un  ai 
«lit  le  banquier  en  recommençant  s*>n  salut;  puis,  offrant  une  satin 


212  REVrE  DE   PARIS. 

à  son  déloyal  confrère,  tandis  qu'il  rangeait  de  l'autre  les  plis  de  son 
jabot  pour  mettre  en  évidence  son  épingle  :  c'est  un  assez  joli  petit 
rubis,  reprit-il;  mais  j'ai  des  pierres  beaucoup  plus  belles.  Je  vou- 
lais mettre  aujourd'hui  un  camée  en  onix,  qui  représente  l'apothéose 
de  Germanicus;  un  morceau  rare,  vrai  antique!  mais  M  laverval 
m'a  dit  :  Pourquoi  ne  mettez-vous  pas  votre  rubis.'  et  j'ai  obtenu  • 
à  ce  désir;  car,  poursuivit-il  en  l'adressant  galamment  à  Mr  d  llper- 
noz,  un  mari  doit  être  le  premier  esclave  de  sa  femme. 

D'Épernoz  terra  la  main  du  gros  homme  avec  un  sérieux  admi- 
rable, prit  congé  de  Clémence  par  un  dernier  sourire,  et  partit  pou 
son  rendes-Tons,  ai  oirjetéà  son  confident  on  de  ces  regards 

diaboliques,  qu'échangeaient  an  passi  •  1  ts  augures  de  Rome.  Plu- 
sieurs femmes  s'étant  levées  pendant  ce  diali  un  fauteuil 
trouvait  vaeant  prés  de  là;  tandis  que  M.  Javerval,  SUSSM1  sang  <  i 
eau  afin  de  sortir  d'un  compliment  où  s'était  engrai  ëe  SOfl  amabilité, 
allongeait  le  bras  pour  en  prendre  possession  ,  Sordeuil,  jusqu'à!* 
téninin  muet  de  tout  ce  qui  s'était  pa  i  a  empara,  et  s'assit  à 
côté  île  M''  d'Épernos .  an  homme  décidé  à  maintenir  V  i  droits  du 
si;;isbéisme,  qui  renaît  de  lui  être  conféré.  Le  banquier  fronça  le 
souk  il  -ans  rien  dire,  et  chercha  de  l'œil  un  autr<  .  La  jfuno 
femme  ne           àt  peut-être  pas  avoué  qu'en  ce  moment  un  tiers  lui 

:hlait  de  trop;  mais  sa  peu-  te  se  trahit  malgré  elle. 

—  N'aUes-vous  pas  aussi  à  l'as»  mblée  des  actionnaires  du  baxm  I 
demanda-l-clle  à  l'homme  au  rubis. 

—  Quelle  assemblée,  madame!  répondit  celui-ci  en  ouvrant  de 
ros  3  eux. 

Involontairement  Clémence  regarda  son  voisin,  qui  ne  répondit  à 
cette  interrogation  «pi»'  par  on  sourire  ironique. 

—  11  n'y  a  jamais  de  réunion  le  soir,  reprit  II.  Ja\ri\al:  ou  VOUS  I 
l'ait  là  un  conte  ,  madame. 

—  (.   la  l  Il  possible,  dit  froidement  Sordeuil;  mais  M  qui  n'est  pas 

un  conte,  c'est  la  Faillite  de  la  maison  Oberlin  de  BruxeuN 

—  Les  Oberlini  ont  manque  '  ia  le  banquier  en  èN  arquiOant  de 
nouveau  ses  yeux  efl  w  •  i. 

—  On  ne  parle  que  de  cela  dans  l'autre  salon. 

—  Madame,  voulex-vous  bien  permettre?.»  Sans  chercher  cette 
foi>  à  terminer  sa  phrase  ai  sa  révéri  »  .  II.  laverval  sa  rua  I  tra- 
vers I  i  group  -  qui  le  séparaient  «le  l'autre  pi  i  m  lam  s 
dan-  un  taillis  le  sanglier  qui  entend  sifQ<  r  une  balle  a  son  oreille. 

En  toute  autre  circona  Mmr  d'Epernos  n'eût  pas  r<  I  isé  un 


REVUE   DE    PARIS.  213 

sourire  à  l'habileté  de  son  sigisbée  et  à  la  déroute  de  l'importun , 
mais  l'émotion  mystérieuse  qu'elle  éprouvait  depuis  le  commence- 
ment de  la  soirée  étouffa  toute  étincelle  de  gaieté.  Jouant  avec  son 
éventail,  les  yeux  fixes,  mais  ne  regardant  rien,  insouciant'1  en  ap- 
parence, quoique  sa  respiration  «régulière  démentît  ce  calme  affecté, 
elle  paraissait  plongée  dans  une  de  ces  distractions  qui  servent  de 
maintien  aux  femmes  au  moment  d'unecrise  redoutée,  et  parfois  dé- 
sirée. D'un  regard  rapide ,  George  s'assura  que  d'Kpernoz  était  sorti 
du  salon;  se  penchant  ensuite  vers  l'épouse  trahie  : 

—  Madame,  lui  dit-il  avec  un  accent  pénétrant,  ma  désobéissance 
est  involontaire.  Si  l'on  ne  m'eût  amené  près  de  vous ,  je  n'aurais  pu  - 
enfreint  votre  défense;  mais  vous  n'avez  qu'un  mot  à  prononcer  pour 
que  je  m'éloigne;  dites,  le  voulez-vous? 

Clémence  se  sentit  désarmée  par  cette  soumission  inattendue,  et 
sa  physionomie,  moins  sévère,  laissa  percer  la  satisfaction  intime 
qu'inspire  toujours  à  une  femme  le  sentiment  de  son  autorité.  D'une 
voix  dont  la  douceur  était  déjà  une  récompense  : 

—  Restez,  dit-elle,  et  écoutez-moi.  Je  devrais  vous  haïr,  mais  je 
ne  le  voudrais  pas.  C'est  moi  qui  suis  offensée ,  et  c'est  moi  qui  vous 
demande  la  paix. 

—  Offensée!  reprit  le  jeune  homme,  suis-je  donc  si  coupai»! 

—  Ne  rei  enons  pas  là-dessus.  J'aime  mieux  reconnaître  que  ,  de- 
puis long-temps,  ïi< mi-,  avons  eu  tort  tous  deux;  vous,  de  me  p. ni 
comme  vous  l'avez  fait  trop  souvent;  moi,  de  prendre  au  sérieux  un 
langage  que  vous  vous  reprochez  sans  doute,  et  qu'expiera  dé>or- 
mais  voire  conduite. 

—  Je  ne  me  reproche  rien,  je  n'expierai  rien;  le  bannissement 
dont  vous  me  punisses  depuis  quinze  jours  ne  m'a  pas  changé, 
que  je  vous  ai  dit,  Clémence,  ]<■  le  pente  encore,  je  le  penserai  tou- 

j   Mil  •>. 

—  Est-ce  ainsi  que  VOUS  répondes  à  la  confiance  de  voire  ami? 
Soi  deuil  saisit  l'extrémité  de  l'éventail  comme  s'il  en  eut  voulu  n 
rder  les  arabesques,  mais ,  en  réalité,  pour  donner  un  prétexta  i 
i  altitude  familière. 

—  L'amour,  dit-il,  autorisa  tout,  même  la  vérité.  J'ai  toujours 
méprisé  l'hypocrisie,  qui  sert  de  masque  au\  passions  mesquines. 
Un  autre  chercherai!  a  pallier  ce  qui  \  ni  appelés  ma  traj 
1  égard  d  •  votre  mari.  Je  la  bais,  moi,  al  je  tous  le  dis,  i 
tout  l'attachement  que  j'ai  pour  vos  il  N"u^  rei 
rcuse... 


'2U  REVIT.   DE   PARIS. 

— Je  ne  vous  demande  pas  de  pitié,  interrompit  la  jeune  femme 
avec  l'accent  de  l'orgueil  révolté. 

—  El  ce  n'est  pas  fie  la  pitié  que  je  vous  offre ,  mais  le  dévoue- 
ment le  plus  desintéressé,  le  plus  absolu. 

—  Je  ne  veux  pas  d'un  dévouement  qui  refuse  de  comprendre  que 
j'ai  des  devoirs  à  remplir. 

—  Des  de \  "ii>!  répéta  (jeorge  avec  ironie,  et  envers  qui?  env< 
un  homme  qui  n'a  jamais  songé  aux  siens  ,  qui  vous  trompe  aujour- 
d'hui comme  hier,  comme  demain! 

—  I'rouvez-le-nini,  s'écria  M'""  d'Éperaos,  emportée  par  la  jalou- 
sie au-delà  des  bornes  de  la  prudence. 

Sordcuil  eut  l'air  d'hésiter  ;  puis  d'une  voix  rendue  plus  incisive 
par  une  expression  à  la  fois  indignée  et  compatissante  : 

—  Vous  croyez  votre  mari  en  Bandez-vous  d'affaires,  répondit-il, 
et  il  est  en  ce  moment  à  l'<  >péra  aver  Mmf  Javerval. 

—  .le  ne  vous  crois  pas,  s'écria  Clémence,  dont  les  yeux  étincclè- 
rent  subitement ,  tandis  que  ses  joues  se  couvraient  d'une  rougeur 
brûlante;  et,  cela  fût-il  vrai,  il  est  une  chose  plus  &êk  >:t-étre 
que  l'infidélité  d'un  époux  ,  c'est  la  trahison  d'un  ami.  Quoiqu'on  voua 
ait  institué  mon  gardien  je  ne  suis  pas,  je  pense  ,  condamnée  à  vous 
écouter.  Quand  ma  belle-mère  voudra  partir,  nous  vous  lirons  pré- 
\  .nir. 

M|;;e  se  le\a. 

—  l'attendrai  vos  ordres,  madame,  dit-il,  en  accompagnant 

paroles  d'un  salut  respectueux,  et  il  s'éloigna.  \u  moment  où  il  en- 
trait dans  l'autre  salon,  ton  frère,  qui,  depuis  leur  renconti 
l'avait  pas  perdu  de  vue.  .s'approcha  de  lui  et  voulut  lui  prendre  la 

main:  mais  cette  avance  fut  reexiueaée. 

—  Demain,  lui  dit  Sordcuil  en  passant  outre  d'un  air  soi; 

sombre. 

Après  le  départ  I  déloyal  cavalier  servant,  M**  d'EpernOZ 

resta  quelque  temps  immobile,  savourant  dans  un  morne  recueille- 
ment la  blessure  qu'elle  \enait  de  recevoir.  Bientôt  le  dépit,  l'or- 
,U'  il,  l'indignation,  tontes  les  passions  vindicatives  qui  fermentent 
au  ocrar  d'une  épousa  outragée,  lui  rendirent  le  doute  insupportable  : 
elle  maudit  l'esclavage  de  son  sexe,  qui  ne  lui  permettait  pas  d'aller 
s'assurer  de  la  vérité;  elle  lut  sur  le  point  de  rappeler  G<  orge  pour 
lui  demander  la  preuve  de  s  t]  accusation  :  enfin,  hors  d'cllc-mflme, 
ne  sachant  quel  parti  prendre  ,  et  obéissant  à  l'instinct  d  im- 

puissance, elle  promena  tout  autour  d'elle  le  regard  dune  châtelaine 


REVUE   DE   PARIS.  21.") 

persécutée  qui  cherche  un  défenseur.  Ses  yeux  interrogèrent  suc- 
cessivement les  visages  des  hommes  épata  dans  le  salon,  sans  ren- 
contrer sur  aucun  d'eux  la  sympathie  chevaleresque  dont  elle  éprou- 
vait le  besoin.  Au  moment  où  elle  baissait  la  tête  par  un  mouvement 
de  désappointement  dédaigneux ,  quelques  paroles  murmurées  d'une 
voix  douce  et  un  peu  tremblante  la  lui  firent  relever  ;  elle  aperçut 
devant  elle  Léopold  Trélan.  Après  une  longue  hésitation,  l'étudiant 
s'était  armé  de  tout  son  courage  pour  accomplir  cet  acte  fort  simple 
en  apparence,  mais  assez  redoutable  en  réalité,  surtout  à  dix-huit 
ans,  qui  consiste  à  venir  saluer  une  femme  à  la  mode.  Les  joues 
empourprées  par  une  timidité  qui  avait  joint  son  fard  aux  fraîche- 
couleurs  de  l'adolescence,  il  avait  déjà  dit  trois  fois  :  Madame:  et 
deux  fois  :  J'ai  l'honneur  de  vous  souhaiter  le  bonsoir.  Cette  gau- 
cherie eût  peut-être  trouvé  grâce  devant  une  coquette  à  chevrons, 
mais  Clémence  était  trop  jeune  elle-même  pour  apprécier  le  mérite 
d'un  novice,  et  trop  pénétrée  de  sa  propre  émotion  pour  songer  à 
celle  dont  elle  pouvait  être  la  cause.  A  la  vue  de  l'élève  en  droit  in- 
cliné devant  elle  ,  et  en  apparence  pétrifié  au  milieu  de  son  salut,  le 
seul  sentiment  qu'elle  éprouva  fut  cette  espèce  de  joie  qu'inspire  au 
milieu  d'une  foule  indifférente  la  vue  d'une  personne  en  qui  l'on  a 
confiai! 

—  .Monsieur  Trélan,  dit-elle  en  interrompant  vivement  le  compli- 
ment laborieux  qui  lui  était  adressé,  si  je  vous  demande  on  service, 
me  le  rendrez-voua-1 

—  I  ii  service,  répéta  Léopold,  qui  se  redressa  et  parut  grandir; 
p  i  kn ,  mad, mu',  et  fallut-il  aller  au  bout  du  monde... 

—  Je  ne  vous  enverrai  pas  si  loin  ,  interrompit  la  jeune  femme  M 

m  de  sourire;  je  ne  réclamerai  de  vota  complaisance  que 

qu'il  en  faut  pour  aller  d'iri  à  l'Opéra. 

—  J'\  rais  .1  I  iii-t.mt ,  madame...  des  que  j'aurai  rem  \<»-  ordres. 

Clémence  hésita  un  instant,  et  peut-être,  en  examinant  la  physio- 
nomie rayonnante  de  -<>n  nouveau  servant,  se  repentit-elle  de 
démarche;  mai-,  la  jalousie  l'emporta  sur  la  réserve. 

—  Je  déaire  savoir  m  M.  d'Epernoi  est  a  l'(  >péra ,  dit-elle,  en  a 
.ni  -on  embarras  sous  un  au-  d'insoociaai 

I  ii  voyant  un  in  pour  lequel  son  imagination  rêvait  déjà 

quel  pie  luit  héroïque,  aboutir  le  plus  bourgeoisement  et  le  plus  mo- 
ralement du  monde  a  un  mari.  In  lin  sentit  tomber  son  exaltation. 

—  i  lirui-je  a  M.  d'BpernOll  demanda-l-il  d'un-  lo 
le. 


^16  REVrE   DE   PAR1>. 

—  Rien  ,  répondit  la  jeune  (Vnime,  aussi  mal  à  l'aise  que  son  inter- 
locuteur; veuillez  seulement  vous  assurer  de  sa  présence...  Vous  le 
trouverez  peut-être  aux  baignoires. 

L'étudiant  s'inclina  et  partit,  aussi  désappointé  qu'autrefois  un 
poursuivant  d'armes  qui,  après  avoir  chaussé  en  songe  l'éperon 
d'or  de  la  chevalerie,  se  sérail  réveillé  page,  comme  devant. 

Sordeuil  avait  repris  sa  position  prés  de  la  table  d'écarté,  et  de  là 
il  avait  suivi  (les  yeux,  arec  une  curiosité  mêlée  d'impatience,  la  ma- 
nœuvre de  son  frère.  Fendant  tout  le  temps  que  dura  l'absence  de 
celui-ci,  Clémence  affecta  de  ne  pas  regarder  di  té,  61  M  mêla 

à  la  conversation  du  groupe  dont  elle  faisait  partie;  mais,  ma) 
efforts  pour  paraître  calme,  l'altération  de  ses  trait-  attestait  une 
émotion  extraordinaire.  Au  bout  d'une  demi-h.  are  le  D  tait 

venu. 

—  Madame,  dit-il  en  essayant  une  assurance  cavalière,  II.  d'F; 
no/  est  en  effet  à  l'<  )péra. 

La  jeune  femme  pâlit  et  sourit  en  même  temps.  Tout  autre  qu'un 
écolier  l  ùl  compris  et  fut  devenu  muet  ;  le  (  andide  LéOpold  pour- 
suivit résolument  : 

—  Je  l'ai  trouvé,  ainsi  que  vous  le  pensiez,  aux  baignoires,  ; 
if  13. 

—  Seul'.'  demanda  Clémence  d'une  \oix  à  peine  distincte. 

—  Seul  !  non  pas  ^  i  aiment ,  reprit  l'étudiant  d'un  air  fia  :  il  y  avait 
18  la  loge  deux  belles  dame-,  .M"  Javei  rai  et  h  bobut. 

M"-  d'Epernoz  ne  répondit  pas,  mais  sa  main,  en  se  contra  tant, 
brisa  son  éventail.  Le  jeune  homme  ne  B'aperçut  de  rien  :  à  dix-huit 
ans  on  regarde  beaucoup  sans  voir. 

—  Lorsque  je  suis  an  i\  £  I  1  <  tpéra .  continua-t-il  pour  soutenir  1 1 
aversation,  on  jouait  le  second  acte  de  Guillaume  Tell.  Nourrit  1 1 

tmoreau  disaient  leur  duo;  voua  aaves,  madame,  le  daoq 
i  chantes  si  bien  .  et  que  j'ai  essayé  une  fois  avei 
l'ont  en  parlant,  Léopold,  persuadé  que  le  met         qu'il  venait 
d'accomplir  lui  donnait  droit  à  une  récompense,  al  i'<  nhardissant  à 
la  réclami  r,  ae  penchait  pour  prendre  possession  d'un  fauteuil;  avant 
qu'il  eut  eu  le  temps  <l<i  i  as*  oir,  «  lémence  lui  dit  d'un  ton  brt 

—  Je  vous  remercie  de  votre  compta  .  monsieur  Trélai 
je  n'en  veux  pas  abua  i  en  i oua  retenant  plua  long-temps;  dam 
ont  des  d  roi  ta  à  votre  amabilité.  On  vient  de  former  un  quadrille 
dans  l'autre  -  don .  »  I  |    :  aonne  n'a  in\  ité  M11    Dalign] . 


REVUE  DE   PARIS.  2i~ 

—  Mais  elle  est  bossue!  répondit  le  jeune  homme  d'une  vois 
plaintive. 

—  A  peine.  D'ailleurs  où  serait  le  mérite,  si  elle  était  jolie? 
Léopold  jeta  un  regard  farouche  sur  la  danseuse  en  disponibilité, 

mais  n'osa  faire  aucune  nouvelle  objection ,  car  il  était  à  Page  heu- 
reux où  l'on  regarde  l'obéissance  passive  comme  un  moyen  de  suc- 
cès auprès  des  femmes,  et  comme  un  titre  à  leur  reconnaissance. 
In  moment  après,  l'étudiant  furieux,  et  la  jeune  fille  radieuse  tra- 
versaient le  salon  pour  se  rendre  à  la  contredanse. 

l»-barrassée  de  son  messager,  M'  M  d'Épernoz  se  tourna  du  côté 
de  Sordeuil  et  lui  désigna,  d'un  regard  impérieusement  expressif, 
le  fauteuil  vacant  auprès  d'elle.  George  obéit  en  homme  expérimenté; 
il  lit  le  tour  du  salon ,  adressa  la  parole  à  plusieurs  personnes  et  finit 
par  se  trouver  assis  à  son  ancienne  place,  sans  qu'on  eût  remarqué 
cette  manœuvre. 

—  Ou';iwz-vous  donc  ce  soir?  lui  demanda  la  jeune  femme  d'une 
voix  saccadée;  vous  paraissez  triste. 

—  Ne  suis-je  pas  exilé?  répondit-il  en  attachant  sur  elle  son  regard 
scrutateur. 

—  Vous  ne  l'êtes  plus;  ainsi  soyez  aimable  et  tAchez  que  je  le  de- 
vienne, car  l'ennui  et  la  maussaderie  de  cette  soirée  m'ont  gagnée 
malgré  moi. 

—  Croyex-YOUS  maintenant  que  je  vous  aie  dit  la  vérité,  demanda 
.  deuil,  décidé  à  reprendre  d'un  seul  pas  le  terrain  qu'il  avait  perdu 

quelque!  instans  auparavant. 

—  l'a-  un  mot  sur  lui,  interrompit  Clémence  avec  emportement; 
lez-moi  de  vous,  de  moi,  de  tout  ce  que  vous  voudrez,  nuis  de 

lui ,  jamais 

—  Jan  lui,  toujours  de  HO  «ri-lii  l'amant  cm;  i  ae- 

te  convention. 

—  Vous  aviez  raison ,  il  ei  tte  femme;  roua  trois  mois 

que  j'en  veux  douter.  <  >h  !  je  06  -ni-  plu-  ISSeï  belle  ni  iSSOI  JOUI 

quoiqv  prétendiez  le  contrait  me  parles  pins  de  lui,  tous 

dis-je.  Comment  me  trouvez-i  marqo 

tent  pas  que  j'ai  mis  une  robe  noire.  Ne  diaiez-voua  pas,  l'auti  • 
.   roui  préfériez  le  aoii .  dans  la  toilette  d'un''  femnx 

—  Voua  i: 

—  '  indraia  :  oui .  N 

i  il  fait  bien  chaud  ici;  j'-ù  II  têt  "ul 


218  REVUE    DE   PARIS. 

ne  me  parlez  jamais  de  lui,  et  dites-moi  de  jolies  choses,  comme  il 
lui  en  dit,  sans  doute. 

I  ii  indiffèrent  aurait  eu  pitié  du  sourire  convulsif  qui  accompagna 
ces  paroles ,  mais  les  amans  ont  en  certain  cas  un  privilège  de 
cruauté.  Au  lieu  de  calmer  la  souffrance  dont  il  était  témoin  ,  George 
l'exaspéra;  loin  de  cherchera  guérir  la  blessure  qu'il  venait  défaire, 
il  l'élargit,  afin  d'y  frayer  un  passage  à  sa  passion,  jusqu'alors  re- 
poussée; car  on  ne  pénètre  que  par  violence  dans  le  cœur  d'une 
femme  vertueuse,  et  toute  blessure  est  une  brèche.  Avant  la  lin  de 
la  soirée,  ce  machiavélisme  obtint  un  succès  dont  eût  rougi  peut-être 
un  amour  plus  compatissant  et  plus  généreux.  Cn  quittant  Mmr  d'Éper- 
noz,  après  l'avoir  reconduite  chez  elle,  Sordeuil  emporta  un  aveu 
décisif,  arraché  à  l'indignation  de  l'épouse  outragée,  plutôt  qu'à  la 
faiblesse  de  la  femme  attendrie. 

Le  lendemain,  bien  avant  l'heure  qui  lui  avait  été  désignée  au  bal, 
Léopold  entra  dans  l'appai  tement  qne  son  frère  occupait,  dans  une 
élégante  maison  de  L'&Yenuc  des  Champs-Elysée* 

—  Maintenant,  dit-il,  explique-moi ,  je  t 'en  conjure,  le  mystère 
dont  tu  l'environnes.  Si  ma  curiosité  .seule  était  excitée .  je  la  nœoav 
teraifl  pour  ne  point  te  paraître  importun;  nais  à  l'étonneinent  que 
ta  conduite  me  cause  se  mêle  une  sorte  de  frayeur  superstitieuse  dont 
je  ne  puis  me  rendre  compte  et  pour  laquelle  je  te  demande  de  l'in- 
dulgence. 

—  Ai-je  donc  l'air  d'un  tyran  de  mélodrame?  demanda  George  en 
souriant  tristement. 

—  Que  te  dirai-je.'  Ta  me  t  boulerené  toutes  mes  idées.  j,<  te 

•  royaifl  à  Ibères  ou  à  PHce  cl  je  te  rencontre  à  Paris;  il  n'y  I  p M  un 
au  que  Blanche,  que  ta  femme  est  morte,  et  tu  n'es  pas  en  deuil;  et 
j    ie  trouve  au  bail  enfin  «pic  signifie  ce  (aux  nom  que  tu  as  pi 

—  Holà,  maître  Léopold,  répondit  Sordeuil  en  fronçant  le  sour- 
cil, il  me  semble  que  nous  changea  nos  rôles  et  «pieu  ce  moment 
vous  faites  un  peu  trop  le  frère  aîné.  Avant  de  m'inlerrovi ,  ré- 
pondez-moi. Comment  s(>  fait-il  qu  >  vous  connaissiez  d  Lpernoz? 

I  étudiant  ne  chercha  pas  à  dissimuler  la  surprise  que  lui  causai! 
cette  question. 

—  1)  l'.pernoz,  répondit-il,  était  au  avant  soa  maiiage. 
Je  l'ai  connu,  il  y  a  deux  ans,  à  <  herbourg,  où  il  se  trouvait  en 

raison.  En  arriranl  à  Paris  pour  y  faire  mon  droit,  il  y  i  une 

quinzaine  dejOUTI ,  je  MHI  allé  I  lie/,  lui ,  cl  notre  liaison  s'est  i  MMMI 

—  Et  c'est  toi  qui,  à  Cherbourg,  l'ai  introduit  dans  notre  GuniUet 


REVUE  DE   PARIS.  219 

—  Cela  est  vrai  ;  il  avait  envie  de  voir  le  monde ,  et  comme  il  ne 
connaissait  personne  dans  la  ville,  j'ai  été  son  introducteur,  d'abord 
auprès  de  ma  mère  et  de  Blanche... 

Si  tu  n'étais  pas  mon  frère ,  interrompit  George  dune  voix 

sourde ,  ce  que  tu  viens  de  me  dire  serait  la  mort  pour  l'un  de  nous. 

—  Explique-toi,  répondit  Léopold,  troublé  par  ces  paroles. 
Sordeuil  fit  plusieurs  tours  dans  la  chambre  comme  pour  maîtriser 

son  émotion;  puis,  se  rapprochant  de  l'étudiant  : 

—  J'ai  tort,  lui  dit-il,  d'un  air  plus  calme.  Pourquoi  t'accuser? 
Enfant  que  tu  étais  alors ,  pouvais-tu  prévoir  les  suites  fatales  de  ton 
imprudence?  Aujourd'hui,  tu  es  un  homme,  je  te  dirai  tout.  Une 
affaire  où  se  trouve  engagé  mon  honneur  et  peut-être  ma  vie  ne  doit 
pas  te  rester  étrangère.  D'ailleurs,  j'ai  besoin  de  ta  discrétion  et  de 
ton  obéissance;  tu  en  vas  comprendre  la  nécessité,  car  je  ne  te  crois 
pas  d'humeur,  non  plus  que  moi,  à  laisser  un  outrage  impuni,  à 
tendre  l'autre  joue  après  un  soufflet. 

—  On  t'a  insulté!  décria  le  jeune  homme  avec  une  impétuosité 
digne  du  Cid;  s'il  te  faut  un  second,  songe  que  je  suis  ton  frère,  et 
que  personne  avant  moi  n'aie  droit  d'être  à  tes  côtés. 

—  Rien,  Léopold!  si  avant  peu  tu  deviens  l'aine  de  la  famille,  elle 
aura  en  toi  un  noble  chef.  Écoute-moi  donc,  si  d'abord  oublie  que 
tu  sors  d'un  bal;  chasse  de  ton  esprit  ces  images  de  plaisir,  cette 
musique  enivrante,  ces  femmes  plus  enivrantes  encore.  C'est  à  une 

ie  de  deuil  que  je  vais  te  conduire. 
Sordeuil  s'assit  et  resta  quelque  temps  le  front  appuyé  sur  la  main, 
évoquant  se,  souvenirs  dans  un  morne  recueillement. 

—  Il  y  a  dix  mois,  dit-il  enfin,  après  deux  ans  de  station  aux 
Antilles  .  je  n  venais  à  Cherbourg  .  avec  quelle  joie,  tu  dois  le  com- 
prendre! J'allais  revoir  ma  famille,   dont  j'étais  •  depuis   N 

long-temps,  ma  femme,  en  qui  j'arais  placé  le  bonheur  de  ma  rie! 
me  »  enfans  encore,  toi-même,  Léopold,  le  plus  cher  d'eux 

tons.  Nous  armâmes  dans  la  rade  i  la  Bn  d'une  nuit  froide  et  som- 
bre. Incapable  de  modérer  mon  impatience,  je  me  li>  débarquer  aus- 
6t.  Le  ni.niv.ii>  temps  que  nous  renions  d  r  en  mer  régnait 

encore  sur  l.i  \  iOe.  I  ne  pluie  glacée  fouettait  les  dalles  du  port,  dé- 

t  <n  c- moment ,  et  lr  \rnt  sifflait  .1  BT- 

î.  Superstition  rin,ouplutotprossentimenttrop 

juste,  ce  tris*  d'hiver,  qui  ao  aeillait  mon  retour,  me  lit  épron- 

n  r  une  anxiété  jusqu'alors  inconnue.  Ce  n'est  point  ainsi,  me  disais-jp, 
que  l'absent  <  i  dans  m  famille.  J'aurais  payéden'im- 


220  REVUE   DE   PARIS. 

porto  quel  prix  une  hourc  de  jour,  un  rayon  de  soleil.  D'un  pas  rendu 
plus  rapide  par  une  inquiétude  indéfinissable  ,  je  franchis  lei  mes 
qui  me  séparaient  de  notre  maison;  là,  je  m'arrêtai  un  instant  w 
oser  frapper.  In  incident  imprévu  mit  lin  à  mon  irrésolution.  En  le- 
vant les  yeux  vers  l'appartement  de  Blanche,  japonais  des  lumières 
à  travers  les  rideaux.  I>  -  lumières,  à  cette  heure  de  la  nuii!  Etait- 
ce  donc  une  fête?  -Mon  arrivée  était-elle  devinée  et  attendue?  Je 
m'avançai;  la  porte  n'était  pas  fermée;  je  montai  l'escalier;  celle  de 
l'appartement  était  également  ouverte.  Dans  les  premières  chambi  i 
plusieurs  femmes  allaient  et  venaient  d'un  air  d'agitation  et  de  trou- 
ble. Je  passai  au  milieu  d'elles  sans  qu'elles  fissent  attention  à  moi, 

et  j'arrivai  enfin  à  l'appartement  de  Blanche.  Ce  que  je  \i>  alors,  je 

ne  le  compris  pas  d'abord,  tant  ce  coup  de  foudre  fut  soudain  cl 
inoui.  In  triste  désordre  avait  bouleversé  le  calme  et  l'harmonie 

cette  chambre,  OÙ  s'étaient  écoulées  les  hein.  B  1   s  plus  belles  de  ma 

vie.  Les  meubles  me  parurent  déplacés  an  hasard:  quelques  bougies 
brûlaient  çà  et  là,  luttant  contre  les  lueurs  blafardes  du  jour  ni 
sant.  Sur  la  commode,  autel  improvisé ,  j'aperçus  nn  crucifix,  un 

rameau  de  buis,  enfin,  tous  les  apprêts  d'un  sacrement  redoutai 
en  même  temps,  je  sentis  une  odeur  d'éther,  ce  parfum  des  mouraiis , 

et  mon  cœur  se  glaça,  car  je  crus  respirer  une  exhalaison  de  la 

tombe.  Eperdu  ,  j'entrai.  I  n  cri  d'<  lïïoi  m'accueillit ,  et  une  femme . 
Antoinette,  ma  belle-sœur,  bo jeta au-devant  de  moi;  je  la  repous- 
sai, mais  sans  avoir  la  force  de  l'aire  un  pas  de  plus,  cl  je  restai  pé- 
trifié en  l'aie  du  lit,  dont  les  rideaux  ouverts  me  laissaient  voir  une 

forme  humaine  étendue,  pâle,  immobile,  expirante  enfin  ,  si  déjà  elle 
n'était  pas  morte,  (.'était  Blanche I 
Léopold  pi  ii  la  main  de  son  frère  et  la  serra  en  silence. 

—   Ne  te   mes  pas  en  liais  de  compassion,  reprit  SordeuU  a\o. 

amertume,  in  te  reprocherais  peut-être  ta  sensibilité.  In  mouve- 
ment que  lit  la  mourante  m'ai  'rai  ha  de  ma  stupeur  :  je  me  pi  ecipitai 
-  elle,  je  la  pris  dois  mes  DM  ai  de  réchauffer  de  m 

bai    ra  tes  mains  et  ses  joues  déjà  glacées;  en  i  ontemplant  dans  ma 

douleur  avide  ce  visage  si  beau  jadis,  maintenant  défiguré pai  1 

soiil  .    oce,  je  ne  pleurais  pas,  maifl  |     -eniais  mon  orur  s,-   DIÎ 

et  se  dissoudre.  Ranimée  su,v  doute  par  mes  étreintes 

elle  ouvrit  les  yeux  et  le  fixa  Bur  moi  ;  ne  pouvant  parler,  je  lui  sou 

lis,  comme  o:i   fait  a  C  IUX  qui  meurent;  une  affreuse  terreur  qui 

peignit  aussitôt  sur  ses  traits  bu  -  a  b<  nie  réponse,  file  retira  -.»  n 
par  un  effort  dont  l'énergie  l'épuisa  sans  doute,  t  ai  sa  tête  que  j'a- 


REVUE    DE    PARIS.  221 

vais  soulevée,  retomba  pesamment  sur  1  oreiller.  Machinalement,  je 
repris  cette  main  que  semblait  me  disputer  quelque  incompréhensible 
caprice  de  l'agonie:  je  la  sentis  frémir  et  se  fermer  convulsivement  dans 
la  mienne  ;  sans  savoir  ce  que  je  faisais  moi-même,  par  une  sorte  de 
contradiction  inconcevable  dans  un  pareil  moment  et  que  la  fatalité 
seule  peut  expliquer,  je  l*cntr'ouvris  de  force,  malgré  sa  crispation 
nerveuse.  Un  médaillon  tomba  sur  le  lit  ;  je  le  saisis  avidement.  — 
Mon  portrait!  pensai -je;  elle  a  voulu  me  dire  adieu  et  donner  à 
mon  image  son  dernier  soupir.  Je  regardai...  Écoute  ceci,  Léopold; 
toi  qui  es  à  l'âge  où  toutes  les  femmes  paraissent  des  anges  dont  la 
terre  est  indigne  :  ce  portrait  n'était  pus  le  mien;  c'était  celui  d'un 
jeune  homme,  d'un  inconnu  ! 

l'ignore  ce  qui  se  passa  en  moi.  Blanche  avait  perdu  connaissance, 
et  Antoinette  lui  faisait  respirer  des  sels.  Sans  parler,  je  présentai  à 
celle-ci  le  médaillon  dont  je  venais  de  m'emparer.  Sans  doute,  à  dé- 
faut de  paroles,  mon  visage  annonçait  une  résolution  terrible,  car 
elk  se  jeta  sur  moi ,  m'enchaîna  de  ses  bras,  et  me  montrant  sa  sœur 
d'un  regard  suppliant  : 

—  Ayoz  pitié!  me  dit-elle;  ne  voyez-vous  pas  qu'elle  va  mourir? 

—  Le  nom  de  cet  homme?  répondis-je  en  me  dégageant, 
l'avais  prononcé  ces  mots  d'une  voix  très  basse,  et  pourtant, 

chose  étrange  I  malgré  son  évanouissement,  Blanche  les  entendit. 
Par  un  surnaturel  effort,  elle  se  dressa  sur  son  séant;  je  me  jetai  en 
ai  i  ièrepoor  qu'elle  ne  me  touchai  pas;  mais  elle,  ouvrant  péniblement 
ses  reui  déjà  vagues  et  obscurcis,  n'eut  pas  l'air  de  songer  à  moi. 
Elle  chercha  sa  sœur,  qui  s'était  placée  entre  nous  deux,  se  soûlera 
ver^  elle,  et  d'une  main  lui  ferma  la  bouche;  puis,  adressant  à  je 
telle  image  in\  isible  un  sourire  ou  sembla  B'exhaler  la  demi 
flamme  d'un  amour  à  peine  vaincu  par  la  mort,  murmura  quelques 
mots  que  je  ne  pus  comprendre,  quoique  je  me  russe  peu.  hé  pour 
les  recueillir,  <i  s'étendit  lentement  sur  le  lit,  sur  la  tombe,  dois-je 

I  une  :  Blanche  se  mourait. 

moment ,  le  tintement  d'une  petite  «  !..  ne  se  lit  entendre  au 

i ;  un  bruit  de  pas  s'y  mêla  bientôt .  Ou  s'arréts  devant  la  mai- 

:  ;  puis  le-,  pas  retentirent  dans  l'e  .  Enfla  la  porte  s'oui  lit  : 

-m  le  seuil  j'aperçus  un  prêtre,  et  derrière  lui ,  dans  l'autre  cham- 

i  plu  mmes  tenant  des  cierg<   .  I     tait  le  viatique  qu'on 

apport  i  i  .1  la  mourante.  Je  n    suis  pas  impie;  mais  à  cet!  •  nie,  l'en- 

i  allai  brusquement  ia-de- 
\  sut  du  vieillard  : 

TU.MI.   \I.I\  .       I  17 


212  REVUE   DE   PARI-. 

—  Cette  femme  est  à  moi,  monteur,  lui  dis-je  en  l'arrêtant  :  per- 
sonne ne  lui  parlera  en  ce  moment. 

—  Cette  femme  est  à  Dieu,  à  qui  nous  sommes  tous,  répondit  le 
prêtre  d'une  voix  calme  et  grave;  si  ran  voulez  vous  placer  entre  le 
maître  et  sa  créature  qu'il  appelle  à  lui,  faites-le  comme  un  chrétien. 
Priez  pour  celle  qui  bientôt  priera  pour  vous  dans  le  ciel. 

11  accompagna  ces  paroles  d'un  regard  devant  lequel  se  baissa  le 
mien.  Ln  face  d'un  lit  de  mort,  la  religion  est  souveraine:  je  l 'éprou- 
vai, car  une  honte  soudaine  se  mêlant  à  ma  fureur,  je  me  rangeai 
pour  laisser  passer  cet  homme  qui  venait  au  nom  d'un  Dieu  dont  la 
tempête  m'avait  parlé  plus  d'une  fois.  Profitant  d'une  lueur  de  vie 
qui  brillait  encore  au  front  de  blanche,  il  commença  sans  retard  son 
ministère.  Je  voulais  m'éloigner,  car  je  ne  sentais  dans  mon  cœur  ni 
religion,  ni  miséricorde,  et  il  me  semblait  (pie ma  place  n'était  pas  là. 
Les  femmes  agenouillées  dans  l'autre  chambre  me  fermèrent  le  pas- 
sage; je  n'osai  sortir.  Au  milieu  de  ces  étrangère*  qui  pleuraient  et 
[niaient,  je  restai  seul  debout,  sans  larmes  ni  prières.  In  ndc 

fois  le  regard  du  vieillard  s'arrêta  sur  moi:  une  seconde  fois  je  DM 
sentis  vaincu,  et  je  me  mis  à  geaOUI  :  niais  si  mon  front  se  courba, 
mon  œil  resta  sec  et  ma  bouche  muette.  Les  oraisons  du  pi  être ,  les 
Banglots  d'Antoinette,  les  soupirs  de  plus  en  plus  étouffi  lie 

que  j'avais  tant  aimée,  laissèrent  mon  mur  aride  eomme  font  les 
vagues  de  la  grève  qu'ils  arrosent.  Dans  <e  COBOT  si  cruellement 
éprouvé,  il  ne  restait  plus  qu'une  seule  veine  palpitante  et  féconde, 
celle  de  la  vengeance.  A  la  vue  du  poitrail  que  je  froissais  dan-  ma 
main  en  le  dévorant  du  regard,  mais  en  le  cachant  à  tons  1rs  ycn\  , 

•  veine  renaît  de  s'ouvrir  pour  ne  se  n  I  irn*  r  jamais. 
La  triste  cérémonie  achevée,  toni  le  monde  se  leva  et  sortit: 
seul  je  restais  à  genoux,  aveugle  et  sourd  à  ce  qui  se  passait.  I 

prêtre  s'approcha  de  moi.  11  a\ait  été  le  confesseur  de  Blanche:  il 

savait  tout. 

—  Cette  heure  terrible,  me  dit-il,  doit  être  une  heure  de  réconci- 
liation cl  de  miséricorde.  Vous  a\  c/  joint  vos  prières  IUI  nôtres  :  BUS 

le  ciel  vous  (Mi  récompense  1  Mais  sans  la  charité,  la  prière  est -elle 
Cette  pauvre  femme  parailra-t-elle  devant  son  juge  char- 

de  rotre colère?  Lui  rafuseres-Yous,  quand  elle  va  mourir,  me 
parole  de  pardon  ! 

Il  m'a\  ait  pris  la  main  .  et  je  me  ls  iduire  près  du  lit.  1. 

nie  faisait  despn         ii  rapides,  que  d'un  instant  à  l'autre  la  Igure 

de  Blanche  se  décomposait  ci  revêtait  une  expression  plus  funèbre. 


REVUE   DE   PARIS.  223 

A  cet  aspect,  je  devins  faible,  et  je  sentis  un  flot  de  larmes  monter 
de  mon  cœur  à  mes  yeux.  Ému  d'une  irrésistible  pitié,  je  me  pen- 
chai vers  cette  belle  moitié  de  ma  vie  que  j'allais  perdre  pour  tou- 
jours. J'approchai  mes  lèvres  de  son  front  baigné  de  sueur  par  l'ha- 
leine de  la  mort ,  et  d'un  accent  que  brisait  la  douleur  : 

—  Blanche,  lui  dis-je ,  peux-tu   m'entendre?  C'est  moi;   c'est 
George. 

—  Henri,  me  répondit  un  souffle  plutôt  qu'une  voix. 
Je  bondis  en  arrière. 

—  Oue  Dieu  lui  pardonne  !  m'écriai-je,  et  je  m'élançai  hors  de  la 
chambre. 

Un  moment  après  on  vint  m'annoncer  la  mort  de  Blanche,  dont  le 
dernier  soupir  s'était  peut-être  exhalé  avec  le  nom  de  son  amant.  Sa 
sœur  et  son  confesseur  gardèrent  fidèlement  son  secret;  je  ne  pus 
rien  savoir.  Le  jour  mémo,  laissant  à  d'autres  le  soin  de  lui  creuser 
une  tombe,  je  quittai  Cherbourg.  La  morte  était  à  Dieu ,  comme  avait 
dit  le  prêtre,  et  je  ne  pouvais  frapper  un  cercueil;  mais  l'homme  vi- 
vait sans  doute  encore,  et  lui  m'appartenait.  Il  me  fallait  sa  vie  pour 
mon  honneur;  je  le  jurai  par  un  de  ces  sermens  qu'on  ne  viole  pas. 
Où  le  chercher  cependant ,  et  comment  l'atteindre?  Son  portrait  et  le 
nom  de  Henri  étaient  tel  seuls  indices  qui  pussent  me  mettre  sur  sa 
,  c.ir  à  qui  m'adresser  sans  publier  ma  honte?  Heureusement, 
l'instinct  de  la  vengeance  est  infaillible.  Sur  le  médaillon  était  la  date 
de  Paru  et  le  nom  du  peintre.  J'accourus  à  Taris  ;  je  fis  une  tache  à 
la  miniature,  et  j'allai  chez  cet  homme. 

—  Un  de  mes  amii  dont  vous  avez  peint  le  portrait, lui  dis-je,  m'a 
chargé  de  vous  L'apporter  pool  y  faire  une  réparation. 

Qjeta  les  veux  BU  l 'ivoire,  et,  après  une  seconde  de  réflexion ,  le 
nom  que  je  pool  'IUM  lil  l'échappa  de  sa  bouche.  ('.<•  nom,  faut-il  te 

te  dire,  ti  m  L'ac-ta  pai  déjà  deviné! 

lenil  m  leva,  ouvrit  un  bureau,  et  y  prit  un  médaillon  qu'il 
présenta  i  bod  i 

—  D'Eperon  >pold  en  baissant  la  tête. 

—  La  trace  trouvée,  reprit  George,  le  reste  était  facile,  l'appris 
que  depuis  quelque*  UIOÙ  d*Épern01  avait  quitté  le  service  pour  >e 
marier,  et  qu'il  habitait  Paria.  J'allai  l'attendit  an  pour.  |  sortit 

enfin  :  mai-,  il  n'était  pas  seul  ,  sa  femme  l'.ui  onipa,;nail.  A  celle  v  ue, 

ma  main  pn'te  pour  l'outrage  reita  parai  I  .''tt''  femme  est  jeune 

et  belle,  t  oinme  tu  .sais.  11  l'aime  MM  doute,  ■  Ht  peniéc 

17. 


224  RE\TE    DE    PARI<. 

illumina  soudainement  mon  esprit  et  ouvrit  à  ma  vengeance  une 
route  imprévue.  Les  fortes  passions  sont  patientes ,  parce  qu'elles 
sont  sûres  d'elles-mêmes.  Mon  plan  fui  fait  aussitôt  :  je  le  mûris  nuit 
et  jour,  et  j'en  combinai  les  moindres  détails  avec  une  prudence 
inouic.  Sous  prétexte  de  rétablir  dans  le  midi  ma  sauté  altérée  par 
une  campagne  pénible,  j'obtins  du  ministre  un  con;;é  illimité.  Toul  le 
monde  me  crut  parti  pour  Nice. Toi-même,  qui  étais  alors  à  Nantes,  tu 
fus  trompé  comme  les  autres.  Ayant  passé  ma  rie  SUT  mer  ou  dans 
les  ports,  personne  ne  me  connaissait  à  Paris;  ainsi  aucun  obsta 
de  ce  côté.  Tout  me  servit  d'ailleurs.  11  se  trouva  qu'un  de  mes  amis, 
à  qui  j'ai  sauvé  la  rie  aux  Antilles,  fréquentait  le  monde  que  roh  id 
d'Épernox.  Sur  ma  demande,  il  m'y  introduisit  -  nom  de  Soï- 

deuil  qui  a  appartenu  autrefois  à  notre  famille.  Bientôt  j'y  rencont 
l'homme  pour  qui  je  m'abaissais  à  cette  rie  de  mensoo.  me  liai 

facilement  avec  lui ,  car  la  frivolité  de  sou  «  irai  1ère  en  exclut  la  Ai- 
Bance  et  le  rend  peu  réserré  dans  le  choix  d  mis.  Nousd  rln- 

mes  intimes ,  et  sa  maison  me  rai  ouverte.  Il  y  a  huit  mois  que  cela 
dure,  Léopold ,  huit  mois  que  je  mari  ihe,  que  je  rampe  dans  ce  sen- 
tier d'embûches  et  de  trahisons;  mais  aujourd'hui  je  suis  arrivé,  de- 
main je  pourrai  relever  la  tète  et  me  purifier  de  cette  boue  dont  je 
me  suis  rolontairement  souillé.  Le  sang  lave  tout. 

Un  triomphe  sauvage  éclaira  la  sombre  figure  de  George.  Son  frère, 
que  ce  récit  avait  plongé  dans  une  morne  stupeur,  le  regarda  quel- 
que temps  en  silence. 

—  Que  prétends-tU  faire?  lui  dit-il  enfin  :  je  ne  le  comprends  ; 
et  pourtant  tes  paroles  m'effraient.  D'Epernoz  t'a  mortellement 
fensé;  mais  il  n'eat  qu'un  moyen  d'effacer  une  pareille  injure. 

—  In  duel,  n'est-il  pas  vrai?  répond. t  Sordeuil  a\e«    un  accent  de 

dédain.  Raesure-  toi,  je  ne  l'assassinerai  pas.  "ais,  enfant,  m  i-tu 
ce  que  .  est  qu'un  duel  !  l 'est  un  i  oup  de  dé  dont  la  \  ie  est  l'enjeu. 

Oui  le  dil  que  je  M  perdrai  pas?  <  mi  :te  pai  unra  : 

mais  auparavant   je  l'égaliserai;  je  rendrai  a  cet   homme  l'outr 
que  j'en  ai  reçu .  je  lui  tuerai  lame  en  attendant  le  corps;  OC  .  si  je 

«lois  mourir,  je  lui  laisserai  au  COBUT  une  de  CCS  bli  ■  qui  n«' 

fa  nient  (pie  dans  la  tombe. 

—  Que  \eu\  lu  donc  '  au  BOB  du  ciel  î 

—  Honte  pour  honte,  déshonneur  pour  déshonneur,  infamie  \ 
infamie'  I  e  qw  je  reux,<  'est  la  vengeance  avant  le  combat  et  à  l'a- 
bri de  ses  hasards.  >ndément  c 


REVUE  DE  PARIS.  225 

avec  tant  d'amour,  je  la  possède  enfin.  Quelques  momens  encore,  et 
j'aurai  accompli  ma  mission,  implacable  comme  la  justice,  comme 
elle  sans  faiblesse  ni  remords.  Grâce  à  cet  homme,  j'ai  trouvé  l'a- 
dultère dans  mes  foyers.  A  son  tour  maintenant. 

—  C'est  donc  Clémence  que  tu  veux  perdre?  s'écria  l'étudiant  en 
se  levant  impétueusement. 

—  Je  la  plains,  elle  est  innocente:  mais  elle  se  trouve  sur  ma 
route;  il  faut  reculer  ou  l'écraser  au  passage,  et  je  ne  reculerai  pas. 

Sordeuil  tira  de  sa  poche  un  éventail  et  le  jeta  sur  la  table  avec  un 
sourire  mélancolique. 

—  Elle  est  dans  ma  main,  rcprit-il,  comme  cet  éventail  était  dans 
la  sienne,  et  je  la  briserai  comme  elle  l'a  brisé.  La  vie  est  un  jeu 
cruel;  victime  ou  bourreau,  voilà  la  seule  alternative. 

—  Elle  t'aime  donc?  interrompit  Léopold,  dont  les  joues  se  cou- 
vriront d'une  froide  pâleur. 

—  L'abîme  attire.  D'ailleurs,  depuis  huit  mois,  j'ai  dirigé  vers  ce 
but  unique  toutes  les  puissances  de  mon  ame;  et  vouloir,  c'est  pou- 
voir. Penses-tu  que  beaucoup  de  femmes  eussent  résisté  jusqu'à  ce 
jou  i  ? 

L'étudiant  prit  l'éventail  et  le  contempla  quelque  temps  avec  un 
m  «ut  désespoir;  puis,  par  un  débordement  soudain  des  sentimens 
qui  lui  torturaient  le  cœur  : 

—  Elle  t'aime  et  ta  veux  la  perdre,  s'écria-t-il ,  et  tu  DM  parles  de 
'  lia  froidement,  comme  d'une  chose  possible  et  humain'!  Cela  ne 

IS,  Geoi  ;•',  tu  ne  commettras  pas  cette  lâcheté oui ,  cette 

lâcheté  1  Celui  qui  Frappe  une  femme  est  un  lâche!  Provoque  d'Eper- 
noz;  tue-le,  le  ci  1  sera  juste  en  cette  rencontre.  M  àa  elle,  épargne- 
né  t  a-t-elle  fait? 

—  Et  toi,  épargne-moi  ta  vertueuse  indignation.  Que  pourrais-tu 

m  ■  «In  |"  ne  me  sois  pas  dit  déjà?  Oui,  l'action  que  je  médite 

horrible;  mais,  toute  horrible  qu'elle  soit,  je  la  commettrai.  J'ai 
pitié  de  cette  Femme,  mais  la  baine  que  j'ai  pour  lui  est  plus  foi  te  que 
cette  pitié.  Chaque  lois  qu'il  m'arrive  d'hésiter,  je  n'ai  qu'à  me 
peler  le   lit  de  mort  de  Blanche;  mon  cœur  alors  devient  de 
i  inesaisdoft  pas  que  je  1  i,  Blanche  I  et  qu'il  me  l'a  pi 

u  il  l'a  tuée,  i  h  elle  est  moite  de  i  h  grin  en  i]  prenant  son  mi- 
rante d(  rani  moi.  Ta  m  sais  pas  qu  i]  .1  Fait  de  ■  elle 
lis  donné  mou  nom  nue  créature  perdue  el  déshonori 
dont ,  par  mépi  i ,  je  ne  porte  pas  même  le  den  I.  El  tn  reui  qu'au- 
l'hui  j'écoute  une  i  ompassion  vulgaire,  tu  reui  que  je  ren 


22G  BEVl'E    DE    PARIS. 

cet  homme  une  partie  de  la  peine;  que,  satisfait  par  sa  mort,  je  lui 
BSM  grâce  de  la  torture!  Non;  ce  que  j'ai  souffert,  il  le  souffrira; 
cela  est  juste.  Ainsi  donc,  laisse  cette  femme  subir  sa  destinée;  car, 
intercéder  pour  elle,  c'est  intercéder  pour  lui,  et  je  ne  pense  pas 
que  tu  l'oses. 

—  Eh  bien!  reprit  Léopold  d'une  voix  brisée  par  l'émotion,  je  ne 
te  dis  plus  grâce  pour  elle,  mais  grâce  pour  moi'.' 

—  Pour  lui? 

—  Je  l'aime! 

—  Enfant I  II  y  a  quinze  jours,  tu  l'ai  vue  pour  la  première  fois. 

—  Je  l'aime  ! 

—  A  ton  Tige,  on  aime  toutes  les  femmes. 

Trélan  prit  les  mains  de  sou  frère,  et  les  serrant  dans  les  siennes 
avec  une  angoisse  inexprimable  : 

—  Je  l'aime,  te  dis-je;  tue-moi,  maifl  M  la  déshonore  | 

i .i)  ee  moment  un  bruit  de  DM  et  la  voix  d'une  personne  qui  | 
lait  au  domestique  se  Grent  entendre  depuis  l'antichambre. 

—  «.'est  lui ,  dit  Sordeuil ,  je  le  reconnais  comme  une  femme  devine 
rapproche  de  son  amant.  Il  ne  faut  pas  qu'il  te  Noie. 

Par  un  mouvement  instinctif  aussi  rapide  «pie  la  pensée,  Léopold 
saisit  l'éventail,  qui  était  re9té  sur  la  table .  et  s'élaaea  dans  l.i  cham- 
bre  à  coucher,  dont  son  frère  lui  ouvrai!  la  porte. 

hT.peinoz  entra  de   l'air   ra\alier  qui   lui   était    habituel.    \\ecla 
familiarité  d'usage  entre  amis,  il  jeta  son  chapeau  sur  le  divan,  i 
fourcha  une  causeuse,  et  s'assit  à  la  manière  <ie  Napoléon  au  b 
d'AusterlMk 

—  Mon  cher,  dit-il  alors ,  voulez-vous  suivre  un  sage  <  on 

vous  marie/,  jamais. 

Rentré  subitement  dans  son  rôle,  Sordeuil  accueillit  par  un  sou- 
rire complaisant  ce  préambule,  qui  d'ailleurs  piqua  -a  curiosité. 

—  Quel  dégoût  de  votre  état  nous  a  pris?  répondit-il. 

—  Ofl  eroit  épouser  une  jeune  fille  douée  et  bonne;  OU  se  trouve 
uni  à  un  être  capricieux,  fantasque,  intolérant. 

—  Je  croyais  M'  d'Epernoz  le  modèle  des  femmes,  el  je  vous 
CTO]  tria  vous-même  plus  heureux  en  mariage  que  vous  ne  le  méi  itez 
entre  non 

—  Voici  de  I  à-piopos,  lorsqu'en  ce  moment  même  je  \  iens  , , 

le  iule  le  plus  ridicule  qui  soit  au  monde,  surtout  de  la  part  d'un 
mari;  le  rôle  d'amant  passionné,  suppliant  et  éeonduil. 

—  Apres  votre  aventure  il  hier  au  soir... 


REVUE  DE   PARIS.  227 

—  Oui!  parlez-moi  d'hier...  Je  ne  souhaiterais  pas  à  mon  plus  mor- 
tel ennemi  une  soirée  pareille.  Décidément,  mon  cher,  Mmf  Javerval 
m'ennuie  à  périr.  Figurez-vous  d'abord  qu'elle  avait  un  chapeau 
bleu.  Connaissez-vous  rien  d'affligeant  comme  un  chapeau  bleu?  De 
plus,  sur  ce  chapeau,  une  profusion  de  plumes  si  extravagante  qu'on 
eût  dit  le  panache  d'une  mule  aragonaise.  Et  comme  elle  a  l'habi- 
tude de  battre  la  mesure  à  faux  avec  sa  tète ,  toute  la  soirée  cette 
botte  de  plumes  a  valsé  ou  sautillé,  suivant  le  mouvement,  à  deux 
pouces  de  mes  yeux,  si  bien  que  j'en  ai  encore  la  migraine.  Autre 
grief:  Mine  Javerval  devient  précieuse,  intclUijcniicllc,  comme  elle  dit:  il 
lui  faudra  bientôt  des  bas  de  la  couleur  de  son  chapeau.  Ne  m'a-t-elle 
pas  demandé  hier  si  j'aimais  Klopstock?  Klupstockî  Comment  dian- 
tre voulez-vous  qu'une  passion  résiste  à  cela?  Enfin,  ce  bon  Javerval 
me  fait  de  la  peine.  Je  sais  par  cœur  son  écrin:  quand  je  continue- 
rais de  la  sorte  jusqu'à  la  fin  du  monde,  ce  serait  toujours  la  même 
chose.  Bref,  ce  matin,  après  avoir  ruminé  lo::;;-tcmps  sur  ce  chapi- 
tre, j'avais  résolu ,  pour  conclusion ,  de  rentrer  exemplairement  dans 
le  giron  conjugal.  Au  premier  mot  d'amende  honorable ,  j'ai  trouvé 
une  flgure  glaciale ,  un  mélange  d'ironie  et  de  sévérité  qui  semble 

iidre  sa  source  dans  quelque  implacable  ressentiment.  Ma  belle- 
mère  était  Corse;  je  crains  que  sa  fille  n'ait  hérité  de  son  sang 
icilleux  et  vindicatif. 

—  Pensericz-vous  que  Mmf  d'Epernoz  croyant  trouver  une  justifi- 
cation dans  votre  conduite... 

—  Clémence  est  lu  vertu  même!...  Mais  tantes  les  femmes  com- 
mencent par  la  vertu.  Qae  \uus  dirai-je?  Je  crains,  sans  savoir  quoi. 

I  que  je  deviens  jaloux. 

—  Ail  «ris  dune!  Je  vous  connais  des  principes  trop  larges,  une 
philosophie  trop  s<>li 

—  Ri  '   le   \<>us  dis  que  les  fum- 
d'Orosmane  me  montent  au  cerveau.  I  -\ous  qie  BOA 

)'>u\eii  vu  hit  :  Il  ,-oir  chez  v  Ar- 

—  M.  1        a,  dit  i.  *Mfl  la  voix* 

—  Lui-même.  \  oil  i  quinze  jours  que  ce  petit  B  ind  nous 
râré  par  le  coche,  et  en  vi  là  douze  au  moins  qu'il  est  ami  u- 

rcux  de  ma  mine  i  oui  ro 

ilj  tes  sur  table.  I     M  an  de  ces  chérubins  d'amour  qui  fo- 

nt volontiers  de  leur  oanr  un  i\  ou  ti 

je  I  e  devant  Ûémen<  imc  dcfial  une  ma- 


228  REVTE    DE   PARIS. 

done.  L'enfant  n'est  pas  dangereux.  Mais  la  vengeance  est  le  plaisir 
des  1  nimes  comme  celui  des  dieux,  et  tout  instrument  peut  lui  pa- 
raître bon. 

—  Ainsi,  vous  êtes  jaloux,  ih  uil  avec  un  étrange  sourire. 

—  C'est   beaucoup  d'honneur  que  je  fais  à  cet  écolier,  n'est-ce 
I?  Mais  ce  que  je  prends  pour  de  la  jalousie,  n'est  probablement 

que  du  dépit.  Mon  échec  de  ce  matin  m'a  piqué  au  jeu.  Plus  j'ai 
rudement  repoussé,  et  plus  je  tiens  à  une  réconciliation ,  j'entends 
une  réconciliation  tendre  et  COmpl< 

—  Oui  vous  arrête  ? 

—  Vous  ne  rirez  pas  de  moi,  n'cst-il  pas  vrai ? 

—  Pourquoi  donc? 

—  C'est  que  vous  ignorez  l'état  des  choses:  le  roici.  M'et.mt  marié 
par  raison  et  non  par  amour,  j'avais  le  désir  asses  naturel  d'allé 
mes  chaînes,  de  cou-  .  mari,  mon  indépendance  de  garçon;  en 
conséquence,  j'avais  adopté  le  système  de  l'appartement  séparé. 

—  Système  excellent  ! 

—  Absurde!  Vous  l'allé/.  \oir.  M'"r  d  Kpernoz  s'est  si  bien  habituée 
à  l'isolement  auquel  l'ont  condamnée  d'abord  mes  fantaisies  de 
liberté,  que  tous  les  soirs  son  appartement  se  transforme  en  une 
citadelle  fermée,  verrouillée,  barricadée,  j  .  et  dont  je  suis 

exclus. 

—  Quel  enfantillage!  PTaTex-rona  pas  ros  droits? 

—  Mes  droits!  nous  moque/.-\oiis  de  moi?  VOUS  TOUdries,  aUBS 
doute,  que  je  vinsse,  avee  renfort  d'hoisi  le  à  la  main, 
signifier  à  nia  femme  de  me  donner  BCCès  «I.m>  le  SSJM  luaire  matri- 
monial! Quand  l'orage  souffle,  l'homme  prudent  ne  s'j  exp  iti    | 

i      impressions  féminine-,  sont  passagères  comme  l'oi       .et  je  \ 
attendre  le  beau  temps  à  Fontainebleau. 

—  Vont  partes,  demanda  »',. 

—  Ce  soir,  l'ai  une  affaire  là-bas  qui  me  retiendra  quelques  jours, 
pendant  lesquels  la  cruauté  de  M"'  d'Épernoi  s'adoucira .  j'espère. 

Le  domesti  pie  de  Sordeuil  entra  et  remit  une  lettre  à  son  maître. 
En  jetant  les  yeu\  >ur  l'adrCSSO,  |e  maiiii  éprOUTa  une  émotioi 

>i\e  qu'il  rougit;  il  se  lera,  s'approcha  <le  la  fenêtre,  et  lut  u-  peu 
de  mots  Irai  es  d'une  main  qui  aratt  tremblé  en  les  éerhrant  : 

—  Je  suis  folle,  mais  je  crois  à  votre  honneur.  Ce  sou  ! 

—  il  .1  i aieoa .  se  du  Geoi       c'est  qui  parle. 

\am,  elle  a  |  |  J.i\cr\al  bien  plus  qu'à  mol  Mai. s  que  m'im 

portai 


REVUE  DE   PARIS.  229 

—  A  quoi  rèvez-vous?  demanda  d'Épernoz  en  riant;  voilà  un 
billet  doux  qui  vous  émeut  furieusement.  Vous  venez  de  rougir 
d'une  façon  tout-à-fait  sentimentale. 

Sordeuil  cacha  la  lettre  dans  la  poche  de  son  gilet. 

—  Vous  partez  donc  ce  soir  pour  Fontainebleau?  reprit-il  d'un 
air  pensif. 

—  Oui.  J'ai  déjà  annoncé  chez  moi  mon  départ.  J'avais  même  conçu 
à  cet  égard  un  projet;  mais  ce  serait  un  enfantillage. 

—  Quel  projet? 

—  Pendant  mon  absence,  je  suis  sûr  que  Mme  d'Épernoz,  adop- 
tant le  pied  de  paix,  se  départira  de  ses  précautions  accoutumées; 
le  pont-levis  restera  baissé,  la  herse  levée;  en  un  mot,  la  forteresse 
deviendra  abordable.  Je  voulais  donc,  au  lieu  de  partir  réellement, 
revenir  au  moment  où  l'on  m'aurait  le  moins  attendu  ;  celte  nuit ,  par 
exemple.  Ccsl  presque  aussi  béte  que  le  cheval  de  Troye  ,  je  le  sais; 
mais  quand  on  est  à  la  porte,  on  voudrait  se  métamorphoser  en 
mouche  afin  d'entrer  par  la  serrure.  D'ailleurs,  bien  des  circon- 
stances seraient  pour  moi,  la  nuit,  le  mystère,  la  surprise. 

Sordeuil  resta  quelque  temps  avant  de  répondre.  Ses  yeux  fixes, 
les  plis  mobiles  de  son  front,  annonçaient  une  lutte  intérieure  ,  que 
termina  une  de  ces  ri  solutions  violentes  par  lesquelles  on  joue  sa 
vie  sur  un  coup  de  dé. 

—  Votre  projet,  dit-il,  me  semble  fort  bien  imaginé,  et  je  ne  com- 
prends pas  que  nous  hésitiez. 

—  Sérieusement! 

—  Sérieusement. 

—  Voua  ne  trouvez  pas  que  c'est  du  vieux  mélodram 

—  Tontes  les  femmes  aiment  ces  coups  de  théâtre. 

—  C'<  il  i  rai ,  et  puisque  vous  m'approuves... 

—  Que  risques-vou 

—  El  puis,  il  \  i  I  k-dedans  un  air  d'aventure  qui  me  plaît.  Il  mo 
semble  que  je  suis  encore  gari  on.  démon  e  est  bonne  au  fond  : 

matin  ,  elle  m'a  traité  lévél  I -ment  ;  elle  se  le  reprO<  hna  peut  être,  et 

|e  veux  saisir  l'instant  de  la  réaction.  C'est  décidé;  i  i  soir,  j'imite 
Henri  l\ ,  je  conquiert  mon  royaume.  Ce  k  ra  toujours  aussi  amu- 
sant que  de  lire  Klopstoci  avei  M     laverval. 

Le  frivole  jeune  bomme  se  leva,  se  mira  dans  la  glace  en  r< 
>.ini  I  harmonie  de  ^.i  coiffure,  et  prit  son  chapeau. 

—  i  ivec  \"iis,  dit  Sordeuil,  qui,  eu  royanl  sppitx  her  le  dé- 
nouementda  drame,  roulut  éviter  nn  doutoI  entretien  ave<  I        W. 


230  REVCE   DE    PAHIS. 

Au  bruit  delà  porte  qui  se  fermait,  l'étudiant  s'élança  de  la  cham- 
bre où  il  s'était  caché ,  sortit  à  son  tour,  monta  dans  un  tiacre  et 
suivit  le  cabriolet  où  son  frère  venait  de  s'asseoir  à  côté  de  d'Éper- 
noz.  Arrivé  au  boulevart,  il  s'assura  que  la  voiture  dont  il  épiait  la 
marche  tournait  à  gauche  et  continuait  sa  route  derrière  la  Made- 
leine. Cessant  alors  sa  poursuite,  il  se  fit  conduire  dans  la  rue  de 
Provence  où  demeurait  Mm   d'Épernoz. 

Les  dangers  extraordinaires  inspirent  parfois  aux  caractères 
habituellement  timides  do^  décisions  dont  1  énergie  égale  la  soudai- 
neté. La  confidence  que  venait  de  recevoir  Léopold,  et  la  conver- 
sation  dont  il  n'avait  entendu  qu'une  partie,  Péleetrisèi  eut  en  le  fou- 
droyant. Au  milieu  du  chaos  de  son  esprit,  deux  sentiment  rivaux, 
rattachement  voisin  du  fanatisme  qu'il  portait  à  son  IV, 're  depuis 
l'enfance,  et  le  culte  plus  récent,  mais  non  moins  exalté,  qu'il  avait. 
voué  à  Mmc  d'Épernoz,  se  dégagèrent  lumineux  comme  deux  pha- 
res qui,  pendant  une  nuit  d'orage,  signalent  aux  marins  la  route  a 
suivre  et  les  écucils  à  éviter.  Exagérant,  selon  l'usage  ih'>  nobles 
cœurs,  la  faute  involontaire  qu  il  avait  commise  en  introduisant 
dans  sa  famille  le  séducteur  de  Blanche,  il  en  conclut,  pour  lui- 
même,  le  devoir  de  la  réparer,  et  de  concilier  celte  expiation  avec  le 
dévouement  dont  son  amour  lui  faisait  une  loi. 

—  VflDger  mon  frère,  sauver  Clémence  1  M  dit-il  en  formulant  sa 
résolution  par  cette  devise ,  comparable  aux  cris  d'armes  <pi  adop- 
taient les  chevaliers  pour  marcher  au  combat.  L'esprit  calcule,  le 
cœur  improvise.  Pressé  par  l'imminence  du  péril  ci  mm  prendre  le 
temps  de  combiner  les  moyens  d'atteindre  son  double  but  .  le  jeune 
homme  se  jeta  plutôt  qu'il  n'entra  dans  la  maison  dont  il  n'avait 
franchi  le  seuil  que  bien  peu  de  fois,  et  jamais  sans  une  amoureuse 
terreur. 

M""  d'Epernoi  était  assise  dans  son  salon ,  seule  ei  pensive  :  entre 
le  de\oir  et  la  \en;;eauce,  son  aine  flottait  comme  une  barque  sans 
gouvernail,  qu'une  vague  éloigne  du  rivage,  dont  une  autre  la  rap- 
proche parfois,  et  qui  dans  cette  lutte  inégale,  dérive  de  plus  en 
plus  vers  la  pleine  mer  où  l'attend  la  tempête.  In  entendant  annon 
M.  Trélan,  elle.se  leva,  jeta  un  regard  de  courroux  au  domestique 
qui  laissait  troubler  sa  solitude  et  resta  debout,  l'œil  sombre,  le  front 
hautain,  le  maintien  glacial.  A  la  vuo  de  celle  pour  qui  son  cœur 
nourrissait  une  passion  aussi  riche  de  désirs  que  pauvre  d'espéran- 
ces, l'amour  d'Olinde  pour  Sophronie,  l'étudiant  devint  immobile  à 
son  tour.  Il  chercha  >^n\  courage  et  ne  le  trouva  plus.  L'étrangi 


REVTE  DE  PARIS.  231 

de  sa  mission  lui  vint  à  l'esprit  et  la  lui  rendit  formidable.  Pour  per- 
dre une  femme,  il  est  des  paroles  banales,  faciles  à  retenir  et  que 
tous  les  hommes  savent  de  bonne  heure  ;  pour  la  sauver ,  le  vocabu- 
laire est  plus  stérile,  car  c'est  là  une  «rare  peu  en  usage.  Troublé 
par  l'accueil  décourageant  dont  il  se  voyait  l'objet  et  qui  semblait 
lui  demander  la  raison  de  cette  visite  importune,  il  balbutia  quel- 
ques paroles  sans  suite  ;  puis,  s'accrochant  à  une  inspiration  soudaine, 
comme  l'homme  qui  se  noie  à  la  corde  qu'on  lui  jette,  tira  de  sa 
poche  l'éventail  qu'il  avait  pris  chez  son  frère,  et  l'offrit  en  silence 
iT  d'Épernoz.  A  cette  vue,  la  jeune  femme  tressaillit  comme  si 
on  lui  eût  présenté  un  poignard;  mais  domptant  aussitôt  son  émo- 
tion, elle  Oxa  sur  l'élève  en  droit  un  regard  plein  de  pensées  ora- 
geuses. 

—  Vous  l'avez  perdu  au  bal,  dit  Léopold  à  qui  une  généreuse 
délicatesse  inspira  ce  mensonge;  je  l'ai  trouvé,  madame,  et  je  vous 
le  rapporte. 

monce  prit  l'éventail  qu'elle  avait  oublié  dans  la  main  de  Sor- 
deuil,  et  l'ouvrant  avec  une  affectation  d'insouciance,  qui  lui  coûta 
un  effort  surhumain  : 

—  Je  vous  remercie,  répondit-elle;  mais  il  était  assez  inutile  que 
vous  prissiez  cette  peine.  Dans  l'état  où  je  le  vois,  il  ne  peut  plus  mo 
servir. 

—  Il  est  brisé  ,  reprit  le  jeune  homme  avec  un  triste  sourire,  brisé 
comme  mon  CSBUT. 

—  Voilà  m  pi  le  lendemain  de  bal.  Ces  jours-là  on  est  tou- 
jours mélancolique.  Moi-même  je  me  sens  maussade  et  souffrante. 

l'avais  dit  qu'on  ne  reçut  personne. 
A  (  ■  •  ngé,itéopeid  ressembla  tonte  son  ■orarance. 

—  I  m  mot ,  d<  ,  madame,  répliqua— t-fl,  voua  nie  renverrai 
ensuite.  Mais  je  vous  en  conjure,  écoutez-moi ,  et  pardonnez  à  mon 

émotion  l'inconvenance  que  vous  trouver  ex  peut  eue  dans  mesparo- 

les.  P*M  BU  v. nis  je  BM  leae toujours  troublé,  maintenant  plus  que 
jamais.  Cependant  j'aurais  si   besoin   de  cou  donnerais  ma 

rie  pour  ne  pas  nous  déplaire ,  et  je  vais  peut-être  fOUS  offenser. 

—  AlOTfl  je   VOUS   éviterai   cette   laute  en    Bfl   VOUS    et  «Mitant    ; 
répondit  M"'  d'Épernoz  cm  près  ÙOù 
dont  le  snjpt  ne  pouvait  être  qu'embarrassant  pour  elle. 

—  Voua  craignez  que  je  ne  voua  parle  de  mon  amour,  l r''- 
lan  en  s'exultanl  propres  pan.'  BHM  au  loldst  l'enivre 
à  l'odeur  de  la  pondre;  rassurez-vous,  madame,  je  ne  vous  dirai] 


232  REVCE   DE    PARIs. 

que  je  vous  aime.  Que  vous  importent  mes  rêves  et  mes  souffrances? 
Je  ne  vous  parlerai  pas  de  moi,  mais  de  vous,  de  vous  seule,  de  vou> 
pour  qui  je  voudrais  mourir. 

Clémence  s'approcha  de  la  cheminée,  et  porta  la  main  au  cordon 
delà  sonnette,  geste  puéril  auquel,  de  son  côté,  l'étudiant  répondit 
par  une  exagération  d'écolier,  en  se  jetant  à  genoux,  car  la  jeu- 
nesse se  complaît  aux  allures  romanesques  ainsi  qu'aux  poses  drama- 
tique; à  vingt  ans,  un  séducteur  est  aussi  prodigue  de  génuflexions 
qu'une  vieille  dévote,  et  le  cordon  de  h  sonnette  paraît  d'un  mer- 
veilleux secours  à  l'imagination  effarout  diable  d'une  femme  vertueuse. 

—  Sortes,  monsieur,  dit  Mmc  d'Epernoz,  qui  crut  devoir  corrobo- 
rer de  cette  phrase  de  convention  sa  menaçante  pantomime. 

—  Vbni  ne  me  comprenez  pas,  s'écria  Léopold  en  étendant  vers 
elle  ses  mains  suppliantes.  Je  ne  vous  demande  rien,  madame,  je  ne 
vous  dis  pas  :  aimez-moi!  Votre  cœur  est  un  trône  dont  je  suis  indi- 
gne ;  mais  un  autre  en  est-il  plus  di<]nc  que  moi'.'  Peut-être  le  CTO] 

v  us,  et  je  dois  vous  détromper.  Ne  me  regardes  pas  ainsi,  vos  veux 
m'ôtenl  la  force  de  parlei . 

—  Expliquez-vous,  répondit  Is  jeune  femme  arec  un  mélange d'in- 
patience  et  de  confusion. 

—  VOUS  êtes  si  belle!  continua  l'amoureux  de  dix-huit  ans  d'une 
voix  tremblante  ;  tous  ceux  qui  vous  voient  vous  aiment  Eh  bien  !  si, 
dans  le  nombre  ,  il  se  trouvait  un  homme  qui  eût  osé  sortir  de  l'ado- 
ration silencieuse  qu'on  doit  aux  anges,  ne  l'écoutés  pas,  car 
paroles  sont  empoisonnées  ;  BOB  amour  est  un  abîme  tapissé  de  fleui  s, 
ne  trous  baisses  pas  pour  les  cueillir,  le  pied  roua  glisserait  et  II  ■ 
est  au  fond. 

Ignorant  qu'en  certains  «  as  les  femmes  pardonnent  plus  volontiers 
nne  offi  use  qu'un  conseil .  fort  d'ailleurs  de  s<»n  intention  héroïque . 
le  naïf  jeune  homme  allait  poursuivre  sa  harangue,  dont  l'emphase 
trahissait  des  habitudes  rhétoricieones  non  encore  -  par 

l'usage  du  monde  ;  y\r  d'Epernos  l'arrêta  court  par  un  de  i  -  sou- 
rires qui,  si  toutefois  une  comparaison  anacréontique  est  penn 

aujourd'hui,  sont  aux   lèvres  dune  jolie  femme  ce  qu'est  Pépin 
la  rose. 

—  Je  vous  cro\.iis  élève  en  droit  et  non  en  théol  i  .i'1 ,  dit-elle;  mais 
votre  attitude  nuit   à  votre  sermon.  In  prédicateur  M  s,-  nui  p  | 
genoux  ;  a  défaut  de  chaire  .  prenez,  du  moins  ee  fauteuil. 

Pïai  i  e  par  cette  raillerie,  Léopold  se  leva  brusquementi  et  lepoui 

.saut  le  sie^c  que  lui  présentait  un ■■  ironique  politesse  : 


REVUE   DE   PARIS.  233 

—  Au  nom  du  ciel,  reprit— il ,  ne  me  traitez  pas  ainsi.  Un  affreux 
danger  vous  menace ,  il  s'agit  de  votre  réputation ,  de  votre  bonheur, 
de  votre  vie  peut-être. 

Clémence  contempla  l'étudiant  d'un  air  étonné. 

—  Le  sermon  se  change  en  énigme,  dit-elle.  Je  n'ai  pas  plus  d'in- 
telligence pour  l'une  que  de  goût  pour  l'autre. 

1  i  lan  hésita  quelque  temps,  comme  si  un  violent  combat  se  fût 
livré  dans  son  esprit  ;  enGn  d'une  voix  entrecoupée  : 

—  Est-il  vrai,  demanda-t-il,  que  vous  aimiez  M.  de  Sordeuil? 

A  cette  question  inouie,  Mme  d'Épcrnoz  rougit  et  pâlit  successive- 
ment; puis  se  redressant  avec  une  majesté  de  reine,  elle  foudroya 
l'étudiant  d'un  superbe  regard,  et  se  dirigea  vers  la  porte  du  salon. 
Au  moment  où  elle  l'ouvrait,  son  mari  parut  sur  le  seuil.  Il  y  eut  un 
instant  de  silence  et  d'immobilité.  D'un  regard  scrutateur  et  déliant, 
d'Epernoz  interrogea  la  ligure  et  le  maintien  des  deux  autres  per- 
sonnages :  l'émotion  visible  de  Trélan  qui  paraissait  cloué  sur  le  tapis, 
lui  inspira  des  appréhensions  que  dissipèrent  en  partie  la  contenance 
courroucée  et  la  physionomie  hautaine  de  Clémence.  Se  rangeant 
pour  la  laisser  sortir  sans  lui  adresser  ni  en  recevoir  une  seule  pa- 
role, il  referma  la  porte,  B'avanca  d'un  air  sérieux  vers  le  visiteur 
désappointé,  et  lui  lit  subir  de  nouveau,  de  la  tête  aux  pieds,  un 
0)60  aussi  minutieux  (pic  l'inspection  à  laquelle  un  sergent  in- 
structeur soumet  une  nci  ue  ;  tout  à  coup  un  sourire  aigre-doux 
desserra  ses  lèvres,  et  ses  yeux  restèrent  lixés  sur  la  jambe  droite  de 
Léopold. 

—  Monsieur  Trélan ,  dit-il  alors  en  accompagnant  ses  paroles  d'un 
ird  persifleur,  vous  êtes  jeune  et  je  vais  vous  donner  un  OODSefl. 

I  oe  autre  fois,  lorsque  vous  voudrez  vous  prosterner  aux  pieds  d'une 
femme,  ce  qui,  entre  nous,  <  Bt  d'un  goût  un  peu  suranné ,  choisissez 

ai  votre  pla<         chez  qu'on  ne  se  met  jamais  à  genoux  pies 
d'une  table  à  oui  il  en  tombe  toujours  mille  brimborions  aussi 

1res  que  les  bijoui  indisi  rets. 

liai  binalemeni  le  jeune  homme  porta  les  yeui  sur  son  genou  au- 
quel s'étaient  attachés  plusieurs  brins  de  laine  de  différentes  cou- 
leurs, semblables  à  d'autres  épara  sur  le  tapis  el  à  on  ouvrage  de 
femme  posé  sur  la  table  ;  cette  vue  achevant  de  le  déconcerter,  il 

ta  li  tête  baissée  aa  li  ta  de  répondre;  d'E]  i  02  s'approcha  de 
la  1  beminée,  chauffa  les  semell  ss  de  ses  bottes  l'une  après  l'autre, 

.siffla  un  motifde  Rossini,  et  reprit  d'un  tOD  de  plus  60  ploi  piW 

quant  : 


234  BEVUE   DE    PARI-. 

— 11  est  trois  heures,  n'allez-vous  pas  à  l'école  aujourd'hui?  Je 
vais  précisément  au  faubourg  Saint-Jacques  ;  si  vous  voulez  ,  je  vous 
mettrai  devant  votre  classe.  Il  ne  faut  pas  vous  faire  donner  un 
pensum. 

La  première  surprise  passée,  un  éclair  traversa  l'esprit  de  L 
pold. 

—  Elle  n'a  pas  voulu  m'entendrc,  se  dit-il  ;  et  si  je  n'ôte  pas  tout 
prétexte  à  la  vengeance  de  mon  frère,  elle  est  perdue;  il  n'est  qu'un 
seul  moyen  de  la  sauver,  c'est  de  tuer  cet  homme. 

Relevant  alors  ses  yeux  plus  hardis  à  défier  un  adversaire  qu'à 
supporter  les  regards  d'une  femme,  il  fit  deux  pas  en  avant,  et  d'une 
voix  vibrante  : 

—  Vous  (tes  un  insolent ,  s'écria-t-il. 

A  son  tour  d'Épcrnoz  demeura  interdit.  Une  pareille  provocation , 
adressée  par  tout  autre  qu'un  enfant  de  dix-huit  ans,  se  tût  attiié 
un  prompt  châtiment  :  niai--  avec  un  inférieur,  toute  querelle  est  em- 
barrassante, car  la  vanité  no  pont  qu'en  souffrir.  L'âge  de  l'élève  en 
droit  impliquait  mie  deces  inégalités  devant  lesquelles  plutôt  qu'enfin 
d'un  ennemi  redoutable  recule  le  courroux  d'un  homme  d'honneur. 
Par  respect  pour  lui-même,  le  mari  se  contint,  et  laissant  tomber  sur 
celui  qui  venait  de  l'insulter  le  regard  de  pitié  qu'un  lion  pourrait 
jeter  à  un  chevreuil  belliqueux  : 

—  Vos  professeurs  vous  ont  mal  élevé,  répondit-il;  m  j'avais  ici 
des  verges,  je  réparerais  leur  négligent  e. 

—  Devons  à  moi,  répliqua  l'étudiant  pâle  de  colère,  il  ne  doit  pas 
être  question  de  verges,  mais  d'épées;  et  cela,  quand  rous  roudres. 

—  Vous  mériteriez  encore  une  férule  pour  ce  pi  reprit 
(TÉpernoz,  dont  le  sang-froid  railleur  semblait  i*ai  i  rotin  avec  l'em- 
portement de  son  interlocuteur:  en  \érité,  votre  éducation  est  tout- 
à-fail  manquée.  Apprenez ,   monsieur  le  bachelier,  qu'on  trompe  un 

mari  quand  on  peut ,  mais  qu'on  ne  l'insulte  jamais. 

—  Cfl  sont  les  l.*i.  bel  qui  trompent.  Si  tel  est  votre  usage,  il  ne  l 
pas  le  mien. 

D'ÉpernOtte  mordit  ma  lèvrea,  comme  un  homme  qui  sent  sa 
patiente  près  Se  lui  échapper,  I'.n  remarquant  ce  symptôme,  Trélan 
reprit  d'un  ton  encore  plus  insultant  : 

—  Je  ne  suis  p;is  pku  d'humeur  à  recevoir  vos  consefll  qui  sup- 
porter ros  sottes  plaisanteries  sur  mon  âge.  H  y  s  trop  long-temps 
qu'elles  me  fatiguent  :  je  ><>us  déclare  que  Je  m'en  trouve  pjmsjfi 
que  vous  m'en  rendrez  raison. 


REVUE   DE    PARIS.  235 

—  Cela  sera  plus  facile  que  de  vous  rendre  la  raison ,  dit  l'homme 
du  monde  en  riant  au  nez  de  l'écolier. 

—  L'heure,  le  lieu  et  les  armes?  demanda  celui-ci  d'un  ton  so- 
lennel. 

—  L'heure  1  dès  que  vous  aurez  de  la  barbe;  le  lieu.... 

—  Si  vous  ne  me  répondez  pas  sérieusement ,  si  vous  ne  ûxez  pas 
sur-le-champ  une  rencontre,  je  vous  y  forcerai  malgré  vous. 

—  Comment  cela? 

—  En  vous  insultant  publiquement. 

—  Il  est  complètement  fou,  se  dit  le  mari;  la  peste  soit  du  lycéen! 
me  battre  avec  lui,  c'est  me  couvrir  de  ridicule.  D'un  autre  côté,  il 
commence  à  m'échauffer  les  oreilles. 

—  J'attends  votre  réponse,  dit  Léopold  immuable  dans  sa  réso- 
lution; si  vous  m'en  croyez,  nous  terminerons  cela  aujourd'hui 
même.  Il  n'est  que  trois  heures,  et  il  n'y  a  pas  fort  loin  d'ici  au  bois 
de  Boulogne. 

—  Aujourd'hui,  cela  est  impossible;  j'ai  pour  ce  soir  un  engage- 
ment auquel  je  ne  veux  pas  manquer. 

—  Demain  alors. 

—  Demain  soit,  et  allez  au  diable  jusque-là,  s'écria  brusquement 
d'I'.pernoz ,  dont  la  patience  était  à  bout.  Demain  matin,  à  neuf 
heures,  derrière  la  Muette;  puisqu'il  vous  mut  absolument  une  cor- 
rection, je  vous  la  donnerai,  malgré  mon  peu  de  goût  pour  le  rôle 
de  fn'-re  fouetteur. 

Léopold  prit  son  chapeau,  et  se  couvrant  d'un  air  grave  : 

—  A  demain  1  répondit  il,  et  songez  qu'un  de  nous  ne  doit  pas 
rentrer  vivant  à  Paria, 

tte  plira.se  dramatique  prononcée,  il  salua  d'un  L  ne  de 

!i  futur  adversaire  tout  en  le  déliant  du  regard,  al  lortâl  du 
salon  aussi  fier  que  dut  l'être  David  nu  le  point  de  combattre  Go- 
liath. 

—  Quel  étrange  original .  s'écria  d'Épernoz  resté  seul.  Je  le  trouve 

c  ma  femme,  et  à  cause  d la,  il  veut  me  tuer!  Je 

n'ai  jai  de  ■  elle  force.  Voilà  un  duel  qui  va  BM  rendre  la  fable 

de  tout  Paris  ,  quel  qu'en  aoit  le  dénouement.  Vainqueur.  j<    | 
pour  ut)  Mi-i  iseui  d  innocen.-.  ;  vaincu...  Parbleu I  ci -i  i  par  trop 

ridicule.  Sur  mon  ame,  je  donnerais  mon  meilleur  cheval  pour  que 
ce  blanc-bec  ail  dia  ani  de  plot. 

—  Clémence  1  je  Taie dO»   me  battre  pour  toi,  disait  de  son  côté 


-30  REVUE   DE   TARIS. 

le  jeune  étudiant  en  régnant  son  hôtel  dans  un  état  d'exaltation  dif- 
ficile à  décrire;  si  je  tue  cet  homme,  je  t'aurai  sauvé  l'honneur.  M 
je  meurs,  tu  m'accorderas  peut-être  une  larme.  Quoi  qu'il  arrive, 
j'aurai  rempli  mon  devoir.  Fait  ce  que  dois,  aérienne  </•  <■  ]><>;irra! 

Ce  soir-là,  entre  onze  heures  et  minuit,  un  homme  s'introduisit 
dans  la  maison  de  Mm"  d'Kpernoz,  par  la  porte  du  jardin  dont  le  mur 
bordait  la  rue  de  Provence,  à  droite  de  la  façade.  Aver  les  m. leurs 
et  les  architectes,  les  amans  sont,  sans  contredit ,  1  -unies  qui 

se  rendent  le  mieux  compte  de  la  distribution  d'un  logis.  Le  visiteur 
nocturne  appartenait  sans  doute  à  une  de  ces  trois  clai  r,  mal- 

gré l'obscurité,  il  se  dirigea  sans  hésitation  à  travers  les  bosquets 
Chargea  de  givre  et  sortit  de  ce  labyrinthe  en  bomme  qui  avait  fait 
une  étude  approfondie  des  localités.  L'appartement  dl  Kpcr- 

noz  était  au  premier  étage  et  communiquait  avec  le  jardin  par  un 
escalier  dérobé;  ani\é  devant  la  porte  d  le  mystérieux 

personnage  tira  une  seconde  clé  «le  sa  pocfa  I  d'ouvrir;  un 

verrou  rendit  m  «s  efforts  inutiles.  La  contrariété  que  lui  lit  éprouver 
1 1  :  obstacle  inattendu  se  trahit  par  |  lusii  m  s  .  cousses  imprimées  à 
la  porte,  et  dont  la  violence  croissante  eût  fini  par  jeter  l'alarme 

dans  la  maison,  ri  un  DOUVel  incident  n'y  eut  mis  (in. 

Au  premier  bruit  qu'au  milieu  du  silence  de  la  nuit  distingua  SOU 
oreille  depuis  long-temps  attentive,  Mn"'  d'Kpernoz,  .sortit  de  sa 
chambre  d'un  pas  chancelant,  et  ouvrit  la  fenêtre  de  l'escal 
dont  l'obscurité  la  protégeait.  Se  penchant  en  dehors  avec  précau- 
tion, elle  jeta  au  visiteur  impatienté  un  geste  <  aergique  qui  loi  or- 
donnait de  se  retirer;  au  lieu  d'obéir,  celui-ci  calcula  «l'un  regard 
rapide  la  distance  qui  le  séparait  de  la  fenêtre  et  les  moj  us  d'j  at- 
teindre.  Kcce  côté,  la  façade,  que  .surmontait  une  terrasse  à  l'ita- 
lienne ,  était  garnie  d'une  treille,  dont  la  1  igné,  effeuillée  par  Phh  <  r, 

laissait  à  jour  les  échelons  perpendiculaires,  appelant  à  l'aide  son 
adresse  de  marin,  Bordeuil,  car  c'était  lui,  s'élança  comme  s'il  eût 
gravi  l'échelle  du  grand  mal .  et  ai  anf  que  Clémence  fût  sortie  da  la 
stupeur  où  l'avait  jetée  ce  mouvement,  il  se  trouva  près  d'elle. 

—  \  ous  nie  mites  lion  eur,  la  jeune  femme  l  n  se  j<  tant  dans 

la  '  hambre  à  coucher,  mais  pas  asseï  promptemenl  pour  pouvoir  an 
fermer  la  porte.  (i.  i'j  précipita  sm  ses  p.^:  maître  da  1j 

plate,  il  resta  immobile  et  silencieux,  parcourant  d'un  mi]  soml 

le  théâtre  où  de\  ail  l'aCCOOSplir  M  \ engeance.  M  d'Kpenu»/  s'était 
laissée  tomber  Mir  un  fauteuil,  muette  de  sou  côté,  et   haletante 

d  émoi 


REVTE   DE    PARIS.  237 

—  Personne  ne  vous  a  vu?  deraanda-t-elle  enfin  d'une  voix  entre- 
coupée. 

—  Personne,  repondit  Sordeuil. 

—  Vous  en  êtes  bien  sûr?  tous  les  domestiques  ne  doivent  pas  être 
couchés. 

—  Personne ,  vous  dis-je. 

—  Vous  allez  partir  ;  je  vous  ouvrirai  la  porte  de  l'escalier,  reprit- 
elle,  après  un  instant  de  silence;  vous  m'obéirez,  n'est-ce  pas? 

—  J'obéis  à  votre  lettre  ,  dit  (icorge  d'un  ton  froid. 

—  Avais-je  ma  tète  en  l'écrivant?  N'auriez-vous  pas  dû  compren- 
dre le  sentiment  qui  l'a  dictée? 

—  La  vengeance,  je  le  sais,  et  non  point  l'amour?  répondit  Sor- 
deuil. 

Ce  doute  et  la  manière  ironique  dont  il  fut  exprimé  allèrent  plus 
avant  au  cœur  de  la  jeune  femme  que  ne  l'eussent  fait  en  ce  moment 
les  paroles  les  plus  tendres,  les  protestations  les  plus  ardentes.  I  - 
vant  sur  son  amant  un  long  regard  plein  de  reproches,  elle  le  con- 
templa quelque  temps  en  silence.  La  contrainte  qu'elle  remarqua 
dans  son  attitude,  l'agitation  contenue  qui  lui  parut  avoir  altéré  ses 
traits,  une  foule  d'autres  symptômes  attribués  par  elle  à  la  passion 
dont  elle  se  croyait  l'objet,  firent  tomber  pièce  à  pièce  l'armure  sé- 
rère  dont  l'avait  couverte  une  dernière  réaction  de  TOrtU.  Soumise  à 
l'instinct  d'un  sexe  fort  habile  à  résister  en  face  d'une  agression 
poissante,  mais  parfois,  lorsqu'on  ne  l'attaque  pas,  tenté  de  se  moins 
bien  défendre,  elle  accorda  au  sourire  amer  de  George  ce  qu'elle  eût 
refusé  peut-être  à  ses  prières  ei  à  ses  larmes. 

—  Ingrat,  dit-elle,  que  fOUS  ai  je  fait  pour  mériter  des  paroi 

cruelles  '  Je  reux  que  rous  emportiez  d'ici  on  remords  de  les  avoir 
proi  01 

Prenant  alors,  dans  son  secrétaire,  un  cofiret  d'ébène,  elle  l'ou- 
vrit, en  tira  un  médaillon  el  le  lui  offrit. 

—  Voire  portrait!  s'écria  Geoi 

—  Maintenant,  croirez  vous?  demanda-t-elle  en  accompagnant  ces 
paroles  d'un  sourire  qui  doublait  le  prix  du  présent. 

\\  mi  de  répondre,  Sordeuil  contempla  long-temps  l'image  qu'il 
afiil  s. »n-  u\,  mais  s,i!i>  manifester  aucun  des  transports 

qu'eût  fait  éclater  un  amant  véritable.  Laissant  <(  im  i<mii 
main  par  un  g  ite  morne,  il  leva  sur  Clémence  un  i     trd  plein  i 
je. 

—  Ifaimex-Youi  I  demanda-t*fl. 

roui  m  i\  •  is 


238  REVrE  DE   P.YIUS. 

—  C'est  à  vous  de  me  dire  que  vous  m'aimez ,  répondit-elle  avec 
une  bouderie  enfantine;  vous  ne  songez  seulement  pas  à  me  re- 
mercier. Qu'avez-vous  donc  aujourd'hui?  Votre  air  est  sombre,  votre 
voix  émue.  Vous  est-il  arrive  quelque  chose? 

—  Non. 

—  Alors,  pourquoi  ne  me  dites-vous  rien?  Parlez-moi.  Ne  sen- 
tez-vous pas  que  j'ai  besoin  de  vous  entendre,  que  j'ai  besoin  de  pa- 
roles douces  et  tendres  qui  chassent  la  Ouvre  à  laquelle  je  suis  en 
proie  depuis  hier. 

—  Caprice  de  femme,  répondit  George;  hier  encore ,  lorsque  je 
vous  adressais  ces  paroles  de  tendresse  que  vous  me  demandez  au- 
jourd'hui, ne  m'avcz-vous  pas  imposé  silence  .' 

—  Caprice,  dites-vous;  ô  non,  mais  besoin  de  mon  cœur. 

—  Mme  Javerval  m'ôte  le  droit  de  m'enorgueillir  d'un  pareil  aveu  , 
reprit  le  mari  de  Manche  en  redoublant  d'ironie  pour  s'endurcir 
contre  une  émotion  involontaire. 

—  Vous  doute/  de  mon  amour,  et  c'est  là  ce  qui  répand  un  nuage 
sur  rotn  front,  répondit  Clémence,  entraînée»  par  l'ardeur  italienne 
qu'elle  avait  héritée  de  sa  mère;  peut-être  vous  ai-je  donné  le  droit 
d'être  incrédule,  en  vous  avouant  trop  tard  ma  faiblesse.  Mais  qu'é- 
tait-il besoin  de  paroles?  N'aviez-vous  pas  deviné  mes  yeux  lorsque 
ma  bom  lie  était  encore  muette?  Maintenant,  j'ai  perdu  jusqu'à  la 
force  de  me  taire.  Cède  passion  dont  vous  m'avez,  poursuivie  sans 
relâche,  à  la  lin  s'est  imprimée  dans  mon  ame  :  elle  est  devenue  à 
la  fois  mon  bonheur  et  mon  supplice.  Tonte  ma  vie  est  là.  l.e  reile 
nest  plus  pour  moi  qu'un  réte  insipide  ou  odieux,  et  je  m'y  livre 
sans  lutter  da\  ■BtagC  ,  le  s(,n  1,>  plus  affreux  dût-il  en  être  le  terme. 

En  face  de  cet  amour  abandonné  ,  Sordeuil  éprouva  le  sentiment 

poignant  qu'inspirèrent  à  Tyrrel  les  enfant  dTEdouard,  doucement 

endormis  en  attendant  la  mort. 

—  Lt  son  |,«  plus  affreux,  répéta-t-il  d'une  voix  altérée;  oui,  < 
s.nneiit  ainsi  que  cela  Huit. 

—  Pourquoi  ce  pressentiment?  reprit  M""  d'Épernot  avocénei 
car  la  faiblesse  apparente  des  boum  inspire  toujours  aux  femmes 
un  redoublement  de  courage;  que  craignes-voasl  Si  quelque  infor- 
tune plane  sur  nous,  c'est  moi  seule  qu'elle  doit  atteindre.  Vous 
n'avez  risqué  en  m'aimant  ni  votre  avenir  ni  votre  honneur. 

—  Mon  honneur!...  peut-être!  t'écrit  George,  dont  la  générosité 
n. nui  elle,  peu  à  peu  réveillée,   dissipait  l'enivrement   d'une   ven- 

uce  Murage. 


BEVCE  DE   PARIS.  239 

—  Xe  blasphémez  pas,  reprit  la  jeune  femme,  et  d'un  geste  dou- 
cement impérieux  elle  lui  imposa  silence.  Devant  le  regard  plein 
d'amour  qui  cherchait  le  sien,  Sordeuil  baissa  les  yeux. 

—  Assassiner  une  femme!  se  dit-il.  Puis,  relevant  brusquement  la 
tète  : 

—  Clémence,  reprit-il,  si  je  vous  avais  trompée? 

—  Trompée  !  dit-elle  en  le  regardant  sans  le  comprendre. 

—  Si  je  ne  vous  aimais  pas? 

Mmr  d'Épcrnoz  ne  répondit  que  par  un  orgueilleux  sourire  qui  at- 
testait la  perfection  avec  laquelle  le  faux  amant  avait  joué  son  rôle 
jusqu'à  ce  jour. 

—  Si  je  voulais  vous  perdre?  continua  celui-ci  avec  une  sinistre 
énergie;  si  j'avais  médité  votre  déshonneur,  votre  mort,  peut-être? 

Clémence  sourit  de  nouveau;  mais  cette  fois  ce  fut  avec  la  finesse 
railleuse  d'un  enfant  soumis  à  une  épreuve  dont  il  n'est  pas  la  dupe. 
Joignant  les  mains  et  ployant  un  genou,  tandis  que  son  charmant 
visage  affectait  la  résignation  d'un  martyr  : 

—  Me  voici  prête,  dit-elle,  tuez-moi! 

—  C'est  la  vie  et  non  la  mort  qui  est  dans  ces  paroles,  lui  dit 
George  avec  une  émotion  extrême...  Puis,  après  avoir  écouté  un 
instant  :  N'< ntendez-vous  pas  du  bruit?  demanda-t-il. 

M'    (TÉpernoz  se  redressa. 

—  On  ouvre  la  porte  du  salon,  dit-elle,  tout  à  coup  frappée  de 
terreur. 

—  C'est  votre  mari. 

—  Mon  mari  !  je  suis  perdue,  répondit  la  jeune  femme  foadfO] 

r;;e  lui  prit  la  main  et  l'étrcignit  fortement  dans  la  sienne. 

—  Eafant,  lui  dit-il  tout  bas,  ne  crains  rien;  ton  amour  t'a  sauvée. 
S'él.mçant  ensuite  d'un  pas  léger  comme  celui  d'une  ombre,  il  sortit 

de  l.i  ch.-imbre  |  <  ouclnr  dont  il  referma  la  porte  sans  bruit,   dat- 

vlit   par  la  fenêtre  de  l'escalier,  aussi  rapidement  qu'il  y  était 

BOBté,  et  disparut  un  instant  après  a  travert  loi  trbra  du  jaidin. 

—  I.éopold  .1  raison  ,  se  dit-il  en  rentrant  chez  lui  ;  pour  tuer  une 
femme  qu'on  n'aime  pu,  il  faut  le  (  ourage  d'un  l.u  hc  •  i  |  rluidà  me 
manque. 

deuil  piSM  le  reste  de  la  nuit  à  tnctli  e  ordre  |  m  affain  -  ;  il 
i vit  une  lettre  pour  son  frèi  e,  y  renferma  son  testament,  ci  joignit 

p.npiri  le  portrait  de  clémence. 

—  Si  je  nu  m  -. .  il  le  lui  rendra  ,  pensa-t-il. 

me  par  06CtC  généreaM  résolution  ,  il  dormit  phiM-  tir  s  lu  ure  i 

18. 


2i0  REVIE   DE   PARIS. 

d'un  sommeil  paisible  qu'il  n'avait  pas  (jouté  depuis  dix  mois.  La 
matinée  était  avancée  lorsqu'il  se  leva;  sa  première  pensée  fut  d'ou- 
vrir la  fenêtre  de  sa  chambre.  Le  ciel  était  pur,  l'air  vif  et  piquant; 
les  arbres  de  l'avenue  des  Champs-Elysées,  chargea  d'une  Beige  cris- 
tallisée sur  laquelle  B'épanouissaient  les  rayons  sans  chaleur  du  so- 
leil de  janvier,  B'alongeaient  à  droite  et  à  gauche,  semblables  au\  files 
immobiles  d'une  procession  de  fantômes  gigantesques. 

—  In  beau  jour  pour  se  battre,  se  dit  George;  niais  la  terre  sera 
froide  pour  celui  qui  mourra. 

En  ce  moment  un  fiacre,  qui  venait  fort  lentement  de  la  barrière 
de  l'Étoile,  s'arrêta  en  face  de  la  maison.  In  homme  en  descendit 
aussitôt  et  traversa  la  contre-allée  d'un  pas  rapide.  A  sa  vue,  Sor- 
deuil  ne  put  retenir  une  exclamation  de  joie. 

—  D'Epernozl  l'éeria-t-il,  le  ciel  est  juste,  puisqu'il  me  l'envoie. 
Et  il  se  précipita  au-devant  de  lui,  plus  empressé  qu'un  père  qui, 
après  dis  ans  d'absence,  retrouve  son  enfant.  Les  deux  hommes  se 
rencontrèrent  BUT  l'e»  aller. 

—  Je  viens  vous  demander  un  sen ice ,  dit  d'Éperaoa  dont  les  \ è- 
temens  paraissaient  en  désordre  tandis  que  ss  figure  portail  les  n  .1 
d'une  vive  agitation. 

—  J'ai  aussi  quelque  chose  à  vous  demander,  repondit  George  en 
le  dévorant  de  regai  d. 

—  Tout  ce  que  vous  voudrez;  mais  écoute/.-moi  d'abord.  Je  viens 
de  nie  battre. 

—  Vous  battre]  B'écris  le  mari  de  blanche  d'une  M.ix  tonnante, 
rous  battre I  mais  roua  n'étea  paa  blessé,  j'espère? 

Avec  une  sanguinaire  Bollicitude  il  ouvrit  la  redingote  de  celui 
qu'il  regardait  comme  sa  proie  légitime,  et  frissonna  de  fureur  à  la 
vue  de  quelques  gouttes  de  sang  dont  le  gilet  était  tacheté. 

—  Merci  de  votre  intérêt ,  répondit  d'Épernoz;  non .  je  ae  auia  pas 
blessé  :  c'est  le  sang  de  mon  adversaire  que  roua  royes.  il  est  en  1 
dans  un  fiai  ire.  Le  mouvement  de  la  roiture  lui  a  fait  perdre  <  onnaîa- 
lance,  et,  comme  il  j  aurait  da  danger  I  le  transporter  jusqu'à  la 
rue  Saint-Jacques ,  j'ai  pensé  que  vous  voudriex  bien  le  recevoir  <  bes 
vous. 

—  La  rue  Saint  Jacques... 

—  (  lui ,  c'est  là  qu'il  demeure  :  C'est  OS  petit  jeune  homme  dont  je 
roua  parlaia  hier,  Léopold  Trélan. 

—  Mon  frère!  s'écria, George  qui  jeta  ce  cri  comme  ru;;it  un  lion. 

Altende/.-moi  là  ;  dans  un  moment  je  suis  à  rOOS. 


REVUE   DE   PARIS.  2 VI 

Sans  laisser  à  d'Epernoz  le  temps  de  sortir  de  la  stupeur  où  l'avait 
plongé  cette  foudroyante  révélation,  il  le  poussa  violemment  dans 
l'appartement  et  l'y  enferma.  Il  se  précipita  ensuite  dans  l'escalier  et 
courut  jusqu'au  Oacre  dont  il  ouvrit  la  portière  d'une  main  trem- 
blante. Sur  la  banquette  du  fond,  Léopold  était  couché  à  demi,  sou- 
tenu par  l'étudiant  qui  lui  avait  servi  de  témoin;  le  manteau  dont  il 
était  enveloppé  ne  laissait  apercevoir  qu'une  figure  pâle  dont  les 
yeux,  quoique  fermés,  révélaient,  par  la  tension  douloureuse  des 
paupières,  une  muette  et  cruelle  souffrance.  Sur  le  devant  de  la  voi- 
ture, M.  Javerval,  plus  pale  encore  que  le  blessé,  se  tenait  immo- 
bile ,  une  boîte  à  pistolets  sur  les  genoux  et  une  paire  d'épées  entre 
les  jambes. 

—  Ah!  monsieur  de  Sordeuil,  quel  malheur  !  dit  le  gros  banquier 
en  jetant  un  regard  de  compassion  sur  l'étudiant  évanoui;  un  enfant 
de  dix-huit  ans! 

Sans  répondre,  George,  aidé  de  l'autre  témoin,  enleva  son  frère 
du  fiacre,  le  transporta  chez  lui,  et  le  coucha  dans  son  lit.  La  fer- 
meté du  marin,  familiarisé  de  bonne  heure  avec  les  scènes  de  sang, 
domina  les  émotions  de  la  tendresse  fraternelle.  Tous  les  soins  que 
réclamait  l'état  de  Léopold  lui  furent  prodigués  avant  tout.  Un  mé- 
decin, appelé  aussitôt,  posa  sur  la  plaie  le  premier  appareil,  déclara 
que  la  blessure,  quoique  grave,  n'était  pas  mortelle,  et  qu'il  répon- 
dait de  la  vie  du  blessé.  En  entendant  cet  arrêt,  Sordeuil  respira  for- 
tement, et  retenant  par  le  bras  le  médecin  près  de  sortir  : 

—  In  moment ,  monsieur,  lui  dit-il ,  nous  aurons  encore  besoin  de 
votre  ministère. 

Revenu  de  sa  première  surprise,  d'Epernoz  avait  appelé  à  son 
aide  l'audace  habituelle  de  Bon  caractère;  négligemment  assia  dans 
un  fauteuil,  tandis  que  tous  les  autres  acteurs  de  cette  Mené  s'em- 
pressaient autour  de  Léopold ,  il  affectait  la  pose  d'un  homme  qui 
■'attende  «<>ut  et  ne  craint  rien.  En  royani  i'avan<  errera  lui  le  fi  re 
do  celui  qu'il  reuait  «le  blesser ,  il  te  lera  d'un  air  i  aime.  La  conte- 
nance de  George  fat  également  froide  et  grave  comme  il  conrienl  ù 
un  homme  prêt  à  jouer  sa  rie  (••une  g  Ile  d'un  mortel  i  anemi. 

—  Je  suis  le  frère  de  Léopold  et  le  mari  de  Blanche,  dit -il  d'une 
vu  i,  i  me  ,  me  comprenes-voui  I 

—  Parfaitement  ,  répondit  d'Epernoz  en  touriant  ironiquement; 
aii  .i  roa  <>i di 

•  I    ii      rerint    m  ulressant  ù  l'étudi.mt  en  droit 

is  auprès  du  lit  où  ion  ami  restait  couche  -.ui>  »  Mim.ii^.u, 


T»2  BEVUE   LE   PARIS. 

—  Vous  avez  servi  de  témoin  à  M.  Trélan ,  lui  dit-il ,  voudrez-vous 
bien  me  faire  le  môme  honneur? 

—  El  vous,  mon  cher  Javerval ,  dit  à  son  tour  d'Épcrnoz,  il  faut 
vous  résigner  à  laisser  refroidir  votre  déjeuner. 

—  Encore  un  duel  !  s'écria  le  gros  banquier  en  devenant  verd.it re 
de  blafard  qu  il  était. 

—  Restez  près  de  votre  blessé ,  dit  George  au  médecin ,  nous  vous 
appellerons  lorsqu'il  en  sera  temps.  —  Et  d'un  ton  aussi  calme  quo 
l'est  celui  d'un  maître  de  maison  faisant  les  honneurs  de  chez  lui  : 

—  Messieurs,  dit-il,  passons  au  salon. 

Les  observations  de  M.  Javerval  et  celles  du  jeune  étudiant  furent 
arrêtées  par  une  brève  parole  de  d'Epernoz. 

—  Il  n'est  ni  explications,  ni  arrangement  possible,   leur  dit-il; 
st  un  duel  à  mort!  Autant  vaut  rester  ici  que  retourner  au  bois. 

Pendant  ce  temps,  Sordeuil  avait  rangé  lui-même  les  mcohlea  qui 
eussent  pu  gêner  le  combat.  Le  salon  prêt  comme  pour  un  bal,  il  y 
fit  entrer  son  adversaire.  Tous  deux  nieront  leurs  habita  et  prirent 
les  épées  ,  entre  lesquelles  George  choisit  «elle  dont  son  Ii  lait 

servi.  Les  témoins  restèrent  debout  au\  deux  portes  de  la  chambra, 
le  champ-clos  improvisé  se  trouvant  trop  petit  pour  les  admettre 
sans  danger  pour  eux. 

Le  combat  fut  court,  mais  terrible  ;  à  la  quatrième  passe  ,  d'Eper- 
noz, malgré  son  adresse,  reçut  un  coup  furieux  ,  qui  le  perça  de  part 
en  part,  et  l'etendit  raide  sur  le  parquet.  Au  brait  que  lit  MM  COTpl 
tombant,  le  médecin  quitta  le  ehe\et  de  l.eopold  et  aeeourut.  \\ 

avoir  inspecté  la  plaie  et  suivi  la  direction  de  l'épee ,  H  lera  lee  rave 

\ers  les  témuiiis,  m. lis  sans  exprimer  BOO  opinion  à  liante  \oix.  A  la 
vue  du  léger  fi  émissement  d'épaules  qui  accompagna  cette  muette  et 
sinistre  déclaration,  d'Epernoz  fil  un  cfl'oi  t .  et  se  souleva  en  s'ap- 
puyant  MM  le  tapis. 

—  Blessé  à  mort,  n'est  t  e  pas?  dit-il  d'une  \oix  I8MI  ferme,  le 
coup  |  traversé  les  poumons,  et  avant  un  quart  d'heure  je  serai 
étouffé  ;  j'espère  que  M  lycéen  aura  meilleure  chance  que  moi. 

—  Non,  mon  cher  ami,  vous  ne  mourrez,  pas,  lui  dit  le  banqu 
en  se  baissant  DOW  \r  soutenir,  tandis  qu'il  essuyait  deux  larmes  qui 
COOlaient  le  long  de  sa  large  t'e.ure  effarée. 

—  Cestravs,  lararral,  reprit  le  blesse,  dont  la  rail  aillante 

annonçait  l'épanchement  intérieur  du  sang,  je  vous  aurai  fait  déjeu- 
ner bien  tard  ;  je  vous  en  demande  pardon.  Ah!  ram  irai  Bel  au- 
jourd'hui votre  émeraude  1  Mme  Javerval  >cra  ce  soir  aux  fiançais; 


REVUE  DE   PARIS.  2i3 

ayez  la  bonté  de  lui  expliquer  la  raison  qui  m'empêchera  d'y  aller  ; 
vous  êtes  témoin  qu'il  y  a  impossibilité  absolue,  et  que  je  n'y  mets 
pas  de  mauvaise  volonté. 

—  Je  n'y  manquerai  pas,  répondit  le  gros  banquier,  trop  attendri 
pour  chercher  à  comprendre  ce  qu'on  lui  disait. 

D'Épernoz  garda  quelque  temps  le  silence  pour  reprendre  sa  res- 
piration, de  plus  en  plus  pénible  ;  promenant  ensuite  tout  autour  de 
lui  un  regard  à  demi  fermé  qu'il  arrêta  sur  George,  et  se  drapant, 
pour  mourir,  dans  la  fatuité  des  gladiateurs  de  Rome. 

—  Quant  à  vous,  monsieur  de  Sordeuil,  dit-il,  ou  bien  monsieur 
Trélan ,  si  vous  le  préférez,  je  ne  peux  pas  vous  charger  de  mes 
commissions  pour  Blanche;  c'est  à  moi  de  prendre  les  vôtres  au 
contraire,  puisqu'il  parait  que  la  farce  est  jouée ,  comme  disait  je  ne 
sais  quel  empereur. 

A  ce  dernier  outrage  que  lui  jetait  cette  agonie  de  roué,  George 
s'élanra  vers  la  table  où  il  avait  enfermé  son  testament,  déchira  le 
papier  qui  enveloppait  le  portrait  de  Clémence,  et  venant  s'agenouil- 
ler à  côté  du  mourant,  lui  mit  le  médaillon  sous  les  yeux.  Cette  vision 
produisit  l'effet  d'un  choc  électrique.  Un  dernier  éclair  élincela  dans 
les  yeux  d'Épernoz,  qui,  se  tordant  comme  un  serpent  blessé,  vou- 
lut .-/élancer  sur  son  ennemi  ;  mais  la  vie  l'abandonna  dans  cet  effort 
BOprédie,  et  il  retomba  sur  le  parquet  pour  ne  plus  se  relever. 
George  était  \ 

CnARLES  de  Bernard. 


UNE 


SOCIÉTÉ  DE  TEÏPÉ1MXCE. 


Il  me  semble  avoir  lu  dans  un  livre  que  1- g  Petites-Maisons  étaient  de 
grandei  maisons,  où  Ton  renfermait  des  fous,  pour  prouver  «nie  eau  qui 
étaient  dehors  ne  l'étaient  pas.  Un  poète  sans  nom  a  dit  : 

Le  monde  est  plein  <le  fous,  et  qui  n'en  veut  pas  voir 
Doit  rester  dans  sa  chambre  et  casser  son  miroir. 

Il  résulte  de  rvs  deux  citations  que  la  folie  n'est  [tas  circonscrite  dans  les 
rtrnites  limites  desCharentoo  el  des  Bedlam,  et  qu'elle  conrl  les  r  me 

l'esprit. A  la  vérité, cette  sorte  de  folie,  qui  jooil  de  sa  droits  civils,  a*<  -t  pas 
dangerense;  on  m  la  garotta  p  is;  on  ne  lui  donne  pas  l'immersion  des  don- 
eh»-.;  elle  j»r<ii<i  des  baioa,  à  domicile  oa  *ur  p]  i  e .  comme  Uni  le  monde; 
elle  fréquente  les  spectacles;  elle  eel  bonne  mère  on  bon  père  de  famille; 
elle  soigne  soi  affaires ,  et  sait  admirablemenl  combien  il  faut  de  pièces  de 
cent  sols  pour  représenter  cent  fi  sncs.  Nous  mmmes  entonrés  de  cette  folie, 
i  la  ne  ii' ni*,  gène  point;  nous  rirons  sans  noos en  apercevoir. 

Ourlqu,  ttr  folie  ,  qiii  M  promène  I  l'air  libre,  est  une  fol. 

de  loin ,  «m  la  prendrai!  pour  la  raison  :  ocUc-U  esl  d'origine  anglais  ,  N  - 

Voisins  1rs  insulaires  m  font  rien  eomnie  les  autres  hommes;  quand  ik  SOOl 

.   a  les  prendrai!  pour  «le»  ju  quand  ils  sont  fous,  on  les  croirail 

I  lais  ont  perfectionné  la  folie ,  d>  l'ont  divisée  en  sections 

subdivisée  i  l'infini.  Us  ont  les  Itu  Menl  leur  vie  au  bord  < 

.  pour  méditer  sur  l'ame  et  prendre  des  rhumatismes;  Os  ont  I 
m,  qui  rendenl  il  -  visites,  en  gants  jaunes,  à  toutes  les  ruines  et  A  t 
l' -  i    srds  de  l'Italie,  en  pleurant  sur  la  décadence  des  empires  et  dn  thé 


REVUE   DE   TARIS.  2\ô 

vert;  ils  ont  les  clubistes ,  qui  bâtissent  des  palais  avec  de  belles  colonnes  de 
Pœstum,  où  ils  passent  leurs  jours  et  leurs  nuits  à  compter  les  lettres  du 
Morning-Chronicle ,  pendant  que  de  belles  et  blondes  épouses  bâillent  à 
toutes  les  vitres  de  Regenl-Street  et  de  Pall-Mall.  Que  n'ont-ils  pas  encore! 
Chaque  jour  une  nouvelle  secte  surgit  et  meurt;  celle  que  je  viens  de  voir  à 
Liverpool,  et  qui  est  de  fraîche  date,  mérite  un  rapport  particulier  que 
j'adresse  à  M.  Esquirol  :  c'est  la  société  de  tempérance. 

Depuis  quelques  jours,  je  voyais  passer  sur  les  trottoirs  de  Church-Street, 
un  homme-afOchc,  dont  le  pas  était  mélancolique  et  le  maintien  voûté  d'en- 
nui. On  lui  avait  donné  un  demi-shelliog  pour  promener  dans  Liverpool  un 
placard  que  personne  ne  lisait,  excepté  moi.  Je  le  lisais  toujours,  je  l'appre- 
nais par  cœur;  aussi,  dès  que  le  porteur  reconnaissant  m'apercevait,  il  s'ar- 
rêtait pour  me  donner  toute  facilité  de  lecture.  Sa  station  d'habitude  était 
au  coin  de  Tarlton-Street.  Je  ne  veux  pas  donner  ici  le  contenu  de  cet  im- 
mense placard;  je  dirai  seulement  qu'il  annonçait,  en  titre,  le  troisième  an- 
niversaire cl  le  festival  de  la  société  <lc  i>>tale  abstinence  de  Liverpool.  Je 
croyais  que  la  société,  pour  donner  signe  de  vie  à  l'univers,  se  contentait 
de  célébrer,  à  peu  de  frais,  avec  une  aflichc  portative,  son  glorieux  anni- 
versaire; je  me  trompais  :  l'anniversaire  fut  célébré  par  une  procession,  un 
meeting,  une  foule  de  discours  intempérans,  et  deux  banquets. 

Un  matin,  à  onze  heures  ,  le  18  juillet,  je  crois,  je  fus  attiré,  vers  Duke- 
Streel ,  par  on  grand  fracas  de  musique  militaire.  J'aime  la  musique  anglaise 
à  la  folie.  Chaque  exécutant  joue  avec  une  indépendance  qui  fait  mou  bon- 
heur; il  travaille  pour  lui  et  s'inquiète  peu  de  ses  voisins;  un  orchestre  an- 
glais se  compose  d'une  multitude  de  solos,  qui  n'ont  pas  cette  monotonie 
d'ensemble  qu'on  veut  bien  admirer  à  l'Opéra  et  aux  Italiens.  Au  fait,  an 
astiste  anglais  n'a  pas  abdiqué  ses  droits  de  citoyen;  en  prenant  nue  clari- 
nette ou  un  cor,  il  esi  libre  déjouer  à  sa  fantaisie  et  de  secouer  le  despotisme 
d'un  chef  d'orchestre;  toute  tyrannie  lui  est  intolérable.  Un  orchestre ,  i 
eux,  est  comme  une  chambre  d'harmonie  représentative,  où  chaque  mem- 
-  franchises  et  déj  qu'il  lui  plaît  dans  ruine  des  n  «tes. 

i  te  liberté  symphonique  a  souvent  des  uieonvenit!: 

pij:  .  liteurt;  mais  les  auditeurs  sont  blues  au— ;  de  ne  pas  écouler. 

Lorsqu'un  opéra  français  est  joué  «liez  eux,  on  reconnall  presque  i  oj 
les  airs  aux  parolei .  c'est  suffisant  La  bande  d'harmonie  qui  descendait  de 
/>)/•  i   rerpool ,  le  18  juillet,  et  qui  fixa  mon  attention,  jouait  un 

air  ai  fond  duquel ,  après  de  mures  réflexions,  je  crus  découvrir  /<  isa  .  le 
lies ,  de  Robert-U-DiabU,  Ce  cha  i té,  en  place  publique, 

ate  musiciens,  guidait  les  pas  de  la  procession  del 
tempérance. 

omptai  trui  Mciél  un  i,  les  enfans  compi      i    pi 

divisée  par  claSSeS-  En  tétC  mai  «  liaient  h  -  >mme  il  tant  ;  <  eui-la  pOT- 

Dl  dV  -,  babil-,  QoirS  ,  des  filets  jaiiins  ai' 


2iG  REVUE  DE  PARIS. 

Llanches  laborieusement  attachées.  Ils  tenaient  à  la  main  un  long  cierge  de 
bois  blanc,  très  effilé  parle  haut.  Au  centre  marchait  la  partie  plébéienne; 
elle  était  composée  de  marins  et  d'ouvriers.  Les  eufans  fermaient  la  marche. 
Tous  portaient  au  cou,  en  sautoir,  un  large  ruban  blanc,  sur  lequel 
mots  étaient  brodés:  Total  abstinence  sociely.  La  procession  se  jalonnait 
d'une  grande  quantité  de  drapeaux  ou  bannières  de  toutes  formes  et  de 
toutes  couleurs.  La  première  bannière  donnait  l'adresse  de  la  s 
annonçait  aux  passans  que  la  Tempérance  logeait  Jurdan-Street  à  Liverpool. 
Sur  la  seconde  bannière,  un  peintre  avait  i  de  dessiner  une  étoile 

B  beaucoup  de  rayons  jaunes,  surmontée  de  cette  inscription  :  Tkt  Siar 
af  abstinence  (l'étoile  de  l'abstinence).  Des  drapeaux  insignifiant  venaient 
ensuite  ;  il  y  en  avait  d'énormes ,  et  ceux  qui  les  arboraient  sur  le  flanc  droit 
avaient  la  figure  décomposée  par  la  sueur.  La  bannière ,  palladium  de  la 
société,  s'avançait  entourée  d'une  espèce  de  bataillon  sacré,  armé  de  Isi  p 
glaives  de  bois,  bordés  de  papier  blanc.  L'étoffe  de  ce  palladium  est  bleue; 
un  peintre  anonyme  et  complètement  étranger  à  la  peinture  a  retrace  sur 
l'étoffe  la  pensée  secrète  de  la  société  :  c'est  un  symbole  en  hiérogljpl 
La  devise  court  dans  un  ruban;  deux  mots  simples  :  Domeslic  cumfort.  A 
gauche  est  une  firme  jaune,  représentant,  je  crois,  un  homme  in  habit 
hleu;  cette  chose  tient  un  petit  drapeau,  où  brille  ce  mot  :  SoLrirttj  A 
droite  est  une  autre  forme  rouge,  qui  pourrait  bien  avoir  été  une  femme 
dans  l'intention  primitive  de  l'auteur;  cet  objet  vague  porte  une  banderolle 
avec  ce  mot  significatif:  Huncsly.  L'homme  et  la  femme  ont  été  d'ailleurs 
assez  suffisamment  indiqués  par  ces  attributs  n  .-;  ectifs  de  leur 
qu'il  ait  été  obligatoire,  pour  le  peintre,  de  dessin». .  _ures  huma 

avec  un  luxe  inutile  de  fidélité  anatomhpie.  II  faut  de  la  tempérance  dans 
tout.  Malheureux  les  peupla  dont  les  arlis:  .ent  un  homme  et  une 

me  d'après  nature'  \    rez!  où  en  sont  1  ur  avoir  fait  leurs 

lUon  »'t  leon  Vénus!  Les  armoiries  de  la  société  sont  ,  .  au  milieu , 

toujours  par  les  menus  p:  :  Sont  di\.  .  »piatr>  :iix. 

premier  veut  représenter  un  laboureur  doré  qui  eoi  un  champ 

dément  doré.  Le  Second  est  rempli  par  une  corne  d*abondai 

trésors;  il  y  a  une  phrase  qui  explique  cette  n'ai  p. 

a  donner  le  sans.  Le  troisième  tahleau  représente  une  campagne  beu- 

rcii-  s  ;  le  quatrième,  une  rticl.e  d'<>r  sans  abeilles  ;  le  pc.nli  »•  a 

lerantlesal  l  itre  lui-même  qui  porte  cène  banni 

il  lui  disputer  cet  bonDCUl  , 
talent,  et  le  priai  de  M  permettre  de  prendre  une  copie  »!  îvrage. 

Il  me  remercia  avec  une  grande  .   et  m'envoya,  le  Soil*,  Si  ban- 

ie  dans  un  fourreau  de  popeline.  J'ai  eu  le  houheur  île  la  posséiler 
nuit.  Cet  artiste  se  DOSDJne Wlthead J  U  est  brasseur. 

.x  guéridons  terminaient  la  mai 

rounesdel  DBtderlfet:  JsTanjj  I  abstinence 


RENTE   DE   PARIS.  247 

Sobriety  brings  peace  and  domestic  eomforl.  Une  cinquantaine  d'enfans ,  vê- 
tus de  bleu,  entouraient  ces  deux  guéridons,  et  mangeaient  des  tartines  au 
beurre  pour  se  former  de  bonne  heure  à  la  sobriété. 

Je  me  mêlai  à  la  procession  comme  un  sociétaire,  et  je  la  suivis.  Elle 
monta  la  rue  escarpée  du  Ranelagh  ,  toujours  la  musique  jouant  :  le  vin ,  le 
jeu  ,  les  belles.  Elle  longea  Litne-Streel ,  et  descendit  à  Clayton-Sijuarc ,  où 
elle  fit  une  station.  Là  ,  je  m'attendais  à  un  meeting  en  plein  air.  Les  porte- 
drapeaux  essuyèrent  leur  front;  les  musiciens  mirent  leurs  instrumenssous 
le  bras  ,  et  les  sociétaires  regardèrent  aux  croisées  du  Square  pour  voir  s'ils 
faisaient  sensation.  Personne  ne  prenait  garde  à  eux;  les  croisées  ne  daignè- 
rent pas  se  hisser  :  il  n'y  avait  que  moi  de  spectateur.  La  musique  reçut 
ordre  déjouer;  ils  firent  un  fracas  horrible,  mais  sans  idée  arrêtée  d'exé- 
cuter un  air  plutôt  qu'un  autre;  chaque  musicien  improvisa  sa  partie;  c'é- 
tait à  briser  les  vitres,  mais  les  vitres  anglaises  sont  à  l'épreuve  de  tout. 
Ces  cas  de  symphonie  dévorante  sont  prévus.  L'orchestre,  poussé  à  bout, 
ralentit  sa  verve;  insensiblement  les  musiciens  s'arrêtèrent;  deux  ou  trois 
tinrent  bon  quelque  temps  encore,  comme  pour  faire  rougir  leurs  confrères 
d'avoir  défectionné.  La  grosse  caisse  fut  héroïque;  elle  ne  cessa  qu'après 
tous,  mais  percée  à  jour  par  un  véritable  suicide  instrumental.  La  station 
dura  une  heure  sur  Cluy  ton- Square.  Un  des  chefs  tempérons  fit  servir  des 
rafralcliissemens ,  de  Yale  simple,  du  soda-uater  et  du  gingen-becr  aux 
musiciens.  La  procession  elle-même,  prenant  excuse  de  la  chaleur  du  jour, 
se  servit  ensuite ,  et  consomma  silencieusement  quelques  centaines  de  pi  - 
n'Imfnnf  vl  de  porto.  Après,  on  se  remit  en  marche;  les  musiciens  chance- 
laient. 

On  se  dirigea  vers  Jordan-Slrcet,  quartier-général  de  la  société.  Chemin 
faisant,  on  avait  fait  quelques  recrues;  le  but  de  la  procession  était  de  ral- 
lier à  la  bannière  de  la  Tempérance  tous  les  passans  qui ,  frappes  de  l'éclat 
de  eette  pompe  publique ,  se  laisseraient  entraîner  à  un  culte  H  séduisant. 
1  président  disait  au  vice-président  :  Ça  va  bien!  très  bien!  c'est  beau' 
c'est  très  beau!  c'est  bon!  c'est  très  bon  !  le  vice-président  taisait  écho.  I 

antres  sociétaires  marchaient  à  l'aventure,  et  d'un  air  indifférent  à  tout; 

marins  riaient  sous  cape ,  et  les  enfin  jouaient  nver  l.s  Iran.-.  >  des  § 
rid 

Nous  entrâmes  dans  la  grande  salle  du  >m ,  dng  à  JwrêtnStreet.  Au  même 

instant  défilait  une  procession  tory  de  meeting  électoral;  eeUe-là  saarchait 

au  son  de  trois  musqués;  où  presment41s  tant  de  mm         .  les  anglais?  il 

ii  s  pas  un  seul  chex  eux.  Cette  n  iple  bmnêt  fAarteouti  entraînait  mille 

ers  Adeipbi.  \  ingt  bannières  Douaient  sur  eette  colonne  coni 

;  eues  en. Ment  eo  lettre!  d'or,  sur  nu  fond  d  ronge  :  I  la 

anal  qui  ri,  !      loura  f>>r  t!i<-  qmtn  and  far  the  p$ople  !  —  queen  and 

ip>rt  ai.  nt,  dans  leurs  |  u\,  de- bibles  .Lies  ronronnes  pin 

lent  un  peu  de  fraîcheur  à  tOUI  ces  fronts  inondés  de  la  sueur  du 


2-V8  BEVUE   DE   PARIS. 

natismc  politique,  et  du  mois  de  juillet.  Oh!  avec  quel  dédain  d'amère  phi- 
losophie les  sociétaires  de  la  Tempérance  regardèrent  ce  cluh  ambulant! 
avec  quel  orgueil  ils  élevèrent  leurs  hanuières  du  star,  du  domestir  càmfurl 
et  des  couronnes  de  houblon,  au-dessus  des  drapeaux  tories!  Le  président 
secoua  la  tête  d'un  air  de  compassion ,  comme  un  sage  revenu  des  erreurs 
du  monde  ,  et  qui  déplore  les  folies  qui  passent  sous  ses  yeux.  La  procession 
tory  n'honora  pas  d'un  seul  regard  la  Société  de  Tempérance ,  et  ses  trois 
musiques  firent  trembler  Jordan-Street  jusque  dans  ses  veines  de  gaz. 

L'heure  du  mystère  était  sonnée;  le  mceliiuj  de  la  Tempérance  fut  ouvert 
par  une  explosion  d'orchestre.  Le  président  parut  à  la  tribune  ,  essuya  son 
front,  se  demanda  la  parole  et  se  l'accorda.  C'était  un  homme  fort  jeune  , 
contre  l'usage  des  présidens;  il  portait,  sur  sa  figure  fraîche  et  m>e  ,  les 
indices  des  passions  vaincues  ou  absentes;  son  front  rayonnait  de  béatitude: 
ses  lèvres  n'avaient  pas  une  flétrissure,  son  œil  se  baignait  mollement  dans 
un  azur  tranquille;  on  aurait  cru  voir  saint  Bruno  eu  gilet  blanc  et  en  frac 
noir.  «  Frères,  dit-il,  voici  la  quatrième  fois  que  nous  nous  assemblons  pour 
faire  fleurir  la  société,   à  l'ombre  fécondante  du  nnitiiig.   Je  suis  heureux 

de  vous  annoncer  que  la  société  prend  chaque  jour  un  accroissement  sensible. 
En  ce  moment ,  nous  sommes  quatre  cents  sociétaires ,  à  Liverpool ,  qui  n 
abstenons  de  tout  ce  qui  déshonore  l'homme  et  le  rend  semblable  aux  ani- 
maux. Vous  avez  tu  combien  notre  procession  a  fait  rougir  d'eux-mén 
tous  ces  hommes  profanes  qui  pei  al  dans  le  bourbier  de  l'intempé- 

rance :  ils  se  sont  dérobés  aux  regards  des  purs;  ils  se  sout  cachés  profon- 
dément dana  leurs  maisons;  il>  m  rendent  justice.  Le  repentir  les  amèn 
bientôt  s  tui  le  di  speau  de  l'étoile  de  totale  abstinence.  Maintenant ,  appro- 
chez, 6  vous  qui  ave/  demandé  une  place  an  banquet  des  sobres,  appro- 
ches ,  mes  nouveaux  Frères,  et  répondez,  a 

Quatre  novices  surtirent  des  rangs,  et  s'assirent  sur  la  banquette  de 
cep  lion.  Voici  l'intem  subirent;  on  m'en  ■  donné  copie  litté- 

ralement. C'est  le  plus  âgé  qui  répondait  auz  questions. 

l.i  Président.  —  Récipiendaire,  que  venez-vous  faire  ici? 

ii  r.i.<  ii'ii  ndairb.  —  Je  viens  \"us  demander  asile  contre  le  démon  de 

l'intempérance,  afin  que  ma  chair  reste  pure,  et  que  met  'in 

i  i  mes  dans  le  senl 

1 1.  PasaiDurr.  —  nue  pensez-Toui  do  pfafen  ht 

Li  r.  m  mi  \i>\inr..  —  Je  pense  que  cette  liqueur,  composée  de  gingembre 
et  de  houblon,  est  Indigne  do  palais  de  l'homme,  et  qu'elle  souille  l'esprit 

iiDSin        nue  pensez-vous  de  |V/«  .' 
l.i  p.  n  un  Mi.vmr..  —  L'a  le  est  une  liqueur  qui  cache  son  venin 

i  us  une  a  parence  de  douceur;  l'<//r  double  est  do  poison,  i 
our.  La  pii  in    i    est  un  assass  d  hyj  cri  te,  li  .ironie. 


RENTE  DE  PARIS.  249 

Le  Président.  —  Quelle  est  votre  opinion  sur  le  porter? 

Le  Récipiendaire.  —  Tous  les  porter  sont  ennemis  de  la  raison;  le  wti- 
bread  est  un  filou  qui  se  met  un  masque  d'écume  pour  vous  voler  la  sagesse; 
le  luxton  est  un  tison  ardent  qui  brûle  la  racine  des  cheveux;  je  ferai  une 
exception  en  faveur  du  barctay-perkins... 

—  Point  d'exception!  s'écrièrent  les  brasseurs  ruinés  de  la  société. 

Le  Président.  —  récipiendaire,  vous  avez  blessé  les  sentimens  de  la  so- 
ciété; j'appelle  la  sagesse  sur  votre  front.  Vous  rétracterez  votre  opinion 
sur  le  barclay-pcrkins. 

Le  Récipiendaire.  —  Je  la  rétracte. 

Le  Président.  —  Très  bien.  Dites-nous  ce  que  vous  pensez  du  sherry 
et  du  porto? 

Le  Récipiendaire.  -  Ce  sont  des  monstres  qui  nous  attendent  dans  le 
coupe-gorge  du  dessert  pour  séparer  notre  tète  de  notre  corps. 
Le  Président.  —  Que  pensez-vous  de  l'eau  pure? 

Le  Récipiendaire.  —  L'eau  pure  vient  du  ciel;  l'eau  de  Merscy  rajeunit 
le  corps;  l'eau  du  Lee  est  le  bain  de  l'ame,  les  auges  ne  boivent  que  de 
l'eau. 

Le  Président.  -  Etcs-vous  prêt  à  sacrifier  nos  ennemis  sur  l'autel  de  la 
Tempérance? 

EU '.' .ii'M.ndaire.  —  Nous  sommes  prêts. 

On  apporta  sur  un  plateau  des  vases  de  différentes  formes,  contenant  de 
l'aie,  dn  porter,  du  sherry,  du  porto;  le  président  étendit  les  mains  sur  i 
coupables  et  les  anathématisa;  nn  cri  d'horreur  retentit  dans  la  salle  :  sur 
un  signe  du  président,  le  récipiendaire  brisa  les  vases  sur  le  parquet,  arec 
une  muette  indignation.  Ce  fut  un  beau  tableau. 

On  s'assit  ensuite  dans  la  pièce  voisine,  autour  d'une  table  de  cinquan 

couverts.  Deux  cent-;  couTives  environ  figuraient  comme  comparses  a  ce 

banquet;  ils  s'abstinrent  totalement,  et  veillèrent  au  drapeaux.  Ceux  qui 

avaient  l'honneur  de  manger,  mangèrent  pour  leurs  frères  spectateurs.  Au 

ert, on  servit  da  tlan  (et  du 4      -  torla  vingt  1  tasts  à  l'absti- 

et  autant  à  la  sobriété  Au  «Ici  nier  toasl ,  les  convives  Rendormirent 

nus  la  nappe,  et  les  musiciens  achevèrent  l' i  Bai 

Il  est  impossible  de  prendre  ces  com<  i  sérieux;  j'ai  connu  pointant 

ut ,  dans  rétablissement  di  totale 

foule  de  félicités  prom  l'avenir  du  peuple.  Je  ne  con- 

iin.  -  de  tempérance;  je  ne  puis  parler  que  de  la 

■  >  tim)  de  Liverpool  :  si  les  auti 

•-la,  le  raisonnement  des  phili  is  de  ma  faible  intelli- 

I  .1  h  lu  itl 


250  REVUE  DE  PARIS. 

c'est  une  fulic  qui ,  sans  doute  n'offre  pas  de  graves  inconvéniens,  mais  qu'on 
pourrait  supprimer  demain,  sans  que  l'avenir  du  peuple  Hit  fï—prnmii. 
Ensuite,  s'il  fallait  traiter  une  pareille  question  par  son  côté  ■  ii'  ux,  je  ne 
crois  pas  qu'on  ait  attendu  l'orateur  de  Jordan-Slrect  pour  annoncer  au 
peuple  qu'il  existait  une  vertu,  nommée  la  tempérance  :  les  sages  de  Liver- 
pool,  en  renchérissant  sur  cette  vertu,  en  essayant  d'imposer  au  peuple  la 
totale  abstinence,  ont  inventé  une  bouffonnerie  de  plus  à  ajouter  au  .< 
du  genre  humain.  Le  peuple  de  Liverpool  est  malheureux,  plus  malheureux 
qu'un  peuple  ordinaire;  il  suc  au  chantier  dix-huit  heures  par  jour,  six 
jours  par  semaine;  le  septième,  il  est  forcé  de  garder  son  grenier,  de  lire  la 
bible,  ou  de  faire  semblant  :  l'année  lui  donne,  pour  le  consoler  du  travail, 
cinquante-deux  dimanches,  homicides  d'ennui.  Ajout» ■/  ù  cela  un  ci»'l  tou- 
jours pluvieux,  toujours  froid  ,  un  brouillard  »pie  l'océan  ourdit  en  collabo- 
ration avec  deux  rivières,  et  qui  perpétue  les  ténèbres  des  sept  fléaux  'II'- 
gypte.  Eh  bien!  il  reste  à  ce  peuple  une  liqueur  détestable,  mais  qui  1<- 
console  de  tout ,  et  voici  des  sages  bien  repus  qui  lui  crient  de  s'en  abstenir. 
Après  tant  de  malheurs,  un  peuple  est  déjà  bien  BJBei  digne  <!«•  pitié,  s'il 
est  contraint  de  boire  de  Vale  et  de  l'halfnaf;  non,  il  faut  tout  lui  enle- 
ver; buvez  de  l'eau,  lui  cric-t-on ,  et  soyez  t<mp<  r.mt.  Ce  que  je  »lis  ici . 
d'ailleurs,  ne  sert  qu'à  faire  ressortir  la  stupidité  «les  modem  un 

de  vertus  antiques,  car  je  suis  fort  rassuré  sur  le  succès  foleaWfpriud 
et  je  ne  crains  pas  la  contagion.  Le  peuple  est  plu- 
scurs;  il  regarde  passer  la  procession,  et  boit  une  pinte  d'alc  à  son  diner, 
quand  il  a  de  l'argent.  Infortuné  pays!  le  ciel  lui  a  refusé  les  vignes,  et  lui 
a  donné  de  tels  prédicateurs  ! 

Mliiy. 


VOYAGES. 


£û    BQ&Q&S3& 


H  juillet. 

Au  milieu  de  toutes  les  agitations  et  de  toutes  les  misères  auxquelles 
l'Espagne  est  en  proie,  c'est  un  repos  de  voir  le  calme  profond  dont  jouit 
en  ce  moment  la  Galice.  Ce  calme,  il  est  vrai,  ne  naît  ni  du  bien-être  de 
Il  population,  ni  de  sa  confiance  dans  le  gouvernement,  mais  de  l'épuise- 
ment qui  suit  nécessairement  toute  crise  longue  et  violente;  et  la  tran- 
quillité de  la  Galice  tient  de  la  léthargie  plus  que  du  sommeil.  L'Espagne 
aussi,  il  faut  le  dire,  a  trop  souffert  depuis  trente  ans,  pour  avoir  l'éncr- 
de  lutter  encore.  Un  pays  ballotté  sans  cesse  entre  la  guerre  civile  et  la 
tire  étrangère ,  et  ne  se  reposant  de  toutes  deux  qu'à  l'ombre  du  pouvoir 
'lu;   deux   invasions,   deux  restaurations,   une  constitution    populaire 
tro:  •  dem   fois  nn  :  voilà  ce  que  l'i  a  trav« 

lis  un  quart  de  liècle;  et  iprèl  avoir  vu  paner  tant  de  pouvoirs  éphé- 
rneres,  après  avoir  vu  périra  la  peine  tant  il«-  nouvel  nenieus  libres  nu  a! 

lus,  m.  lemenf  impi  i  la  i»r  :  quoi  veut-on  qu'elle 

ait  loi  encore,  quand   elle  il-  peut   plus  eroire  ni  à  la  liberté,  ni  au  dttpO- 

i»  m    te,  la  Galice,  malgi  I  tout  exceptionnel  de  tranquillta 

trouve,  porte ,  comme  toute  rEsj  eette empreinte  de  passive 

tion  qui  s'étend  maintenant  sur  toute  la   Péninsule.  I     I  ne, 

PMÉMfl   du  rapitaine-^eneral   et   clief-lici  de  la   pn-vinre,  serait ,  dam 


l'y!  REVUE   DE   PARIS. 

te  autre  circonstance,  en  voi  érité,  au  moins  relative.  La 

belle  situation  do  ce  port,  première  étape  sur  la  route  de  l'Kspagne 
occidentale,  pour  tous  les  bâtimens  qui  viennent  de  l'Angleterre  et  delà 
côte  de  France;  le  monopole  du  commerce  avec  la  Havane,  que  la  Corogne 
commence  à  enlever  à  Cadix;  la  douceur  du  climat,  la  fertilité  du  sol,  et 
cette  végétation  fraîche  et  humide  qui  forme  un  si  heureux  contraste  avec 
la  nudité  du  centre  et  du  midi  de  l'Es|  .  ;  enfin ,  les  porta  magnifique! 
que  la  nature  a  semés  sur  toute  cette  côte  avec  une  prodigalité  qu'on  ne  re- 
in ni  ve  sur  aucun  point  de  la  Péninsule  :  tous  c*  lé, 
joints  à  une  race  plus  rigoureuse  que  belle,  mais  patiente,  industriel. 

pour  la  mer  <  t  pour  le  commerce,  aguerrie  au  travail  comme  au  dan- 
ger, suffisent  |  irer  l'avenir  de  la  Corogne,  quand  I  I  e  aura 
vivre  au  jour  le  jour,  et  pourra  prévoir  un  lendemain. 
:it  à  L'aspect  matériel  du  pays,  la  I                  :it:ère  n'est  qu'un  bloc 

granit ,  comme  toute  cette  fer  de  la  Galice,  n  i  itabfc  contrefort 

destiné  à  étayer  la  Péninsule,  et  à  essuyer  l'éternel  assaut  des  grandes 
lama  de  F  atlantique  qui  viennent  de  quelques  cents  lieues  au  la  bri- 

ser sur  sesrescifs.il  est  impossible  de  t  -     -  •        frappé  de  h 

céleste  prévoyance  ,  qui ,  sur  toute  notre  cote  ouest  «le  l'Europe,  a  semé, de 

•  tnce  en  distant  cadet  de  granit  ou 

pour  délier  tout  l'effort  des  tempêtes  de    '  et  ahril. 

qui  s'étendent  derrière  elles   «  ii  que  la  Bretagne,  l'Irlande,  la 

N  ge,  enfoncent  au  loin  dans  les  eaux  de  l'Atlantique  leurs  longues 
arêtes  granitiques.  Puis  ,   là  où  le  sol  calcaire,  plus  friable  ,  lit  mal 

;iu\  atteintes  de  la  lame,  comme  dans  la  Manche  et  sur  les  CO 

_ :ie,  de  longs  La:  ible,  étendus  en  travers,  amortissent  le  d 

leur  opposent  u  .    .   ni  uns  bruyante  , 

sans  ôtre  mo 

Pour  moi,  jamais  j  lus  viw  le  cette  admirable  pré- 

vision de  la  nature;  jamais  la  conviction  qu'une  jeote  a  | 

side  i  la  formation  de  notre  globe  ne  m'est  arriréesi  nette  et  si  profonde, 

'en  traversant ,  il  y  a  pende  jours,  la  formidable  ceinture  d<  restais  qui 
entoure  ce  raste  entonnoir  qu'on  appelle  la  rade  de  B  ant 

entre  Cette  double  ligue  d'écueils  qui  S'étend  d'un  COtéjUSqu'l  l'île  d'O B 

saut,  prolonge  de  l'antre ,  arec  la  Ckmtutét  4     §tuu,jiu  isieurs 

lien  -  la  mer .  toute  U  Solidité  du  bâtiment 

t  l'art  qui  le  gourei  a  l'un 

i    ret  sentiment  de  terreur.  La  mer  an     -  Ml  abtss 

.lit  un  lieu  de  refuge,  au|  : ,  depuii 

atioo ,  la  lame  n'a  briser  .  et  ou  la  mer  n'a  jamais  connu  le 

i  i  dernières  lueurs  du  jour, 

de  la  '  regarder  d'un  œil  de  mei 

!•  bâtissent  «pu  i  lé  d'<  1  es,  La  vieille  Bretagne  m'apparatt  cm 


REVUE   DE   PARIS.  253 

avec  ses  grèves  désertes,  où  s'élève  çà  et  là  quelque  dolmen  solitaire ,  avec 
ses  Ilots  toujours  mugissans,  où  semble  errer  la  barque  de  la  druidesse, 
qui  accomplit  seule  ses  nocturnes  mystères.  Le  bâtiment,  incliné  sous  la 
brise  qui  fraîchit,  glisse  sur  celte  mer  silencieuse,  où  l'art  a  tracé  sa  route, 
et  où  sa  perte  est  assurée  ,  s'il  s'en  écarte  d'un  seul  pas.  C'est  la  première 
nuit  du  voyage,  la  première  de  cette  hardie  communion  de  l'homme  avec 
la  nature,  sous  sa  forme  la  plus  hostile  et  la  plus  mystérieuse,  nuit  de  re- 
grets pour  ceux  qui  laissent  à  terre  une  affection  ou  un  souvenir  ,  nuit  de 
recueillement  et  de  volupté  tranquille  pour  ceux  qui  se  s"bnt  fait  de  la  mer 
comme  une  seconde  patrie  qui  leur  a  fait  oublier  l'autre. 

Quant  aux  matelots,  l'insouciance  est  devenue  chez  eux  comme  une 
seconde  nature,  et  l'habitude  a  émoussé  même  pour  eux  la  vive  excitation 
du  danger.  Tout  les  trouve  prêts,  la  fêle  comme  le  combat,  le  calme  comme 
la  bourrasque,  le  repos  comme  le  travail.  Habitués  à  passer  sans  transition 
de  l'oisiveté  occupée  du  bord  à  l'activité  la  plus  violente,  à  jouer  à  chaque 
minute  leur  vie  sur  un  bout  de  mût  qui  roule  et  plie  sous  la  tempête ,  cette 
vie  est,  en  quelque  sorte,  une  abnégation  et  un  sacrifice  coutinuels;  il 
n'est  peut-être  pas  au  monde  une  classe  d'hommes  cliez  qui  l'idée  du  devoir 
soit  au-  nteà  tous  les  instans,  pas  une  chez  qui  l'héroïsme  du  dévoue- 

ment revête  des  formes  aussi  simples  et  aussi  familières.  Obéir  est  leur 
existence,  comme  celle  du  soldat;  mais,  à  l'inverse  du  soldat,  le  matelot 
Comprend  toujours  l'ordre  qu'il  accomplit  :  si  une  fausse  manœuvre  corn- 
net  le  sert  du  navire,  l'équipage  le  juge  en  l'exécutant,  et  meurt  en 
issant,  et  sans  murmurer,  mais  en  sachant  toutefois  qu'il  aurait  dû  ne 
pas  mourir. 

-  aussi  dans  ces  belles  nuits  de  juillet,  si  brûlantes  à  terre, 
mais  si  fraîches  et  si  délicieuses  sur  le  pont  d'un  navire,  même  dans  1rs 
latitude!  les  plus  chaudes,  je  suis  r< sté  jusqu'à  minuit ,  appuyé  sur  les  bas- 
tingages do.  léger  brick  qui  m  •  portait,  et  m'eoirranl  à  mon  aise  du  chars 
toujours  nouveau  pour  moi,  de  ces  mille  accideos  qui  animent  la  plus 
•  te  Iran  i  Comment  dépeindre  avec  de  froides  parole  la  grâce  de 
ces  longs  mats  légèrement  inclinés  par  la  brise,  avec  leurs  voiles  gonfli 
s'abaissant  vers  la  mer  comme  l'aile  d'un  oiseau  qui  s'abat,  et  se  relevant 
tout  d'un  coup,  aniom  iffle  vivant,  qui  semble  (aire  palpiter  an 

les  foi  i  ratiom  d'une  poitrine  humaine)  Alors,  au  a tent  ou  le 

brick,  enfoi  .mme  l'alcyon,  dont  il  portait  le  nom  ,  ion  bec  dans  1 

t  par  un  coup  d'aï!  I  IreSSSil  de  t> m t > 

hauteur  en  plongl  ant  ton  I  dSJM  la  lame,  il  me  Semblait  presque  que 

mon  existe  t  attachée  à  celle  de  cette  firél  machine;  il 

me  semblait  que  je  rivais  de  m  rie, et  qu'elle  rirait  de  la  mienne,  qu'elle 

raitc me  moi  le  le  cette  brise  vivifiante  qui  reposait  ma  pé- 

trin .  r  l'un  jour  d  mi  cette  maison  flottante,  qui  avait  déj  à  ru  tant 

.  je  m'j  chez  moi  l*i  q1"'  p- 

TOMi:  IUf.     Aut-r.  I  I 


2Ô\  REVUE  DE   PARIS. 

croyais  voir  naviguer  avec  moi  :  étrange  préoccupation  de  l'homme  des 
cites,  qui  s'efforce  d'emporter  avec  lui  quelque chose  de  la  pairie  qu'il 
abandonne,  et  aime  encore,  même  en  la  quittant,  tout  ce  qui  la  lui  rap- 
pelle! 

Mais  nous  voici  bien  loin  delà  Corotme,  où  mon  brick  VAlcyone,  a  pour- 
tant jeté  l'ancre  depuis  quelques  jours.  La  C  ux 
moitiés  de  ville,  bien  distinctes  l'une  de  l'autre.  L'une,  la  ville  .  la 
ville  aristocratique,  ceinte  de  murs,  même  du  côté  de  la  mer,  comme  une 
rite  féodale ,  groupe  en  amphithéâtre  ses  t  tuile  rouge ,  que  domiuent 
lise  et  le  palais  du  gouverneur.  Tout  |>rès  d'elle  s'alignent  sur  le  bord 
de  la  mer  les  édifices  de  la  ville  Neuve  qui  broie  autour  du  port  un  long 
deuii-cerclc  complète  par  un  immense  faubourg  dont  les  dernières  maisons 
font  face  à  la  citadelle.  Elle  est  dominée  par  un  très  beau  phare,  décoré  du 
nom  de  /  HT  <t  Ihreule,  bien  que  l'Hercule  phénicien,  llurokel,  ou  le  Iro- 
nt ,  n'y  ait,  bien  entendu  ,  jamais  mis  la  main.  Ce  nom  ,  consacré  par  la 
tradition,  fut  sans  doute  destiné  a  perpétuer  le  souvenir  de  l'apparition 
premiers  navires  phéniciens  sur  cesco                        Kl,  en  effet ,  il  .  M  i. 

M  figurer  l'admiration  des  hardis  pilote*  d.  Tyr  pour  ce  beau  port,  d.  au 
la  nature  seule  a  fait  tous  les  frais,  et  ou  leurs  fi"  ik>- 

nt  avant  d'aller  chercher  l'élain  d  I  assitorides,  sur  l'Océu  bru- 

meux de  l'Angleterre.  Sans  doute  MM*  h  s  Phéniciens,  par  leur  exemple  et 
par  leofl  leçons,  révélèrent  aux  Galiciens  leur  vocat.  et  leur 

apprirent  à  tirer  parti  de  leur  admirable  situation  commerciale  et  m;, 
time,  entre  l'Angleterre,  l'Espagne  et  la  Fran  parler  de  l'Amérique, 

que  le  dieu  tralicant  n'avait  pas  même  lOapçODO 

Aussi,  bien  que  le  dieu  soit  mort,  le  culte  |  »:irveeu.  La  Corogne  , 
Espagne  parvenait  enfin  à  JOUIT  de  quelque  trauquillil.  irait  ai- 

lée a  de  hautes  destinées  Commercial  .1",  d  >nt   elle  e>l  le 

centre,  entretient  dans  ses  hahilaiis  l'esprit  et  hs  habitudes  maritimes,  dont 
la  tradition  n'a  jamais  .  le  perdue  mu  i     ;te  petite  ville, 

ienj  un  eapece  aaKi  étroit ,  et  qui  m  ooanpta  guère  que  douze  à  quii 

mille  habitans,  pu -nte  ,  surtout  vers  le  soir,  l'aspect   le  plus  anime.  Lei 
unes,  al  tout  le  jour,  sortent  de  la  manufacture  de 

tuée  au  fond  du  golfe,  et  où  l'on  Compte  plus  de  deux  mille 
vrières.  C'est  un  spectacle  curieux  que  de  voir  déflli  >,  (  ette 

longue  procession  de  jeunes  tilles  ,  de  tout  Age  et  de  toute  condition  ,  d.  : 
l'élégante  manoln  {  grisette  ) ,  aux  cheveux  artistement  lis-,  . ,  et  |  •  ndnnt  on 
une  longM  natte  den  i  cou  ,  au  petit  pied  bien  chaussé,  et  a  la  man- 

tille de  dentelles  blanches  ,  jusqu'à  la  robuste  paj  -a  mu'  galicienne,  aux  che- 
veux njollS,  MU  jambes  épais  .   Mir  un   pied    I  court.  I  ne 
heure  suffit   ainsi  pou               ire  une  idée  exacte  de  l'aspect  1  d'une 
population  qu'il  <  ùi  fallu  des  mois  pour  i  tudier  eu  détail.  Malhcureu- 
jc  dois  à  la  vérité  d'ajouter  que  l'échantillon  du  beau  •  m  COU  gnail  qu'où 


REVUE    DE   PARIS.  255 

rencontre  tous  les  soirs  sur  la  route  de  la  Payosa  ne  donne  pas,  du  reste  , 
des  habitantes  de  cette  ville  une  idée  fort  avantageuse. 

Quant  aux  dames,  turques  toute  la  semaine,  et  renfermées,  au  lieu  de 
harems,  dans  leurs  miradores  vitrés,  au  plus  haut  étage  de  la  maison,  où 
l'on  voit,  de  temps  en  temps,  apparaitre  quelques  jolies  têtes  brunes,  il 
semble  qu'elles  ne  soient  chrétiennes  que  le  dimanche,  pour  aller  à  la  messe , 
et  se  promener  le  soir  sur  YAlimcda,  triste  allée  d'arbres  enfermée  entre 
les  remparts  et  les  plus  sales  maisons  de  la  ville.  Cependant  le  peu  que  nous 
avons  vu  d'elles  nous  en  fait  augurer  beaucoup  mieux  que  des  obradoras  de 
Tabaco,  dont  nous  nous  sommes  bientôt  lassés  de  voir  défiler  la  longue  pro- 
cession ,  tout  en  respirant  le  parfum  de  tabagie  qu'elles  répandent  à  un 
mille  à  la  ronde. 

Lu  dei  [u "blêmes  historiques  à  résoudre,  qui  m'accompagnent  dans  mon 
voyage,  c'est  d'étudier  jusqu'à  quel  point  les  trois  grands  types  dont  se 
compose  la  population  espagnole,  1°  les  barbares  du  Nord,  2°  les  indigènes 
ou  Celto-Ibéricns,  3°  les  Arabes  et  les  Maures,  se  sont  mélangés  sur  les 
divers  points  de  la  Péninsule.  On  sait  que  la  Galice,  malgré  la  distance  qui 
la  sépare  des  Hautes-Pyrénées,  fut  occupée,  dès  les  premières  invasions 
hlfbf  fl  ,  au  commencement  du  ?•  siècle,  par  les  Suèves ,  qui  y  élurent 
domicile,  comme  les  Vandales  dans  la  liétique.  Or,  en  se  promenant  sur  le 
port  de  la  Corogne,  il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître  deux  types  bien 
distincts,  qui  se  i  attachent  aux  deux  grandes  souches  de  la  population  ga- 
licienne. L'un  appartient  à  la  race  indigène,  et  a,  pour  traits  caraetéristi- 
ques,  le  front  extrêmement  bombé,  mais  bas  et  étroit,  les  cheveux  noii 
rudes,  les  pommettes  des  joues  saillantes,  la  face  ronde  et  courte,  et  les 
traits  fortement  accentués.  Les  femmes,  chez  qui  ce  type  est  plus  facile  j 
saisir,  sont  rarement  joins;  ruais  leurs  grands  yeux  noirs,  au  regard  Ber 
et  dur,  et  leurs  sourcils  épais  donnent  à  leur  physionomie  un  caractère  de 
ma!'  Je,   qui  n'exclut   pas  la  grâce  de  la  démarche  et  l'agaçante  00- 

iterie  du  regard.  Leur  taille |  s^néraleaaent  petite ,  ne  manque  ni  de 

souplesse  ni  de  dignité.  Leur  costume  .  ire  fort  gracieux  ,  sied  cepeu- 

dant  au  caractère  de  leur  ligure  :  <■'■  st  d'abord  une  pèlerine  de  drap  éenr- 
late  qui  leur  couvre  les  épaules  et  le  sein,  et  s'harmonie  bien  avec  leurs 

cheveu  noirs  et  leur  teint  coloré»  Les  plus  recherchées  jettent  sur  cette  nè- 

M  un  lichu  île  dentelle  blanche,  qui  pend  60  pointe  derrière  le  dot,  Le 
|  Couvert  de  deux  On    trois  jupes  épaisses  et   de  cou 
:       I  es  jambes  et  les  pieds  sont  nus',  et  ne  rappellent  eu  rien  la  linesse 
du  pi'il,  cita  audaloii.  Le  pied  est  chau^,  ,|  n-lipu-lois,  mais  la  jambe  pi 
que  toujours  nue.  Ce  type,  fortement  caractéi  ppartJent  évidemment 

à  la  population  indigène  :  on  le  retrouve  surtout  à  la  rampagafi ,  oè 
est  moins  mêlé  que  dans  les  villes. 

I  lyp.-  et  plus  difficile  à  définir,  (ju'il  présente  d 

moins  généraux  et  •  meotdei  ip  d'iril 

19. 


2ÔG  REVUE   DE  PARIS. 

liant,  il  est  aisé  de  reconnaître  une  race  du  nord  à  l'ovale  allongé  du  visage, 
an  nez  aigu  et  proéminent,  aux  cheveux  blonds  ou  cendré-.  L'ensemble  d 
ligures  qui  appartiennent  à  ce  type  rappelle  la  race  Scandinave  ou  anglo- 
saxonne.  Plus  régulier,  il  est  aussi  moins  expressil  el  moins  animé  que  l'au- 
tre. C'est  dans  la  ville  surtout  qu'on  le  rencontre,  mais  croisé  de  mille  ma- 
nières avec  toutes  les  races  de  l'Europe  que  le  commerce  amène  dans  une 
ville  maritime.  Les  classes  supérieures,  où  le  sang  est  décidément  plus  beau 
que  dans  le  peuple,  appartiennent  surtout  à  ce  dernier  type;  mais  j'ai  re- 
marqué quelques  tètes  rie  jeunes  lilles  où  l'énergie  et  la  vivacité  du  galbe 
-.ilicien  se  fondait  heureusement  avec  l'ovale  allongé  et  les  contours  déliés 
du  galbe  Scandinave.  Ajoutons  enfin  ,  pour  passer  en  revue  tontes  les  couches 
de  populations  supei  p  sées  l'une  à  l'autre  surcette  terre  d'allusion  ,  que  le 
sang  africain  s'y  est  aussi  mêlé  au  sang  ilicien;  i  ir  lesi  .ne 

pouvant  franchir  les  Pyrénées,  la  tournèrent,  et  occupèrent ,  jusqu'à  Gijon, 
près  d'Ovicdo,  toutes  les  villes  de  la  cote.  La  trace  qu'ils  y  ont  laissée  se 
reconnaît  encore  aux  lèvres  épaisse- ,  au  nez  arrondi ,  et  au  teint  olivâtre 
«jui  donne,  à  certaines  figures,  une  empreinte  toul-à-fait  africaine. 

Le  costume  des  nommes  de  la  campa  fort  simple  :  il  se  compose 

d'une  reste  et  d'un  pantalon  di  hure  jaunâtre ,  et  du  bonnet  noir  ga- 

licien, assez  Semblable  à  un  pain  de  sucre  dont  on  aurait  replie  le  sommet; 
les  élégans  y  ajoutent  des  plumes  ou  des  Heur-;,  et  substituent,  l'été,  à  la 
veste  de  bure  un  ^'ilet  ecarlate  et  un  large  bsut-de-chaUSSes  de  toile.    1 
dimanche,  le  costume  des  femmes,  porté  dans  toute  la  rigueur,  est  d'une 
grande  élé(  \  la  pèlerine  ecarlate ,  que  borde  alors  un  large  lia 

veloms  noir,  elles  ajoutent  un  jupon  de  même  couleur,  borde  de   soie  I  t 

revêtu  d'un  large  tablier  de  drap  noir;  enfin  elles  portent,  plié  eu  carré 
sur  la  t  une  le  ;  Mo  romain,  un  manteau  noir  d  gnr 

qui  les  abrite,  su  besoin  .  c  mtre  la  pluie. 

Le  costume  des  daims  est  celui  de  Madrid  ,  et  ici,  comme  au  PrSUfO  .  l'o- 
dieux chapeau  qu'on  décore  do  nom  de  ftunçai$t  commence  à  remplacer  la 
gracieuse  mantille.  C'est  ainsi  que,  d'en  bout  k  l'autre  db  l'Europe,  les 

'  les  usages  nationaux  vont  partout  sYtiaçant  ,  et  que  DJ  s  lu  OJOttrS 

de  luuinir  locale,  pour  eu  mettre  dans  tours  tableau ,  seront  bientôt  obli( 
de  l'intenter. 

mis  aile .  en  compsgnie  de  quelques  officiers  dn  brick .  \ 
quatre  lieues  de  la  Corogne  ,  le  port  du  Ferrol .  pour  lequel  la  nature  s  plus 

fait  encore  (pic  pour  Celui  de  Malmu  ,  et  l'arsenal,   magnifique  ruine  «le 

qui  fut  naguère  le  plus  bea  i  poi  t  militaire  de  la  Péninsule.  Qu'on  se  figure, 
sur  un  large  mur  de  gi  n  t .  une  ourei  turc  étroite,  large  à  peine  d'en  demi 
mille  et  de  trois  milles  de  longueur.  <  ; .  tellement  .r  quel- 

ques points  qu'on  h*  dirait  par  la  main  <!<•  l'homme,  ne  compte  , 

moins  de  sept  fort!  »  à  en  défendre  l'entrée. Ces  forts ,  il  est  vrai ,  sont 

peu  ]<i Os •  qu'juia  ent-ils  maintenant  à  défendre   Mais  un  seul 


REVUE  DE  PARIS.  257 

d'entre  eux  peut  armer  plus  de  deux  cents  pièces  de  canon ,  et  nul  vaisseau 
ne  pourrait  résister,  dans  cette  passe  étroite,  au  feu  de  cette  formidable 
batterie,  qu'on  est  obligé  de  rangera  portée  de  pistolet. 

Une  fois  le  goulet  franchi ,  un  immense  bassin  circulaire  se  découvre  à 
vos  yeux,  entouré  d'un  amphithéâtre  de  riantes  montagnes  cultivées  jusqu'au 
sommet-  En  face  de  vous  et  au  centre  du  bassin  s'étendent  la  ville  et  l'ar- 
senal du  Ferrol,  dont  les  longues  galeries,  couronnées  de  tuiles  rouges, 
présentent  de  loin  le  spectacle  le  plus  imposant.  La  ville ,  plus  neuve  et  plus 
riante  que  la  Corogne,  quoique  moins  peuplée,  est  coupée  à  angles  droits. 
Toutes  les  maisons  sont  blanches,  et  ont  un  air  de  propreté  qui  forme  un 
singulier  contraste  avec  la  solitude  des  rues;  les  boutiques  y  sont  pourtant 
nombreuses;  mais,  comme  me  disait  naïvement  une  femme  du  pays  :  «  Il  y 
a  plus  de  ceux  qui  vendent  que  de  ceux  qui  achètent.  »  La  raison  en  est  bien 
simple  :  il  n'existe  d'autre  commerce  au  Ferrol  que  celui  des  munitions  et 
des  effets  militaires ,  et  d'autre  population  que  les  employés.  Or,  connue  ces 
employés,  hauts  ou  bas,  sont  généralement  en  arrière  de  deux  ans  de  solde, 
et  ne  touchent  guère  de  cet  arriéré  que  deux  ou  trois  mois  par  an ,  on  con- 
çoit que  les  boutiquiers,  à  moins  de  faire  crédit  aux  empleados,  comme 
ceux-ci  le  font  à  la  reine  Christine,  ne  trouvent  guère  de  chalands  au 
Ferrol. 

Le  pauvre  homme  qui  nous  montrait  l'arsenal  n'avait  pas  vu  probable- 
ment d'argent  depuis  un  mois,  à  en  juger  par  les  transport-;  de  joie  l 
lesquels  il  reçut  notre  piécette.  Quant  à  sa  solde,  il  y  avait  près  de  trm>  ans 
qu'il  n'en  avait  entendu  parler,  et  ses  guenilles  d'ailleurs  attestaient  assez  sa 
véracité. 

Le  total  des  navires  qui  ^e  trouvaient  alors  sur  la  darse  se  composait  d'un 
\irux  vaisseau,  d'un.'  frégate  et  de  deux  COrvetteS neOYeS,  le  tout  désarmé. 
On  armait  cependant,  en  ce  moment ,  tes  I  raiera  baliniuis,  et  1rs  of- 

ficiers français  qui  m'accompagnaient  trouvèrent  leur  gréement  et  leur 
•'  ictioo  toot-à-fait  au  niveau  de  la  science.  M         ■  tait  pitié  vraiment 
que  di-  voir  ces  qnelqnes  ouvriers ,  avec  leur  maigre  matériel,  perdus  au 
milieu  des  immenses  galeries  qui  retentissaient  naguère  du  bruit  de  deui 

mille  ouvriers  .ni  travail,  l  Avant  'Irai. il  IS  disait-OD  partout,  tOttt 

allait  bien  autrement!  a  Trafalgar,  ère  funeste  d'où  date  la  chute  de  ri    - 
ne,  à  qui  la  r  d  ennemie,  a  toujours  coûté  si  cl 

t ,  ces  hommes  qui  non  ataientleuri  oenooslarepi 

chaieol  pas;  il  a'y  avait  dans  leurs  plaintes  ni  amertume,  ni  rancune. 

gnol,  fataliste  comme  l'Arabe,  mme  lui ,  habitué  à  souffrir. 

nrbe,  docile el  résigné  ,  sous  la  main  de  la  Providence  qui  le  ! 

use  de  ses  souffrances  ni  lui-même,  ni  ceux  qui  les  lui  infligent. 
i  n  quelque  n  étal  norm  il ,  la  condition  de  ion  existi 

d'individu  et  de  peuple;  et  il  l'empreinte  du  malheur 
n  malheui  erme,  quii  r  l'apathie  des  | 

cm  ter. 


258  REVUE   DE   PARIS. 

Les  environs  du  Ferrol ,  plus  boisés  et  mieux  cultivés  que  ceux  de  la  Co- 
rogne,  sont  couverts  d'habitations  et  de  bouquets  de  pins  »  t  «le  rhitaignî 
dont  l'épaisse  verdure  donne  au  paysage  le  plus  riant  aspect.  Oa  s.-  croirait 
dans  les  plus  riches  parties  du  Jura  oa  <1<-  S  OOgee,  car  rien  dans  cette  fraî- 
che et  luxuriante  végétation  n'annonce  le  soleil  'lu  midi.  CVst  |  BJOU  droit 
qu'un  a  surnommé  la  (ialice  la  Normandie  de  l'Espagne,  et  Mesi  qu'on  y 
rencontre  ça  et  là  quelques  oliviers  ,  et  même  ,  dit-on  ,  mais  j'ai  peine  à  le 
croire,  quelques  oragenea  pleine  terre  .  -race  à  la  douceur  des  hiv. 
le  caractère  général  de  la  végétation  et  les  brumes  épaisses  qui  eouvr 
cette  côte  orageuse,  même  pendant  l'été,  semblent  appartenir  à  une  lati- 
tude tempéi 

La  Corognc,  aussi  importante  OOOBBM  position  mditairc  que  comme  posi- 
tion maritime,  a  été,  dans  les  premières  années  de  la  guerre  de  l'indépen- 
danec,  le  théâtre  d'un  combat  sanglant  en  tic  ■  i  001  ft  d'armée  frai  >n>- 

niandé  par  le  maréchal  Soult,  et  une  division  anglaise  sous  les  ordres  du 
général  Moore.  Après  un  engagement  des  plus  sanglans  qui  eut  lieu  non  |«  | 
des  portes  de  la   ville,  les  savantes  nianu-uvres   du   maréchal  forcèrent  1rs 
Anglais,  quoique  Sapèrieon  M  nombre,  à  chercher  un  refuge  dans  la  \  ; 
mais  tel  était  l'acharnement  des  combaltans ,  que  le>  vainqueurs  y  | utrèrenL 

pi  le-môie  avec  les  rainens.  I  m  escadre  anglaise,  composée  d'un  vaisseau, 

de  quelques  frégates  et  d'un  grand  nombre  de  transport  uvait  alors 

dans  la  rade;  les  BJQghÛS,  poursuivis  répée  dans  les  rems,  s'embarqu-Vent 
avec  tant  de  précipitation,  qu'un  grand  nombre  d'enti  MltOUl 

femmes  et  des  enfans,  se  noyèrent  dans  le  trajet.  l.es   \n_*l>i>,  désespérant 
d'embarquer  leur  cavalerie,  prirent  le  parti  extrême  de  couper  Icsjan 
des  chevaux  qu'ils  abandonnaient  SUT  la  plage.  I  M  K>re,  : 

mort  dans  celte  déeastreUM  retraite,  ne  survécut  pas  à  sa  défaite;  on  voit  son 
tombeau  sur  une  emmenée  plantée  d'arbres  dans  la  partie  la  plus  elev,  e  de 
la  ville,  d'où  l'on  domine  à  la  fois  la  rade  et  le  champ  de  bataille.  Si  la  h 

fraîche  dp  nord^al  qui  soufflait  alors  avait  duré  quelques  heures  île  plus, 

OU  eut  été  remplacée  parle  calme,  l'ev  a  dit  BUgltJM  lOUt  entière  était  p 
ou  COUlée;  mais  les  \ents  -aillèrent  tout  I  OOUp  au  SUd-OttOt!  ,  et  I 
bien  qu'aTOG  des  pertes  ènormea,  parvinrent   a  l'échepfer  :  la  victoire,   du 
reste,  M  COUta  guère  mofalS  à  ceux  qui  l'avaient  remportée  qu'à  ceux  qui 

venaient  de  la  perdre. 

lue   escadrille   anglaise,  forte  d'un  vaisseau  et  de  trois  fn  .tait 

donne  rendez-vous  dans  le  port  de  la  CorOgM,  où  M  trouvait  déjà,  avant 
notre  arrivée,  ht  TkUbè,  corvette  française,  de  station  dans  ce  port  Pen- 
dant quelques  jouis,  l.i  rade  et  le  port,  ouverts  de  navire-et  de  marins 
trois  nations,  ont  présenté  l'aspect  le  plus  redoutable  l.es  habitant,  à  la  vue  de 
cette  torCC  navale  imposante,  n'étaient  pas  sans  quelque  inquiétude,  et  pré- 
tendaient déjà  que  SN  knghtfS  venaient  s'emparer  de  la  QorSJgM  et  de  quel- 
ques villes  de  la  Côte.  Mais  le  prompt  dépari  de  l'escadre  a  BSÉS  I  S  I  M 
les  conjectures.  A  en  croira  SBJ  offlciefl  an-Mais, c'était  tout  simpleni 


REVUE  DE  PARIS.  f£9 

escadre  d'évolution,  qui,  dans  trois  semaines,  devait  être  de  retour  en  Angle- 
terre, assertion  que  la  politesse  nous  a  empêche  de  révoquer  en  doute.  Il 
est  probable  que  l'escadre,  après  s'être  ralliée,  s'est  dirigée  vers  la  Méditer- 
ranée. 

Hier,  15  juillet,  a  eu  lieu  à  la  Corogne  la  cérémouie  du  serment  des  troupes 
à  la  nouvelle  constitution.  La  fête  s'est  passée  avec  ordre,  mais  sans  tropd'en- 
thousiasme.  On  y  a  brûlé  quelques  milliers  de  livres  de  poudre  qu'il  eût 
mieux  valu  dépenser  contre  une  bande  de  quatre  à  cinq  cents  factieux  qui  in- 
feste, dit-on,  la  route  de  Santiago.  Peut-être,  comme  il  arrive  souvent  eu  Es- 
pagne, sont-ce  tout  simplement  des  gentilshommes  de  grand  chemin  qui 
croient  rehausser  leur  noble  profession  en  se  donnant  le  nom  de  carlistes. 
Ajoutons  toutefois  qu'on  a  expédié  des  troupes  après  eux  ;  mais,  comme  dans 
la  Vendée,  le  soldat,  si  on  se  met  à  sa  poursuite,  redevient  laboureur,  cache 
son  fusil,  reprend  sa  bêche,  et  là  où  vous  cherchiez  une  armée,  vous  ne 
trouvez  plus  que  de  paisibles  cultivateurs.  Il  n'y  a,  du  reste,  aucun  repro- 
che à  faire  aux habitans  de  la  Corogne;  la  garde  de  la  ville  est  remise  toute 
entière  aux  mains  de  la  milice  nationale,  qui  se  distingue  par  sa  bonne 
tenue  et  par  son  dévouement  à  la  cause  de  la  liberté.  Elle  n'a,  pour  la 
seconder  dans  la  garde  de  cette  cité  importante,  qu'un  détachement  assez 
faible  de  milices  provinciales,  et  quelques  artilleurs.  Mais,  malgré  le  dévoue- 
ment bien  connu  à  la  cause  de  la  reine ,  les  mécontens  sont  communs  ici 
comme  dans  la  campagne,  et  l'on  accuse  le  ministère  espagnol,  à  peu  près 
comme  le  malade  accuse  le  médecin,  non  pas  d'avoir  fait  le  mal,  mais  de  ne 
rir  pas  le  guérir. 

t  difficile  de  rencontrer  en  Espagne  une  population  plus  douce  et 
plus  paisible  que  celle  de  la  Corogne-  Pas  la  moindre  rixe,  pas  le  moindre 
dés  .  .l'ont  eu  lieu  au  milieu  de  cette  foule  d'individus  de  tout  Age,  de 

toute  classe,  qui,  certes,  n'étaient  pas  tous  amenés  là  par  le  même  enthon- 
;oe  pour  Isabelle  II  et  pour  la  constitution.  Tous  les  Français  qui  ont 
i  se  louent  dr  l'accueil  bienveillant  que  leur  font  les  habitans  :  les 
paysans  à  leur  ouvrage  sont  toujours  les  premier!  à  vous  idremr  un  salut 

,  et,  dans  les  champs  comme  à  la  ville,  lei  i  im  Cl  lei  chuehoUemens 
qa'i  *  «JOUI,  élu/  les  jeunes  lilles,  la  présence  d'un  officier  fiançais 

n'ont,  i  .''ii  <le  malveillant. 

moment,  nons  appareillons  ponr  Lisbonne,  d'où  je  daterai  ma  ; 
mière  lettre. 

ROSSHEI  w  SilM-lIli.Ai; 


BULLETIN. 


J.'Espagnc  attire  et  concentre  plus  que  jamais  sur  elle  l'attention  publi- 
que ;  mais ,  vers  la  lin  de  cette  semaine,  il  a  surgi  dans  ses  affaires  un  point 
de  vue  nouveau  ,  qui  a  distrait  presque  tous  les  esprits,  même  les  plus  posi- 
et  les  plus  fermes,  de  l'objet  ordinaire  de  leurs  préoccupations  politi- 
ques. Ou  s*<  ^t  beaucoup  moins  informé  de  ce  (pie  devenait  don  Carlos,  et 
c'est  pourtant  toujours  la  principale  question  qu'il  faut  s'adresser. 

On  s'est  occupé,  avec  une  vivacité  et  un  intérêt  que  nous  ne  voulons  pas 
encore  partager,  de    la  MvHMStration  wUlitair*  qu'Espartero  a  tenl 
avec  une  sorte  de  succès,  non  contre  l'ennemi  commun  du  pays,  mais 
Contre    le   ministère    au    gré   duquel    PEsoegne,  t   épuisée,   laissait 

flotter  ses  destinées  incertaines.  On  a  renoncé ,  pour  quelque 

garder  la  carte  d'Espagne  et  a  mil  re  les  ténébreuses  évolutions  du  préten- 

il.int  :  peu  s'en  faut  qu'on  n'ait  décide,  dans  certaines  feuilles  mal  iuspir. 
que,  pour  l'honneur  des  principes  les  ['lus  stériles,  l.i  grande  affaire  devait 
(Hre,  aujourd'hui ,  de  conférer  entre  eux,  de  collalionner,  article  par  article, 
1rs  textes  du  statut  roj  il  et  île  la  constitution  rè\  i*   .  i  001  évaluer  menti- 
qnement  leur  mérite  relatif  et  les  chances  qu'ai']  d<  m  sauver  plus 

Sûrement  [>ar  l'un  ou  par  l'autre  Demain  peut-être  un  événement  grave,  écla- 
Uml  des  sr;ils  COtéS  où  il  y  a  une  qUQStiOB  capit.de  à  réfOUdl  -  lire  ilu 

côte  de  Camarillas,  qu'occupe  don  .  m  de  la  province  de  Sorii ,  ou  se 

retirenl  les  bandes  carlistes,  viendra  réduire  le  coup  d'état  militaire  d'Ei 
tero  au v  véritables  proportions  qui  lui  conviennent  Nous  avons  le  droit  de 
parier  ainsi ,  nous  qui  n'avons  jamais  cru ,  même  dai 
que  le  prétendant  allait  faire  ma  entrée  triomphale I  Madrid;  nous  avons  hj 

dmit  de  dire  que  |<  s  changemenS  politiques  «lollt  ■  n  ■  ;ue  le  décret  du 

is  mil  a  donné  le  signal,  -  mt  bleu  peu  de  chose,  même  s'ils  ut, 

quand  on  l<s  COmpait  nid  et  unique  ouvrage  que  l'Espagne  tloîi 

complir  avant  tout  :  l'expulsion  de  dou  Carlos.  Jusqu'ici  nous  ne 


REVUE  DE  PARIS.  2G1 

un  \  8  brumaire  dans  ce  qui  vient  de  se  passer,  d'abord  parce  qu'il  n'y  a 
pas,  entre  tous  les  généraux  espagnols,  un  seul  personnage  à  la  hauteur 
d'un  pareil  rôle,  pas  même  le  comte  de  Luchana,  ensuite  parce  qu'un 
18  brumaire  n'est  pas  ce  que  l'Espagne  peut  attendre  dans  les  circonstances 
actuelles;  rien  ne  l'a  préparé  et  suffisamment  mûri  pour  elle.  On  peut  pré- 
dire qu'elle  devra  se  sauver  autrement,  ou  qu'elle  ne  se  sauvera  pas  du  tout. 
Si  donc  un  fait  quelconque  prétendait  parodier  une  telle  journée,  il  est  de 
notre  dignité  de  ne  pas  lui  donner  ce  nom.  Il  vaut  mieux,  pour  nos  voisins, 
espérer  une  bataille  d'Almanza ,  sous  quelque  régime  que  cette  heureuse 
fortune  leur  arrive,  sous  le  statut  royal,  ou  sous  la  constitution  de  1812  ré- 
visée ,  et  désormais  un  peu  plus  digne  d'être  appliquée  par  des  hommes  rai- 
sonnables. Mais  la  parodie  d'un  18  brumaire,  quand  il  lui  manque  deux 
choses,  la  force  elle  génie,  pourrait  bien  aboutir  à  n'être,  au  fond,  qu'un 
18  fructidor,  qui  pousserait  dans  l'exil  une  nouvelle  génération  de  chefs 
politiques  et  militaires.  .Malheureuse  Espagne!  elle  a  subi  assez  d'ostra- 
cismes. Dieu  veuille  lui  épargner  cette  fureur  de  se  décimer  encore! 

Nous  ne  dissimulerons  pas  toutefois  les  avantages  réels  qu'elle  peut  tirer 
des  derniers  évèoemeus  pour  ranimer  ses  moyens  de  défense  et  refouler  la 
guerre  civile  au-delà  de  l'Èbre.  L'armée  a  nécessairement,  à  l'heure  qu'il 
est ,  une  haute  idée  de  ses  forces  et  de  sa  mission  réparatrice  ;  elle  croit  peut- 
être  avoir  fait  une  révolution,  quand  elle  a,  selon  toute  vraisemblance,  et 
comme  on  le  découvrira  bientôt,  défait  seulement  on  ministère.  Elle  est 
d'ailleurs  dans  une  seule  main;  il  y  a  enfin  pour  elle  et  pour  tous  les  géné- 
raux, dont  les  rivalités  s'éclipsent,  on  général  en  chef,  Si  Espartero  sait  se 
mettre  promptement  à  la  hauteur  dece  titre  etdes  devoirs  qn'il  impose.  Mais 
il  faut  se  hâter,  et  précipiter  sur  les  bandes  carlistes  l'enthousiasme  des 
troupes  constitutionnelles ,  avant  qu'il  ne  soit  refroidi el  désabusé;  cela  vau- 
dra mieux  que  de  rester  dans  Madrid  à  s'amuser  Superbement  à  organiser 
la  domination  d'un  faux  18  brumaire. 

'  il  donc ,  à  notre  avis,  sous  le  rapport  militaire  ,  on  grand  événement 
que  la  démonstration  année  d'Espartero,  si  on  veut  sérieusement  lui  de- 
mander tout  ce  qu'elle  contient,  et  rien  de  pluspOUT  le  uniment.  SOUS  le 
rapport  politique,  n'en  exagérons  pas  de  loin  les  conséquences.  La  plus 
claire,  c'est  de  prouver  que  l'armée  et  ses  chefs  Font  bon  marché  de  l'esprit 
public  et  de  l'indépendance  civile  de  l'Espagne;  cela  dorait  être:  après  avoir 
i  li  loi  d'une  revoit*  conduite  par  on  sergent,  il  était  tout  simple  que 
le  pays  fut  expi  entreprises  ambitieuses  de  premier  général  qui  au- 

rait ilix  mille  hommes  tous  la  main  el  pourrait  entier  dans  Madrid  .  en 
gnes  déployées,  kvec  un  peu  de  réflexion,  l'on  ne  1ère  plnsdi 

apn  politiquement  la  dernière  tentative  qu'à  pardonner  à  la  i 

mièi   ,(  os  rolootiers  qu'on  n'a  pas  calomnié  les  Espagnols, 

do  <•  np  de  main  de  la  Granja,  en  affirmant  que  le  ^t.iint  royal  aurait 
pu  leur  suffire  long-temps  l  ependanl  ils  ont  roulu  quelque  chose 

de  pins,  ils  sont  ail  i'a  la  constitution  de  181&  Pourquoi  i'<  fforecrait- 


262  REVIE   DE   PARIS. 

on,  aujourd'hui,  de  la  leur  enlever  de  nouveau,  au  risque  de  tout  boule- 
verser? Amendée  comme  elle  l'a  été,  et  déjà  acceptée  au  nom  de  la  rein-', 
cette  constitution,  à  laquelle  se  rattachent  de  si  glorieux  souvenirs,  peut 
donner  l'ordre,  la  paix,  la  liberté  au  peuple,  qui  n'a  pas  dédaigné  de  la 
reprendre  dans  une  émeute,  tant  il  la  préférait  à  toutes  les  autres  institu- 
tions ,  et  qui  s'est  montré  assez  sage  pour  la  corriger,  tant  il  a  senti  le  besoin 
de  l'accommoder  à  son  état  de  civilisation  peu  avanci 

La  situation  de  l'Espagne  et  celle  du  Portugal,  en  et  moment,  offrent 
une  grande  analogie  :  nous  jugerons  l'une  et  l'autre  du  même  point  de  vue, 
et  nous  n'aurons  point  deux  balances  pour  peser  des  faits  semblables.   I 
charte  de  182G  ,  rapportée  pardon  Pedro  à  la  pointe  de  son  épée  victorieuse, 
valait  mieux  pour  le  Portugal  que  la  constitution  de  isi-2;  mais  ce  n*a 
été  une  raison  suffisante  pour  nous  d'applaudir  à  l'insurrection  que  fomen- 
tent maintenant  les  Anglais,  dans  le  seul  but  de  rappeler  au  pouvoir 
ministres  qui  prêtent  l'oreille  [tins  volontiers  aux  inspirations  de  la  politique 
étrangère  et  soient  plus  faciles  à  sacrifier  l'intérêt  naissant  de  la  nationalité 
portugaise.  De  môme,  nous  ne  souhaitons  pas,  en  Kspagne,  le  ruine  de  II 
constitution  de  1812,  telle  qu'elle  a  été  mise  récemment   en  vigueur,  cl 
n'est  pas  ù  travers  de  nouveaux  désordres,  résultat  infaillible  d'une  r< 
lution,  (pie  nous  serions  heureux  de  saluer  l'avènement  dei  hommes  qui 
passent,  comme  M.  IHartincz  de  la  Rosa  et  le  comte  de  Torero  ,  pour  ap- 
partenir de  pins  près  au  parti  français. 

I  u  journal ,  qui  nous  a  paru  exprimer  assez  fidèlement  ce  qui  doit  être  la 
pensée  du  cabinet  du  15  avril,  assure  que  la  France,  «lan»  la  dernière  mo- 
difie, ition  ministérielle  dont  Espartcro  acte  lepromoteiir  et  se  trouve  le  ( 
n'a  employé  aucun  moyen,  serret  M  crmidii/uc ,  d'action  <<\i  </" influence. 
Nous  croyons  facilement  que  le  cahinet  du  M  avril,  dont  MUS IgUerUM  en- 
core l'opinion  et  la  conduite  BUT  M  pétai  ,  s'est  commandé  cette  réserve  et 

l'a  Imposée  I  ion  ambassadeur  à  Madrid,  M,  «le  Latour-Maubourgi  surtout 

s'il  a  entrevu  que  le  mouvement  pourrait  aller  jusqu'à  remplacer  une 
Constitution  par  une  autre.  Le  ministère  français  a  pour  président  l'homme 
de  France  peut-être  qui  aurait  le  moins  de  gont  pour  jouer  les  destinées  d'un 
peuple  ,  notre  allié ,  sur  les  chances  d'un  changement  de  constitution  ;  il  ne 
donne  rien  à  la  théorie,  il  a  été  eleve  à  Péoole  politise  de  l'empire,  à  la 
grande  ('•foie  iU'>  faits;  et  si  son  urbanité  de  langage  le  lui  permettait,  il 
pourrait  dire  d'un  mode  d'intervention  aussi  peu  efficace,  en  retournant  un 
mot  celèhre  :  «Je  méprise  cela  connue  une  théorie,  u 

|):ms  1rs  divers  degrés  d'attention  qu'il  donne  à  tout  ce  qui  est  politique, 
M.  Mole  met  les  faits  avant  le*  pei  sonni  s ,  le>  personnes  à  une  hauteur  infinie 
BU*  dessus  des  théories  qui  usent  trop  souvent  ,  peur  rien,  l'acth  • 
pies  et  produisent  une  vaine  agitation  sur  place.    \   ne  considérer  que  les 
personnes  dans  le  mouvement  ministériel  du  1*<  aoilt,  le  cabinet  franc  • 
lieu  d'être  satisfait,  nul  y  avoir  concouru ,  si  |p  mouvement  s'arrête  I 
ne  devient  pas  une  contre-révolution.  Les  nouveaux  ministres  sont  pris 


REVUE   DE   PARIS.  -63 

dans  le  sein  de  la  même  majorité  qui  avait  soutenu  jusqu'à  présent  M.  Cala- 
trava,  et  même  M.  Mendizabal;  mais  ils  arrivent  aux  affaires,  la  plupart, 
après  un  long  repos  qui  en  fait  presque  des  hommes  nouveaux,  et  leur  per- 
mettra, nous  l'espérons,  d'apporter  des  forces  plus  vives,  dans  la  lutte  con- 
tre les  partis  et  contre  le  prétendant.  Surtout  M.  Mendizabal  est  exclu  ,  et 
c'est  déjà  un  incontestable  mérite  du  ministère  du  18  août  :  cet  homme 
qui  a  fait  beaucoup  de  mal  à  l'Espagne,  ne  passe  plus  pour  nécessaire. 

M.  Mendizabal  avait  travaillé,  en  effet,  à  s'imposer,  dans  le  gouverne- 
ment de  son  pays,  comme  une  nécessité,  et  pour  cela,  il  avait  embrouillé 
les  finances  de  l'Espagne,  déjà  si  confuses.  Il  ne  connaissait  d'autre  règle  que 
sa  fantaisie;  on  en  a  eu  la  preuve  dans  la  manière  dont  il  a  pro:édé  à  la  re- 
partition de  l'emprunt  furcé  :  au  lieu  de  distribuer  le  fardeau  entre  les 
provinces  et  les  districts  ,  d'apn  s  l'évaluation  de  leurs  ressources  connues, 
el  de  laisser  ensuite  les  provinces  et  les  districts  partager  leur  charge  par- 
ticulière entre  tous  leurs  habitans  ,  il  avait  entrepris  d'imposer  directement 
lui-mèi.  ntribution  à  chaque  individu;  il  avait,  en  langa-re  financier, 

un  impôt  de  quotité  à  un  impôt  de  répartition.  Aussi  ou  l'a  accusé  de 
prelérerce  premier  mode,  parce  qu'il  pouvait  soulager  les  uns,  écraser  les 
autres  à  son  gré,  ou  selon  son  intérêt  et  ses  passions.  Il  est  certain  du  moins 
qa'il  n'admettait  ainsi,  entre  lui  et  le  contribuable,  d'autre  interméd  iaire  que 
des  agens  subalternes ,  dependaus  de  sa  volonté;  il  échappait  au  Contrôle 
efficace  des  parties  int  se  montrait  filele  à  son  système,  qui  était 

de  demeurer  seul  initié  aux  combinaisons  financières  nu  l'Es]    .       -  ■mbar- 

~ait  chaque  jour  davantage.  11  a  toujours  été,  pendant  Son  administration, 
is  ou  moins  de  ridicule  ou  d'audace,  le  ministre  au  fameux 
du  reste,  homme  ,i  ex  ,  et  finissant  par  trouver  d  i  la 

dernière  extrémité,  mais  sous  la  Condition  de  dévorer  d'avance  un  avenir  de 
plusieurs  années ,  gaspillant  pêle-mêle  I-  -  revenue  de  Cuba,  des  Philippines, 
de  l'emprunt  î  >  biens  du  clei  -  tcc 

qu'ils  elaieut  jetés  sans  m  le  marché  public.  Il  a  reproduit, 

de  nos  jours,  un  type  que  l'on  croyait  impossible  en  tinan  ui  de  M 

Calouii.  moins  de  légèreté  et  moins  d'esprit,  et  nous  u'in. 

,  d'ailleurs,  que  1  Espagne  lui  eût  voluutiers  pardonne,  pour  de  l'esprit, 

,ue  M.  do  CaftoOM  ht  accepter  de  nus  ;  •  Ut  d'une  monnaie 

.  M.  Mendizabal,  que  la  confiance  de  toute  la  bauque  une 

soutint  a  sou  debu  i  efl  conduit  comme  un  banquier  pendant  Isa  mi- 

nistère ,  a  mal  tenu  sou  rang ,  a  compromis  son  nom  par  l'obscurité  de  ses 

ration*,  et  il    -  -  «  redit,  avant  de  tomber;  il  est  tombe, 

i  i  il  n'avait  plu-  i         j*'.  Il  i 

long-temps,  il  a  cherché  une  i  ompagnie  de  capital»!  qui 

mt  traiter  avec  lui,  nt  millions  de  francs,  de  la  MH  de  ton- 

•  Séculier,  qu'il  prétendait  jeter  eu  masse  (Uni  la  circulai 

arec  la  mené  imprudence  et  la  même  prodigalité  que  les  biens  du  cl< 


2GV  REVUE  DE   PARIS. 

régulier;  il  ne  s'est  rencontré  personne  qui  osât  prendre  en  ses  mains  celte 
affaire  ,  qui  vaut  pourtant  phM  de  cent  millions. 

Son  successeur  ne  l'imitera  pas.  M.  Fio-Pita  Pizarro  est  un  homme  droit 
et  peu  aventureux.  Par  malheur,  il  n'a  guère  de  fécondité  dan-;  l'esprit  et 
semhlc  peu  propre  à  diriger  les  finance!  I  travers  DM  crise 

où,  sans  recourir  à  des  expédiera  ténébreux,  il  faut  savoir  user  de  toutes 
les  ressources  de  l'Espagne. 

Les  collègues  de  M.  Pio-Pita  sont  connus  du  puhlic  par  l<  1  renseJgMBMM 

biographiques  que  plosienrs  fouilles  eus.  donnés  sur  eux  avec  assez  d'exac- 
titude; nous  y  ajouterons  quelques  réflexions  seulement ,  pour  saoutrer  que 
le  ministère  Espartero,  si  ou  le  juge  par  les  personnes  et  leurs  antécédent, 

n'est  pas  encore  celui  qui  doit  tendre  la  main  à  Martincz  de  la  Kosa  ,  .1  1  - 
reno,  à  Isiuritz,  au  petit  nombre  d'hommes  enfin  qu'on  décore  trop  exclu- 
sivement du  nom  de  modérés. 

Le  ministre  de  l'Intérieur,  M.  \  adillo,  d'ahord  avocate  Cadix,  fut 
pute  SUS  eortès  de  1890.  Il  entra  ,  comme  ministre  d'oufrWHSMr,  dsns  le  ca- 
Itinet  qni  remplaça  celui  de  Martine/  de  l.i  Rosa,  après  la  journée  du  7  juillet 
1822.  On  sait  que  cette  journée  fut  comme  le  K)  août  de  la  rojSUté  de  Fer- 
dinand ,  qui  venait  d'essayer,  avec  I.  s  bataillons  dOS  gardes,  réunis  dans  le 
camp  du  Prado,  de  se  soustraire  par  un  dernier  effort  aux  engsgemeos  de 
la  constitution  :  le  nouveau  ministère  qui  se  forma  pour  recueillir  les  résoaV 
lats  de  cette  journée  populaire,  eut  à  sa  tête  Erariste  San-Miguei,  ancien 
chef  d'état-major  de  Riego  dans  l'expédition  de  Pfle  de  Léon .  et  fui  consi- 
déré alors  comme  le  triomphe  des  1  i"""  te*.  Do  reste,  M.  \  adillo  émigra , 

lors  de  la  restauration  du  pouvoir  absolu  en  1829  ,  et  il  n'est  rentré  dans  son 
pays  qu'après  la  mort  de  Ferdinand  VII. 

M.  SaltatO,  aujourd'hui  ministre.de  la  justice,  Ml  un  avocat  deBarcelonno, 

qui  fut  député  aux  Coi  tes  de  i*j-j  ,  émigrs  l'année  mirante,  et  n'est  rentré 
que  sou^  1,1  régence  de  Msrie-Christine. 

Le  DOOTOaU  ministre  de  la  marine,  Evai  Iste  San*Miguel  ,  OSt  un  des  noms 

les  plu-  connus  dans  l'histoire  île  1,1  révolution  espagnole  :  il  n'y  a  jamais 
d'incertitude  sur  la  couleur  tranchés  de  ses  opinions,  c'est  lui  qui .  su  iv 
comme  ministre  des  affaires  étr.'  .1..!  ges  ces  fameuses  notes  qui 

répondaient  aux  plsintes  'les  représentans  de  la  Russie  et  de  l'Autriche  par 
un  langage  Inouï  dans  les  fastes  de  la  diplomatie  européenne. 

Voici  ,  entre  autre-  |  BSUgCS  ,  CS  qu'il  OSSit  dire,  a  la  veille  d'une  invasion 

française  ,  exigée  par  les  puissances  du  Nord ,  et  qui  allait  perdre  l'Espagne 
constitutionnelle  : 

Il  répondait  ,  le  1 1  janvier  1833  ,  à  la  note  du  ministre  d'Autriche  :      .l'ai 

reçu  la  note  «pie  roux  m'aves  fait  passer  bier,  et  me  borne  a  rous  due  qu'il 
est  indifférent  au  gouTornemeut  de  <.i  majesté  catholique  de  maintenir  ou 
non  des  relations  avec  la  cour  de  \  ienne.  le  sons  remets,  d'après  l'ordre  du 

roi ,  K-  pa-sepuris  ipic  vous  ave/,  demandes.»  —  Il  répondait  au  Chiffe  d'al- 


REVrE  DE   PARIS.  2G5 

faires  de  Russie  :  «  J'ai  reçu  la  note  très  inconvenante  que  votre  excellence 
m'a  fait  parvenir.  Je  me  bornerai ,  pour  toute  réponse,  à  lui  déclarer  qu'elle 
a  abusé  scandaleusement  (  peut-être  par  ignorance  )  du  droit  des  gens,  tou- 
jours respectable  aux  yeux  du  gouvernement  espagnol.  Je  lui  remets  les 
passeports  qu'elle  ma  démandés,  espérant  qu'elle  voudra  bien  quitter  cette 
capitale  dans  le  plus  bref  délai.  » 

Depuis  lors,  il  n'a  rien  fait  que  nous  sachions  pour  se  rallier  à  M.  Marti- 
nez  de  la  Rosa,  qu'il  avait  remplacé  le  7  juillet 

Sous  la  régence  de  Marie-Chrisiine,  il  venait  d*étrc  nommé  capitaine- 
général  de  I*  Aragon,  lorsque,  le  1er  août  1836,  il  se  prononça  contre  le  statut 
royal  et  le  ministère  Isturitz  ,  et  se  mit  à  la  tète  de  la  révolution  à  Saraizosse. 

M.  Bardaji ,  ministre  des  affaires  étrangères  dans  le  nouveau  cabinet, 
est  le  seul  qui  puisse  être  soupçonné  de  regretter  le  statut  royal ,  sous  lequel 
il  faisait  partie  de  la  cliambre  des  proct  ris  et  du  conseil  royal  ;  mais  c'est  ud 
homme  prudent,  modéré  dans  le  meilleur  sens  du  m  îagénaire  par- 

dessus tout  cela,  et  qui  ne  hasardera  pas  sa  longue  expérience  des  affaires 
dan  -ais  de  bouleversement  qui  auraient  pour  but  de  substituer  une 

charte  à  une  autre.  On  ne  se  précipite  pas ,  à  son  âge,  tète  baissée  contre 
les  pouvoirs  établis,  et  ce  n'a  pas  été  son  habitude  jamais  de  pousser  les 
choses  à  l'extrême  :  la  preuve,  c'est  qu'il  n'émigra  pas  en  1823  ;  il  resta  exile 
dans  ses  terres. 

Il  ne  reste  donc  qu'Espartcro  pour  donner  à  ce  ministère  ,  qui  lui  doit  sa 
naissance ,  une  couleur  que  u'avait  pas  le  précédent.  Il  faut  que  cette  nuance 
plus  prononcée  à  laquelle  il  prétend  ,  lui  vienne  d'une  guerre  mieux  faite  à 
don  Curlos;  ou  ,  s'il  n'en  est  ainsi ,  l'érénem<  nt  du  1s  a«ùt  n'aura  aucun  sens. 

pagne  ceaae  d'être  en  proie  à  ce  que  M.  Tbien  au- 
rait bien  raison  d'appeler  In  ijuerrv  inul  fuite ,  comme  il  l'a  dit  pour  Alger. 
N  i  affaires  intérieures  j  gagneraient  elles-mêmes;  la  dissolution  de  la 
chambre  en  dépend.  Cette  question  ,  qu'on  croyait  presque  résolue  pendant 
le  séjour  du  roi  au  château  d'Eu ,  parait  avoir  reculé  depuis  le  retour.  Ceux 
qui  eut  point  une  chambre  nouvelle,  qui  s'en  Diénentcosamedetout 

niveau,  out  prit  prétexte  des  succès  équivoques  da  prétendant, 

et  i  mer  quelques  doutes  sur  une  mesure  I  laquelle  OU  S  trop  long- 

t   i,  pour  qu'elle  c'ait  p  i'air  d'être  un  peu  incertaine. 

Il  faudrait  compter,  il  est  \rai,  même  sans  le  bonheur  dcJ  I,  sur 

l'boiioralile  p  \\  |  ie  lui  |' 

M.  de  Ifootaliret,  quand  il  >  de  la  couroi 

M.  de  Mouiabvet  n'arait  pas,  tout  d'abord,  une  opinion  i  ce 

ut;  mais  il  >'e*t  tan.'.'  peu  i  peu  a  l'opinion  du  président  du  conseil:  il  y 

restera  fidèle  ,  BMM  toutes  le*  idée-  qu'il  eittbCMMj 

à  tons  les  hosssnei  qu'il  adopte  pour  amis  politiqu 

i  s  de  dissolution  s  périclité  ntiaumoli     I        une  des  dmh 

bfnUfUS  raison-  spliquc  la  Subite  apparition  d 

à  Pans.  Il  a  cru  voir,  du  fond  S    nnandi<  -,  *\u-  net  du  ta  avril 


2GG  REVCE  DE  PARIS. 

était  en  danger  de  se  dissoudre ,  et,  en  effet ,  c'est  ce  qui  arrivera  au  cabi- 
net ou  à  la  chambre  :  il  n'y  a  pas  d'antre  alternative.  Il  est  accouru  au  plus 
vite;  mais  il  |  reconnu  que  l'héritage  n'était  pas  encore  ouvert.  On  a  parlé 
d'une  longue  audience  que  le  roi  lui  aurait  accordée,  car  toutes  les  audien- 
ces que  M.  Guizot  passe  pour  obtenir  «lu  roi,  quand  il  n'est  plus  ministre, 
sont  toujours  de  deux  heures;  il  n'en  faudrait  pas  moins  [tour  consoler 
M.  Guizot.  Malheureusement  pour  lui,  il  n'en  a  rien  été  cette  fois  :  le  roi 
n'a  pas  reçu  M.  Guizot. 

Par  compensation ,  M.  Guizot  a  vu  tous  ceux  de  ses  amis  qui  sont  à  Paris. 
Parmi  eux,  il  en  est  un  qui  méritait  bien  qni  la  chef  de  la  doctrine  dérobât 
huit  jours  à  ses  banquets  provinciaux  et  à  ses  recherches  archéologiques, 
pour  venir  lui  apporter  quelques  paroles  d'encouragement;  c'« •-!  M.  I»uver- 
gier  de  Hauranne,  qui  est  resté  au  bureau  du  Journal  dt  Pétrit,  maigri  toutes 
ces  insupportables  chaleurs  de  l'été,  au  lieu  d'aller  jouir,  dan-  NI  terres  du 
Bcrry,  de  tous  les  plaisirs  de  la  grande  propriété.  M.  Dovergier  de  Hau- 
ranne, depuis  (pie  le  Journal  dr  Parti  l'ai  délivré  de  .M.  Fonfl  -t  le 
seul  rédacteur  éininent  qui  ait  écrit  avec  assiduité  dans  cette  feuille.  ?• 
en  avant  de  celte  unique  tete  de  pont  des  doctrinaires,  il  fait  face  héroïque- 
ment à  tous  les  autres  journaux,  à  ceux  qui  les  ont  toujours  combattu! 
comme  à  tOOl  qui  les  ont  i  ereniinent  trains.  Lfl  Journnl  i/<  .>■  DéèntJ  n'a  pas 
été  épargné  lui-inéine.  Mais  le  zèle  et  le  talent  de  M.  Duvergier  de  Hau- 
ranne ne  suffisent  pas;  on  a  appelé  M.  Guizot  de  Lisieux  pour  lui  demander 
une  consultation  en  forme  sur  la  direction  politique  el  les  moyens  d'hygiène 
qui  pourraient  fortifier  le  tempérament  du  Journal  </■  Paria.  Le  grande* 
tcur  est  venu,  il  a  tûté  le  pouls  à  la  pauvre  feuille  qui  s'enorgueillit  de  lui 
être  demeurée  fidèle;  et  puis,  comme  il  n'aime  pal  le  contact  des  ma!; 

que  la  souffrance  jette  dana  une  agitation  fébrile,  il  i*enl  retiré,  se  souciant 
peu  ,  dit-on ,  d'aamrer  quelque!  joui  i  de  plni  on  rie  el  de  tenté  à  d 
qui  le  oompromollanl  Vola)  donc  M.  Imm.  rgier  averti  qu'il  eanipromet  von 
mettre  I  nue  va-t-ii  ingnrnr  de  H.  Gniael  el  de  ni  nouveaux  m  ojeti   S 

doute  M.  Guizot  prépare  une  troisième  ou  quatrième  transformation  de  sa 
politique,  pour  la  faire  entier  encore  une  fois  au  pouvoir  par  surpt  i 

Aussi  a-t-il  fraternise,  de  préférence,  avec  des  amis  moins  intraitables 

Sur  Ie>  principes.  On  l'a  vu,   un  de  c  s  demi.  s,  descendre  gaiement 

apio  diner,  l'escalier  du  lin  1>,  ,■  il,  Cancale,  en  compagnie  de  l'honorable 
M.  Janvier.  Gart  -,  M.  Janvier  av. lit  hien  raiaOO  d'être  le  plus  soucieux 
deux  convives;  il  cherche  un  collège  OÙ  d  puisse  être  réélu.  Ses  ,-.,  ,  teurs 
de  Montauban  ont  fini  par  découvrir  sa  couleur,  qu'il  avait  ai  biea  difer- 
siliéc  a  leurs  yeux,  et  ils  ont  résolu  de  le  délaisser  aux  prochain' 
lions.  Il  lui  faudra  probablement  se  présentci  dans  Maine-et-Loire,  atl  il  l 
été  ITOcal  :  la  on  saura  mieux  discerner  le-  nuances  de  H  carrière  politi- 
que, qui  avaient  cbiom  nu  boni  habitant  de  Tarn  et  CaïQUon, 

Le  chef  des  doctrinaires ,  qui  n'a  point  de  semblables  inquiétudes  et  à  qui 
Lisieux  est  inféodé,  a  poursuivi  le  cours  de  ses  dîners  confidentiels  avec 


REVUE   DE   PARIS.  267 

quelques  intimes  au  Rocher  de  Cancale  :  avec  M.  de  Broglie,  vieille  et  pure 
amitié  que  rien  n'altère;  avec  M.  Duchâtel,  qu'il  voudrait  se  rattacher  et 
qui  s'éloigne  de  lui  chaque  jour,  sans  haine  ,  sans  colère,  mais  par  la  seule 
force  des  choses;  enfin  avec  un  journaliste  encore  jeune,  connu  par  l'impor- 
tance de  son  journal,  dont  il  ne  peut  disposer.  Tout  le  dernier  voyage  de 
M.  Guizot  se  résume  en  deux  mots  :  il  s'est  donné,  à  Paris ,  les  allures  d'un 
viveur,  puis  il  est  retourné  à  ses  antiquités  de  Normandie. 

Pendant  ce  temps,  un  autre  doctrinaire ,  qui  vit  à  part  dans  la  chambre 
et  parle  pour  sa  satisfaction  personnelle,  M.  Jaubert  se  promène  seul  dans 
le  Midi ,  comme  il  convient  à  son  humeur  plus  qu'indépendante  :  il  ne  com- 
prend pas  le  dévouement  à  un  parti  et  l'abnégation  de  sa  personnalité , 
comme  son  beau-frère,  M.  Duvergier  de  Hauranne.  Il  est  allé  reconnaître  , 
dit-on,  à  pied,  toute  la  ligne  que  le  canal  des  Pyrénées  doit  parcourir  un 
jour,  s'il  y  a  jamais  un  canal  des  Pyrénées,  et  il  se  plaît  dans  ces  lieux  sau- 
vages. Il  en  reviendra,  non  pas  pour  faire  valoir  ses  nouveaux  titres  à  ob- 
tenir la  direction  des  travaux  publics  en  France,  à  Dieu  ne  plaise!  quoi- 
qu'il fût  capable  de  ne  pas  s'en  acquitter  plus  mal  que  M.  Lcgrand  ,  mais 
pour  nous  ouvrir,  ce  qui  vaudra  mieux,  tout  un  arsenal  d'objections  origi- 
nales, et  nous  débiter  des  discours  amusans  sur  les  ponts  et  chaussées,  comme 
sur  toute  chose. 

—  Les  actions  du  chemin  de  Saint-Germain,  émises  à  500  francs,  et  qui 
étaient  en  hausse  depuis  long-temps ,  se  sont  élevées,  en  cinq  jours,  de 
9(Jj  Ir.  ù  l.otiû.  Elles  ne  s'arrêteront  pas  en  si  beau  chemin.  Heureux  ceux 
qui  sauront  le  moment  précis  où  doit  se  refroidir  l'enthousiasme  et  commen- 
cer la  réaction  en  baisse! 

A  propos  du  jeu  de  bourse,  nous  avions  bien  prévu  qu'un  nouveau  fonds, 
celui  d'Haïti ,  allait  se  ranimer,  sur  la  simple  annonce  des  négociations  | 
parées  par  le  ministère.  L'emprunt ,  contracté  en  1§M  pour  le  compt- 

te  république,  s'est  élevé  tout  à  coup  de  330  à  355.  H  faut  attei, 
maintenant  que  d'autres  résultats  soient  connus  ;  mais  le  signal  né, 

et  la  fortune  des  préleurs,  comme cdU  dons,  ne  sera  pas  laissée 

tout-à-fait  sans  réparation. 

—  Cette  semaine  a  vu  l'inauguration  du  rail-truy  de  Saint-Germain;  c'est 
nn  grand  érènement.  Voila  le  premier  rayon  de  i.i  raie  Appia  moderne, qui 
part  de  la  métropole.  Les  Parisiens  ont  regai  e  jour  dmum  dm  Mte  ;  la 
reine,  les  princes,  les  prii  [u*il  était  de  leor  d< 

"iirir,  par  leur  pn  I  l'éclat  dfl  cette  solennité. 

Le  chemin  de  fer  prosperera-t-d  en  Frai    •    '  I  DJM  question  que  le 

Ira.  Déjà  S  >it  natural  rai 

noi  val  remplit  aoe  grande  port*  éditions  do  genre,  mais  il 

y  a  Saiot-G  trmain  i 

1     ■nue.  Maintenant,  il  l'aridité  de  la  spéculation  ne  \ 

•  .  MOI  mare!  le   iiueu\  en  m 

-.   que    I  eauaux,  M 

1er. 


208  REVCE  DE  PARIS. 

En  Angleterre,  il  n'en  est  point  ainsi;  le  rail-tcay  est  l'auxiliaire  du 
canal.  En  allant  (l"IIampion  à  Stafford  ,  par  le  chemin  de  fer  de  Birmin- 
gham, on  voit  blanchir  de  petites  voiles  sur  les  prairies  voisines,  ou  voit 
poindre  des  antennes  entre  les  massifs  de  pommiers.  Ce  sont  des  barques 
qui  vont  de  la  rivière  de  Ifersej  ;m  port  factice  de  Manchester.  Nous 
sommes  charmés  que  M.  le  ministre  du  commerce  ait  étodié  dernièrement 
les  élémens  du  roU-way  sur  cette  terre  classique  de  la  locomotion  accélé- 
rée. Les  explorations  du  ministre  Tiendront  en  aide,  souvent,  aux  le 
tations  aveugles  des  actionnaires  et  des  spéculateurs.  Lorsqu'on  a  étudié  le 
chemin  de  fer  triangulaire  qui  joint  Birmingfa  m,  Liverpool  et  Manchester, 
on  peut  se  convaincre  aisément  qu'il  y  a  beaucoup  à  faire  encore,  pour 
arrivera  des  résultats  complètement  satisfaisans.  Certes,  si  la  perfection 
n'existe  point  là ,  elle  ne  peut  exister  nulle  part  ;  voilà  trois  villes  qui  ont  le 

génie  de  l'invention,  et  la  puissance  de  la  mise  en  ouvre;  trois  \illes  qui 
ne   reculent    devant  aucune  difficulté,  qui    se   font   00    jeu  d'aplanir 
montagnes  ou  de  les  percer  à  jour.  Eh  bien!  ces  trois  villes  cherchent  en- 
core un  mieux  qui  éelia  ppe  à  leurs  calculs.  Rien,  sans  doute,  n'a  été  né- 
gligé poor  opérer  mervetll  eusement  cette  célèbre  jonction.  On  a  dépc 
1,500,000  livres  sterling  ;  on  a  pené  nue  montagne,  et  construit ,  sous  la 

ville  haute  de  Liverpool,   un   tunnel  d'un   mille   et  demi   de   longueur.  A 

Hampton,  à  Stafford,  a  Wbitmore,  a  Crewe,  à  Hartford,  è  Warington, 
des  bureau  de  relais  et  de  secours  ont  été  élevés  en  pleine  campagne,  an 
confluent  de  tontes  les  routes  de  villages;  on  a  bâti  deus  cents  ponts,  et 
beaucoup  de  viaducs.  Les  rails  ne  sont  pas  de  grêles  baguettes,  presque 
toujours  ensevelies  par  le  gravier,  comme  de  Saint-Etienne  à  Roanne,  mais 
de  poissantes  membrures  de  fer  ,  assojéties  d'une  façon  Indestructible,  sur 
des  quartiers  cubiques  de  roche.  Le  monde  peut  passer  dessus,  sans  rien 

ébranler. 

Croirait-on  qu'après  tant  d'heureuses  combinaisons,  opérées  avec  une  sj 
admirable  intelligence  et  nue  étonnante  générosité  de  spéculation  indus- 
trielle, ces  magnifiques  routes  ne  répondent  pas  toujours  à  l'idée  que  ls 
voyageur  s'en  était  fait  a  sur  ls  fol  des  journaui  étrangi  rst  Ci  oirait-on  que 
le  temps  donne  pour  franchir  les  distances  soii  soumis  1  des  variations  ma- 
jeures, et  que  la  même  personne  qui  aura  fait  joyeusement  aujourd'hui  son 
trajet  de  trente  milles ,  de  Liverpool  |  Manchester,  ea  une  heure  et  quai  t , 

perdra   tristement,   le  lendemain,  cinq  heures  sur   la  même  route  ?  Il 

malheureusement  trop  vrai  que  ces  entreprises  sont  très  coûteuses;  si  l'en- 
treprise .i  lésiné,  le  travail  se  détériore  au  bout  de  l'année;  si  l'entreprise 
sème  royalement  les  millions  et  qu'elle  déploie  ce  grandiose  Imposant  de 
munificence  industrielle,  comme  eo  kngli  terre,  il  ari  ive  bientôt  un  moment 
où,  la  première  vogue  l'étant  refroidir  et  les  voyageurs  casuels  ne  suffisant 
plus  au  recouvrement  des  dépenses,  il  faut  changer  leswt  n  omnibus, 

multiplier  les  stations  à  l'infini ,  demander  de  les  villa( 

de  l'horizon  ;  recruter,  chemin  faisant ,  tous  les  traînai  diligent 

coHatiooner,  à  chaque  pas,  ses  n  stras  des  inspectée 

Ce  travail  lue  le  roif-tpuy;  on  regrette  les  chemins  de  terre  ;  on  de  mande 

| chevaux. 

On  demande  «les  chevaui  ivent  on  n'en  trouve  pas  lors  pi' 


RENTE    DE    PARIS.  2G9 

redevenus  nécessaires.  Par  une  de  ces  causes  mystérieuses  que  la  physique 
n'explique  pas,  ou  explique  mal,  il  arrive  que  la  machine  refuse  de 
fonctionner;  cela  se  voit  plusieurs  fois,  dans  une  semaine,  de  Manchestei 
à  Birmingham.  Alors  les  wagons  s'immobilisent,  les  voyageurs  descen- 
dent et  se  promènent  sur  les  belles  herbes  qui  bordent  les  hauts  talus  de 
l.i  route;  les  conducteurs  tiennent  conseil;  on  perd  deux  ou  trois  heur'  - 
à  attendre  on  ne  sait  quoi.  Après  bien  des  hésitations,  le  capitaine  du 
convoi  se  décide  à  congédier  la  machine.  Ces  machines  ont  toujou  i  >ms 

effrayans,  et  c'est  un  tort.  On  les  appelle  Etna,  Hèelm,  Pkalarù  .  /'"/«/- 
l>hime ,  Stentor,  Solfatare,  Météore,  Comité,  Typhon.  La  machine  licenciée, 
libre  de  sa  queue  éternelle  de  wagons,  part  au  petit  pas,  et  va  paisible- 
ment annoncer  aux  bureaux  de  Snan-Inn  que  cent  voyageurs  des  deux  s> 
se  promènent  sur  les  pelouses  de  Whitmore  ou  de  Stalford.  On  expédie  t: 
i  vaux;  ces  chevaux,  depuis  leur  destitution,  ont  un  mauvais  vouloir  ma- 
nifeste, à  l'endroit  du  chemin  de  fer;  ils  arrivent  mélancoliquement,  on  les 
attèle  à  la  série  de  wagons,  et  ce  brillant  convoi,  y  compris  le  royal-mail, 
parti  si  lestement  sur  les  ailes  de  la  foudre  ,  se  traîne  comme  un  chaînon  de 
tombereaux  de  rouliers  ;  le  voyageur  philosophe  croise  les  bras,  doute  du 
chemin  de  fer,  et  s'endort,  comme  dans  une  diligence  de  Laffilte  et  Caillard. 

Voilà  les  faits  dans  toute  leur  vérité;  nous  ne  faisons  que  les  indiquer  au- 
jourd'hui ,  nous  y  reviendrons  avec  plus  de  développemens.  Nos  observa- 
tions, en  pareille  matière,  seront  de  quelque  utilité  au  gouvernement,  aux 
actionnaires,  et  aux  spéculateurs. 

M.  le  duc  d'Orléans,  à  peine  descendu  du  chemin  de  fer  de  Saint-Ger- 
main, se  prépare  à  visiter  le  camp  de  Compiègno  ;  c'est  un  rendez-vous  de 
plaisir  militaire  que  l'armée  lui  donne ,  et  le  prince  y  va  connue  s'il  y  avait 
un  danger.  La  lune  de  miel,  qui  luit  pour  tout  le  momie,  à  l'exemple  du 
il ,  o*l  toujours  dans  son  plein  aux  Tuileries  et  à  Saint-Cloud.  La  du- 
elie^se  peint  et  dessine;  c'e-t  Paul   Huet   (pu   lui   donne    des  leÇODS;   le  duc 

o  leaus  assiste  aux  leçons  du  peintre ,  et  s'applaudit  des  pi  le  l'au- 

guste et  charmante  eleve.  Tout  ce  qui  tient  aux  arts  est  «  lier  a  la  princesse. 
A  Dresde,  elle  voulut  elle-même  tirer  son  portrait  à  la  presse  lithographique 
de  M.  Letrosme,  frère  du  célèbre  savant  de  ce  nom  ;  elle  s'acquitta  fort  bien 
do  ce  travail;  à  la  première  visite  qu'elle  lit  a  la  Bibliothèque  royale,  elle 

mnut,  dans  la  foule,  M.  LetroDM,  qui  Mt  maintenant  l'un  des  meilleurs 

lithographes  de  Paris ,  et  lui  rappela  avec  beaucoup  de  grâce  sa  \  isite  à  -on 
etaldiss.-mentdr  Dresde.  <  in  s'entretient aussi  beeneoup,  dans  les  salons,  de  ls 
duchease d'Orléans;  on  du  même  que  les  augures  sont  Esvorabli    l        'me 

épOUSe,  et  que  la  reine  embrasse  sa  helle-Iille  avec  plus  de  leudreSSe  que 
jamais. 

I  tleun  n'ont  amené  aucune  lacune  dan*  le  servi'  |  sndl 

chantiers  publics,  al  de  Mootalitet ,  digne  héritier  d'un  nom  qui  s'est  Ne 
aux  OMTies  monumentales  «le  l'empire, cootinoe  a  donner  sus  ira\ 
une  Impulsion  énergique.  Bu  passant  dan*  ls  me  des  Petits   '         tins,  on 
peut  dej.i  Toir,  dans  toute  son  exquise  architecture,  le  palais  des  Beaux- 
\n-,  qui  fonde  la  célébrité  de  M.  Duban.  Le  rideau  de  d  bail 

«  •  h    miment ,  est  ii  moitié  tombé;  on  distingue,  de  la  rue  ,  I'-  léganti 
du  château  d'Amboise,  qui  sert  de  portique  an  palais,  et  Ils  l'arehitectun 

TOMf     M. |v  10 


•270  KKVLK    DK    I'A1U>. 

«lu  moyen-âge  à  l'art  national  de  nos  jours.  Encore  quelques  semaines,  .  t 
! ir, m   iiionuinent,  qui   renferme  tant   de  pensées  d'avenir,  apparaîtra 
complet,  comme  un  gracieux  décor,  derrière  une  toile  qui  se  leva. 

La  place  de  la  Concorde  prend  enfin  des  airs  de  place;  ce  ne  sera  plus 
un  désert  de  sable  brûlant  en  été,  et  une  mare  de  boue  M  hiver.  L'obé- 
lisque de  Ilhamsès  respire  ,  enfin  ,  du  sommet  à  sa  base  ,  eu  regardant,  du 
haut  de  ses  quatre  mille  ans,  trois  jeunes  monumens  qui  M  dépouillent  aussi 
de  leurs  échafaudages  :  la  Madeleine,  qui  se  dore  à  son  intérieur,  pour  - 
fétc  d'inauguration;  le  palais  législatif,  qui  réparc  son  fronton;  el  l'are  de 
l'Étoile,  qui  donne  le  dernier  coup  de  ciseau  à  son  drame  de  pierre,  lu 
\fnr*(  illaisc. 

\  l'autre  extrémité  de  Paris,  le  Jardin  îles  Plantes,  déjà  si   fantastique 
meut  oriental  avec  Ml  kiosques  aériens ,  a  vu  terminer  ses  belles  galère 
commencée! en  1838.  Sur  la  place  de  la  Bastille,  cette  place  stérile  où. le 
marbre ,  le  brome  ,  ont  toujours  avorté ,  où  les  chateaux-fort»  à  huit  team 
-'«■croulent,  nous  verrons  bientôt  la  colonne  de  Juillet.    Le  travail  de  tonte 
en  achevé  ,  la  itatoe  de  la  Liberté  est  déjà  coulée  en  bronze  ;  il  ne  faut  nlm 

qu'un  dernier  effort  pour  réunir  tant  de  parties  éfl  constituer  un 

tout.  Jamais,  en  sept  ans,  Paris  n'aura  vu  s'accomplir  un  si  grand  uoinhr. 
«le  travaux.  Les  jeunes  ruinai  que  l'empire  nous  avait  légoéei  se  sont  elian- 
-  en  monumens;    (mite  Iraee  «le  dévastation  mi  «le  négligence  adminis- 
trative s'efface  chaque  jour.  C'est  aussi  de  celle  manière  qu'un  peuple   - 
l'ait  grand  atec  la  civilisation  et  la  paix. 

—  Mrar  Stoltz  a  fait  son  premier  début  vendredi  daM  le  ./«/<•    .  I 
uière  toute  gracieuse  dont  le  public  de  l'Opéra  l'a  reçue  est  faite  pour  l'en- 
courager «lans  sa  prochaine  épreuve.   La  voix  île  W"'  Stoltz  est  un   beau 
tsprano  dl  la  plus  grande  étendue  et  d'un  timbre  agréable.  Quaut  à  l'agilité 
île  cette  voix,  il  n'en  faut  pas  parler;  M"    l'alcon  « -t  une  S"iitag  auprès  <!■■ 
M""  Stolt/,  et  l'on  sait  ce  que  vaut  l'agilité  «le  M"*"  l'alcon.  M      Si  >:t/ 
bien  de  veiller  à  l'avenir  sur  son  intonation ,  et  «le  se  méfier  davantage  d'une 
mauvais.'  habiluile  (pi'elle  a  «le  chanter  haut.  L'autre  jour,  le   public  n'\  .« 
pal  trop  |  ril  garde,  non  plus  qu'à  certaines  notes  douteuses,  parce  qu'a| 
tout  cela  pouvait  s'attribuer  aux  craintes  d'un  premier  début.  Cependant  il 
est  à  souhaiter,   dans  l'intervt  •  1« ■  M  '■'  Sl««lt/  ,  «|u  lits  accidens  m 

reuouvellont  pas  trop  souvent.  El  » me,  c'esl  là  un  début   remarquable 

«t  digne  de  Bier  l'attention  «le  la  crJtieaaa.  à  travers  une  grande  inexpe- 

i  ii-iice  et  les  défauts  «huit  nous  venons  de  parler,  le  public  a  «listingué  dans 
M""  Stolt/  «!«•  ces  belles  «piailles  naturelles  qui  ,  avec  l'étude  et  le  temps. 
loni  les  grandes  cantatrices  ,  et  les  a  vaillamment  encouragées 

—  Le  théâtre  de  la  Bonne  ■  donné  cette  semaine  un  petit  opéra  qui  - 
distingue  «  itrangameni .  par  la  rivai  Lié  dn  sujet  et  PorigwiaHlé  de  la  muai 

«pie,  de  tOUtai  les  tristes  ébauches  représentée-»  depuis  l'A  mlm\s<tilricc .  La 

muaique  de  M  fcmbroiaa  Thomas  aal  facii.-,  spirituelle,  pleine  de  mélodie 

«  t  d'intentions  franchement  bouffes;  rVsi  la  ,  pour  le  jeune  m.otre,  un  m 
«l'aulant  plus  glorieux,  qu'il  Bfull  à  lutter  OQOtre  ilcux  terribles  ennemis,  la 
ehalenr,    et    surtout     une    exécution    inouïe  dans   les   la>les   de    l'Opel 

Comique 

—  Nous  n'avons  point  parlé  eooore  de  deux  jeunes  débutante-.,  M 

■  l  Tilly,  qui  se  sont  montrées  dernièrement  a  la  Conie  lie  Prançaisc,  parer 


REVLE  DE    PARIS.  271 

que  nous  voulions,  pour  les  juger  plus  impartialement,  laisser  passer  l'émo- 
tion ordinaire  d'une  première  apparition  sur  la  scène.  Aujourd'hui,  nous 
pouvons  donner  sans  crainte  notre  avis  sur  M1'"  Tilly  et  Weys.  Mi,e  Weys. 
qui  a  fait  son  premier  début  dans  le  Château  de  ma  Sièce ,  est  douée  d'une 
voix  ingrate,  que  le  voisinage  de  Mlle  Mars ,  il  est  vrai ,  cuntribuait  à  rendre 
plus  désagréable  encore.  Depuis,  nous  avons  remarqué  chez  M  Weys  uni 
intelligence  assez  vive  ,  beaucoup  d'aisance  et  une  convenable  diction.  Le 
rôle  d'Â-'iiès,  dans  l'École  des  Femmes,  a  opéré  en  faveur  de  Mlle  Weys  un»- 
réaction  que  nous  nous  plaisons  a  constater.  Mlle  Tilly,  dans  les  rôles  de 

.brette  que  nous  lui  avons  vu  jouer,  a  fait  preuve  de  tact  et  d'esprit.  Elle 
-  lonne  trop  de  mal ,  peut-être,  pour  être  naturelle,  franche,  comique.  L>  a 
trop  grands  efforts  que  l'on  fait  pour  atteindre  un  but  sont  quelquefois  ce 
qui  vous  en  éloigne;  Wle  Tilly,  à  certains  momens,  nous  a  confirme  en- 
core dans  cette  idée.  Néanmoins,  comme  l'effort  et  le  travail  sont  toujours 
louables,  nous  devons  reconnaître  que  Mlle  Tilly  fait  de  son  mieux  pour  éti  • 
naïve,  et  qu'elle  y  réusait  souvent.  En  somme,  M  "  Weya  et  Tilly  pour- 
raient être  assurément,  en  attendant  mieux,  d'une  utilité  secondaire  à  la 
Comedie-Fr.inc.aise. 

Il  faut  louer  aussi  la  Comédie-Française  des  reprises  qu'elle  fait  d<  - 
anciennes.  U<m  Sanrhe  ,  par  exemple,  l'une  des  tragédies  les  plus  admira- 
bles de  Corneille,  quoi  qu'en  ait  dit  Voltaire,  Don  Saneftt  I  été  donne  ru. 
<le  Richelieu  cette  semaine  ,  mais  arrangé  ,  corrige  ,  revu  ,  eCourte',  mis 
trois    actes   enfin  par  un  certain  M.   Mégaibe.  Dieu  fasse  paix  à  M.  Hér 

S   us  ne  savons  qui  l'autorisa  jamais  a  estropier  Corneille;  mai- 
que  nous  savons,  c'est  qu'il  est  peu  convenable  que  la  Comédie-Française 
trempe  de  prés  ou  d-'  loin  dans  de  pareilles  profanation-. 

—  /.  '•/  </<  la  Hhinchts^iusc  a  rcu--i  au  l'alais-K  >\  al  Celte  petite 
pièce,  empruntée  au  Dtahlr  bmieur  de  Lesage ,  nous  montre  Dufrénj,  1< 
charmant  et  joyeux  poète,  crible  de  dettes,  et  devant  même,  ainsi  que  le 
litre  du  vaudeville  l'indique  ,  à  Thérèse,  sa  blanchisseuse.  Heureusement  , 
tous  les  créanciers  de  Dufrény  ne  sont  pas  aussi  exigeaus  que  Thérèse,  et 
■nrtout  ils  ne  sont  pas  femmes  ,  car  alors  Dufrény  ne  pourrait  pas  raisonna- 
hlement  s'acquitter  avec  tout  le  monde.  Thérèse  n'imagine-t-eik  pas  de  se 
fair                  ■manière  de  remboursement    i     -    :ette  donnée,  assez  < 

inique  du  reste,  qui   fait  le    fond   du    vaudeville  dont  Bons  parlons    I     - 
teurs  ont ,  en  général,  assez  bien  compris  leurs  roi.  > 

—  }hm  eofntM  <b  aswn,  au  Vaudeville,  est  une  pièce  qui  doit  BMMH 

•itoiir  qu'au  tailleur  de  Lepcinlre  jeun.-   (^uoi  de  plu 
en  eflèt,qi     l  ■  -'ni  eu  dandy,  frisé,  pomm  jnt  un 

pantalon  quasi-collant  et  un  petit  habit  bleu  tt  ,t  dans  le  derajei 

\>  toi  cette  pièce,  Lepemirc,  costume  comme  nous  renons  d.    • 
•mptant  vingt-deux  ans  u  |Kiue,  se  trouve  lenetetl  de  M    Emile  Tajgn] 
La  est  tant  reapril  de  1 1  pièô  .  L'habit  de  M.  Lq  i  intre  jeami    i        I 
q>plaudi. 


►    »<e»*»i»« 


TABLE  DES  MATIÈRES 


CONTEWLES    I)AI»S    Ll    <v>b*RA.NTE-<.>LvlRUMt    \(iltHI 


DE  LA  REVUE  DE  PARIS. 


Lea  Amans  Mystiques,  ou  Amoureux  ,  Poète  et  Fou;  Fragment  i 
dit  d'un  journal  de  William  Cooper,  par  M    \mi:i>ii    PlCHOT.  .  . 

Aventures  du  grand  Balzac,  pour  faire  suite  aux  Mystification!  du 
petit  Poinsinct.  —  V.  —  Le  Triomphe  de  l'Orgueil  littéraire,  par 
P.  L.  Jacob  ,  bibliophile 

Critique  littéraire.  —  Lta  Corftfffo,  de  Mme  Anna  Marie,  ptr 
M.  Cil  vi  ni  s-  \u;n.s 

Bulletin 

Une  Famille  de  Pariai,  par  Mmc  Cn.  RlTI  VBD '''•' 

La  Vie  dévote  ches  lea  Païens,  par  M.  a.  Gbahih  di  CianaMac.      IM 

Bl  l.LI.TIV 

L'Académie-Française ' -'■' 

smuwuhmI.- C.u.ilogoe,  par  M.  Cn    Iuihih IH 

aventurée  du  grand  Baatac,  pow  Un  suit.-  au  Myitiflcatlone  du 
petit  Poinalnet.  —  vi.  —  Où  aoaaantnea  le  Dàfencbanteiawit,  pai 

P.  L.  JACOB,  bibliophile 

tfConnell  aux  Élection  de  Dublin,  par  M.  C   l'un  uni       ...      114 
LeaMioej  de  Danemoraei  Falhem,  par  M.  \.  Haï  tnraa.  . 

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La  Peine  «lu  Talion,  p.u   M    Cu    ni    Bl  an  LAD.  •     •     •     • 

Une  Société,  «le  Tempérance,  par  M.  MtaY.     .    • 
Voyagea.  —  U  Corogne,  par  M  ftoeesi  irai  Suht-Hd  un  ■ 

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